CHAPITRE VIII. — DE LA LECTURE SPIRITUELLE
légèrement dans la mémoire en sort avec la même légèreté. « Il faut beaucoup lire et non pas lire beaucoup de choses, » disait un auteur. Multo legendum non multa. (Plin. cp. 9, 1. 7). Evitez, suivant la comparaison de Sénèque, l'exemple de ceux qui, ayant l'instinct voyageur et vagabond, touchent à une foule d'hôtelleries, coudoient une infinité de gens et ne se font pas d'amis. (Senec. cal. 1, ep. 2).
Supposant qu'avant de commencer votre lecture, •vous vous êtes recueilli, vous avez invoqué Dieu en disant : « Parlez, Seigneur, votre serviteur vous écoute » et dirigé votre intention au véritable but de la lecture spirituelle qui est la sanctification de votre âme, je vous recommande de lire humblement et dévotement avec le même calme et la même soumission d'esprit que si vous entendiez Jésus-Christ vous parler lui-même. « Car il ne faut pas vous arrêter à l'autorité de l'écrivain, comme dit le pieux auteur de l'Imitation, mais que ce soit l'amour de la vérité qui vous excite a lire. » C'est aussi ce que dit saint Isidore, que « dans la lecture, il faut aimer la vérité, non les paroles; » (L. 3, Sent. 1. 13.) et saint Bernard : « Qu'on ne cherche pas tant la science que le suc et la saveur de la vérité. » (In Spec. mon.) Vous ne lisez pas pour être plus savant, mais pour devenir meilleur et vous réformer en mettant les paroles en œuvre et les vertus à exécution. La lecture sans œuvres et la théorie sans pratique serait le moyen sans la fin ou la réfection sans la digestion. Je vous répète ce que je vous disais tout-à-1'heure : Ne lisez pas trop;
mais triturez et ruminez ce que vous lisez. Nul aliment ne profite au corps qui ne se transforme en sa substance; nulle lecture ne profitera à votre âme qui ne se transforme en ses pensées et ne se traduise en ses résolutions.
Mêlez quelquefois à votre lecture et, comme dit saint Bernard, puisez souvent dans la lecture même quelque pieuse affection; formez quelque oraison qui vous repose l'esprit, pour lui donner ensuite une nouvelle vigueur et qui rende en même temps votre âme plus pure et plus ouverte à l'intelligence de ce que vous lisez. Tournez-vous donc quelquefois vers Dieu en le priant avec ardeur, en tâchant de réaliser par sa grâce les choses que vous voyez qu'il désire de vous et en délibérant sur les meilleurs moyens d'y parvenir.
Lancez de temps à autre quelques petites oraisons jaculatoires; votre lecture en sera comme assaisonnée de prière et d'amour. Saint Sévère Sulpice écrivant la vie du glorieux saint Martin, dit qu'il avait cette bonne coutume qu'en lisant ou faisant quelque autre chose que ce fût, il persévérait dans son application à l'oraison. C'est ainsi, ajoute le même saint, que les forgerons en travaillant frappent quelquefois pour se délasser certains coups inutiles sur leurs enclumes, mais sans perdre une certaine cadence de mouvement ni interrompre leur travail.
N'oubliez jamais, suivant le conseil de saint Bernard, de retenir quelque chose de votre lecture journalière et mettez cela en réserve dans l'intérieur de votre mémoire; vous le ruminerez après votre lecture et le