CHAPITRE XII. — DE LA CONVERSATION
pour supérieurs les uns aux autres dans l'humilité, ne cherchant pas chacun ses intérêts, mais ceux des autres. (Philip. 2.) L'apôtre dit : « dans l'humilité ; » car il faut être humble pour avoir de bas sentiments de soi-même et des sentiments avantageux de son prochain.
Considérez en quoi votre prochain peut exceller sur vous. Si vous êtes pareils d'âge, il est peut-être plus ancien que vous dans la profession religieuse; si vous êtes plus savant que lui dans la science des livres, il a peut-être plus que vous la science des enfants de Dieu ; ou, si vous avez davantage étudié, il a peut-être meilleur esprit et meilleure mémoire que vous; ou encore, moins érudit et moins lettré, il est plus apte aux affaires, plus homme d'action, plus utile, par conséquent, au bien de la communauté. Si nous ne considérons que ce qui est à notre avantage, nous en tirons sujet d'orgueil; il faut toujours envisager ce qui nous manque (Ps. 38.) et, au contraire, voir dans les autres ce qu'ils ont de plus éminent.
J'ai pourtant à vous avertir qu'en honorant vos frères soit en actions, soit en paroles, vous le fassiez avec simplicité et modération, sans excès ni courtisanerie. Ne rendez pas certaines déférences étudiées, excessives; ne jouez pas à l'obséquieux et n'affectez pas l'homme de cour.
Evitez de même de donner dans vos paroles des qualifications par trop honorifiques ou des titres immérités qui passeraient en vous pour ignorance ou flatterie, et qui seraient dédaignées de tout 1101111110
élevé à l'école du bon sens et de l'humilité, comme un piège grossier tendu à l'orgueil et à la vanité.
Il n'en faut pas moins témoigner à chacun le respect que son rang lui mérite ; et, à propos des noms, saint Benoît prescrit encore une marque de révérence , quand il défend aux religieux d'appeler personne par son nom seulement. On doit toujours, comme dit saint Bonaventure, joindre au nom l'appellation religieuse de frère ou de p^re, de sœur ou de mère. (Reg. S. Ben. 63. — S. Bonav. in Spec.disc. p. 21, c. 6.)
Saint Ignace martyr ne veut pas que les femmes du monde appellent leur mari par leur seul nom, jugeant cela trop familier et méséant. Combien plus les personnes religieuses doivent-elles garder entre elles un respect semblable ! Il n'est pas non plus convenable de ne donner à un religieux que le surnom qu'il avait dans le monde, surtout dans les ordres où la coutume est de changer de nom en changeant d'habit. Saint Bonaventure condamne cela, comme il défend d'appeler quelqu'un par le nom de sa patrie et même par le seul nom de l'emploi dont il est chargé. La politesse du monde si exigeante à cet égard est fondée sur un bon principe et les prêtres ou religieux auraient tort de se traiter moins respectueusement.
Mais une chose qui serait honteuse et indigne de personnes tant soit peu amies de l'honnêteté, ce serait d'attendre à qui saluera le premier et de vouloir, par un motif de rusticité ou de pointilleuse dignité, être prévenu dans le salut et par conséquent laisser à l'autre l'honneur de l'humilité et l'avantage de la