DES TROIS SORTES DU SILENCE RELIGIEUX
C'est chose remarquable que, la langue ayant été mise en prison par le Créateur sous la double clôture des dents et des lèvres, l'Ecclésiastique ajoute encore trois fermetures, à savoir : « une porte, une serrure et un frein. » (Eccli. 21.)
Nous pouvons appliquer ces trois choses à trois sortes de silence communes à tous les ordres religieux. La première sorte est un silence continuel ordonné d'une manière générale et sans détermination de temps ni de lieu. Le deuxième silence est plus étroit, étant limité à certains lieux où il est défendu de parler. Le troisième est de même limité à certain temps, comme, par exemple, chez les Bénédictins, depuis compiles jusqu'à prime du lendemain. Le premier silence est comme une porte continuellement poussée par un ressort qui s'ouvre de temps en temps, mais pour se refermer d'elle-même aussitôt. C'est ce silence habituel qu'on peut rompre, mais en y revenant par une inclination passée en seconde nature. « Personne ne parle avec sécurité, dit l'auteur de l'Imitation, sinon celui qui se tait volontiers. » Nemo secure loquitur nisi qui libère tacet. Le deuxième silence est une serrure qui ferme plus fortement et le troisième est un frein qu'on y ajoute à certaines heures. Voyons-les l'un après l'autre.
ARTICLE I
Du silence général qui se doit observer en tout temps et en tout lieu.
En parlant des défauts de la conversation et des paroles défendues à tout bon chrétien, et plus spécialement à tout bon religieux, nous avons indiqué les éléments essentiels du silence habituel dont il est ici question. Celui-ci proscrit d'abord les paroles, je ne dis pas, équivoques ou ridicules, mais simplement oiseuses, ne se rapportant ni actuellement, ni virtuellement à une fin honnête et utile. Non pas cependant qu'il faille confondre la bouffonnerie ou la frivolitéavecla gaîté vertueusedesâmeslesplus intérieures et les plus saintes. Il y a dans l'entretien d'un homme grave et judicieux ce que saint Bernard, écrivant à un saint abbé, appelait « la grâce de la gaîté, » et qui est l'épanouissement d'un cœur pur et tranquille.
Mais saint Benoît va plus loin que d'interdire les paroles oiseuses, il veut que les religieux, à l'exemple de David, se taisent souvent des choses bonnes et s'abstiennent des bons discours, pour le bien du silence. (Ps. 38.)
Rien ne parle plus éloquemment qu'un profond silence dans une communauté bien réglée; rien n'est plus édifiant. Quandvousentrezdansunecommunauté silencieuse, vous diriez un paradis; vous sentez une douce haleine de sainteté qui embaume cette demeure, votre esprit s'élève à ce spectacle, votre cœur se sent excit'''