‹ La Juive au VaticanChapitre 4 sur 14 · TOMB · texte numérisé non relu

TOMB

table encore; car rien n'est dangereux à voir comme nue belle femme qui semble marcher et vivre dans l'ignorance de sa beauté. On voyait briller chez elle Tabsence de tous les artifices du gynécée; sa robe simple la trahissait en la voilant; le ruban de sa ceinture était la mesure exacte de sa taille et non d'un faisceau de baleines; Téchancrure modeste de son corsage ne laissait voir qu'un échantillon^ d'ivoire rosé^ doux à l'œil comme l'ouate d'un nuage de printemps. Ses cheveux^ rajustés au hasard dans la minute du réveil, tremblaient sous le peigne d'écaillé et menaçaient à chaque pas de s'écrouler en tresses ondoyantes jusqu'aux franges de sa robe. L'auréole de la jeune fille resplendissait encore sur le visage de cette femme qui avait côtoyé le lit nuptial sans y laisser un souvenir ou un regret.

Memma ne reconnut toute l'imprudence de sa démarche qu'en apercevant notre jeune artiste debout, appuyé contre im arbre, la tète nue et le visage couvert de cette pâleur nerveuse qui fait si bien ressortir l'arc délié d'une moustache noire, et la flamme des yeux sous les énergiques protubérances du front. Alors Memma crut voir le doux gazon de son jardin se changer en abime; tout un passé innocent d'amour, brusquement brisé par un mariage d'obéissance, reparut devant elle avec ses joies printanières, ses rêves d'avenir et même ses doux périls. £1 dans cet intervalle, Paul Gréant avait, de plus, acquis de nouveaux titres à une affection première; son sang venait de couler, sa vie venait d'être risquée avec héroïsme dans un combat ténébreux, au moment même où il perdait pour toujours la femme dont il défendait l'honneur les armes à la main.

La jeunesse étourdie ne sait jamais où elle va; son es* prit change d'idée, son pied change de chemin, quand elle isroit n'avoir qu'une idée et qu'un chemin à suivre. Paul

LA JUIYE AU VATICAN. i3&

Grëanti de son côté, en apercevant Memma devant lui, se sentit tout à coup saisi d'un transport d'indignation et de colère. Il lui sembla que cette jeune femme, .«i dédaigneuse de coquetterie dans son désordre matinal, s'échappait des bras de Talorïni avec une idée infernale au front. Elle venait, par un adieu trompeur, par une démarche féline, s'assurer de la réalité d'un départ subit qui la délivrait d'un témçin importun et la laissait libre de ses actions avec Talormi, son nouvel amant.

De part et d'autre, on aborda l'entretien dans cette double disposition d'esprit. Menjma tendit à Gréant une main qui fut reçue avec un empressement équivoque, et elle lui dit avec une émotion dissimulée par le sourire :

— Je suis chez moi et mon devoir est de parler la première. Le passé ne m'appartient plus; quelques minutes du présent m'appartiennent et je les consacre à vous remercier de votre noble conduite. Une lettre écrite est toujours un intermédiaire froid. J'ai voulu vous dire mes actions de grâces avec des paroles affectueuses. Maintenant je n'aurai plus rien à demander aux scrupules de ma conscience, si votre bouche me dit que votre cœur est contenu du peu que je fais aujourd'hui.

Paul regarda la jeune femme avec des yeux troublés par le délire de la jalousie et il resta muet.

Sa main laissa échapper la main de Memma, qui demeura confondue de stupéfaction.

Il y eut un moment de silence qui futrinterrompu par une phrase lugubre du jeune homme. — Avare pour moi, prodigue pour d'autres ! • , *— Avare pour lui... prodigue pour d'autres! redit Memma comme un écho affaibli et en fixant sur Paul des regards convulsifs de surprise.

Le jeune homme secoua la tête avec mie expression de mélancolie, comme pour dire qu'il maintenait sa phrase.

— Si j'ose vous comprendre, dit Memma d'un ton assuré, vous venez me faire ici des reproches sur mon mariage; je n'attendais pas une pareille inconvenance de votre générosité française.

— Non, Madame, non! dit Paul avec tristessç; je ne vous reprocherai jamais d'avoir obéi à votre noble frère, quoique votre soumission ait failli creuser ma tombe. Je ne vous ferai jamais un crime d'un devojr rempli.

— Eh bien! aters, dit Memma en croisant les bras sur son sein, je ne vous comprends pas.

Paul accueillit ces derniers mots avec un sourire ciselé pour la première fois sur un visage par le doigt d'un démon.

L'agitation des lèvres de Memma sembla redire sa phrase.

— Osez me comprendre,. Madame, dit Paul en appuyant avec affectation sur le premier mot.

— Le délire de votre fièvre continue, dit Memma en le regardant d'un air inquiet, le marquis di Negro a dit que vous aviez tant souffert !

— Oui, Madame, j'ai bien souffert.

Quelques larmes brillèrent sur son visage pâle, et la jeune femme, tout émue, lui tendit encore la inain et s'étonna de la voir repoussée.

— Croyez-le bien, Madame, dit Paul dans un effort suprême, je n'ai rien fait pour surprendre cet horrible mystère... C'est le hasard.

~ Quel mystère? interrompit Memma en écrasant du pied les tiges de gazon. Quel hasard? Expliqilez-vobs... Au nom du ciel... parlez... Si c'est un rêve de fiévreux, contez-moi votre rêve...

— Oh! Madame, ce n'est point un rêve, c'est une affreuse réalité. Mes yeux ont vu ce qu'ils n'auraient pas dû

• voir, mais ils l'ont vu.

lÀ. JIHTB AU VATICAN. <37

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. -r.Parlez! parle?! au nom de la sainte Vierge, expugL^^gjigprsB «07 aaa ostb li-Jib .BmmsM ,roO —

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438 LA HJITE AU TATIG^N.

— Oui^ Memma^ dit-il ayec une voix de ressuscité^ je p'ai pas un iustaot douté de tous ; moi aussi je eoonais Talormi, et quelque jour peut-être je tous révélerai des «hoses formidables que les étoiles ont éclairées et qui n'ont été vues que par mes yeux; oui^ de grands périls TOUS entourent^ et je suis fier de songer qu'41 y ait dans mon courage la protection que tous cherchez*

— Non^ non^ dit Memma avec attendrissement^ TOtre pourage a déjà été soumis à trop d'épreuTes. Ne tous ^exposez plus pour moi. Je partirai.

. ~ Et moi, Memma, je reste et je Teille; c'est mon devoir... Memma, ayez foi en ma parde. Vous croyez connaître Talormi, vous ne le connaissez pas. Ce jardin, ces arbres, ce gazon, cette nympbée sont peut-être remplis de pièges horribles, tout prêts à s'entr'wivrir sous vos pieds aux premières heures, de la nuit. Le mur de Totre chambre ne protège plus Totre çommeil. U y a,' dans Tair que nous respirons ici, un démon qui vôu^ suit jdes yeu}^, dont le souffle infernal brûle vos épaules, dont les lèvres de .feu n'attendent qu'une nuit pour vous d^ /cliirer de caresses ! Memma, si l'archange du ciel ne vient ,pas terrasser ce démon, je serai là, près de vous, calme :comme la prudence, rapide comme l'épée, vigilant comme l'amour. ,.

i — Eh bien, oui, dit la jeune femme qui rentrait, à sôii insu, sous la domination d'un premier amour, j'accepte votre protection pour quelques heures, car mon départ i^e .peut pas être aussi prompt que je le voudrais* Mais, àa nom du dd, soyez prudent; point de scandale, point d'é- •Olat; songez à mon étrange et triste position. Que rleïi n'arrive aux oreilles du monde. Eh ! mon Dieu 1 il n'est ffas même permis à une femme de se faire protéger par les lois, car cette protection légitime devient un s»candale; la justice l^ale nous défend d'une main et nous livre de

îIâ pàtÊ AU TAtlGAÎl. léO

t'atiii^ aiui interprétation» railleuses de la calomnie. Le nom d'une fetujOQe^ isolée comme moi^ ne doit jamais être prononcé, même par l'éloge, parce que la critique alors le prononce le lendemain. Je ne sais pas ce qu'il faut que votre rourjige fasse pour moi; sachez tout ce que votre prudence âoit^lkîre. ié ne demande que deux ou trcÂs jours de sécurité.

— ^^Memrbia, votis se^z contente die moi, dit Paul d'une voix calme.

-^^^Adîéù!'''potirsttbdt Méroma; mon temps devient prédeux... Je vous verrai encore une fois... et après... je ne vous verrai plus.

Il 7 eut un moment de silence triste; mais deux mains, tendrement serrées, semblaient démentir ces dernières paroles, bien sincères pourtant lorsque Memma les prononçait- i:x

— Memma, dit Gréant, j'ignore ce que ma destinée me réserve dans Ifii^Ayes devoirs .qu^ j'ai, à remplir; mais promettez-moi de venir à mon aide, si j'ai un conseil à vous demander.

— Oui ! oui î et aiieu 1 TPréparez-vous i m'bublier. Hemma ne se retira point d'un pas ordinaire; elle prit

la fuite comme devant un suprême danger; P;iul la vit disparaître'tcmt 'de suite dans les sombres arcades du jardin, et quand le derôier pli de sa robe blanche se fut évaàoui, il remonta lentement le jardin et sortit, le front courbé sous le poids dn rêve divin qui venait de passer devant ses yeux.

tmt que le soleil fut sur l'horizon, Paul n'éprouva aucune inquiétude; mais la nuit tombée, il se souvint de Taudacieux Talormi, du pént du belvëdier, et partit, comme une sentinelle qui a reçu une consigne,, pour se placer sur le lieu de la vigilance et du péril. La main sur le pf»ftméau d'^â'sèliÂe j^igaasd, prtt à la^défense et

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tait bien lui. .ètriuaèf afa aiopr

étoiles, et l'arrêta en lui disant : .smlRi xior

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}iBt'i^Blt,ifitS)f)Mecâi9fi{^ ^âl«àM^«ffl9nf ,^M>88V^* — Ah ! c'est TOUS, Monsieur l dit-il, ^iJl^^iSJit^vâifi^

,)i}ito(piéti^4pl)l«49«l%S09^^i^'hHtim#e^c^H^fi4e- 7i«(iiiir.j)épfiPdii«<â(l0i«^sliUMi(iSi¥^j|^u1{^% Bfl^9jï(iq

LA JUIVE ÀJ3 TÀTICANw Ht

tîncte, vous allez savoir le motif qui m'amène ici. Je.sui:^^ armé pouf la défènse et non pour l'assassinat; je riens vous insulter et souffleter votre oi^eil sur les deux joues, afin de voir si votre noblesse est de bon aloi, chose douteuse.

— C'est là tout ce que vous demandez? dit Talormi en riant; vous n'êtes pas exigeant; vous avez de la sobriété dans votre ambition, et toute modeste demande mérite d'être satisfaite. Mais en retour j'attends de vous une égale complaisance. Avant de me battre, je tiens toujours à savoir pourquoi je me bats. Voyons, Monsieur, soyez sincère, et veuillez bien éclairer mon ignorance sur ce point délicat.

— Comte Talormi, je vous ai insulté par un affront sanglant , cela ne vous suffit point?

— Non, je suis difficile à contenter. Il me faut davantage.

— Eh bien ! comte Talormi, je vous ferai un affront public, quand vous sortirez de la dernière messe de TAnnonciade.

— Ah ! ceci est plus grave. Mais, si nous nous battons, faudra-t-il bien dire à nos témoins la cause...

— Nous nous battrons sans témoins, interrompit Gréant avec vivacité.

— Sans témoins! dit Talormi en réfléchissant deux minutes sur une inspiration.

— Ooi, comte Talormi^ et vous devez comprendre que personne ne doit être mis dans la confidence d'un duel où le nom d'une femme doit être prononcé.

— îl a raison, dit Talormi d'un ton naturel. Ainsi il est convenu que noiis nous battons pour une femme ?

Paul garda le silence. Talormi poursuivit :

— Bien ! c'est convenu... Maintenant, fixons le jour et l'heure.,.

149 LÀ JUIYB À17 TÀTIGAir.

— L'heure qui sonne en ce moment.

— Ah! c'est trop tftt! dit Talorml d'un ton léger; on n'est pas prêt à mourir à toute heure : on a toujours quelques petites affaires à mettre en ordre. Il faut bien tingt-quatre heures de sursis. Remettons la partie à demain.

— Oui^ dit Paul^ pour tous donner le temps de eonyoquer vos braviou de dresser tos guet-apens.

•— Quel enfantillage, mon cher Monsieur. Vous croyez aux bravi et aux guet-apensî

— J'ai d'excellentes raisons pour y croire, monsieur le comte.

— Soit; je respecte vos préjugés parisiens et vos études sur Anne Radcliffe. Eh bien! je me mets à votre disposition. Vous ferez votre plan, vous réglerez le cérémonial, j'accepterai toutes vos combinaisons; vous en trouverez cent qui vous mettront à l'abri des pièges et des bravi. Mais ce sera pour demain, je n'en démords pas. J'ai deux neveux que j'aime, et qui sont mes héritiers naturels; il faut faire quelque chose pour eux, comme dit Moor de Schiller, avant de mourir.

Paul réfléchit quelques instants et dit :

— Voici ma première condition, et si vous l'acceptez, nous réglerons ensuite tout le reste.

— Voyons votre premiàre condition?

-— Vous descendrez en ville avec moi^ et vous ne me quitterez qu'au lever du jour.

— C'est raisonnable... Après?..

— Après, nous verrons.

— Admirez ma complaisance, dit Talormi en riant; Je descends le premier, suivez-moi.

Avant d'aborder les quartiers opulents, où passaient des groupes de chanteurs noctumeê, Talormi dit à Gréant :

— Mon cher Monsieur, je puis maintenant élever la

LA njITB AU VATICAN. 143

voix et TOUS faire arrêter comme assassin; on trouvera un poignard sur vous.

Gréant s'arrêta et regarda fixement Talormi pour deviner sa pensée.

— Gela ne vous efiraye point? poursuivit Talormi.

— Non, seigneur comte. **

— Eh bien! vous avez raison. Seulement je vous ferai observer que j'ai là un guet-apens tout dressé, et que je néglige de m'en servir.

— Mais, comte Talormi, une pareille action serait le comble de la lâcheté.

— Allons! c'est bien. Monsieur; je vois que vous me rendez votre estime, dit Talormi en affectant la dignité.

Ce furent leurs dernières paroles de cette nuit; ils s'assirent ^us deux sous le porche gothique de San-Lorenzo, et quand l'aube parut sur ce bel édifice écartelé de marbre blanc et noir, Paul Gréant reprit la parole :

— Comte Talormi, je sgis l'agresseur et vous avez le choix des armes.

— Pour un duel sans témoins, dit Talormi, il n'y a que répée : je choisis Tépée.

— C'est l'arme française, dit Paul.

— Et italienne, répliqua Talormi.

— Soit, seigneur comte. Il y aura deux épées toutes prêtes et déposées en lieu sûr.

— Que de précaution3 contre les bravi des Mystèra d'Udolphel murmura Talormi d'un ton ironique.

— Oui, oui, dit Paul en secouant la tète de Tair d'un homme qui n'a qu'un mot secret à dire pour éteindre la raillerie.

— Bon! les épées sont prêtes, poursuivit Talormi; passons aux autres conditions.

— Le reste est fort simple, dit Paul ; au tomber de la nuit, vous vous trouverez sur la place Mari et vous me suivrez.

444 LÀ nrivB au Vatican.

— Où?

— Vous le saurez ce soir.

Talormi se leva, et sa figure prit une expression terrible; il saisit la main de Paul et lui dit du ton dramatique le mieux hoié :

— Maintenant, toute pailierie cesse; la chose sérieuse commence; vous avez insulté brutalement un lioaime d'honneur, un descendant de Tillustre Paolo Talormi^ qui se croisa, en Sicile, avec les chevaliers normands, en 1325; eh bien! malheur à vous! malheur à vous! Ce soir, mes lèvres boiront votre sang! adieu.

Et il s'éloigna rapidement, en laissant gronder une colère sourde q»e Paul entendit encore dans le lointain, à la faveur du silence du point du jour.

Paul Gréant, qui avait ce courage raisonné qu'aucune menace n'étonne, écouta les paroles fulminantes de Talormi avec un grand calme, et lorsqu'il se trouva seul, il résolut de consacrer sa jouruée à l'exécution du plan médité aux dernières heures de la nuit.

Quand le jour s'éleignit, le port de Gènes offrait un tableau charmant; les marins en partance puisaient de Teau à la fontaine Saint-Christophe; à bord des navires on chantait, sur des airs somnolents, les vieilles cantilènes de l'Italie; quelqu(;S matelots jouaient à la mourre, au milieu d'un cercle de facchini; les barques se croisaient sur l'cau^ et, dans le fond, le palais Doria était ravissant à voir, adossé contre sa montagne de jardins.

Paul Gréant l'artiste ne voyait rien; il aurait donné tous ses pinceaux et tout ce paysage maritime pour l'épée vénitienne d'André Doria.

Talormi fut exact au rendez-vous, et Paul Ten remercia par un salut poli et un sourire sérieux.

— Veuillez bien, me suivre, dit Paul en montrant de la «nain une petite barque. Vous savez que vous ne craiguez

rieû dèf'dâ(y;fal stv'èc moî^ ptiîsqtië là dèinièré nuit Vous êtes soïti viVârit dtiià d&èrt ot ma maiû tenait lin poi-

' TzloTtïti lié rét)ôbdK-iiaS^; éà ffèùte était sôhiliré'et con-

^Èt]fà!Vlér-À^âfe dftf 'ni^;i^

et s'assit en appuyant sa tète sur ses madii'^.

- ^nmmk tmir^] ^%Jt'ptM^ aiiôt^a; tta é^iia clian-

gement dans la toilette de Talprmi; le diplomate étaii'en

'^èéi^ommmmi eï^soft-^lét) d^tlti Iftây dè^ei^e, qui

s'élargissait sur sa poitrine Ifetciftéétdi'e, l^àdrail lait i^

éêmmfé^ â^ér^fflë'dèdiëtàÈfce dans'lï irint: T^brmi

^JB^^ptfimil'^^iv éétta p6î#itie et ce gilet.

Léîf i^HWfs^fitoitîohaifèëiït avec viguew et*agîWt4 sous les imdifWlSBîïisWpaifl mM, et, à la sortie dû port, une I)è®léfl*Wé^etiflaî W Voflè'et' poîïssa' la ifetrcjiie stït une côte W*S8é, «aMteïieua^'dêsiéhè; totrt^à fiîi^liivbtabtè ati tërri-

• AWi(mm*dëmm[tiist, Vim mkxAl dintrœil était Ibtfjolik^ffitimihiîôttei dë'peàf dèsrfeï)tlàé; lih dit drtiije t»iif'««à^uffle'V

-M *% aBltetë'^c^èlîaiP^ àppàftenilit à

un navire qui est parti à midi; personne n'a étïtéinoîn éé'té^ïoÈfm!: A^'âfeul^hyiitey; j'âïafeb^ sù^' cette côte, ^ibrë'feê«*dïbS^âài^^e^^^ <ïtîô Vous voyez

devant vous, et j*atf* dMïtviiié' él^ék' rfaii^ cbàcùta d'eux, eteté WiMtl ië ioxii; Mfee le chftiidè vôtre épée, à *haWatt'à1gïitWlié'î c*è!^dtelétitè jUôtiéë: *

titleMî'^otilétS là'têïè, et te^atdà d^iû œil sôuéieux les itett3t>lîi« défei^*; pûîli iï éliéndit là m'âîn à sa droite, et fi^aiûâi Sôû'bKôix satfs prôhbn^ër'ual'sëùi mot.

La bàhiue,' obéfesant à un coup- dé gbuVernail, échoua sur lé sabtejT^lôttnî descendit avec léiiteur, et lùarcha d'un pas'îrtésoltt vers le massif d'herbes marines, où il Iracnra lime belle et bonne'épée de coriibat.*

lOVM I. 1^

146 LA JïïITB AU YAnCAN.

Les deux ennemis, éclairés par les brillantes constellations du ciel italien, se posèrent hardiment sur le terrain; Paul Gréant prit une garde pleine d'élégance et de fierté; mais Talormi parut vouloir conserver les vieilles traditions de quelques écoles napolitaines, et se refusa au loyal croisement du fer.

— Ctomte Talormi, dit Paul, vous vous dérobes toujours.

— Monsieur, répondit Talormi, le terrain autorise tout; gardez vos leçons pour la salle.

Cependant, au bout de cinq minutes de tâtonnements, Talormi parut se laisser entraîner par le feu du combat, et une certaine régularité académique s'établit dans le jeu des épées. Paul, qui avait au début conservé beaucoup de sang-froid, sentit les veines de son front s'enflammer et son attaque devint plus furieuse qu'adroite. Talormi rompait, non pas avec l'allure savante du tacticien, mais comme s'il eût été dominé par répouvante. Gréant s'excita encorç de la terreur de son adversaire; il accomplit une feinte triomphante et vit Talormi bondir en arrière ot tomber sur la grève en agitant convulsivement son épée dans l'air.

— Ma mère ! ma mère I dit-il d'une voix sourde. Et son corps se raidit, et sa figure prit la teinte de la mort. Le cadavre se dessina^dans toute sa hideur.

 ces moments suprêmes, une réaction subite éclate dans le cœur le plus haineux. L'homme qui arrive sur le terrain du combat singulier avec un trésor de colère et la soif du sang, et voit tomber son ennemi comme frappé d^un coup de foudre, sent tout de suite, au fond de l'âme, s'éteindre le feu de vengeance qui l'animait. Être la cause de la mort d'un autre; retrancher du nombre des vivants une créature de Dieu; donner du travail au fossoyeur et le deuil à une famille inconnue; attacher éternelleinent à.

1^ mT& A0 rxtiùJLÈ. Î47

ses vestiges un fantôme accusateur; teindre sa main d'une tache rouge et ineffaçable; condamner son oreille à entendre toujours le râle d'une agonie qu'on a faite; voilà ce qui est iutolérable, voilà le châtiment du duel le plus Intime et la terrible leçon reçue quand on viole les saintes lois de la religion et de ^humanité.

Paul sentit expirer sa haine^ surtout à ce cri déchirant: Ma mère/ qu'il venait d'entendre deux fois, et qui lui rappelait la sienne. 11 détourna subitement les yeux de ce spectacle, et «abandonnant la barque échouée, il reprit au pas de course le chemin de la ville, en jetant son épée dans le premier buisson.

Au palais Santa-Scala, madame Van-Ritter faisait sa veillée^ derrière la persienne de son balcon, et brodait à c6té de Debora, qui lui lisait des sonnets de Michel-Ânge. Tout à coup, une voix douce et prudente se fit entendre près du palais; elle chantait Vieni in Borna, chant divin de Narma ; c'est-à-dire qu'elle ajoutait un nom bien connu à chaque note de l'air.

Memma trouva un prétexte pour congédier sa jeune compile, et soulevant la persienne à demi, elle vit et se fit voir.

Celui qui chantait doubla l'angle du palais Santa-Scala et remonta vers la petite rue, où il prononça plus distinctement encore le Vient/ mystérieux.

» Oh I mon Dieu ! se dit Memma en frappant son front, il y a quelque chose de lugubre dans l'accent de ce jeune homme ! une affreuse nouvelle est dans l'air, et va tomber sur moi!

Impossible de résister à un appel de ce genre et dans nue semblable situation. Memma descendit de son pas le plus léger, traversa la nymphée, réveilla Mitry, discret défenseur en cas de péril, et se fit accompagner par lui Jusqa'à la porte du jardin, qu'elle ouvrit.

Le molosse se coucha sur le gazon eu regardimt M^m*: ma, comme s'il eût dit : Je suis ici tout prêt; si vous avez besoin de mes services, appelez-moi.

Peu d'instauts après, Paul Gréant descendit dans, le jardin, et ne vit dans les ténèbres qu'une robe blanche i. deux pas de lui; un souffle de voû prononça au mèmie instant ces mots :

— Je n*ose vous interroger.

-r Memma, dit Paul épuisé par la course, donnez-moi votre main, j'ai besoin d'appui... Bien ! je suis fort main-^ tenant... Ne vous effrayez point, Menouna... Pourquoi ne puis-je pas vous dire, réjouissez-vous?.. Ohl nwa, la mort d'un homme est toujours une chose affreuseU^. Memma, je viens de tu^r eu duel le comte Talormi.

