‹ La Juive au VaticanChapitre 10 sur 14 · T. II · texte numérisé non relu

T. II

184 Là JUIVE AU VATICÀir.

-^ Ah ! c'est que, soit dit sans offenser Vos Altesses, il y a souvent des étrangers qui me disent qu'il n'en coûte que deux pauls pour voir les tombeaux des Scipions, et que...

— Il tient à ses tombeaux des Scipions ! interrompit Talormi en riant. Voyons, mon brave homme, voilà toujours un francescone d'avance; conduis-nous, et après tu seras content.

Le guide prit la pièce d'argent avec l'avidité d'un mendiant affamé, et ses yeux noirs, qui avaient gardé la flamme de la jeunesse, rayonnèrent sous des touffes de cheveux gris.

— Où pouvons-nous laisser nos chevaux? demanda Clelia au guide.

— Là, dit le guide en montrant des anneaux rivés à rentrée des Catacombes; là, où tous les étrangers les laissent. Personne ne passe ici.

Clelia et Talormi étaient descendus de cheval : le guide faisait tous les préparatifs, sans avoir l'air de s'occuper des visiteurs.

— C'est singulier ! dit Clelia, j'éprouve un saisissement extraordinaire à l'idée de perdre de vue le ciel, et de pénétrer dans ces horribles ténèbres.

Et elle fixait sur Talormi des regards pleins de langueur et d'amour, et elle serrait le bras de Talormi contre son sein avec des frissonnements continuels.

— Enfant ! lui dit Talormi, il n'y a pas l'ombre du danger ; c'est une simple promenade aux flambeaux, dans la plus curieuse galerie de Rome. Il y a seize siècles environ tous les chrétiens, persécutés par les empereurs, seréfugiaientdanslesCatacombes, et ils y vivaient commedans une ville souterraine. Et toi, qui es artiste, ma belle Clelia, tu verras avec plaisir ctt endroit qui a été le premier conservatoire de musique en Italie; c'est ici que les mélopées grecques, chantées dans les cérémonies pdîennes, ont été appliquées aux prières catholiques et sont arrivées ainsi jusqu'à nous.

• — Tu es charmant de me dire toutes ces jolies choses, mon cher Talormi, dit Clelia d'une voix de sirène; maintenant je ne crains plus rien; entrons au conservatoire.

LA JUIVB AU VATICAN. i55

Le guide, muni d'un faisceau de bougies, fit signe qu'il était prêt et entra le premier : à longs intervalles, il laissait une lumière sur quelque débris d'autel ou de tombe, et, comme par luxe de précaution, il déroulait un fil conducteur dont le peloton semblait inépuisable. Prenant ensuite le ton uniformément banal du cicérone démonstrateur,* il disait, comme pour l'acquit de sa conscience et sans avoir Tair de prendre en souci l'attention de ses auditeurs:

— Voilà les murs où Pie V a fait enlever les épitaphes des premiers chrétiens, pour les faire incruster dans la grande galerie du Vatican. Voilà la chapelle du saint pontife Lin, successeur de saint Pierre. Voilà le crypte où venait prier le pape Anaclet. Voilà une sainte chapelle où le pape Urbain !•' célébrait le saint sacrifice pendant la persécution de l'infâme Héliogabale...

Les voûtes devenaient déplus en plus sombres et étroites ; le labyrinthe compliquait ses méandres à l'inQni, croisait ses carrefours lugubres, déroulait ses corridors inextricables, et, aumiheude ces horreurs souterraines, rayonnait aux clartés des bougies le divin visage de Clelia, plus beau que celui de l'archange qui visite 1^ limbes pour consoler les âmes des enfants morts ayant le baptême. •

Talormi n'écoutait plus le cicérone. Il s'enivrait à la contemplation de cette voluptueuse image de la vie dans ce domaine de la mort; il aspirait comme un poison céleste ce souifle embaumé qui s'exhalait des lèvres de Clelia, et confondait dans un même accès de passion délirante le souvenir de la jeune fille exposée nue sur une croix, dans la foret de Viterbe, et cette jeune femme suspendue à son bras et dont les yeux limpides éclataient en caresses langoureuses et brûlaient le sang comme les doux tisons de la volupté. Le cicérone psalmodiait toujours ses démonstrations, et ne tournait pas la tête pour regarder l'homme et la femme qu'il conduisait.

— Talormi, dit Clelia d'une voix timide, il y a d'étranges idées qui ne peuvent traverser que des cerveaux d'artiste. Voyons si nous serons du môme avis... Je yo*-

drais avoir ici, dans cet épouvantable souterrain^ une table dressée; m'y asseoir à côté de toi, aux clartés de vingt bougies jaunes comme celles du vendredi saint, et célébrer le fameux repas libre des premiers martys, avec des vins exquis inconnus aux anciens festins des Catacombes. Que dis-tu de cette folie, mon Talormi adoré? ^ — C'est la folie des sages, ma belle Clelia.

— Une folie impossible I dit Clelia en roulant son bras autour du cou de Talormi.

— Heureusement elle est impossible, et j'aurai le pouvoir de la réaliser tout de suite.

— Serait-il vrai? dit la jeune femme avec une joie enfantine.

— Tu vas voir.

Et Talormi tira de sa poche une bourse pleine de pièces d'or et ajouta :

— Voilà ce qui change les souterrains en Ipalais lumi* neux, et l'enfer en paradis.

Et appelant le guide, l'or à la main, il lui donna des instructions détaillées dont le résultat ne pouvait être qu'infaillible. Le guide,*qui paraissait absorbé par la vue de tant d'or, ne répondait que par des signes affirmatifs à tous les ordres de Talormi. Tout ayant été réglé minutieusement, il recommanda de ne pas quitter le carrefour où ils étaient arrivés, alluma partout des bougies, et sortit en promettant de faire bonne diligence, grâce au cheval dont il pouvait disposer. i

— Mon beau Talormi, dit Clelia, jusqu'à présent tout t'a distingué à mes yeux des autres hommes : tu as U grâce qui charme, l'esprit qui amuse, la générosité qui éblouit, le regard qui domine, mais ce que tu viens de comprendre si vite t'élève encore au-dessus de toi-même. Toi seul, tu pouvais être ton vainqueur. Tu as compris l'idée folle d'une femme ennuyée, d'une femme qui voudrait dévorer un siècle dans un instant et ne trouve rien digne^de ses désirs, pas même^une dernière illusion... C'est ainsi qu'on épuise tout, à force d'abuser du bonheur... les réalités m'échappent, je veux embrasser des fantômes. Plains-moi, Talormi; je suis folle... Que tu es

beau, quand tu me regardes ainsi!.. Où donc as-tu appris à regawler les femmes? Dis, mon ange, comme il est doux d'aimer sous ces lambris ténébreux, où tant de sang et de larmes coulèrent ! Et moi, pauvre indigente, je n'ai que ma vie à te donner pour ton amour !... Ma tête se perd; n'écoute pas mes paroles, n'écoute que ma pensée; cellelà dit tout, et dit bien. Ma bouche est un son, mon cœur est une voix. •

Talormi subissait à la fois les assauts combinés des démons de la flatterie, deTamour, de la tendresse, de la volupté; sa têtebrûlait de délire, et ses lèvres desséchées par la flamme de Pextase ne murmuraient que ces réponses vagues qui sont l'éloquence suprême de la passion... L'entretien fut suspendu par le retour très-prompt du guide. Les ordres donnés avaient été exécutés avec une intelligence étonnante; mais Talormi était dans un de ces mo^ ments où l'esprit troublé ne s'étonne de rien. Les apprêts du bkliniwfn furent faits par le guide, et rien ne manquait à l'ordonnance, pas même les coussins de soie et le tapis de Sidon. Talormi dit au guide :

— Maintenant, laisse-nous, et va nous attendre dans la chapelle d'Anaclet. Dépose là ton peloton, et nous irons te retrouver. •

Le guide s'inclina et disparut bientôt sous les voûtes liasses et ténébreuses. Les ombres saintes, qui depuis seize siècles errent dans ces vénérables Catacombes, se voilèrent sans doute le visage avec leurs linceuls funèbres, pour ne pas voir le festin de Talormi et de Glelia, et les secrets de cette orgie funèbre resteront éternellement ensevelis dans les entrailles de la terre. La dernière parole de la jeune femme à son amant fut celle-ci :

— Vide encore cette coupe à nos amours, mon beau Talormi, puis tu dormiras, et je garderai ton sommeil.

