CHAPITRE I. — INSTRUCTION GÉNÉRALE, ETC
mêmes sentiments que le premier jour. Vous présentant alors à Dieu en holocauste, vous lui immolerez et rendrez par justice ce que vous avez si libéralement reçu de sa miséricorde, à savoir les biens extérieurs que vous lui offrirez par un détachement convenable à votre état; puis votre corps, par la continence et l'austérité ; enfin votre âme, par l'obéissance aux lois qui vous sont imposées et par la soumission aux autorités que Dieu a mises au-dessus de vous. A l'égard du prochain, il nous faut, dit saint Paul, rendre à chacun ce qui lui appartient; «à qui l'impôt est dû, payer l'impôt, à qui l'on doit honneur ou respect rendre honneur et respect et enfin ne devoir rien à personne, que de nous aimer mutuellement. » (Rom. 13.) Car la charité a cela de propre que payant toujours elle doit toujours. Gardons -nous de suivre la mauvaiseinclination de notre nature qui estimant fort petits ses propres défauts agrandit et grossit les mêmes défauts dans le prochain, de même qu'en diminuant de beaucoup dans notre pensée les souffrances du prochain , nous exagérons toujours les nôtres. C'est une grande injustice d'avoir une double mesure pour une même chose et nous l'avons cependant puisque nous pesons différemment en nous et en notre prochain soit le mal de coulpe (mal de péché), soit le mal de peine (mal de nature.) Voyez en effet. S'il est question du péché d'autrui, nous disons : Oh ! qu'il a grand tort ! qu'il est coupable 1 Mais pour nous-mêmes, c'est un autre langage. J'ai fait cela, disons-nous, mais serait-ce donc un si grand crime
Au contraire, est-il question de quelque peine ou dommage nous atteignant nous ou les nôtres, ce ne sont que plaintes et exagérations : «Oh! que je souffre, nous écrions-nous, quelle douleur est la mienne, et que les autres en parlent bien à leur aise! » Mais, quand c'est le prochain qui pâtit, nous trouvons tout fort léger : « Voilà bien de quoi ! faut-il tant se plaindre ? » C'est ainsi que nous sommes injustes dans l'un et l'autre cas; la justice et la charité nous commandent de ressentir et plaindre vivement les peines de nos frères et d'excuser toujours leurs péchés. Soyons donc justes et charitables envers le prochain; soyons doux, humbles, patients et serviables, quand nous avons à traiter avec lui; ce sera vivre justement, comme parle saint Paul et satisfaire à une partie de ce que nous lui devons, comme je vous le ferai voir en la suite de ce livre et surtout aux chapitres de la conversation, des récréations et des affaires ou occupations de la journée.
Quant au troisième devoir se rapportant à nousmêmes, il consiste à si bien régler toutes nos facultés et nos sens intérieurs ou extérieurs que la raison marche devant la volonté, lui portant le flambeau, que la volonté se guide aux lumières de la raison et que ces deux puissances de l'âme commandant en maîtresses se fassent obéir aux valets et aux servantes, qui sont les sens et les passions. Le bienheureux frère Gilles avait d'étranges paradoxes et tenait un langage rude à la nature quand il disait : « Que, pour bien voir, il fallait nous arracher les yeux et nous faire