‹ La Juive au VaticanChapitre 3 sur 14 · TOUS I · texte numérisé non relu

TOUS I

Ï4 LA JUIVE AtT VATICAN,

coiurla crédulité candide et confiante de Paul Gréant, ee qui diminue beaucoup le nombre des fourbes et des dupes. Paul Gréant fut ému, et serra la main de Talormi, qui le conduisit aux portes de la ville avec intention.

— Voilà vos médecins, mon cher Paul, lui dit-il en lui montrant les paquebots à vapeur en prochaine partance. Rien n'est plus aisé. On prend son billet, sa cabine, son porte-manteau; la chaudière chauflfe, la cheminée ftime, la machine siffle, les roues deviennent des ailes, on disparaît, on est guéri. Tel est le privilège de la vapeur. Avec la voile, autrefois, le malade n'était jamais sûr de son départ; ou s'il partait, il gardait la terre à vue; il louvoyait, il luttait avec le vent, quelquefois même il rentrait au port. Aujourd'hui, la recette hygiénique est infaillible ; il ne faut qu'une heure pour perdre les clochers de vue et changer d'horizon.

— Merci, oui, merci, comte Talormi, dit Paul Gréant ; je suivrai votre bon conseil; je partirai.

— Justement, dit Talormi en montrant une affiche jaune à la muraille sous la Croce di Malta^ voilà le FronrcescO'Primo qui part demain pour Naples. Allons à l'office deis paquebots.

Paul Gréant, toujours entraîné par Talormi, prit et paya sa place pour Naples, et regarda son billet de première en souriant, comme fait le malade quand il reçoit de la main du docteur Fordonnance écrite qui doit le guérir infailliblement.

' Ensuite les deux jeunes gens se séparèrent en se donnant un rendez-vous pour le lendemain ; Paul allait s'occuper de ses préparatifs de départ.

Talormi tramait quelque chose de plus sérieux.

' — Comte Talormi, dit Paul en prenant congé de lui^ je me trouve dans la même position qu'Antonio Van- Dyck, le soir des noces du comte Brignole.

U JtJVrt kJJ tlTICAK* 7*

—Cest juste, répondit Talormi avec un sonrire étrange; mais vous ne ferez pas la même sottise. Il provoqua le comte en duel, dans la vallée du Lerbino, fut blessé trèsgrièvement, et je crois même qu'il est mort à quarante ans des suites de cette blessure et après avoir épousé en Angleterre la fille de lord Ruthwen. S'il eût commencé par se marier, il aurait vécu Tâge du Titien. Voilà, j'espère, une bonne leçon pour vous, mon cher Paul Gréant. Imitez Yan-Dyck dans son talent, ne l'imitez pas dans ses fblies.

Le lendemain, jour fixé pour le mariage de Memma, Paul Gréant se leva plein de courage et de résolution ; mais chaque heure en s'écoulant enlevait un degré à l'énergie du matin, si bien que la cloche du Frtmcesco- Primo, annonçant le départ, tinta aux oreilles du jeune voyageur comme un glas d'agonie, et enfin le trouva sourd au dernier appel.

— Partir! partir! répétait en lui-même Paul en se promenant avec agitation sur le quai du port. Partir sans la revoir, sans lui parler ! Partir sous le coup de cette lettre désolante qui ôte l'espoir, comme le vers du Dante écrit sur la porte de l'enfer ! Oh ! dit-il mentalement, je veux recevoir un adieu de sa bouche, un adieu de sa main. Je veux la revoir.

Paul Gréant médita plusieurs projets impossjbles, et s'arrêta enfin à celui-ci. Il écrivit à Memma, et se rendit à la maison de San-Pietro d'Arena, chez les Costantinî, comme pour leur rendre une visite de politesse. Gédéon se promenait sur l'Acqua-Sola avec des jeunes gens de son âge ; Josué s'occupait de sa barque et causait avec Argus j Debora lisait, selon sa coutume, assise sur un tamarin. La jeune fille et Mitry se levèrent en même temps pour faire bonne réception au visiteur. Paul caressa le chien, ofint une fleur à Debora, qui prit des airs

lift tu imtl ÀJS VAtlCAN^

charmants de maltresse de maison, et lui désigQa un siège rustique.

— Elle a encore un nom latin, cette fleurî demanda Dô* bora en souriant.

— Oui, mon enfaut.

— Plus facile à retenir que Vyuca gloriosa?

■^ Beaucoup plus facile; c'est une fleur d'hibiscus: c'est la rose de Chine.

- — J'aime mieux rose de Chine. Je veux la montrer i mademoiselle de Santa-Scala, pour voir si elle connais Vbibiscus.

— Vous verrez bientôt mademoiselle Memmaî

— Je la vois tous les jours... et je ne manquerai pas aujourd'hui à sa noce... Vous le voyez, je suis déjà babillée... N'est-il pas vrai, Mitry, que nous voyons Made^ moiselleMemma tous les jours?

Mitry fit serpenter sa queue,' et regarda sa maîtresse en articulant quelques syllabes qui avaient la prétention de répondre : Oui.

— Eh bien! ma petite amie, dit Paul, vous pouvez joindre cette lettre à la fleur, et vous rendrez service i deux personnes à la fois.

—A vous et à Mademoiselle Memma? demanda la jeunq fille avec la candeur de son âge.

— Oui, Debora. •

— Que je suis heureuse î dit elle avec sa naïveté enfan^^ tine, de faire quelque chose pour vous, qui me donnez d§ si belles fleurs !

— Je vais présenter mes devoirs à votre père, ajouta Paul Gréant... et j'irai vous attendre au belvéder de 1^ villetta, où se célébrera la fête... Je ne veux pas vous reteii nir plus longtemps.

— Oui, dit Debora; c'est l'heure où je vais au palais| Santa-Scala, et Mitry le sait bien. Regardez-le, on diraii

Ik JU17E AU YATICAN. TT

qu'il compte les coups qui sonnent à Thorloge de San-Pietro... Nous allons partir, Mitry. C'est drôle comme ce chien connaît les heures ! On dirait qu'il a une montre. Allons, Mitry, donnez la main à Monsieur et partons.

Mitry fit ses politesses à Gréant, ouvrit la porte avec uuv^ patte plus adroite qu'une main gauche, et tourna la tète pour voir si Debora le suivait.

La jeune fille prit son chapeau de paille pendu à un dou, se plaça devant un miroir, noua les rubans sous son menton, serra la lettre dans son corset, et, saluant Pau), elle s'envola comme un oiseau en agitant la fleur dans sa main.

La lettre écrite à Memma était à peu près aiusi conçue :

c Votre lettre n'est pas un adoucissement, mais bien une nouvelle blessure. Ce que vous m'envoyez comme une consolation est une mort.

a Non , je ne partirai pas sous cet accablement ; je veux vivre, parce que je veux vous aimer.

a Permettez-moi de vous voir encore unefois;en échange de cette faveur, je promets dem'éloigner de toutes les cérémonies sacrées ou profanes de votre mariage. Partout vous me trouverez absent.

a J'attendrai votrç réponse ce soir, pendant le bal, et toute la nuit, s'il le faut, dans le belvéder de la villetta. Votre ange Debora peut m'apporter votre réponse ; elle sera la digne messagère du ciel, car elle me rendra la vie que vous ne me refuserez pas.

« Paul G. d

Une de ces idées folles qui ne peuvent éclater que dans le cerveau des amoureux au désespoir, retint Paul à la .terre au moment où le paquebot essayait ses ailes dans le port.

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—Oui, se dit-il, Antonio Van-Dycka pris, dans le même cas, une résolution héroïque , et ce qu'il a fait, je le ferai, si cette entrevue m'est refusée. C'est au moment de quitter Memnii^que je sens qu'il m'est impossible de la quitter. Ma vie est ici; ma mort est partout ailleurs. Je reste... 0 mon maître divin, Antonio Van-Dyck, ton front s'est enr flammé de délire à l'idée que ton idole allait être profanée par d'indignes mains ! Ma pensée est aujourd'hui la tienne; tu revis dans moi! Le même ciel, la même ville auront vu deux fois les mêmes angoisses, le même désespoir et le même combat au pied d'un lit nuptial !

Cette exaltation de Paul Gréant était causée par une fièvre ardente, et le délire ne raisonne pas.

Plein de cette idée, il passa devant le palais Durazzo et s'arrêta pour admirer le grand escalier, que semblent défendre deux gigantesques lions.

— Ah ! se dit-il dans un monologue mental, oui, c'est bien là... On dansait là-haut...

Ces deux pavillons de la façade resplendissaient de lu^ mière, tout le palais était plein de musique et de chant. L'heureux comte Brignole regardait son adorable femme avec des yeux étincelants d'amour, et la jeune comtesse dansait à son bal de noces sans regarder son mari. C'est alors que Pallavicini, l'ami dévoué de Van-Dyck, entra et fit un signe au comte Brignole... Après le signe vint le mensonge.

— Comte, lui dit^il, l'ennemi héréditaire de votre maisoî?., le marquis de Tolfa, vous attend dans le val de Lerbino.

— Eh bien! répondit le comte Brignole, allez lui dire que je ne pourrai le voir que demain, parce que je me marie ce soir.

— Comte, ajouta Pallavicini, votre ennemi traverse Gênes; au point du jour, il sera bien loin, et si vous ne

venez pas le joindre à Tinstant mème^ il vous diffamera dans tous les États italiens.

Et le comte Brignole s'inclina, prit son épée, choisit son frère comme second, et courut au rendez-vous d'honneur, la première nuit de ses noces. Van-Dyck, couvert d'un manteau et le front voilé par un large feutre, mit Tépée à la main sans prononcer une parole, et commença un combat terrible, dans lequel il fut blessé deux fois.

— Marquis de Tolfa, lui dit Brignole en le voyant tomber sur le gazon, permettez-moi d'aller faire ma nuit maintenant.

Paul Gréant, tout fier et presque heureux de trouver ce précédent d'héroïque démence dans l'histoire des peintres illustres, s'achemina rapidement vers la villetta di Negro. Il connaissait le caractère de Van-Ritter depuis son arrivée; c'était, disait-il, un marin pétulant, brutal, méprisant toutes les marines qui n'étaient pas hollandaises; il y avait donc chance d'entrer en discussion avec lui, et de lancer, au bon moment, une de ces âpres insultes qu'un homme de guerre est obligé de venger avec le fer ou le plomb.

Chemin faisant la folie du jeune Paul était silonnée par quelques éclairs de raison; alors il s'arrêtait en se reprochant l'idée même de l'action qu'il allait commettre; mais tout à coup un tableau impossible à voir surgissait devant lui et lui rendait son délire et sa fureur... Memma livrée à un autre homme, sous prétexte de mariage!... Le sang éclataiten reflets de pourpre sur le visage du jeune homme et supprimait toute réflexion.

Paul Gréant trouva la villetta déserte; il comprit qu'en ce moment la cérémonie nuptiale se célébrait à l'église de Notre-Dame de la Consolation. — £hbien! attendons ]eur retour, se dit-il; et marchant au hasard à travers les jardins, il traversa le massif de lentisques, passa le petit pont et trouva très-convenable de se cacher dans le belvé-

byLiOOgl

80 LA. JUIYB AU TATIGÂN.

der qui était Vendroit de prédilection do capitaine hollandais.

I] regarda du côté de la mer et vit la frégate toute pa- Toisée comme dans un jour de fête; ses yeux alors se fermèrent^ et un frisson glacial courut sur son épiderme embrasé par la fièyre de Tinsomnie et du désespoir.

Deux heures s'écoulèrent. Paul Gréant^ assis^ la tète basse et les bras croisés^ cherchait dans Texcitation de la yengeance les forces nécessaires pour ajouter à sa yie un seul jour^ un lendemain.

Ainsi absorbé^ il aurait pu ne pas entendre ce qui se faisait et se disait auprès de lui; mais le silence était si profond autour du belvéder^ que le moindre bruit arrivait à Toreille la plus distraite et éveillait ^attention.

Paul Gréant regarda du cAté du jardin par les lames d'une persienne, et tressaillit d'étonnement en voyant Talormi qui causait d'un air mystérieux avec un inconnu.

L'un et Tautre firent quelques pas sur le petit pont^ et se rapprochèrent du belvéder. Il fut alors possible d'entendre quelques lambeaux de phrases.

— Tu vois donc ce que tu as à faire^ mon adroit Barbone, disait Talormi.

— J'ai très-bien compris Votre Seigneurie, disait l'inconnu en examinant le milieu du peut.

— Voilà bien ce qui prouve que vous êtes tous des imbéciles aux galères^ mon petit Barbone.

-r-Mais je n'y suis pas, maître.

-— Mais tu y étais, et tu y serais encore sans moi. Vous ne savez rien faire de bon, vous autres : quand un homme vous gêne, vous le tuez sottement avec un stylet; puis la police vous harponne, et découvre toute sorte de preuves d'avocats du diable qui vous envoient à la potence ou aux cabanons du bagne.

Ifeigne

UL imTB AU VATICAN* Si

— Oh! que Votre Seigneurie à raison ! dit Barbone en joignant les mains.

• — Mais écoute, Barbone, poursuivit Talormi ; si j'avais trente ennemis ou maris qui vinssent m'enlever mes maîtTesses, je les ferais disparaître tous Tun après l'autre, et *èuTS familles minviteraint à l'enterrement de ces trente défunts, en me démandant un De Profundis pour le repos de leurs âmes.

— Je vous crois sur parole, monseigneur Talormi.

. — Ainsi, Barbone, ta leçon est prise, attends le crépûsbuleet travaille bien. Cache-toi sous quelque aloèsdans le voisinage, et toujours du côté de la mer.

— Votre Seigneurie peut se reposer sur moi.

— Souviens-toi, Barbone, de nos conditions.

— Je n'ai rien bublié des engagements pris envers Votre leurie^ à cause de toute la reconnaissance que je lui-

dois.

