CHAPITRE III. — DE LA MÉDITATION
N'est-il pas vrai que la vertu de religion nous oblige d'adorer le Seigneur de qui nous avons reçu la vie ? Mais adorer Dieu, comme l'indique le mot même, n'est-ce pas faire oraison? Et pouvons -nous, sans oraison, lui rendre les honneurs auxquels il a droit? Ne sommes-nous pas obligés de reconnaître l'entière dépendance où nous sommes de Dieu, le souverain dispensateur de tout bien; obligés de confesser l'extrême indigence où le péché nous a mis; obligés, par conséquent, de demander ce qui nous manque et de présenter notre vide à celui qui est la plénitude même? C'est justement ce que nous faisons par la prière et l'oraison.
Saint Augustin est admirable, quand il expose quelles faiblesses nous obligent de recourir à Dieu. (In Ps. 106.) « C'est le défaut de lumière en notre esprit, dit ce grand docteur, qui me force de me tourner vers Dieu, notre soleil, par l'oraison; mais, s'il m'éclaire ou m'a éclairé, je ne reste pas moins dépendant de lui; car, voyant mon chemin, la force me manque pour y marcher. Il me faut donc chercher un appui, et c'est Dieu que je dois chercher par la prière. Si j'obtiens des forces, je ne suis pas encore affranchi de la dépendance de Dieu, ni soustrait à la nécessité de la prière. Je me dégoûte et m'ennuie de bien faire et, outre la peine que j'éprouve à bien faire, j'ai une difficulté particulière à continuer. Et, quand j'aurai persévéré longtemps, je ne serai pas encore exempt de prier Dieu, il me restera un quatrième besoin qui vient de l'incertitude, non-seulement de
ma prédestination, mais de l'état présent où je suis, à savoir, si je suis l'objet de l'amour ou de la haine de Dieu; et non- seulement de l'état de mon âme en général, mais de chacune de mes actions ; car il n'est pas en moi de savoir positivement si une seule des actions de toute ma vie a été bonne, a été œuvre de nature ou de grâce. » Que tout cela est triste et inquiétant! Mais pourquoi Dieu nouslaisse-t-il dans une pareille incertitude ? Pour nous humilier et nous attirer à ses pieds dans l'oraison où nous devons reconnaître de si continuelles et si pressantes nécessités. Il n'y a rien qui nous soit plus nécessaire de nécessité de moyen que la grâce; car sans la grâce, nous n'arriverons pas à notre fin qui est la gloire; or la grâce suit la prière, jusqu'à lui être identifiée dans le langage des saintes Ecritures. Ainsi quand Dieu promet son saint Esprit par le prophète Zacharie, il l'appelle Esprit de grâces et de prières. (Zach., 12.) Et, suivant saint Paul, l'Esprit dont notre prière sollicite la grâce, prie lui-même par d'inénarrables gémissements. Mais, entre les grâces, quoiqu'il y en ait que nous pouvons mériter par des grâces précédentes, il y en a une, que nous ne pouvons jamais mériter, à savoir celle qui nous conduit à notre fin, ou la persévérance. Ainsi l'a déclaré le concile de Trente; et cependant, quel moyen plus nécessaire à notre salut, que de persévérer dans la justification ? Ce don, si précieux, doit par conséquent faire l'objet de nos constantes oraisons, notre salut l'exige impérieusement et de toute rigueur.