‹ La Juive au VaticanChapitre 5 sur 14 · TOMB I · texte numérisé non relu

TOMB I

Î42 LA HnVE A.V VATICAN.

sera venue^ elle ne doit pas trouver une campagne en fipiche et des marais fiévreux autour de la ville éternelle. Aujourd'hui , le citoyen romain ne peut plus désigner, comme autrefois^ les peuples lointains qui auront l'honneur de le nourrir; il faut qu'il apprenne à se nourrir luimême^ en semant des épis sur ses marécages, en exilant la fièvre de sa campagne et en 7 rappelant notre vieille déesse Hygie, cette mère de la santé. Alors, j'ai voulu donner l'exemple : mes amis sont venus à mon aide; nos mains unies ont poussé la charrue vers les Marais-Pontins; la sueur fiévreuse de la terre s'est desséchée; une verdure féconde a voilé le limon ; la vie a reparu dans les jachères de la mort; le marécage est un jardin de fieurs on une plaine d'épis. Vienne maintenant la liberté : j'aurai des guirlandes pour ses fêtes et du pain pour ses indigents.

Yirgilio prononça gravement et simplement ces paroles qui résumaient tout un traité d'économie politique à l'usage des romans modernes. Lady Stumley écouta cette révélation inattendue avec une émotion qu'elle s'efibrçait de contenir.

— Vous voyez bien, Viçgilio, dit-elle avec un sourire sérieux, que vous êtes artiste; sir Georges ne m'avait pas trompée.

— Milady, puisque votre bonté veut que je sois quelque chose, je suis un laboureur chrétien*

— Et un laboureur qui se rappelle ses ancêtres païens, dit lady Stumley.

— Milady, mon deul Vii^le a été chrétien bien avant saint Pierre; vous savez cela mieux que moi.

— Non, Virgilio, vous me l'apprenez; je croyais que saint Pierre était juif.

— Ah! vous avez raison, milady, reprit Virgilio ens'indinant; mais il est mort chrétien.

LA nnVB kV VATICAH, Î43

— Ne discutons pas là-dessus, dit la ;euiie femme; nous avons raison tous les deux.

Cet entretien, le premier qui se prolongeait entre la jeune femme et Virgilio, était ainsi graduellement descendu à une certaine familiarité toute remplie d'avenir. Lady Stumiey conçut quelque alarme de cette situation, et, se tournant vers Fiorina, elle lui dit :

— Eh bien ! sais-tu le nom de cette fleur?

— Oui, repondit la jeune fille en plaçant la fleur i la ceinture de lady Stumiey, c'est un héliotrope.

— Très-bien ! Fiorina. . .

Yirgilio, toujours debout, ne prit pas ce changement ds conversation pour un congé; il regardait la belle enfant, n'osant regarder la belle femme.

— Ah ! j'oubliais ! dit celle-ci on se frappant légèrement le front, j'oubliais le sculpteur Bezzi!... Nous avons fait une excursion dans les Marais-Pontins... avec Virgil^, saint Pierre, et nous avons laissé Bezzi bien loin derrière nous...

—Yirgilio, montez à cheval, découvrez monsieur Bezzi, et dites-lui que j'aurai une œuvre à confier à son ciseau... ici, dans ma villa... Il n'y a pas de meilleure distraction à la campagne qu'un atelier. Ce sera même un bonheur pour moi de suivre les progrès du travail de l'artiste sur son bloc de marbre. Mes journées auront un côté sérieax... £h bien! Yirgilio, vous m'avez entendue?

—Ah! oui, milady . J'attendais vos dernières instructions, dit Yirgilio avec un tressaillement nerveux, comme si la dernière phrase l'eût arraché en sursaut à un rêve divin. •• Quelques instants après, le cheval de Yirgilio brûlait sous ses quatre fers la route de Rome. Lady Stumiey prêta longtemps une oreille complaisante au bruit du galop, et quand il se fut évanoui dans le lointain, elle continua sa leçon de botanique en la jalonnant de distractions.

244 LA. J0ITE ATT VATïCAN.

L'examen qu'elle se fit subir ensuite à elle-même la rassura. Virgilio, se dit-elle, est un de ces hommes étranges qui portent avec eux un intérêt assez vif, surtout au premier abord; mais cet intérêt diminue et s'éteint parce qu'il est toujours le même dans ces sortes de natures sauvages qui manquent d'esprit et d'instruction pour sauver leur monotonie et se renouveler.