Talormi, épuisé par tous les délires, se souleva péniblement sur son coussin, prit la coupe en cristal de Bohême, déjà vingt fois vidée, la laissa échapper de ses lèvres et tomba, comme si sa tête eût été entraînée par un bloc de plomb. Clelia se leva^ et, poussant un éclat de rire fou, elle dit :

— Le voilà tombé le géant, et sa tête est sous le taloa d'une femme !

Easuite elle prononça un nom, et le guide reparut. Il y avait une transformation dans ce personnage : c'était un superbe jeune homme, aux cheveux noirs et bouclés. Il regarda Talormi et dit à Clelia :

-^Bienl bien! tout a réussi; vous pouvez me laisser seul, maintenant... Ce qui reste à faire, je le ferai.

Clelia serra la main du jeune homme, regarda une dernière fois Talormi endormi lourdement et dit :

— C'était ju«tel 6 mon Dieu!

Ëi, Suivant le fil conducteur dont le jeune homme te- Hatirautre extrémité, elle sortit d'un pas résolu qui annonçait que l'horrible scène avait été préparée depuis longtemps. Lejeune homme éteignit toutes les bougies et n'en laiMa brûler qu'une à côté de Talormi ; puis il se blottit tout près et dans une profonde crevasse qui permettait de tout voir. Le sommeil de Talormi aurait été fort long sans doute, mais lejeune homme fit tomber une pierre sur sa poitrine,* et le dormeur se réveilla en sursaut en jetant autour de lui des regards stupéfaits. Les fnmées de tous les vins se dissipèrent avec une promptitud-e merveilleuse dans le cerveau de Talormi; il se leva et appela trois fois Clelia d'une voix tonnante. Une série d'échos lamentables et perpétués à l'infini répéta sur tous le tons et à toutes les distances le nom de Clelia ; on aurait cru que les innombrables morts de cette vaste nécropolis appelaient Clelia du fond de leur tombe,

—C'est une trahison infâme! s'écria Talormi en déchirant ses cheveux.

tes échos répétèrent en chœur ce dernier mot qui semblait sortir de l'enfer par mille cratères. Il s'éloigna de quelques pas de la table d'orgie, et au même instant le faux guide sortit de sa crevasse et éteignit la dernière bougie. On entendit un blasphème contre Dieu, le rugissement du tigre tombé dans le piège du chasseur.

— Ma fortune! mon palais! toutes mes richesses ! criait Talormi, je les donne à qui me délivre!,.. Ouvrez-moi la porte de cet enfer! rendez-moi le jour!... On a fait cela

pour un peu d'or... je donne tout un bien!.!. C'est la vengeance d'une feiume exécrable! d'un démon habillé en ajQgel... Non, non! c'est un jeu... Clelia, Clelia!... tu es ici, pardonne... Ces ténèbres m'ôtent la raison, je t'accuse! je suis fou!... Tu sais si je t'aime, tu ne retrouveras plus mon amour!... rien !... 11 y a donc des échos ici?

— Il y a un homme, dit le faux guide, et si tu viens à lui, conduit par sa voix, cet homme te tue à coups de poignard, infâme assassin de Van-Ritter!

— Qui es- tu! cria Talormi d'une voix agonisante.

— Je suis celui qui te disait à Gênes : Cette nuit $e rtftrouvera/ Je suis Gédéon Gostantinil Je suis le frère de Debora la juive!... C'est te dire que tu dois mourir ici, étouffé, sans secours.

— Pitié! pitié pour moi! s'écria Talormi d'une voix suppliante.

Mais Gédéon se glissa comme l'éclair le long des parois, à l'aide de son fil conducteur, et il entendit longtemps encore se répéter dans les profondeurs des voûtes souterraines les cris de désespoir et les blasphèmes du prisonnier delà mort. Â l'entrée des Catacombes, Gédéon s'élança sur le cheval, et gagnant au galop la rive solitaire du Tibre, au delà des greniers de Tollius, il tua le cheval d'un coup de pistolet et jeta le cadavre dans le fleuve. Aux angles de la selle étaient gravés le chiffre et les armes de Talormi. En retrouvant le cheval, on pouvait établir une conjecture certaine, mais fausse, sur le sort du cavalier.

lie 4oist 4e mes* ^

L'affreux tableau était toujours le même dans la forêt de Viterbe : trois hommes et le fidèle Mitry étendus sur des mares de sang; Debora en croix, étroitement liée, et ne pouvant secourir ni Virgilio, ni le chien, deux nobles amis tomlés pour elle !

Lorsque la nuit eut couvert de ses horreurs cette forêt, môme ténébreuse le jour, Debora se trouva en proie à des émotions et à des angoisses nouvelles qui semblent devoir épuiser les plus forts courages. Des bruits tristes sortaient de tous les carrefours, des cris lugubres du creux des yeuses } les herbes et les racines desséchées^ grinçaient sous des ondulations de corps invisibles; aux rameaux supérieurs des arbres se heurtaient avec fracas les ailes des oiseaux de nuit, et par intervalles la jeune femme croyait sentir se glisser sur sa chair les écailles froides des reptiles. Ce fut une agonie continuelle qui amenait et éloignait la mort à chaque instant, en la montrant avec toutes ses terreurs. La vie quelquefois était suspendue dans le coBur de Debora^ et le dernier sommeil semblait avoir fermé ses paupières après un accès d'épouvante intolérable; puis le sang généreux et l'énergie de la jeunesse provoquaient un réveil qiii paraissait une résurrection, et la vie rendue attendait une nouvelle mon. Enfin^ une brumeuse éclaircie d'opale traversa les yoûtes des arbres en' annonçant que l'aurore remplaçait *i'aube sur les hauteurs de la forêt. Ce rayon triste, tombé du ciel^ ressemblait à la consolation d'un ami. Une plainte d'agonie se fit entendre au même instant à quelques pas de la jeune fomme, comme si quelque blessé du combat de la veille av4it attendu l'aube pour mourir. Debora prêta ToreiUe av66 attention; mais elle n'entendit plus rien. C'était piobablement le dernier des murmures lugubres de la nuit. Par degrés insensibles, une lueur sombre s'étendit sous les branches et éclaira le tableau de la veille. Un léger mouvement de tête^ le seul que sa position lui permit^ r^mit sous les yeux de Debora trois corps étendus sur les herbes sanglantes, et le fidèle Mitry, aussi digne d'intérêt qu^une créature humaine. La même plainte s'étant renouvelée,'i)ebora crut apercevoir des mouvements convulsîfs sur la tète du chien. Elle l'appela par son nom, et cette fois Mitry répondit avec un murmure dolent et fit un mouvement trèsrsensible pour regarder du côté de Debora; cette voix si chère semblait, à chaque appel, lui rendre la vie et la force; il se souleva au milieu des her-

LA JUrVE AU VATICAN. 261

heSj retomba de faiblesse, rouTiit les yeux^ se souleva encore, comme galvanisé par la voix de sa maîtresse, et se traîna en rompant jusqu'à la croix. Les paroles caressantes et le souffle brûlant de la jeune femme attirèrent Mitry jusqu'aux nœuds de chanvre qui retenaient la main droite de la victime.. . ^

— Ici, Mitry... là, Mitry, disait Debora en désignant des yeux la corde.