Memma saisit énergiqueoaent 1^ deux mmn$ de Paul, et tout son corps tres^aiUit*

— Sainte Vierge ! ditrelle , il a risqfu^ sa vie encote pour moi ! noble jen^ho^^p^ ! Oh ! c^est trop- de dtvôuo* ment ! trop d'héroïsme ! Vou^jètep pîw que mon protee^* . teur, voi^ êtes pour moi ua autre ajuge ga^i^n ! <

Âiçrsje jeuDjÇ arti^t^^obéissaçit à u^ftfiçière, raconta dans tous ses détails l'aventure émouvante dont il était i« héros. A chaque pbras^.d^ ce réç|jL|i Meupua faJisaJ^t entendre des cris sou^ de{ t^rreuTi cpinm^.si.eHe assiat^t au conibat; et au derni^eç mpjt> qui apnongait modester m^nt. la victoire, elle posa sq^ lèvces snrrl^on^ft droitaila Paul, et cette récompfen^^ deyinjt l'étij^ycelle d'u^iojoen^i^. La flamme, iavisible^cqurfit, et rien désorço^s ne pouyail réteiiidre, ni la prudence, ni le devoir, ni la réttexioJî> trois nobles .voix qu'on oublie, wnenuit d'écouter*

En ce moment y avait-il un mpnde, une société, une loi î Paul et Memma, entourés de ténèbres massives,, et. violemment détournés de lavie ordinaire pp les pjiiiak poignantes émotionâi, pouy^enf se cr^^re txapportéà.di^i.

BÏ^WîTB Air TÀTIflA*: Wft

•i»e de c4s gphèïes sombres décrites par le Dante, oh -deuft âmes se rwicôntrerit, se suivent, et savent (ju 'elles vivent encore parce qu'elles aiment, car la vie ce n'est ^qiie l'amour. Les paroles du jeune homme avaient ce Hïurm«rte mélodieux et pénétrant qu'on écoute comme dn^is un rêve, et qui rappellent aux imaginations poétiques les suaves entretiens de ces ombres élyséennes, qui paorlaicnt de leurs extases passées avant de boire Teau de i^ui>li. Memma aspirait cette harmonie de l'amour, qm les eoneerts. n'avaient jamais entendue, et qui, troublant sa raison, lui fit croire qu'elle habitait un monde meil* kur, et que tout ce qu'il y avait de terrestre en elle venait âe s'évanouir dans une subite et céleste transformation.

La pâle lueinr de l'aube ne perça point l'épaisse alcôve de ferdure qui avait dérobé aux étoiles les ineffables çecaréte de cette nuit. L'aurore, plus éclantante, laissa tomber une traînée d'opale sous les arbres du jardin, et M^una, s'ëpouvantant^de cette clarté soudaine comme d'un témoin délateur, se voila le visage de ses deux mains et prit la Mte en étouffant son adieu*

Paul Gréant sortit du jardin comme Adam de l'Éden, foudroyé de bonheur et de remords ; et parvenu hors de l'enceinte, il chercha dans le ciel le premier rayon de soleil, comme on chei*che Tami qui fortifie et console. Mais ce que le pinceau d'un «rtiste n'a jamais exprimé sur une toile, même Salvafor Rosa, lorsqu'il a évoqué le fantôme de Sa^amel devant Saûl, c'est la coatraction d'épouvante qui déchira le visage de Paul à quelques pas de la porte de son Éden.

•Ses yeux se vitrèrent, sa chevelure se hérissa; un cri sourd agita sa poitrine sans pouvoir arriver aux lèvres, et ?di main droite se tendit nerveusement vers un fantôme épouvantable que le soleil n'avait pas encore dissipé.

G^était Talormi, vêtu comme la veille avant le combat;

480 tk JUmS AU YATlCIÂlff^

superbe d'insolence railleuse^ et portant sur sa figure eo» lorée Texpression de la sahté^ de la jeunesse et de la vigueur.

En ce moment, les homnites et les femmes de la campagne traversaient le petit chemin et se rendaient à la ville. Paul, revenu de sa première terreur, marcba droit i Talormi pour l'examiner de plus près.

— Oh ! c'est bien moi, dit le prestidigitateur en souriant, je ne suis pas mon ombre, je suis moi-même^ et j'ai votre secret. Mon cher, vous êtes un étourdi et un enfant; et les hommes comme moi jouent des hommes comme vous avec tant de facilité que nous ne mé&tons pas même un éloge pour notre adresse. J'ai voulu connaître votre histoire à fond. Je suis content. La jeune femme et le jeune homme sont en mon pouvoir. Vous êtes ramant de madame Van-Ritter. Voyons, Monsieur^ ' démentez-moi.

Paul Gréant croyait toujours cqptinuer un de ces rêves à double teinte, qui commencent dans les extases du ciel et finissent dans les tortures de l'enfer. Le soleil s'était levé, le fantôme n'avait pas disparu.

xm

Be pre«tl«isila«e«r de la msH.

Dans ces moments de délire, la pensée, M4».de comme l'éclair, résume en faisceau une foule d'incidents que l'esprit calme détaillerait avec peine par une longue réflexion. A la vue de Talormi debout devant lui, Paul Gréant se rappelle toutes les circonstances du duel; il le vit tomber et se raidir dans les suprêmes efforts d'une agonie qui se

LA jnms Air Vatican. ISl

révolte contre le trépas; il entendit encore un dernier cri, un dernier râle, un dernier adieu ; il se souvint de ce noble ^ sentiment de compassion qu'il avait donné à un cadavre, de ce remords qui avait suivi sa victoire, et sa tête se bouleversa, comme si un ongle de fer en eût arraché le cerveau. Le jeune homme ne croyait pas voir ce qu'il voyait; il accusait de mensonge ses yeux et le soleil, et il attendait toujours que le souflBle du matin emportât cette vision impossible qu'un caprice de la nuit avait, un seul instant, prêtée au jour.

— Regardez-moi bien, regardez-moi longtemps,, dit > Talormi à Gréant avec une malignité de démon; c'est bien moi. Votre épée de novice a eu la folle prétention de toucher ma poitrine I Pauvre enfant ! vous avez été la dupe d'un jeu bien joué. Je ne voulais pas votre mort, quoiqu'elle fût au bout de mon épée. A quoi m'eût servi votre mort? En vous laissant la vie j'avançais bien mieux mes afTaires, comme vcyis pouvez en juger maintenant. J'ai votre secret et j'aurai votre maîtresse, ou je vous perdrai tous deux !

— Ainsi, comte Talormi, c'est avec une lâche supercherie de bandit des Abruzzes que vous lavez le sanglant affront d'hier?

» Avec quel ton théâtral il me décoche cette phrase 1 dit Talormi en souriant de pitié. Vous vous grandissez trop, mon ami, mais vos échasses ne vous donnent pas un pouce de plus. Est-ce que' vous pouvez me faire un affront sanglant, vous roseau que mon souffle peut briser! Vous vous prenez trop au sérieux. Les éloges des courti* sanes vous ont enflé d'orgueil; elles vous ont donné uû brevet d'homme que je déchire sous votre moustache d'écolier.

Un cri strident sortit de la poitrine de Paul, et sa main se précipita sur son poignard caché. Talormi, avec une

dextérité e;ffrfiyante, plongea «on bras de bas en haat, coiîîffie ^ijis rescrime napolitaine, sous 1-épaule de son Snnpn^i, et le^ojaleyaut bien haut pour le faire retomber jlourdeipettt^ il le ^.^34rm^.

• ,P^ul se releya d'un seul bond, con;ime le tigre qu'une surprise a teçraççé; son regard lança des flammes, Técume d^ ]? cqièire Ws^ncbU ses lèvres; il se çrandit de toute la havïteHf d'une iiadigriation superbe, et avec cet accent dominç^teur qui spppi;ime toute réplique, il s'écria:

— Àh ! vous avez mon secret ! eh bien ! moi, j'ai le ^r^tre^ cpipte Ta}firïp|, .0 je yai^ vous m écraser comme li^up cpup d^ fqpdrç I '

Çii ce moment dçs yoi:^ d/? fcmws se firent entendre ; p?é](^ieçt içs IçifpQs paysanne? qwi ge rendaient à la ville aypç'd^s Qprliçllleç de fruits sur la tète, et elles chaujt^ignt : Q pe$cQi{or d^lV qn^a daps up déiiicie.i^x unisson.

•— V(Çi^e?5, dit Paul en pife^açt le bras de Talormi et eu l'fiçitsj^iftt d.^ (i^jté fj^e iia yUle, qçis cj^pse? peuvent se dire

Les jeunes filles de la campagne, fibres de passer et de S^^if^ev ^^m^} /^e ?i )^\},x jepes sefgûewç8, les placèrent m pAUeiji d'e.lj^?, e.p .cpflljnuaftlejjr mafche et leur mélodie. C'était comme un de ces chœurs au tUéàtre ancien^ 4(?l}JJ^f 4ÇW %WM ^^^ffml ^m]^WJ^ calmîdent l^s ifiif^J^h d?^us l^^ sçjçftes draw^^pi^s ^i^^i^latait la ^sf jî)if d,e^ hé^9^ et de^ rpi^

L'ft^j^retiie^ t\jf m^ s;p^;eçdu p^ff \m fojsee njajeure ppp1ji;e %u,èlle iji éli^it imp9^?}.bie de lutter^ âi cause de sa îpf^cjieuse faible^e. Ces accidents d'interruption sont fré-

fe^ts çn Italie, pays où tout le monde chante, et chante ^Uf Les jeujp^s coQ.tadinesg!çnoises, chargées de fleurs et fruits, escortaient Talormi et Paul, et leur montraient en chantant et en riant des dents d'ivoire entre deux lèvres 4e cerise, et des yeux superbes qui éclairaient le soleil.

LA nriTE A7 VATICAN. 183

n Xaillnt doiHî prendre son partie et^ chose étonnante^ après la scène terrible qui venait de se passer^ et au milieu des sombres idées qui agitaient ces deux hommes^ la ^éleuse intervention io. ces jeunes filles^ marchant autour d'eux avec les parfums des jardins, la sérénité èe la campagne, la mélodie de leurs voix, arracha des sourires à deux visages dévastés par la fièvre de tontes les passions. Talormi et Paul cessèrent un instant de se haïr, et se Udssèr^t accompagner par cette brise d'harmonie et cette vivante corbeille de parfums. Puis la ville ouTrit sefr qaailiers populeux; le chœur italien cessa; les jeunes dryades se rendirent au marché ; le tumulte des rues succéda au silence de la colline, et tes deux rivaux ajourlièfent le dâioûment de teur drame, après cette dernière parole de Paul Gréant :

— Comte Talormi, vous recevrez ce soir, dans une lettre, le secret terrible qui est dans mes mains, et ne devait jamais en sortir.

-î- Je l'attends, répondit Talormi avec une physiononâe 4ui exprimait à la fois un souci et une menace.

Paul Gréant, rendu à lui-même, essaya de se faire une idée exacte de sa position, mais il ne trouva que confuflièn et trouble dans son esprit. La faiblesse du corps AQaillit su? Fâme. La tète ne fonctionne plus quand lesnerfs soût brisés.

- n suivait d'un pas machinal la rue de son hôtellerie, lorsqu'une main familière frappa son épaule et le fit pe-' tourner vivement. C'était le marquis di Negro, dont la fraîche et honnèle figure exprimait une surprise du plus llaut degré.

— C'est bien lui ! je ne me trompe pas ; c'est mon déserteur I dit-il en faisant un signe de menace amicale avec son doigt.

Comme le hasard est ingénieux à combiner ces ren-

IM LA JUIYE AU YATIGAN,

contres^ dans certains moments de la viel Le hasard B^en fait pas d'autres et on continue de l'appeler le hasard ! U &ut bien reconnaître que toutes les grandes existences sont soumises à la direction continuelle d'un pouvoir intelligent.

Paul Gréant se servit de Tunique ressource usitée en . pareil cas; il bégaya des mots décousus qui formaient une apparence de phrase nébuleuse^ ce qui lui donna le temps de trouver une excuse raisonnable^ ainsi formulée clairement:

— Ma convalescence^ cher marquis $i Negro^ a été suivie d'une rechute au moment du départ^ et je n'ai pas voulu abuser de votre hospitalité, quoiqu'elle soit inépuisable. Cette fois, je me suis couché à l'infirmerie du Quercia-Reale.

— £n effet, dit le marquis en examinant avec tristesse le visage de Paul, vous paraissez encore bien souffrant. Vous êtes sorti de chez^moi tout à fait rétabli, avec tous les charmes de la plus florissante jeunesse, et je vous retrouve pâle, abattu, maigri, faible. Quelle rechute avesBr-: vous subie, mon pauvre Gréant î

— Une rechute affreuse, mon cher marquis.

— Par Bacchus! on le voit bien. On peut vous le dire à vous, parce que vous êtes jeune; vous avez vieilli de: quinze ans. Venez à la villetta pour vous rajeunir.

— C'est que... voyez... mon cher di Negro... je suis encore à la veille de mon départ... et... l'air natal..

— Bah 1 que parlez-vous d'air natal I Est-ce qu'il y a un air natal dans votre Paris? La vie est ici, sous notre ciel, au milieu des orangers en fleurs , sur le bord de notre golfe! Voilà le véritable air natal de tout le mondé, parce que le premier homme n'a pas fait la sottise de naître dans les brouillards du nord : il a eu le bon esprit de naître au pays du soleil, et nous sommes tous les fils d'Adam.

LA JUIVS Au YATIGAN. IStt

L'air enjoué, la parole vive, la grâce italienne du mar^ quis di Negro infusèrent un peu de joie au cœur de Paul, qui remercia rhospitalier gentilhomme par d'énergique» serrements de mains.

— Voici d'abord ce que vous ferez, poursuivit di Negro, et c'est un ordre que je vous donne...

— Si c'est un ordre, j'obéirai, interrompit le jeune homme en souriant; puis-je vous refuser quelque chose, à moins que...

— Il n'y a pas d'à moins que, dit vivement le marquis; aujourd'hui, à six heures, vous viendrez manger des ravioli à ma villetta, et puis nous songerons au lendemain. ,

— J'accepte aujourd'hui, dit Paul en s'efforçant de sourire ; mais vous savez que le lendemain appartient i Dieu.

— Eh! mon cher Gréant, tout lui appartient à Dieu; mais on lui emprunte ce qu'on peut, et c'est un prêteur complaisant. Adieu, l'heure va vite; j'ai du monde à voir en ville. N'oubliez pas mes ravioli; mon cuisinier m'a promis de faire un chef-d'œuvre, et il demande un public , pour se faire applaudir. Les artistes se ressemblent tous.

Rentré au Quercia-Reale, Paul Gréant effleura du bout des lèvres un déjeuner frugal, et écrivit ensuite une lettre àXalormi. La lettre écrite et serrée, il se laissa tomber sur un lit de repos, et la fatigue brisant la réflexion, il s'endormit.

A son réveil, deux aiguilles de montre lui prouvèrent . qn'il lui restait à peine les minutes nécessaires pour se rendre au diner de la villetta. Il recomposa promptement sa toilette, descendit en toute hâte l'escalier de l'hôtellerie, et prit au vol de course le chemin de la montagne.

Lorsqu'il entra chez di Negro, un cliquetis d'argenterie et de porcelaine lui annonça le début du festin, comme l'ouverture annonce l'Opéra; dès qu'il parut, le maître le

^56, LÀ JUIYB AU VATICAlï.. .

salua par une exclamatiou joyeuse, et lui montrant we place vacante parmi vingt sièges occupés, il lui dit :

— Nous \q\\s avons attendu dix minutes; vous connaissez les usages de la maison. Asseyez-vous à côté de votre aini^ Ip comte Talornii.

A ce nom inattendu, Paul Gréant s'arrêta et fit un mouvement lirusque^ comme si une couleuvre l'eût mordu au talon.

^ Talormi escamota tout de suite l'embarras de la situation en disant :

' — Nous nous somines rencontrés ce matin.

— Et moi, dit le marquis^ moi qui croyais vous faire uïie surprise I

' ^ Nqus nous sonimes rencpQtréi| c$ ma^tin^ répéta machinalement Paul, et il s'assit.

— Vous saujçez, Ijiessieurs^ continu* di Negro, qu$ nous n'avons encore reçu aucune nouvelle de notre brave capitaine Van-ÏRitter.

'—Il vp^e pevLt-^^re ver$,les Indes^^ dit le consul anglais. — ; Mais, 4it un convive indifférent, madame. Van-ïUtter aura san^ doute re(p des nouvelles de son mari. . — iPaç même sa femme, dit. le marquis. — 1,'ayez-yous vue, marquis idiNegroî demanda le consul.

— Ûiû, ie l'ai Vuç au|ourd'l\ui; vers trois heures^ à S9A lever.

Un éclat de rire décent circula autour de la table.

— Il ne fait (^onç jour qu'à tais heuresf après ^ chez votre belle Génoise? deipacdà le corisull

— Mais, de bonne foi, dil le /marquis, que voulez-vous que fasse une femme dài^^cefte positipa? Depuis le départ dé son mariy l^emma 4'es^ l)a§ sortie du palais Santa- 8cala; elle ne voit p^rsonhe^ n^ reçoit personne; sa société se compose d'une jeune tille juive que son frère a délivrée des forbans sur le littoral d'A&ique. J'ai fait au-

jourdiini à Meouna toutes sortes de prières pour la décider à venir diuer avec nous. Elle a toujours refusé aveo obstination. Il faut vous dire que je Tai trouvée un peu changée^ ma belle M^ma« L'inquiétude altère son teint et sa bonne bmneur. Au reste^ on serait désolé à moins.

— On dit qu^eile e^ fprt attachée à son mari^ dit un; convive stupid^.

— Mai3 c'esit fortr natuf«l ! r^pjdt di Negro avec l,a caj^' deur des ancien? îoim, dje. nojaveaux mariés s'aiment, toujours^ surtout lorsque le consentement a été red-. proque,

— Cette vie ^ vraim ^t uffi v^pvaige daj^ la lune de miel, remarqua judicieu$içmen1i le coipi^ul.

■— Aujourd'hui, poursuivit di Nçgro, j'ai fait une rude guerre à la mélanifpUe exagérée de lail^Ue.M^mma. Je lui ai dit qu'en r^jbsejQcp dja yan-Ritter,. je con^iouais auprès dfelle jf^ fof^oQ3 de ipteur, et que je devais user de nioû autorité pour Tarracher à ce tombeau où elle s'inbum^ vivante^ — Eib^hiep! moQ cher, onçli^, m'a-t-^le répwdu, c'est le nom qu'elle me donne^ mon bon onde^ j^ n'irai pas dîner à^l^i^letta^ ms^sje.voos promet^ de faire ime petite promenade;^ cft soir, dç votre, côté, avec Debora.

La coupe de Bohême, pleine de lacryma-cristi, s'arrêta sur les lèvre^ de Paul CUr^t^ ^ la loueur s'épancha sur là nappe.

Taloxmi éoo^ta^ If^, ^&Ç9^îb. di N^ro en s'acquittant très-bien de ses fonction^ de convive; mais il ne perdait rieu de cq. cpi pas^it dans, le cœur et sur le vissée du jeune homme aon voisin^

Paul fit un effort sup^êpae j^ur donner à son corps une attitude naturelle et à sa parole une assuranjoe d'emprunt.

— Ces coupes de Bohème, dit-il, sont fort belles, la forme en est charmante, mais elles ne pouvaientservir

IB8 LA XïïIYB kV TATIGAir.

qu'aux anciens^ qui les ont inventées. Largement évasées comme on les taille, ces coupes ne peuvent contenir que des vins substantiels et massifs, plutôt nourriture que boisson, comme le faleme des Romains.

—Voilà, s'écria di Negro en riant, une grande dissertation qui excuse une petite maladresse.

— Cet épisode des coupes, ditTa]ormi, nous a détournés du sujet de votre conversation, marquis di Negro. Croyez-vous que madame Van-Ritter nous amènera ce soir la jeune Debora?

— Oh I elle me Ta promis solennellement, répondit le marquis en frappant la table de son couteau; je lui ai promis, à mon tour, de raccompagner moi-même, avec quatre domestiques, jusque sur le pavé de la ville. Elle veut être de retour à onze heures au palais Santa-Scala«

Et se retournant vers un domestique, il dit :

— Demandez au majordome si la réparation du pont du belvéder est terminée.

— Votre pont dû belvéder est en réparation! demanda le consul.

— Oui, consul, répondit le marquis; il y a dans nos montagnes des ravageurs qui dévastent pour le plaisir de dévaster...

— Ce sont des malfaiteurs d'une singulière espèce, dit Tàlormi en souriant.

— Très-singulière, remarqua Paul, en jetant sur Talormi un regard fixe qui le déconcerta.

— Il y a des nouvelles beaucoup plus graves que celleslà, dit le consul anglais d'un ton mystérieux.

— Ah ! je sais ce que vous voulez dire, consul, interrompit Talormi.

— Mais nous ne le savons pas, nous, murmurèrent quelques convives.

— Eh l)ienl poursuivit le consul, il y a beaucoup d'a-

LA JinTE ATT VATICAN. 169

gitation sourde en Italie. On est peut-être à la veille de graves événements politiques.

— Me^eurs^ remarqua di Negro en étendant ses mains à droite et à gauche, comme pour étouffer cette conversation à son début; Messieurs, nous sommes ici pour nous divertir et non pour nous attrister. Ne tournons pas au sérieux.

— Bravo, marquis! s'écria Talormi; trêve à la politique ! Ne donnez jamais à cette femme l'entrée de votre Tilletta; gardons-la pour la ville; ce n'est pas une dame de campagne. La noble sœur de Santa-Scala qui arrive ne doit pas rencontrer ici cette rivale autrichienne.

— Elle arrive! dirent quelques voix.

— JParbleu! continua Talormi, je sais fort bien ce que je dis. Par cette fenêtre ouverte, je viens de voir passer madame Van-Ritter avec une jeune personne de quinze à seize ans.

— Messieurs, dit le marquis di Negro en se levant, notre dîner étant à peu près fini, allons recevoir sous ma treille la reine de la grâce et de la beauté.

Tous les convives se levèrent, excepté Paul Gréant, qui se donnait Tair d'être très-occupé de l'assaisonnement d'une tranche d'ananas.

— Puisque le pont est réparé, dit le marquis, nous prendrons le café au belvéder, et Memma sera des nôtres*

— L'idée e^t excellente! s'écria Talormi d'un air de triomphe.

Et se penchant vers Paul, il lui dit :

— Nous allons voir une belle surprise, n'est-ce past

— Oui, répondit le jeune homme, pâle comme un cadavre.

Tous les autres convives étaient déjà sortis.

— Je me fais une véritable fête de cette scène, continua Talormi avec un sourire de démon. Un homme que voua

160 LA iniYK AU YATIGANi

VOUS êtes vaûté d'avoir tué bier en duel^ va offrir ma bras, très-vivant, à madame Van-Ritter.

^ Vous ne TaBriFez pas, dit Paul en se levant; lisez cette lettre, elle vous prouvera que j'ai votre secret, si vous avez le mien.

Talormi ouvrit la lettre que Paul avait préparée le niatin, et il lut ce qui suit :

a Comte Talormi, vous vous croyez un homme tien rusé, vous n'êtes qu'un bandit vulgaire. Si vous en doutez, lisez ceci jusqu'au bout.

a Quand vous méditez un lâche assassinat, vous commettez l'imprudence d'opérer devant des témoins. Ainsi, le jour du mariage, il y avait dans le belvéder des oreilles qui vous écoutaient, des yeux qui vous regardaient, des bouches qui se taisaient.

' a Et vous étiez là, vous et votre complice Barbone, occupés à dresser le plus horrible des guet-apens sur le pont du belvéder.

c( Il y a une justice dans ce monde, et elle écoutera toujours la voix honnête qui lui dénoncera un pareil crime; cette voix sera la mienne; muette ou retentissante, à votre choix.

a Paul Gréant. »

. Ce coup était foudroyant, même pour l'homme le plus £Dtt et lô mieux préparé aux terribles éventualités d'une vie orageuse. Talormi avait lu la lettre, et ilja tenait encore ouverte sous se^ yeux pour chercher un expédient pro|Bce. Paul, les bras croisés et debout devant lui, le regazdaiit avec des yeux fixes qui promettaient un scandale tout prêt et une publique délation.

Une voix joyeuse se fit entendre, et le majrquis< di Negro entra, en faisant précéder d'un éclat de rire oa qu'il ifionait annoncer.

— Venez donc. Messieurs, dit-il en prenant Talormi par le bras; que diable faites-vous ici? Le consul yient d'engager un pari avec madame Van-Ritter, un pari gagné d'avance : les Anglais ne parient pas autrement. Figurez-vous qu'à çrçjpos de.politiqjçip, Iç^îonsul a prononcé le nom du comte Tsdormi. Memma ne veut pas croire que hmw^ /Tidbormart xtiaz moi; elle soutidat que c'eA imposE&la. Le cûnnd a parié douze vases d'héliotropes de Xd^me, Wem%, mm aUoi» rire du dépit de Memma.

— Mon cher di Negro, dit Talormi eu âe dégagoantd» im àMiJMfffiùSj }fi veux faixe p^erdise topamau consul; ie v!m» las ïm Anglais. Adîcta; je me afiwe j^Jesea* Iwdérobé.

— T9Q^ien,iKimto Tatoim, dit 9$i^, milà dt lagir lantQiidiiaoçftise, et vous ai ez une exceUenAe îniq^wytioUi, ^'fiôsvez.gagtter te pari à madame yaa«fiitl«r,

— Bahl il B'^Bt plus tempsi dit le imarquisiidi'il^in);. iBsvjQici, ils anivettt l OxL mMmiit m^ v0ix douce ât ferme 4fià disaR :

— Monsieur Ico^o^ul» c'est par pitte ùomplaîsaMeqm jp vftii^.iQQ9mpagne dans dette pn^oisitioa. ie vous pariemis^Dcpre toutes les. fleurs de Gènes. *

-- Et vouspei^riez, ibâmié^ dit le ooiisul m montiaiit) 'i^rm 9ui obarobait à fiiir sans être vu.