Cette théorie faite et admise, lady Stumley prit Pîorioa par la main^ et, sans dire un seul mot, elle se dirigea vers la limite occidentale de sa terre pour admirer les ingénieux travaux de cepuissantdéfricheur du marécage voisin. 0 Ce jour même, Bezzi le sculpteur vit arriver un jeune campagnard, beau comme le dieu de l'Arcadie, qui, au nom d'une jeune femme étrangère, le pria de se rendre i Albano, et disparut pour ne pas perdre de temps.

Yirgilio passa comme un éclair devant Bezzi.

Le grand sculpteur réfléchit quelques instants, et soupçonnant un piège, très-probable dans ces moments où les hommes de l'obscurantisme avaient les yeux sur lui^ il résolut de se faire accompagner par deux de ses amis^ qu'il laisserait en embuscade dans les bois d'Âlbano.

Bezzi courut au café Greeoy et trouva d'abord Jobelin qui posait un double six sur un guéridon, puis Gédéon, qui suivait le jeu comme galerie muette.

— La partie sera-t-elle longue? demanda Bezzi.

— En cent, dit Jubelin, et j'en ai cinquante-huit. ^ C'est que j'aurais quelque chose à le dire, Jubelin.

— Eh bien? dis-le-moi.

— En particulier.

— Eh bien ! attends.

-- La partie est-elle intéressée?

— Oui. Nous jouons un déjeuner à Testacio.... Diuxpar^ tout... le jeu est fermé; abattons... 17... et vous di... 58 et 31... 89.«. bon chiffre I j'ai gagné; tu vas voir, Bezzi.

LA^fUlYE A.V YAXIGAN. S45

La partie termisée^ Bezzi sortit avec Gédéon et Jubelin^ et leur expliqua le sujet de sa visite. On moni§, en caleS" sino, et on sortit de Rome. Chemin faisant, l'entretien s'engagea entre Bezssi et Jubelia, Gédéon cherchait et trouvait facilement dans la campagne des perspectives sombres en harmonie avec sa mélancolie intérieure.

— Mon ami, dit Bezzi, passeras-tu donc toute ta via devant çine table de café?

— Non, je suis dans ma dernière année^ dit Juhelin«

— Et après?

— Après, le ministre des beaux-arts me coupe les vivres, et je rentre à Paris en traversant TAllemagne, où i'étudie encore la musique*

— Comme à Rome?

— Oh ! |)eaucoup mieux, parce qu'en Allemagne on ne joue plus que les opéras d'Auber et d'Adam. Mais le ministre tient toujours à ce qu'un grand prix voie jouer le Domino Noir et le Postillon de Longgunmau à Vienne et à Munich ; c'est dans notre cahier des charges^ c'est ainsi que nous étudions la musique allemande, à deux cent cinquante francs par mois.

—7 Et tu consens, Jubelin, à suivre cette viet

— n faut bien que j'y consente; c'est le ministre qui a arrangé cela ainsi, et qui me donne mille écus par an pour être obéi... Cependant, je vais te faice une confidence qui doit te réconcilier avec moi.

— Voyons la confidence?

— - Je travaille en ce moment.

— Au café?

— Non, sérieusement, je travaille. Hier nous avons pris le thé chez la belle Clelia...

— Voilà ton travail?

— Écoute-moi jusqu'au bout. ïl y avait à ce liié monsignor Pacifico, l'ami secret de la maison ; nous avons parlé

Si6 LÀ nOYE AU VATfflAlf.

musiqae, nous avons chanté le trio VUsato aréUr âVec un succès délirant.

— Il y avait du monde?

— Nous n'étions que nous trois. C'est suflELsant pour chanter un trio et s'applaudir. Au moins, il n'y a pas de jaloux et d'oreilles fausses. Après le trio, monsignor m'a fait une proposition superbe... divine*. •

— Rien de bon ne peut venir de monsignor Pacifico.

— Il chante très-bien, Bezzi.

— Oui, mais il pense très-maL

— L'autre soir, il a bien pensé.

— C'est sa première exception.

— Tu vas voir, Bezzi. Ce digne monsignor m'a commandé une messe... Voyons, Bezzi, trouve-moi à Paris un ministre qui me commande une messe, et j'abandonne le domino. On m'envoie à Rome pour écrire des opéras, j'écrirai des messes. La musique n'a point de religion.

— Et tu travailles à cette messe, JubelinT

— Le papier est acheté, c'est beaucoup.

