CHAPITRE XII. — DE LA CONVERSATION
prévenance. « Mon Dieu, disait Salomon, ne m'abandonnez point à un malheureux esprit d'irrévérence et de stupidité. » (Eccli 23.)
Ne croyez jamais vous abaisser d'être envers tout le monde et envers les domestiques, tout aussi bien et peut-être plus encore qu'envers les autres, poli, aimable, prévenant et convenablement respectueux. L'homme bien élevé et le bon religieux peuvent ici marcher de compagnie et se piquer d'émulation.
Au salut des paroles il faut joindre encore le respect du mouvement et du geste en inclinant un peu la tête et la laissant découverte devant un ancien et surtout, devant un supérieur, jusqu'à ce qu'il en ordonne autrement. La pratique même d'un saint et grand ordre (Soc. Jes. Reg. 22 Comm.) est qu'un frère laïque parlant à un prêtre quel qu'il soit, ne se couvre ni ne s'assoie, si le prêtre ne lui dit de le faire. Assis ou non, il est encore respectueux de ne point trop se rapprocher.
Le docte et pieux Grerson remarquele péril qui est dans ce défaut de modestie et de prudent respect ; ses paroles sont dignes d'attention. « Quelquefois, dit-il, l'ennemi se glisse sous un voile de sainteté, de dévotion ou d'amitié spirituelle entre des personnes religieuses, et il fait que, par la coutume de regarder, de parler, de manger, de rire ensemble et de se toucher en jouant l'un l'autre, l'amour spirituel se change en voluptueux et charnel. » (Joan. Gerson, tom. 3, tr. de div. Tentât.) Voilà pourquoi les statuts des ordres religieux sont entrés dans les plus minutieuses prescrip-
tions pour conserver de ce chef la modestie, la gravité et l'honneur de la chasteté. Le feu de laconcupiscence, quand il ne brûle pas, n'est que recouvert de cendres ; ne jouez jamais avec ce feu mal éteint, ne réchauffez point ce serpent endormi.
Saint Isidore expliquant un point semblable des règles de son ordre, dit avec raison qu'il faut l'entendre aussi bien et plus encore des étrangers, des enfants même dont les caresses ne sont pas sans péril de sensualité, mais surtout des personnes de différent sexe. (S. Isid. Hisp. m Reg. c. 17.) Cette défense faite aux religieux de toucher le corps d' autrui est conçue en termes généraux; saint Basile n'en exempte pas même les proches parents, et Gerson conseille de se garder encore davantage des personnes que leur vertu et leur sainteté rendent plus aimables. Le révérend Père Jourdain qui succéda à saint Dominique dans l'administration de tout son ordre, blâma un jour le frère qui l'accompagnait d'avoir, en chemin, tendu la main à unefemme, pour la relever. Le religieux s'excusadisant que c'était une sainte et une grande servante de Dieu ; mais le Père avec un visage encore plus grave lui répliqua : « La terre est bonne, l'eau est bonne ; mais si on les met ensemble, elles font de la boue. Apprenez à être sage. »