Memma poussa un cri lugubre, jaig«it ses mAi&s» f er Sacda.Ia ci)k, et l^tMiat avq^ étr^eîZKie contre lafiôblesse ailbiie de ses f ieâs, qui se refusaient à H sooiepir, elle fit nn sourire de foUe, et dit d'uae yoix stridente : ^ — C'est tùeul c'qst bien ! Monsieur, j'ai perdu I * Tsilormi et Paul s'étaient arrêtés sur le seuil de la pcorte de la salle; le marquis di Negro et quelques autres invi- ^s, témoins de cette scène , regardaient Memma, et se ^^89rdaie^t Qosipte dans une aUitude de profonde stu-

161 U JUIVE AtJ YknGAM.'

Cette situation était comme un problème inextricable^ un nœud gordien vivant qui demandait la plume d'Eu» clide ou répée d'Alexandre. Talormi s'avan^ le sourire aux lèvres^ et dit :

* «-- Cela TOUS étonne^ Messieurs^ et je le conçois; je suis le seul^ ici, qui puisse comprendre la surprise de madame Yan-Ritter. A la dernière visite que j'ai faite à son illustre frère Santa-Scala, je m'étais engagé à partir avec lui, le lendemain, et à lui faire société au couvent des Camaldules. J'ai manqué à ma pairole, et madame Yan- Ritter avait toutes les raisons possibles de me croire absent. Je conçois ensuite très-bien le violent dépit qu'on éprouve de perdre un pari, même le plus léger, contre un spéculateur sûr d'avance de son gain.

— Un spéculateur en héliotropes, dit le consul en riant.

— L'enjeu oe fût rien à l'afikire, poursuivit Talormi d'un ton léger, on joue bien moins aux échecd, on ne joue rien du tout, et pourtant celui qui perd gagne une bonne heure de tristesse.

- C'est très-vrai cela 1 dit le marquis di Negro, tout joyeux de cette diversion, un échec-et-mat me rend soucieux jusqu'au lendemain, et je n'intéresse jamais le jeu.

•— Il ne me reste alors. Madame^ dit le consul, qu'à vous faire mes sincères excuses. En ma qualité d'Anglais, je ne puis jamais laisser échapper une occasion de faire un pari avantageux.

Dans les scènes de ce genre qui se jouent dans le monde, chacun comprend que tout n'est pas très-bien éclairci

Ll njlTB kV TATIGAN. IflS

dans les eicplications données^ et qu'au fond quelque chose d'insaisissable et de mystérieux sulfôiste encore; mais les acteurs font acte de complaisance et afiKchent tous les dehors d'une pleine satisfaction.

Paul Gréant avait les tortures de Tenfer dans F&me; un regard rapide de Memma dirigé sur lui^ un regard où la colère et le reproche s'aiguisaient comme une pointe d'acier^ ayait percé sa poitrine^ et mis sur son visage les teintes de Tagonisant. Et il fallail se taire ! Et toute justification était impossible en public I Et chaque minute écoulée devenait intolérable en présence de cette femme dont le silence, la pensée^ le regard étaient une continuelle et accablante accusation.

La jeune femme qui^ malgré son énergie^ n'avait su maîtriser un premier mouvement que la calomnie pouvait interpréter à sa guise^ comprit tout de suite le danger de sa position^ et approuva par quelques gestes, naturels et un sourire faux tous les commentateurs de cette scène mystérieuse. Ce récit délayé ne peut donner une idée de la promptitude de Taction. Tout cela dura peu^ conoune tout ce qui est trop vif. Un calme vrai oa trompeur reparut sur les physionomies^ et di Negro^ présentant le bras à madame Van-Ritter, invita tous ses amift à le suivre.

Paul Gréant résolut de saisir une de ces occasicms, que la liberté de la campagne donne toujours^ pour se justifier auprès de Memma. Il lui semblait impossible de renvoyer cette démarche au lendemain. Plein de cette idée, le jeune homme courut se placer à côté de di Negro^ et chercha dans toutes les paroles du marquis un point de départ naturel ou forcé pour préparer sa justification, sans adresser directement la parole à Memma.

De son côté Memma, outrée de l'audace de Paul et le voyant tout disposé à faire une brèche dans les phrases

du marquis par \m odieux mensonge justifLcatif^ détourna la tète ayec une fierté bien évidente et affecta de chercher à sa gauche dans la campagne des points de vue que la droite n'avait pas,

; On arriva au pont du belvéder, où le dernier service de table était préparé. Une jeune fille s'envola, comme un ange, de Textrémité du pont; madame Yan-Ritter la reçut dans ses bras et couvrit son front de caresses.

•—Oh ! que Tinnocence est douQe aux yeux et aux lèvres ! dit^lie au macquis di Negro.

Dûbora rendit ses caresses à Menima, et lui dit : -.-^ Je me serais bien ennuyée en vous attendant; mais je regardais le golfe de Qènes. Vous me jiardonnarez^ n^ost^ce pas^ si je n'ai pas eu de Tennui î

Oui, oui, mon saige, dit Memma en passao^t le pont

avec elle, sa main dans sa main. Mais ne me quittez plus; j'ai besoin de voust.voir auprès de moi, ma chère Defcora.

Memma venait de saisir une occasion naturelle de présenter Debora dans le monde des nobles et des artistes. Josné Gostantini^ entouré de vexations dans son commerce, ou cédant pejlt-étre à un vif désir de voi^ Rome et ses. amis- du Ghetto^ était parti seul, laissant à Gèaessa ille et son fils, Memma admit ainsi pl^ souvent Debora au palais Santa Scala; quelquefois elle la fai^a^it ha^ biller et remmenait avec Qlle pendant son veuvage momentané. La jeune fille était pour Memma une compagne et un maintien. C'est ainsi que nous la retrouvons aujourd'hui à la villetta di Negro.

. Paul Gréant, toujours à son idée, entra un des premiers dans le belvéder, et s'assit provisoirement à l'écart, dans l'attitudis de ces amants malhem'eux qui écoutent, regardent et ne parlent jamais.

Talornii, qui sentait toujours une dénonciation suspendue sur sa tète^ et qui étudiait seul le dérangeaient

U mn AU YATIÛàH ,! 161

i'eq)rit où se troarait Paul, se posa, contre la porte avec une nonchalance superbe, et tout prêt à faire face aux iîentualités périlleoses du moment.

, Le marquis di Negro continuait à ne rien voir que son propre bonheur, et tous ses invités lui semblaient heureux.

— J'espère, dit-il à Memma, que vous viendrez me voir un peu plus souvent, et avec mademoiselle Deborai qui, jB' le vms, aime beaucoup la campagne.

— .Mon cher marquis, dit Memma, je crois être à la wUle de mon départ.

— GoBjuneoit, vous nous quittez! s'écria le marquÎ3i ottmna s'il eût appris un vrai malheur.

— Il le faut bien, poursuivit la jeune femme sur le ton Ae Vindifférence. Je ne dispose pas de ma liberté. Il y a des volontés supérieures aux miennes.

— Quelque lettre, sans doute, qui vous aj^lle enJHollande? dit le marqui^di Negro; je conçois. Ahi ma chère Memma, vous ne trouverez pas là votre Italie, votre J^eau palais, votre délicieux jardin. «. Et iBademoisd.le Uebora Yous accompagne, sans doute?...

-^.T0iQOttiis> monsieur le marqijiis, répondit la jeune fitte(ftveC:tt6#a8S0fa»fie.merveiUieufiej> je ne, quitt^ai j{|r mais madame Van-Ri.ti6r«

. ^ JMn&e^M ^ ^^ ^^ BoUandef demapda> le macquis di Nq;ro en riant. ^

-T» ilAb l j'ay^s*, répliqua; Debora d'un to». enf anticu et iikiijiitoaiit sft) tétei chajrnojite surirépaule, j'avoue qp^ ^itmms^ mm^^ aller à Romi»; mai& aveo.màdame Vaor fiMery la liaUAP40 s^a mÂipe un b^a» pays.

— Et qui vous a parlé de Rome» qjoe.yous aimez tanti JÉmaada le consul pour demander qi^lqijieidios^

. .«^ Tout le monde m'en a pfurlé,.M0Psieu9. -fxJSnlaatl d^t Meq^ma^ en ei]^ia39ant:, l4vjeum^^)U]|B|

166 LÀ $mrÉ au vatkïaj*/

ne dirait-on pas^ à Tentendre^ que tout le monde lui en ft parlé?

— Non, poursuivit Debora en carftsant les boucles de cheveux de son amie; mais le prince Santa-Scala, vous, mon père, mon frère, m'ont parlé de Rome; eh bien ! pour moi, c'est tout le monde.

— Elle a raison, dit le marquis en baisant la main de Debora.

— Une ville superbe ! poursuivit la jeune fille avec cet entrain qu'on prend au bel âge quand les grandes personnes écoutent et approuvent, une ville qui a ime histoire si curieuse, des ruines si vieilles, de» monuments si beaux, des fêtes si amusantes. Toutes lés nuits je rêve de Rome. Eh bien, je crois déjà Tavoir vue, parce que mes songes doivent être vrais. Monsieur le marquis, vous avez été à Rome, vous?

— Oui, Mademoiselle, souvent. — Alors, vous la connaissez bien?

— Je crois la connaître un peu.

—Alors, vous devez Taimer beaucoup t

— J'aime mieux Gènes, Mademoiselle.

-*- Parce que vous êtes Génois. On aime toujours mieux scm pays. Mais, quand on n'a jamais eu de pays, comme moi, on aime mieux Rome que tout.

— Mademoiselle, je suis désolé de voir que vous n'ait mez pas Gènes la superbe.

— Je l'habite, et je ne l'ai jamais vue, monsieur le marquis. Mais mon frère Gédéon m'a dit qu'il y avait une rue dé' palais de marbre, et que toutes les autres rues n'avaient que de vilaines maisons, où la lumière et l'air manquent. Est-ce vrai?

— Mais, dit le consul, ce n'est pas complètement faux,

— Eh bien! je n'aimerai jamais one ville comme celles là; poursuivit la jeune fille. J'ai lu à la bibliothèque du

LA SfJtVE AU VATICAN. 191

palais Santa-Scala beaucoup de livres de voyages, et suiv tout ceux qui parlent de Christophe Colomb. 11 y a, dans tous, de belles gravwes très-amusantes, où on Voit de^ bords de mer délicieux, avec de beaux arbres et des fanûlles de sauvages qui ont Tair irès-contents. Ces noirs, honames et femmes, jeunes ou vieux, n'ont pas établi de différence dans leurs logements; ils ont tous leur bonne place à Tombre, au soleil et à Teau. Comment nous appellera-tron, nous qui logeons des hommes dans des palais de marbre, avec une belle lumière dans de grands escaliers, et d'autres hommes dans des maisons ignobles, sombres, humides, et tout à côté de ces palais, comme pour mieux réjouir ceux qui habitent le marbre, et mieux attrister ceux qui habitent Targile ? Voilà pourquoi je n'aime pas Gènes, quoique vous soyez Génois, monsieur le marquis.

— Très-bien I s'écria le consul anglais.

•—Mais, dit di Negro en riant, cette enfant parle déjà comme un vieux révolutionnaire.

— Je vous assure, dit Memma, que ma jeune ^protégée m'embarrasse très-souvent dans nos conversations; elle a des idées précoces tout à fait singulières et qui m'étonnent. Je la surprends quelquefois un livre à la main, dans l'attitude d'une femme de quarante ans; elle ne lit.pasj elle réfléchit sur ce qu'elle vient de lire. A son âge, c'est effrayant.

— Biais, mademoiselle Debora, dit le consul, prenez bien garde I Si vous parlez toujours de cette façon, en voyageant, vous allez mettre le feu aux quatre coins de l'Italie.

— Comment, Monsieur I on incendie lorsqu'on dit la véi^téî

— Quelquefois, Mademoiselle.

— Ce gui n'empêche pas le mensonge d'avoir aussi une torche^ r^arqua di Negro.

IW UL X1Jm& AU vmcÀN.

— Allons, ma chère enfant, dit Memraa en se levant, il faut descendre en ville. Vous avez fait aujourd'hui votre entrée dans le monde, et vous avez çeut-^tre un peu trop parlé pour la première fois.

— Nous avons tous applaudi du fond du cœur mademoiselle Dehora, dit Talormi avec un geste gracieux et un sourire charmant.

— n faut, reprit Memma, que mademoiselle Debora s'habitue de bonne heure à dédaigfler les applaudissements.

— Voilà, dit Talormi, une habitud'è' difficile à prendre âan$ les deux sexes.

— Je la prendrai, si madame Vaû-Rîtter meFordonne, dit Debora.

— J'M déjà eu le plaisir dé votw^voir, mddemoisrfle Debora, dit Talormi; c'était le jour où je fis ma dérnîèfef visite au prince Santa-Scala, et oùj'éus le mâibeur^Ftui promettre dé raccompagner. Lorsçue j'entrai' dans~la nymphée, mademoiselle Debora lissât avefc^ beaucoup^d'at-' tention, et je fus au désespoir de la défdurner un i&stant de sa lecture.

• — Ahl oui, dit Debora en fixant seis^ yeuîE^sur TSitermi, je m'en souviens très-bien, car vous me fîtes un^ belle peur.

— Peur à vous! Madetnoiselle, dft'TaSëlfiM'^ riant, j'étais donc bien eflfrayant ce jour-là I

— Oui, Monsiair, trè&^ffrayant; à- catt»€iide'vos yeux qui regardaient partout et regardaient tott«ârl*fbfe; comme les yeux d'ita chacal q«» nousi atiMîS à^ Tunis, cbea nous.

— C'est charmant! s'écria Talormi; elle a des dompa* raisons africaines du meilleur goût;

• —Mais, Monsieur, vous n'éfetez pas-'^qfâjluMflpoutTnoi seule, ce jour^làt

— ^h!... vous n'éjtiez !... balbutia Talorrai,;eiabarrassé pour la première fois (Je sa vie par un enfant !

— Nous étions ^deux de la même opinion, ajouta Debura.

— Et quel étjait Tautre, Madepioiselle?

— Mitry.

— Un chien !

— Oui, Monsieur. Ne jjarlez pas de Mitry avçc ce ton dédaigneux. Mtry serait ud homme, s'il parlait; et j'espère bien qxxim jour il parlera.

— Êfle est adorable! dirent plusieurs voix. Comte Talormi, vous n'avez pas brillé dans cette lutte, ajouta le marquis.

— Diable! dit Talormi, voilà certes m Jardin dans lequel je ne rentrerai plus.

— Il sera désert demain, dit Memma en prenant la main de Debôfa, et en saluant par un'légér inouvçment de tête. ■ ' ^

— Vous nous quittez donc avant l'heure? demanda di Negro.

— Oui, mon cher niarquis.

— Mais, chère Memma, vous ne savez dope pas ce que vous perdez?

— Non, mais je sais toujours ce que je giagne.

— On vient dem'annoncer que nos artistes du Carlo-Felice sont arrivas à la villètta. Nous allons avoir un concert iSélicieui. Duprez, qui traverse Gèneî^i et vient de faire une brillante saison à Florence, avec ïtàsmondad' Ingkilterra, de Donizetti, m'a promise de chânlèr ce soir un duo traduit de Guillaume Tell: 0 ciell tùiai se Matilde fn*è earal... On dit que rien n'est plus beau. Nous aurons ensuite madame Schultz, qui nous chantera Costa diva. Nous aurons madame Degl' Ântoni, qui nous chantera un duo de Semiramide avec notre basso cantane du-Carlo-Fe-

170 U nntVB AU TATICAW.

lice. J'ai invité tout ce monde artiste pour vous. Madame, et vous nous quittez brusquement, et vous n'avez plus aucune déférence pour votre ancien tuteur! Allons, ma chère Memma, faites donc quelque chose pour vos amis. Di Negro prit amicalement la main de Memma, pendant que Debora lui faisait des minauderies charmantes pour la retenir au concert.

— C'est que, voyez... dit Memma avec un mouvement consulsif et avec une respiration pénible; c'est que... je ne suis pas bien ici... On a la pensée inquiète à la veiUe d'un départ J'ai tant de préparatifs...

— Une heure de plus ou de moins, dit la jeune fille en faisant une douce violence à Memma. Vous avez été si inquiète aujourd'hui... Un peu de musique vous fera du bien. C'est si doux la musique I

— Tu es une enfant, Debora... C'est pour toi que je resterai quelques instants encore. . .

— Bravo ! dit le marquis, je vais donner ordre de commencer, et j'espère bien que vous ne partirez pas avant la fin. Donnez-moi votre bras, ma chère pupille... Suiveznous, Messieurs.

La société sortit du belvéder. La nuit était sombre au dehors. Au milieu de l'obscurité on entendit .une voix folle qui disait:

— Le milieu de ce pont est-il bien solide, ce soiri Talormi frissonna de la tète aux pieds, et, s'appiochant

de Paul, il lui dit à l'oreille d'une voix ferme :

— Si vous voulez du scandale, commencez, je suis prêt à le soutenir.

La galerie du concert était déjà toute disposée. Une

foule de nouveaux invités attendaient sur les banquetteâ.

Les artistes étaient venus, le chef d'orchestre Frezzolini

, tenait son bâton de commandement. On n'attendait que le

sign^ du maître de la villetta.

ik nriYB AU VATICAN. 171

— Bladame Yan-Ritler dit au marquis :

— Excusez-moi si je refuse la place d'honneur que vous mWrez. J*ai besoin d'air. Laissez-moi ici près de la porte avec Debora; toutes les places sont honorables chez vous, et au moins on respire ici où je suis.

Di Negro fit un geste d'assentiment forcé, et s'assit à côté de Hemma.

L'orchestre exécuta le prélude lamentable de cet im« mortel duo des remords , entre Âssur et Sémiramis.

Madame Degl' Antoni et la basse s'avancèrent au bord de Testrade en riant, selon l'usage des artistes qui vont chanter dans un concert une chose lugubre, et^^tte for* midahle introduction éclata dans la salle :

Qnella ricordati notte di morte.

L'ombra terribile del tuo consorte.

Memma , toute bouleversée par ces notes stridentes qui roulaient dans sa poitrine comme les tisons du remords, leva les yeux au hasard et rencontra le regard fixe de son amant qui semblait aussi lui dire : Rappelle^ toi cette nuit/ Tout conseil de prudence fut oublié. La jeune femme entrgdna Debora violemment, et s'appuyant sur le bras de la jeune fille, elle sortit de la salle, et, suivant un chemin bien connu, elle se dirigea vers Tescalier de la villetta, sourde aux supplications de di Negro qui la suivait, et qui enfin, désespérant de la retenir, rentra au concert où le duo s'achevait au milieu d'une distraction générale.

^Talormi, qui n'avait rien perdu de cette scène, donna le signal des applaudissements, et traversant la galerie, il fut ofiïir ses félicitations aux deux artistes, et se créa^ dès ce moment, maître des cérémonies du concert.

On ne voyait que lui; il se multipliait à l'infini; il prodiguait les fleurs, les compliments, les sorbets, les

versi sdolti, les-criàlions dé Hfetaîstase^ les cbmmérrtaîfes sur la musique, les éloges du lûarquis di Negro. II pîtlaità tous, et de tout;, if enlevait à chacun le senliment de la réflexion; iï ne'pemettàit pas' aux regards eVaux paroles de s'égarer sur dés banquettes abandonnées' où sir des sujefs eitra-musfcaux. Gotîrant'du' marquis au chef d'orchestre, il n'accordait pour tout iïitefrWèdé qtie le souffle d'une respiration; il fallait toujodi^s châfaler, toujours applaudir, toujours crier bravo f toujours se pâmer dans les extases d'un dilettàûtislne furibond.' te marquis di Negro serrait les mains de Talormi avec une eflPusion sans égale de reconnaissance, et Paul Gréaiït luimême, qui, avant tout, se préoccupait de Thôûneur de Memma, sentait sa haine contre Talormi faiblir au fond de son âme en voyant le service immense que son génie prestidigitateur rendait à di Negro, à Memma et au concept.

Grâce à Talormi, cette fête d'artistes eut un succès prodigieux. Le duo de Gtdllmme Tell surtout, 0 cîell f& soi se Matilde m'è cara! fit fanatisme; c'était le dernier morceau. Talormi monta sur Testrade et fit un parallèle entre ce duo et Amorpossente nome de l'opéra à^Armida.

— Messieurs, s'écrià*t-il en finissant, j'étais au théâtre delta Fenice lorsque Rossini fit jouer Armida. Êh bien! toutes les grandes dames se voilèrent le visage de leurs éventails en écoutant l'air A' Amorpossente; mais dans ce duo de Guillaume Tell, l'amour parle dans toute sa di-vine chasteté; les visages n'ont pas besoin d'éventail; aus&i je n'hésite point à donner la préférence an duo de Guillawm Tell.

Un tonnerre d'applaudissements accueillit le discours de Talormi, et chaque invité conçut la plus haute' idée des bôtines mœurs et du bon goût de l'orateur.

A mesure que la foule des invités s'éloignait du lieu dé

la fête, Paul Gréant faisait une réflexion fort naturelle. Sans doute, en ce moment, se disait-il à lui-même dans un monologue mental, sans^^oute la mort serait une faveur reçue ; mais mounr^sans me justifier devant Memma ! oh ! non, mi^ux raxidrait vivre toujours avec toutes les douleurs du aamne ! Talormi m est connu. Cet imm0'^s^'^p9)^h ^ î<^nU Ltti,. q^i H'a.'peuf dç rie^^ a pôuiîd^? n^ii Jte kttr^ ert unQ tit^ ^e Méduse. Son caîme esti i^e^pwr^ U•m'^^^^^.e^xifi nflût^^ au bord de quelcpie aj^gç^ .^(^1^ d^ S^iss. \in aça^sipat est uii jeji^ pQur cet hûi^Wrf.fit^'il mê tuQ> ii se naet à son aisg. Memma est P^Hiuâ> j^t j6^.§\|js ^é^^Pfé ^y^vX elle à jamais. Ne t%wii?>pfw àrTûJftnpi.^tt^ ^^liisfac^ion-stupide, et malg«^ tecUHi#<ç^ifi* *i§ ïl%B,firftP}^t lii tombe;, ayws le cou- .

T^oEujjf ét^t dj^s^e»4}j; 4p ,la .vi^tj^g^ e» npmbreuse fajîip%giûe^;ÇQ§jg4^s^:f^0i^J^fgi^^ Bççards de tout le monde et se blottit dans un massif de jei^nçp pins, sur la J4èè!P^.r^,SWljS?t/»»« ^Wl >Qfl^.deY^t suiyre popr r^TÉ^j^ y^\p^^n.]^i^^é\^% .tli^ ^u^purreau; WiflHft (ïit.'^ctfW^ -^ 9^W^ Wt iW x^j^gn^ce inviu- S^- PSBr- P&iPffliÇlÇide ^§ dj^gecten^ent commis par sa

^Wi ^^4ftBVJ^ Ç^lj?H)i^.^^t ^.4^tM'at^ d'une

Jf ;fi«Slff?.^^a}t.)^ jojij^ ^e gart ^ dfautre, laais Pava ^ sàPf ïWf j^'jfipî5<ïïfapffW U ^î?^,* demandé à fii Negro: L'ii^spijf^} jjf àl\]i^ puit^t il çf {sortit p^ de la v^^etta.

-•'11 ^gt plu54u ÇT^enfoil dit Talonni aux premières luftiir;» d^ii'^y}?? J 'Sbfjem^jt^pta^u fpnn^ son ppiçnard, il 4€|§<*p4M W JviUjB^ç. fflédit^t we «eyauçtiô avec dô BieiJl^mrQS.cQpibiQfii^ftîf .

174 là mmB au tatigan.

An temps où nous yiyons^ comme à bien d'aatres époques aussi^ nos affaires^ nos passions, nos plaisirs viennent se heurter à chaque instant contre un fait politique; et Dieu seul sait combien de mariages, de projets, de spéculations, de plans domestiques ont été bonleyeisés pat la chute d'un ministre, la révolte d'un peuple, Vécroulement d'un trône, l'abdication d'un roi. En écrivant ime hi^oire contemporaine, nous subissons ces exigenœg naturelles, et nous allons sortir pas à pas de notre intérieur pour monter sur la plus haute cime des Apennins, et prêter l'oreille aux bruits de cette noble Italie, assise entre deux mers.