— Et quand commenceras-tuî

— Oh! j'ai du temps; et puis il faut que je médite. Demain, dans un entr'acte de âomino, je vais à la bibliothèque du Vatican étudier la messe du pape Marcel, pour éviter les réminiscences dePalestrina. Tu vois que je suis en bon chemin. Je dédie ma messe à Pie IX, et j'ai une pension de mille écus sur la cassette pontificale. Le faubourg Poissonnière va s'illuminer en apprenant cela.

Bezzi alors commença une longue biographie critique de monsignor Pacifico; mais la chaleur était si accablante, la poussière si épaisse, le chant de la cigale si monotone, que Jubelin s'endormit.

A quelques pas du portail indiqué, Bezzi fit arrêter la calèche, et jetant les yeux aux environs, il organisaun plan.

Des bouquets de pins et d'épais rideaux de saules et de

peu{>liers se laissaient voir par la brèche du mur de la yilla. Bozzl plaça Jubelin et Gédéon dans se retranchement de verdure, très-voisin de la terrasse de lady Stumley, en leur recommandant d'accourir au premier appel. Puis le sculpteur ouvrit la porte et entra seul.

Lady Stumley parut sur la terrasse et accueillit le grand artiste avec une grâce divine.

— Monsieur, lui dit-elle, un jour, dans une villa voisine, le cardinal Aldobrandini reçut le Dominiquin avec un cérémonial digne de tous les deux. Excusez-moi, si je ne suis pas aussi noblement hospitalière.

Bezzi s'inclina devant cette belle inconnue, et ne regretta poiBt le cardinal Aldobrandini.

— n n'y a qu'une statue de Moïse à Rome, dit lady Stumley en invitant l'artiste à s'asseoir sur un pliant de la terrasse. A la vérité, cette statue est un chef-d'œuvre, puisqu'elle est de Michel-Ange et qu'elle décore le tombeau de Jules II à San-Pietro-in-Vincoli; mais un chef-d'œuvre ne doit pas décourager le sculpteur Bezzi. Je veux avoir, moi aussi, comme Jules II, ma statue de Moïse; mais un Moïse jeune, debout, inspiré, tel qu'il apparut aux Hébreux le jour de la Pâque, lorsqu'il leur montra la terre promise du haut de la pyramide de Pharaon. Le sculpteur Bezzi veut-il faire pour lady Stumley ce que fit Michel- Ange pour Jules II.

— Je suis prêt, milady, répondit Bezzi avec une assurance pleine de respect et de simplicité.

~ £h bien ! ajouta lady Stumley, demain, vous trouverez- dans cette galerie le plus beau bloc de Carrare, et votre génie sera en toute liberté.

— Je vous demanderai, dit Bezzi, quelques jours de méditation et d'étude. Cette œuvre est immense ; il faut que je me recueille, il faut que je crée avec la pensée avant de créer avec le ciseau.

24B LA junrz au yatigan.

— Vous êtes maître et seigneur de votre œuvre, ditlady Stumley. Vos heures et vos moments sont les miens.

Après quelques mots insignifiants échangés, la jeune femme salua, et Virgilio conduisit Bezzi jusqu'à la grande route.

Le portail se referma. Gédéon et Jubelin sortirent de leur embuscade ; ils n'avaient pu rien entendre, mais ils avaient vu.

Gédéon avait la figure bouleversée; ses yeux exprimaient une émotion que le pinceau trouverait impossible, n croisa les bras , les étreignit fortement sur sa poiteine, et dit d'une voix sourde à Bezzi :

— Quelle est cette femme?... où Tai-je vue?... Est-ce le souvenir d'un songe ?

— C'est lady Stumley, répondit le sculpteur.

Et il raconta tous les détails de l'entrevue à ses deux amis.

Le calessino les emportait vers Rome. Gédéon ne paria plus ; ses yeux s'étaient fermés , pour revoir sans être distrait cette merveilleuse apparition de la villa.

Wm ehapelle de ta niori.

La charmante fête de VInfiorata; qui se célèbre à Gensano avec grande pompe le jeudi de l'octave de la Fête- Dieu, avait attiré beaucoup de Romains et d'étrangers aux bords du lac de Nemi. La journée était superbe; toutes les fleurs des jardins et des collines embaumaient Gensano; elles«bordaient les rues sous des formes de colonnades et de guirlandes; elles jonchaient le sol, artis-

tement disposées en larges tapis^ en armoiries, en écussons pontificaux; elles tombaient des fenêtres comme une pluie aux mille couleurs. Le parfum pénétrant du genôt et de l'immortelle courait dans Pair et se mêlait aux nuages des encensoirs. Les voix des jeunes filles chantaient le mélodieux salut à r Étoile de la mer ; les voix des confréries chantaient le Pange lingua ; le tambour réglait la marche ; les fanfares éclataient autour du Saint-Sacrement porté en triomphe ; les cloches carillonnaient ; les bannières de toute forme, de toute nuance- jalonnaient la procession ; les tentures de soie se déployaient aux fenêtres, et l^évêque s'avançant aveo lenteur, à Tombre du dais écarlate , bénissait le peuple prosterné sur les tapis de fleurs.

