‹ La Juive au VaticanChapitre 9 sur 14 · BEL MAESTRO VERDI · texte numérisé non relu

BEL MAESTRO VERDI

Les artistes de la troupe di Valley sous la direction de mademoiselle Ruzzarinay chanteront les principaux^ airs de de ce chef'd'ceuvre, au bénéfice des pauvres de la ville de Viterbe.

Cette représentation sera honorée dç la présence de V illustrissime momignor Padfico^ le protecteur des pauvres et des artistes.

Ce programme, écrit à la main pour cause d'absence d'imprimerie, excita une émotion profonde dans Viterbe, cité pauvre qui aurait besoin d'un bénélîce quotidien pour vivre un peu. On se cotisa entre voisins, et quand les portes furent ouvertes, la foule envahit le théâtre, comme si on eût donné un spectacle gratis. Les défricheurs, en conservant le costume pittoresque de leur campagne, avaient quelque ressemblance avec les héros de Schiller. Uq costumier aurait été inutile; les frais de travestissement furent doue épargnés. Les artistes chantèrent sur le théâtre, en habit de rase campagne, et Tillusion ne fut pas dé-

truite. Les chœurs surtout étaient admirables a entendre et à voir. Des bravos unanimes, dont Pacifico donnait le signal dans sa loge, accueillirent cette ébauche de première représentation. Personne ne se montra difficile. Verdi, ainsi mutilé, obtint un vrai triomphe, et reçut en effigie une couronne de laurier. Pendant le chœur final, la belle Ruzzarina descendit dans la salle pour faire une quête en faveur des pauvres de Viterbe, en relevant de ses gracieuses mains son joli tablier, où se croisaient les plus vives couleurs. Son rôle avait été tracé d'avance. Quand la jeune fille passa devant la loge de Pacifico, elle improvisa un sonnet à la gloire du monsignor, et elle le récita si bien que Pacifico, ébloui des charmes de la quêteuse, déposa dans son tablier une bourse où tintèrent quelques pièces d'or. A ce don, Ruzzarina feignit d'être émue jusqu'aux larmes de tant de générosité, et montrant la bourse aux artistes du théâtre, elle cria d'une voix de soprano aigu : Vtva Pacifico/ Toute la salle répéta ces mots. Une petite armée de défricheurs se rua, aux cris de viva^Pacificol vers la loge du généreux protecteur des pauvres. On apporta un brancard de lauriers, de chênes et de myrtes, -m y plaça triomphalement Pacifico* malgré sa résistance amicale, et les défricheurs le portèrent à son palais à la lueur des torches, en traversant la ville, toujours aux cris de viva Pacifico I Les plus robustes et les plus déterminés accompagnèrent Pacifico jusque dans son appartement, et, la rue étant bien gardée, ils lui dirent :

— Monsignor, vous êtes venu ici pour extorquer l'argent de ceux qui n'en ont guère, et la caisse qui contient vos rapines est ici. Vous allez nous la livrer tout de suite, ou vous ne verrez pas le mercredi des cendres. Toute résistance est inutile; vous êtes seul et nous sommes une armée. Restituez ce que vous avez pris; nous nous chargeons de le rendre à des gens qui ne vous le rendront jamais.

Pacifico, tout étourdi de ce coup imprévu, et trouvant la roche Tarpéienne si près de son Capitole, essaya de faire mouvoir les ressorts d'une politique cauteleuse pour sauver sa caisse ou sa vie; mais il avait devant lui des hommei

Î38 LA JtnVB AO VATICAN.

inexorables, ses plus fervents^ ses plus intimes ennemis. Il livra donc le trésor des exactions, et même d'assez bonne grâce, car il pensa qu'il lui serait facile de le reprendre après le départ des artistes, des masnadiaH, qu'il reconnaissait parfaitement dans la troupe de ses spoliateurs audacieux. Pacifico se trompait : en tout pays, les hommes de campagne sont plus rusés que les hommes de la Tille; Tarbre conseille mieux la finesse que la maison. Dès que les défricheurs eurent la caisse en leur pouvoir, ils s'emparèrent encore de Pacifico, le replacèrent sur le palanquin triomphal dans la cour du palais du gouverneur absent, et la marche d'ovation recommença aux cris de viva Paci^ fico I Le ténor sfogato des masnadieri^ placé devant le brancard, criait au peuple de Viterbe :

— LMUustrissimemonsignorPacifico est appeléà Rome! Nous ne voulons pas qu'il s'expose à traverser la forêt de Viterbe dans la nuit ! Nous le porterons en triomphe jusqu'à Rome! Viva Pacifico I