«— Il t'est défendu de commettre une sottise, une étourderie, une maladresse.

— C'est convenu. Monseigneur.

— ^Tu ne dois rien donner au hasard.

— Rien.

— Tu dois réfléchir avant l'action ; tu dois avoir toujours les yeux ouverts du côté de tes ennemis, mon petit Barbone.

— Toujours, Monseigneur.

— Et où sont-ils tes ennemist

— Partout.

— Bien! Barbone. Maintenant, je ne te pardonnerai pas le plus petit écart. Tu es averti.

— Votre Seigneurie sera toujours contente ne moi; —Je suis un bon maître, tu le sais, Barbone; mais je

suis inexorable aussi quand un serviteur fait une faute et oublie un seul mot de mes reconmiandations.

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— Je le sais. Monseigneur^ et quand tous parlez, mon' oreille est de cire, elle recueille tout ; elle se fait de bronze quand vous avez parlé : Tempreinte reste,

— Voyons, Barbone, il faut tout piévoir... Si un jour ton oreille oubliait de se changer en bronze; si j'étais obligé de te chasser comme un serviteur infidèle, que ferais-tu? à quel métier digne de toi donnerais-tu ton Ame, si tu Tas, et ton corps, si le bourreau te le laissait par dis^ . traction?

— Oh ! j'y ai quelquefois pensé à cela. Monseigneur.

— Alors, il te sera facile de répondre. Réponds.

— Je me ferais san-pietrirtoj et je renoncerais aumonde.

— Vraiment, tu te convertirais?

—J'essayerais, Monseigneur.

— Mais tu n'es pas même bon pour être san-pietrino, mon petit Barbone. Tu détestes tout ce qui ressemble aa travail.'

— Mais, Monseigneur, il y a des san-pietrini qui ne font rien. Je prendrais une place parmi ceux-là. Mon cousin Gaetano est encore plus paresseux que moi|, et il a été san-pietrino pendant deux ans, à deux pauls par jour.

— Et quel était son emploi?

— Il brossait deux fois par semaine, à Saint-Pierre, les lions de Canova du tombeau de Clément XIII.

— Et tu te condamnerais toi, Barbone, à ce travail î —Oh! non. Monseigneur, c'est trop rude. Mon cousin

a été obligé d'y renoncer. Je demanderais une place d'allumeur de la Luminara. On ne travaille que trois fois par an; quatre au plus, quand on nomme un pape. Ceux qui allument la croix du dôme ont un francescone de buona-^ manda. C'est joli.

-^ Eh bien I Barbone, si tu étais capable de renoncer à ton métier pour brosser les grands lions de Canova ou pour te faire allumeur à Saint-Pierre, ton ancien maître

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te rendrait son estime, et ferait peut-être encore quelque chose de mieux si son estime ne te suffisait pas comme cadeau. Aujourd'hui tu as une grande chose à faire ; elle demande de Fintelligence et dç Vadresse, et je te jugerai après le coup.

— Votre Excellence sera contente de moi. '

— As-tu bien choisi tes outils?

— Oui, Monseigneur. De petits outils charmants, que j'ai achetés à une foire de Sinigaglia, et qui travaillent tout seuls. Je n'ai pas besoin de m'en mêler. C'est du pur acier de Birmingham, et ils sont portatifs comme des aiguilles de femme, comme de& bijou^L d'orfèvre. Personne ne se douterait que j'ai tout cet attirail sur moi.

— C'est vrai, Barbone. Allons, quand le moment sera /en,u, mets-toi à l'œuvre, et travaille bien, comme le paresseux quand il fait le métier qui lui convient.

Talormi daigna faire à son serviteur un geste de salut amical, etpritàtraversle petit bois un chemin détourné pour côtoyer de loin le jardin et Ips murs de la villetta. Aux environs, rien n'annonçait la grande fête nuptiale du jour : on ne voyait persojane §ous les treilles et sur les terrasses; aucun bruit ne se faisait entendre; aucun musicien ne paraissait dans cet éden de musique éternelle; aucune voix ne retentissait dans ces galeriçs d'éternel concert. La villetta était muette comme une pyramide égyptienne, déserte comme une. ruine de Persépolis. Et pourtant, le plus somptueux des hyménées allait s'accomplir dans cette résidence aérienne, où toutes les fleurs du monde s'épanouissaient seules pour réjouir les yeux delà jeune épouse et servir de tapis à ses pieds divins.

Talormi promenait sa merveilleuse sagacité à travers toutes les conjectures ;,mais il ne trouva rien d'admissible, car le programme de la fête lui était bien connu, et il savait que le marquis di Negro n'était pas homme à céder

à un autre le doux bonheur de changer sa maison en salle de bal pour célébrer le mariage de Memma. Gependapt^ force de chercher la solution de ce problème^ quoique dé pourvu d'antécédents, Memma, ^e dit-il en souriante son idée, se sera révoltée contre un mariage absurde qui Tenlève à sa chère Italie, et avec son énergie ordinaire^ elle aura reculé devant Pautel, et déchiré le contrat au lieu de le signer.

( Quan4 on ne trouve rien, la plus stupidedes conjectures devient excellente, surtout si elle est favorable à une pas* sion. Ein descendant à la ville, Talormi continuait de sourire à son invention; mai£( sa foi n'était pas très-grande^ car il ne remonta point pour éloigner Barbone du lieu dé-^ sert où il venait de le placer avec un projet inf eraaL

Vtt

n fallait un incident de cette nature pour opérer une diversion puissante dans Tétat physique et moral de Paul Gréant.

— Quelleinfemale trahison préparent ces deux hommes! se dit-il, et i quelle race appartient ce prétendu comte Talormiî

Momentanément, tout le reste fut oublié devant cette scène de bandits imprévus.

Il était évident pour Paul que Talormi aimait toujours Memma, et que lui aussi avait songé à se défaire du t^pitaine, non plus à la manière chevaleresque de Yan-Dyck, mais par le plus lâche des ass^ussinats.

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Gomme on doit s'y attendre , la preroi^ inspiration de Paul Gréant fut généreuse; avant tout^ il fallait sauver la vie de Van-Ritter; toute considération personnelle s'effaçait devant ce grand devcgr. «

D'après les conjectures les mieux fondées^ l'assassinat ^accomplirait dans le belvéder^ où le capitaine devait indubitablement se rendre^ au moins une fois^ pour voir Tombre de sa frégate pendant le bal des noces. Paul Gréant dBvina ce plan avec d'autant pins de facilité^ que c'était aussi le sien^ dans des conditions loyales. Il fallait donc attendre le soir et surprendre le crime un peu avant Fezéeution, pour lui ôter le moindre prétexte de ?3 justifler.

Bien décidé à consacrer tout le reste de ce jour à ce noble àe^iàt, Paul Gréant sortit du belvéd^r avec précaution, et^ sans passer le pont^ chercha au lK»^*du:*foi^é^ qui était un abime^ quelque excavation favorable de terrain ou quelque sombre massif de verdure pour se blottir et observer. Le hasard lui ménageait un poste dans toutes les conditions désirables : c'était une famille de plantes sauvages, comme dit Ugo Foscolo^ une association touffue de cactus , d'euphorbes^ de genêts^ d'aloès^ de câpriers^ suspendus à la lèvre du précipke , comme la barbe inculte d'un géant.

Au coucher du soleil, Paul Gréant prit son poste d'observation dans ce massif > séparé du pont seulement de quelques pa«.

Barbone, le bandit attendu^ était un jeune homme de vingt-deux ans, fils du célèbre Gasperone et d'une malheureuse Anglai&e enlevée par les brigands dans les Malais^^ontins.

Le physique de Barbone contrariait tous les systèmes nés de Lsiater, ce qui, toutefois, ne prouve rien contre la gé-

* ISepolcri, poSme d'Ugo Fofcolo.

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néralité de ces systèmes. Le Jeune bandit avait une figure de chérubin sans ailes ^ des cheveux d'or soyeux et bouclés^ des yeux d'azur céleste^ des joues fraîches comme les fruits qu'elles imitent^ une bouche d^upée en arc de Gupidon^ des perles alignées à la place de dents ^ un regard.et un sourire adorables de suave quiétude et d'angélique bonté. Le costume que la générosité de Talormi donnait i son bandit était d'une élégance exquise ; mais Barbone le portait avec gaucherie^ comme d'ailleurs s'habillerait un diérubin du ciel^ s'il était réduit à notre frac noir.

Aux dernières lueurs du crépuscule Barbone sembla sortir de terre^ comme le démon des mauvaises nuits : il passa le pont d'un pas résolu^ et entra dans le belvéder^ pour le visiter sans doute, et s'assurer qu'aucun témoin n'était là. Rien d'ailleurs n'indiquait un seul être vivant dans cette solitude. C'était le silence de l'aérostat en pldne nue; les harmonies du soir ne résonnaient que dans un lointain vague; les chants du grillon montaient de la campagne^ les chants des matelots montaient de là mer.

Paul Gréant entendit comme un bruit de ferrailles ou d'outils, et regarda horizontalement Barbone qui s'occupait d'un travail mystérieux au milieu du pont. En observant avec beaucoup d'attention, il était facile de deviner approximativement à quel genre de travail se livrait le bandit; il coupa le milieu dupent dans une longueur assez considérable, et ensuite il replaça tout le bois enlevé par la scie, en le rajustant par les deux extrémités avec des appuis très-faibles, et tout prêts à s'écrouler sous les pieds du premier passant.

Barbone fonctionna sur ce chaûtier avec un flegme superbe, comme un ouvrier honnête et laborieux qui ne néglige aucun soin pour composer un chef-d'œuvre. La besogne faite, il en parut fort satisfait; même il eut Tair de regretter quelques-uns de ces spectateurs paresseux et

LA JUIYB AU YATICAN. C7

bénévoles qui suivent de ToBil un travail public et expriment ensuite leur satisfaction à Partisan.

Vingt fois Paul Gréant fut tenté de se lever comme un spectre et de jeter Tépouvante à Barbone ; mais, réflexion faite, il y avait dans cette détermination un péril réel à courir, sans résultat favorable. Mieux valait donc se taire et attendre, car puisqu'il s'agissait de rendre un service et de donner un avertissement salutaire, il ne fallait pas détruire ce plan par une précipitation étourdie.

Le Barbone se retira de son chantier; il se perdit dans le petit bois comme le chasseur qui a dressé son piège et se place à disfance pour attendre la réussite.

Paul Gréant alors se leva et rentra dans le belvéder, où régnait Tobscurité la plus profonde; il souleva une persienne à demi, du*c6té du pont, et se tint tout prêt à faire reculer, par un cri d'alarme, le capitaine Van-Ritter, ou tout autre que le hasard d'une mauvaise inspiration amènerait au kiosque de la villetta.

Quoique la maison de campagne fût assez éloignée , cependant on pouvait très-bien, à cause de la position et, du silence de la nuit, entendre les voix, les chants, la musique et tout le joyeux fracas d'une fête nuptiale. Paul Gréant s'étonnait donc, avec juste motif, de ne rien entendre à une heure déjà même assez avancée de la*nuit. Â chaque instant, ce silence de la villetta devenait plus mystérieux et contraire à tous les usages des noces, à toutes les habitudes opulentes et hospitalières du marquis di Negro. Paul Gréant raisonnait ainsi ; La cérémonie religieuse et 'û vile a été terminée avant la nuit; c'est incontestable. Le palais Santa-Scala, si longtemps abandonné ,'ne pouvait convenir à un bal de noces. Tout le mond<à devrait être rendu à la villetta, au moins depuis le coucher du soleil, et pas un^ voix, pas un cri ne s'y fait eatendre ! C'est à confondre l'imagination t

88 hk JUIVE AU VATICAN.

Tout à coup des fanfares d'orchestre éclatèrent comme sous les pieds de Paul Gréant, et réveillèrent les échos de la montagne. Un air connu, un air de Zampa, modulé en quadrille, s'éleva dans les airs comme une gerbe de notes fulminantes, et fut salué par des applaudissements lointains. Le jeune homme souleva la persienne du côté de la mer et vit, comme s'il Teût touchée du doigt, la frégate illuminée et changeant son pont en salon de bal. Autour d'elle, les canots se croisaient sur une mer étincelante, en apportant à son échelle des groupes de femmes, dont les robes blanches se détachaient sur le flanc noir du vaisseau. Du haut du belvéder, on distinguait très-bien les riches tentures suspendues aux antennes, les pavillons de fantaisie agités autour du bal comme des .éventails, les quadrilles emportés au souffle des instruments de cuivre, les immenses bouquets génois placés aux gueules des canons, les tapis d'Orient jetés comme des voiles sur les affûts des batteries, les matelots perchés à la pointe des vergues, et laissant tomber sur la mer et sur les femmes une pluie continuelle de fleurs. C'était une idée de Van-Ritter, et que lui seul pouvait avoir. ^.

— Mon cher di Negro, avait-il 4it au maître de la villetta, je veux ménager une surprise à ma femme et aux belles Génoises qui assisteront à mes noces; ainsi, ne faites point de préparatifs chez .vous. Je donnerai mon bal de noces à bord de la Bérénice; c'est plus convenable. Un marin doit accomplir son mariage sur la mer. Si je me mariais tout à fait sur terre, je craindrais d'avoir des fils colonels de régiments. Il faut songer à l'avenir de ma famille : les poissons naissent dans l'eau. Ain'ii, tout sera prêt ce 50ir : j'ai quatre cents serviteurs à boni, eigkt A«ndred$ànds, comme disent les marins anglais; avec ces aides, on va vite en besogne. N'en parlons à personne, et, après la cérémonie de l'église, nous révélerons le secret

LA. JUITE AU TATIGAN. 89

de mon bal nautique^ et les canots nous attendront au port.