Talormi, qui se trouvait toujours aux endroits où il supposait rencontrer les femmes de ses amours et les hommes de ses haines, ne pouvait manquer de se trouver à l'Infiorata de Gensano. Son œil, habitué à découvrir un visage connu dans les sinuosités de la foule, ne voyait rien de ce qu'il cherchait. Souvent le rayonnement de deux yeux superbes, ou Téblouissante carnation d'une beauté du nord , ou les boucles de cheveux se dévidant à Tanglaise , attiraient Talormi sur un des anneaux de la procession ; mais ce n'était ni lady Stumley , ni Memma. Ces deux radieuses étoiles ne se levaient point sqr Thorizon du lac de Nemi. On ne saurait dire pourquoi les passions indomptables arrivent à leur paroxysme, au milieu d'une fête pieuM, célébrée en pleine campagne, quand les fleurs, Tencens, la cire parfument Taip; quand la musique joue ses fanfares ; quand les jeunes filles chantent à l'unisson ; quand une exaltation commune anime tous les visages, et que la joie est au fond des cœurs, l'azur au ciel, la lumière partout. Au milieu de cette fête de la religion et de l'été, Talormi ne voyait que deux femmes, et ces deux femmes

absentes changeaient la fête en deuil, les rayons en ténèbres, la foule en solitude. Ia passion rugissait toujours, mais les griffes ne trouvaient pas la chair.

A l'approche du Saint-Sacrement, Talornii détourna ses regards du monde et les porta sur la procession. En ce moment des lévites passaient en décrivant avec symétrie les courbes des encensoirs. Un de ces thuriféraires d*oocasion fixa Tattention de Talormi ; sa face de chérubin, ses cheveux blonds et bouclés, son regard séraphique le faisaient ressend)ler à Barbone au premier coup d'œil; mais le lévite paraissait beaucoup plus grand ; il est vrai que sa longue tunique blanche pouvait causer une erreur dans la comparaison. Au reste , le doute ne devait pas être long. Le lévite soupçonné s'arrêta, et Talormi se couvrant à demi la figure avec son chapeau, vint lui dire à Toreilla d'un ton familier :

— Adieu, Barbone.

Le lévite se tourna brusquement, et la chaîne de Tencensoir faillit s'échapper de ses mains.

— C'est bien lui, dit Talormi.

Barbone ouvrit automatiquement la bouche, mais il ne put pas^ire : Oui, c'est moi* Talormi lui dit à voix basse :

— Après la procession , au bord du lac , près de la chapelle, entre les deux pins.

— Oui , répondit Barbone, fasciné par le regard aquilin de Talormi.

Cette sérénité divine qu'une fête religieuse laisse après elle régnait dans GensanO) à l'heure vespertine de VAve Maria. La procession était rentrée dans l'église, au son des boites^ innocente artillerie du clergé. Les confréries des pénitents, les ordres religieux , les abbés en surphs, les petits enfants en aubes plissées , les prêtres en dalmatiques, ]^s congrégations de jeunes villageoises, tous ces

U. iUITB ATI YATtCAN. 451

anneaux vivants d'une longue chaîne s'étaient désunis et roulaient pêle-mêle, emportant leurs croix, leurs bannières, leurs guidons, leurs reliques, leurs saintes' images, et fredonnant le Sacris êolemniisy Vin supremœ nocte cosnœ, VAve maris Stella, les litanies de la Vierge, tous les hymnes chantés dans la solennité de ce jour.

Talormi attendait Barbone au bord du lac : dans cette joyeuse soirée de la fête du ciel , il ressemblait i la vivante protestation de l'enfer.

Barbone arriva soumis et résigné, comme l'acier arrive à l'aimant. Talormi débuta par quelques phrases prononcées avec un ton et des gestes souverains. Barbone excusa fort habilement son passé , mais en répondant sur rhonneur de son avenir.

— Assez ! dit Talormi en couj>ant Tair avec le tranchant de sa main. Voyons, quel est l'état de ta fortune?

— Sono corne San-Lorenza-Ravinato * : je suis ruiné comme saint Laurent.