Il y a aut environs de Naples un phénomène géol(^que niommé la Solfatare. Quand le Vésuve doit faire une éruption, la Solfatare gronde sourdement; c'est un emblème italien. Or, i l'époque où notre histoire se passe, ceiix qui ne dormaient pas sur les roses de Pœstum et sur lés lits d'ivoire de Sybaris, entendaient les bruits souterrains que l'écho de la chaîne apennine apportait du golfe de Ligutie au golfe de Baïa. Sur le rivage de l'Adriatique, les Marches donnaient des signés d'impatience libérale; les quatre légations du nord s'agitaient dans Tombre; Bologne, cité jalouse de seâ anciennes franchises, cité flère, qu'admirait Machiavel, semblait n'attendre qu'un signal poui» soulever les Légations, dont elle est comme la reine. Les mêmes symptômes se manifestaient, dans toute la Romague, à Ravenne, à Porli, à Ferrare. Spolète et Pérouse étaient deux foyers d'incendie qui ne demandaient

lA JOfTB Air rioicàsi. 175

qn^tine étincelle. Sinigaglia et Anc6ne^ ruinées dans leai commerce par mi absurde système* prohibitif^ regardaient Rome avec des yeux de menace. Le Vatican se reposait sur la vigilance des sentinelles autrichiennes^ et attendait le qui vivel allemand, pour convoquer Tescadron des carabiniers pontificaux.

Vienne, même pendant son somm^, à toujours un onl ouvert sur Tltalie; Vienne donnerait toute TAllemagne pour Tltalie. Cela se conçoit. Vienne a un empereur qui descmd des Césars en ligne directe, et Tltalie est son patrimoine incontestable, depuis la prise de Constantinople par Mahomet II*

Vienne a toujours à son service une foule de MachiavÉiqui voyagent dans son Italie et font semblant d'étudier les monuments muets pour écouter les hommes qui parlent. Dès qu'un Italien ose contesta la validité du testament de César au César du Danube, il y a toujours à côté de l'audacieux un Machiavel qui recueille le propos et renvoie à Vienne. Aussitôt le descendant autrichien du grand Jules convoque douze hommes d'État; on délibère, on boit du'dohannisberg, et on envoie à la garnison de Vérone un renfort de deux mille soldats.

Telle est la politique de rAutriche depuis Augnstule^ empereur d'Occident.

Nous sommes trop juste pour croire que Vienne con* niJt à fond les nuBuris et la vie de tous les Machiavela envoyés du Danube au Tibre; ainsi, il peut se glisser parmi eux, à l'insu de la métropole, un persozmage comme Talormi. Un gouvernement quelconque ne peut pas confier de pareilles missions à de vertueux Aristides, mais il s'en trouve encore, comme Tàlormi, qui s'élèvent ou, pour mieux dire, qui s'abaissent au-dessous de pareilles missions.

Talormi était donc un de ceux qui exploitaient la.

pjblîtiqwe dô ^èMe âw 'pPÉjtidioè des lêaliërâ^rBlViMifte le- regaMàit ctoiflïfté titt tfôôime airstère, intègïe, habile, pt(itbni\ Vieni^ ébtid6ttf«e»^bi6n le oœuf bninmiiii: IMètr tei^iofi hii a! eû^fiié<lt iSCîbâBe physiobgiqnë en- ^ngl« qfeâtFe' feçw». '^ ■

Le lendemain du jour où Talorxai avait. sihalHJemeiii dA^g^Iè coôbe9rtJb)|@liv^etta,itTeËatuna^bU^ scellée en cffre- wsfgB^ et à ûmets les liiéaregty]^K8 de ctaaficélIiBrieiquB oélta irri^sipire nnkamsU, il compmt^'il fàlfoit visiitér, «era toUriiite ^cooteu^ lesl di^nao^béU^nnes iiM^liéi^* de^Bolic^gnd^ bU'l^ôa niëlèlHaei deSiniga^s^a: ^et. les ruines de Rome. Aucun retard n'âbît moèsBÈuil fàJjlait pad^ri . '

- 11,69 homme» dTÊiàtt quil admÎBistrahtilea^eiiapimsrâAlh cbarnent à ign<ufes({iietiDatdôdimialeHSiitial^^ i^ çoilune missiM aiUMi!|oiliis>ie3>pieii8ieiD]Danrfi|saé^ Inrodssailles d'^në relie dm moasseliûÊ on de i^ijoura^^fie- Ion la< saison. T^ttoràurcoarjailrdlabordi faire inë^ s6-poTt et ann^mca bautemenili qa'ii. pantait le soUr iîiôme pour Livoiirne^Ce poinèrrég^ il ladlut songeir à V4Li{ii3ur,. ou pouPHiiêux direila)baia^i dmuLchosMHquiisâ sfô$0mr blent souvent.

'. ee'jouï4i même une châîse deposte.»tiLtionaaait,aAiec un certain appareil de préméditatioû> devant \n {lalfû^ Satita-9«;ala. Lesidomestieiueer amqnqdaieiit les bagagïes dans des caissons;^ les^ fenMués die façade^ làv^tméxâ tti* v«rte^^ annonçaient ua'dépaiat'âè osahoe ûiiidejiïialt^sse de i^aisoti. L^têndant^ rervètu db sesânsignes^ise teimt (fébout> devait k pfrtiière^ dan» wna posa de icistèsaijqui faisait reloge d^son cbaur. Une tioupa de curieux. 6t(b>i- ^fs formait UQ demi-^escie autour de la barline, selon Pteage de tous les paysv-

Au coup de deux heures, un grand mouTeoiânt se fit parmi la détioestioité des>Santaf8ca]ai.Deaxfenuâ€8,.en

robes de voyage, et voilées de soie verte, s'élancèrent avec une agilité surprenante dans la voiture; un groom cria au cocLer : a Route de Milan! » et les chevaux prirent le vol. . i, ;,. , ..,..•

On disait dans la foule : a C^est la sœur du prince Saûta*Scala, c'est jinadamo Van-fiitter qui va rejoindre son mari à Milan ! »

La foule ne se trompe jamais : c'est toiyours elle qui écrit rhistoiyQ, le^ Ij^stpripns.p'arrlyeut qu'après.

Talormi feignit d'ajouter foi au rapijo^t de sa petite police secrète (|uj. lui annonçale d^apt de nxadarae Van- Rilter, maïs il Aevinâqûe tiut de traçai public cachait une supercherie de femme. G était a coup sur un départ simulé. ,. ' .

Cependant, .pour éclaircirromore, de doute qui reste tomours au fond de la conjecture la mieux étamio, Taloraii e^yoy/j son domestique Paolo, autre Barhone,aux deux relâïs de poste sûr la rbiilë' de Mîïan^ et il apprit qu'au, second relçds la chaise de poste s'était artèfée, et que les acux femmes avaient repris la route de Gênes dans uuç de. ces berlin^ qui' ne marcnerit qu'au" çasl

t^aul Gfeaiu apprit^ la riouvèifle .rfu départ cHez le marquis di Negro et de sa propre ioûjchër li^ aimait trop Memma pour 1 accuser même de la plus innocente supercherie ;> bien plus, il reconnut que cette malheureiisc femme avait pris le seul parti convena[ble dans sa uosilion; etliéèsVerâm dc^tWuvér'dans un aîrehir tlrochkih Toc-' u stinerduncnto ^'^^^ — -^ -^-^*~-

entourant son esprit -mages (iu foyôr paternel.

Idfàlomi se trompa; car; en àp^îrétianfle départ dé Pîul au Ôtireau des passe-ports éi%Û iiaa:rin'é, il crut que ce'aepaiil; ckchait un prompt' retoûî*; et se jîérVtlaàa,' non

# 178 LA JUITE kV TATIGAN.

sans quelque raison^ que ces simulacres de fuite^ toutes ces scènes de comédie étaient jouées à son intention.

Lorsque les impérieuses exigences de sa mission politique obligèrent enfin Talormi lui-même à partir sérieusement; il appela Barbone second, et lui donna des instructions précises.

— Écoute-moi, Paolo, lui di^il, et si tu remplis bi«i ton devoir, ta fortune est faite^ je te promets que tu auras cent francesconi de rente.

Paolo frotta ses mains et leva la main droite, comme pour prêter un serment.

— Je vais te parler bien lentement, poursuivit Talormi, afin que tu retiennes tous mes mots; je t'écrirais mes instructions si tu savais lire.

Le valet se fit à lui-même un geste et une grimace de commisération pour attendrir Talormi sur son ignorance.

— Mais tu as une excellente mémoire, ajouta son maître, comme tous les animaux, comme tous ceux qui n'ont jamais rien appris.

Paolo se releva fièrement sur la pointe de ses pieds, et frappa son front, siège de la mémoire. .

— Ne m'interromps pas ainsi à chaque instant, avec ta pantomime! dit Talormi.

Paolo fît une pantomime pour promettre ne ne plus interrompre.

— Tu feras bonne garde avec Baifi, nuit et jour, devant fe palais Santa-Scala; Tun des deux sera toujours à ce poste; vous vous relèverez; tu connais la petite porte basse de la salita du côté du jardin... Eh bien ! voici ce qu'il faudra faire. Tous les matins, avant le jour, tu mettras une couche très-peu épaisse de sable fin, juste au seuil de cette porte, et tu viendras, trois fois par jour, voir s'il 7 a une trace de pied dont le talon soit contre la porte. Si tu découvres quelque chose dans ce genre^ tu prendras^

avec ton adresse ordinaire, la mesure exacte de cette trace, et tu me l'enverras, figurée au crayon, sur une feuille de papier. Je connais tous les pieds du palais Santa- Scala. Souvent, Paolo, je t'ai donné des leçons pour étudier ce que j'appelle le langage des fenêtres. Une maison parle sans se douter qu'elle parle. Pour les imbéciles, elle est toujours muette; mais tu n'es pas un imbécile, toi, et tu entends les muets. Tu étudieras donc, chaque matin, toutes les fenêtres du palais Santa-Scala, et tu viendras les passer en revue, tous les soirs, une à une, en notant celles qui auraient subi le changement le plus imperceptible. Voici le plan de la façade où chaque fenêtre a son numéro; serre soigneusement ce papier. La porte du palais étant exposée aux vents, il serait absurde d'y déposer une couche de sable fin; mais à onze heures du soir, tu colleras très-légèrement une petite bande de papier au bas de la porte, à la jointure des deux battants, et le jour venu, tu viendras voir si la bande n'est pas brisée. Il est nécessaire de prendre ces précautions pour les deux portes, parce qu'il peut arriver telle circonstance imprévue qui vous oblige, toi ou Baffî, à vous éloigner et à suspendre votre inspection. Au reste, il est impossible aussi que vous soyez en même temps du côté de la façade et du côté du jardin. Il faut donc vous faire remplacer par du sable ou des bandes de papier. Ce sont là des témoins sûrs qui ne mentent point. Je vous laisse, à toi et à Bafii, divers costumes et plusieurs coifiures de différents genres; voùf ne vous habillerez jamais, vous ne vous coifibrez jamais le lendemain comme la veille. Vous ne passerez jamais devant le palais avec la même tournure. Il faut se garder des voisins. Tantôt vous marcherez d'un pas ferme, comme des hommes de condition, tantôt d'un pas irrésolu, comme des hommes qui marchent pour marcher, et ne savent où ils vont; tantôt comme des vieillards qui

480 ùk JUIVB AU VATICAN.

traîiieiit le pied et courbent la Jête; tantôt comme 4es jeunes gens qui vont à uçrendez-yous; en fijeàonnant un àlr d'opéra. 1*qus les jours 6affi'm*écjrira!trois Jietlres, disant touteà'trôis Ja même cbôsè. Elles jjie seroni adressées poste restàntV,^' pologne/à èîiïigajglîa, à Rome, et elles m^instruîront des moindres iùçidenls qm vous seront signalés/A§4ubi'étiïoutèomprîsî ^ ' ' ' ' \/ •' — Tout^'iiloilséjgnéur. ' , .

— Tq vas iiae répéter, mot par mqt, tout ce que je viçns - detedire:"'" •■■''■■'- '•■ '^ "■" ■•"" '^ ^''•' '

Paoio récits toutj de suite sa leçon C9mme un excellent * écolier qui gâg^nè le ^rïx4è Jiénioîre,

Talormi, ayant réglé toutes ses atfaires, comme un problèriié d'échecs* numéroté sur des cases, consacra son de^ nier soir. à Wë visite indispensable, il 'së."renè^it chez le marquis & Negro pour saVoir'ou'àèyiner si rien n'avait transpiré des mystères de sa vie^eûoise, ou sipatil Gréant n-àvàît comtnis aucune iidiscrèfeoH.^'. Siirle pô^ partir, il voulait se donner la tràpcîuiîiiiê â^ésptit uéc^saire à ses vastes entreprises, ^i qn'skit'Jqîiefâùë clipse à la vUletta, se disait-Il, personne ne s'expliquera franchement avec moi, mais mon oreille et ma jpèrspiçacite saisiront flans la gaiMe deb voix ou f âîr'dé/vij^ges tout ce' qu'on inë caché au ïond des esprits. ' .' "' '^'^

II. y avait spirée d'artistes et d'amis, comme toujours, à la yillettà: ■"'■'' " ' '' ''^ ' '.''' ' "^:' '' '

talormi comprît tout de suite, en entrant, que sa présence éiait agréable à tout èe mônâe? J.e bon marquis di Nëgrb vint à lui les m^îns elt l'âiné ouvertes, et apercevant sur lé visage du diplomate une tristesse inaccoutumée, il Vëntraina dans une

une embrasure de fenêtre pour lui dire:

— Qtt'avez-vpus donc, comte Talormi,.vous me paraissez soucieux, contre votre usageî /fi

LA nnVK AU VATICAN. 481

-^ On le serait à moins, répondit Talormi. Et il s'arrêta pour provoquer une réflexion de son interlocuteur.

Mteiîs le marquis prouva à son insu qu'il ne savait rien, en Renouvelant la même question.

-- Je vous quitte, mon cher marquis, dit Talormi avec un gbuiflbî voilà ce qui me rend soucieux.

~ VWhs quittez Gênes, comte Talormi î

— Ëflàs! oui, et je n'emporte pas avec moi votre bonne villetia et votre fête de tous les jours.

— ÊhWenl comte Talormi, dit le marquis avec candeur, je me suis douté de cela, lorsque j'ai vu partir votre ami Paftil QtésnX. Quel excellent jeune homme I

—Ali I c'Stâit bien le meilleur de mes amis après vous, cher (îi Ne^o; mais son départ a déterminé le mien. Une affaire ^ve m'appelle à Rome. J'ai un intérêt dans les minés d'alun de Tolfa; on va déposséder le propriétaire piûdi^y Qui s'est ruiné dans une fausse spéculation, et je Mfe êti*e feur les lieux pour veiller à mes intérêts.

^H n'y a rien à dire à cela, comte Talormi; vous allez iJaÉter d'un lit de iroses dans un lit d'épines; vous allez connaître les procès !

— Oh ! les procès ! dit Talormi en frappant son front, j'aurais cru ne jamais les connaître 1 A vingt ans, j'ai brisé lîcia carrière d'avocat tout exprès pour ne pas connaître même les procès des autres ! Enfin, c'est la volonté de Dieu.

Taldrmi s'inclina en fermant les yeux, et di Negro fit le même mouvement.

— Tout le monde part, remarqua le marquis avec tristesse.

— Oui, c'est ce que je disais aussi, tout le monde part, répliqua Talormi avec une intention très-fine; mes meilleurs émisent quitté Gênes, le comte Ferrari, le marquis Giustiniano, la comtesse Monte-Albini... et qui encore?..

182 Ul juive au VATICAN.

— Eh! dit le marquis naïvement^ vous pouvez ajouter madame Van*Ritter.

— Madame Van-Ritter est partie? demanda Tàlormi' avec indifférence; je comptais aller lui faire ma visite aujourd'hui, mais le temps m'a manqué.

— Vous ne l'auriez pas trouvée, comte Talormi. Hier^ je me suis présenté chez elle, et je n'ai trouvé qu'un vieux domestique qui garde le palais. Memma est partie sans faire ses adieux, pas même à moi. Je présume qu'elle aura reçu une lettre de Van-Ritter ... De vous à md, elle adore son mari.

— C'est une femme charmante, dit Talormi; mais elle n'a pas le caractère italien, elle est triste comme une Anglaise. Je ne pourrais pas vivre deux jours avec une femme de ce caractère, moi qui suis la gaieté même... Et^ à propos, que sont devenus, dans ce cataclysme domestique^ ces deux Israélites sombres, le père et le frère de Debora?

— Gédéon reste à Gènes avec sa sœur. Quant à Josué, il est parti pour Civita-Vecchia. J'accompagnais un ami qui part pour la France au bureau des vapeurs, etfai lu sur le registre le nom de Josué Costantini.

— Que^diable va-t-il faire à Rome ? dit Talormi avec insouciance.

— Il y a beaucoup de Juifs à Rome^ vous le savez, comte Talormi?

— Oui, mais je sais aussi qu'ils y sont fort maltraités; Je comprends très-bien que d^ Juifs sortent de Rome, mais je ne coâiprends pas qu'ils y entreht; le Ghetto n'est pas attrayaut.

— • Au reste, cela les regarde, dit le marquis.

Après quelques propos insignifiants, Talormi, enchanté de sa visite, prit congé du marquis, et quelques heures après il était sur la route de Bologne, dans une chaise de poste attelée de quatre chevaux.

LA JmVE AU VATICAN. 183

Si un vieux et grave diplomate autrichien, un homme d'État blanchi sons le harnais des affaires, avait pu apercevoir le comte Talormi voyageant dans sa voiture avec une escorte de soucis profonds; s'asseyant à la table de rhôtellerje, et effleurant les plats d'une dent dédaigneuse, dente superbo, comme le rat de ville d'Horace ; se couchant sur un lit d'auberge pout dormir et uq dormant pas; se levant avec le visage pâle de l'insomnie ou du repos agité; si ce grave observateur diplomate avait vu ainsi Talormi sans être vu de lui, il aurait pensé que ce jeune espion de la police autrichienne accomplissait son œuvre avec conscience, et que toutes ses pensées appartenaient au service ténébreux de son gouvernement qui le payait si bien.

Le vieux diplomate se serait trompé dans cette observation. .

Talormi, comme beaucoup des siens, recevait l'argent de l'Autriche, et ne servait que lui. Certainement, si l'occasion se fût présentée de surprendre au passage quelque complot italien, quelque trame de carbonarisme, il aurait rempli avec zèle son devoir de délateur et gagné son argent, ce jour-là ; mais tant que cette oc<iasion ne se présentait pas d'elle-même, Talormi ne prenait point la peine de la chercher ; il avait d'autres affaires sur les bras, et celles-là n'avaient rien de commun avec M. de Mettemich. •

Si Talormi voyageait sous l'obsession mystérieuse des plus austères soiftis, si l'insomnie brûlait ses nuits, si la tristesse dévorait ses jours, c'est qu'il amenait avec lui les plus redoutables compagnes du voyageur, la haine et l'amour. Tout ce que la lumière de l'enfer peut éclairer de ténébreux dans le domaine de. la vengeance et de la passion défilait avec fracas sous le crâne de Talormi; il arrêtait chaque idée, la pesait, la jugeait, la rejetait pour

faire subir à une nouvelle le même examen, avant d'eu caresser une autre qui lui paraissait meilleure quelques instants, pour se dérober ensuite, comme les premières, aux possibilités de Pexécution; mais le génie inventeur avait, dans ia tète de Talormi, des ressourcées inépuisables; la chose possible et décisive lui était réservée tôt ou tard p^ la torture laborieuse de l'imagination ; aussi, plein d'une juste confiance en lui-même, il ne se décourageait pas dans ses recherches : puisqu'il voyait le but, il devait infailliblement découvrir les moyens. Le levier qu'Archimède chercha, Talormi Taurait trouvé pour servir sa haine et sa passion.

La première phase de cette histoire touchant à sa fin, nous suspendrons un instant Tordre méthodique du récit, ce qui nous est imposé par la dispersion de nos personnages, et nous résumerons les faits principaux, encore inconnus et amenés par les choses antérieures, afin de fixer un nouveau point de départ, d'où j'ailliront les événements de l'avenir. *

Sans préciser les dates et la mesure des temps écoulés, nous tâcherons, en mettant nos personnages en scène, de faire reconnaître avec clarté l'heure et le moment où ils parlent, où ils agissent dans les divers pays où ils sont aujourd'hui placés.

Dans une salle toute peinte à fresques de la locanda de Y Aigle-Noir, à Bologne, Talormi donnait à dîner à quatre jeunes gens avec lesquels il avait fait connaissance au

théâtre, la veille; en les quittant, il prit un air grave et leur dit en français : -•

— Messieurs, ce que je vous pecommande c'est la pruderce; croyez-moi, TAutriche a mis des espions partout, et principalement dans les Légations; vos murs ont des oreilles. Je soupçonne le giovine^im vient de nous servir le café d'être un espion; je crois l'avoir vu en Lombardie, habillé en franciscain. Vous ne sauriez croire tous les déguisements que prennent les espions de rAutriche. L'autre jour, en faisant poser un fer a mon cheval, j'ai reconnu un prétendu garçon de forge, qui a été valet de chambre de Metternich.

— Est-il possible ! s'écrièrent les jeunes gens.

— Plus que possible I Cela est, dit Talormi en frappant la dalle de marbre avec son talon. 11 y a d'autres espions qui sont vêtus comme vous et moi, qui parlent très-bien, • qui ont les habitudes du monde et sont reçus partout. Allez vous méfier de ces gens-là ! Ils ont des titres de nohlesse, des chevaux, un équipage, des domestiques. Cela ne leur coûte rien; l'Autriche paye tout. Savez-vous ce que coûte à l'Autriche son espionnage italien, par mois ? deux millions de florins !

En ce moment, le domestique de Talormi entra et lui remit une lettre timbrée de Gênes.

— Pardon, Messieurs, leur dit-il, vous excuserez un étranger qui décachette une lettre en si bonne compagnie, mais cette lettre se rattache à l'importante affaire qui m'appelle à Bologne... Me permettez-vous de vous la Ure, Messieurs ?

Les quatres convives ioclinèrent la tête en signe de joyeux assentiment.

Et Talormi, avec un aplomb imperturbable, lut une lettre qui n'existait pas, celle-ci :

< Cher Antonio... »

— C'est le directeur de TOpéra de Paris qui m'écrit,.; un ami intime...

« Cher Antonio, cette lettre ne te dira rien de plus, mais te servira de coup d'éperon. Je n'ai rien à ajouter à notre dernière conversation, dans les coulisses... »

— A Paris, je suis un pilier de coulisses.

« TJ s'agit de frapper un grand coup à Bologne, et de décider Rossini à nous donner sa parti tioh de Sardanapale que Troupenas affirme avoir vue de ses propres yeux. Je suis décidé à dépenser cent mille francs pour la mise en scène- C'est un coup de fortune pour l'Opéra... La petite... »

— Oh! pardon. Messieurs, le reste de la dépêche rentre dans le domaine secret... il s'agit d'une danseuse qui m'a traité en Joconde; elle m'a oublié le lendemain avec un secrétaire d'ambassade, malheur dont j'avais pris soin de me consoler la veille...

— Et l'opéra de Sardanapale? interrompit un jeune Bolonais naïf. •

— Bahl dit Talormi, c'était une plaisanterie de Trou- |jenas. Il n'y a pas plus de Sardanapale que sur ma main. Je me suis présenté pompeusement chez le divin maestro, et à mon premier mot il est parti d'un éclat de rire à roulades qu'on pourrait chanter sur des paroles dans un opéra. Ma foi ! j'ai pris mon parti en brave. Puisque je suis à Bologne, me sùis-je dit, visitons Bologne; elle vaut bien la peine d'être vue- Charmante ville ! des rues à arcades partout; ce qui préserve de la pluie et du soleil. J'ai vu vos deux obélisques, penchés comme la Torre Torta de Pise. C'est fort curieux ! je suis très-content de Bologne; malheureusement, il faut que je la quitte demain.

lA jmVB AU VATICAN. 487

Cette scène, copiée d'après nature^ donnera une idée de la Tie prestigieuse que Talormi mène en Italie depuis son départ de Gènes.

Lorsqu'il se vit seul, après le départ de ses quatre convives^ il rouvrit la lettre; mais cette fois^ comme il lisait pour lui^ il lut réellement ce que la missive contenait.

Elle n'avait point de signature^ mais elle ne sera pas anonyme dès le premier mot :

ff Nos premières lettres ont été insignifiantes^ mais ce n'est pas notre faute, il ne se passait jamais rien de nouveau au palais Santa-Scala. Tous les matins, un vieux domestique sortait, passait une heure en Tille, et rentrait avec quelques provisions sous le bras; nous n'avons jamais osé le fouiller pour voir s'il en portait aussi dans ses poches.

f Hier et avant-hier, nous avons découvert du nouveau. La fenêtre n« S s'est légèrement entr'ouverte, et un pli de rideau, prompte ment disparu, a blanchi dans la jointure. Il y a eu tout un côté ouvert dans les lames de la persienne, à la fepètre n* 7. Mais tout cela est peu de chose.

« Avant-hier, nous avons remarqué, sur la couche de sable de la porte du jardin, quatre traces de pie^^, deux qui montraient la pointe à la porte, et deux qui lui montraient le talon. Ce qui annonçait l'entrée et la sortie du même homme. Nous vous envoyons la mesure exacte de ces traces; elles sont larges et carrées au bout ; il y a des empreintes de clous aux talons. Les pieds qui les ont faites doivent être plats, gros, vieux et lourds.

c Le lendemain, nous avons découvert les mêmes vestiges, mais croisés avec d'autres; ce qui nous a fait supposer que, la nuit dernière, le même homme est revenu avec un compagnon. Les nouvelles traces sont un peu plus larges que les premières; il y a aussi des empreintes

de clous. CeJa ressemble à des traces de pieds de vieux prêtres : chaque trace a Tair d'avoir soixante-dix ans.

a Nous ne négligeons rien, nous observons pour être dignes d'une si haute confiance et d*un si ptilssant génie. Au prochain courrier peut-être y aura-t-il encore du nouveau.