Talormi avait connn ce secret en même temps que les autres^ et il s'était exécuté delà meilleure grâce du monde : aucune ride de désappointement n'avait contracté les li« gnes de son visage. Bien plus^ Thabile diplomate s'était récrié d'admiration devant Tidée nautique de Van-Riter. Bravo I capitaine^ lui avait-il dit en lui serrant la nudn^ ee bal sera votre plus belle campagne de mer; Tombre de Doria en sera jalouse dans son palais.

A voir laîoie, la grâce ^ Télégance^ l'empressement de Taionni^ on l'eût pris pour le béros de cette fête nuptiale; on aurait cru que Talormi épousait Memma. Sa personne se multipliait à bord de la frégate : c'était lui qui recevait les femmes^ qui corrigeait les vices des tentures, qui veillait à la distribution impartiale des sorbets, qui dictait les airs des quadrilles i la banda du théâtre Carlo-Felice, qui donnait les rosaces de fleurs aux belles danseuses, et qui, à chacun de ses pas, à chacune de ses phrases, cousait toujours une pointe de sonnet ^galant à l'adresse de Memma, la triomphante Néréid^, la rivale d'Amphitrite, la sœur de Théfts, la Cléopâtre de la trirème d'Actium; puis il ne manquait jamais, en passant devant Ritter, de lui dire l^" fameux vers de Pétrarque :

B«neUetto lia qnaito giorno I

Et le candide Hollandais, ivre de bonheur, cherchait des mots pour répondre, et ne trouvait rien.

Memma dansait, parce qu'une femme danse toujours lorsqu'un orchestre furibond exécute des quadrilles : sa figure exprimait une satisfaction calme, ce qui était un mystère pour ses jeunes amies eli«es confidentes. L'absence même de son &ère Santa-Scala ne paraissait pas trop

90 LA JUIVE AU VATICANi

préoccuper la belle mariée. Il est yrai^ disaifrOû^ qu'un ecclésiastique, tout près d'entrer dans les ordres, ne serait pas conyenablement placé au milieu d'un bal si mondain.

Au reste, les réflexions, les conjectures, les mystères n'étaient pas à leur aise dans le fracas étourdissant d'une pareille nuit; la musique emportait tout, ne laissant dans les tètes que le délire, ne laissant dans les pieds que la fièrre inyincible du bal.

Le lendemain se réservait bien des explications.

Dans l'éloignement où il se trouvait, Paul ne pouvait pa3 saisir tous les détails intimes du bal dQ la frégate; mais ce qu'il voyait, ce qu'il entendait était suffisant pour amener un désespoir amoureux à son paroxysme : ses oreilles ne supportaient plus les éruptions de cette musique lointaine, cet intolérable cri de bonheur, cet hymne de sensualité nuptiale, annonçant à toute une ville l'orgueil d'un seul homme et la fête de son insolente volupté.

Paul Gréant sortit vivement du belvéder comme s'il n'eût eu aucun obstacle à rencontrer sur son chemin : à la vue du petit pont, il se souvint de Barbone, car les heures étaient si brûlantes que chaque minute amenait une émotion nouvelle et faisait oublier Tancienne, déjà vieille d'un moment. L'ombre des arbres voisins s'allongeait sur le pont et ne laissait apercevoir qu^une ligne confuse tracée entre les deux murs, à pic d'un précipice. Il était impossible de découvrir le point exact où Barbone avait découpé son guet-apens. Hasarder un seul pas sur ce pont, c'était hasarder la vie, et quoique à cette heure de désespoir la mort eût été regardée comme un bienfait par Paul Gréant, une excitation de vengeance et de curiosité infernale le pofussait malgré lui vers cette fête odieuse, et lut interdisait un suicide absurde de complaisance/ parce qu'il aurait mis trop à l'aise Memraa et Rilter, tout prêts à se réjouir de sa mort. Ce n'était donc pas un cadavre retiré

du fond d'un précipice qu'il fallait leur apporter comme présent de noces; c'était un spectr^jde minuit, pâle et formidable, qui devait s'élancer du golfe sur le vaisseau de la lète, et prodiguer de telles insultes, de telles épouvantes, que tout ce monda en délire, cet appareil de volupté nuptiale, ce bal triomphant s'écrouleraient dans la peur et la désolation. -

Du côté de la villetta, les aboiements joyeux d'un chien se firent entendre, et ils se mêlaient à la voix d'une jeune fille. Paul se dégagea un instant du poids de ses émotions pour prêter une oreille attentive au bruit qui se rapprochait à chaque minute : il aperçut bientôt dans le taillis sombre une robe blanche qui s'agitait au pas de course, vers la direction du belvéder.

C'était Debora et Mitry. Le chien bondissait devant la jeune fille, et semblait lui ouvrir le chemin et sonder les périls de la solitude, dans l'obscurité de la nuit. Ce fut seulement alors que Paul se souvint de la réponse qu'il attendait de madame Yan-Ritter et de sa messagère Debora.

Toutes les émotions de Gréant disparurent devant celleci qu'une horrible fatalité venait de faire naître. La jeune fille courait en aveugle vers le pont qui allait l'engloutir i son passage, sous un piège infernal qui n'était pas dressé pour elle. A cette vue, Paul poussa un cri d'eff'roi, suivi d'une parole stridente, qui ordonnait à Debora de s'arrêter. Mais le vent qui soufilait dans les arbres et les aboiements de Mitry couvraient la voix de Paul. La jeune fille avançait toujours avec une joie folâtre et des éclats de rire provoqués par les gentillesses du chien. Gréaat n'hésita plus, il sauta du seuil du belvédère à la tète du pont, bien décidé à tout braver pour sauver deux victimes , car en ce moment Mitry excitait presque autant d'intérêt que sa jeune maltresse.

Paul fit quelques pas 9ur le pont, sentit craquer le bois

SOUS ses pieds, et vit au^essous de lui un aMme noir comme le soupirail de/Tenfer. Au même instant Mitry, excité parDebora, s'élança le premier, et le poids du molosse fil tourner la planche de Barbone avec un craquement sinistre el ouvrit un gouflPre au nfilieu du pont. Le chien poussa un rugissement sourd, comme un lion pris au piège, et Debora s'arrêta, le pied droit tendu, sans oser Fappuyer sur la tête du pont, assistant immobile à une scène inouïe, qui ressemblait à la vision d'an mauvais sommeil.

Mitry avait disparu avec la planche écroulée; mai» par un de ces efforts tentés dans les moments suprêmes par les hommes ou les animaux, il darda sa gueule sur la ligne intacte de bois, y enfonça ses dents léonines et agita convulsivemtint ses griffes antérieures pour les faire remonter à la hauteur du pont. Gréant accourut alors au secours du chien, malgré les oscillations effrayantes d'un tronçon de planche mal assujettie, pendant que Debora, les mains étendues et debout, priait avec ferveur, n'osant regarder que le ciel- Paul saisit Mitry par son cou large et velu; le soulevant du côté du belvéder, il favorisa son élan, et le vit tomber sav un terrain solide et sûr. La reconnaissance de l'animal éclata en accents presque humains; il étreignit son libérateur, comme nous embrassons un ami après un grand service rendu, et s'étant acquitté de ce devoir, il reprit brusquement sa position de quadrupède, à la voix chérie de Debora; se servant alors du tronçon de la planche comme d'un tremplin, il fit un bond de panthère, décrivit une courbe prodigieuse et tomba aux pieds de sa jeime maîtresse, qui remerciait Di : u. #

Après cette scène brûlante, Paul et Deboit* s'entretinrent un instant, à grande distance ; la jejane fille avait cru devoir quitter le bal et se faire accompagner de Mitry,

tA imVB ÀÙ YATÎGilt. 03;

pôôJr venir annoncer à Paul que la fête ne devait pas avoir lien à la viiletta, mais à bord du vaisseau hollandais* Memma ne refusait point de répondre ; elle exigeait seu* lement de Gréant le calme et la résignation nécessaires pour recevoir une lettr^écrite avec le sentiment rigide dti devoir.

Paul écouta le message^ et dissimulant^ par convenance^ son irritation et son incrédulité, il dit à Debora :

— Cest bien, ma chère enfaut; je vous remercie de vos bontés. Au nom du cià, ne parlez jamais à personne des choses de cette nuit. Ne compromettons pas Memma. Oubliez la terreur que cette course vous a donnée. Retomnez à la noce : je trouverai bien le moyen de sortir d'ici et de vous rejoindre.

Debora et Mitry s'éloignèrent à pas lents, comme s'ils se fassent entretenus de l'horrible piège auquel ils vemieat d'échapper.

Il 7 a des heures où un désespoir d'amour est si violent, qu'il ordonne de soigner sa vie ou de choisir son genre de mort. Paul Gréant ne sentit jamais mieux le besoin de se cramponner à l'existence pour se déchaîner comme un fléau vivant contre l'intolérable bonheur de deux êtres odieux : il chercha longtemps, à tâtons, avec la prudence de la peur, une issue, un sentier, une échelle d'arbustes saillants, pour descendre du nid d'aigle où sa rage était emprisonnée. Rien ne s'offrit à ses pieds ou à ses mains. Le roc du belvéder se hérissait de toutes parts comme un cône volcanique; c'était une île entourée d'air : le petit pont la liait au continent, et ce trait d'union artificiel n'attendait qu'un pied hasardeux pour briser la tète dans l'abime.

Les mauvais rêves peuvent seuls donner une idée d'une pareille situation. Aussi Paul Gréant sarreta quelques mimtfea, prit sc»a front à deux mains et le secoua pour se ré*

94 i*A itritE AU vÀTiCÀic*

yeiller. La réalité hideuse était toujours là, daûâ sacrifie désolante : toujours le fracas du bal, Fillumination du navire, les cantilèues des matelots, la furie des cuivres exé- . cutant les quadrilles de Fra DiavolOy de Moïse, de Sémi" ramis, du Domino Noir, du Comte Qry, c'est-à-dire toutes les mélodies ravissantes qui sont les paroles sensuelles de Textase et de l'amour. Non, ce n'était point un rêve, et pourtant rien dans la vie du réveil ne ressemble à ces angoisses nocturnes, à la dernière surtout, à celle-ci : Panl Gréant n'avait pas tout vu; il découvrit, aux lueurs splendides d'une constellation, des échelons verts et vigoureux formés par des saxifrages au flanc méridional du belvéder. C'était un chemin à pic ouvert sur un gouffre d'une profondeur invisible. Paul essaya la résistance des premiers arbustes, et,Mes trouvant solides sous sa main, il lança au ciel un regard tendre comme la prière, et, saisissant par la racine les premières touffes des saxifrages, il franchit le premier degré de cet escalier végétal, en cherchant à tft-; tons, avec la pointe de ses pieds, les crevasses.du roc pour 7 trouver un point d'appui fort douteux. Le premier pas hasardé sur le chemin d'un abime perpendiculaire interdit tout espoir de retour : il faut poursuivre ou tomber. Paul Gréant regarda sur sa tète, et vit la base du belvéder déjà séparée de lui par trois degrés d'arbustes saillants qu'il avait franchis; il regarda sous ses pieds, et découvrit avec effroi l'arête vive d'un rocher nu, dépouillé de verdure et trop solide pour être crevassé. Le gouffre béant et sombre se révélait ensuite avec toutes ses horreurs. Ici la terrible réalité redevient le rêve fiévreux. Notre jeune artiste, dominé par l'impérieux besoin de vivre, ^'incrusta violemment contre le roc, et sentit craquer sous'^ses doigts les racines des saxifrages, pendant que ses pieds,, mal assujettis dans une crevasse, faisaient pleuvoir des pierres, dont le son expirait longtemps après au fond du gouffre.

Saisissant au vol, rapide comme la pensée, un moment où les pierres de la crevasse cessèrent de pleuvoir, il abandonna l'arbuste presque déraciné, et crispa ses ongles comme des griffes autour d'une racine de pin, ce qui lui permit de hasarder un mouvement ascensionnel, et de chercher avec son pied un point d'appui beaucoup plus sûr. Inondé de sueur, brûlant de fièvre, brisé ie fatigue, Paul s'arrêta pour respirer, comme fait un voyageur qui a trouvé un gîte. L'orchestre du bal arrivait toujours à son oreille, comme la plus mélodieuse et la plus poignante des ironies : triste image de ce monde, où les angoisses de la douleur sont toujours mêlées aux extases lointaines du plaisir! Un suprême effort et ([uelques élans hardis et vigoureux, soutenus par de favorables accidents d'appui, mirent bientôt les mains du jeune Gréant au niveau du balcon du belvéder; alors un vertige voila ses yeux, un timbre éclatant résonna dans sa tête, un frisson nerveux engourdit ses pieds; mais ses doigts et ses bras se raidirent dans cette minute d'agonie et s'enlacèrent à la grille du balcon, au moment où des lambeaux de terre végétale s'écroulaient en poussière sous lui; un dernier souffle de respiration gonfla les veines de son cou, enleva le corps à la hauteur de la persienne, et, le faisant rebondir pardessus la rampe, le lança comme une masse inanimée sur le pavé de marbre du belvéder...

Lorsque Paul Gréant reprit connaissance, les étoiles brillaient encore; il se leva pour respirer l'air vivifiant de la mer et de la montagne, et ne put s'empêcher de donner un regard au vaisseau de la fête : ce qu'il vit alors recelait une tristesse affreuse; tout était fini... L'ombre noire de la frégate se détachait sur la mer, avec ses trois mâts couverts de voiles. Par un des sabords de la poupe, on apercevait une lumière, celle qui, probablement, éclairait la chambre de Van-Ritter I . • .

96 LÀ lUlVï AU VATICAN.

Paul Gréant donna un sourire triste à œtte lumière^ et agitant sa main surrabîme, il se dit :— Et c'est pour voir cela que j'ai lutté contre la mort avec tant d'énergie! Que mon repos serait doux à présent au fond de ce gouffre I Mon Dieu! pardonnez-moi ce que je dis !