Et de toutes les fenêtres, de toutes les rues, de tous les angles partait avec furie ce cri de reconnaissance et d'ovation» Quand le moment lui paraissait favorable, Pacifico essayait d'élever la voix pour appeler ceux de son parti à son secours; mais le chœur formidable de viva Pacifico I ne permettait pas d'entendre une voix isolée et très-afiaiblie par la peur. Le cortège triomphal était arrivé déjà aux limites de la ville et sur la clairière où la vaste forêt commence pour se continuer à travers la montagne et dans les nues. Le peuple de Viterbe s'arrêta à la porte de Viterbe, en rendant hommage à ces courageux et in&tigables paysans et artistes de Verdi, qui allaient faire un si long chemin pour reconnaître la générosité de ce magnanime Pacifico. Les défricheurs, maîtres de la vie de Pacifico, n'abusèrent pourtant point de leur puissance; par^ venus au sommet de la montagne, ils s'enfoncèrent à gauche, par des sentiers de chèvres, dans des abîmes de verdure sauvage où des pieds humains, même des pieds de bandits,Vont jamais laissé de trace. Des voûtes sombres ajoutaient leurs horreurs aux ténèbres de la nuit,*^tit voilaient à chaque pas des lits desséchés de torrents ou des

lèvres de précipice. On chercha, dans ces formidables massifs, dans ces inextricables labyrinthes de rameaux d'ébène, un terrestre purgatoire pour Pacifico; on le précipita du haut de son char triomphal au milieu d'un chœur de huées et de malédictions, et on Tabandonna à son sort. '

Cette justice faite, les défricheurs se retirèrent à la hâte et gagnèrent les hauteurs, qui, de l'autre côté de la route, dominât le lac de Vico. L'enthousiasme populaire n'avait pas cessé sur la grande place de Yiterbe, après le départ triomphal de Pacifico. Un défricheur, inconnu de toute la ville, était resté avec le trésor des exactions, et il le distribuait aux pauvres de la part du monsignor. Ces nouvelles largesses faisaient pleuvoir les bénédictions sur la route qu'avait prise Pacifico, et toutes les bouches priaient pour lui.

Une jeune femme n'avait rien perdu de tous ces cris populÂes dans une modeste chambre de l'unique hôtellerie de Viterbe. Elle venait d'arriver de Rome, pour obéira un conseil qui était un ordre, et elle attendait son nouveau destin avec des angoisses mortelles. Les cris de viva. Pacifico/ étaient un mystère pour elle; mais comme ces cris inexplicables annonçaient la présence de cet homme, elle n'osa se montrer, de peur de retrouver à Viterbe les dangers de Rome. Insensiblement le tumulte du mardi gras et de l'ovation populaire se calma autour de l'hôtellerie. Les lumières s'éteignaient derrière les vitres; les verrous grinçaient derrière les portes; elle allait bientôt voir poindre l'aube de ce jour funèbre, où la cendre imposée au front rappelle à l'homme qu'il n'est que poussière. La jeune femme ouvrit sa persienne pour respirer le souffle de la nuit et jouir de cette tristesse aérienne qui succède à la folie des plaisirs mondains. Une voix douce et inconnue chantait, dans l'éloignement, l'air des Mosnadierû et la belle voyageuse redisait tout bas les vers du * poëme italien :

a Nous verrons resplendir, lâchant, plus joyeuse et plus belle, V étoile de notre amour. »

240 tX JUIYE AU TÀIIGAK.

I<e ebemln de la erols*

Barbone et Tomaso arrivèrent un peu avant Talonni au palais du cardinal gouverneur de Viterbe, et ils apprirent les premiers Tovation que Pacifîco avait reçue la veille, ce qui les étonna profondément. Lorsque Talonni parut, le fidèle Barbone lui raconta ces étranges choses, et ajouta ensuite : .

— Il y a là-de^ssous un mystère, et je vois à Pair de Son Excellence que nous sommes ici du même avis.

— Un mystère! dis-tu, Barbone; je le crois pardieu bien! Comment, Pacifico vient ici rançonner le prochain, prendre l'argent de ceux qui n'ont rien pour le Sonner i ceux qui ont tout, et on le porte en triomphe^ comme une châsse, de Viterbe à Rome ! Ceci dépasse la portée de mon intelligence! J'expliquerai le mystère de la sainte trinité au premier théologien venu ; mais le mystère du triomphe de Pacifico! ah! celui-là, si on ne me l'explique pas, je ne l'expliquerai jamais ! *■

— Monseigneur, dit Barbone qui sortait d'une réflexion, nous arrivons de Rome, vous, Tomaso et moi ; nous avons suivi la grande route, et nous n'avons rencontré aucun Pacifico porté en triomphe sur un palanquin...

— C'est vrai, dit Talormi... tu as raison, Barbone... Eh bien! ensuite?