Talormi examina le modèle des traces dessinées sur le papier, et réfléchit quelque temps; puis il se donna un sourire de satisfaction, et écrivit cette lettre :

« Paolo, écoute bien ceci : H y a à Gênes cinq ou six vieux médecins, qui ont quelque réputation, et qui n'ont pour clients que des gens riches. Tu prendras mes plus beaux habits et tu iras à la bourse dei Bianchi pour entamer une conversation avec YHommç qui sait tout, comme tu rappelles. Il te donnera le nom et l'adresse de toute la> vieille médecine aristocratique de Gênes. Tu iras chez tous, en boitant d'une entorse que tu te seras faite dans la rue. Choisis pour cette entorse l'heure où les vieux médecins déjeunent. Joue bien la comédie, crie adroitement quand le médecin te touchera la cheville ; et peu à peu ta auras l'air d'être soulagé, ce qui l'enchantera. L'opération» qui n'en est pas une, étant faite, tu éprouveras toutes les peines du monde pour chausser le pied malade, et tu demanderas en grâce un soulier plus large et souple à emprunter : prière que tu accompagneras d'une pièce de vingt francs, convenablement déposée sur un guéridon qui fait du bruit. Si on t'apportait un soulier de domestique tu refuserais avec une dignité polie. Il faut tout prévoir. 11 n'y aura qu'un soulier du médecin qui te chaussera sans te faire crier. Il faut avoir la chaussure de tous les vieux médecins et gagner le même nombre d'entorses, à moins que du premier coup tu ne rencontres les mesures que tu m'as envoyées, et que je te renvoie. Si ai

n'étais pas heureux dans tes premières entorses^ Baffi^ qui te lira cette lettre, partagera ta besogne. Vous vous partagerez les médecins. Il n'y en a d'ailleurs que six tout au plus, et chacun d'eux est l'ennemi acharné des cinq autres; ainsi, on ne doit pas craindre qu'ils causent entre eux de cette épidémie d'entorses et de souliers enlevés... et puis... qu'importe I

a Action^ réussite, réponse, que tout vole comme l'oiseau. »

La réponse de Baffi et de Paolo ne se fit pas longtemps attendre. La voici :

« Mes deux premières visites n'ont pas été heureuses, mais à la troisième j'ai jugé du premier coup d'œil que j'en tenais un. C'est le docteur Rianci, il loge via Nuova, n« 22. C'est un vieillard de soixante-quatre ans avec des pieds largement assis. Votre génie n'a pas son pareil au monde. J'ai suivi vos ordres point par point. Oui, c'est bien l'un des deux chirurgiens qui sont entrés de nuit par la petite porte du jardin. Que faut-il faire encore maintenant?»

c Rien I »

Répondit Talormi.

Un jour, pendant que toutes sortes de trames s'ourdissaient ténébreusement à toutes les issues du palais Santa- Scala, deux femmes, recluses dans un petit pavillon fermé à tous les regards, se parlaient presque à voix hasse comme si elles eussent craint d'être entendues au fond d'un palais désert.

— Je ne comprends pas votre tristesse en ce moment. Madame, disait lapins jeune, puisque vous tenez enfin dans vos mains une lettre de voire niari. Moi, si j'étais mariée et si je recevais une lettre de mon mari, après une

si longue absence^ il me semble que je ne me posséderais pas de joie.

— Ma chère Debora, répondait Fautre avec mélancolia, cette lettre que je reçois maintenant... Eh bien I le croiraistu ? je n'ose Touvrir... Je n'ose la lire... Tu ne peux pas comprendre ces choses... heureuse enfant I

— C'est juste ! je n'y comprends rien... mais vous me l'expliquerez un peu...

— Tais-toi, tais-toi ! jeune fille ! interrompit vivement Memma en embrassant la jeune juive. Merci, mon ange, pour toutes tes bontés. Je n'ai que des ennuis à te rendre, moi ; je n'ai que des larmes à te faire voir... et tu as laissé partir ton père pour Rome, et tu as quitté ton frère pour t'ensevelir vivante avec moi dans ce palais qui n'est plus qu'une horrible prison.

— Mais je me trouve très-bien ici. Tous les mois que j'y ai passés m'ont paru courts; auprès de vous je ne désire rien... Et puis, comme vous le dites, cela doit finir un jour...

— Oui! oui ! Debora, cela doit finir bientôt.

— D'où vient que vous êtes si pâle depuis quelque temps, ma chère amie?

— Tu me trouves pâle, Debora ?... Oh! ce n'est rien... On perd sa fraîcheur quand on est privé d'air et de lumière.

— Vous ne souffrez pas V

— Non, Debora... Mais... au nom de Dieu I mon angel ne me questionne plus sur ma pâleur !

— Oh ! puisque cela vous fait de la peine, je n'en pai> lerai plus... Mais vous ne lisez donc pas cette lettre de votre mari ?

Memma jeta un regard sombre sur la lettre et tout son corps frissonna : puis elle la donna en tremblant à la ieune fille et lui dit:

lÀ JUIYB AU VATICAN. iM

— Tu vas me la lire, toi... j'aurai plus de courage, en écoutant.

Debora fit un mouvement de joie enfantine à l'idée de lire la lettre d'un mari, et revenant ensuite à une granité convenable, pour se mettre à la hauteur de tant de confiance, elle lut ce qui suit :

c Rade de Rio-Janetro...

« Chère Memma,

c Je savais bien que le métier de marin devait avoir un inconvénient; mon père me l'avait dit, et j'ai douté longtemps de cette parole de mon père. Aujourd'hui, je ne doute plus.

a Memma, j'aurais bien besoin de recevoir une de vos lettres, pour me prouver à moi-même que je suis marié. Mais, où serais-je demain? Dieu le sait; la poste ne le sait pas.

a Ma frégate est la meilleure voilière de la flotte; ce qui a fait toujours mon orgueil, fait aujourd'hui mon malheur. Si je commandais un ponton rasé, je serais auprès de ma femme et auprès de mes futurs enfants. Pourquoi la Bérénice file-t-elle quinze nœuds? M&nes des amiraux hollandais, pardonnez-moi ce blasphème I

a J'ai trouvé à Rio des dépêches qui, en tout autre temps, m'auraient fait précipiter dans la mer pour m'y mettre à l'ancre à perpétuité, mais qui aujourd'hui me réconcilient avec mon ennemie mortelle, la terre. Le roi, touché de mes services, et me croyant bon à quelque chose sur le continent, veut bien me confier une haute mission diplomatique à Londres, ce qui m'impose une assez longue résidence dans cette capitale. J'habiterai donc une ville ! Que ne ferais-je pas pour l'amour de vous!

193 LA JCrVE AU VATICAN.

a Vous pouvez donc maintenant quitter Gênes et partir pour Londres, où vous m'attendrez. Le choix du quartier me paraissait chose difficile. Louez,- près de Sommerset- House, une maison ayant vue sur la Tamise, rivière qui est rocéan.

« Adieu, chère Memma; comme je désire ce moment d'embrasser la terre où vous serez I a Votre fidèle mari,

« Van-Rittee. »

Debora regarda Memma, et surprit des larmes dans ses yeux.

— Gomment! lui dilrelle, cette lettre vous fait pleurer? Une lettre si aimable I Voilà un mari qui m'a Tair d'être un excellent cœur ! Gomme nous allons nous amuser à Londres, dans cette maison surTOcéan I...

— Ma belle Debora, serre cette lettre, et n'en parlons plus.

— Vous ne voulez pas que je vous la relise T

— G'est inutile.

— Vous habillerez-vous aujourd'hui? .

— Non, Debora.

— Vous ne vous habillez plus, vous ne marchez plus, vous ne vous lacez plus î.mais vous allez perdre votre fine taille, votre charmante tournure; M. Van-Ritter ne vous reconnaîtra pas.

— Debora, mon ange, dit Memma d'un ton ferme et doux, je te prie une dernière fois de ne plus m'interroger. Ne vois-tu pas que tu m'embarrasses avec tes observations continuelles? et ne devines-tu pas, toi si intelligente, qu'il y a beaucoup de choses qu'une femme ne peut dire, même à une jeune fille dévouée comme toi î

Debora serra la lettre, prit un livre et s'inclina devant Memma, en promettant par un geste d'obéir. Si on retranche l'épisode de la lettre reçue du Brésil,

LÀ ;ur?£ AtJ taticân. 493

cette scène, à peu de yariations près , se répétait tous les jours entre les deux jeunes femmes, dans le mystère des appartements les plus secrets du palais Santa-Scala. %.

Depuis sa réponse monosyllabique, depuis ce rien impératif que Talormi avait envoyé à ses domestiques, notre prestidigitateur n'avait pas perdu une minute pour donner à ses affaires politiques une grande activité qui loi permit une excursion dans les États de Gènes; ses conjectures et ses çalcuJs lui démontraient que sa présence dans cette ville devenait chaque joar plus indispensable, et qu'il fadlait se hâter, pour tout surprendre et tout décoavrir à propos.

Talormi, arrivé à Gènes, organisa et mit à exécution un nouveau plan digne de lui. 11 trouva aisément, avec son or, un jardin isolé dans les quartiers déserts de la ville, et une femme de complaisance facile dont Tétat ne laissait rien à désirer pour le succès de la ruse.

Tout étant prêt, Talormi se rendit chez le docteur Rianci, via Nuova, et prenant Tair et le ton le plus mystérieux, il lui dit:

— Monsieur le docteur, j'ai le bonheur d'être riche et de pouvoir dignement récompenser un service rendu. Il 9'agit, en deux mots, d'un service secret qu'un docteur seul peut rendre. . . Vous me comprenez ?. .

— Une femme, dit le docteur à voix basse.

— Une femme, oui, docteur. . . La position est terrible. •• Gomment vous expliquer cela?... c'est difficile.... je n'ai pas l'habitude de la pétrole... aidez-moi..* Une femme, dans une position intéressante, mariée.... un mari absent depuis dix mois.... c'est une faute.... mais elle est faite !.. Je donneraifii cent mille écus pour la défaire. .. J'ai voulu me brûler la cervelle dix fois... Ah I

Talormi se laissa tomjber sipr un ^uj^eiiil commQ suffoqué par le désespoir.

Le docteur ouvrit la fenêtre pour donner de Tair à l'appartement, et offrit des paroles de consolation et de courage au jeune séducteur d'une vertu fantastique.

— Pouvez-vous venir la voir? demanda Talormi.

— Monsieur, dit gravement le docteur, je suis à vos ordres ; c'est mon devoir.

— Mais, au nom du ciel, seigneur docteur, le plus grand secret ! le plus grand secret !...

— Oh! Monsieur, soyez tranquille, je serai muet comme la tombe.

— Et surtout point de fracas, docteur; vous me suivrez à quelques pas de distance, et je vous indiquerai le chemin.

Talormi serra les mains du docteur qui était visiblement ému.

On gagna le quartier désert et le jardin isolé. Une porte était à demi ouverte. Talormi introduisit le médecin dans une chambre obscure, au rez-de-chaussée d'une petite maison, et montrant Talcôve il se retira à l'écart.

Après un quart d'heure, le docteur conduisit Talormi dans le jardin et lui dit :

— Les symptômes sont excellents... La femme est dans le meilleur état possible de santé, on peut attendre. Il n'y a pas péril à la demeure, ne craignez rien, je serai prêt au premier qui-vive !

Talormi prit une bourse pleine d'or et la serra dans la main du docteur, qui fit un mouvement pudique, mais qui garda la bourse.

— Docteur, dit Talormi, je vous en conjure, soyez à nous, et tout à nous.

— Mais, dit le docteur embarrassé, je ne demanderais pas mieux... Malheureusement notre état... Nous nous devons à tout le monde...

— Oui, mais observez, docteur, que ceci est un cas spécial...

— Oh I... spécial ! spécial ! dit le médecin en riant.

— Oui, poursuivit Talormi avec feu, spécial ! je maintiens le mot. Toute ma reconnaisance est à vous, si vous vous installez ici, où rien ne vous manquera, et si vous 7 attendez le montent de...

— Mais y pensez-vous î dit le docteur; ne savez-vous pas que cela peut nous faire attendre encore cinq ou six jours?

— Eh bien! dit Talormi, qu'importe! Je payerai chaque Jour vingt francs Theure, s'il le faut.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura le médecin, ce n'est pas là la question d'argent, c'est...

— C'est... quoi ? demanda Talormi avec une ingénuité superbe.

— C'est que. . . c'est impossible. ^

— Doctem*, vous me brisez l'âme ! s'écria Talormi en frappant son front.

— Mais, je vous le répète. Monsieur, soyez tranquille...

— Non, docteur, jamais ! jamais ! Suis-je sûr de vous trouver chez vous, lorsque le bon mal viendra? Eh bien ! cette idée seule me rendra fou? Savez-vous bien, docteur, que si je ne prends pas toutes ces précautions minutieuses, cette femme est déshonorée; et que moi, moi, je n'ai d'autre ressource que la mort?

Talormi était effrayant de gestes et de visage en disant ces mots :

— Docteur, poursuivit-il d'une voix douce et suppliante, ne nous abandonnez pas ; venez au moins passer toutes les nuits ici... Âh I voilà une chose, j'espère, qui arrange tout.

— Encore plus impossible, mon cher Monsieur... Que diable ! puisqu'il faut tout vous dire... il y ajustement, dans ma clientèle, une femme qui se trouve exactement dans la même position...

i96 LA JUIVE AU VATICAN.

— La même ! impossible ! dit Talormi.

— Pourquoi, impossible î

— Parce que, docteur, il n'y a pas le même concours de circonstances.

— Absolument le même, Monsieur.

— Une femme mariée?

— Oui, Monsieur.

— Un mari absent?

— Oui, Monsieur*

— Des visites secrètes de docteur?

-rOui, Monsieur; la même position, vous dis-je, et j^attends toutes les nuits le bon moment... Ah !

— Faut-il être malheureux ! dit Talormi. Ma madtresse n'a confiance qu'en voui. Vous savez comment raisonnent les femmes, dans ces positions ?.. Elle ne veut que vous... Tout le monde dit en effet que vous êtes heureux.

— Oh ! grâces à Dieu ! dit le médecin en se rengorgeant^ J'ai la main heureuse.

— Puisque la chose est si impossible, poursuivit Talormi, alors donnez-nous la meUleure moitié de vos visites et de vos soins... et si l'autre femme était délivrée la première...

— Oh ! alors, interrompit le do^^teur en étendant les deux mains sur Talormi, oh! alors, je serai tout à vous^ entièrement à vous.

Talormi laissa tomber ses bras de toute leur longueur^ ferma les yeux et inclina la tête, pantomine expressive de la résignation.

Et le docteur se retira, en promettant de faire sa virâte, chaque soir, après le coucher du soleil.

Talormi dressa tout de suite de nouvelles batteries pour le dernier et le pkis décisif des moments. . Un soir, le docteur arriva au jardin isolé avec un visage riant, et dit en serrant la main de- Talormi.

hk JUIVE AU VATICAN. 197

— Maintenant, je^uis tout à vous. Monsieur... Vous savez ce que cela veut dire.

Talormi témoigna une grande joie, et ne fit aucune question : il laissa le docteur et coorut donner ses derniers avis à Paolo et à Baffi, ses domestiques.

Le palais Santa-Scala fut bloqué, dès ce moment, par trois hommes dont les yeux et les oreilles appartenaient aux races félines.

Une nuit» trois ombres sortirent de la petite porte du jardin Santa-Scala: c'était le vieux domestique, Gédéon et Debora, tenant un enfant nouveau-né. Au bas de la salita, le domestique souhaita un bon voyage aux autres» et remonta. Gédéon marchait en tète et prenait le chemin du port. Au milieu d'une rue étroite et obscure, trois hommes masqués barrèrent le chemin à Gédéon et à Debora^ et trois poignards étincelèrent dans les mains.

— Pas un mot, pas un cri, dit une voix, ou vous tombez morts ici, et je vous enlève Tenfant 1

Gédéon voulut faire quelque résistance, mais un bras vigoureux Pétreigiiit comme un étau, et il sentit une pointe d'acier sur sa poitrine; Debora, malgré son énergie, était glacée de teil^eur.

Un des hommes masqués souleva la dentelle qui ca« chait la tète de l'enfant, et l'examina à la clarté d'une lampe de madone, comme s'il eût voiïlu constater une ressemblance.

— C'est bien l dit-il en écumant de rage ; je suis content : la mère de cet enfant est une femme déshonorée, et cet enfant est un bâtard ! Allez dire cela à madame Van-Ritter.

Les trois inconnus s'éloignèrent tout de suite, et Gédéon, ivre de vengeance mal assouvie, dit à sa sœur en s'efforçant de la consoler :

— Cette nuit se retrouvera I

498 lA jurvs au yatioah.

Toutes les tètes sMnclinent au nom de cette ville qui n'a pas besoin d^ètre nommée, parce que depuis dix-huit siècles le poète ?a désignée comme la yille par excellence, tjbbs. Semblable au premier roi du Latium, qui donna Thospitalité à Saturne, Rome a deux visages, deux âmes, deux pensées ; elle chante des hymnes pour ses triomphes et des lamentations pour ses ruines; elle a régné par la louve et par la croix; eue s'est inclinée devant ses empereurs et ses papes : elle a dompté le monde et le monde Ta domptée. Si elle a dormi pendant plusieurs siècles, au bord de son fleuve et à Tombre de ses collines, elle avait mérité son repos : nulle cité laborieuse n'avait plus travaillé que Rome, pour détruire ou fonder; ses mains puissantes ont secoué le monde, ont pavé les routes avec des montagnes, enchaîné les rives de tous les fleuves, arrosé de sang toutes les plaines et posé la borne milliaire d'un arc triomphal sur tous les chemins. Fouillez les solitudes, les bois, les rivages, les archipels, les entrailles même delà terre, vous trouverez partout la louve allaitant les gémeaux, cette immortelle signature du peuple-roi. Aujourd'hui, les princes de l'exil, les hommes qui souflirent, ruines vivantes et déêouronnées, viennent dans cette grande infirmerie, dans cette Rome, qui console de tout parce qu'elle a tout souffert, et nul, parmi ces affligés augustes, n'ose proférer une plainte devant ce reliquaire immense où chaque grain de sable est une larme ou une goutte de sang humain.

LA. JUIYE AU YÀTIGÀN. 199

Celui qui monte au Janicule et se place devant la fontaine Pauline ou sur le sommet de San-Pietro in Montorio^ et apporte à ses méditations un trésor de science» d'idées^ de philosophie^ descend de cette région aérienne avec plus de sagesse et d^expérience que n'en dgnne tente une yie passée dans le tumulte des écoles^ dans la poussière des arènes politiques et dans les discussions oiseuses de nos cités. Du haut de ce point culminant^ on croit assister à la résurrection du monde^ car tout ce qui> été grand a passé par ce chemin, a laissé quelque chose de son corps ou de son âme dans cette nécropole des nations, cette Josaphat romaine où les morts assignent un perpétuel rendez-vous aux vivants;

On embrasse, comme si on était porté sur les ailes de l'oiseau, cette médaille immense qu'Aurélien ceignit d'un cordon de vingt lieues, et qu'il laissa exposée au soleil pour lui donner une teinte d'or. Aucun fracas n'est plus formidable que le silence qui monte de cette ville catholique et païenne, frappée au cœur par tous les glaives, déchirée par toutes les mains, violée par tous les barbares, et portant à son front la double palme du stoïcisme et du martyre, et la double absoute de Teau lustrale et de l'eau bénite sur son cercueil.

A gauche on voit s'élever, aux rayons du soleil, comme un aérostat, ou descendre, comme une plduète, la coupole de la basilique de Saint-fterrej c'est le point qui attire les premiers regards et les retient longtemps. Il y avait là, autrefois, sur ce même terrain, le Cirque de Néron; la foule y venait voir le divin empereur sept fois victorieux aux jeux olympiques, et l'applaudir comme un des acteurs du théâtre de Marcellus. Néron, jeune poëte, musicien, dompteur de chevaux, chantant ses vers sur le mode d'Ionie; jouant de la flûte comme Princeps, que Phèdre immortalisa; indulgent à tous les amours et à toutes les vo-

SOO II XniYE AU TATIGAN.

luptés; couronnant tète b de a ero seaigsntant ses pieds dans le sang! Tout Rome inondait les gradins de son cirque^ lorsque^ déposant le manteau impérial pour revêtir la ca saque de récuyer, il luttait à la course des chars^ debout sur son quadrige^ les rênes de soie aux mains^ cAtoyant les obélisques de l'épine, et doublant trois fois la borne où était suspendue la couronne du vainqueur. C'est ce que voyait alors la cime du Vatican.

Puis vint Jules 11^ et il convoqua tous les maîtres de Tart italien. On épuisa les carrières de Paros^ de Carrare, de Saravezza; on ensevelit le cirque de Néron sous la huitième colline de marbre, ajoutée à la ville de Romulus; Micbel-Ange prit une vaste coupole, vaste comme le Panthéon d'Agrippa, et la lança dans les airs conmie un hochet d'enfant; Bemini sema les colonnes comme un laboureur sème les épis; et Fontana incrusta, devant tant de merveilles, son obélisque de granit rose, comme un gigaortesque point d'admiration I

On peut descendre du haut de la coupole de Michel- Ange pour voir à son ombre le sépulcre de Torquato Tasso^ mort pour avoir aimé une femme qui osa mettre le titre de princesse au-dessus de la sainteté du poète.

Descendez encore au pont qu'Adrien fit bâtir pour servir de piédestal aux anges. Là fut le tombeau de ce sage empereur, qui voyagea sept ans, bâtit Antinoë sur les bords du Nil, et rapporta tout une moisson de chefs-d'œuvre dans sa villa. Cette tombe impériale est aujourd'hui une citadelle, et la statue de l'ange exterminateur qui tua les légions de Sennachérib remplace l'urne colossale où furent les cendres d'Adrien.

Ne cherchez pas l'amphithéâtre de Statilius, il n'en reste pas même la poussière. Passez le Tibre sur le pont des Anges, vous êtes sur l'antique champ de Mars. Les palais modernes et les maisons bourgeoises couvrent la prai-

rie où s'exerçaient les discoboles et les lutteurs; mais du milieu de ces toits vulgaires surgissent encore ou des noms de noblesse antique ou de superbes débris.

Le cirque Agonale a légué son ellipse à la place Narone, La Duane de terre, malgré son usurpation sacrilège, garde les onze colonnes de la basilique d'Antonin le Pieux; la rotonde catholique n'a enlevé que ses dieux au Panthéon, et lui a laissé sa grâce merveilleuse et son imposante majesté.

En changeant la direction de vos regards, vous pouvez encore reconnaître sur leurs colonnes triomphales Antonin et Trajan, drapés du manteau des apôtres Pierre et Paul. L^eau de Trevi coule toujours au pied du Quirinal, et réjouit comme autrefois la région indigente où passa Fin-

cendie de Néron.

Montez sur les hauteurs, après avoir cherché avec les yeux de l'imagination le théâtre de Pompée, et les deux Rome vont encore s'associer devant vous. La villa Médicis, sur le Monte-Pincio, a été bâtie avec une rognure du cirque de Salluste; ce vertueux Salluste, qui luttait avec son voisin LucuUus pour la beauté de ses jardins, le nombre de ses esclaves, le luxe de ses fêtes, de ses palais, de ses repas. Au sommet du Quirinal, le superbe édifice de Doinitien a cédé ses fondations aux résidences papales. Le cirque de Titus a légué ses magnifiques colonnes monolithes à la chartreuse de Saint-Bruno, et la main de Michel-Ange a dignement vaincu tous les obstacles imposés par ce redoutable héritage.

'Ici, tous les passe heurtent contre d'admirables vestiges : le cirque de Flore se reconnaît dans sa dévastation; et le sol se hérisse, aux limites du mont Viminal, des débris des thermes de Dioclétien et de Constantin. En face même et aux bornes de l'horizon de Marc-Aurèle, se dérobent, sous des linceuls de vignes, de câpriers, de lierre,

202 LA JUrVB AU VATICAN.

de saxifrages, les ruines de Taqueducde Claude, du temple de Minerve Médecin, du marché de Livie, de Juuon Lucine, du bain d'Agrippine, de la basilique de Lucinius et de Tamphithéâtre des soldats; cette nécropole imiuense est dominée par les campanilles de la basilique de La-Croixde-Jérusalem, et aboutit aux superbes ruines du camp de ces guerriers prétoriens qui hâtèrent la chute de Tempipe en s'amusant à faire des empereurs.

C'est encore aux limitts de ce même monde que s'élèvent deux obélisques devant Saint-jean de Latran et Sainte-Marie-Majeure; on rencontre ces monuments delà sagesse des prêtres d'Isis et d'Osiris à chaque pas sur le parvis des églises romaines, mêlant les hiéroglyphes des Pharaons aux versets de Jérémie et de David.

