INTRODUCTION CCLIII
de Paris ; il n'est pas possible de croire que les ordres qui ont été donnés aux troupes en soient la cause. Vous savez la réponse que j'ai faite à votre précédente députation ; je n'ai rien à y ajouter. »
Il est donc certain que dans la soirée du 14 juillet, Louis XVI fut complètement informé de tout ce qui s'était accompli à Paris depuis le matin ; les deux députations de l'xVssemblée nationale ne lui laissèrent rien ignorer. Cependant, dans ses Mémoires, Besenv^il prétend qu'avant son arrivée à Versailles « personne n'avait voulu raconter au roi l'ensemble de cette funeste journée, de façon qu'il ne savait les événements que par des lambeaux de récits qui le laissaient encore dans l'incertitude ». Louis XVI aurait appris de lui a tous les faits et tout ce qu'ils avaient de sinistre et pour le présent et pour l'avenir (i) ». Cette prétention est en complète contradiction avec une légende qui se forma aussitôt après les événements et qui depuis lors a été acceptée par la plupart des historiens. On raconta que dans la nuit du 14 au 15, le duc de Liancourt, grand maître de la garderobe, avait osé réveiller le roi « pour l'instruire avec sincérité de tout ce qu'on lui cachait, de tout ce qu'il lui importait si fort de savoir, en un mot, des cruels événements de la capitale, d'après le récit desquels S. M., en lui recommandant sur toute chose de faire en sorte de se retirer sans que personne le vît, lui aurait promis de faire un bon usage de ses instructions (2). » Ce serait dans cette entrevue nocturne que le duc de Liancourt aurait adressé à Louis XVI la célèbre réplique que tout le monde connaît; le roi interrompant son récit et s'écriant :
(i) Mémoire de Besciwal, t. !II, p. 417.
(2) Journal de Hardy, t. VIII, p. 392. — Voyez aussi la Gaiettc de Leyde des 24 et 28 juillet et le Courrier de Londres du 28 juillet. Dès le 1$ juillet le duc d'Aiguillon et le baron de Menou avaient dit au club que le duc de Liancourt était entré dans la chambre du roi à deux heures du matin, Tavait réveillé et lui avait révélé la gravité de la situation. Louis XVI aurait alors envoyé chercher Talleyrand. Mémorial de gouverneur Morris, t. I, p. 262.
CCLIV INTRODUCTION
Mais! cest donc une révolte} il lui aurait répondu : Non, Sire, c'est une révolution. Mais rien n'est moins digne de foi.
Dans l'histoire de la vie de son père (i) Gaétan de la Rochefoucauld rapporte cette anecdote comme un simple on-dit (2). D'après lui, le duc de Liancourt n'aurait pas réveillé le roi; dans la matinée du 15, au lever de Louis XVI, il aurait représenté vivement à son maître les dangers de l'Etat ; il lui aurait exposé qu'une franche et intime union avec l'Assemblée nationale pouvait seule sauver le royaume et il aurait obtenu du roi la promesse qu'il se rendrait tout de suite à TAssemblée pour lui témoigner ses sentiments d'amour et de confiance (3). Cependant, dans la discussion sur les pensions à accorder aux vainqueurs delà Bastille, le 22 avril 1833, Gaétan de la Rochefoucauld présenta les choses d'une autre façon ; il prétendit que dans les manuscrits que son père lui avait laissés, se trouvait le récit qui suit : « On sait que le 14 juillet, j'allai dans la nuit réveiller le roi pour le désabuser de l'ignorance où ses ministres le laissaient des événements qui avaient eu lieu dans cette fatale journée et je dois dire que je vis le roi affligé profondément de mes récits, mais beaucoup plus occupé des conséquences de cette journée pour Paris et la France que pour lui : « Qu'ai-je fait, disait-il, pour que le peuple soit contre moi? Je n'ai jamais voulu que lui faire
(i) Vie du duc de la Rochefoucauld-Liancourt (1747-1827), par Frédéric Gaétan, comte de La Rochefoucauld, son fils. Paris 1827, in-B».
(2) « On dit que le 12 juillet le duc de Liancourt étant allé à Versailles informer le roi des mouvements du peuple de Paris, le roi lui dit : Mais! c'est donc une révolte? et qu'il lui répondit : Non, sire, c'est une révolution. Opère supra citato, p. 26.