— Ensuite, Monseigneur... Que vousdirai-je? je m'arrête là... C'est une simple réflexion que je vous soumets.

— Non, Barbone, ta réflexion est allée plus loin. Voyons, ne t'arrête pas là.

-^ Comme Votre Excellence méconnaît! Vraiment, Monseigneur, vous daignez trop étudier votre humble esclaye, et de quelle reconnaissance ne dois-je pas accueillir vos bontés, lorsque je songe à tout le chemin que vous faites pour descendre de vous> si haut, à moi, si bas !

LL JUIVE AU VAXiGAiîî. 24-1

— Le coquin excelle dans la tlatierie! Barbone à quarante ans tu seras ambassadeur. Je te paye d'avance ton premier trimestre ; prends cette bourse et explique-toi.

— iMonseigneur, je connais les gens de Viierbe, ils sont fins comme des campagnards. Je crois qu'ils ont porté Pacifico en triomphe; mais je erois aussi qu'ils l'ont noyé dans le premier puits ou le premier lac venu.

— Barbone, tu te trompes, ces gens-là sont trop fins pour commettre une sottise en si grande compagnie : ils savent très-bien que sur cent amis, il y a toujours un espion qui en fait pendre quatre-vingt-dix-neuf le lendemain Moi, Barbone, je soupçonne quelque chose de

plus.

A ce dernier mot, une voix de basse retentit dans Tescalier, et Talormi, dont Toreille féline avait des perceptions d'une délicatesse exquise, reconnut le timbre dramatique de Pacifico, et dit :

— Le voilà!

C'était bien lui! Mais qu'il était différent de lui-même! Quantum mutatusf II avait laissé des lambeaux de ses habits, de sa chair, de sa chevelure à tous les buissons épineux de la forêt de Viterbe! Son premier geste annonça simultanément deux choses : la douleur d'un affront reçu, le besoin d'une vengeance prompte. Talormi et Barbone lui tendirent les mains, et dans cette première scène de pantomime, où les poitrines étaient trop suffoquées pour laisser échapper des paroles, on s'était déjà dit et promis et juré tout ce qui allait éclater ensuite dans la libre émission des voix. Quand la parole fut rendue à Pacifico, il raconta son lamentable triomphe dans tous ses détails, depuis la quête des masnadieri jusqu'au dénoûment de la forêt. Un cri de rage de Talormi servit de ritournelle au récit de Pacifico.

— Oui ! s'écria-t-il en montrant du doigt la grande place^e Viterbe; oui! je ne m'étais pas trompé! Le coup part de là! Je reconnais la main de la juive ! je reconnais l'infernale imagination de cette fausse Anglaise d'Israël! Cest Debora qui a semé Tor dans la campagne et révolté les bandits de Fexpéditioa! Les bandits ne travaillaient

plus depuis que nôtre police veille; ce vide déplaisait fort aux paysagistes d^Augleterre; Debora est venue glaner^ comme Ruth son aïeule^ et elle a ramassé dans nos sillons les débris de Gasperonne! C'est superbe d'audace! Maintenant, nous allons yoir qui triomphera de nous ou de cette fille androgyne quia deux pères^ Jacob et Calvin!

— Talormi, ^t Pacifico, vous savez que Debora est condamnée ; ainsi restons calmes^ pour être furieux au bon moment. Je vous la recommande.

— Elle est condamnée^ je le sais bien I dit Talormi en baissant la voix^ mais moi je l'avais condamnée à mon tribunal, avant le bal d'Aliberti, et ma sentence en vaut une autre! Le jour où cette femme m'a craché son insulte au visage, dans le kiosque du lac d'Albano, j'ai juré de l'avilir, de la flétrir du stigmate des prostituées. Eh bien! aujourd'hui, je reconnais qu'une pareille vengeance serait encore trop honorable pour die, puisque l'amour aussi se venge quelquefois avec de telles fureurs I Je veux autrement me venger; je veux humilier la femme par le dédain de sa beauté; je veux passer devant Debora, liée vivante et nue à son arbre de mort, et lui crier : a Regarde, nous sommes trois ici, et nous te dédaignons comme la plus lépreuse des courtisanes, et nous f abandonnons aux caresses des oiseaux de proie qui vont s'abattre sur ton cadavre. »

Talormi marchait avec une précipitation convulsiye, en accompagnant chaque mot d'un geste furieux. Barbone écoutait et attendait.

— - Toi, lui dit Talormi, tu sais ce que tu as i faire; j'ai tracé ton rôle ; je garde Tomaso avec moi... Va, Barbone..*

Le fidèle Barbone, dont la figure ne perdait jamais son expression de béatitude, n'avait pas besoin de se remettre pour jouer la scène qui lui était imposée. Il descendit, prit un chemin de traverse, passa nonchalamment sur la grande place, et entra dans l'auberge avec son ai*' de séraphin. A la première demande, il répondit d'une voix enfantine :

— Faites-moi l'honneur d'annoncer l'indigne serviteur du cardinal Santa-Scala h l'illustrissime lady Stumley.