Il s'assit à côté de la fenêtre^ et avec cet acharnement infernal qui nous pousse toujours à regarder les choses désolantes, il tint ses yeux fixés sur la lumière de la chambre de Van-Ritter.

L'aube le trouva dans la même attitude. Il avait épuisé tout le trésor de douleurs qui est donné à l'homme par l'amour.

Une émotion inattendue lui manquait encore^ et cellelà le rendit muet et immobile... Le vent de l'aurore gonfla les voiles de la frégate, et Paul Gréant la vit tourner sur sa quille, sortir de la rade et gagner la haute mer avec la grâce et l'agilité de l'oiseau.

Memma était donc perdue pour toujours I

Van-Ritter n'avait pas tout dit.

Une de ces dépêches, qui sont toujours suspendues sur la tête des marins C4)mme des épées de Damoclès, portrit cet ordre :

« Vous appareillerez le i \ avant le lever du soleil, et i la hauteur de la Sicile vous ouvrirez le pli n* 17, qui vous donnera de nouvelles instructions. >

Or^ le i 1 était le lendemain du mariage. \

tA Juin AU YATtCA!?, 9t

Pour ne pas troubler la fête et le bal, Van-Rittep n'avait . parié qne vaguement de son prochain départ, sans assigna un jour. Santa-Scala d'ailleurs, qui appartenait au métier, n'était pas homme à s'étonner de ces choses ; il savait trèsbien à quels mécomptes il exposait sa soeur, en lui donnant pour époux un officier de marine. De son côté Van- Ritter, qui avait la passion de son art avant toute autre, ne fut contrarié qu'à demi par Tordre de son amirauté* Cependant il lui paraissait difficile de faire entendre raison à sa jeune femme sur une séparation si prompte, espèce de divorce au pied de Tautel. Excusons la noble candeur d'un marin très-novice en amour. '

Le bal était arrivé à son plus haut degré d'animation; les quadrilles se succédaient presque sans intermède^ grâce à la vigilante activité de Talormi, qui voulait endudner jusqu'au jour la jeune épouse sur le pont du navire, et l'enlever ainsi à Van-Ritter par des engagements de contredanses multipliés à l'infini. L'art du prestidigitateur n'avait jamais été si loin. A peine les dernières notes d'un quadrille expiraient-elles dans les révérences d'un chassé-huit final, que Talormi donnait un signal impérieux au chef d'orchestre, et Van-Ritter, accourant pour parler à sa femme, la retrouvait déjà engagée dans une main-droite et main-gauche au prélude d'un quadrille nouveau. Alors Talormi prenait le bras de Van-Ritter, et lui prouvait que la maîtresse d'un bal doit se dévouer à l'honneur de la fête qu'elle inaugure et doit danser sans interruption, afin de donner l'exemple aux autres femmes; ainsi, par ce dévouement infatigable, la froideur, l'ennui, les propos railleurs s'exilaient d'un bal de noces^ et la gloire d'une pareille nuit d'allégresse rejaillissait sur une ville, sur un. pavillon.

Van-Ritter donnait à ces paroles des sourires d'approbation naïve et cherchait du regard son adorable femme

TOVB ij 9

dans le tourbillon de fleurs, de cheveux, de pierreries, d'épaules blanches, de frais visages que Toura^an de Torchestre emportait sur le pont du vaisseau.

A rapproche des heures matinales, Van-Ritter comprit qu'un nouveau retard devenait impossible; il se plaça donc sur la lisière d'un quadrille, et, repoussant la main de Talormi, qui arrivait avec une nouvelle théorie, il dit à Toreille de sa femme :

— J'ai deux mots de la plus haute importance à vous dire, ma chère Memma.

Talormi chercha dans sa tète un tour indispensable i cette cruelle situation.

n courut à l'orchestre, et prenant Tair et le ton d'un maître de gala, il dit au chef :

— Tout de suite après la contredanse, et sans aucune interruption, à la demande de ces dames, déchaînez le galop de Gustave et jouez à mort. Vous attendrez mes ordres pour finir.

Le chef de la banda inclina son archet vers Talomi et fit un sourire narquoisement italien, que le diplomate reçut avec une majestueuse gravité.

Le quadrille expirant, Yan-Ritter ofQrit son bras à sa femme; mais la note stridente du galop éclata, et le dan* seur de la mariée l'enleva comme un autre Paris, avec cette audace que le bal autorise, et qui soumet une danseuse aux lois absolues de son cavalier, tant que l'orchestre n'a pas dit son dernier mot.

Évaluer combien de temps la faiblesse des femmes peut lutter contre la furie d'un galop, serait chose impossible. Van-Ritter s'assit sur l'afifùt d'un canon , et toutes les fois que le tourbillon lui ramenait sa femme, il lui faisait un rigne expressif que Talormi ne perdait pas. Eufin le devoir en marin l'emportant sur la complaisance de l'époux, le capitaine se leva et arrêtant sa femme au vol^ en pré-^

LA nUTE ATT VATICAN. 99

sentant d^ionorablee excuses au jeune danseur destitué.

Talormi n'avait plus qu'une seule et faible ressource; il courut à Téchelle de la chambre du capitaine^ et couvrant les six premiers degrés de son corps, il feignit d'être plongé danrun profond sommeil^ à Técart du tumulte dabal.

Cet expédient ne manquait pas d'adresse. Il était diffldle de supposer que Yan-Ritter, pudique comme un marin de Vige d'or, oserait le réveiller effrontément pour tenter unedescente trop significative dans une pareille nuit.

Menuna, subitement arrêtée au vol par son mari, fit un geste pour demander son éventail, car ses lèvres bale^ tantes n'auraient su trouver une parole. En ce moment, elle était belle à ravir; sa chevelure, dévastée par la joyeuse tempête du bal, ruisselait sur ses épaules d'ivoire humide; sa couronne nuptiale avait disparu, et en regai^ dant le bouquet de son sein, ou aurait cru voir les fleurs du printemps effeuillées sur la neige de l'hiver.

Pour la première fois de sa vie, Van-Ritter allait lancer une malédiction contre le métier de marin ; mais la parole lui manqua p9ur accomplir ce sacrilège : il présenta humblement le bras à sa femme, qui s'épouvanta de la direction que prenait son mari, et témoigna le désir de ne pas s'éloigner du bal, par convenance. Alors Van-Ritter chercha les tours les plus ingénieux et les formes lés mieux préparées pour expliquer à Memma les fatalités générales attachées à la noble profession du marin. Après ce préambule, il arriva tout de suite à la fatalité particu- Uère du moment, et montra la dépèche inexorable, timbrée du sceau de l'amirauté.

Memma était toujours sous l'obsession haletante du bal, oupeut^tre elle lui donnait un supplément artificiel et bien imité; de sorte qu'il fut impossible de savoir au juste ce qu'une pareille nouvelle lui causait de surprise^

100 LA jnvs AU vA^rîCA!r.

d'indifférence', de joie ou de douleur. Toutefois"; Vati- Hitter accepta l'interprétation la plus favorable à soa amour-propre de mari d'un jour , et après la nouvelle il ajouta des paroles consolantes et la promesse d'un retour assez prochain. Memma s'efforçait toujours de reprendre haleine, et prononçait à chaque coup d'éventail des monosyllabes toujours éteints dans un pénible travail de respiration.

Les femmes sont merveilleuses d'à-propos dans ces moments de crise , et les hommes restent toujours alors devant elles avec un air interrogateur, comme des adeptes devant des sphynx.

Van-Ritter ajouta bien des choses encore, que Memma fit tourbillonner dans les lames de son éventail , et prenant son organe le plus doux, il serra le bras de sa femme contre le sien, et fit un pas dans la direction si redoutée. .. Memma ne comprit rien, ou du moins elle n'eut pas Fair de comprendre, ce qui revient au même; sa figure prit un touchant caractère de résignation, et désignant de la main le bal qui menaç<iit de finir, elle dit :

— Après une pareille nouvelle, ït n'y à plus de fête possible. Dites au marquis di Negro de me conduire au palais Santa-Scala : c'est là que j'attendrai votre retour, cloîtrée comme dans un couvent.

La jeune mariée avait encore beaucoup de dettes d'engagements à payer au bal , et les jeunes et avides créanciers accoururent en foule pour présenter leurs lettres de change à Memma, qui consulta du regard son mari.

— Allons, dit Van-Ritter ^n regardant les étoiles, une heure de plus ou de moins ne compromettra personne; payez vos dettes, madame Van-Ritter.

C'était Talormi qui, abandonnant son faux sommeil,

avait organisé cette insurrection de danseurs contre la

, ïeine ia baU -

LA JUIVE AU VATICAN. i.Ol

La nouvelle du départ de Van-Ritter se répandit bientôt à bord de la frégate, et, chose étrange, elle causa, parmi les hommes surtoutj, une «atisfaction. Talormi seul fut admirable de d^ité; il donna à son visage une tristesse affectueuse,, et, serrant les mains de Van-Ritter, il dit : ,

—Capitaine, voilà une obéissance militaire qui vous honore, mais qui nous plonge tous dans raffliction. Vou* êtes un de ces hommes qutse font connaître tout de suite, et qu'on est fier d'avoir pour amis.

Deux fausses larmes tombèrent sur ces paroles, et Van- Ritter répondit à peine quelques mots, à cause de son attendrissement.

Talormi s'étant acquitté de oc pieux devoir, reprit sa place devant l'orchestre et mit adroitement une bourse dans la main du chef, sans dire une seule parole. Le dou . généreux fut compris, car les cuivres se déchaînèrent avec une violence qui n'annonçait pas la fin d'un bal. "

Au c^uoher des dernières étoiles, Van-Ritter, ému aux larmes, fit cesser le bal, et adressa quelques mots d'adieux i ses amis de cette nuit. Après quoi il embrassa tendre* ment sa femme et la confia aux bons soins éprouvés du marquis di Negro. La société du bal se détachait par lambeaux du pont de la frégate et descendait l'échelle suspeur due sur les canots hérissés de rames^ Déjà Van-Ritter commandait les manoeuvres du départ et les matelots escaladaient-les vergues. Un dernier et touchant adieu se fît entendre. Talormi, essuyant avec adresse d«s. larmes absentés, offrit une main respectueuse à Memma lorsqu'elle mit le pied sur le premier échelon, et l'accompagna comme nn ange gardien jusque sur la banquette du canot amiral.

Santa-Scala avait été prévenu par un message de Van- Ritter; il attendait sa sœur eti se livrant à la méditation dans les beayx jardins de son palais. Le marquis di Negro, Talormi et plusieurs domestiques firent escorte A

102 tk JUIVTS AU VATICAN.

madame Yan-Ritter jusqu'au palais de son frère^ qui la reçut avec une grande joie^ comme s'il eût craint de ne plus la revoir.

Talormi prit congé du marquis di Negro en lui serrant cordialement la main.

— Voilà une scène de séparation qdl nous a bien émus, vous et moi^ lui dit-il ; madame Van-Ritter a été admirable de résignation^ son mari a été sublime. De tels actes d'héroïsme domestique sont plus touchants que des exploits du champ de bataille^ n'est-ce pas^ cher marquis î

— Vous appréciez la chose comme moi^ dit le marquis di Negro ; et je vous félicite , comte Talormi , de la noble conduite que vous avez tenue hier et cette nuit.

~ De quelle conduite me félicitez-vous? demanda Ta?lormi d'un ton et d'un air pleins de naïveté primitive.

— C'est pourtant jEacile à comprendre^ répliqua di Negro en riant.

— Ah !... je vous comprends^ cher marquis.;. Vous me félicitez là d'une chose toute simple. Parole d'honneur, j'ai eu un caprice de jeune homme... Il y a déjà bien longtemps... C'est déjà de l'histoire ancienne. Mademoiselle Memma, je le reconnais, méritait mieux qu'un caprice, et malheureusement je n'ai point de passion à offrir à une femme... L'étude de la diplomatie et des hautes questions morales refroidit le cœur. Est-ce un mal ? Je l'ignore. Il faut subir les exigeances de son organisation... Adieu ^ marquis di Negro.

— Adieu, cher comte Talormi.

Quand Talormi fut seul, il chercha de tous côtés autour de lui, et bientôt il vit s'approcher un homme qui s'était tenu blotti dans l'ombre du porche de l'Annonciade.

— Eh bien ! le coup est manqué, dit Talormi ; mais n'importe! le loup de mer est parti et la^femme reste seule : nous avons économisé une mort d'homme.

'.A JCTVE AU T-AÏICAN, 403

— Et maîatenaat, dit Barbone, que va devenir mon travail là-haut ? <

— Ah ! c'est juste, Barbone ; tu ne veux pas perdre ton travail, c'est naturel... Cependant il ne faut pas commettre de catastrophes inutiles... Écoute, il ne faut laisser aucune trace de ton œuvre... Dans une heure tout le monde sera endormi à la villetta; tu suivras cependant ton chemin détourné habituel, et tu démoliras complètement le pont du belvéder... Cet autre travail sera mis sur le compte des ravageurs nocturnes. Il y a un cas terrible à prévoir... Memma en se levant peut avoir Tidée de rendre une visite au marquis di Negro, et ensuite de faire une promenade au belvéder pour voir de loin le chemin qu'a pris son mari... les femmes ont de ces caprices. Diable ! jç ne veux pas que Memma tombe dans ce piège à loups. Je lui en réserve de moins [dangereux. Ainsi, mon Barbone, mets-toi en rente et suis mes ordres exactement. J'ai besoin de sommeil, moi, et je vais dormir. Ton expédition faite, je t'attends chez moi.

Barbone s'inclina deyaut le maître, et, toujours docile exécuteur des ordres reçus , il s'achemina vers les hauts lieux de la ville.