Talormi serra ses lèvres pour comprimer un sourire, et continua :

— Tu n'as donc plus de métier î

— Tous les métiers honnêtes sont perdus, seigaenr Tàr lormi. Le village de Somino meurt de faim. Danâ les Apennins et les Marais, il n'y a plus de travail. Les Anglais ne passent plus par Viterbe, mais par Perugia, où on ne trouve rien à faire ; et avec les maudits vapeurs, le voyageur riche a oublié la route de Terracine, il va de Rome à Naples par Civita-Vecchia. Nous cherchons un tribanal qui nous fasse rendre justice- A Rome, la politique nous chasse , et le peuple est disposé à faire un mauvais parti à ceux de notre état. Tout l'argent que j'avais a passé

* Pour comprendre le sens de cette plaisanterie, il faut saTofr qa^entre Aquapendenle et le lac de Bolsena, on trouye un petit tUlage nommé San-Loremo^Rovinato, Saint-Uarenk-le-RuM.

f 52 Ll JUIVE ÂC7 TATIGAN.

entre les doigts d'une petite brune qui chante à Valle dans les chœurs. Quelle ressource me restait-il T Je vais d'église en église offrir mes services pour sonner les cloches^ allumer les cierges, suivre les cataletti au cimetière^ chanter In paradisum te ducant angeli après les absoutes, enfin pour faire ce que font tous ceux qui ne savent rien faire. Avec cela, je gagne toujours quelques baïoques; le frigittore me nourrit; Teau de Trevi me désaltère , et je trouve moa domicile au Colysée^ dans quelque vidlle cage de lion.

— Et cette vie teplait-elle? demanda Talôrmi.

— J'en aimerais mieux une autre^ à vous parler franchement^ Monseigneur.

— Eh bien I Barbone, j'oublie tout, et je te reprends à mon service... Écoute... Tous les matins, à huit heures, le cardinal Santa-Scala dit la messe à Saint-Pierre dans la chapelle du chœur...

— Je sais, à gauche, près de l'orgue.

— Tu iras tous les matins entendre cette messe, et ta te feras remarquer par ta dévotion et ton recueillement.

— C'est facile. Monseigneur. Au ConfUeor je me frapperai trois fois la poitrine comme le galérien qu'on délivre alla ckiesa délia Morte, i l'église de la mort. Le cardinal entendra les coups.

— Ensuite^ Barbone... tu viens de me donner une idée excellente... attends... c'est dans peu de jours qu'on délivre un galérien àl'église de la Mort... Écoute, Barbone... connais-tu un homme parmi les galériens?... tu sais ce que j'entends par un homme?..*

— Attendez, Excellence... je connais mon cousin... oui, il n'y a que lui, parce que, voyez-vous, quand il y a un bon sujet dans les galériens, on l'en retire pour le mettre dans les escouades des agenti dipolizia.

— Tu réponds de ton cousin?

LA JUIYB AU TATIGAN. Î53

— Oh ! Excellence, comme de moi.

— Il se ûomme?

— Ghiberti, né à Sonino.

— Mais vous êtes donc tous de Sonino î

-:- Oui, Excellence, c'est un village de la frontière, royaume de Nâples, coraîne vous savez. Nous naissons tous là depuis plus de cinq cents ans^^ et nous sommes tous cousins et bandits.

— La police fait-elle quelquefois une descente à* Sonino?

. fr Quelquçf<}ds.; Eh bien! elle trouve nos cousines qui font des chapeaux de paille, et tous les honmies sont aux montages à travailler.

-7-, Nous, ferons délivrer Ghiberti...

— Vous savez. Monseigneur, qu'à la cérémonie de Téglise dç la Mort, on ne délivre que le galérien qui a mérité cette faveur par sa bonne conduite; et de vous à moi, je crois qu'on est très-mécontent de mon cousin Ghiberti. n est mal noté.

— Raison déplus pour le délivrer. C'est toujours une affaire de hasard, d'intrigue ou de protection. Si deux de ces choses nous manquent^ il nous restera l'intrigue : cellelà réi^ssit toujours; c'est la reine des affaires, et lorsque l'intrigue se marie avec l'argent, il n'y a jamais de stérilité après leur hymen.

— W(onseigneur, dit Barbone en joignant dévotement ses mains, vous êtes toujours le plus grand philosophe de l'antiquité.

— Voici une bourse assez ronde, mon petit Barbone: quitte ta défroque de pénitent gris; reprends les habits mondains que tu portes si bien ; va dire des Confiteor à la chapelle du chœur; n'épargne pas ta poitrine au mea culpay et je me charge du reste.