Les régions Célimontane et Palatine se découvrent pardessus les toits jaunâtres de la ville moderne et à travers les clochers et les coupoles des églises de Saint-Laurent, de Saint-Ignace, de Saint-Pierre-aux-Liens. Tout ce lointain lumineux, séparé de la Rome vivante par le forum de Trajan et Tescalier Capitolin, est un monde à part dans Fautre monde. C'est un désert dont la poussière a été faite avec l'écroulement de toute l'architecture antique.

Sainte-Marie ramène le regard au Golysée de Titus, dont réchancrure immense atteste le passage des barbares, comme un plat gigantesque à moitié dévoré sur une table de festin. Un pape artiste est venu au secours de cet édifice en l'étayaut d'un mur prodigieux, el en criant avec une adresse sublime aux Romains scandalisés cette inscription latine : Ce Colysée a été baigné du sang des chrétiens^ et je porte secours à cet édifice infâme, afin que la mémoire de nos martyrs ne s'écroule pas avec lui *. Le

* ne marlyrum memoria occumhat. J'ai appris par cœur

toute cette inscription en arrachant le lieirc qui la couvrait.

colosse d'airain, haut de cent pieds et élevé à la gloire de Néron, a disparu devant le njonnment auquel il donna son nora autrefois. Il ne reste du colosse que son orteil, et il écrase une énorme dalle de vestibule au palais des Conservateurs. . Le Colysée ferme le Forum comme une citadelle arrondie à la pointe d'un golfe. L'arc de Titus domine rimmense reliquaire; c'est l'immortel parchemin de noblesse, scellé de l'arche d'Aaron et du chandelier à sept branches, et attestant que douze mille Hébreux ont bâti> en deux ans, l'amphithéâtre de Vespasien, la plus belle, la plus gracieuse page de poésie que l'homme ait écrite avec la pierre et le ciment. Un tronçon du temple de Vénus-et-Rome est encore protégé par l'église Sainte-Françoise, et l'inscription de son portique : quasi oliva speciosa incampis. En suivant la ligne des arbres, vous découvrez la basilique de Constantin, le temple de Mars avec ses voâtes sans pilastres; le radieux péristyle d'Antonin-et- Faustine, et les ruines de la prison des complices de Catilina. On passe devant le mur du tabtdarium^ adossé au Capitole, près de l'arc de Septime-Sévère. La roche Tarpéienne est presque au niveau du sol , tant les siècles ont amoncelé de sable sur la via Sacral Ces charmantes colonnes, ciselées avec amour, et qui n'ont plus rien à porter, soutinrent le temple de la Concorde, où Cicéron sauva Rome, en invoquant contre Catilina la foudre de Jupiter Stator, dont le temple voisin n'a gardé que deux colonnes. Il n'en reste pas plus à Jupiter Tonnant ; il n'en reste qa'une à la mémoire de Phocas. Ce coin de Rome, qui fut autrefois la grande artère du monde, et qui, en s'agitant, remuait toutes les nations, depuis la muraille des%Pictes jusqu'à l'Euxin, ce noble Forum est aujourd'hui dégradé par le nom de Campo-Vaccino ; il est muet comme le jardin d'une chartreuse : quand on s'appuie contre la colonne de Phocas, exhumée en 4818, et qu'on ferme les

yeux pour méditer, on n'entend que le bruit de la fontaine qui coule à l'angle de la rue Saint-Théodore , et le chant de la cigale dans les figuiers sauvages du mont Palatin.

En- se précipitant du Forum sur la roche Tarpéienne, on ^averse le Capitole et sa plate-forme, où marche la statue équestre d'Adrien. L'église sainte de TAra-Goeli a remplacé le temple de Jupiter Capitolin. Plus bas, au liQu même où le peuple romain faisait do joyeuses libations, dans les entr'actes du théâtre de Marcellus, s'élève le palais Rinuccini, où vécut, souffrit et mourut l'auguste mère de Napoléon. En vous rapprochant du Tibre, vous trouvez des amas de maisons lépreuses, où furent autrefois les pelouses des lutteurs. Aujourd'hui, ces combats et ces jeux ont cessé ; on ne rencontre plus dans ce cirque du Ghetto que des malheureux qui luttent contre la misère et la faim, deux ennemies sans pitié.

L'escalier capitolin descendu, on trouve une ruine superbe qui fut autrefois le théâtre de Marcellus, et qui est aujourd'hui un séchoir de buanderie, à cause de sa bonne exposition au soleil. 0 Marcellus, vainqueur d'Archimède et de Syracuse, que dirais-tu en voyant tant de haillons accrochés à ta gloire ! Non loin de là, l'église de Jésus et le palais de l'ambassadeur autrichien sont nés de la même origine, sur la place de Venise ; les pierres du Colysée construisirent ces deux monuments.

On revient sur ses pas, et on visite la zone enclavée entre les ruines du Palatin et la tour de Cécilia. C'est encore un monde à ressusciter. Où est le palais des Césars? Le voilà ! Ces voûtes de briques , ces vomitoires béants; ces pierres fendues par les racines des pins ; ces tronçons où rampent le lierre et le lézard gris ; ces masses informes couvertes de mousse ; ces lambeaux de mosaïque voilés de lichen ; ces chapiteaux veufs de colonnes; ces voussures

tA imVK AÏÏ VATICAK, 405

qoî encadrent le soleil ; ces massifs de végétation luxuriante et sauvage, yoilà tout ce qui reste de ce palais merveilleux, alta palatia, qui dominait le Forum de ses terrasses aériennes, de ses balustrades de porphyre, de ses colonnades plus légères que les fûts des palmiers, 'de ses galeries toutes illustrées par le pinceau d'ApoUodore et d'Amulius ! Cette campagne désolée qui sépare le palais Césarien du mont Aventin , était autrefois comblée par le plus grand des cirques. Cirais Maximus ; trois cent mille spectateurs y assistaient aux courses de chars, et enivrés de ces fêtes, ils oubliaient Tiberius et Caïus Gracchus, morts pour la liberté sur la montagne voisine. Le mont Ayentin, solitaire comme une île de Pocéan du Sud, semble triompher de la chute du Palatin. Gracques et Césars oi^t été vaincus par le temps, et cependant il y à dans . la physionomie de la colline noble et de la colline plébéienne une différence constatée du premier coup d'œil. Le Palatin est un chaos de nroussailles , de pierres et de briques; c'est le néant; la colline même s'est abaissée comme une tète oi^ellleuse qui se courbe sous la main de Thomme fort. L'Aveutin a gardé sa taille et semble encore attendre le peuple pour le défendre de toute sa hauteur contre Finsolence des patriciens. Il a aussi gardé ses raines : les ruines des thermes Déciens, du portique de Fabarius , des temples de Diane, de Junon Reine et de la Liberté. Tout près de là, le mont Testaccio ressentble à mie pierre de catapulte lancée vers le Tibre par les insurgés du mont Aventin. i

L'œil ne quitte pas les environs du Palatin et la vallée qui le sépare du Célius sans admirer Tare de Constantin, avec ses figures fortement sculptées des Daces vaincus; le Quadrifons, dédié à Janus et enfoui dans de hautes herbes; Farc des orfèvres, où les commerçants allaient s'entretenir des nouvelles maritimes apportées d'Ostie, de ion I. IS

206 LA JUms AU VATICAlï,

BrindeS; d' Anxnr^ et des variations de hausse ou de baisse subies par les blés de PEaxin, les huiles de Ligurie, les parfums de la Séplasia de Capoue, la laine de Mégare, les raisins de Corinthe, les vins de Crète, le miel de TAttique/ les pourpres de Tyr. A quelques pas de cette Bourse antique, on trouve le temple tétrastyle de la Fortune Virile, miniature ciselée sur le modèle du temple d'Auguste à Nola et de la Maison-Carrée de Nimes, Inclinonsnous devant ce petit édifice qui s'avance vers le Tibre, a«r le même terrain ; c'est le temple de Vesta, aujourd'hui dédié par le baptême à Notre-Dame du Soleil. Il est gracieusement arrondi, comme le lin d'une vestale ; il a un sexe et porte écrit sur tous ses murs le caractère de son antique destination.

Revoyons ce que nous venons de voir, et sortons par la porte Capène, toujours humide comme au temps de Martial, kumidamque Capcnam. Il y a une auguste ruine, à droite, qui nous appelle^ quand nous aurons salué la pyramide de Caïus Sextius , et l'ejitrée des catacombes de Saintp-Sébastien. Voilà les thermes d'Antonin. Quel peuple de guerriers, d'architectes et de baigneurs ! Toujours des bains, partout des bains \ des palais immenses , ouverts gratuitement au peuple, où l'eau vive coulait à flots, où les parfums étaient inépuisables, où les peintures couvraient tous les murs, les arabesques tous les plafonds, les mosaïques toutes les dalles. Entrez aux thermes d'Antonin ; asseyez-vous sur ces massifs de verdure ardente, où se pressent des touffes de violettes, de pervenches, d'iris et d'autres fleurs agrestes et sans nom; si un souffle de midi passe sur les cimes des ruines, et agite les saxifrages qui leur servent aujourd'hui de corniches végétales, une grêle de mosaïques tombe à côté de vous, et atteste l'antique prodigalité de ces ornements, puisqu'elles tombent ainsi depuis quinze siècles^ et que rien n'a pu

Là njiTB AU YkncÂX. 907

les épuiser. Le Tibre ne suffisait pas aux étemelles ablutions de ce peuple; le Tibre , avec sa couleur jaunâtre, répugnait à^Ia délicatesse des organisations'^yoluptueuses des Romains ; il leur fallait tout le raffinement du luxe des bains aristocratiques , et les empereurs auraient tous cru perdre leur journée, s'ils n'avaient pas fût construire, entre deux soleils, un pan de briques revêtues de marbre, pour les thermes qui devaient immortaliser leur nom. Aussi toute la campagne, aujourd'hui, se jalonne de raines qui furent la succession infinie d'arcs triomphaux destinés à conduire toutes les eaux des montagnes aux baignoires du peuple-roi.

Les thermes d'Antonin ne sont pas éloignés de la voie Appienne ; on arrive sur ce grand chemin du monde en passant devant Téglise Saint-Nérée et Saint-Aquilée, martyrisés tous deux en cet endroit. De l'autre côté de la voie 86 déroule la campagne morte, où se cachent les tombeaux des Scipions. La poussière appienne a une teinte grisâtre ; elle est antique, elle aussi ; c'est la même poussière que Rome souleva, lorsque Crassus le Cretois mena le deuil d'une famille illustre aux funérailles de Cecilia, morte à vingt ans. Ce double désert, coupé par le sillon d'Appia, garde une tristesse inconsolable même aux rayons du plus beau soleil. Autrefois, c'était l'avenue triomphale de Rome; elle était bordée de tombeaux, parce que la sagesse antique voulait que le triomphateur traversât deux longues lignes de ces monuments funèbres qui attestent le néant de la vie. Un jour Piranèse, ce puissant évocateur du passé, a reconstruit avec son crayon toute cette voie tumulaire, depuis la pyramide de Sextius jusqu'à la tombe de Metella; on reste confondu, d'étonnement devant la résurrection de ces sépulcres.

Le génie de l'architecture semble avoir épuisé dans eette œuvre toutes ses fantaisies, toutes ses formes, toute?

20S LA JCJITfi AU TATIGAN.

les yariétés que la pierre eniprante au ciseau. C'est la voie Appienne de Grassus le Cretois. Chaque tombe a sa physionomie particulière et sa puissante originalité : les matrones vénérables reposent dans une architecture sobre d'ornements; les jeunes filles^ innuptcB puellœ, dans d'exquises rotondes semblables à des corbeilles de fleurs; les guerriers, sous des murailles découpées en tentes; les courtisanes, sous des coupoles dé marbre, ombragées de myrtes, comme les temples d'Amathonte et de Paphos; les comédiens, sous des portiques où rient et pleurent les masques géminés de Thalie et de Melpomène; les poètes, dans des jardins élyséens, où chaque cyprès porte une lyre brisée à la naissance de ses rameaux. Et cette immense rue de tombes est couverte d'un long nuage de fumée ; car les fidèles serviteurs brûlent toujours des parfums auprès des sarcophages de leurs maîtres qu'ils ont aimés et qu'ils honorent ainsi après leur mort Poussière et néant, ipoins encore que la fumée, voilà ce qui reste sur cette voie Appienne, pavée de quartiers de roche et qui, s'appuyantau millet' or du Capitole, traversait l'Italie, se brisait au rivage d'Anxur, et, permettant de croire qu'elle se continuait sous la mer, reparaissait en Afrique, sur le rivage voisin.

Quelques pierres noires parlent encore aux yeux, devant les thermes d'Antonin, du temple de Rémus et Romulus, temple si bien placé parmi tant de sépulcres. Les fondateurs de Rome devaient présider aux funérailles de leurs descendants. On y admire aussi les ruines superbes d'un cirque dédié au premier roi de Rome, et qui porte aujourd'hui le nom d'un banquier italien. Enfin, la carte de Rome, qui est scellée d'un tombeau à l'une de ses extrémités, doit avoir le même signe à l'autre bout; commencée au sépulcre d'Adrien, elle finit sur la voie Appienne au sépulcre d'une femme. Ces deux rotondes

Li. jcnrws AU yaticuln. 209

funèbres ont résisté au temps et aux Barbares. Du haut du Janicule on aperçoit depuis quinze siècles, aux deux pôles de la ville éternelle, deux ombres qui la gardent assises sur deux tombeaux, les ombres d'Adrien et de Gecilia Metella, ces deux antiques sentinelles de la mort.

Et cette double ville est toujours forte et vivante I Regardez-la, elle ressuscite encore, elle ressuscite toujours! En ce moment, sa grande artère bat comme aux plus belles époques de sa virilité. Le conclave a muré ses portes et le peuple, ému comme aux anciens comices du champ de Mars, regarde, du sommet de ses collines, de ses toits, de ses coupoles, de ses tours, si les langues de feu, pleines de bonnes inspirations, ne descendent pas sur le cénacle ponlificaL A voir cette animation de ce peuple toujours Toi, on croirait qu'il s'agit encore de nommer un dictateur après Trasimène, ou d'ouvrir la porte du temple de Janus, ou d'envoyer un vengeur des légions chez Arminius le Germain. Un nouvel ordre de choses semble luire à l'horizon, comme l'a prédit leur poète : Novm rerum nascitur or do; le conclave va faire sortir de l'urne du destin les ténèbres ou la lumière, l'archange qui porte le glaive ou la colorabe qui porte le rameau d'olivier; et tous les yeux sont ouverts, toutes les oreilles écoutent» tous les cœurs battent à rapproche de cette suprême révélation.

Des hauteurs de cette histoire, nous descendons et nous rentrons dans les incidents de la vie orageuse avec d'autres personnages qui nous intéressent plus que les morts. Après plusieurs années, nous allons retrouver dans Rome ceux que nous avons quittés à Gènes et dont les passions, les haines, les amours, les joies, les douleurs doivent se mêler aux événements glorieux de Rome ressûscitée; et de mèrae qu'en descendant du sommet lumineux de Saint- Pierre on rencontre la noire échoppe du frigittore du Bourg-Neuf , ainsi, après avoir plané au vol sur toutes les

SIO LA. nriYE AU YATIGAN.

gloires de Rome^ nous tomberons, à notre première.halte^ dans la boutique causeuse d'un barbier^ moderne locataire d'une ruine du théfttre de M arcellus.

Ombre vénérable du généreux Antonin^ surnommé Ca-

racalla^ empereur chevelu , comme un roi de nos premières races françaises! ombre illustre^ sois indulgente à ce joyeux Italien de Rome qui s'est fait un nom avec ton surnom et Fa inscrit sur son enseigne de barbier !

Vôilà comment finissent les illustres choses^ lorsqu'une révolution ne les force pas à recommencer I

C'était dans la fraîcheur du matin, le barbier Caracalla fonctionnait du rasoir, en plein air^ devant sa boutique, expédiant avec promptitude les pratiques taciturnes, et retenant sous sa main les causeurs, les indiscrets et les nou\elUste8.

Un de ces hommes qui composent à Rome la classe nombreuse des monsignort, s'arrêta devant la boutique du barbier Caracalla, qui ne lui demanda qu'un momentino d'expectative. C'était monsignor Pacifico. En attendant de le mieux connaître, nous le jugerons selon les premières apparences, qui le représentent comme un homme frais et réjoui, de taille petite et ramassée , afifectant beaucoup de négligence dans sa toilette noire, un peu blanchie par le temps sur les coutures, et dans ses vastes et vieuxsouliers, mouteusement décorés de boucles en similor. ^ — Bonne nouvelle ! dit monsignor Pacifico, on va jouer à Valle la Favarita du mafistrd Donizetti...

LA jmVB Au VATICAN. 211

^ Possible! s'écria le barbier^ en tenant Sun rasoir suspendu sur la tète d'un patient, comme Fépée d? Da- .ûoclès.

— Oui, la semaine qui vient, dit le monsignor.

— Ma sema capucini? demanda le barbier.

— Obi sans capucins! reprit Pacifico; on remplacera les capucins par des cbœurs de naïades. Ce matin, j'ai rencontré Timpresario sur la piazza Madama, et il m'a * chanté une cavatine de la Favorita :

Bel Fernando gli tesori de! mondo.

C'est magnifique! Quand la diva Cecci-Corsi nous chantera ce morceau, tout le monde ouvrira la bouche comme une gorgone pour l'avaler.

— La Cecci-Corsi? interrompit le barbier.

— Le morceau, dit le monsignor. 0 cke bel Pexzo/ La prima aussi! une femme qui chante si bien avec une si petite bouche ! L'as-tu entendue, Caracalla, dans le Stabaf de Rossini?

— Trois fois, Monsignor.

— Quand eUe chante faradisi gloriam, il me semble que j'y suis.

— Au paradis? •

— Cor petto di Baecho I Ce n'est pas à l'enfer, peut-être 1 Il me semble que^e suis clair.

— Excusez, Monsignor; la pratique que je rase a la barbe dure, et je n'entends pas bien ce que vous me dites.

— Voyons, dépêche-toi, on va dire la dernière messe et nous sommes sept encore à raser.

— Six, Monsignor.

— Oui, six, tu as raison. Nous pourrions chanter le sextuor de la Cenerentola. Ah ! la belle chose ! questo nodoy questo nodol As-tu entendu la Mombelli? quand elle pre-

Si 2 LA lUIYE AU VATICAN.

nait la dominante : questo nodoy questo nodo avviluppaiol Les six pratiques, y comprit le patient, exécutèrent cette phrase du sextuor, et Garacalla réglait Taccord, son rasoir à la main.

De petits enfants, de très-jeunes filles, belles comme des anges, suspendirent leurs jeux et écoutèrent la phrase du sextuor dans une pose extatique de dilettanti consommés.

— C'est à votre tour, dit le barbier au monsignop.

Pacifico s'assit sur la chaise eurule de Garacalla, et malgré la blanche écume que le savon faisait jaillir à flots sur ses lèvres, il prouva éloquemment, même sous lé rasoir, que les opéras / Zingari in Fiera et le Cantatrici villane étaient supérieurs à la Favorita de Donizetti.

— Bravo! Monsignor, s'écria le barbier en agitant le rasoir sur la tête de Pacifico; si j'étais au conclave, je vous donnerais ma voix... A propos du conclave, que diton de nouveau, vous qui savez tout, Monsignor.

— Les nouvelles sont bonnes; Mastaï ne sera pas nommé.

— Tant mieux ! dit le barbier ; c'est un hérétique !

— Et un révolutionnaire ! ajouta le Monsignor.

— iRonsignor Pacifico, poursuivit le barbier en s'inclinant devant le visage à moitié rasé de Pacifico , si le cardinal Lambruschini est nommé, ne a'oubliçz pas. Vous savez que je sollicite lés fonctions de barbier du séminaire du Vatican, de barbier san-pietrino.

— Je songerai à toi : tu es modeste dans tes vœux.

— Justement, dit le barbier en riant aux éclats, c'est aujourd'hui 15 juin ; c'est la fête de Saint-Modeste.

—Il a raison, dit le monsignor; 45 juin, Saint-Modeste ! comme tu connais bien ton calendrier !

— Il faut bien que je le connaisse, puisque j'ai toujours eu envie d'y avoir ma place si le saint^^père allonge les an-

Là JfUIVB kV VATICAN. M 3

ûées d'un jour, n y a toutes sortes de métiers dans la compagnie des saints^ depuis Saint- Yves qui était avocat^ jusqu'à Saint-Matthieu qui était receveur des douanes^ et il n^ a pas eu de saint barbier. C'est une lacune. On dirait que saint Pierre, le concierge du paradis, refuse la porte L ceux de ma profession. Cependant nous sommes protégés par Saint-Louis, le patron des barbiers. Nous avons des .fleurs de lis sur nos cuvettes. Il doit nous être permis d'être saints comme à des avocats. On peut se passer de procès, mais non pas de rasoirs. Si je suis nommé barbier san-pietrino, j'aurai des chances pour être canonisé. Je lâcherai d'être admis avec mon rasoir devant d'augustes visages. J'opérerai des miracles : quand il y aura des boutons sur une joue, je ne leur ferai pas de boutonnières. Enfin, chacun à sa petite ambition, Monsignor; protégez-moi^ et si j'arrive au ciel, vous n'aurez pas obligé un ingrat.

— Ta mérites d'aller loin, dit Pacifico en riant, et si le conclave nous donne, demain ou après-demain, un bon choix, je songerai à mon barbier.

Et, baissant la voix, il dit en désignant avec adresse un homme qui s'avançait :

— ^Voici venir une pratique qui ne prendpasle chemin de la canonisation : je ne veux pas me trouver avec ce damné.

— Ah! je eompréhds, dit le barbier en haussant les épaules. Soyez tranquille. Je le connais. S'il veutjwirler politique avec moi, il ne brillera pas.

Monsignor Pacifico rajusta sa toilette, balança son menton frais dans un large collet noir, et s'éloigna en fredonnant l'air : Audiamo alla cantina de la Cenerentola.

La nouvelle pratique qui arrivait fut reçue avec une sorte de déférence respectueuse. C'était un homme de- quarante-cinq ans, de taille et de formes athlétiques; un type vivant de gladiateur des anciens jours : tète de grandeur

moyenne, épaules carrées, teint haut en couleur, cheveux châtains, favoris épais, taillés courts; figure belle de ciselureet d'énergie; résolution et bonté dans le regard; i^ était coiffé d'un chapeau à forme basse, à larges bords, à ganse de velours noir ; une camiciola très-courte, nuance olive foncée, dessinait son torse, et laissait voir un gilet de velours à revers, avec boutons aux glands d'argent. Des bas blancs en fil s'étiraient sans plis sous les boucles d'argent à facettes qui retenaient, sons le genou, sa culotte de fin velours. Les mêmes boucles ornaient ses souliers; une large ceinture de soiéjrouge se déroulait autourde ses reins. Il était, comme dit l'Écriture, alte cinctus^ à l'exemple de ceux qui entreprennent un rude labeur.

Il salua le barbier et ses pratiques, qui toutes lui cédèrent la grande chaise^ en s'inciinant devant lui.

— Je l'ai rencontré ce matin, pmzza Madama, dit le nouveau venu en s'asseyant; monsignor Pacifico sortait de Bwm Gùvemo. Je l'ai suivi quelque temps des yeux, en causant avec quelques amis, devant la boutique du gran friggitore; il marchait la tête basse, comme s'il avait eu la coupole de Saint-Pierre sur le front. Alors j'ai devin^ que les affaires des Antonelli marchaient mal, comme lui^ et je ne me suis pas trompé.

— Santa-Maria dei Fiori! dit le barbier, Mastaï est nommé!

— Non, mais un ,cardinal qai le vaut bien, dit l'homme à la ceinture rouge; c'est Gizzi qui est pape, assuret-on.

— Béni soit Dieu! s'écria le barbier en se signant; les oiseaux de nuit sont dispersés vers l'Autriche. La liberté triomphe... Vous, qui avez tant fait pour la cause libérale, vous n'oublierez pas votre barbier.

— Et que demande mon barbier?

— Oh! mon Dieu! peu de chose... presque rien. •• Le

LA XUIVX AU TATIGAN. S15

rasoir m'ennuie; je voudrais Atre médecin des luillèbar* diers du saint-père.

— Tu es doncmédecinî

•* Et ! puisque je suis barbier I

— C'est juste.

— Et puis^ les hallebardiers du saintrpère sont de grands gaillards qui ne sont jamais malades : le premier Tenu peut devenir leur médecin. C'est une place de cinq cents écus.

— Eh bien ! mon ami^ quand Gizzi sera nommé, nous parlerons de cela.

— 11 n'est donc pas nommé?

— Officiellement, non; mais toutes les conjectures promettent qu'il seranommé demain parle canon du chàteaa Saint-Ange.

Ah! c'est que... souvent les conjectures...

—Sois tranquille, interrompit le personnage mystérieux, cette fois les conjectures auront raison. Sur cinquante et un cardinaux^ les amis de la liberté en ont au moins trente; ce sera Gizzi ou mon pod Mastal, tu n'y perdras rien.