Nous reprenons Paul Gréant à la minute précise où nous l'avons laissé au belvéder. Notre jeune artiste a vu s'évanouir son dernier espoir dans les brumes matinales de Phorizon maritime. Le jour resplendit sur le sommet des montagnes et au fond des gouffres. Il faut prendre une énergique résolution , et ne pas laisser soupçonner aux gens de la villetta di Negro les secrets de cette horrible nuit. ^ M'

Paul examina le pont à la clarté du jour, et se rendit bien compte, cette fois, des dangers du passage. 11 vit parfaitement l'intervalle périlleux qu'un bond hardi pouvait franchir avec bonheur, si la faiblesse des pieds ne

104 LA JtrvE An Vatican:

trahissait point le courage de l'âge. 11 s'apprêtait donc à sortir du belvéder pour teuter ce coup décisif, lorsqu'il vit paraître, dans les derniers arbres du petit bois, un homme dont les allures prudentes semblaient copiées sur celles de la bête fauve , chassée vers sa tanière par le premier rayon du soleil.

C'était Barbone ; Vinsomnie n'avait pas altéré la fraîcheur de son teint séraphiq[ue et l'éclat velouté de ses yeux.

Il regarda le pont et sonda du regard le gouffre ; puis il tira de ses poches un petit arsenal d'outils , s'assit à la tête du pout et se mit en devoir de couper les attaches de fer qui le retenaient.

Paul, voilé parla persienne, suivit quelques temps des yeux ce nouveau travail , pour se rendre bien compte de l'intention du bandit. Il devint tout de suite évident que Barbone et Talormi l'avaient découvert dans ce lieu d'asile, et que, le supposant endormi, on venait couper le pont pour lui interdire toute retraite.

L'heure était trop brûlante pour approfondir le plus ou le moins de vérité cachée au fond de cette conjecture. Ce qui en ressortait avec évidence suflBsait pour faire prendre « une soudaine et courageuse détermination.

Gréant s'élança brusquement du belvéder, et, se servant de la première partie du pont comme d'un tremplin, il fîranchit le milieu , et tomba sur Barbone comme un tonnerre à visage humain.

Le bandit était un de ces hommes que rien n'étonne, et qui , s'attendant à tout rencontrer dans l'exercice de leurs fonctions, sont prêts à tout combattre : il se leva et saisit Gréant avec tant d'adresse , qu'il le fit chanceler sur le bord du gouffre. Une lutte formidable s'engagea entre ces deux jeunes hommes vigoureux , mais placés dans un terrain hérissé de périls, où vainqueur et vaincu pou vaient rouler dans la même tombe. Le frêle pont .craquait

lA JUIVE AU VATICAN. iO

SOUS la pression énergique des deint lutteurs, et lorsqu'un mouvement des deux corps enlacés les entraînait sur le talus, leurs pieds glissaient dans la verdure encore humide, et les têtes se penchaient en arrière dans Tabîme. Ce fat par un de ces hasards déterminés par les accidents du terrain que Paul obtint un avantage décisif. Barbone glissa, et se retint de la main gauche sur la crête du précipice; mais de la droite il frappa son adversaire d'un coup de lime d'acier. Paul ne sentit pas la blessure ; il s'était vivement dégagé du bandit, et,4raversant le petit bois en quatre bonds, et les jardins et les treilles de la yilletta, il ne s'arrêta que sur la terrasse, où les forces lui manquant tout à coup, il tomba en poussant un <;ii de secours.

Quant il revint à lui, il se trouva couché sur un lit de repos, dans une galerie de la villetta ; deux domestiques, le marquis di Negro et un médecin étaient debout à son chevet; le médecin se pencha vers lui d'un air souriant, et lui dit :

— Ne vous effrayez pas, mon jeune ami ; votre blessure n'est pas grave, et Tair de la villetta vous sera le meilleur des curatifs.

— Je suis donc blessé ? demanda Paul d'une voix assez ferme.

Tous les visages exprimèrent l'étonnement.

— Il y a un peu de délire, dit le docteur au marquis di Negro ; et, se retournant vers Paul, il ajouta : Une légère Messure à l'aine, une petite saignée au fleuret... Ah ! monsieur Paul Gréant, vous êtes Français ; vous avez les bonnes traditions de la chevalerie; vous défendez les dames en champ-clos.

Paul regarda le médecin d'un air ébahi, qui fut encore rais sur le compte du délire.

— Nous ne nous soipmes pas trompés, dit le marquis di

106 LA JmVB AU VATICAN.

NegTO à Toix basse au. docteur ; le mariage d'hier a fait beaucoup de bruit eu ville. Ou est très-médisaut à Gènes, dans la noblesse, comme partout, d'ailleurs... Notre jeune hommyB aura entendu quelques propos lestes tenus sur madame Yan^Ritter, et il y a eu un coup d'épée ce matin,

— C'est évident, dit le docteur.

— Mon cher monsieur Gréant, dit le marquis di Negro avec une bonté paternelle,, ne vous inquiétez de rien; nous ne voulons pas savoir vos secrets ) ils sont trop respectables. Vous ètis ici comme chez vous. Les soins ne vous manqueront pas. Le docteur passera quinze jours à la campagne, en ami; nous ferons de la musique, et de la bonne, celle que vous aimez, et vous serez sur pied au bout de deux semaines, n'est-ce pas, docteur ?

— Je ne veux pas vous démentir, di Negro, répliqua le médecin en tàtant le pouls du malade; mais il fsiut laisser notre beau jeune homme en repos. Le sommeil est un admirable guérisseur : il emporte la fièvre et la souffrance. Ce soir nous aurons déjà du mieux.

Le médecin tira les rideaux, ménagea une nuit artificielle dans la galerie et fit signe qu'il fallait se retirer et laisser le malade seul

Quelques instants après, Paul Gréant s'endormit de ce sommeil afireux qui, pendant quelques minutes encore, doit être le sommeil du supplicié sur la planche de Téchafaud.

U JtîIVÉ AD tATIOAM. lOl

lie IloB en maraude.

la chambre à coucher de Talormi était meublfe avec un goût sévère, et nul appareil de friv*ité juvénile ne ft'y laissait voir. Doué d'une santé nerveuse et immuable, le jeune diplomate se faisait passer pour malade deux ou trois fois par quinzaine, afin d'avoir un prétexte de recevoir des visites d'amis et de médecins qui trouvaient ainsi tout le temps nécessaire à une inspection générale des meubles, des liyres, des gravures et des tableaux qui étaient comme renseigne des mœurs graves dii maître de la maison.

Sur un pupitre d'acajou se pavanait l'interminable manuscrit blanc d'un ouvrage dont le titre seul existait, en lettres calligraphiques, ornées d'accolades et d'arabesques:

DE l'influence DES ANTIUUES MOEÏÏRS LIGURIENNES STTE LES AUTRES ÉTATS DE l'iTALIS.

Dédié à S. M. Charles-Albert. k-5^

A côté du pupitre, se déroulait la carte Théodosieùne, hérissée d'épingles de toutes couleurs.

Les livres éternellement épars sur les divers meubles se nomment : Œuvres politiques de Machiavel. — Utopie de Thomas Morus. — Say, — Malthus. — * Owen. — Traité des hiéroglyphes de Warburton. — Minéralogie de Saa* vers, — Mémoire sur le défrichement de la Nouvelle-Hol* lande. — Roma subterranea.

. Iln'y avait que deux tableaux: l'un représentait l'inlnimation Clandestine des cendres de Phocion, rhomme de bien; 1 autre, là continence de Scipion l'Africain.

On remarquait encore deux belles gravures : Hippoci'atrefusant les dons d'Artaxercès , et Aristide exilé pour crime de vertu.

Un beau portrait de Newton, à Teau-forte, achevait de donner à cette chambre une pieuse atmosphère de recueillement.

Trois coups légers, et portant trois syllabes avec oin, résonnèrent sur Ta porte, et le mot : Entre! répondit.

— Eh bien! Barbone, ton travail est-il fini? demanda Talormi en relevant son torse et s'appupnt du coude gaue che sur son chevet.

— Oiîi, Excellence, répondit Barbone avec un calme naturel.

— Au moins es-tu bien sûr que personne ne t'a vu ?

— Oh ! personne.

— Regarde-moi bien en face, Barbone...

— Me voilà, Monseigneur.

-— Tu as de Témotion !

— Ah ! Excellence, voilà vingt-quatre heures que je suis sur pied pour votre service. Un homme n'est pas de fer.

— Tu dois être de fer, toi.

— J'essayerai, Monseigneur.

— Tu n'as pas ta figure de tous les jours î

— C'est possible, puisqu'il faut parler franchement à Votre Excellence...

— Parle vite.

— J'ai reçu ce matin de mauvaises nouvelles de mon père, qui est dans la citadelle de Civita-Vecchia...

— Un fameux bandit ton père Gasperone !

— Ce n'est pas sa faute; on n'a pas voulu le recevoir dans les carabiniers du saint*père.

U Smn A0 TATTCAir. 10§

-^ Je ^npTends ; alors il s'est fait bandit!

— Eh, oui ! c'est natureL

— Après, voyons? Barbone.

— Après? je demanderai la pennission à Votre Excellence d'aller voir mon père, qui est à toute extrémité à Ci- \fita-Veeefaia.

— Barbone, tu as mœti toute ta Tie; as-tu perdu cette lial»^ude ce matin?

-^ Le mensonge est une arme comme une autre, et je m'en sers avec avantage dans Toocasion, c'est vrai, Monsei-. gneur ; mais je n'ai aucune espèce d'intérêt à mentir en ce sionaent... ^

— Eh ! qui sait?... J'ai l'œil et le nez subtilSs, mon petit Barbone, et je vois et je sens un mensonge dans ton pèlerinage filial à (âvita-Vecchia. •

— (Mil Monseigneur, s'il m'était permis de vous dire que vous vous trompez, dit Barbone avec un sourire et Qoe candeur séraphiques«

— Barbone, tu as eu quelque rixe la nuit dernière; tu as peut-être aussi oublié d'êt^ adroit; on t'aura surpris dans une équipée comprom^ettante : on f aura signalé à la police, et tu veux t'envoler vers les Apennins, comme fait Foiseau devant le chasseur.

Barbone regarda d^in œil doux Talormi et fit avec sa tête de légères ondulations négatives.

— Aki reste, poursuivit Talcwpmi, tout cela m'est bien égal. Je veux seulement te prouver qu'un élève ne peut pas tromper un maître. A présent, Ms ce que tu veux; reste ou pars.

— Je supplie Votre Excellence de croire...

^ — Assez, interrompit brusquement Tàlormi, je neveux pas entendre un mot de plus. Comme je t'ai toujours payé d'avance, je ne te dois rien. Tu peux donc partir surle-champ. Si tu as fait, cette nuit ou ce matin, une sottise

fOU I. *}

ou une maladresse^ je ne veui. pas (lue tu reecoimmces demain,

Talorrai montra la porte à Barbooe; ce geste fiit^son adieu.

. Le fils de GasperoEç s'inclina , essi^y a 4Bttx larmes qui existaient peut-être, et poussant un soupir, il oumt lentement la porte etrSQptit comme malgré lui.

Le naturaliste Saavers raconte des .observations assea GQir|jçus^ à lui transmises par un chasseur marocain» et que nous rapporterons ici, à notre tour, pour achever le pC|r^rait du comte Talori^j.

a J'ai suivi assez longtemps, dit le chasseur» les habitudes d'un superbe lion, qi;i ne^e 4outait pas d'être vu, et qui m'inspirait ainsi, à son insu, des mœui^s et des usages de la race féline. Ce lion a.vait choisi pour, fia retraite une^ caveri^ peu profonde, crei^B^ dans un roc, à dix ou douze l^ieds au-dessous dela^Jaine ; je le voyais très^iacilement,. et je pouvais le suivre des yeux^ dans son repos et ses exçur^ons, en me plaçaz^t si^ un pic fort élevé qui dominait cette solitude. H s'étendait avec la nonchalance du. sauvage au bord de sa caverne, et ne regardait rien, quoi- . ^e^sa.tête eût la fixité superbe ^^ l'observation. Évidemment ce lion méditait; il se trahit un plan de conduite;. ij[ çalciilait toutes les chances d'une maraude prpchaine; il étudiait les terrains connus qu'il devait parcourir, afin, dje supprimer.d'a;Vance toute indédsion et de marcher avec , c^tjte hardiesse résolue qui détermine le succès. . a Tçut à coup, et après une longue immobilité, la bête fauve secouait sa crinière, tendait ses jarrets d'acier velu, . chassait à coups de griffes la poussière et les mousses déracinées, et tombait sur la plaine avec l'allure viva de l'animal qui sait très-bien où il va. 11 trarersait une prairie naturelle en quelques bonds joyeux, s'arrêtait devant un arbre à l'écorce polie, pour aiguiser ses griffes anté-

LÀ Jtrrw Atr TÂTto^sr. 4!»4 r

Tîeures, plongeait son miiflie et sa langue dans une grandeflaque d'eau vive, en ayant W$n srân de ne pas mouiller; le reste de son corps, courait devant quelques cavernes Suspectes en poussant un mugissement de saliit ou de^ défi; et sans attendre la réponse, il allait ^se mettre à Taflfût dans un massif ëomtee et très-voisin de l'abreuvoir où les gazelles viennent se désaltérer au coucher du soleil. ;

a Le lendemain, le lion combinait de nouvelles étapesi de maraude dans son heure ne réflexion calme et de poseï' iinm(d>ile, et il s'élançait sur un autre chemin avec d'au-i très idées et sans jamais-donner le moindre signe d'hési-: tation. 9

Nous allons suivre talormi après le départ de Barbone pour justifier celte comparaison zook^que.

Le jeune et velu diplomate, resté lseul, ne quitta pas son lit et ne changea pas de pose : son bras droit, dont la fine manche était retroussée au-dessus du coude^ s'abaqdoat nait mollement sur la couverture soyeuse, et le gauche soutenait toujours le torse, en s'incrustsmt pa( un ang]# aiigu dans Fédrédôn du chevet; il ne manquait à la tète de Talormi qu'un casque pour le faireressembler au cheit d'œuvre de Michél-Ânge, il Pemieroie la rotonde tumur laire des Médicis.