La nuit arrivait. Le lac de Nerai resplendissait d'étoiles comme un échantillon du firmament tombé à Gensano pour continuer VInfiorata jusqu'au jour. Les deux hommes se séparai eut pour agir. Un matin, à l'heure de la tasse de chocolat, un jeune homme de trente ans, vêtu de noir,

T.I. Mi

S5i LA JunrB au Vatican.

et présentant avec modestie une figure douce et béate, fiit introduit dans la chambre du cardinal Santa-Scala.

— Ah! dit le cardinal, c'est vous qui m'êtes recommandé par le comte Talormi?

. — Oui, Érainence, répondit le jeune homme enlwdssant les yeux.

— Quel est votre nomt -r- Benedelto Sampieri.

— Où ôtes-vous néî

— A Sinigaglia.

— Je crois vous avoir vu quel(iuefois à la messe de h chapelle du chœur?

— Oui, Éminence, c'est là que je fais mes dévotions dans la semaine ; mais le dimanche je vais à ma paroisse, à San-Lorenzo-in-Lucina.

— Benedetto, j'avais un valet de chambre dont j'étais fort content, mais il a quitté brusquement ma maison; il a disparu sans avertir mon majordome, sans régler ses comptes, et on m'a dit, ce qui est vraisemblable, qu'un mouvement de piété l'avait entraîné au: couvent des Camaldules de Frascati, où il s'est cloîtré. Vous le remplacerez dans son service, mais vous "ne quitterez pas ma maison comme lui . On fait son salut dans le monde comme au couvent.

— Éminence, voilà une chose que je me suis dite quelquefois ; car je ne vous cacherai pas que les douceurs de la Chartreuse de Saint-Bruno m'ont bien souvent tenté.

— Ah ! vous avez éprouvé quelque vocation pour la Chartreuse.

— Oui, Éminence; mais j*ai un père et une mère à nourrir, et ce devoir m'a retenu dans le monde.

- — C'est très-bien I cela vous est plus méritoire devant Dieu que le silence d'une chartreuse... Allez trouver mon majordome, qui vous mettra au fait du service et réglera tout avec vous.

Le cardinal fit un geste bienveillant, et Benedetto, que nous appellerons toujours Barbone, répondit par un salut des plus respectueux et sortit.

LA JmVE AU VATICAN. 438

Dès cemomentilétaitle valetdechambredeSanta-Scala.

La veille de la cérémonie dit galérien à Téglise de la Mort, Barbone entra, selon Tusage de chaque matin, dans la chambre du cardinal, et déposa négligemment sur une table un paquet de lettres rougies de toutes sortes de cachets.

— Ma correspondance est bien lourde aujourdTiui, dit le cardinal en souriant.

— Toutes ces lettres, Éminence, dit Barbone, m'ont été remises avec instance de les placer tout de suite sous les yeux du cardinal Santa-Scala. On m'a dit qu'elles avaient rapport à la grande cérémonie de demain.

— Quelle cérémonie? demanda le cardinal.

— Ah! on ne m*a rien expliqué; mais probablement il doit en être question dans ces lettres.

— Dépouillez-moi vite cette correspondance, dit Santa- Scala, pendant que j'achève de m'habiller.

Barbçne ouvrit successivement chaque lettre. Elles étaient toutes signées de noms très-conuus, et toutes recommandaient le condamné Ghiberti à la clémence de l'autorité pontificale.

— Oui, oui, c'«6t demain, dit le cardinal; ils ont raison... Quel est ce Ghiberti? les lettres n'en parlent pas.

— D'après tout ce qu'on dit , Émineûce , c'est un marin de Givita-Vecchia. Il n'aimait pas le^ Anglais, d'abord parce qu'ils sont Anglais, et ensuite parce qu'ils sont protestants. Un jour, Ghiberti vit, dans le Golysée, un Anglais qui s'amusait à rire devant les quatorze petites'^chapelles de la «ta Croce, et il aborda cet Anglais en le traitant d'hérétique, ce qui est vrai. L'Anglais donna un violent coup de ploing à Ghiberti, qui eut le malheur de répondre par des injures brutales et en tirant son stylet. Cette affaire fit du bruit k la chancellerie anglaise. Le dernier saintpère était très-faible et craignait toujours de se brouiller avec l'Angleterre. 'Le pauvre marin Ghiberti fut condamné. On a beaucoup parlé de cette affaire dans le temps.