Barbone fut introduit tout de suite, comme on le pense bien, et Debora le reçut avec tant de joie qu'elle oublia sa respectabilité de grande dame anglaise et lui serra les mains très-afifectueusement. Barbone se procura deux larmes artificielles, et les essuya dans un vif accès d'émotion. Un rugissement sourd, parti d'un coin ténébreux delà chambre, annonça qu'il j ayait dans le voisinage un témoin qui voyait cette scène avec une inquiétude mêlée d'effroi. C'était Mitry, couché sur une natte de sparterie, dans une morne attitude d'observation. Baiv bone tressaillit comme le voyageur de l'Atlas qui passe sur les terres royales du lion.

— N'ayez pas peur, dit Debora, c'est mon chien Mitry, qui est, comme tous les chiens, l'ami de ses maîtres et l'ennemi de tous les étrangers. Mais je vais vous présenter à lui, et il sera charmant pour vous... vous allez voir.

Debora présenta Barbone à Mitry, avec le cérémonial d'usage; le chien se leva, regarda Barbone d'un œil soupçonneux, flaira l'air avec inquiétude, et vint placer sa Urger tète sous la petite main de Debora.

— Maintenant, dit la jeune femme, vous avez un ami déplus:

Barbone parut douter de l'amitié de ce nouvel ami. — Ainsi donc, Pacifico est à Viterbeî dit Debora.

— Oui, milady, le cardinal Santa-Scala le savait bien; aussi, voyez comme il est prudent et avisé, notre saint cardinal; il s'est arrêté non loin de Monterosi dans la petite cabane d'un bûcheron, au plus épais de la forêt de Yiterbe, et il m'a dit : c Prends bien garde, Barbone; remarque attentivement tous les accidents de terrain, toutes les espèces d'arbres ; coupe les branches basses et sème-les jusqu'à la grande route pour ne pas f égarer. > J'ai fait tout ce qu'il m'a recommandé, même davantage^ et je cr(As que je puis conduire milady au cardinal Santa- Scala les yeux fermés, #

Debora, sans consulter son miroir, achevait au hasard sa toilette très-modeste et donnait des sourires d'approbation à chaque phrase de Barbone. Elle dissimula l'élégance aristocratique de sa taille sous les plis d'un man-

244 ul JtnvE Atr Vatican.

teau l)Tun et diflTorme, fit tomber un voile vert de la passe d'un chapeau dévasté, mit des gants de couleur vulgaire, et, joyeuse comme la jeune fille qui sort pour signer son contrat de mariage, elle dit à Mitry :

— Écoute, Mitry, sois bon et sage; reste ici et attendsmoi. •

Le molosse articula tristement quelques syllabes confuses, qui sans doute voulaient exprimer une idée, mais Debora leva le doigt indicateur de sa main droite et le fit retomber^bliquement devant les yeux de Mitry, qui n'osa plus rien dire et parut se résigner. Debora marchait la première et précédait Barbone de deux pas, en se laissant guider sur la route par des indications internaittentes. Mitry, élevant ses pattes antérieures sur le balcon de la chambre où il était prisonnier, avait longtemps suivi des yeux Debora et Barbone avec Tanxiété fiévreuse d'un bon serviteur qui voit partir sa maîtresse pour un rendez-vous suspect. La ville de Viterbe était plongée dans le silence tumulaire du mercredi des cendres; on entendait facilement dans les airs, comme dit la chanson italienne :

La voix du beau temps.

Le léger bruit d'aile De cette hirondelle Qui fait le printemps.

On aurait cru habiter Herculanum ou Pompeiaen 1846^ et la brise printanière, si précoce en Italie, apportait par intervalles le murmure des hautes cimes de la forêt, comme on entend, sous Vtmpltwium de la maison de Diomède, le son des vagues du golfe de Baïa. A la faveur de ce silence, Mitry, doué de Touie subtile de ceux de son espèce laconienne, écouta bien longtemps encore le pas de sa maîtresse, et il garda sa position à la fenêtre comme un de ces griffons de pierre qui décorent les balcons italiens. Debora, conduite par Barbone, était arrivée sur un tertre jaunâtre, tout hérissé de lentisques et de chênes liège, à droite de la route qui traverse la forêt de Viterbe.

— Nous ne sommes plus qu'à quelques pas de la car bane du bûcheron^ dit Barbone d^une voix douce. ^

Debora s'arrêta et attendit la nouvelle indication de son guide.