Et le chien, se dressant avec un effort suprême sur le point désigné, broyait avec ses dents le lien, et chaque parole de Debora était une excitation qui infusait un reste de force dans le corps de Mitry. Il restait bien peu de chose à faire pour opérer la délivrance d'une main captive; mais la vigueur artificielle manqua tout à coup au chien pour accomplir son œuvre; il tomba lourdement, proféra une dernière plainte comme un adieu et ne se releva plus. Debora eut la douleur de voir mourir deux foif son intrépide défenseur et son meilleur ami.* Cependant cet exemple de courage donné par Mitry ne fut "pàs perdu. Debora ranima sa faiblesse et secoua énergiquement sa main droite pour rompre les derniers fils que les dents de Mitry n'avaient pu briser; après bien des ^orts, la main droite parvint à jouer dans le chanvre ramolli par l'humidité de la nuit et à demi rongé par le chien, et le bras nu tout entier se dégagea et put fonctionner pour dégager l'autrer. Les deux mains libres délièrent ensuite facilement les pieds. Debora se revêtit à la hâte des premiers lambeaux de ses vêtements accrochés aux broussailles et courut à Virgilio en passant sur les cadavres des deux bandits. Elle s'assit sur les herbes, souleva le torse de Virgilio, le plaça sur ses genoux, et le regarda fixement avec des yeux secs qui n'avaient plus de larmes à donner après tout une nuit de larmes. La rosée du matin mouillait la chevelure et le visage de Vii^ilio. On aurait dit qu'une main secourable avait passé par là et jeté l'eau de la source sur le front de l'agonisant pour le i^appeler à la vie avec cette bienfaisante fraîcheur. Le corps de Virgilio n'avait pas la raideur du cadavre, et la place du cœur paraissait encore tiède à la main de DeboraJ

qui cherchait rétincelle de la vie pour la ranimer avec des caresses de feu. La blessure, examinée attenlivement, était peu profonde ; la balle semblait avoir dévié sur le côté droit, sans intéresser le poumon. Il y avait eu beaucoup de sang répandu, et par conséquent l'abattement devait être extrême; mais tout annonçait que Tâme résistait encore dans ce corps de fer. Les ardentes eflBiuves magnétiques qui jaillissaient des lèvres de Debora ramenaient des teintes douces sur la pâleur cadavéreuse du jeun€ homme, et inoculaient la vie dans un corps attendu par le tombeau. Ce galvanisine de l'amour est plus puissant que celui de Volta. Les morts frissonnent de volupté quand tu passes sur l'herbe des sépulcres, disait Ugo Foscolo à sa belle Ionienne. Les femmes portent le feu de la vie en elles; c'est le feu inextinguible de la maternité.

Debora tressaillit d'une joie que jamais on n'a ressentie en surprenant les premières pulsations du cœur de Virgilio : son âme, suspendue aux lèvres du jeune homme, rappelait une autre âme dans ce corps éteint, et aspirait le souffle qui allait sortir de cette poitrine sanglante. Le jour arrivait et la chaleur douce du soleil,* pénétrant à travers les arbres, servait d'auxiliaire à l'œuvre de Debora. Virgilio ouvrit les yeux lentement et crut voir un ange, car ses mains se joignirent et une prière mentale agita ses lèvres. Puis, en reconnaissant Debora, il cessa de prier, et des larmes mouillèrent ses paupières.

— C'est vous! c'est vous !... dit-il d'une voix faible. Debora, toujours penchée sur lui, fit un signe de tète

avec un sourire divin.

— Dieu est donc venu à mon secours ! ajouta le jeune homme.

— ■ Yirgiiio^ dit Debora d'une voix étoulfée par toutes les émotions^ vous avez besoin d'un autre secours, maintenant; il n'y a pas un instant à perdre. Où sont vos amis? Où dois-je vous conduire? Ordonnez, j'obéis. *• , — Chère Debora, dit Virgilio en étendant la main et eh là rétirant tout de suite, otîi> ôui> ifous mériteriez d^ètretiiiange...

LA lUlYE AU VATICAN. 263

— Parlons de vous, mon Virgilio, interrompit la jeune femme. *

— £h bien! Debora, écoutez... Mon Dieul que je suis faible!..* »

— Parlez bas, très-bas, Virgilio; mon cœur et mon oreille écoutent.

-- Debora, suivez l'allée de sapins jusqu'au carrefour; vous verrez à votre gauche un terrain jaunâtre, très-ombragé. Vous marcherez jusqu'au dernier arbre; de là vous découvrirez, du haut d'une montagne à pic, le lac de Vice, et vous crierez : A moi les frères/ iusqu'i ce que mes compagnons vous entendent.

Debora courut exécuter l'ordre de Virgilio, et son appel, quoique jeté au vallon d'une voix faible, retentit dans le silence de la solitude et fut eutendu par le camp nomade des défricheurs. Les plus agiles escaladèrent le pic et arrivèrent bientôt sur le terrain sanglant où les conduisit Debora. Virgilio fut emporté sur les bras de ses frères; Debora fit rendre les honneurs de la sépulture au fidèle Mitry ; on abandonna les cadavres de Tomaso et de Barbone aux oiseaux de proie,* et le cortège descendit par des pentes douces sur les rives du lac de Vico. Pendant que les soins les plus empressés étaient prodigués à Virgilio, on vint annoncer à Debora qu'une femme qui se disait sa meilleure amie arrivait de Rome et demandait à lui parler.

C'était Clelia, accompagnée de Gédéon.

Sans songer à réparer le désordre de sa toilette, Debora courut à l'endroit où l'attendait Clelia, et dans sa joie elle embrassa même son frère.

— Mon ange, dit Clelia, j'ai reçu votre lettre de Viterbe, et votre frère Gédéon, qui devine tout, a deviné que vous n'étiez pas à Viteri)e, mais au lac de Vico, avec les défricheurs. Votre Gédéon est sorcier, et, si ce n'était pas votre frère, je le croirais amoureux de vous. Alors, voici ce que nous avons résolu* Nous vous prenons au passage, et nous vous enlevons à ces bohémiens Notre chaise de poste est à Ronciglione; vous allez venir avec ]i0uii en T6scanè« Nous sommes riches comme lé Ntfdu ôt

nous vivrons à Florence comme des personnages du Décaméron. Eh bien ! cela vous couvient-il î

— Glelia, dit Debora, et vous, mou frère, vous ne savez donc pas quelle horrible histoire j'ai à vous conter!

Gédéon ouvrit des yeux étincelants, et Glelia examinant Debora lui dit :

— Vous avez été enlevée par des brigands! On vous aura prise pour une Anglaise ! .Les brigands enlèvent toutes les Anglaises ; c'est leur passion. Mon Dieu ! comme vous êtes faite ! qui donc vous a ravagé votre toilette avec ce goût-làî

Debora montra à Glelia un petit tertre ombragé de pins^ comme on désigne un fauteuil dans un salon , et la pria de s'asseoir, en lui exprimant par des gestes que le récit serait long et affreux.

Alors, la victime de Talormi raconta dans tous leurs détails les terribles scènes de la forèi de Yitcrbe, et à chaque instant elle s'étonnait du silence morne que gardait Glelia en regardant Gédéon.

— Debora, dit Glelia d'un ton grave, à notre tour maintenant.... Savez-vous pourquoi nous avons quitté Rome, votre frère et moi î

— Non, Glelia.

— Parce que nous vous avons vengée... Talormi est mort.

— Assassiné ? demanda Debora.

— Non; étouffé par une mort qui n'a pas eu de complices... Écoutez, Debora, et vbyez si le châtiment a été bien inspiré, et s'il a suivi promptement le crime.

Et Glelia, à son tour, raconta à Debora les scènes des Catacombes, et termina ainsi :

— Gédéon est rentré ce matin à l'aube dans les Catacombes; il a rencontré, à des profondeurs infinies, le cadavre de Talormi. Le misérable, sans doute après avoir souffert toutes les tortures du désespoir, s'est fracassé le crâne contre une arête de rocher. Pas une goutte d'eau bénite ne 'tombera sur son cadavre, qui ne sera jamais enseveli. Debora, cette mort est juste; mais l'air de Rome m'étouffe après une pareille vengeance cousonunée.

Lk JUIVE AU YATIGAN.

Je sens que la vie de personne ne nous appartient^ même celle de notre assassin^ et j'ai besoin d^une vie nouvelle^ d'un ciel nouveau^ d'un horizon pur de sang. Venez avec nous, Debora, venez à Florence. 11 faut nous étourdir, il faut voyager, il faut changer d'air.

— Impossible! impossible ! dit Debora d'un ton lent^ mais résolu. »

— Et pourquoi? demanda fièrement Gédéon.

— Parce que ma vie n'est qu'ici, Gédéon ; parce que ma mort est partout ailleurs.

— Y pensez-vous sérieusement, Debora, insista Gédéon; une vie d'aventuriers, de proscrits, de bohémiens, de bandits!

— Oui, Gédéon, c'est la vie que je veux; la vie au so* leil et aux étoiles; la vie qui n'a pas de lendemain et qui recommence à toutes les aurores; la vie du lac, du torrent, de la forêt, avec une pensée étemelle au cœur!

— Pauvre Debora! dit Gédéon. Et croyez-vous qu'on vous laissera paisiblement vivre de cette vie de maraudeurs révoltés ? Vous aurez des luttes sanglantes à soutenir, des combats à livrer, des...