— Mais oui, dit le cardinal, cela se rapporte assez avec tout ce qu'o m'nécrit dans ces lettres... Je me souviens que

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156 LÀ JUTTE AU YATIGAN.

j^ai été marin... Ceci me paraît une chose de toute justice... nous interviendrons.

— Si son Éminence me l'ordonne, dit Barbone, je porterai sa recommandation à monsignor governatore.

— Oui, je vais écrire... Benedetto, vous porterez m? lettre avant midi. Il n'y a pas de temps à perdre.

A la même heure, monsignor Pacifico, poussé par Talormi, exécutait d'autres manœuvres pour arriver au même but : la délivrance de Ghiberti.

Le lendemain, au lever de l'aurore, une bande trèsnombreuse de galériens était rassemblée dans la plaine inculte et déserte qui s'étend du cirque de Romulus au tombeau de Cécilia. Ces condamnés travaillaient à une fouille conseillée au gouvernement par l'académie des Arcades. Il y avait là tout un monde de pierre à exhumer. Les galériens accomplissaient leur œuvre avec une nonchalance qui annonçait des hommes nés pour vivre dans l'oisiveté. Deux soldats de la ligne, couchés sous leurs fusils entre deux massifs de câpriers, continuant le sommeil de la caserne, étaient censés veiller aux travaux.

Les galériens romains n'ont point un costume uniforme; ils s'habillent à leur guise et avec une grande indépendance de goût. Les uns ont des vestes grises, les autres dés blouses; on en voit qui portent l'antique sayon gaulois ou la longue tunique de ces barbares dont nous admirons les statues à la porte du Louvre. Presque tous sont coiffés du chapeau de paille et marchent les jambes à moitié nues. Leurs visages sont en général réjouis comme chez leurs confrères de Toulon, et sans la chaîne rivée à leurs chevilles, on les prendrait pour des. gens heureux déguisés en mendiants.

Ce jour-là, on ne travailla que deux heqres à la fouille, et, selon l'usage, on ne trouva rien. Un agent de surveillance ordonna de déposer les pioches, de quitter les brouettes, de rajuster les vêtements et de se mettre en ligne de procession. Deux soldats ouvraient la marche, deux la fermaient^ et la chiourne prit le chemin de l'église où devait se faire cette délivrance, qui, d'ailleurs,

paraissait fort peu préoccuper les galériens. La chapelle dePéglise de la Mort, où la cérémonie se célèbre, est une des curiosités modernçs de Rome, et peu de voyageurs pourtant la connaissent. En y entrant, on est frappé de Télégance et du goût qui ont présidé à la décoration de ses murs ; il semble que tout le génie de Tarabesque en mosaïque se soit épuisé en spirales, en volutes, en fleurs, en gerbes, en guirlandes, en ovales, en ellipses, en festons; on approche pour admirer de plus près ce prodî|rieux travail de la fantaisie oraeraentiste, et on éprouve un frisson au cœur en découvrant que ce joyeux épanouissement de décoration est tout composé de débris de squelettes humains. Cette brillante mosaïque est faite avec les ossements Uérobés à la tombe. Ces arabesques ont vécu : il a fallu pétrir avec du ciment romain toute une génération de cadavres pour bâtir ce musée funèbre et couvrir ses murs de tableaux.

La foule des curieux, qui ne manque jamais à aucune cérémonie, avait envahi cette chapelle , où les galériens entrèrent les derniers, au brait de leurs ferrailles, comme des fantômes distraits qui, en entendant sonner Theure, auraient pris midi pour minuit. La messe ayant été dite, un religieux monta en chaire et fit un discours aux galériens, qui écoutaient attentivement à genoux et assis sur leurs talons. Au moment où le nom de Theureux libéré allait être prononcé, tous les galériens nommèrent Stefano Berretti. C'était le plus jeune et le meilleur de la troupe ; conduit au bagne par une folie d'amour, il subissait sa peine depuis cinq ans avec une résignation méritoire et s'acquittait de tous ses- pénibles devoirs sans jamais s'exposer au moindre reproche. Ce fut donc avec une sorte de stupéfaction que ces hommes entendirent prononcer le^ nom dcGhiberti. Un long murmure courut dans la chapelle, mais il fut aussitôt couvert par le son des cloches elle chant du Libéra, entonné par le chœur des religieux.

Le plus étonné de tous fut Ghiherti , et il ne crut à sa délivrance qu'en voyant tomber dans ses mains le produit d'une quête, improvisée en sa faveur. On lui ôta sa

chaîne ensuite, et il lui fut permis ^^aller où bon lui semblerait. ♦

Comme il recevait les félicitations de quelques-uns de ses collègues , il entendit sur son oreille une voix qui lui disait :

— Dans une heure, au Quadrifons.