— Dieu le fasse! dit le barbier; mais trente, c'est, beaucoup. Je connais le premier cocher du cardinal Castracane; il m'a bien assuré hier que son maître serait nommé.

— Ne crains pas ça. Voici la meilleure preuve... écoute. Le scrutin est terminé. 11 n'y a pas eu de fumée {la 9fw^ fnata) sur le toit du conclave; ce qui annonce que tous les bulletins des votes ont été conservés, et que l'élection est faite.

— C'est incontestable, dit le barbier.

— Écoute encore, ceci vaut mieux... il n'y a que cinq cardinaux en concurrence de candidature : Gizzi, Mastaï, Falconieri, Lambruschini et Castracane. Gizzi est trèsk

216 LA ainVÏ AX! VkTlUN.

petit, et voili pourquoi nous savons que c'est lai qui vknt d'être élu pape.

— Parce qu'il est très-petit? demanda le barbier avec stupéfaction, en ouvrant ses yeux noirs d^esurément.

— Oui, oui, reprit le nouvelliste avec un sourire grave; TOUS» allez voir, ne m'interrompez pas... Ce matin ^ le maître des.céBémonies du conclave eat venu au tour, le seul endroit qui ne soit pas muré, et il a demandé un vêtement complet de souverain pontife, avec des maies et des souliers, du.plus petit modèle possible... Ëh bien! estce clair, maintenant? Gizzi est petit, donc il a le pied petit, donc Gizzi est pape !

-^ Que c'est bien trouvé ! dit le barbier avec on geste d'admiration, en voilàune de preuve!

— Voilà, poursuivi le nouvelliste, ce que teut le monde a deviné du premier cpup; il y a eu unanimité d'opinion sur ce point à là porte du conclave parmi les gardes-nobles,

- les prélats, le&gens de livrée, les oisif&, les curieux. Déjà, en ce moment, on félicite la famille Gizzi, et ce soir on illuminera son palais.

— Et ce soir, dit le barbier avec enthousiasme, nous crierons : Viva. Gizzi l

— C'est un cri de victoire et de liberté, ajouta le nouvelliste, d'un ton d'exaltation contenue, et j'espère bien que nous ne nous arrêterons pas en si bonne route. Il faut .que les Italiens de Rome redeviennent romains, que le Campidoglio soit le Gapitole, et le Campo-Viccino le Forum. Adieu; je vais voir un ami au Caffe del Greco,

Cet homme ^alua et partit. Sa démarche était superbe comme celle de l'esclave qu'on vient d'affranchir; il éprouvait une joie flère «n posant ses pieds sur une poussière qui redevenait le sol romain.

A cette heure solennelle de Rome , le Caffe del 'Grec avait une.animation inusitée. Tons les guéridons, moin

J8à iw^TE Éjo ràsimAff. tIT

«&,> éi$imA àsmàmiÈÈs , et les habitués ne parlaient que

«ùnchi^. iJa jcsofie hemme de Tingt-d^^ ^^^ s'obstinait

à rester assis devant une table, et cbevefaait la eombinai-

son qui aurait pu lui épargner la >perte qu'il yenait de su-

Inr àfiam ^rlte ann dômiAos.

. -**^ <ôtii^ t*Qxà €aia> dûsait^l ; en (mettant dnq partout , j4

feaiiais te jeu ; nous oowpilieius; ii avait treate^-trois pointe

«É mod itrentB«deia. i'êmm gagnât C'e9t mon dotéle-^ix

9i&tm'aifidt<p0arl

^ M':@ AoBK uncoiqi) de poing sor la fable.

\AaiifBteie instant une main tiomba sur son épaulé; il 84 cfltMffBii^j^leiandt delà poiitique empftdia d'entendre cesàeax cm^'muài^axxiB:

...4^iEânlfiiiéant4

-4-dcAetflLl ' Btapitejd%i€»giqae6 0Bn*einentsdeinaiiiSf,FaUlOréant êàt

. ^JEétiiiiJmBaùrdfttetepuJireRriAi^niofiish^ j'arrive de France, et j'étais affaoïiâe voir ma eompa* triote, surtout un Parisien.. ï

— Mon cher Paul , dit Jubelin en rajustant sa «ravate et en plongeant ses bras dans les lÊSDMlieadfBB patetetde nankin^ tu arrives à propos pour me ooniolâr dlune^watie ifMffeywÊB ddtperApe oeotroiGédéon*

— Et la musiqQâ, œqimcnt lalraitel-tu ? Te voilà.> ja crois, dans ta seconde année de grand prix de Rottie?...

**4- 3âii|gtHieux:moisfleuMme»t; ne mevieiUiapas, mon ^ohfflrPaixl*

4^ Et qa^as^tn !&dt dans ces vingt-téeux moisi

-^ Ce que fiftât un gmnd prix du Gonservaloire; j'ai -jaué aux dtomiaos* Le gouveimemeoft CcaDçais me paye une |)ensiioD annuelle de mille écm.é.

**^ Peoar jouer ^ux dominos»?

- ^ floçQ ^^maiaâli UmX bienapinrendce ^elqoc^hoae kj,

Si8 lA nnvE lu TATicAir.

pour ne pas gaspiller les deniers des contribuables français^ et je su^s^ après Gédéon^ le premier joueur de dominos du café du Grec.

— Bon 1 mais la musique?

^ — La musiqu^^ mon ami? Mais il faut être bête comine le faubourg Poissonnière pour croire qu'on apprend la musique à R<»ne. Chaque saison^ on 7 joue un seul opéra d'un mt quelconque, qui n'est jamais Rossini , et on en?» tend tous les six mois un motet de Palestrina ou la messe du pape Marcel. Tu comprends^ mon ami , que si j'avais le mafbeur d'apporter à l'Opéra-Comique une partition en trois actes avec desCairs renouvelés de Palestrina, je serais sifflé avec un enthousiasme qui me tuerait sur le conp..: Et toi, mon cher I^aul^ comment traites-tu la peinture !••• Viens-tu te tailler un trône entre Lesueur et Poussin? ' — Oh ! moi ! dit Gréant, on me demande de France une copie de V Incendie du Bourg , par Raphaël, mais on l'attendra éternellement ; et il ajouta avec un soupii : J'ai ftit mes adieux aux beaux*aris.

— J'entends, tu es marié?

— Non.

— Tu es amoureux?

-^ J'ai trente ans.

— Oui, c'est l'fl^e de l'amour séneux, mon panne aini... En effet, j^ te trouve un peu changé...

. —Plût à Dieu!

— - Changé au physique. Tu as même quelques filets d'argent sur tes beaux cheveux noirs. Tu voyages sans doute poulr changer d'air, comme un poitrinaire d'amour. Tu me conteras ton roman, un de ces soirs, su? le Monte- Pincio ; je le mettrai en musique. Depuis ma cantate d'il*riadne abandonnée dans fUe de Naxoi, qui m'a procuré le premier prix de dominos, je n'ai pas écrit une note sur du palier rayé. Dis, aontrils stupides au faubourg Poissouf

LA. lUITE AU YATIGAir. 910

mère? Ils vous donnent toujours des Ariadues^ des Thysbés; des Pyrames, des Calchas, des Cassandres, une armée de païens et de païennes , et ensuite ils vous envoient promener à Rome pour apprendre la musique aux chapelles du pape ! Cependant, j'avoue que j'étais content de' ma phrase i'Ariadne :

Amant ingrat! U m'abandonne Ce Bacchus que j'ai tant aiméj

Les paroles sont bêtes comme les oies du Capitole, mais j'ai fait mon chant du cygne avec celles-là. *

— Mon cher Jubelin, dit Paul en serrant la main de son ami , que tu es heureux d'avoir cette insouciance et cette gaieté.

— Ëh ! mon cher Paul, qui f empêche de me la prendre? Veux-tu que je t'en cède la moitié î

— impossible!

— En etfet ! il est grave comme un camerlingue , ce pauvre Gréant I

— Mon ami... je ne suis pas seul en ce monde... J'ai la chose qui rend grave.

— Quelle est cette chose T

— Un enfant.

— Gomment ! tu as ce souci-là. Eh bien I ce n'était pas la peine de rester garçon.

— Je te conterai cela, Jubelin.

— Oui, mais pas aujourd'hui. Regarde, tout ce monde est dans le conclave jusqu'au cou. La politique bat comme la fièvre dans toutes les artères. 11 n'y a sur le tapis que des Mastaî, des Gizzi, des Castracane; le domino même est suspendu. On vient de jeter le double-blanc par la fenêtre, comme suspect d'obscurantisme. Je ne sais pas trop ce que je vais devenir.

MD LA imTB AU TATIOABT.

-^ n parait donc que j'ai mal choisi mon jonr d'am- •^rée?...

- — On ne peut pas plus mal. Tu n'as pas même les xhances d'être nommé pape. U est nommé.... Ah I tu as «n eoÎBnX I

— Une fille.

— Quel âge?

— Six ans.

' — Etanonymet

— Elle se nomme Fiorina.

-rrrTiWteOUrtî

— Son autre nom k'esl pas le sien.

-^ Et tu Tas laissée à Pans 1

•m Je viens la Tevoûr à Rome..* mais de loin, cxxnme |e l'ai toujours vue à Gênes, à Londres, à Paris.

rm Jie comprends ; il y a un éditeur responsable qui a signé pour toi... Nous en causeroos... Voilà les ckauAi amis de la liberté romadne qui arrivent a^ec des airs de JètQ. TQftt va him, c'e»t ftùp, V^ili Bsizi le sculptewr, ce jeune homme de si bonne mine, et qui a son Âme dans ses jeWf Je ^ (mi^m^ 4 400 ftteliisr de Alpetta qtmnd tu seras plus calme, et tu lui donneras ton admiration. Voilà Sterbini, poète, publicfste, auteuf dramatique et fervent patriote. De plus, il parle le franco comme toi et »oi—

Sur ces paroles, on vit s'apprQcheir rhpmme à la ceinture rouge, et toutes les tè^ se découvrirent devant lai.

— - \oi\k, dit Jiibelin en le désignant... Puis il s'araéta au iiiûment de prononcer le mm et dit :

— Celui-là mérite une histoire à part, et l'histoire doit marche]!: immédiatement api:ès son nom. Allons déjeuner çJkiefLepri.

UL itrm âSJ YATIQiJI. I9ff

Dans le vmsinagè de Féglise Saintr Augustin^ on lit à l'angle d'une rue : via Agonale, deux mots qui indiquent att toyageur énidit que le fameux cirque de ce nom n»'esf pas éloigné. On descend à ga^uche, et on découvre bientôt Tellipse immense bordée de maisons, de palais et d'églises, aujourd'hui place Navone, cirque Agonale autrefois.

Le dimanche 28 juin 18W, veille de la Saint-Pierre, l» pladè Navone avait revêtu toutes seé parures de fête, et l'obélisque qui marque l'heure solaire depuis seize siècles m laspina du cirque Agonale n'avait jamais vu pareille joie. depuis l'inauguration de la basilique d'Antonin 1& Pfeux.

Rome célébrait Télévation du cardinal Mastaï au pontificat suprême; Rome saluait Pie IX.

Une voiture, qui étalait sur ses panneaux les amies et le chapeau d'un cardinal, traversa la foule de la place Navone au milieu des plus joyeuses acclamations, et s'arrêta defvatit la porte d'un palais ouvert à deux battants. Le cardinal franchit le seuil d'un pas qui annonçait la jeunesse sous la pourpre, monta le grand escalier, et bientôt il parut au balcon et salua le peuple. Le cri : Viva Famico di Mastatf retentissait de toutes parts.

Cet ami de Mastaï, ce cardinal qui avait lutté victorieusement au conclave pour l'élection de Pie ÎX contre les menées rétrogrades des Mattei et des Lambruschini, était Santa-Scala, notre ancienne connaissance , et il venait au palais Van-Ritte^ recevoir les félicitations de sa sœur

yGobgle

ttS LA JUIVE AU VATICAN.

Memroa, depuis peu de temps arrivée à Rome , après ses voyages d'Auglelerre et de France.

Van-Ritter, nommé ambassadeur à Rome, avait choisi pour sa résidence la place Navone , à cause des trois fontaines et de la naumacliie qui rendent cette place célèbre.

— Ce n'est pas de Peau salée, disait le marin, mais c'est toujours de Peau.

Quelques années passées depuis son mariage n'avaient porfé aucune atteinte à la beauté de Memma; elle était même dans tout Téclat de cet âge heureux qui est la triomphale époque de la femme. Une légère teinté de mélancolie donnait un attrait de plus à son visage , comme Tombre des cyprès fait mieux ressortir la grâce de la villa Pamphili aux rayons du soleil romain,

Memma était en ce moment occupée à donner ses ordres pour la fête de son palais, fête que Van-Ritter, son mari, offrait à la noblesse romaine pour célébrer l'anniversaire de son mariage, dont la date , par un heureux hasard, s'accordait avec Vallégresse nationale de ce grand jour. A tous les balcons du palais, les tentures rouge et or, les fleurs en gerbes, les drapeaux jje Hollande, les gonfanons pontificaux, les lanternmt des illuminations se mêlaient, se confondaient avec ce goût merveilleux qui est la tradition de tous les ordonnateurs dès fêtes romaines.

Le cardinal Santa-Scala, après avoir félicité sa sœur sur rbeureuse idée de celte fête domestique, si bien enharmonie avec la fête générale, lui dit :

— Nous avons bien conduit la grande œuvre, avec le secours de Dieu; nous avons triomphé de beaucoup d'obstacles, mais tout n'est pas fini. Les anges de ténèbres s'agitent encore, et l'éclat du grand soleil qui se lève les offusque et les irrite. Us acceptent en apparence le présent, pour mieux préparer la ruine de l'avenir; mais l'œil de la vigilance restera ouvert. Un ancien proverbe local dit ;

LA. iUITE AU YATIGAN. S13

Some ne test pas faite dans un jour. Il y a donc bien des choses encore à accomplir : une des premières est l'émancipation des juifs; il faut abattre les grilles aa Ghetto y et fonder la grande fraternité religieuse et civile. C'est le but coDstantde tous mes efforts. Les juifs nous ont déjà rendu de grands services depuis l'ouverture du conclave; ils se sont montrés dévoués, intelligents, actifs; notre Gédéon Costantini surtout a été digne de toute ma confiance. Il faut enfin qu'Israël sorte une seconde fois de l'esclavage d'Egypte; il faut qu'un nouveau Mdùse conduise son peuple à la terre de promission ! Le Ghetto déshonore le Vatican; et le mot pâques, qui signifie délivrance des juib, ne sera plus un mensonge sous Pie IX.

— Voilà de nobles pensées, mon frère l ditMemma; que de fois, dans nos voyages , nous avons parlé de vous avec Debora, lorsque nous lisions dans les papiers publies les nouvelles de notre chère Rome 1 Debora me disait toujours d'un air inspiré : Votre glorieux frère sera notre libérateur.

—Oui, dit Santa-Scala, si Dieu me continne son aide^ le vieil homme sera réhabilité... Dites-moi, ma sœur^ l'ave^-vous vue récemment, Debora?

— Oui, mon frère, hier.

-^ Pauvre jeune fille si noble, si fière , obligée de se floamettré à la vie du Ghettol

— Elle se résigne à tout pour vivre avec sa famille. Son père, Josné Costantini^ s'accommode fort bien du Ghetto; ses affaires, ses trafics sont là : vous connaissez l'homme : il aime mieux travailler et gagner de l'or dans une masure du quartier juif, que vivre oisif dans un palais du ^^. DelMH»^ en fille soumise, reste auprès de son père et se résigne, en attendant des jours meilleurs... Mais... oui**, je ne me trompe pas... j'entends sa voix dans Tester... C'est elle I .. ma chère Debora 1

2ti LA JVTVS ÀV YAtlGAir.

. Ce îi'ëtaît plus Tenfant de Tunis et de Gèmn\ Debon rayonnait alors de toutes les séductions de la jeune femme nubile. Pourtant^ soit insouciance^ soit intention^ elle ne rendait pas suffisamment justice à sa beauté par le soin de la toilette et la grâce superbe du maintien. Debora était vêtue avec une simplicité peu flatteuse pour ses charr mes; une certaine négligence même se faisait remarquer dans sa chevelure^ dont Tampleor et l'élégance se dissimulaient gauchement sous deux bandeaux étroits collés sur les tempes^ comme s'ils étaient peints. Ce voisinage (Pëbène massif changeait la couleur limpide et Teloutée ctes yeux, qui paraissaient d'un noir mat. Qiioiqu'eUe seoo^ blàt d'une taille au-dessus de la moyenne, elle avait l'air de se ^miauer comme à plaisir par une^ ligne courbe qu^elle fidsait décrire i son torse. On n'aneait jamais pu «roipe que cette jeune femme, si dédaigneuse defs moind^ raffio^nents de la coquetterie, était digne de traverser le beau monde des grandes capitales, et de s'asseoir dans les salons les plus aristocratiques de Londres et de Pariai

Debora s'inclina respectueusemfi&t iBimaX le (mdinal, 6li après avoir serré la main i Memma,. elle. sTapprocbn du balcon pour voir les préparatifs de la place S^von^ Presque au même instant, Van^tter aailra et interrompit Feottretien qui allait s'engager entre les deux fesames.

— Voyons, dit-il tout rajroimiiot de joie> fauèril qoa je voiLS annonce les surprises qoe» je vous ménage? . — *- Quelle idée ! dit Memma en riant; si vous les aonMoez, ce ne seront plus des surprises.

—•Ma femme a toujours raison, repf it la nacia; en tt da^>je me tairai.

-r* Capitaine, dit SantarScala, ce soir vou&aures on ftnteuil au balcon du palais Vignoli> à l'angk de Borgo NwmOy pour voir la luminara de Saint^Pierse*

— - Merci, Éminence, dit YaA-Ritter en. senrant la mian

LA JOTTE AU TAtICAN, M5

cht eardmal. Mais sous irons en yoiture ; je crains la foule sur le pont Saint-Ange. Sur terre, on est toujours étx)uffé : oa n'a ses coudées franches que sur mer... Comme elle a giaiidi notre petite Debora! Elle promettait d'être belle femme, et elle a tenu parole : nous la marierons à Rome, ifësfH» pas, Hemma?

— Avec sa permission, au moins, dit Mèmma. BM* Debora aime trop son père pour aimer le mariage; elle Bfttbaœdonnerait pas ce bon Josué Costantini, tout S6ul> dus sa petite maison du Ghetto,

-* Mais Josué n'a-t-il pas toujours son fils Gédéon avec lui? dit le cardinal.

^ Gédéon, poursuivit Memma, fait son métier de jeiine

homme; il ne se plaît pas beaucoup au Ghetto; il court Ut

ville et la campagne; il fréquente les artistes, et change

en auberges les maisons de ses amis. Depuis notre arrivée

^iRcteie, Gédéon n'a pas vu sa sœur Debora deux fois.

^-i* C'est la vérité, dit Debora en baissant les yeux.

— Au moins, remarqua Van-Rilter à voix contenue, Gédéon ne se mêle pas de politique...

— Oh ! dit Memma en lançant un coup d'oeil significatif au cardinal, Gédéon est trop prudent pour jouer aux conspiwitions. Il se contente de vivre en artiste.

— Très-bien! dit Van-Ritter... A propos, Memma, nous n'avons oublié personjie dans nos invitations du

— Personne, il me semble... Mais j'ai failli oublier lady Stumley, ma plus chère connaissance ^e Londres.

— Comment! tu aurais oublié la plus intime amie?

— Je l'ai rencontrée à Villa-Borghèse hier, ajouta Mltaâîia, et je lui ai fait mon invitation.

— Ce sera la plus belle femme du bal après toi , dit Van-Ritter d'un Ion galant.

***'0h ! dit Memma, toutes les Anglaises ont l'habitude

ÎW LA JUIVE AU TATICAN.

d'être belles, et lady Stumley a plus d'habitude qu'une autre, voilà tout.

— Cher beau-frère , dit Van-Ritter au cardinal , ne remarquez-vous pas que votre sœur est d'une gaieté charmante, ce matin?

— Je suis heureuse, dit Memma en serrant la main du cardinal.

— Quant à moi, poursuivit Van-Ritter, je ne crois avoir oublié personne... surtout dans le monde des chancelleries... monde très-formaliste... Ce matin, devant l'amr bassade d'Autriche, place de Venise, j'ai fait ma dernière invitation... un de nos anciens amis... devinez...

Une légère pâleur, éclair livide d'un pressentiment, couvrit le visage de Mer» ma.

— Vous ne devinez pas ? poursuivit Van Ritler; c'est le comte Talormi.

A ce nom formidable, Debora conserva son attitude calme et nonchalante , comme une femme douée de cette énergie qui domine les émotions; mais madame Van-r Ritter se serait trahie par un trouble violent, si les acclar mations du peuple n'haussent retenti à propos sur la place Navone, et changé les mouvements de tous les personnages dans celte scène d'intérieur. Vau-Ritfer, qui ne songeait qu'à sa fête, courut au balcon, attiré par le tumulte et les acclamations de la foule.

Dans cet intervalle, Debora sortit de son calme apparent, et prenant vivement à part Memma :

— Paul Gréant est ici !

— A Rome?., dit Memma effrayée.

— Il est venu au Ghetto hier, et m'a suppliée de,..

— Oh! interrompit Memma... Jamais, jamais je ne dois le revoir...

— EtFiorina?

— Pour tout le reste, je me fie à la prudence...; mais

Ik JVTVE AU TÀTIGAN. 07

iDoi^ je ne le reverrai jamais.... dit Memma dass la pluf grande agitatioa^ et elle s'éloigna de Debora.

Van-Ritter battait des mains en voyant entrer sur la place Navone les chevaux et les cavaliers qui devaient concoarir aux courses dites Corse del Fantino. Dans no*pàles et froides villes du nord^ on ne peut se faire une idée de ces spleni^ides aùi;ores des fêtes du midi^ où la joie éclate dans Pair avec les bruissements des banderolles^ le murmure frais des f(||itaines^ les chants d'un peuple aiv tiste, les fanfares des orchestres ambulants^ le son des cloches^ les voix des jeunes femmes; quand toutes le& ligues des édifices^ des monuments^ des citadelles^ des collines se baignent dan^ une aitmosphère d'azur et de rayons d'or. Eu ce moment la place Navone résumait en elle l'ivresse^ la gaieté^ le noble enthousiasme de Tltalie. La vieille Rome ressuscitait dans une fête antique sur la pou£h sière du cirque Agonale; les chevaux numides de Siphaz bondissaient sous des cavaliers romains en doublant la borne évitée; les maius du peuple-roi apjdaudissaient du baut des gradins de l'amphithéâtre^ et la tour du Gapitole envoyait les joyeu.-;es volées de ses carillons à l'obélisque de Bernin^ au liou et au cheval de bronze > nouveaux emblèmes de cette Home que la louve n'a pu défendre autoes fois contre l'iavasiou de Théodoric.

Les invités arrivaient eu foule au palais Van-Ritter^ et Memma^ frappée d'un nom comme d'un coup de foudre, croyait entendre ce nom toutes les fois que le mar jordome annonçait ifli nouvel arrivant. Debora n'avait fait qu'une courte apparition au palais Van-Hitter; elle s'était éclipsée avec son costume trop modeste, comme une femme sm*prise en négligé du matin, par la. subite irradiation d'un bal.

L'absence de Debora ne pouvait être remarquée au milieu de ce tourbillon de noms illustres qui se croi.

^iSfe Là JtltVB AU VÂTtai».

Mlenrt âàm les salons et les galeries du palais. Rortie était là, avec sa triple noblesse : celle qui vient des siècles, èëllèl qftî vient des papes, celle qiri vient de l'or. Les hcttBine^ enivraient avec la beauté de leurs titres; les Ibtom^d^ atec la beauté de leur race. Les Fàlconieri et les gtttita-<3roce, dont liçs aïenx combattirent Alaric ; les PampMlf qtA trient les Diora de Gênes; les Barberini, les Qravina> leà Corsinî, dont les palais meublent la ïiou- . ydle Rome; les CMgi, opulents seigneurs de la vaste fè&tvë de Biccia, entre Albano et Genzano, où les Horaces eriwntleur tombe; les Torionia, ducs de Bracciano, marquis iè Rome la Vieille, qui pourraient être aujourd'hui, pôr leurs riches^, ce» acheteurs que demandait Jugurtfcat. Un si beau jour avait ressuscité tout un vieux monde; la viflê entière sortait du' sépulcre et donnait enfin un démenti au Dante qui, en parlant des Italiens de Rome, Afsait : 9i Ce èont des m&rts qui n* ont jamais vécu *. »

Les amîstes, les improvisateurs, les jeunes gens de la Itourgeoisie de trouvaient aussi mêlés à cette noblesse de tous les âges. Les ambassades y étaient représentées par de vieux diplomates et des étudiants en chancellerie. Talormi amv* le dernier.