— Me permettez-vous, mllady, de marcher le premier, maintenant ? demanda Barbone d'un ton respectueux et sans aflRectation.

Debora répondit par un sourire et un geste qui signifiaient : Passez ! On quitta la lisière du grand chemm de Home, et ou s'enfonça dans un massif ténébreux de forêt vierge, où des croix tumulaires annonçaient par intervalles des assassinats anciens et impunis. Lé soleil, qui jetait çà et là quelques éclaircies lumineuses sur la poussière de la voie routière, avait tout à fait (iispanj;.des voûtes opaques de chênes, de sapins, de trembles, de sycomores de montagne interceptaient les rayons et donnaient un crépuscule sombre aux heures du milit u du jour. Un sentier étroit qui semblait avoir été frayé par le bâtun ferré du pâtre,'' serpentait dans ce labyrinthe de verdure ténébreuse, non pour conduire, mais pour égarer les pas humains. L'odeur bitumineuse qui s'exhale du lac de Vico pénétrait dans cette-forêt vierge, et devait faire croire, aux âges de Tltalie païenne, que le vestibule de TAverne n'était pas éloigné. Barbone s'arrêta devant une grande croix lumulaire en bois de chêne^ et indiquaat, comme toutes les autres croix de la forêt, qu^un crime de sang avait été commis sur cette place.

— Encore un crime ! dit Debora en frissonnant... et l'endroit était bien favorable...

— Oh! dit Barbone, les gens qui veulent se venger savent bien choisir leur endroit. Ici, il n'y a pas de témoins à craindre. Nous sommes au bord d'un précipice à pic qui domine le lac Vico. La grande route est très-éloignée; les branches des arbres tombent aux pieds comme des broussailles ; tout ce qui se dit et se fait dans ce coin terrestre de l'enfer n'est pas même connu de Dieu.

L'accent et la figure de Barbone avaient pris Subitement une expression étrange qui étonna Debora.

— Que dites-vous? observa-t-elle; est-ce qu'il y a des choses que Dieu ne connaît pas ?

— Oui; celles que vous allez voir.

SlA LA JUIVE ATT YATIGAN.

Un de ces frémissements de feuillages qui troublent m bois à rapproche des bêtes fauves fit tressaillir Debora, bien plus que la réponse impie deBarbone; elle regarda... et ce qu'elle vit glaça tout le sang de ses veines et suspendit un moment la vie dans son cœur. Talormi était là ! Derrière lui était un être à face livide, qu'une magique évocation semblait avoir fait sortir de Tenfer. Un de ces cris stridents, que les femmes seules tiennent en réserve pour les moments de désolation suprême, sortit >de la poitrine de Debora et perça les voûtes de ces arbres qui ont couvert tant d'agonies.

— - A mon secours ! à moi les miens ! à moi mes frères! à moi Virgilio !

La main robuste de Barbone ferma sa bouche; Tomaso accourut; les signes de Talormi, compris comme un ordre, eurent leur exécution.

— Tu es condamnée à mourir sur cette croix pour la rédemption de tes juifs, lui dit Talormi d'une voix aiguisée comme la lame d'un poignard ; demain, monsiguor Pacifico, un de tes juges, passera ici, et te trouvant morte et meurtrie par les griffes des vautours, il ira rendre bon témoignage de ce que nous avons fait à notre secret tribunal, ii

Tomaso et Barbone déchirèrent les vêtements de la jeune femme avec une dextérité qui faisait remonter plus loin le noviciat d'un pareil crime. La lutte du désespoir et de la pudeur contre un attentat horrible ne pouvait que retarder bien peu l'accomplissement de l'iniquité résolue. Debora, toute frissonnante de rage et de honte, se vit arracher son dernier voile; des mains indignes la saisirent et la lièrent étroitement à la croix horizontalement placée dans les hautes herbes. Les deux bourreaux s'acquittèrent de leurs hautes œuvres avec une adresse digne de leurs antiques confrères des charniers de Verres en Sicile, et d'Hérode en Palestine. Barbone se chargea des bras, Tomaso des pieds, et les quatre membres de la victime, retenus et raidis à leurs extrémités par des nœuds de chanvre savamment établis, ne laissaient au corps aucune liberté de mouvement.

LA iriTE AU YATIGAN. 247

— Tu vois mainlenant, lui dit Talormi en se plaçant devant elle, que tu m'avais calomnié dans mes intentions, tu vois que la pudeur trop susceptible ne court aucun danger, et que tu étais dupe de ton orgueil de femme lorsque tu te croyais assez belle pour mériter Thonneur d'un attentat violent. C'est la justice des hommes qui te cloue là sur ce gibet comme une vile criminelle; et nous ne voulons de toi que ta mort. Garde ta chair pour les vautours de la nuit. Les chrétiens n'ont pas faim de ta chair.

