CHAPITRE III. — DE LA MÉDITATION
suite votre soin principal à ce qui sera de votre devoir e t de votre charge ; faire autrement serait préférer la navigation au port, les médecins à la santé. L'âme qui sort d'une bonne oraison, dit Richard de Saint-Victor, (c. 34, in Cant.) s'en va servir le prochain avec plus d'amour; elle prie pour les autres, elle les console, elle leur donne des conseils salutaires, elle accepte et remplit volontiers les fonctions qu'on lui attribue.
Si donc l'obéissance vous appelle , si le soin du prochain, si votre emploi ou toute autre cause légitime vous oblige de parler, d'écouter, de travailler ou de faire quoi que ce soit de votre devoir, ce sera là un bon fruit de votre oraison. La meilleure conclusion et la meilleure preuve d'une bonne méditation est celle qui se produit sous la forme d'une bonne action. Ne craignez pas, dit saint Grégoire, à l'exemple du Verbe qui a daigné descendre des hautes profondeurs de son éternelle contemplation jusque dans le milieu agité de notre chétive espèce, ne craignez pas de vous abaisser aux petites choses utiles et de quitter, pour servir vos semblables, une douce et profonde méditation. (S G-reg. 19, Mor. 14.) Les actions d'obligation par lesquelles vous éviterez le péché vous rendront la conscience plus joyeuse et vous donneront une espérance mieux affermie. Elles vous faciliteront aussi la pratique de l'oraison. Vous y entrerez plus avant ; vous la ferez avec plus de perfection.
Ne soyez point si fortement attentif aux exercices spirituels et intérieurs que vous veniez à omettre quelque chose des extérieurs, comme des cérémonies
de l'Eglise ou de votre Institut, soit parce que cela est une partie de votre devoir, à l'accomplissement duquel doit uniquement tendre votre oraison, soit parce que vous auriez tort de mal édifier le prochain.
Si Dieu, dans sa miséricorde, vous visite de quelque consolation, de quelque lumière, de quelque tendresse ou d'autres faveurs sensibles, fuyez toute vaine complaisance à ce sujet, soyez- en plus humble et tremblez d'abuser de cette nouvelle grâce. Et, voyant que la majesté infinie a bien voulu se souvenir d'un être impur ou plutôt d'un vil néant comme vous, trouvez-y un puissant motif de plus pour vous embraser d'amour envers Dieu et brûler du désir de le glorifier davantage. « Plus vous serez illuminé, dit encore Richard de Saint-Victor, plus vous connaîtrez vos défauts ; et plus vous aurez de prix aux yeux du Seigneur, plus vous serez vil à vos yeux. » (Ib. c. 34.)
Dès que vous sentirez ces visites de grâce, préparezvous au combat, méprisez-vous et soyez persuadé que ceux qui sont peut-être dans l'aridité valent mieux que vous, puisque Dieu les nourrit du pain des forts et qu'il vous donne à vous le lait des faibles enfants pour vous attirer ou vous conserver en son service. Et, après tout, savez-vous si de telles consolations ne sont pas un effet de nature plus que de grâce et ne tiennent pas plus de votre esprit humain que de l'esprit divin ?