CHAPITBE I. — INSTRUCTION GÉNÉRALE, ETC
les bonnes œuvres qui procèdent du sacré mariage de la grâce avec notre franc arbitre, et non de l'un sans l'autre. L'amour meurt s'il n'a cette fécondité et s'il ne produit en opérant. « Jamais l'amour de Dieu n'est oiseux, dit saint Grégoire : il opère beaucoup s'il existe ; s'il refuse d'opérer, il n'est plus amour. » (Hom. 5, in Evang.)Lû charité est notre vie ; il faut donc qu'elle opère; qui dit vie dit ensemble d'opérations.
Quelle vie aurait une personne privée d'action et de mouvement? N'estimeriez-vous pas cette personne ou morte ou comme morte ? Telle est une âme inféconde qui dit aimer Dieu et qui à ce titre est censée vivante ; mais elle ne produit tout le long de sa journée aucune œuvre qui aille à Dieu et conséquemment aucune action de vie; et cependant cette journée ne devrait consister en autre chose qu'à bien agir depuis le matin jusqu'au soir, comme j'ai dessein de l'enseigner en ce livre. 11 est donc nécessaire que notre amour soit plus effectif qu'affectif : l'un appelle l'autre ; mais l'effectif est le plus sûr, comme il est le plus visible. Il y a cette différence entre notre amour pour Dieu ici-bas et l'amour des bienheureux dans le ciel qu'en l'autre vie l'amour est tout affectif et que son acte est continuel et toujours unissant à Dieu ; tandis qu'en cette vie, quoique l'amour soit unissant, il est obligé d'agir en beaucoup de choses distinctes pour accomplir la volonté de son Bien-Aimé ; autrement ce ne serait pas l'aimer comme il veut. En nous, l'amour effectif doit assurer et confirmer l'affectif. Saint Ber-
nard a fait un sermon entier sur ces deux amours qu'il désigne par les noms d'amour en acte et d'amour en affection. Pour montrer la nécessité du premier, il dit qu'à son avis c'est là proprement l'amour que Dieu nous ordonne, de préférence à l'affectif que nous n'avons pas en cette vie dans la perfection exprimée par ces mots : de tout notre cœur, de toute notre âme, Donc, ajoute saint Bernard, quand Dieu fait à quelqu'un la grâce de ce dernier amour, ce n'est pas comme objet de mérite, mais à titre de récompense ; c'est un don, ce n'est pas un commandement. (S. Bern., Serm. 50, in Cant.) Gardez-vous toujours des exagérations de ceux qui ne prisent que le sentiment d'amour affectif et la direction d'intention, ou qui, au contraire, font trop de cas des effets sans amour intérieur.
C'est l'avertissement important que j'ai à vous donner pour la solide pratique de l'amour de Dieu, de garder le milieu entre ces deux extrémités dans lesquelles plusieurs s'éloignent du droit chemin de la vie. D'un côté, il y a des esprits de la teinture pharisienne qui comptent leurs œuvres et ne les pèsent pas. Ils multiplient leurs jeûnes, leurs aumônes et leurs exercices de dévotion ; mais ce sont des œuvres sèches, parce qu'elles n'ont pas le suc et la sève de l'amour ; et c'est pourquoi les œuvres de cette classe de gens manquent de vie. Ils vantent leur pénitence et prétendent travailler beaucoup au service de Dieu ; mais leurs travaux n'étant point animés de charité , n'ayant point Dieu purement en vue et en intention, tout leur bagage spirituel se trouvera bien léger au