— Je sais cela, interrompit vivement Debora. Eh bien! je me suis aguerrie tout enfant contre cette vie. Vous le savez bien, Gédéon ; j'ai appris, à côté de ma pauvre mère, comment sifflent les balles, comment arrive la mort, dans un éclair d'arme à feu! Notre pauvre mère, Gédéon, a été tuée comme un soldat; j'ai toujours devant mes yeuxson sang comme un nuage écarlate, et cette image affreuse empoisonnerait mon bonheur, si la terre avait un bonheur pour moi. La fille est réservée peut-être à périr coamiela mère; eh bien! la fille accepte avec joie son destin.

• — Debora! J)ebora ! dit Gédéon avec des Jarmes, je t'arracherai à ce destin, moi, parce que je suis ton frère; tu viendras à Florerce avec nous, et tu y trouveras ce bonheur que tu nies. L'immense fortune de notre père est à nous; le trésor de famille est parti avec Argus et une escorte sûre. La richesse, et quelle richesse ! nous attend dans le plus beau i ay?^de Tllalie. Viens, Debora, viens ! tu verras combien je serai respectueux auprès de toi; tu

verras de quel amour fraternel j'entourerai ta vie, de quelle protection je couvrirai ton palais ! t

-r-Mais, Debora! s'écria Clelia attendrie aux larmes, comment pouvez-vous ainsi résister aux prières de ce noble Gédéon? Voilà, je crois, la première fois de ma vie que je pleure, et c'est pour vous ! Jugez si vous avez tort!

— Non, Clelia, croyez-le bien, répondit Debora, je n'ai pas tort. Si vous saviez tout, vous seriez la première à me défendre au lieu de m'accuser.

— Ah ! je ne sais pas tout ? dit Clelia d'un air étonné.

— Non, reprit Gédéon d'une voix sombre.

Et le jeune homme arracha une tige de saxifrage, la déchira et en jeta les débris au lac;

— - Écoutez, Clelia, je puis vous dire cela, à vous, parce que vous êtes une amie dévouée; je puis le dire à Gédéon, parce que c'est mon frère; il y a ici un homme qui m'aime et qui mériterait Tamour d'uae reine; un homme qui a la fierté d'un prince et voudrait me servir en 'esclave; un homme ^qui a toutes les vertus austères des anciens jours et qui vient encore de verser tout son sang pour me sauver. J'aime cet homme, et je serai ce qu'il sera , je vivrai comme il vivra; son âme est la mienne, et mes pieds ne peuvent marcher que dans la trace des siens. Si le hasard des guerres civiles en fait un héros, je prendrai un rayon de son auréole; si la charrue le retient au sillon, je labourerai à côté de lui ; s'il emporte au fond des d^rts une existence proscrite, je suivrai sur le sable les vestiges de ses sueurs; s'il relève l'étendard de Gasperonne dans les gorges de TÉtrurie ouïes Marais-Pontins, je me glorifierai encore d'être la femme du bandit. Debora est à jamais enchaînée à Virgilio.

~ Ainsi, ma pauvre sœur, s'écria Gédéon en fondant en larmes, tu souffriras l'exil. ..

— Oui.

— La misère?

— Oui, Gédéon.

— Le déshonneur?

7- Tout 1 je souffrirai tout^ mon frère^ et c'est dans la Souffrance ôeitle qtie je trouverai désormais majoie* JepfeS-

sens déjà toutes les voluptés des douleurs qu'un noble amour nous donne. Rien ne peut ébranler ina résolution, et ce souffle qui traverse le lac et agite ces leurs sauvages déracinera ce bloc de granit des entrailles de la montagne avant qu'un pouvoir humain arrache ma pensée de mon front. Del)ora est à jamais liée à Virgilio. •

— C'est fini! dit Clelia en essuyant ses larmes; elle parle comme une femme résolue; il n'y a rien à obtenir d'elle ! fjédéon, vous et moi n'existons pas pour Debora; l'amour est ainsi fait chez les femmes. Cela me rappelle mon premier amour... J'aurais aussi donné ma vie pour un homme. . Je ne l'ai pas donnée... et j'ai bienfait... Il m'a trahi avec une Espagnole... Ma bonne Debora! tu seras trahie aussi par ton Virgilio... Us trahissent tous!

— Lui^ Clelia ! lui, me trahir I s'écria Debora au comble de l'exaltatioD, vous ne connaissez pas cet homme! Pourquoi souriez vous ainsi?... Je vous dis que vous ne le connaissez pas. C'est...

— C'est un homme, dit Clelia d'un ton léger.

— Oui, Clelia, mais ce n'est pas un homme de ce siècle, ce n'est pas un homme de vos villes, de vos sociétés, de votre monde. Il ne s'est pas corrompu à l'air empoisonné de vos fètcs; il a gardé sa foi première, sa pensée chaste, sa rêverie solitaire. Il n'y a que ceux qui trahissent Dieu qui trahissent la femme. Le germe de ce crime n'est pas dans le cœur de Virgilio.

Gédéon et Clelia firent un dernier et violent effort pour arracher la jeune femme au camp des défricheurs; mais tout fut inutile. Une scène déchirante termina cette rencontre, et Gédéon désespéré, s'arrachant au baiser d'adieu de sa sœur, prit la fuite comme un criminel, et entraîna Clelia en s'écriant : ,

. — Je n'ai plus de sœur!

lie torrent de l'ATeriie.

Les soins de Debora et de Ruzzatina, deux anges dévoués, Tair des montagnes, les parfums et le soleil des premiers beaux jours donnèrent à Virgilio une prompte convalescence, et, quoique bien faible encore, il ne put résister au désir fort naturel de sortir de son étroite maison de bois et de feuillages, construite par les défricheurs, pour aller jouir d'une radieuse matinée de printemps sur les hauteurs qui dominent le site Cduvage et le cratère éteint dont nous avons déjà parlé. •

Virgilio, appuyé sur le bras de la belle juive, monta par une pente douce sur le point le plus culminant du paysage, et s'assit à Torabre de ces pins sublimes que la nature élève en Italie comme des dômes, pour abriter le voyageur^ Fartiste, le pâtre et le pèlerin.

C'était un de ces jours où le ciel semble donner une fête à la terre; Teiquise suavité des heures matinales remplissait l'atmosphère et entrait comme un baume dans le cœur; l'azur du firmament se voilait d'une légère teinte d'or, tissue par les rayons du soleil d'avril; les harifionies du printemps chantaient un hymne amoureux, au fond des vallées avec la voix des eaux vives, au sommet des collines avec le bruissement des jeunes feuilles, aux cimes des arbres avec le concert dos oiseaux. Toutes les plantes agrestes que la nature sème sur les montagnes, comme Todalisque verse l'encens sur les cassolettes do l'émir, remplissaient l'air de parfums, et les genêts, eutr'ouvrant leurs boutons à la pointe de leurs aiguilles vertes, n'attendaient qu'un plus chaud rayon de soleil pour faire éclater des gerbes d'or sur les flancs arides dos rocs. C'était le retour de l'éternel hyménée du printemps et de la campagne. L'amour respirait partout, avec ses mé-

LA JiriTB AtJ VATICAN. 209

lodies^ ses extases^ ses caresses, ses enchantements. La vie venait de briser le sépulcre de l'hiver et semblait réjouir même le ciel, comme à la première aurore de la création. Debora était assise aux pieds de Virgilio, et ces deux figures complétaient ce magnifique paysage* en donnant une âme au tableau.

— N'est-ce pas, Virgilio, disait Debora, que ce beau jour de printemps achève votre guérison t Ne vous semblet-il pas que le ciel lui-même prend pitié de vos souffrances, et vous envoie la santé, avec le parfum de ces fleurs et les rayons de ce soleil?

— Debora, dit Virgilio avec tristesse, j'accepte tout ce qui me vi^t du ciel, même la santé.

— Vous êtes toujours bien sombre, Virgilio, et j'attends, un de vos sourires, comme j'attendais le premier rayon de l'aube sur la croix de Viterbe. Ne prendrez-vous pas un peu de cette joie qui est partout? Quand toute cette création morte rit devant nous, la tristesse de la créature est une insulte à Dieu.