Un mot impératif, comme Voilonsl du dieval de Job> monta au ciel de l'alcôve, et Talormi s'élança d'un bon4 SOT le tapis (te descente, formé par la peau d'un tigre qui, de son vivant, avait tant de fois fait les mêmes évolutions*

8ans l'aide d'aucun valet officieux et délateur, il se eomposa une toilette charmante, copiée sur le dernier numéro des Modes parisiennes; puis il aiguisa ses griffes et les recouvrit d'une paire de gants soigneusement boutonnés à la cheville du bras.

Placé entre deux miroirs lâncères, il se détailla complètement et se fit à lui-même un sourire enfantin qui

rayonna entre ses denz graires fayoris noirs, comme niftd éclaircie de soleil au carrefour d'une forêt

£t fredonnant josqu'à la porte de la rue Tair de Lucres zia Borgia; Profittiamo degli anni fiorenti, il se dirigea vers la bourse dei^Bianehi par Tétroite rue San-Luca.

Il se promena sous le vaste portique où se traitent les affaires commerciales et financières, et se yit aborder par les donneurs de nouvelles frivoles, les conseillers de mauvaises opérations elrles cosmopolites acteurs des cou* lisses du théâtre européen de la Bourse. H y a dans toutes les villes de commerce le même homme :.un charmant et joyeux chroniqueur qui sait tout, qui est admis à toutesi les confidences, et les rend sans indiscrétion; qui tra- Taille pour s'amuser et s'amuse toujours pour ne pas travailler; qui connaît lés étrangers avant de les avoir vus, et leur donne les serrements de main d'un vieil ami. Cet homme heureux se nomme à L(mdrefif Scbarpe; à Uverpool, Saint-Aubin; à Lyon, Cheneaux; à Bordeaux, Rodrigues; à Nantes, Audouy; au Havre, P. Grandia; à Toulon, Mouttet; à Paris, Gustave Guieu; à Trieste, Manoli; à Marseille, Guirard; à Gènes, Lorenzino. Sans cet homme multiple, aucune viUe de commerce ne serait habitable un seul jour. Il donne la vie à toute une populâ^ tion. Après sa mort, s(m successeur est nommé par un suffrage véritablement universel.

Lorenzino aborda Talormi avec deux mains fécondes en étreintes et un sourire provocateur; à la demande banale qui lui fut faite CAe si diee di nuovof il répondit par un feu roulant de nouvelles sur la cote des fonds anglais et français^ sur la politique, le thé&tre» les danseuses, les sermons, les avaries de mer, les hultrej^ de Naples, les déjeuners à San-Pietro d'Arena, te tableaux achetés par le consul d'Angleterre, Vopera séria de la saison, le t^ore sfogccto applaudi, les excellents paquebots de la comp^«

U niITB M yjOKAM. 113

gnie Baxin ; et après ccftte eneyolopédie^ il croisa le$ bras, seeoaa la tète arec une tristesse ircHiique^ et ajouta :

•^ Mais tout cela n'est rien, absolument rien, auprès é€ la grande histoire d'hier. •

Et Lorenzino s'arrêta pour attendre une question inévitable sur cette grande histoire si récente.

— Vojons? demanda Talormi en soudant avec dignité*

— Oh ! c'est superbe ! poursuivit Lorenzino. Un capi'^ faine hollandais arrive avec sa frégate pour une mission poIitik|ue; il devient amoureux delà plus belle de nos Génoises^ la Vénus de i838, une femme qui remuerait tous les morts dans un cimetière, si elle y passait; il la demande en mariage» on la lui donne, parce que vous savez qu'on donne tout aux étrangers; un homme du pays aurait soupiré vingt ans, et ne l'aurait pas eue^ On fait les noces hier; le bal se donne à bord de la frégate : le mari demandait pardon à Dieu de son bonheur ; tous nos jeunes gezss, à mesure que l'heure fatale approchait, rugissaient à l'unisson et en sourdine comme des tigres volés; c'était un incendie gànéral de volupté clantlestine, et personne n'était assuré contre le fléau... Voilà que tout à coup un ordre arrive» une dépèche télégraphique tombe du ciel comme-la foudre ou le feu Saint- £]xne sur le grand màt de la frégate; on aurait dit que le diable emportait la frégate. Tout a disparu en un clin d'oeil. Il n'y a eu que le bal de consommé. Le vent génois a pris parti pour ses compatriotes; il a soufflé dans les voiles avec l'énei^e de vingt tramontanes coalisées. Le mari part et la femme reste fille. Que dites-vous de cela. Monseigneur I

— C'est vraiment fort curieux, dit Talormi en riant Istux; et il ajouta d'un ton nonchalant : Et l'histoire finit là? C'est dommage.

-^ ËBirce que ces histoires finissent l continua Loren-

414 LA, ffinTE \àXJ YASVlàXI*

rino. Voici maintenant ce qu'on raconte, et ce qtteîiB'pui« vous afttrtnep comme vrai... Cette nuit, après le bal, quand Fordre est arrivé, on a fait beaucoup de idaisanteries entre jeunes gens; le sujet prêtait a C'est un acdr dent très-heureux, a dit un jeune homme. Et pour qui ? a demandé un parent de la mariée. jMais, parbleu ! pour le mari, a répliqué l'autre; il est bien cruel de ne pas trouver la vertu quand on la cherche après minuit. » A ce mot le parent a pris fait et cause poiir la mariée; iPy a eu provocation et duel près la villa di Negro; on s'est bien battu, dit-on, et le parent a reçu un bon coup d'épée, fort injuste; mais vous savez que, dans une rencontre^ c'est souvent rbonnète homme qui est blessé.

Talormi, quoique jeune, avait trop d'expérience pour ajouter foi tout de suite, comme un auditeur vulgaire, au premier conte débité dans la rue; mais, pensa-t-il, il y a toujours un atome de vérité au fond du plus lourd men- . songe : c'est l'atome qu'il faut découvrir, car je ne dois rien négliger.

L'heure était conv^able pour faire une visite au palais Santa-Scala; Talornû prit congé de Lorenzino en lui disant:

— Vous êtes une gazette vivante, et je vous litais volontiers jusqu'à ce soir; mais on m'attend au palais Durazzo, où je fais peindre une copie de deux marines de Salvator Rosa pour mon palais de Naples« Adieu.

Au palais Santa-Scala, Talormi prit en entrant le type de visage le plus austère, et demanda si le prince était visible. En même temps il donna son nom au domestique introducteur, et dit, en voyant la porte de la nymr phée ouverte : Je vais attendre la réponse dans le jardin.

La nymphée dû palais Santa-Scala est merveilleuse de grâce et de fraîcheur. IJne figure de naïade voilée de mousse verse à pleine conque ses eaux vives dans un

^ lUltfi AtJ ViiTtGAN. IIB

large bassin dokit l'éllipse de marbre disparatt sons une frange de ilenrs et de gazon. La treille on serpentent le cep de la vigne et le rameau du citronnier laisse artiver sur les banquettes de repos un jour crépusculaire^ même aux heures splendides de Tété.

Assise sous un jeune magnolia dont les fleurs d'ivoirt semblaient naître^ dans cet instant, pour couronner ses beaux cheveux^ une trè&-jeune fille lisait^ en caressant de la main droite la tète énorme d'un chien qu'cm aurait pris pour le monstre de cet autre jardin des Bespérides. Au bruit des pas de Talormi^ la jeune fille leva les yeux et sa charmante figure se contracta sons une impression inexplicable ; le chien ne fit pas un accueU plus sympathique à rétranger ; il roula au fond de son gosier une gamme sourde^ préhide d'une explosion d'aboiements formidables, qu'une petite main blanche et souveraine r^ prima subitement à Taide de cette recommandation dite en anglais : Begood, Mitry I sois bon, Mitry !

On a reconnu Debora.

— Ah! dit Talormi, you speak engliêh very tœtt, mùi Bebora.

— Je ne parle anglais qu'à Mitry, répondit Debora en italien et avec une froideur marquée.

— Et à qui parlez-vous en français î

— A personne; je Tétudie, et quand je le saurai, je le parlerai à tout le nionde.

En causant ainsi, Talormi ouvrit une petite porte voilée de lierre, et jeta un regard négligent sur une partie du jardin qu'il n'avait qu'entrevue et qu'il voulait mieux étudier. Ce ra^de coup d'oeil lui suffit pour lui faire connsdtre les localités dans leurs moindres détails.

Un adorable dédain de la culture et du soin symétrique r^ne au jardin Santa-Scala ; on voit que le goût du maître l'abandonna à tous les caprices naturels de la végétation.

116 LA JUIVE A0 YATKAN.

Les orangers^ les aeacias, les néfliers da Japon, les arbres de ludée, les palmistes se croisent, s'enlacent et confondent leurs fleurs, leurs fruits, leurs, verdures, comme si mn seul tronc, pareil à celui du multipliant indien, eût fait jaillir du même germe toutes ces végétales variétés de finances, de tons, de formes et de parfums. L'herbe croissait à flots de velours sous les arcades de cette forêt urbaine qui s'élevait en amphithéâtre, et, comme le jardin Duiazzo, arrivait au niveau des toits du palais.

Son coup d'œil donné, Talormi s'assura que les hauteurs du jardin communiquaient à la voie publique par un de ces murs que la vieillesse, les passants et la chute des eaux ont à moitié démolis.

Il rentra dans la nymphée, et, pour attendre Santa- Scala, il prit la pose d'un botaniste qui étudie quelques familles de fleurs.

Un domestique vint annuut^er que le prince recevrait le comte Taloimi dans ses appartements, et, désignant l'escalier, il monta le premier pour introduire le visiteur.

Santa-ScaU, en recevant Talormi, ne portait déjà plus le costume qu'il avait en mer. C'était l'ecclésiastique dans toute la rigidité du vêtement clérical : la modeste seutane de serge noire, la ceinture négligemment nouée sur le côté, les larges souliers i boucles et le rabat.

Il salua Talormi, et, lui désignant un fauteuil, il s'assit à côté de lui.

— Monseigneur, dit Talormi avec une aisance respec- .tneuse, je n'ai pas voulu laisser finir celte journée sans présenter mes hommages à l'honoré frère de madame Van-Ritter, à l'illustre absent dont le nom ei l'éloge étaient dans toutes les bouches à la fête d'hier.

— C'est ma sœur qui sera très-flattée de cette visite, dit Santa-Scala; quant à moi, je suis devenu, à dater d'hier, tout à fait indifférent ou étranger aux devoirs du monde;

lA JTTIVE AU VATICAN. H?

mais en entendant prononcer votre nom, je me suis hâté de vous recevoir, car il me sera irapossiWe de vous rencontrer de longtemps. Je vais entrer dans le diaconat; je serai en retraite pour quinze jours, qui commencent demain, au couvent des Dominicains, et après je partirai pour Rome, où j'achèverai ma troisième année de théologie, au séminaire du Vatican. Le mariage de ma sœur me délie de toute chaîne du monde, et je puis être tout entier à mon état.

— Vous êtes heureux. Monseigneur, dit Talornû d'un Ion pénétré, d'avoir une si sainte vocation et de la suivre. Le monde est triste; c'est une mër bien dangereuse; nous naviguons encore, nous, et vous êtes entré au port... Chaque jour amène sa douleur avec lui... Ce matin nous sortons d'une fêle, et ce soir nous apprenons que le sang a coulé, qu'un horrible duel... Vous connaissez sans doute mieux que moi cette malheureuse affaire...

— Oui, dit Santa- Scala; un domestique du marquis di Negro nous a fait connaître ce duel... Comme vous le dites, comte Talormi, toutes les joies de ce monde sont empoisonnées à leur lendemain. Heureux qui se retire dans le sein de Dieu I

' — Quel atroce duel I poursuivit Talormi en frappant ses mains l'une contre l'autre; et dirô qu'on ne peut pajs savoir le nom du blessé !

— On le sait fort bien, comte Talormi.

— Ah ! on le sait, dit Talormi avec négligence.

■— Sans doute; mais ce sera un secret pour tout le monde, excepté pour notre famille, tant que l'affaire ne sera pas arrangée avec la police.

— Bien, dit Talormi, c'est très-sage et tfès-prudeut... Au reste, qu'importe le nom? c'est le malheur qu'il faut regarder. . . Une si belle, fête 1 . . .

Et se levant, il ajouta :

118 U JUIVE ATT VATICA5.

— Seigneur Santa-Scala, vous avez pris le meilleur parti, vous, et je vous en félicite. En Italie, il faut appartenir au clergé supérieur pour avoir du crédit et de la considération.

— Monsieur le comte, dit Santa-Scala, le crédit et la considération ne sont que de vaines pompes mondaines; mais il est bon de les acquérir pour servir le prochain et faire le bien. Si j'ambitionne le chapeau de cardinal, que certains de mes ancAtres ont porté, c'est pour user de mou influence dans l'intérêt des malheureux, des aflligés, des proscrits. La pourpre n'honore pas, il faut l'honorer.

— Ce sont là de nobles paroles!... Qui sait? Peut-être vous imiterai-je un jour, répondit Talormi d'un ton et d'un air admirables de componction théâtrale. Eh! qu'y aurait-il là d'étonnant? J'ai un oncle dans les ordres à Palerme, et un cousin auditeur de Rote... deux saints personnages... Le monde est triste, bien triste, surtout le monde diplomatique aU milieu duquel je vis. Que de fois, après une de ces déceptions si communes dans notre état, je me suis dit : Réfugions-nous sur la montagne et laissons la cité des hommes avec ses défiances, ses astuces, ses joies fausses, ses douleurs vraies! Puis les liens de la chair sont trop forts, mon pied chancelle, j'hésite, j'ajourna encore ma transformation... Adieu, Monseigneur, je vous prie de me mettre aux pieds de madame Van-Ritter. Nous nous reverrons dans un monde meilleur, sur cette terre ou là-haut.