Dans le creux du ravin qui porte les torrents au lac, récho,voixdu hasard, ou pour mieux dire de la Providence, avait apporté une plainte stridente aux oreilles de Virgilio. Une créature humaine était donc en péril dans ces sombres domaines de la terreur, dans la vieille forêt des assassinats. Le jeune défricheur d'Albauo escalada les pics en se faisant un point d'appui de leurs crevasses et des racines saillantes des pins, et il atteignit le plateau supérieur. 'De ce point culminant, il prêta Toreille aux murmures de la solitude, et n'entendit rien que le frémissement des feuilles sur les hautes cimes; sous les voûtes, tout était silencieux et lugubre comme* Tintérieur d'un immense tombeau. #

Le cri lamentable retentissait encore dans le cœur de Virgilio; il y avait donc un secours à donner à quelque agonie, un châtiment du ciel à faire tomber sur un assassin. L'écho des déserts, qui se perpétue à l'infini, se survit à lui-même, se renouvelle avec un dernier son, semblait répéter encore la plainte dans un horizon invisible. Virgilio, habitué à se forger des armes dans les arsenaux naturels des bois, déracina un jeune pin, Témonda rapidement au tranchant de ses mains d'acier, et regarda le ciel comme pour lui demander son chemin. Plusieurs issues s'ouvraient devant lui, et la main seule d'un ange pouvait indiquer sur le premier arbre la route de l'assassinat. En ce moment, du fond des massifs, s'ér lança,' avec des bonds de tigre, un chien superbe queJV^irgilio reconnut tout de suite et qu'il appela par son nom, comme on appelle un ami. Le noble animal reconnut auriii

848 LÀ JUIVK A0 VATiCAN.

Virgilio, et se dressant de toute sa hauteur et Tétreignant de ses pattes, devenues des bras humains, il murmura des syllabes d'alarme, claires pour Virgilio comme la langue des dramatiques révélations. Mitry ne donna qu'une niinute à ce préambule stérile et déjà trop long; il enfonça dans Tair, les feuilles, les herbes, ses narines devineresses; il recueillit au vol tous les arômes, tous les parfums, toutes les nuances de la brise, et retirant tout à coup en arrière son poitrail convulsif, il tourna brusquement la tête vers Virgilio et s'élança sur le sentier infaillible, en poussant un cri sourd qui signifiait : C'est ici!

Virgilio emprunta les ailes de son ange gardien et vola sur les traces de Mitry. Talormi terminait son infâme discours d'adieu à Debora. Barbone, Tomaso et Talormi entendirent un bruit voisin que le silence de la solitude rendait encore plus effrayant pour eux. Ce fut un coup de fondre, et la plus formidable lutte s'engagea. Mitry reconnut tout de suite Tomaso, son ancien ennemi du caveau; il se précipita sur lui et l'étrangla; mais Tomaso, avant de tomber, perça le ventre de Mitry d'un coup de poignard. VirgiJio, en arrivant, vit le chien se rouler sur Therbe ensanglantée, et il cria d'une voix de tonnerre :

— A moi ! les frères! à moi !

Et il s'élança sur Talormi, qui se servit de Barbone comme d'un bouclier, pour éviter le terrible coup de massue qui étendit mort le serviteur au lieu du maître.

Et il tomba lui-même frappé à la poitrine d'une balle que Talormi lui tira presque à bout portant. Cela fait, Talormi, au comble de Teffroi et croyant que les amis de Virgilio allaient arriver, chercha les massifs les plus sombres pour assurer sa fuite : après cette lutte formidable et rapide comme l'éclair, seul il était debout. Pendant Fhorrible scène, les angoisses éprouvées par Debora ne peuvent se décrire; la malheureuse femme avait tout espéré et tout perdu en un instant. Quatre corps, baignés dans leur sang, ix)ugissaient le gazon autour de la croix du supplice. La nuit s'avançait avec ses horreurs ,*jt pas un souffle ne murmurait même une agonie aux oreilles de Debora; elle avait pour compagnons cjuatre cadavres»

I<e prlsennler de la moH.

—Vraiment, comte Talormi, vous êtes adorable ! ... Oh î voilà bien lesAommes! dès qu'ils savent qu'on les aime, . ils font tout ce qu'ils peuvent pour se faire haïr ! Eh bien! moi, enfant que je suis, je sens que je vous aiuierai toujours...

— Clelia, vous m'avez volé sur la bouche cette dernière phrase...

— Je vous la restitue, Talorrai; dites-la-moi : j'ai besoin de l'entendre.

— Clelia, je vous aimerai toujours.