— Debora, la création la plus sereine a toujours son c6té sombre; Dieu l'a voulu ainsi pour nous révéler le plus ténébreux de tous les mystères de la vie terrestre. Regardez là-haut, il y a un nuage sur nos têtes; regardez là-bas, il y le torrent de l'Averne. Tristesse au-dessus de nos fronts, tristesse au-dessous de nos pieds.

Debora plongea ses regards dans le fond du cratère, et tressaillit en voyant rouler sur «ne verdure sombre les eaux ténébreuses de ce torrent qu'une légende païenne fait sortir des gouffres de l'enfer et de l'urne de la naïade du Phlégéton. e

— Virgilio, dit Debora de sa voix la plus mélodieuse, vous ch^chez toujours dans la vie le coin sombre. Quoi ! vous avez devant vous un horizon immense, une campagne qui s'élargit comme pour faire une place à Rome, votre mère, et vos yeux ne quittent pas ce goufi're et ce torrent qui sont des atomes imperceptibles au milieu de la création lumineuse qui nous environne! Regardez donc la vie, elles et partout, et remerciez Dieu qui dépense aujourd'hui tant de richesses pour nous voiler la mort. • «

270 LA JtJlVB AU VATICAN.

— * Debora, Debora, dit Virgilio en retenant des larmes, il n'y a pas de remède pour une tristesse. incurable! La blessure de mon corps est bien guérie, mais... t -, -Votre âme est blessée aussi? interrompit vivement Debora, en effleurant de ses doigts le manteau de Virgilio.

Le jeune homme appuya sa tète sur ses mains et ne répondit pas.

— Virgilio, poursuivit Debora, vous m'avez avertie d'un danger qui me menaçait à Rome; vous avez ensuite hasardé courageusement votre vie pour sauver la mienne; vous avez versé tout votre sang pour moi... Eh bien ! sans vous rappeler ici les beaux jours d'Albàno, et en ne me souvenant que de vos dernières actions, excusez mon orgueil, j'ai cru. .. être aimée de vous.

— Et vous avez eu raison de le croire, Debora, dit Virgilio sans changer de position.

— Vous me dites cela sur le ton amer du reproche..*.

— Non, Debora.

— Virgilio, dites-moi que vous souffrez encore de votre blessure ; dites moi que la faiblesse de votre corps ôte la vigueur à votre esprit et qu'il vous est impossible de vous rendre compte à vous-même de voïS sentiments véritables.

— Pourquoi vous tromper, Deboraî... Je suis souffrant, je suis faible, ma tête est encore pleine d'idées confuses ; mais je sens que je serai toujours pour vous ce que je suis aujourd'hui... Mes sentiments ne varieront jamais.

— Alors, dit timidement Debora, il m'est permis d'espérer une vie nouvelle, car ce que je souffre est intolérable; j'en suis réduite à regretter l'héroïque secours que vous m'avez donné dans la forêt de Viterbe. U y a, depuis quelque temps, deux hommes en vous, Virgilio : l'un froid, mystérieux, sombre, réservé, quand aucun péril ne me menace, quand le calme est autour de moi ; l'autre, sublime de dévouement et d'amour, lorsque le malheur est sur ma tête. Voilà ce qui confond mon intelligence, Virgilio ; voilà surtout ce qui me fait désirer de nouveaux malheurs, car vous m'apparaitrez encore alors avec cette auréole céleste qui ne rayonne plus sur la terre depuis que

-'les anges ne descendent plus sous les tentes du désert

Oui, j'implorerai Finfortune, j'appellerai le danger; j'irai au-devant des pièges de mes ennemis, pour retrouver Virgiliotelquejelerêveaujourd'hui,telquejeraivuautrefois. Je ne connais pas les secrets de la tombe; maisslTàme flotte quelque temps encore autour de sa dépouille mortelle, je voudrais être couchée sur Therbe sereine que la vie ne m'a jamais donnée; car j'en suis bien sûre, Virgilio'vous viendriez pleurer sur Debora perdue, et vos larmes, vo« douleurs, votre désespoir me parleraient enfin de votre amour sur mon tombeau, et me réjouiraient de ma mort.

— Debora, gardons, vous et moi, ce que nous avons dans nos âmes, et ne courons au-devant d'aucune révélation. Le silence fait vivre, la parole tue.

— Vous me parlez toujours une langue d'oracle que je ne comprends pas, Virgilio... Votre parole était plus intelligible, et pourtant elle me donnait la vie, sous nos pins de ma villa d'Albano ! Vous avez donc oublié ce paradis de votre amour? Vous ne vous rappelez donc plus ces belles aurores du ciel romain; ce soleil du mont Soracte^qui vous retrouvait toujours debout, au milieu de mes jardins de fleurs; et^vos extases, votre ivresse, vos ravissement», lorsque mon premier regard tombait sur vous avec la fleur qui avait embaumé mon sommeil? Toutes ces choses n'ont pas vieilli; elles sont notre, histoire d'hier; seulement je suis devenue plus confiante, moi, plus expansive; Debora ne montre plus la fierté de lady Stumley; elle ne laisse plus deviner sa pensée à Virgilio ; elle lui livre tous les secrets de son âme; et voilà ma récompense aujourd'hui ! Silence, réserve, mystère de votre côté, Virgilio; et du mien, tout s'élance vers vous. Je ressemble à cette terre féconde que nous foulons; elle a fermé en elle tous ses trésors pendant Thiver, comme une femme discrète, et aujourd'hui elle ne garde rien sous son écorce; elle envoie tout au soleil, ses fleurs, ses parfums, ses sourires, son amottr.

Non,^ilepuis que la lemme donne les mélodies de sa voix à l'oreille ingrate de l'homme, jamais l'air n'avait recueilli de plus émouvantes paroles. Virgilio leva la tête, et, pour la première fois de ce jour, il regarda la jeune

272 LA imVB AU VATICAN.

femme suppliante à ses pieds. Sans doute^ il était sublime le spectacle de cette nature qu'entourait le cercle immense d'im horizon de lumière, d'azur, d'arbres et de fleurs; mais la beauté d'une jeune femme assise au milieu de cette création^ muette éclipse même le soleil^ de midi: tout s'efiîace devant elle, ou, pour mieux dire, le plus splendide horizon n'est que le cadre ciselé par la main de Dieu, l'étincelante bordure du portrait vivant de Tamour et de la beauté. En ce moment solennel, Debora rayonnait de toute sa grâce suprême. Ses cheveux d'ébène ruisselaient à flots sur l'ivoire de son sein nu ; ses beaux bras, arrondis comme deux anses d'albâtre, frémissaient dans les plis du manteau de Virgilio j sa robe n'était plus même un voile pour le jeune homme, depuis que le supplice de la croix de Viterbe lui avait tout révélé. Il saisit une main de Debora, et toutes les extases des jours d'Albano éclatèrent dans ses yeux et son cœur.

Debora poussa un cri de joie en voyant renaître Virgilio.^Au même instant, trois coups de cloche, lents et distincts, partis de l'église de Ronciglione, retentirent à travers les vallons, sur le lac, dans le cratère et au flanc des collines. C'était V Angélus de midi, et l'écho religieux semblait le porter aux chrétiens des campagnes comme une invitation à prier descendue des cieux. Virgilio retira promptement sa main, comme si elle eût touché une couleuvre, fit le signe de la croix et récita VAve en fermant les yeux. Debora respecta ce moment de prière et attendit. Quand Virgilio rouvrit les yeux, sa figure gardait encore l'expression du recueillement pieux, il semblait écouter une voix intérieure , prodigue de sévères conseils. La jeune femme n'osa interrompre cette rêverie que par des monosyllabes inquiets et toujours suivis d'un silence glacial. Enfin, une fièvre d'impatience embrasa le front de Debora, et, plongeant ses mains dans sa chevelure en désordre et se déchirant le sein avec ses ongles de nacre, elle s'écria : %

— Virgilio, tu as ma vie en ton pouvoir, parce que ton âme est la mienne, parce que ton âme c'est mon amour. Parle, Virgilio, parle sans réserve; dis-moi tout,

je suis prête à tout entendre; j'aime mieux la parole qui tue que le silence qui torture! Dis-moi ce mystère qui a épuisé ton cœur ; dis-moi ce que pense ton âme. Écrasemoi sous ton pied et je vivrai !

— Debora! dit Virgilio d'une voix déchirante, j'atteste ce ciel romain, cette terre bénie, cette création de Dieu, j'aurais donné ma vie pour être à toi, mais je ne puis pas donner mon âme. Pars, oublie-moi, abandonne-moi; tu ne peux vivre ici, laisse-moi seul.