Sottnôni exeittt un mouvement de curiosité vive parmi les femmes ; il entra d'un pas ferme, avec l'assurance d'un bèriïme qui^tient suspendu à ses lèvres Teffrayant secret d'ufle fanrilïe; mais la grâce et l'aisance naturelles de ses naanières corrigeaient ce qu'il pouvait y avoir de hautnin dans son maintien. Il salua d'un œil d'aruspice los vieux dft^omates, s'inclina avec respect "devant maJanio Van- Ri4ierp, sans témoigner le moindre empressement de lui païkr, et engagea un entretien sérieux avec l'ambassadeur autrichien.

* TUAa de* morU che mai non fru ?i?i.

LJl 7UITB AU YÂTIGAJr. 09

AxL itionMiM otj les coaraes del Fantin» tô tarmisaient^ nue calèehe entra sur la place Na;yone^ a;vee nû attelage 9iii faisait ottblkr les dueyaux f^na de fèn d« Pampfaili^ lêfi dievaox bais du princa Caloana^ et aièliie lea superbes aleaaas intrdduitt à ikimê plnr Augustia Gbif^i UBefenmia^ dûut la tète ét»t cachée par xxm omlsretle blaiiche^ dei^ canditet Howtra deas pieds dianliâats qui e|Q[eur&reait, coiome éms. ailes d'oiaean^ le stuil du paisis de Vai- Ritiar.

Quelques minutes après^ oa aimon;a ladj Stomlay.

¥an^àitter aedeorut pour la recef oiv; Mtaima sei aontmt xok moDaest^ mais Famitîé sans dmte Vemporta^ et elle suivit son msiw Talomii s'intenempit aa vdûm dfn&aphiaÉB^ ei tonmaç du oMéda la porter uDfvegaad de devin ou de démon.

Lad; Shimiaf , enenèiraii* au milien de ce mbnde^ ne jauroiisoml déamn^ettéa pav^ yadmkation qnfelle «seita^ M qui se formulait en désinences italiaBaes doBoaaàroretUB msBÊ» despaorotefli dTajdgë^ialLe tenait |n la aailn une jemie fille de six ans que Memma conduisit au badcnhi poite lui moMaéf Us akierau^j. toM eu )& odumant de baisers f urtiis qu'elle semblait Teuhnr déreber atts it-

Uàj gtumlej élaât tsiia da ees^ femme» ^ i^tâisaiiit m leBriaveoEv et dd pveaaier coup d'ôil^ te ^fliaimtieiils les glus exigeantes. Elle paraissait avoii itingttieDiflDaiir; 8a1i8i|leiaupeii3«i et flinar sa «viiiîsaM p«b aaid< SoKljdésse gracieuse. Sa robe blanche ne portait aucun pvé}udib|i à Ti^oire d9!i épaulatt el èea hrtui; qea cheireiix ocirs^ » reflets de- pourpre^ tombaient en boucles^ aTerr^ imej oyalhm^ aaglawie, suar lea denteUtB eu corsagey e* eoBiLdlrfiâent ane figure céleste, iUiimiBéei par dés yeuzi Iftnpidb» 64 r«ssen^askt à deusi étinûelies su»r deus pétiÉiM eeMes> de veloura.

tSO .!▲ nriVE Âu yatigak.

Elle tendit familièrement la main à l'ambassadeur anglais^ et s'entretint quelque temps avec lui dans cette langue pure et de haute vie parlée dans les salons du West'-End. Tous les yeux se fixaient sur èette jeune étrangère^ type merveilleux de la grande dame simple et distinguée à la fois, toujours à Taise dans la parole et le maintien^ dédaignant le mécanisme de la coquetterie par habitude d'être belle^ regardant tous les hommes sans en . distinguer aucun^ et les femmes en les distinguant toutes avec un sourire d'exquise bonté.

Rien n'est gracieux comme l'ondulation féline de la bête fauve qui sort de son embuscade en allongeant ses griffes sous le velours^ dans la direction d'une proie! Ainsi s'avançait Talormi vers i^gle du salon où lady Stiunley venait de s'asseoir.

— Milord, approchez-vous^ je vous prie^ disait lady Stumley en italien à l'ambassadeur d'Angleterre, j'ai une prière à vous adresser.

— Une prière à moi, miladyt répondit l'ambassadeur.

— La déesse priant l'adorateur, dit Talormi; voilà ce que Rome n'a jamais vu I

— C'est très-bien ce que dit le comte Talormi, remarqua l'ambassadeur avec cette naïvelié qui est la vertu des hommes d'État d'Angleterre. Milady, je vous présente..» le comte Talormi*

Lady Stumley dit, en donnant un sourire oblique au diplomate :

-— Il voudra bien se joiBdie à moi dans la prière que je iaisàmilord.

— Gomment donc, milady, nous prierons qui vous voudrez. Votre religion sera la nôtre.

— Eh bien ! milord, poursuivit lady Stumley avec une émotion imperceptible, veuillez bien recommander aux

LA JUITE AU TATICAN. Ï3J

toiipistes nos compatriotes d'avoir un peu de respect pour le Parthénon. Hier encore, j'ai vu un imitateur de lord Elgin, qui cassait avec un marteau une des colonnes d'Agrippa pour en emporter les débris. C'est abuser, il me semble, de la liberté anglaise; n'estHîe pas, milordî

— Milady, vous êtes très-juste dans votre pensée , répondit l'ambassadeur en anglais.

— Vous comprenez bien, milord, que si cette dévastation ne s'arrête pas, les Anglais emporteront en détail tout Rome en Angleterre.

— Comme ils ont fait d'Athènes, dit Talormi.

— Ah l ils ont l'ait cela d'Athènes ! dit l'ambassadeur avec un air d'étonnement candide.

— Lord Elgin et compagnie, remarqua Talormi.

— J'ai beaucoup connu lord El gin > beaucoup, ajouta l'ambassadeur : c'était un gentilhomme très-grand et trèsk beau.

— Et très-destructeur, dit Talormi.

— Ah l il était aussi très-destructeur I dit l'ambassadeur avec ce ton sérieux que les Anglais ont inventé pour les plaisanteries.

-— Ainsi, milord, reprit lady Stumley en retenant par un geste Tambs^sadeur qui faisait toujours mine de s'éloigner, ainsi, c'est convenu ; vous donnerez vos instructions au Foreign-Office, et^..

— Oui, milady, interrompit le lord, je donnerai mes instructions.

L'ambassadeur 8'ék>igna de l'air pensif d'un homme qui veut se remettre en sou^nir tout ce qu'il vient de dire, pour examiner s'il ne s'est pas compromis devant trop de témoins.

Talormi resta debout devant lady Stumley et la regarda , fixement avec des yeux qui perçaient Téplderme et ne s'arrêtaient qu'au cœur.

Î32 LA JntB Au VATICAiT.

Lady Stunîley, nonchalamment assise, ouvrait et fei*mait son éventail chinois, et semblait tenir un sourire tout prêt sur ses lèvres pour accompagner une réponse.

— Milady, veuillez bien m'écouter un instant, dit Talormi à voix contenue.

— Parlez, comte Talormi, rép)ndit lady Stumley en souriant; mais un seul instant,- car je vois M. Van-Ritter qui se penche sur le balcon et donne des ordres pour le nouveau spectacle de la place Navone.

— Milady, continua Talormi, le plus beau spectacle est ici devant moi, et je ne le quitterais pas pour voir Dieu Bëscëndre sur terre. Milady, veuillez bien répondre à une question diplomatique : lord Stumley, votre mari, est-îl le seul homme qui ait des droits sur vous 1^

— Monsieur, j^ croyais qu'il n'y avait que des gentilsfc- Iiommes dans ce salon.

— Point de colère, milady, poursuivit Talormi d'une voix terrible de doiicéur; on n'est pas impunément belle comme vous Têtes. Cette beauté -suprême est un périf quand on vient Véfaler comme une provocation devant des yeux qui savent tout voir, et devant des lèvres pleines de caresses qu de fiel.

Lady Stùmley se leva et fit un signe impérieux et rapide.

— Au nom du ciel, milady, continua Talormi, rie nous brouîlloiis pas. Si Diomëde a blessé Vénus, que Vénus garde sa plainte au fond de son cœur... C'est prudent..

talormi n'avait pas acjievé, lorscfh'on annonça un nouveau personnage. ""

Sloûsignor Paciflco entra gaiement ; il s'était emj^aréde Fiorina, la Jeune enfant de lady Stumley, et lui donnait des confetti en fredonnant : Bella cosa Fesser padre d'un' dmabile figlimlal II marcha droit à lady Stumley, qu'il salua profondément :

Li JtJlTÉ AV TlïttiA)!; 233

— Tbo jours i^s belle qae la teille, milady ; où vous arrêterez^vouâ?

— Hilady ne s'arrêtera pas , dit Talormi.

*— Le chemitt est si beau ! remarqua lady Stnmley.

— CmfieB^toufl , milady, reprit Pacifico, et vous, comte Talormi, croiriez-vouft que je tiens de rencontra ici près une juite qui a'^eu l'audace de totieher mon habit et de me dMiander Paum6n0 ?

-^ Vraiment I dit lady Stumley, votre œil devine une juive arreo cetlerfacilité ?

-^ Mbi, miladyy je reconnaîtrais an premier coup d'oèil une jnivê ma mille femmes : par instinct. Gel}e4à je Fài remise an& dures de la police, qui J'ont ramenée WH, Ghetto* *

La voix de Tan-Rittor retentit s«y ]jb balcon du palaJB coHnne sur le pont d'un vaisseau , et un joyeilx ouragan d'é^ts de rire s'éleva de la place Navone jusqu'au sonih met des toits. La nauma^ie âfiecédatt .tout k coup à Fhippodrotfnd* L'eafi eiitrait par torrents dans Tinymense ellipse, et d'agiles ouvriers changeaient en vaiSèeau Ik grande Itotaine du milieu, â<mt robéKsque était le grand iRât, et les passagers un ehèval et un lion d'airain. Le marin hoHandais avait voulu renchérir cette lois sur fo fête annu^le et aquatique de ]a place MîSLVottej et soii Iront s'illuminait de jtrie devant la sdtprtse «ti peuple et de -ses iimtés-

-- Eh Wén, Messeigneurs, s'éeria^t-11 en s^adrei^ntà wsinvitéff, nous voUâ en pteine mer !

— A Peau douce ! dit la princesse Colonna. — "^Moii, ptincëâsie, à t^an salée, êSi Van-Ritter dans tm ^aslé édat de tire ; et justemetit c'est là qu'est le pWûige ! Moi, Van-Ritter, un marin de la Vieilte roche, faîfe «ettnlMtire des marins d!ans une intaiature d'Océan d^eau toaMf> ^et\ élé ki<fi^e ! Ah I vous ne ma connaissez

S34 !.▲ JUIYB AU TÀTIGAN.

guère ^ princesse; je ne suis pas si terrestre ^pie voos croyez. Oubliez-vous que mes mines de sel de T0I& sont dans le voisinage ! Je les ai presque épuisées hier ; je les ai transportées ici^ à pleins chariots. Bientôt les plongeurs s'en apercevront^ et ils verront que Van-Ritter prend souci de leur honneur de marins.

Au même instant^ les files de voitures s'en(jagèrent comme des escadres à roues dans la naumachie ; les chevaux labouraient du poitrail cette mer artificielle ; les jeunes' Trastévérins bondissaient comme des tritons devant les attelages à demi submergés ; les marins habitués à Tescalade des mftts^ grimpaient avec agilité sur les arêtes vives de Tobélisque de Cocagne^ poqp saisir à la pointe les prix suspendus. Les petits vaisseaux de la joute, pavoises de mille couleurs, glissaient à la rame sur Tonde salée, et les jouteurs, debout sur la proue, combattaient i la lance «t à Técu, sans répéter 11 cri de leurs ai^ : César, sois salué par ceux gui vont mourir I le fameux cri entendu, dix-huit siècles auparavant, à la naumachie du lacFucin.

A la faveur de ce tumiilte , lady Stumley s'était placée au balcon à côté de Memma; et, dans cette foule immense, occupée da spectacle, ces deux femmes seules ne voyaient rien de tout ce que le monde voyait Leurs mains glacées se serraient convulsivement et se parlaient une laiigne inintelligible ; leurs poitrines haletantes auraient trahi des émotii^ suprêmes, si tous les regards autour d'dles, un seul excepté, n'eussent été distraits par les secourables folies de la fête du jour. .

— Ne nous quittons plus de la journée, dit Menuna rapidement à lady Stumley, qui fit un signe a%matif avec la même vivacité

Van-Ritter se croyait sur son banc de quart ou au troisième ciel } il applaudissait les vainqueurs, consolait les

LA njrrg au Vatican* S35

malheoreiiX; excitait les tièdes^ et par intervalles il serrait le bras de sa femme contre le sien , en lui disant avec un orgueil bien légitime :

— Ce jour fera époque dans ta vie, ma chère Memma I

—Oui, répondait Memma, en tournant vers lady Stumley un regard désolé*

Après la fête nautique, la grande galerie-du palais fut ouYerte, et tous les invités vinrent y prendre place pour le diner. L'heureux Van-Ritter fit accélérer la marche dei^ services, pour ne pas manquer, disait-il, la luminUra du Vatican.

0 est ptnnis de consommer un festin à la hftte pour voir i propos se révéler cette merveille romaine.

Le soleil avait disparu sous Thorizon maritime ; tout Rome se pr&ipitait par le Corso, par la via Tordiruma, par la via dei Coronari, vers le pont' Saint-Ange et le Bourg-Neuf. Les dr%ons pontificaux, en grande tenue d'honneur, régularisaient ce désordre de Tenthousiasme et protégeaient les piétons contre les chevaux, à tous les défilés du château Saint-Ange. Van-Ritter se plaça dans sa voiture après avoir fait monter Memma, lady Stumley et la jeune fille. Talormi se présenta gracieusement à la portière, s'inclina, et un instant après la voiture partit au galop.

La place de SaintrPierre étkit admirable à voir aux dernières lueurs du crépuscule. Les moines, les pèlerins, les aU)és, les mendiants, les Trastévérkis s'y trouvaient si nombreux que les deux immenses colonnades de Bernini n'étaient pas assez larges pour les embrasser. À chaque instant arrivaient, avec leurs bannièris et chantant de ravissantes mélodies, les jeunes filles d'Albano, de Subiaco, de Genzano, de la Storta, de Tivoli^ de Bagna-Ca- , valloy toutes dans leurs toilettes dominicales, peintes comme les ailes des oiseaux de Téquàteur. La lumière

tèi

voilée des latttemotii conviait 8aint4Kern^6t be édifices vûis&s ; les i^egai^da de eent mille hommes atteodaieat ce

Iui allait venir ; les oreilles «coutaâent) le silence du châlau Saittt-ADgé^ èff se j^répAraienl à taressaillir au signal de ses cazK)ns.

Tout à coup une flam^ie électrique eonruft sat les <0!> niches des colontiddes et ta cime de Itt basilique ; le Jour ' fbt rallumé instantanément^ ooihnie si te soleil ranon'* tait de l'horizon du conchant. L'obélisque d«> Fontana se 06Uvrit de rayons. Les cotoitwdes étii|celêMffts(H]Siiiie pluie de feu qui ruisselait entre les chapiteaux et les sta^ fbès. La laçade de Saint-Pièrre k^ê lifè, eomne àmidi^ Finscription montunentûle de Pa«l Borgkèse ; la eoapole éé tlichel^Ange se leva éomme uâ asiate ébiotiissant^ et lemit dans la nue embrasée le MbanLiïi de Constantin.

Toute cette montagne de mafbtey 8^%iée^ brodée, peinte par les génération^ artistes ^ ce mofade qui est 1^ Vatican, cet édifice qui est Raphaël, cette mervdlle qui est Léon X, toute cette prodigiease création ^i kmàt honneur i Dieu , et ne vient que de riiôml&dy se révéla flans son irradiation solennelle, éteignit les étoiles^, isàî te firmament sur une colline de Rome, et dans cette m^ Mémorable sembla faire luire avec èoH écfe* céleste t'a»* rore de la liberté.

Le canon du château SàiiilrAoge etémîta biefildt l'ouverture de la girandola, le feu d'artiicè rdttialn. La naassê énorme du tombeaiï d'Adiâen est le théâtre où se joue 0è merveilleux drame de pyrotechnie, cet dpéra italieii chanté avec toutes les voix du fetti L*artill«riè préite-ses contre-basses formidables au joyeux pétillement des oavih tines et accompagne cette perpétueUe explosioB âe quinm et de tierces qui éclate avec les itiillè soleilè de la nuJI*

Tous les regards abandonnèrent alors ta himifiùra pidur contempler la girandola. Van-Ritter (^crfait assliitsv à

LA fVÏVt AU VATÏC4N, $37

l'incendie d'une flotte aérienne, et il tressaillait de joie en écoutant les basses de l'opéra pyrotechnique.

Au milieu du désordre qu'excite la curiosité, en pré^ sence d'un pareil spectacle, un jeune homme se glissa, comme une ombre mystérieuse, à côté de Memma, qui tressaillit et retira sa ma», «fflteurée parle papier d'une lettre. Van-Ritter sentit le contre-coup de l'émotion de Memma, et abandonnant la girandola, il tourna la tète et vit l'ombre inconnue, mais suspecte, se dérober au milieu des groupes voisins :

C'était Paul Gréant.

Dès ce moment. Van Ritter ne voulut plus rien voir de la fête; il avait trop vu. Il se contint cependant, comme un homme sage et prudent qui doute et veut attendre, et prononça d'une voix assez calme ces mots :

— Rentrons chez nous.

Memma ne fit aucune observation; ainsi que lady Stumley, elle suivit de bonne grâce son mari; mais la petite Fioyina ne fut pas aussi résignée, et, ne comprenant point un départ si précipité au milieu d'un amusement si beau, elle eut recours aux seules armes des jeunes filles, elle pleura, et toutes les belles promesses de Van- Ritter ne purent la consoler d'un si grand malheur.

£n effet, leur départ ressemblait à une chose absurde, car /a girandola n'était que commencée, elle n'avait pas exécuté son finale. Il n'en est point d'aussi beau dans aucun opéra, ceux de Rossiui exceptés. C'est l'Etna qui se réveille, incendie le ciel et lui arrache toutes ses étoiles ; on dirait qu'on va jouer, comme autrefois, la sublime tragédie grecque de Prométhée sur le théâtre volcanique de Taormium, et que l'Etna prête ses lustres aux Océaaides et au Titan, ravisseur du feu olympien.

â38 u. nriYE au yatigan.

La villa que lady Stiin:ley venait d'acquérir près d'Albano avait reçu le nom de villa Fiortna. C'était une délicieuse résidence que sir Georges Walton avait achetée en 184-1 et qu'il avait confiée^ son intendant Virgilio/ avec injonction de semer Tor partout, pour obtenir de la terre les plus beaux arbres, les plus belles fleurs, les plus belles eaux. Virgilio s'était montré obéissant jusx^u'à l'exagération; aussi la villa confiée à ses soins intelligents était i la fois un jardin charmant comme celui des He^érides, et une vallée fraîche et ombreuse comme celle de Tempe.

Un jour, sir Georges appela. Virgilio, et lui dit :

Je suis très-content de vous, vous avez suivi ^élément mes ordres; la villa est superbe, et ^e veux qu'elle soit vendue dans huit jours. '

Virgilio, avec lequel nous ferons bientôt plus ample counaissance, demeura stupéfait, et après un moment de silence :

, — Sir Georges, dit-il, veut-il me permettre de ^inte^ rogerî

— Oui, répondit brièvement l'Anglais.

— Pourquoi sir Georges vend-il une villa dont il paradt si content?

— Mais si j'en étais mécontent, je ne la vendrais pas. Je veux donner au futur acquéreur, une bonne idée des gentilshommes anglais. GoBaprenez-vous, maintenant?

— A peu près.

— Gela suffit. •

Viijgilîo fit plasieiirs placards manuscrits, annonçant la vente de la villa, et les colla, avec la permission du Buon-Governo, sur lé mur du bureau de poste restante : Piazxa Colonna.

Tous les matins, à l^^re où les Anglais, seuls acheteurs ppé8umqj)les , se rendent processionnellement au bureau de la poste avec ce grave respect qu'ils ont pour le genre épistolaire, Virgilio, appuyé contre le stylobate de la colonne Ântonine, comme le vétéran de la place Vendôme, observait tous ceux qui passaient devant ses placards, écrits en pur anglais, en jugeant de l'effet que cette lecture produisait sur eux.

Un matin, Virgilio remarqua une femme superbe qui lisait un de ces placards avec tant de lenteur et d'attenlion, qu'elle dihiblait vouloir le retenir dans sa mémoire. Quelques moments après, cette femme descendit, traversa la place, passa près de Virgilio avec un air soucieux, et s'arrëtant devant sa calèche qui Tattendait sur la lisière du Cùrso^lle dit au cocher r

— Gonnaissez-vQps le domaine de la Riccia, près d'Aïbano? . # ••

—Oui, milady, répondit le cocher.

— Eh bien 1 arrêtez-vous d'abord devant le magasin du libraire Merle, où je veux acheter quelques livres, et après TOtts me conduirez à la Riêcia. Sur la route, à gauche, il 7 a un portail surmonté de Aeux lions. C'est là où je vais. *

Virgilio i^eeonnut à ces indications données par luimême que la jeune et belle Anglaise avait le projet d'acheter ou au moins de voir la villa de sir Georges, et sans perdre une minute il monta sur son earrettino pour prendre les devants, et être à son poste quand la calèche arriverait.

Virgilio, descendant direct du divin poète dont il portait le Éom, était un de ces hommes primitifs qui nais-

AiO LA JUIVE AU VATIOAS.

fient dans Pincubatîon des fortes et grandes natnsel II avait eii pour maîtres le soleil , les bois , le Tibre , le wallon, c'est-à-dire tout ce qu'il y a de sublime, de fier, d'o dorant, d'agreste sur la campagne de Rome, tout ûeifm îaspirela liberté, la poésie et l^amoiir. Dai^ celte attiiosphère géjiéreuse, on trouve un héritage de seûsaèionstitt* yrantes,. transmis de siècle en siècle, et qui est ree^eill souvent par des âmes délite, afin qne cette autee flamnie de Vesta ne s'éteigne jamais.

 peine âgé de trente ans, Yirgilio »vBk conquis uoie position qui était une fortune pour un agriculteur modeste dans ses vœux. Au milieu de la campagne il régnait en souverain et ne voyait personne au-dessfus de lui : iles puissantes distractions qui viennent de l'étude et du travail avaient préservé sa jeunesse des pièges sédui^ats creusés dans le voisinage des villes ; rien n'aivâit flétri la ehaste fleur de sa pensée. Eve n'était ps^ encore venue sous l'arbre du paradis terrestre d'Albano»

Arrivons aux choses vulgaires, et ,8an$ détail (À^n : lady Stumley avait acquis , à prix trè^^nodique, la villa de sir Georges Walton.

Une grande dame, ftit-elle Angliâse, qui achète orne villa aux environs de Rome, et trou^ wa. iniHendant comme Yirgilio, ne le déshérite point de ses $dremières fonctions.

Lady Stumley avait donc gardé l'intendant de sir Georges, et tout en rejjetant bien loin l'idée qu'un pareil homme pût être dangereux, elle le regardait avec uo^ sorte de curiosité classique, quand il s'eindormait .$ous les coudriers comme un berger de Virgile, ou qu'il cueillait une fleur d'iris au bord d^un ruisseau, ou qu'il passait devant les saules, ses cheveux noirs et ses pieds nus encore humides des eaux du dac.

Un jour, lady &iumjley douwit uaQ leeoA de bûtaoiqQ^

àFiorina dans le jardin, et voyant passer près d^elles Vipgilio, elle loi dit :

— Connaissez -vous le sculpteur Dezzi?

— Oui, milady, je le connais de vue? répondit le jeune homme en baissant dcuxjeux de flamme qu'il ne fermait pas devam le soleil.

— Saveas-vous où il demeure? demanda négligemment lady Stîimley en montrant une 5eup à la petite fille.

— ie puis le savoir tout de suite, si milady m'ordonne de te savoir.

— C'est uli artiste d'un grand talent, n'est-ce pas?

— C'est le premier sculpteur de l'Italie, et un jeune homme de cœur, ce qui vaut mieux. ^ .

— Vous dites cela, Vii^lio, avec une voix pleine d'émotion. Vous êtes artiste, vous aussi?

— Moi, je ne suis rien, milady.

— Vous savez pourtant admirer les belles choses.

— Parce que je ne puis en faire.

— VirgiUo, vous êtes trop modeste; niais sir Georges m'a parlé de vous, et je connais vos talents.

— Mes talents, milady 1 sir Georges n'a connu que ma fidélité.

— Ëtcomptefr-yous pour rie% Virgilio^ les glands tra«vaux que vous avez exécutés dans la campagne voinne?

— Milady, j'ai été heureux, le ciel m'abéni^

— Le ciel ne bénit que les travailleurs intelligents.

--La bonté de milady me comble de joie; je m'efforcerai de la mériter dans l'avenir. Ce que j'ai fait el^ peii de chose. Une idée m'est venue d'en haut; je meauis dit : Nous sommes dans un siècle où la liberté franchit les monts et les fleuves; elle viendra tard à Boâie; comme Ta dit mon aïeul, mais enfin elle viendra *. Et quaind elte

* libertas : quœ , sera, tamen respeiit inertem.

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