CHAPITRE III. — DE IA MÉDITATION
nous nous appliquons totalement aux accessoires dont nous ne devrions faire usage qu'en passant. « Les bons, dit saint Augustin, usent du monde pour jouir de Dieu; les méchants, au contraire, usent du monde pour en jouir, comme de leur Dieu. » (S. Aug. 1. 15 de Cir. c. 17.) Combien d'âmes indiscrètes s'adonnent à l'oraison avec une telle complaisance qu'elles négligent et la mortification, et les offices de charité envers le prochain, et les obligations de leur état! C'est un désordre grossier et une fausse dévotion qui passe souvent pour la vraie aux yeux des gens du monde, lesquels blâment généralement toute la dévotion et la méprisent comme une oisiveté réelle sous un masque de piété. Mais tant s'en faut que cette dévotion amie du repos soit la dévotion que nous la condamnons et la détestons nous-mêmes comme funeste à la vraie vertu. Si la foi sans les œuvres est une foi morte, au dire de l'apôtre saint Jacques, (Jac. c. 2.) nous ne voyons de même qu'un corps sans âme dans l'oraison, dans la contemplation et dans quoi que ce soit de semblable qui ne se traduit pas en action et en œuvres de vertu et qui, avant tout, ne fait pas bien remplir à chacun, suivant son état, ses devoirs et ses obligations.
Retenez donc bien ce premier avis de ne pas prendre l'accessoire pour le principal et le moyen pour la fin. Ne vous livrez pas si entièrement à l'oraison que vous ne donniez autant et davantage à la mortification de vos penchants et à l'exercice des autres vertus. L'oraison, ne l'oubliez pas, n'est point la perfection spirituelle que nous cherchons ; mais un secours
pour l'obtenir et comme le droit sentier qui y conduit. La perfection spirituelle consiste en un sincère et parfait amour de Dieu joint à la mortification de nos appétits, à la soumission de notre volonté et à la pratique de tous les devoirs. Si le fer est mis dans la fournaise, est-ce seulement afin de s'y échauffer, puis de se refroidir pour rester comme il était ? Ne l'y met-on pas pour le former quand il sera amolli et pour le dresser ou plier selon l'usage auquel on le destine? Suffirait-il que notre esprit s'enflammât dans l'oraison? et, s'il est soumis à l'action de ce feu, n'est-ce pas pour fléchir la dureté naturelle de notre volonté par la mortification sans laquelle, manquant de souplesse et d'obéissance à Dieu, nous ne prendrions pas le pli qu'il nous demande? L'oraison n'est qu'un moyen, la fin est la charité qui nous rend amis de Dieu. Or la solide amitié n'existant, comme dit un philosophe cité par saint Jérôme, qu'entre deux personnes qui n'ont qu'un même vouloir et un même non-vouloir, il faut, pour que nous soyons les amis de Dieu, que sa volonté soit comme greffée sur la nôtre. Mais la volonté divine ne pouvant pas entrer dans notre âme qui est d'elle-même un arbre stérile, si d'abord notre propre volonté n'est coupée comme un tronc sauvage, appliquons-y sans cesse le couteau de la mortification, taillons et tranchons courageusement dans les mauvaises branches de notre nature ; et, pour reconnaître le mal, ainsi que pour avoir la force d'y porter la main, recourons au grand moyen de l'oraison.
Afin que votre oraison soit bien ordonnée, mettez en-