— Virgilio î s'écria la jeune femme tout inondée de larmes, c'est le dernier délire de la fièvre qui te fait parler, qui te fait mentir, tu continues quelque horrible songe! Regarde, regarde autour de toi ! le soleil luit; ce n'est pas l'heure des visions. Tes yeux sont ouverts...

— Oui, ils sont ouverts, Debora, et soit bénie l'heure où ils étaient fermés ! 0 douce villa d'Albano ! lac charmant I fraîches fontaines ! beaux arbres ! jardins de fleurs ! Tout est perdu ! Il y a un crêpe de deuil partout I

— Tout est encore à nous, Virgilio! Partout notre amour retrouvera le paradis d'Albano ! C'est notre amour qui donnait à ma villa tout ce que tu regrettes ! Suis-moi^ je te rendrai tout. ^

— Non, Debora.

— Cette réponse est glacée comme la lame d'un poignard, VirgiUo ! Tu n'as donc point de pitié.

— Non, Debora.

— Tu me frappes deux fois au cœur! s'écria la jeune femme d'une voix désolée ; et pourquoi ne m'as-tu pas laissée mourir sur la croix de Viterbe? pourquoi m'as-tu secourue? je mourais si heureuse, je t'avais vu tomber à côté de moi, et nos âmes s'envolaient ensemble vers le ciel ! Quoi ! toute ma vie d'amour est perdue ! tout ce que nous avons prodigué de tendresse a été une dépense folie ! tout ce que nous avons rêvé s'évanouit! C'est pour tout jeter dans les abîmes dû néant que deux cœurs d'élite se sont rencontrés un jour et se sont promis un avenir d'extase! Joie, ivresse, bonheur, délices, amour, tout ce qu'on emprunte au ciel pour le lui rendre, tout cela est brisé, perdu/ souillé, sgjéanti à jamais. Oh! impossible! impos-

sible! Virgilio, rappelle-toi ce que tu écrivais un Jour: Être seul, c'est la mort; être deux^ (fest la vie! Tu ne resteras pas soûl, nous serons deux, nous vivrons!

— Jamais, jamais je ne serai à toi, dit Virgilio sans regarder la jeune femme.

— Jamais ! s'écria Debora en se levant comme la Pythonisse sur le sommet de Tablmé qui lui servait de tré^ pied; jamais! et pourquoi? réponds.

— Parce que...

Virgilio fît un effort suprême après ce mot; Tâme de Debora était suspendue aux lèvres du jeune homme. Virgilio acheva d'un ton lugubre :

— Parce que tu es juive...

Debora reçut ce coup de foudre sans tressaillir, comme une statue de pierre taillée dans le roc. Un long silence s'établit. Virgilio gardait Tattitude d'un homme qui n'a plus rien à dire.

— Parce que je suis juive ! répéta longtemps après la jeune femme en appuyant lentement sur chaque syllabe; et voilà donc ce qui a tué votre amour !

— Voilà, dit Virgilio, ce qui me sépare de vous éte^ nellement.

— Éternellement ! murmura la jeune femme.

— Oui, Debora, dans cette vie et dans l'autre.

— Virgilio, l'amour n'est-il pas une religion commune? Ne sommes-nous pas, vous et moi, deux créatures de Dieu ?

— Debora, le démon est dans tous les corps que le baptême n'a pas purifiés... Voulez-vous savoir si je vous aime, Debora? Eh bien! suivez-moi jusqu'à ce village dont vous venez d'entendre la cloche ; présentez-vous, avec moi, aux fonts baptismaux, soyez chrétienne ce soir, et vous serez ma femme demain.

— C'est à mon tour de répondre jamais. Jamais I dit Debora d'une voix sombre. Ahl vous osez imposer une condition à votre amour 1 Moi, je renierais la sainte et antique religion de mes aïeux, la religion dans laquelle ma pauvre mère est mortel la religion qui est celle de mes frères martyrs et qui a été la pensée de ma vie! Et quelle

LA lUIYE AU VATICAN. ^75

opinion auriez-vous de moi, Virgilioî De quel mépris regarderiez-YOus Tapostasie de votre femme? Si je quittais aujourd'hui ma religion pour la vôtre, je serais de celles qui abandonnent aussi un amour pour un autre amoui, un%ari pour un amant. Je suis née juive, et je mourrai avec ma foi ! je ne veux pas contrister ma mère dans i^ eiel.

Yirgilio fondait en larmes et repoussait la main de De* bora.

— Ainsi, reprit-elle froidement, vous n'ajoutez plus rien, Virgilioî rien?... vous avez tout dit?...

— Debora, mon âme se brise, répondit Virgilio, le tv sage dans ses mains; que voulez-vous que j'ajoute après* €6 que je vous ai dit? L'enfer nous sépare; le baptême était un pont de salut jeté entre nous deux; vous ne voulez pas le franchir.

— Et si je vous disais, moi, Virgilio, d'embrasser ma religion, que répondriez-vous ?

— Horreur ! horreur ! s'écria Virgilio en faisant un signe de croix. Démon tentateur, retire-toi! l'enfer est ici I Mon Dieu ! mon Dieu I venez au secours de mon âmet

-^Virgilioî dit la jeune fenmie au comble du désespoir, vous tuez une pauvre fille qui vous aime !... Non, Virgilio... vous m'aimez toujours... la juive sera l'esclave du chrétien... Est-ce que ce n'est pas le sort de toutes mes sœurs du Ghetto?... Je vous servirai comme une esclave, comme Agar servait Abraham... Il y a de saintes juives au ciel... Virgilio, ma tète brûle et ne commande plus ma raison... Il me semble que je suis au bord d'une montagne à pic... Mais, oui, ce n'est pas une illusion... j'ai les pieds sur un abîme... le vertige court dans les racines de mes cheveux !... Virgilio, donnez-moi votre main, j'en ai besoin pour me soutenir... Virgilio.

i— Tentation de l'enfer, que me veux-tu? s'écria Virgilio en repoussant la main de Debora.

Et son visage prit une expression d'horreur qui fit reculer la jeune femme.

— Tout est fini I Adieu ! s'écria-t-elle d'une voix déchflante* Je garderai ma religion et mon amour !•;;

FJJe se précipita dans le gouffre profond et ténébreux ouvert sous ses pieds comme un soupirail de Tenfer. Le soleil était toujours splendide au firmament^ et du fond des vallées montaient la voix et le chœur des défricheui^ qu* entonnaient Tair des Mamadieri :

filous verrons resplendir là-haut, plus joyeuse et plta bellf l'étoile de notre amour I

Lassù risplendore Più lieta e bclla Vedrem la steUa Del no»lro amor!

Filf DE LA JUIVE AU VATICAN.

Bossuet a fait un livre que personne n*.a lu» hormis les jeunes séminaristes de Saint-Sulpice et d'issy; ce livre est intitulé : Variations de l'Église proiestante. L'évêque de Meaux y a réfuté) M; Alignet avec cette éloquente logique qui caractérise le Demosthènes de Poraison funèbre. 11 y aurait aujourd'hui un nouveau livre à faire sur les variations d'une autre Église que nous avons vu poindre il y a bientôt dix. ans, £n . attendant Thistoire, voici Tarticle.

Le lendemain du 29 juillet^ de tricolore mémoire, beaucoup d'hommes oisifs songèrent à prendre un état : les uns se firent rois, d'autres présidents à vie; un de mes amis fonda une dynastie de son nom, un de mes ennemis se fit premier consul; ceux qui avaient upe ambition un peu plus élevée se firent dieux; dan$

ces derniers, nous devons donner la première place à l'abbé Chalel.

L'abbé Chatel se proposa de continuer Jésus-Christ ; il prit l'Évangile, le traduisit en français et se lança parmi les scribes et les pharisiens de la rue de Cléry. Il prit à bail la salle des commissaires-priseurs et mitla religion au rabais; il fonda les messes économiques et les sermons à deux sous.