(3) « Après la prise de la Bastille, après les horribles meurtres, qui avaient ensanglanté la journée du 14 juillet, la matinée du i^ était sinistre. Le duc de Liancourt, au lever du roi, lui parla vivement des dangers de l'Etat; il lui exposa qu'une franche et intime union entre le roi et l'Assemblée nationale pouvait seule préserver la chose publique des commotions politiques. Il obtint du roi de se rendre à l'Assemblée et de lui témoigner des sentiments d'amour et de confiance. » Ibidem, p. 27.
INTRODUCTION CCLV
du bien — Quelle révolte, disait-il encore ! — Et c'est alors que je lui répondis: « Ah! Sire! dites révolution. » A cette prétendue citation extraite des manuscrits de son père, Gaétan de la Rochefoucauld ajoutait ce commentaire: « Ainsi ce fut en s affligeant avec le roi, pendant la nuit, des désastres de cette journée, que mon père l'avertissait que ce n'était pas une révolte passagère, mais une révolution dangereuse à l'égard de laquelle il y avait des grandes mesures à prendre (i). » A quoi La Fayette répondit : « Je n'étais pas dans le tête-à-tête de M. de Liancourt; mais je sais que lorsque le roi se servit de l'expression : C'est une grande révolte, il répliqua : « Non, Sire, c'est une grande révolution. Je n'ai pas dit qu'il se fût servi du mot glorieuse; mais pour l'autre expression, je la tiens de lui-même et il en a toujours accepté les compliments (2). » Qui croire? Gaétan de la Rochefoucauld, simple historien de son père en 1827, ou le même homme, député en 1833 et adversaire des vainqueurs de la Bastille. Il me semble qu'il faut préférer la première version, celle de 1827; car elle est confirmée par Bailly (3), qui devait la tenir du duc de Liancourt lui-même et c'est la seule vraisemblable. Pourquoi ce courtisan aurait-il commis une grave infraction à l'étiquette et réveillé le roi pour lui apprendre les événements de Paris, puisque son maître en avait été informé et par deux députations de l'Assemblée nationale et par le baron de Besenval, commandant des troupes ? Au contraire, au lever du roi, il était tout naturel qu'il insistât près de Louis XVI, pour le décider à aller donner à l'Assemblée nationale l'assurance de son amour et de sa confiance. Il est d'autant plus probable que ce fut à ce moment seulement qu'eut lieu cette heureuse intervention que ce fut le duc de Liancourt qui fut chargé d'aller
(i) Moniteur du 25 avril 1885, p. 11-57.
(2) Ibidem, p. II 58.
(3) Mémoires de Bailly, t. II, p. 5.
CCLVI INTRODUCTION
annoncer à l'Assemblée la prochaine arrivée du roi.
Dès la reprise des discussions^ dans la matinée du 1 5 juillet, les députés s'étaient occupés de la rédaction d'une adresse au roi pour lui demander d'éloigner de sa personne ceux qui lui avaient donné de si perfides conseils et qui avaient osé calomnier le vertueux ministre [Necker] qui s'était dévoué à sa gloire et au bonheur de la nation. Mirabeau appuya vivement la motion présentée en ce sens par le marquis de Sillery et quand l'Assemblée eut adopté ce projet d'adresse et désigné la députation qui devait aller le présenter à Louis XVI, le grand orateur reprenant la parole, prononça l'apostrophe célèbre.
« Eh bien î dites au roi que les hordes étrangères, dont nous sommes investis, ont reçu hier la visite des princes, des princesses, des favoris, des favorites et leurs caresses et leurs exhortations et leurs présents ; dites-lui que, toute la nuit, ces satellites étrangers, gorgés d'or et de vin, ont prédit dans leurs chants impies l'asservissement de la France et que leurs vœux brutaux invoquaient la destruction de l'Assemblée nationale ; diteslui que dans son palais même, des courtisans ont mêlé leurs danses aux sons de cette musique barbare et que telle fut l'avant-scène de la Saint-Barthélémy. Dites-lui que ce Henri, dont l'Univers bénit la mémoire, celui de ses aïeux qu'il voulait prendre pour modèle, faisait passer des vivres dans Paris révolté, qu'il assiégeait en personne, et que ses conseillers féroces font repousser les farines que le commerce apporte dans Paris, fidèle et affamé. »
Les membres de la députation se disposaient à sortir, lorsque le duc de Liancourt demanda la parole. Il dit qu'il était autorisé à annoncer à l'Assemblée que le roi, de son propre mouvement, s'était déterminé à venir au milieu des représentants de la Nation. A ces paroles les applaudissements éclatent. Mais Mirabeau les fait ces-