CHAPITRE IX. — DE LA RÉFECTION DU CORPS
cette qualité. (Doroth. Serm. 20.) Gardez tant d'honnêteté, de bienséance et de modestie que, sans donner dans les recherches et délicatesses mondaines, vous évitiez aussi dans votre simplicité les incivilités rustiques. Arrêtez vos yeux sur le petit espace de table qui est à votre usage, n'ayant point d'autre application que celle des yeux à la réfection, des oreilles à la lecture, comme nous le dirons plus loin, et de l'esprit à Dieu, mais sans effort ni contention.
Ne mangez point avec impétuosité ni avidité ; mais doucement et patiemment ; commençant par le pain et, lorsqu'il y a du choix, par les mets les plus communs ou qui flattent le moins votre sensualité. N'attachez pas curieusement vos sens aux aliments qui vous sont présentés et évitez, comme indécent, tout mouvement de précipitation. Cela ressentirait quelque chose de brutal, comme dit saint Maxime. (S. Maxim. Exercit. Serm. 27.) Mangez en homme avec discrétion, et en religieux avec vertu. De quoi vous servirait-il, demande saint Augustin, de prendre les mets les plus ordinaires, si vous les dévorez en gourmand, comme Esaiï, ses lentilles ? (S. Aug. 1. 5 de Doct. Christ,, c. 17.)
Gardez toujours, autant que vous pourrez, une même mesure dans le boire et dans le manger, suivant ce que vous aurez reconnu par expérience être convenable et suffisant pour votre complexion propre. Vous préviendrez ainsi d'abord la plénitude qui n'est pas meilleure à la santé du corps qu'à la liberté de l'esprit. « Surtout, disait saint Benoît, ne donnez point lieu à l'indigestion ; il n'y a rien de si contraire à un reli-
gieux et à tout chrétien que l'excès dans le boire et dans le manger, qui charge les cœurs et les esprits. » (Reg. c. 8.)
La difficulté est de trouver le point de la vraie et pure nécessité; les esprits lâches et négligents estimeront scrupule de faire exactement la recherche de ce milieu, mais saint Augustin qui s'exerçait à combattre le plaisir naturel du manger, déplorait devant Dieu de ne pas toujours rencontrer cette juste mesure. « L'ivrognerie, disait-il, est loin de moi et vous me ferez cette miséricorde, ô mon Dieu, qu'elle n'en approche point. L'excès du manger surprend parfois voire serviteur, vous me ferez la miséricorde de l'éloigner de moi. Et qui est celui-là, Seigneur, qui ne se laisse pas tant soit peu emporter au delà des bornes de la nécessité? J'estimerais cet homme grand et digne de glorifier votre nom. Pour moi je ne le suis pas; car je me confesse homme pécheur. » (S. Aug. 10 Conf.SL)
Après quoi, l'illustre saint explique fort bien avec quel artifice la gourmandise nous tend ses pièges, « Quand on a mangé suffisamment, on est en repos ; tandis que le besoin de manger est accompagné de peine et d'inquiétude. Mais quand je passe de cette peine à ce repos, ajoute-t-il, le piège de concupiscence me guette au passage, car ce passage inévitable est cependant un plaisir. C'est chose remarquable que la santé étant la cause qui nous oblige de boire et de manger, une joie dangereuse vient s'y mêler, comme une servante appelée à suivre, mais empressée à de-