Il eut pour clientèle quelques soldats désoeuvrés et les servantes de la rue Bourbon-Villeneuve et du Petit- Carreau. Comme il ne demandait d'argent à personne, personne ne lui en donna; la cire de l'autel et la lampe du sanctuaire ruinaient l'abbé Chatel à vue d'œil ; il fit des lettres de change tirées sur le Saint- Esprit; les huissiers entrèrent, le chapeau sur la tête, dans la maison de Dieu; on mit les scellés sur le tabernacle ; le propriétaire, qui avait pris le bail au sérieux, confisqua les vases sacrés. Chatel essaya, comme Jésus-Christ, de chasser lestrafiquants du temple; ces choses-là ne réussissent pas deux fois : les trafiquants chassèrent l'abbé Chatel.

Chatel ne donna pas sa démission de dieu ; quand on a tâté des honneurs, on y tient : n'est pas dieu qui veut; il se mit à courir la bonne et vaste cité de Paris, demandant une localité convenable où sa divinité pût faire élection de domicile. Partout les propriétaires s'informaient gravement si M. le dieu avait assez de

meubles pour garantir le bail; Chatel baissait la tête, et se contentait dédire anathème à chaque propriétaire; au bout d*un mois, il avait excoraraunié tous les électeurs parisiens, mais il était toujours sur le pavé.

Martin, le dompteur de bêles fauves, venait de quit-* 1er son hangar du boulevard Bonne-Nouvelle; la place était encore toute chaude; il y restait bon nombre de cages vides pour cause de décès : c'était un hôtel garni sans locataires. L'abbé Chatel s'y installa fièrement; il prit texte de Tétable de Bethléem pour s'excuser à ses yeux de sa profanation. Il jeta des flots d'eau bénite dans la cuve du crocodile, bénit la cage du lion Néron décédé, et en fit un autel. On grava sur le fronton extérieur, entre deux têtes peintes de léopard : Eglise française, et les fidèles furent appelés.

Le décor intérieur subit quelques changements notables et de bon goût: l'abbé Chatel excelle dans le décor; il mit une châsse de saintVincentdePaul dans une belle cage bien grillée; on lisait sur le haut de là châsse : Tigre du Sénégal. Il inaugura une petite statue de Fénelon dans la loge d'un mandrille mort poitrinaire et se fit enfin une belle chaire avec la plus grande des cages, soigneusement recouverte d'une tenture cramoisie.

Ce fut longtemps un étrange mystère pour les promeneurs du boulevard Bonne-Nouvelle; ils entendaient chanter en passant : Le Seigneur dit à mon Sei-

gneur : Àsseyez-vom à ma droite, et ils ne pouvaient se rendre compte de cette lubie de Martin, qui faisait chanter en chœur les psaumes de David à sa congrégation d'animaux. Il s'en trouvait qui disaient ingénument : « Ah 1 je comprends; voilà comme il les apprivoise! » A l'heure des complies, lorsque le chœur entonnait le verset : Celui qui a confiance en Dieu marche sur le lion et le dragon, le saisissement était visible sur le boulevard, mais on s'expliquait toujours avec peine cette rage de piété qui, tout à coup, s'était emparée de Martin. Souvent un excellent rentier descendait du Marais par l'omnibus, avec toute sa famille, pour admirer le dompteur de monstres; il présentait sa pièce de six francs au bureau, et on lui rendait de l'eau bénite. Il entrait, rassurant sa femme qui entendait mugir le serpent, et, cette pauvre famille d'innocents restait clouée par les pieds sur la première planche en voyant l'abbé Chatel en chasuble, qui leur disait : Que le Seigneur soit avec vous ! et leur donnait sa bénédiction.

Eh bien ! avec tous ces éléments de vogue, l'abbé Chatel ne faisait pas ses frais. Martin avait été plus heureux que Dieu. Le prix du bail était exorbitant; un adepte promenait un bassin qui s'en revenait vide à la cage des marguîlliers. La cire et l'huile étaient en souffratice. Le jour de Pâques, Chatel se vit forcé, pour acheter le cîerge pascal, de mettre au Mont-de-

Piété un tigre empaillé oublié par Martin. Le boulevard Bonne-Nouvelle est fort impie de sa nature; les mauvais sujets du Gymnase l'ont perverti. Ce quartier philosophe ne versait pas une obole dans le tronc de Chateh Les lettres de change furent protestées; les recors arrivèrent de rechef, Dieu fut déclaré en faillite par jugement du tribunal de première instance séant à Paris. La formidable contrainte par corps fut annoncée à Chatel; on allait Técrouer à Sainte-Pélagie, sainte qui n'était pas dans ses litanies; il n'eut que le temps de se sauver vers une mansarde du Jardindes Plantes, déguisé sous une peau de lion qui servait de nappe d'autel.

Chatel se vit justement alors dans la position des évêqùes de la primitive église. Il avait trouvé des Domitien, des Festus, des Hiéroclés, des persécuteurs dans la personne des huissiers, des gardes du commerce, des recors. A l'exemple de Marcellin, il se retira dans le cimetière du Père- Lachaise, et pria pour lui en bénissant la ville et le monde. Il dormait sous la pyramide tumulaire de Masséna, buvait l'eau claire de la vallée Élyséenne, et, pour simplifier ses repas, il jeûnait. Des jours assez calmes lui étaient promis ; il entrevoyait même l'aurore libératrice de Constantin, et la chute du tyran Maxence, représenté par l'huissier Rigal, dûment assermenté; hélas! le feu de la persécution ne devait pas sitôt s'éteindre pour lui I

A Texemple de Paul, il avait coutume, à minuit, de gravir la colline du cimetière, la colline qu'on appelle le mont Louis. Là il chantait des psaumes, non ceux de David, mais les siens, qu*il trouvait meilleurs, parce qu'il les avait faits, Le concierge qui garde les morts, et ne les perd pas de vue, avisa une nuit de sa croisée quelque chose qui ressemblait à un vivant. Il prit son fusil à deux coups, et, de tombe en tombe, arriva inaperçu sur le mont Louis, en poussant un Qui vive? qui fit tressaillir les morts. Chatel était leste : il bondit comme un chevreuil relancé, courut, au vol, dans le quartier aristocratique du cimetière, la Chaussée-d'Antin de la Nécropolis, et se réfugia au sein de la famille de marbre d'un boyard russe, entre la statue de son filséploré et la statue de sa veuve inconsolable qui vient de se remarier à Moscou.

Malheureusement il avait affaire à un concierge qui connaît le personnel de sa funèbre galerie : ce terrible explorateur découvrit facilement sur le sarcophage une statue de marbre noir qui n'appartenait pas à la famille blanche du boyard. D'ailleurs, cette statue portait un chapeau de castor ; Chatel ne s'était pas découvert à cause de l'humidité.

— Que faites-vous là, monsieur? cria le concierge à la statue noire.

— Je prie Dieu sur la montagne, répondit la statue.

— Voulez-vous bien descendre, ou je vous tire un coup de fusil?

Chatel chanta le verset du psaume vi : Retirez-vous de moi, vous tous qui commettez Viniquité,

— Veux-tu bien descendre, encore une fois, te dis-je?

— Je suis comme un sourd qui n^ entend point, je suis comme un muet qui n^ ouvre point la bouche. (Psaume xxxvii.)

— Eh bien I je vais te faire entendre, moi; à la troisième sommation, je fais feu.

— Je suis comme le pélican dans les déserts, je suis comme le hibou dans son domicile. (Psaume ci.)

— Veux-tu descendre, corbeau ?

Et le concierge furieux coucha en joue Tabbé Chatel. L'abbé Chatel descendit, et dit avec beaucoup de douceur au portier des morts :

— Me prenez-vous pour un voleur, vous qui venez ainsi au milieu de la nuit avec des armes et des bâtons ?

Le concierge le saisit au petit collet et le mit à la porte.

— Si vous rentrez une autre fois chez nous, lui dit-il d'un air menaçant, je vous envoie sous ce saule pleureur.

L'abbé Chatel traversa Paris et se dirigea vers les Catacombes, pour s'y ensevelir, à l'exemple de saint

Sébastien. Il a depuis été condamné trois fois par défaut par rimpie tribunal de commerce de Paris.