Talormi descendit gravement l'escalier, salua le domestique qui lui ouvrit la porte de la rue, et quand elle fut fermée, il changea dp visage et d'allure pour monter la salita déserte qui conduit au mur supérieur du jardin. Là. il se posa comme un ingénieur qui médite une tranchée devant une place forte et parut fort satisfait de sou inspection.

LÂ..JmVM AU TATIGA». ' li9

141 IWomia «a c;«rio-FeIlee»

Grâce à ces communications clandestines qui sont établies entre les maisons nobles ou bourgeoises par les domesticités indiscrètes, la blessure de Paul Gréant était connue au palais Santa-Scala. On avait même ajouté que la pointe du fer ayant été empoisonnée par un adversaire déloyal, rétat du Hialade donnait les plus sérieuses inquiétudes. Tout le reste de l'histoire était conforme au bruit public, qui voulait que ce duel eût eu lieu comme réparation à l'honneur de madame Van-Ritter. Ce que le monde dit et répète est toujours empreint de ce mélange d'erreur et de vérité,

La maladie de Paul Gréant ménage donc un assez long mtermède à cette phase de notre histoire. Talormi a rendu deux visites à laviiletta di Negro; il a été froidement reçu, et personne ne lui a rien appris sur Paul Gréant. Quelquefois, la nuit, il a tenté une descente d'observation par le mur du jardin de Santa-Scala; mais en entendant mugir les gammes léonines du molosse de la nyrophée, il a toujours rebroussé chemin, en méditant quelque tour de prestidigitateur contre ce gardien incorruptible.

Memma n'est plus défendue par la présence rigide, les sages conseils et la fraternelle amitié ée Santa-ScaJa. Le prince n'est plus que le dernier des abbés parmi des séminaristes reclus; il étudie les questions ^ardues de l'orthodoxie romaine, les dogmatiques secrets du théologien casûiste, et ferme l'oreille et les yeux aux bruits profanes

ISO LÀ lUtYB AU YATIGAJSf.

du dehors^ tout aborbé dans ]a méditation des éternelles Vérités.

Le courage et la jeunesse^ ces deux remèdes si puissantSj ont rétabli la santé de Paul ; il ignore tout^ on ne lui a rien appris dans sa convalescence; car, au milieu dû délire fiévreux de ses nuits, il a livré le secret de sa pensée et de son âme; il a prononcé des noms qui devaient rester ensevelis, et par ces indiscrétions involontaires il n'a que trop bien justifié la fausse conjecture établie sur son duel le lendemain du mariage de Van-Ritter.

Une lettre qu'il reçut de sa famille opéra aussi un changement salutaire dans son état moral : il frémit en songeant au désespoir de son père, de sa mère, s'ils eussent appris la nouvelle de sa mort; et tournant son cœur vers ces affections domestiques si pures et si respectables, il comprit que le remède décisif était là, et, comme l'enfant prodigue, il prononça les mots de la résurrection : Je me lèverai et f irai*.

Paul Gréant fixa donc son départ pour la France,, et prit congé du marquis di Negro , qui l'encouragea dans cette résolution, mais par des motifs bien différents des véritables. Descendu de la villetta, son isolement lui devint onéreux; il sentait que les dalles de cette ville brûlaient ses pieds, et, pour s'étourdir, il suivit la voix et les pas de quelques compatriotes inconnus qui s'acheminaient gaiement vers la superbe rue des palais de marbre, aboutissant au théâtre Carlo-Felice.

A la clarté des lanternes du portique tétrastyle, Paul Gréant vit étinceler, sur une affiche> ce mot Norma, mot mystérieux qui, dans sa décomposition anagrammatique, renferme les deux plus grands noms de Funivers, Amour ^XBome, Amor-Roma. .

* SuRGAM £T uo. {PataboU de VEnfant prodiffue.)

U. JUIVE kV TâTIOAN. ili

On j<foa!t donc Norma^ ce chef-d^uvre de gracieuse mélancolie et d'exquise passion. Le jeune artiste fut entraîné par le céleste démon de la musique. Il prit un modeste billet de parterre^ et entra dans ce temple magnifique> élevé par la généreuse aristocratie génoise à la gloire deRossiniledivin.

Les cinq rangs de loges étaient envahis comme un vaisseau à cinq ponts dont chaque sabord aurait encadré des bouquets de fleurs et des visages de femmes; mais Paul, Gréant n^était pas venu au théâtre pour y savourer des distractions vulgaires ; il était tout entier à la musique et aux NGOL, comme le chrétien pîeuz qui écoute un oratorio^ et ferme les yeux sur les pompes mondaines du temple saint.

Hélas ! Ncrma n'est pas un oratorio 1 Un prélude d'amour roucoule dans Torchestre, une voix suave entonne un de ces airs qui troublent les sens^ une de ces phrases mélodieuses que Paul Gréant chantait à Memma dans ses jours de bonheur : Vieni in Roma, vient, o caral C'était le rêve délicieux du jeune artiste^ lorsqu'U formait ses doux projets de voyage amoureux dans Rome^ la ville qu'il a tant aimée; dans les montagnes de Tivoli, où les poètes ont créé la langue du cœur; dans la villa . d'Est, encore toute remplie des tendresses du chantre de Jérusalem. Fient m Borna / L'orchestre éclatait en caresses langoureuses; la mélodie flottait dans l'air comme une rosée céleste, et enivrait Tàme et les sens en donnant le prestige de la vérité aux divins mensonges du plaisir !

00 quelle hauteur de rêve sublime il fallait tomber ! et dans quel abîme de réalité désolante ! Padl ferma ses oreilles à cette musique, comme le roi d'Ithaque au chant des sirènes; il leva ses yeux vers le cintre, et chercha des distractions bourgeoises pour attendre la fin de l'acte et . sortir.

W . LA JUIVE AU VA.TIC4!r.

Ses regards ne se fixaient sur rien; mais en courant d'ellipse en ellipse ^ ils tombèrent par hasard sur une figure en relief dans le cadre d'une loge^ et ils ne s'en détachèrent plus.

— > Oui^ c'est lui I c'est bien lui ! se dit-il mentalement.

Paul Gréant ne se trompait pas; on reconnaît, entre mille, la femme qu'on aime et l'homme odieux. C'était bien le comte Talormi. Et comme il allait s'épanouissant de loge en loge, selon l'usage italien, il se montra vingt fois à Paul Gréant, sous vingt aspects variés. Son visage et ses favoris noirs se mêlèrent à toutes les tètes et à toutes les fleurs. ^

Alors notre jeune artiste fut saisi ardemment d'une de ces idées confuses qui ne sont soumises à aucun plan, mais qui sont pourtant caressées avec complaisance dans les moments où le désespoir se cramponne à la première folie, qu'il prend pour de la raison. Il résolut donc d'aborder Talormi et de lui demander un entretien. Que devait-il lui dire ? Il l'ignorait encore. L'aborderait-il en ami, en ennemi, en indifférent? [1 n'en savait rien, et il comptait s'inspirer de la minute. L'essentiel était de commencer.

L'acte fini, Paul Gréant sortit du parterre, et monta le grand escalier qui conduit à cette vaste et belle rotonde servant de foyer ou de salle de concert. Un monde plein d'élégance la remplissait, et Paul, en donnant un coup d'œil à son costume négligé^ n'osa pas s'engager dans ce luxe de toilettes de gala. Heureux .d'avoir manqué son coup, il amenda son idée, et résolut d'attendre Talormi sous les colonnes du péristyle, après l'opéra.

Sous l'obsession de cette nouvelle idée , il n'entendit plus qu'un bruit importun dans le chef-d'œuvre de Bellini; il aurait voulu voir s'engloutir les druides, le grand prêtre, Norma et Pollion. Cependant comme tout opéra

eommenGé finit presque toujours^ l'heure de sortie arriva^ et le poste d'attente fut pris contre une colonne et dans des ténèbres très-yoisiues d'un passage étincelant de clarté.

La foule sortait en masse compacte, et il aurait fallu à Paul Gréant tous les yeux d'Argus pour suivre et distinguer chaque visage dans cette multitude ruisselant à la fois par cinq vomitoires; mais l'intelligence conductrice et invisible qu'on appelle le hasard vint en aide au Jeune artiste et fit passer devant lui l'homme attendu. Une pression de foule arrêta le bras qui se levait sur Talormi; le diplomate descendit lestement les marches du péristyle^ se perdit un moment dans la foule, et reparut au milieu de la place presque déserte, car tout ce monde du théâtre refluait par la rue Garlo-Felice dans la strada N<h trissima et dans les quartiers opulents^

Paul suivit Talormi qui marchait crun pas mystérieusement précipité, comme un homme lancé sur la piste d'une bonne fortune conquise entre deux cavatines. Le prestidigitateur ne se doutait point de l'inquisition noo tume exercée à sa poursuite; il se serait escamoté luimême, et Paul n'y aurait vu que des ténèbres. Tous deux, à certaine distance l'un de l'autre, ils s'enfoncèir^nt dans un labyrinthe de rues qui conduisent au pont d/s - Carignan. L'œil du dernier ne peMait jamais le premier de vue, quoique les étoiles seules fussent les réverbères d^e eettenuit

Talormi gravit une petite rue escarpée, et s'arrêta 9Sï gmnmet devant un vieux mur à hauteur d^appui, tout crevassé par le travail des racines du câprier et de la vigne sauvage ; puis il enjamba le mur et disparut.

Paul demeura immobile comme un dieu terme et confondu de stupéfaction.

Un pressentiment vague le fit tressaillir^ mais il se dfmaa lui-mitoie un sQurire ironique, et il eut honte

iU U, imVE AU TATtGAir*

bientftt de Fidée absurde^ impossible^ qui venait de traterser son esprit comme un rê^e fou.

Gréant ne jugea pas convenable de franchir le mur et de suivre Talormi dans son expédition mystérieuse; il descendit lentement la petite rue, comme un homme qui cherche une réflexion, et, longeant toujours le mur du même jardin, il trouva à son angle extrême uu palais dont la façade se développait dans une autre rue. Sur récusson de la porte, on aurait pu voir deux lettres accolées, peintes en azur, deux S.

Paul reconnut le palais Santa-Scala.

La veillée italienne se prolongeait dans ce quartier de la ville entre voisins amoureux du chant et de la fraîcheur des belles nuits, et devant une boutique de libraire quelques péripatétîciens génois respiraient aux étoiles et chantaient, sotte voce, Tespèce de nocturne primitif qui oommence ainsi :

BoTe, boTe, doT6 andat«, Tatto le porte son serrate*

Une petite lampe éclairait la boutique et révâait sa destination : Paul y entra au grand étonnement du maître, qui, malgré Theure avancée, trouva bientôt cette hardiesse fort naturelle.

Gréant lui ayant demandé le Guide du voyagêuten Itolie, c'était, pensa le libraire, un étranger qui partait sans j doute avant le jour, et qui venait, à onze beoi^es da sois, Be munir d'un livre indispensable. I

. Les magasins de librairie sont très-fréquentes à GAaeê, i fion-seulement par les étudits, mais aussi par les éttan* i gers, les désœuvrés et les étudiants. Notre libraire aimait I la gaieté et ne dédaignait pas la causerie philosophique; ttuieux comme un èarbier^ il adressait de^ nmnbievMci

LA nrivB Jiv VATICAN. Ato

questions à solMent de passage. Tout en feuilletant son livre, Paul Gréant lui dit à son tour :

— Vous devez faire de bonnes affaires, vous êtes dans un beau quartier, entouré de palais et de noblesse... Là, vis-à-vis, vous avez un superbe édifice...

— C'est le palais du prince Santa-Scala, mon voisin et ma pratique... pas lui, mais le palais. Le prince, quoique jeune encore, est un ancien marin qui se voue aux ordres religieux et qui n'achète plus d'ouvrages mondains... Mais la sœur du prince me fait souvent demander des livres pour une charmante enfant qu'elle a, dit-on, adoptée...

— La sœur du prince? interrompit Paul avec un effort surhumain.

— Oui, Excellence, poursuivit le libraire, la sœur du prince... une femme superbe qui a épousé dernièrement un amiral hollandais. . .

— Et qui a quitté Gènes avec son mari après son mariage? interrompit convulsivement le jeune homme.

— Madame Memma Ritter a quitté Gènes ! dit le libraire en hochant la tète; Votre Seigneurie est mal informée. J'ai eu l'honneur de lui parler ce matin...

— Et où?

♦ — Où?... Mais là, vis-à-vis, dans le palais de Santa- Scala... Ce matin, elle m'a fait demander quelques nouveautés françaises et quelques vieux ouvrages. Elle ne marchande pas et paye très-bien. Je lui ai vendu le Voyage en Italie, de Lalande; l'Histoire du peuple de Dieu, de Berruyer, en dix volumes; l'œuvre complète de Piranèse sur Rome; le Siège de Borne de 4527, par le marquis de Bonaparte; les douze Césars; les sonnets du Tasse à Éléonore d'Est; Paul et Virginie; les fables de Fénelon; les poésies d'Andf é Chénier ^t de Victor Hugo, et beaucoup d'autres livres encore, français, anglais, italiens. Si j'avais en ville dix pratiques comme madame Van-Ritter et sa

;/iP6 Ul llflVB AU YAfia^N.

jeune protégée, ma fortune serait faitô au bout de Tan.

— Vous ne vous trompez pas? demanda Paul d'une Yoix presque éteinte et qu'il s'efforçait de ranimer; c'est Wwi à madame Van-Ritter que vous avez vendu tous ces livres?

