CHAPITRE XII. ' — DE LA CONVERSATION
sentiment, on n'obtient de votre part qu'un silence qui doit s'interpréter dans le sens d'une détraction. On inédit, avons-nous ajouté, même en louant quelqu'un, et cela de trois façons. On loue à demi, d'une manière telle quelle, avec un mais restrictif, avec un si conditionnel, ou avec une brusque interruption qui a l'air de la vérité venant couper la parole au panégyriste. Rien de plus perfide que des louanges ainsi conçues. C'est plonger dans le cœur d'une personne censée notre amie un dard dont la pointe est enduite de miel. Qu'une telle bienveillance est malveillante et qu'une semblable restriction renferme de malice et d'esprit de médisance ! On loue une personne jusqu'à l'excès en présence Je quelqu'un qui contredira et qui, pour cela, déchirera le pauvre absent. C'est la médisance de l'homme lâche qui se met à couvert sous le voile de l'amitié et qui laisse les autres responsables de tout le mal auquel sa louange excessive a voulu donner lieu. On loue une personne et l'on témoigne hypocritement être fâché de ce qu'on en dit de moins avantageux. « Vous verrez, disait saint Bernard, un détracteur pousser d'abord de grands soupirs de regret avec une gravité calculée et fictive. Il composera son visage à la mélancolie et, les yeux baissés, la voix dolente, il laissera, comme malgré lui, sortir de sa bouche la médisance qui semblera d'autant plus recevable que les auditeurs y croiront voir l'involontaire confession de la vérité et l'effet d'un sentiment de compassion plutôt que de malice. » (S. Bern. Serra. 24 in Cant.) Ne sont-ce pas là de grandes malices et
ce vice n'est-il pas d'une subtilité qui le rend d'autant plus dangereux et plus haïssable ?
Ce n'est pas assez de ne point médire. Si vous prêtez l'oreille aux médisants, vous êtes leur complice. « Le détracteur, dit saint Bernard, et son auditeur portent tous deux le diable sur eux ; celui-là dans sa bouche et celui-ci dans l'oreille. » (S. Bern. 1.2 de Consid.) Le saint se demande même lequel des deux est pire et lequel pèche plus grièvement de celui qui fait la détraction ou de celui qui l'écoute. L'illustre docteur hésite à se prononcer ; mais saint Thomas et tous les théologiens tiennent qu'en certains cas il y a plus de mal à entendre la médisance qu'à la proférer. (S. Th. 2, 2 q. 73 a 4.) Tel est, par exemple, le cas où l'auditeur est cause que le détracteur parle ainsi, soit en montrant qu'il prend plaisir à son langage, soit en l'interrogeant ou autrement ; l'auditeur est alors la cause déterminante et le détracteur est plutôt l'instrument. Si vous ne prenez pas plaisir à entendre mal parler d'autrui, vous pécherez moins; vous serez coupable cependant d'une certaine complicité volontaire, si vous négligez d'empêcher la médisance ou de rompre l'entretien ou de le changer adroitement et si vous ne surmontez certain respect humain qui fait de vous un auditeur passif ne disant mot et ne témoignant ni complaisance ni déplaisir.
« Ce n'est pas assez, dit saint Bernard, que vous reteniez votre langue, il faut encore vous garder de celle d'autrui. Celui avec qui vous conversez fût-il un ange de lumière, craignez d'entendre quelque propos