La religion allait périr sous cette procédure atbee, lorsqu'un vengeur fut suscité. L'abbé Lejeune acquit le fonds de Chatel ; il fallait du courage pour recommencer une nouvelle exploitation de Téglise française ; l'abbé Lejeune est entreprenant, il trouva d^abord un local: c'était un hangar, au-dessous du niveau du pavé de Paris, boulevard Beaumarchais, n" 25. Pour économiser les tentures, l'abbé Lejeune tapissa son église avec des versets de psaumes, traduction Chatel. Le commerce parut marcher assez bien ; le faubourg Saint-Antoine ne donnait pas trop^ mais il se manifestait quelque mouvement pieux sur le boulevard des Filles-du-Calvaire. Un jeune ébéniste de la rue de Charonne, qui avait lu le Citateur, de Pigault-Lebrun, et qui passait pour un philosophe accompli, vint contracter l'union sacramentelle du mariage dans le hangar de l'abbé Lejeune. Ce fut une véritable fête; le hangar s'illumina de quatre cierges ; on le farcit de drapeaux, on emprunta au voisin, le marchand d'occasion, deux antiques tapis des Gobelins, représentant Télémaque, Calypso et ses Nymphes nues, sur lesquels V^bé Lejeune installa ingénieusement le buste de Fénelon. L'époux ébéniste et philosophe engagea une thèse avec l'officiant à V Or aie, fratres, sur le mystère de l'incarnation ; l'abbé Lejeune fit servir des

rafraîchissements après le Credo. Un vénérable monsieur, qui a vu passer Voltaire sur le quai Voltaire en 4 778, s'attendrissait de joie à cette touchante cérémonie*

— Ça fera bien du mal aux curés et aux jésuites I disait-il tout ému; voilà la religion qu'il faut à l'homme aujourd'hui I C'est pourtant à H. de Voltaire que nous devons cela !

Et il déposa un sou dans le bassin pour l'entretien du culte de l'abbé Lejeune.

L'abbé Lejeune triomphait ; la place de la Bastille se faisait sensiblement dévote ; on apercevait quelques symptômes de conversion dans la rue Contrescarpe, et sur la rive droite du canal de l'Ourcq. L'église orthodoxe de Saint-Louis-des-Marais commençait à redouter une concurrence. Le hangar se meublait pièce à pièce ; la générosité des fidèles envoyait à l'abbé Lejeune, tantôt une fleur artificielle flétrie sur un chapeau de dame au dernier carnaval, tantôt un verre de cristal, à pied boiteux, pour doubler le calice, tantôt une nappe jaune qui avait fait son temps au Cadran-Bleu. L'abbé Lejeune disait avec componction :

— Ça marche 1 ça marche !

Et il regardait les tours de Notre-Dame et le Panthéon, comme Bonaparte, lieutenant d'artillerie, regardait le Château royal.

Le 26 avril dernier, le propriétaire du hangar- Lejeune, qui n'était pas payé au terme, comme tous les capitalistes qui ont le malheur d'avoir Dieu pour locataire, arriva, le marteau en main, pour démolir le hangar. L'abbé Lejeune lui fit une allocution, où il le comparait à Nabuchodonosor, à Antiochus, à Sennachérib, à Sardanapale, à tous les rois sacrilèges qui avaient porté l'abomination dft la désolation dans le parvis de l'arche sainte ; il lui prédit même que s'il portait un seul coup de marteau sur la charpente de cèdres du Liban, deux anges descendraient sur deux chevaux blancs pour battre de verges le nouvel Héliodore du boulevard Beaumarchais. Le propriétaire du hangar plongea ses deux mains dans les poches de sa redingote de castorine, et dit à Tabbé Lejeune qu'il se moquait des anges et de leurs chevaux ; qu'il avait des contributions à payer au percepteur de la rue Saint- Louis, et qu'il exigeait son terme, échu deux fois, et jamais payé ! L'abbé Lejeune proposa au propriétaire défaire donner, le soir même, une représentation à son bénéfice; le propriétaire refusa; l'abbé Lejeune offrit un tronc; le tronc ouvert, il n'y avait rien. Un maçon fut incontinent mandé, la charpente s'écroula, les murs se lézardèrent, les anges d'Héliodore ne parurent pas.

L'abbé Lejeune s'ouvrit une souscription au pied de la colonne de juillet, figurée en échafaudage: la

place de la Bastille s'émut de compassion tendre ; la souscription eut un graad succès de plaintes et de gémissements ; Taumône fut plus réfractaire ; Tabbé Lejeune se recommanda au génie de Chatel, et démanda rhospitalité, pour le compte de Dieu, àlaporte d'un autre hangar situé rue de la Roquette, n** 18. Il fallut se faire là une nouvelle clientèle ; les dévots du boulevard Beaumarchais retombèrent dans Timpénitence finale, et prêtèrent même secours aux démolisseurs du temple de Dieu, n** 25. L'abbé Lejeune prit un cilice, se macéra, jeûna surtout, se retira en contemplation sur la butte Montmartre. Sa voix criait dans le désert comme celle de saint Jean ; aucun diable de l'Opéra ne vint pour le tenter, ni pour l'emporter sur le pinacle du temple, ni pour changer les pierres en pain. Un autre malheur vint accabler le successeur de Chatel.

• Cet autre malheur se nommait l'abbé Auzou, un de ces prêtres toujours prêts au schisme, et ne pouvant pardonner au pape le crime de ne les avoir pas faits archevêques. Auzou voulut exploiter la petite et expirante clientèle que Chatel avait ébauchée dans la fosse aux lions d'Habacuc, la ménagerie de Martin. Auzou fit faire à Dieu élection de domicile boulevard Saint-Denis, n* 10.

Cette fois, le hangar prit une physionomie de chapelle : c'était beaucoup plus décent que les cages

bénites, et la crèche de Chatel et Lejcune. Auzou tenait surtout à l'honneur de prouver au peuple qu'il ne faisait pas spéculation de prières, qu'il ne tenait pas bureau de mestes, comptoir de sermons ; que son seul désir était de ramener au culte du vrai Dieu les Madeleines de la rue Beauregard et de détruire le culte des marchands devin. A cet effet, il fit imprimer le placard suivant, que vous pouvez lire en vous promenant sur le boulevard Saint-Denis :

Chaises 1 sou*

Mariages. .

Décès. . .

Naissances.

Sacrements.

2 sous.

2 sous.

2 sous.

Idem.

Il faut convenir qu'on n'est pas plus modeste que cela. Quelle formidable concurrence avec la paroisse de Bonne-Nouvelle I Qu'on s'avise de se marier sur cette paroisse , on ne se tire pas de l'hyménée à carreaux de crépines d'or à moins de cent écus. Il y a de quoi dégoûter de l'hymen ; aussi voyons-nous tant de bons catholiques qui toute leur vie lui préfèrent son frère, le fol amour. Qu'en s'avise de naître ou de mourir sur ladite paroisse : on est ruiné au berceau ou à la tombe ; mieux vaut rentrer dans le néant ou se faire empailler sous cloche dans son cabinet. L'abbé Auzou a reconcilié les fidèles avec la vie et avec la mort. Il fait naître et mourir ses paroissiens avec

économie : vous naissez pour deux sous; vous mourez pour le même prix; il ne faut pas avoir deux sous dans sa bourse pour se refuser le plaisir d'un berceau et d'une inhumation. Les sacrements sont tous sur un pied raisonnable ; un bourgeois économe, qui a fantaisie d'une extrême-onction, peut se passer ce petit caprice au meilleur marché. Le mariage de M. Auzou est aujourd'hui une chose tellement à la portée de toutes les fortunes, que le concubinage n'a plus d'excuse. C'est un grand pas de fait vers la moralisation. Il y aura beaucoup moins d'enfants-trouvés perdus.

* L'abbé Auzou a un joli autel à six flambeaux, une chaire de bois blanc, une tribune, un crucifix sortable, et, aux deux côtés de son autel, il a placé saint Vincent de Paul' et Fénelon. Si le pape savait cela, il tomberait le front contre terre, comme le grand prêtre Héli. L'abbé Auzou a marché sur les brisées du Vatican ; il a canonisé Fauteur de Télémaque. Le buste du saint est représenté au moment oii il dit : Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse. L'abbé Auzou,* sans mettre aux prises l'avocat du ciel et l'avocat du diable, a inscrit Fénelon sur la légende. L'abbé Auzou sera excommunié de fait, puisqu'il l'est déjà de droit, jure et facto, comme disent les sacrés canons.

En cinq ans, TÉglise française a donc essayé

d'élever autel contre autel. Les siens s'écroulent déjà; les autres sont encore deboirt. La religion n'a rien à démêler avec ces variations ; la religion peut braver impunément les folies des Chatel, comme les cérémonies libertines du curé de Saint-Roch.

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