— Comme sa parole est douce ! il semble que le cœur a une oreille pour l'écouter... Voyons, Monsieur, que faites-vous là, à genoux comme un pénitent au confessionnal? » ^

— J'attends mon absolution.

— Confessez-vous avant, et nous verrons ensuite si je , vous couvrirai de mon indulgence plénière.... Voilà deux grands jours passés sans vous voir. Qu'avez-vous fait pendant ces grands jours?

— Oh! Clelia! ce ne sont pas les jours qui vous inquiètent I

— Fat ! est-il fat, ce beau seigneur ! Eh bien ! voyons, qu'avez-vous fait aussi pendant ces deux grandes nuits? Ne mentez pas! prenez garde ! On vous a vu causer dans les coulisses d'Apollo avec la prima... Oh! si j'en étais sûre, j'irais poignarder cette bohémienne dans son auberge de la Torretta, où elle scandalise mon c(»j fleur qui est parisien! Talormi! Talermi! ne me don^cez pûs de ces jalousies, au nom du ciel ! *

— Mais, ma belle Clelia, mon ange d'amour, mon doux cœur, il n'y a pas un mot de vrai dans tout ceci.

— Mon Dieu, que j'ai besoin de vous croire, Talormil

880 LA JUITB AU TATIGAV*,

En TOUS voyant entrer tout à Pheure^ mon ftme s'est fondne en. joie^ puis je me suis dit : Et s'il sortait... Ohl cette pensée affreuse m'a donné tous les frissons de la mort!.

— Adorée Clelia, vous êtes la reine absolue de ma . pensée et de ma vie !

— Est-ce votre bouche qui parle t

— C'est mon cœur, délia.

— Voyons, Talormi, où avez-vous pris cendres hier matin?

— A la Trinité du Mont.

— Pourquoi si haut?

— Parce que j'avais un tableau à voir et à acheter chez nn peintre français du Monte-Pincio.

— Pourquoi ne vous ai-je pas vu hier, pendant tout ce long mercredi, le plus long mercredi de l'année ?

— Parce qu'il faut respecter les ordonnances de l'Église, au moins le premier jour de carême, jeûne, maigre et abstinence.

— Tiens! cela ressemble à une raison... Au fait, moi je n'y avais pas songé du tout... C'est bien le moins de garder les cendres sur le front toute la journée!

— A mon tour, Clelia, maintenant; et nous verrons si mon interrogatoire vous seraiéger.

— Moi, je ne crains rien. Inten*ogez-moi, Talormi.

— Mes rapports de police affirment que vous étiez en cavalcade à la porte Saint-Sébastien, le mardi gras.

— Ces rapports sont exacts, par hasard.

— Vous étiez avec deux jeunes cavaliers très-élégants. — - C'est encore vrai. Une femme ne peut pas décemment monter à cheval sans une escorte de sigisbés.

— Je serais curieux de savoir le nom des sigisbés de Clelia.

— Le premier est un jeune Français qui compose une messe au café del Greco, en jouant aux dominos. Vous le connaissez.

— Et le second?

— Le second est l'ami du premier. Vous ne le connaissez pas... Au reste, quand le comte Talormi me fera l'hon-

tk lUnrS AV TATIGAN. 151

nevf de m'accompagner dans mes promenades^ je domierai congé à tous ces petits artistes sans. nom.

— Belle Glelia, je suis à vos ordres.

— Ahl je vous prends au mot,Talormi! et jevaîs écrire à mes deux sigisbés cavalcadours pour leur annoncer que je les destitue.

— Trèsrbien^ Clelia ! Vous ne paraîtrez plus en public qa'avec moi; ce sera un coup de mort pour la médisance romaine. La mutresse de César ne doit pas être soupçonnée.

— César est-il prêt à monter à cheval aujourd'hui t

— Et tous les jours, belle Clelia.

«— Prenez garde, Talormi, vous allez vous faire adorer!

— Vous ne me rendrez que ce que je vous donne.

— Tous les jours, à deux heures, mon cher Talormi, Tons me rencontrerez devant la pyramide de Calus Sextins, et nous pousserons jusqu'à la tour de Cecilia...

— ^11 parait, Clelia, que vons affectionnez beaucoup cette promenade?

— Où voulez-vous donc qu'une femme aille se promener à cheval ? Je n'ai pas de choix à faire.

— Voilà une bonne raison : je m'en contente.

— Il est déjà fort tard; mon cher Tadormi, laissez-moi la liberté de quelques heures, qui seront ennuyeuses^ puisque je les passerai loin de vous; mais nous nous rencontrerons à la porte Saint-Sébastien. ••

— Cest ainsi que vous me donnez mon congé, ma belle Clelia?