•<-* Abl par exemple I dit le libraire loquace en croisant les bras sur sa poitrine; vous verrez que je. ne connais- pas ma superbe voisine! Genovetta fatta came y Gênes faites chair y comme on l'appelle icil Je l'ai connue toute petite comme ça; elle a joué devant ma boutique quand elle était enfant; elle m'a cassé vingt carreaux de vitre avec des vo-

. Is^ts; le n^jordome du prince venait me les payer^ et m'achetait toujours ensuite quelques images de dévotion. Alors c'était un lutin^ la petite Memma; mais elle a bien changé de caractère elle n'a gardé que la beauté de son enfance et le charme de ses neuf ans^ car^ comme le dit

. le proverbe, la rose embaume en naissant ou n'embaume Jamais. C'est toujours Memma. Quand je la vis pour la première fois, j'arrivais de Rome, où j'avais fait mon apprentissage chez le libraire Merle, au Corso... Vous connaissez Merle?... Un parfait honnête honlme, établi à Rome depuis vingt-cinq ans... Oh 1 oui, il y a au moins vingt-cinq

. ans> s'il n'y en a pas trente... Que vous disais-je?... J'ai perdu le fil...

— Non, non, dit Paul tout cônvulsif d'impatience devant la loquacité vagabonde du libraire; non, il est impossible que vous ayez vu madame Van-Ritter ce malin !

— Eh! Monsieur... nous la voyons tous les jours, là, j assise à ce balcon, quand le soleil tombe; elle vient broder , el voir passer le monde,. avec cette jeune fille qu'on dit juive, mais qui ne doit pas l'être, parce qi;'elle est plus belle qu'une chrétienne... Tenez, si ces fleurs et cette persienne ne les couvraient pas un peu quand elles brodent/ iJ y aurait ici tous les soirs, sur celte place, un rassem*

2A «HTE AU TAVCAir. t^

Meme&t de cxaietaix^, et je le voudrais l)ien^ md qui aiipe le mouvement et la foule... On apprend toujours quelque Bouvelle. Mais que Votre Seigneurie m'exeude... elle semble indisposée. .

— Ce n'est rien, dit Paul au comble.du délire et en donnant au libraire une pièce d'or; merci... c'est tout ce que je voulais...

Le libraire étonné r^ardait la pièce d'or et n'écoutait plus.

dépendant un scrupule et le besoin de parler encore un peu décidèrent le marchand à retenir^ par le biasj Paii] Gréant surlp seuil de la porte*

— Excusez, Monsieur, si je vous arrête, lui dit-il avec grayité, mais vous me donnez une pièce d'or française qui ' a bon cours en Italie, et vous n'emportez pas le Guide du Voyageur...

— Ah ! oui, c'est juste, j'Qubliais le livre, dit Paul avec le plus menteur des sourires.^

— Attendez, Monsieur, le voici... l'aimez-vous mieux reliét

— Cela m'est égal.

— Ce n'isst'que deux francs de plus.

— Très^bien.

— En voici un qui a été relié pour la princesse Monte- Catini.

— Je le prends.

— J'ai dix francs à vous rendre sur la pièce.

— Gardez tout.

Le libraire soupçonna une fausseté dans cette pièce d'or : il la fit tourner entre ses doigts et la mit dans sa poche eki faisant une pantomime qui signifiait : Au reste, si elle est fausse, elle trouvera toujours son placement.

Paul Gréant sortit et marcha au hasard; il traversa plusieurs rues étroites, et atteignit le pont de Garignan^ œu-

1^8 U. ItntE AU TJLfIGàJI.

Tie cfclopéenne^ jetée sur des jardins et des toitâ comim le tremplin du suicide.

— Talormi et Memma! diMl en mordant ses lèvres; ils sont ensemble ! à cette heure! L^enfer m'a conduit à une horrible révélation !

Il s'appuya sur le parapet du pont et donna un soniire à Tefifrayant abîme ouvert sous ses pieds.

— C'est dans ce gouffre, dit-il, que je dois enfin trouver le repos.

Et il monta sur la pierre, pour gagner un vertige favoraUe etcéder à Tinvincible attraction de l'abime, afin de s'épargner le crime du suicide, ie «rime sans pardon.

Honte et délire.

Dans l'extrême désespcâr qui vient des aâgoisses intolé- ."ubles du cœur, il y a une sorte de volupté acre qui retient l'homme dans la vie au moment où il s'apprête à tourner contre lui des mains violentes. On éprouve de l'orgueil à étaler ses joies comme à soutenir ses infortunes; cette dernière lutte offre même quelque charme aux jeunes passions, et une curiosité satanique les pousse à .suivre jusqu'au bout le spectacle de leurs propres douleurs.

Paul Gréant s'abandonna subitement à l'orgueil de se croire le plus malheureux des hommes, et comme toute suprématie flatte l'amour-propre et fait chérir l'existence, il s'éloi^a du pont cyclopéen oonune on fuit un mauvais

U iUîta Ali YAtiGUJi: ItSk

Oâasriller^ et passa la nuit à s'entretenir avec lui-mAnie âevant Téglise de Carigaan^ sur la montagne^ en face de la mer.

Une horrible vision le poursuivit tant que les étoiles furent sur rhorizon; les fantômes de Talormi et de Memma raeoompagnèrent dans cette veille brûlante, et il entendit tontesr les paroles d'amour échangées sous la treille de la njmphée ou les arbres du jardin.

Au lever du soleil, Paul éprouva quelque soulagement; le soufBe de la vie rentra dans sa poitrine; aucun projet n'était arrêté pour l'avenir ; mais une visite à madama Van-Ritter ayant été énergiquement résolue pour ce jour même^ il cri^t qu'il était d'une haute habileté de lui écrire une lettre respectueuse.

Il déchira vingt feuilles de papier avant d'adopter la rédaction définitive qu'on va lire :

» a Madame^

a Un accident qui pouvait être fatal, et qui n'a été qu'ennuyeux, m'a retenu à Gênes, au moment où j'allais partir pour obéir à un ordre sacré. Depuis le jour qui a légalement désuni ce qui devait être uni;, bien des circonstances inattendues se sontrévélées, et il vous sera peniiis peut-être, aujourd'hui, de recevoir un adieu que ma voix n'a pu vous dire, lorsque des convenances respectables saas doute m'éloignaient de vous.

a Je serai demain matin, à neuf heures, au bureau de la poste restante. Pardonnez-moi si je persiste à demander cette entrevue; ce sera la dernière : mon départ pour la France est décidé; ma place a été retenue aux bureaux des paquebots; je vous l'affirmé sur l'honneur.

« Paul G. »

Celte lettre parut fort adroite à soif auteur; il y eégnait

130 Ul JOTVX ÂB YATIGtàlf.'

un yague que Memma iatérpiéterait à sa guiee^ et le tneosoDge de la fia pouvait passer au besoin pour une vérité, par rhabileté de son arrangement. En même temps, Paul écrivit ce billet :

a Ma chère Debora, vous pouvez encore me rendre on siervice auprès de celle que vous ave? le bonheur de Yoir à votre gré. Je lui écris, je la supplie de me recevoir une dernière fois... Je vous implore pour m'aider à pénétrer dans le palais; votre douce parole, votre angélique iafiuence parleront pour moi. Je suis désespéré!... Sij^éprouve un refus^ que Dieu me garde ma raison!

a Paul G. »

Un facchino, à l'œil intelligent ou stupide, à volonté, fut le messager choisi et bien payé pour porter ces deux lettres, l'une à Memma, au palais Santa-Scala; Tautre à Debora, à San-Pietro d'Arena.

Quand le calcul du temps écoulé démontra mathématiquement à Paul que la lettre à Memma était arrivée à sa destination, il éprouva un regret mortel d'avoir fait une pareille tentative, qui lui parut alors révoltante d'absurdité.

- Vraiment! se dit-il à lui-même, la fièvre et l'insomnie ont altéré mon cerveau ! Écrire à cette femme indigne qui oublie en si peu de temps ses devoirs d'épouse, et qui reçoit le comte Talormi toutes les nuits! Oh! mcAx Dieu î rendez-moi ma raison, je suis fou I -

Paul s'assit et laissa tomber sa tête sur ses mains pour se démontrer par la réflexion qu'il avait conservé intactes les facultés de son cerveau..

Ce fut encore un jour d'angoisses et d'isolement fiéyreux, un de ces jours qui ne servent qu'à attendre le lendema&a, et qu'on supprimerait bien vite, à leur aurore.

LA. lUit£ AU tÉJritkA^. i3{

si nous ayîons le pouvoir dé rayer dans notre' vie toutes les heure? inutiles qui nous séparent du moment attendu* Mais lorsque ce lendemain arriva^ au bout d'un siècloi toutes les espérances de Gréant s'évanouirent^ et il riait amèrement de lui-même en se rendaiit à cet office de la poste où^ la veille^ il s'était assigné une inévitable mystification.

Neuf heures sonnaient à VAlbergo dei Poveri; Paul entra dans ce pui^atôire épistolaire où tant d'âmes désolées attendent, derrière une grille, leur désespoir ou leur salut. Le préposé d'une poste restante est le même dans le monde entier, avec un autre nom et une autre langue. C'est un être taciturne, distrait, soucieux, qui déjeune toujours, écoute mal, et ne regarde les gens qu'avec l'oreille. Paul Gréant répéta trois fois son nom, et il vit les deux doigts du préposé retirer une lettre de la liasse des G; une lettre qui avait un sexe, et qui, par conséquent, se fit reconnaître du premier coup : elle était signée sur l'enveloppe.

Paul Gréant mit toute son âme dans la lettre avant de l'ouvrir; un frémissement d'origine inconnu contracta son épidermiB comme si cette minute lui eût donné un sixième sens. Un parfum d'iris s'exhala du vélin aristocrate, et obscurcit comme un nuage les yeux du lecteur. Que de temps et de force il fallut pour lire ces lignes jusqu'à la dernière :

« Dieu m'est témoin que je crois faire une chose conve* nable et honnête en vous répondant, à moins que la reconnaissance ne soit un crime comme l'ingratitude.

a Ma position m'impose de grands devoirs de retraite et d'isolement absolus; le moindre oubli de cette sage résolution ouvre une brèche à la médisance et à la calomnie;* mais je ne puis me résoudre 4 vous laisser partir pour la Fraace sans vous exprimer de vive voix toute la gratitude

%n U aoiVB AU TATIGAH»

que votf e noble conduite m'a inspirée. Votre loyauté m'est connue, et je n'hésite pas à vous toIp quelques instants pour TOUS faire mes adieux.

« A une heure après midi, la petite rue escarpée qui monte derrière le jardin sera déserte; vous y verrez une vieille porte basse, entre deux cyprès; elle s'ouvrira devant vous, mais elle ne se refermera pas.

a Je ne vous dis pas adieu, je le garde pour ce moment.

Cette lettre, si claire pour la femme qui récrivait, avait quelques mots obscurs pour Gréant. Memma, au fond de rame, par le faux duel que la rumeur publique prêtait à ce jeuue homme, ne pouvait convenablement refuser un adieu en récompense du sang versé pour elle, et surtout un adieu suprême échangé la veille d'un départ. Quelle femme n'eût pas Êait la même chose dans une semblable position? Ce n'était point un rendez-vous, c'était une rencontre d'un instant, la dernière et la plus innocente; une minute prompte comme l'éclair et consacrée à l'exercice de la plus belle des vertus, la reconnaissance ! Avec de pareils sentiments au cœur, une femme ne craint pas de s'égarer; on ne redoute rien dans l'accomplissement d'une bonne action; îe mal n'est jamais produit par le bien. Ainsi avait raisonné Memma, et aucun scrupule puisé dans le sentiment de ses devoirs n'aurait été assez puissant pour la détourner de cette entrevue d'un instant que devait suivre une éternelle séparation.

Les émo^ns les plus opposées bouillonnèrent dans la poitrine de Paul Gréant à la lecture de cette lettre; mais ensuite elles se confondirent toutes dans une seule, résumée en quatre mots : Je vais la voir!

En attendant l'heure effpayante de l'entrevue, il y eut deux expressions qui revenaient involontairement à la

tA mVE ATJ VATÎCAfl. <33

Baémoîre du jeune artiste : Reconnaissance et isolement! De quelle reconnaissance parlait Memma? Sans doute elle était touchée de la soumission muette avec laqu^Jk il avait obéi à ses ordres. Quant à Yisolement, il était plus difficile à expliquer, puisque Talormi descendait la nuit dans les jardins de Sanla-Scala, et détruisait par sa présence criminelle cet isolement absolu... Mais pourquoi Talormi descendait-il par le mur au lieu d'entrer par cette porte basse qui s'ouv/ait à la volonté de Memma? Cette réflexion bien naturelle donnait un mystère nouveau et étrange aux invasions nocturnes de Talormi. Pourquoi Tescalade lorsque rentrée est si facile? Paul Gréant chercbait encore une solution à ces problèmes, lorsque l'heure sonna devant les deux cyprès.

Une légère pression de la, main fit rouler la porte sur de hautes herbes, et Paul entra dans ce jardin délicieux, où l'éclat du jour s'éteignait sous une ombre impénétrable; où les gazons étaient doux aux pieds comme de Fédredon végétal; où le silence n'était troublé que par le chant des oiseaux et les roulades intermittentes des rossignols. Elle donnait sans doute aussi à Tâme et aux sens celte inexorable impression de volupté, la rive ombreuse où Bethsabée plongea ses bras d'ivoire, lorsque le poëte-roi demandait à Dieu de le préserver de la flèche d'amour lancée par le démon de midi.

Dans ce crépuscule charmant formé au milieu du jour par des arceaux de verdure et de fleurs, la bordure d'une robe blanche se dessina sur le gazon; une jeune femme parut ensuite et donna la vie à cet éden merveilleux qui n'attendait qu'elle pour compléter sa création.

Memma s'avançait avec cette assurance qu'inspire Is. sentiment d'une action louable; il n'y avait aus^^i, dane toute sa personne^ aucun calcul de toilette^ aucune préméditation de coquetterie^ ce qui la rendait bien plus redoa-

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