‹ La journée pieuse ou instructions pratiques pour sanctifier chaque jour par les exercices de la vie chrétienneChapitre 181 sur 233 · CHAPITRE XII. — DE LA CONVERSATION · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII. — DE LA CONVERSATION

trop absolue; accoutumons-nous, comme le conseille Thomas à Kempis, à proposer nos pensées sous forme dubitative, en disant par exemple : « Je pense que cela est ; si je ne me trompe, la chose est ainsi. » (L. 1 c. 16.) C'est un trait de sagesse qui, suivant la remarque du philosophe grec, est ordinaire aux vieillards que leur longue expérience a rendus sages et prudents. Ils ne soutiennent jamais un avis en termes tranchants et absolus; ils préfèrent tempérer leur affirmation par un peut-être, ou par quelque autre expression réservée qui a le double avantage de donner moins sujet de conteste et de ménager à celui qui se trompe une retraite honorable.

Les pacifiques, ennemis de la dispute et des querelles, sont aimés de Dieu et des hommes ; ils jouissent en ce monde d'une grande douceur intérieure et ils posséderont en l'autre un éminent degré de gloire. « Bienheureux les pacifiques parce qu'ils verront Dieu ! »

Le quatrième vice de la langue est diamétralement opposé au troisième, c'est la flatterie. Ainsi le remarque Aristote qui met entre la flatterie et la dispute une vertu de conversation qu'on pourrait appeler une honnête bienveillance.

Il n'y a rien qui rende la conversation plus fade que la flatterie qui accorde tout, comme faisait le comique deTérence : « Tout ce qu'ilsavancentjele loue, disait ce personnage, et s'ils viennent à proposer le contraire, je le loue encore. Y a-t-il quelqu'un qui veuille nier cela même? je le nierai avec lui. L'affir-

mera-t-il? je l'affirmerai aussi. » Je vous demande ce qui pourrait être plus sot, plus vil et plus ennuyeux.

La pire flatterie de toutes est celle qui approuve le vice en louant le pécheur dans les désirs de son âme, (Ps. 9.) suivant l'admirable expression du roi David. Je sais bien que vous êtes loin d'une si noire impiété; mais prenez garde, si vous ne louez point le vice, de le dissimuler quelquefois par faiblesse de respect humain et de vous en rendre complice par une lâche timidité. On suppose plus vite votre connivence et l'on se scandalise plutôt de votre silence pris pour une adhésion qu'on ne le ferait envers des gens du monde moins obligés que vous d'opposer la vérité au mensonge, la justice à l'iniquité.

Ne louez jamais personne sans quelque raison pressante, comme pour consoler un affligé ou pour encourager un jeune homme à bien faire. Et, quand vous donnerez quelque louange, que ce ne soit jamais avec la seule intention de complaire à une personne, ni dans des termes d'exagération qui passent les bornes de la vérité et de la bienséance.

Ne pensez pas tellement par l'esprit d'autrui qu'avant même d'avoir bien entendu ou bien compris ce que vous dit votre interlocuteur, vous l'approuviez de confiance et l'applaudissiez de parti pris. Ce serait là une autre espèce de flatterie indigne d'une personne judicieuse et prudente.

Ne souffrez point non plus de votre côté qu'on vous flatte, ni qu'on vous déguise vos défauts, ni qu'on enfle vos mérites; dites avec David : « Que l'huile du

Page 1