— Soyez raisonnable, Talormi; j'ai deux lettres i écrire; j'ai ma femme de chambre à gronder; j'ai ma toilette de cheval à faire, il me faut bien deux heures pour tout cela... Allons, point de folie, serrez-moi la main, ouvrez les rideaux de ma fenêtre et dites à l'antichambre que je suis absente pour tout le monde aujourd'hui...

— Et demain...

— Et toujours...

— Excepté?...

— Pour vous... méchant! Est-il nécessaire d'ajouter eelat

: SS2 U. JUnift AU TATIGAN.

Après la sortie de Talormi^ Clelia froissa les dentelles fie sa garùiture de lit dans un accès de colère mystérieuse si bien retenue jusqu'à ce moment, et sauta lestement, à pieds nus, sur la peau de tigre de son alcôve. Elle se plaça ensuite devant iln miroir incliné pour bien se convaincre que sa beauté n'avait toujours point d'égale parmi les radieuses nudités des musées du Gapitole et du^ Vatican. C'était une justice qu'elle aimait à se rendre chaque matin à la descente du lit; mais ce jour-là elle avait plus que jamais besoin d'avoir foi dans la puissance de ses charmes; aussi l'examen fut-il plus long et plus minitieux que de coutume. Un sourire, qui ne remonta pas jusqu'aux yeux, contracta son visage, comme une grimace nerveuse;

' deux perles de larmes se fondirent sur. ses joues, etjeur trace humide disparut aussitôt sous un petit nuage de lin

' brodé, il ne fallait pas mettre une camériste dans la confidence d'une émotion qui pouvait être interprétée dans tous les sens, excepté dans celui de la vérité. Clelia reprit donc sa sérénité habituelle lorsqu'elle abandonna sa première toilette à ses femmes de service; aucun nuage ne traversa, du moins à l'extérieur, ce front pur, cet ovale splendide, qui semblait ne garder sous^son épiderme d'ivoire. que des pensées riantes, comme les nuances de l'aurore du printemps. Un peu avant deux heures, elle ouvrit la Bible et en lut ou pour mieux dire relut un chapitre qui était marqué d'un signet rouge; elle était déjà dans son fringant costume d'àmazone, et toute prête à monter à cheval. Après avoir donné quelques ordres insignifiants à ses domestiques, elle fit le mouvement involontaire d'une personne qui s'arme d'une résolution et partit pour le rendez-vous de promenade assigné à Talormi, Le cavalier attendait sa dame sur ce terrain grisâtre et dévasté qui s'étend devant l'entrée des catacombes de Saint-Sébastien; il imprima les mouvements les plus gracieux à son cheval pour venir saluer de très-près Clelia.

— Vous êtes arrivé le premier fort à propos, dit la jeune femme en serrant avec amour la main de Talormi,. je suis venue sans gjroom, et si j'eusse été seule, cet homme de mauvaise mine m'aurait fait peur.

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— Quel homme? demanda Talormi en regardant autour de son cheval.

Clelia désigna du bout de sa cravache un homme assez mal vêtu et à barbe grise^ qui se tenait debout à Feutrée des catacombes. Cet homme fit le mouvement d'un cicérone qui croit être appelé et s'avança d'un air timide^ en présentant à Clelia des images grossièrement gravées sur bois. •

— C'est ce que vous vendez, mon pauvre homme? lui demanda la jeune femme.

—Oui, Altesse, répondit l'inconnu en s'inclinant; c'est le véritable portrait de saint Ëxupère.

— Tiens ! c'est drôle I dit Clelia en riant, voilà un saint dont je n'ai jamais entendu parler.

— Oui, oui, il a raison, dit Talormi; c'est un saint qui a été découvert l'autre jour dans les catacombes, et le pape lui a donné le nom de saint Exupère.

— Je suis le gardien et le guide des Catacombes, dit le vendeur de portraits.

Clelia tressaillit comme de joie, et, se tournant en riant vers Talormi , elle lui dit : t

— Croiriez-vous, mon ami, que je ne connais pas les Catacombes I

— Est-ce possible î Vous, Clelia ! une femme artiste I et curieuse comme la curiosité.

— Je l'aurais inventée, oui; eh bien! c*est toujours l'occasion qui m'a manqué.

— La voilà qui se présente, mon ange, dit Talormi.

— Si Leurs Altesses me faisaient la grâce de m'acheter un portrait de saint Exupère ? dit le vendeur avec l'accent monotone de l'habitude.

— Garde ton saint, lui dit Clelia. Peux-tu nous montrer les Catacombes ?

— C'est mon métier. Altesse, répondit-il avec bonhomie; mais vous savez que ça coûte un peu plus cher que pour voir les tombeaux des Scipions, parce qu'il faut trois bougies d'une demi-livre par personne, etc... •

— C'est bon ! interrompit Talormi, qui diable songe à te marchander tes bougies?

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