Il tourna la tète lentement pour voir celui qui lui donnait cet ordre, et il reconnut Barbone.

Ghiberti était un jeune et alerte bandit de vingt-sept ans, d'une taille au-dessous de la moj<enne, mais fortement accusée dans ses proportions : ses cheveux noirs et plats serpentaient sur ses tempes; son front déprimé avait déjà quelques rides ; deux protubérances osseuses couvraient ses petits yeux noirs : ses joues creuses, son nez subtil aux narines mobiles, son teint pâle, ses larges lèvres complétaient bien la physionomie de cet homme fatalement doué de tout ce qu'il faut pour se faire payer, par les passions iê» autres, les prodigalités de ses passions.

Il fut exact au rendez-vous du Quadrifons, lieu désert^ entre Tare de Constantin et Parc des Orfèvres. Là, son cousin Barbone lui expliqua le mystère de sa délivrance, et lui dit sur quel maître généreux il pouvait compter pour sa fortune et son avenir. «

— Mais avant tout, lui dit Barbone, sache bien'^e Ghiberti n'existe plus. Tu auras ce soir un passe-port toscan parfaitement en règle, qui te donnera le nom de Tomaso, et tu te feras une tête et une figure sur son s/gnalement. Fais couper tes cheveux, laisse croître ta bf jbe, et après quatre bons dîners à la Torretta, tu ne te re? semblera«^ plus. Alors nous agirons. Je t'écrirai à la Tof retta,

— Barbone, dit Tomaso, je t'avoue que j'éjrouve quelques craintes...

— C'est impossible , Tomaso.

— Écoute, Barbone; ma délivrance a excité beaucoup de colère chez nos confrères les galériens.

— Eh bien ! que t'importe cela ?

— Cela m'importe beaucoup ; et si on me donne un jour

LA lUIVS AU VATICAN. 259

qudqnes commissions secrètes du côté des fouilles^ je pois receYoir un bon coup de stylet en passant.

— Et après ?

— Gomment^ après ! il me semble que c'est déjà quelque chose un bon coup de stylet I

— Pour nous , ce n'est rien ; nous sommes nés pour en recevoir.

— Pour en donner, tu veux dire?

— Mais quand on en donne, on en reçoit ; c'est notre métier.

— Cependant, si tu peux arranger la chose d'une autre manière, tu m'obligeras. Je me contente de donner, moi.

— Allons, Tomaso, tu es un ingrat ; mais je ne veux pas oublier que tu es aussi mon cousin. Je te commande^ rai pour des services peu dangereux.

— Oui , j'aime mieux cela. t

— Tu t'babilleras en colporteur juif, et tu iras dormir dans les Osterie où se rassemblent les conspirateurs.

— Oh ! je dors très-bien.

— Imbécile ! quand nous dormons, nous, nous veillons. Il n'y a que nos yeux de fermés ; nos oreilles sont ouvertes.

— C'est bien I je dormirai comme tu voudras. — Adieu ^ bonne nuit, et attends mes ordres.

Dans le quartier méridional, sur un chemin formé par de petites rues et des maisons gigantesques, on trouve une poite cintrée que garde un soldat pontifical. Là commence le Gketto, purgatoire terrestre des juifs.- Tibère avait chassé lef juifs de Rome ; Domitien les rappelle et les trouve excellents pour payer l'impôt; le pape Clément VIII partage l'opinion de cet empereur, et les parque dans le Ghetto, où ils vivent d'une mort continuelle, encore aujouid'hui. Dans toutes les villes d'Italie, les quartiers

U. /niYK AU YATIGAN.

juifs sont habitables : à Livourne^ on y voit même des traces de luxe ; mais Rome fait exception; rien d'horrible à voir comme son Ghetto. Prenez la rue la plus bideuse de Paris 9 peuplez-la d'une populace déguenillée et maladive ; entassez les petits enfants sur son pavé ; faites couler au milieu^ comme un ruisseau^ une misère fluide; pavoisez les fenêtres de haillons flottants ; crevassez les murs de lézardes; prolongez à Tinfini cette rue ainsi faite ^ et vous aurez une idée du Ghetto romain. On y a mème^ par une parcimonie incroyable^ ménagé Teau et Tair^ ces deux inépuisables richesses de Rome. On ne trouve dans le Ghetto qu'une petite place qui lui permet de respire]^ la pîazza délie Scuole, et une seule fontaine ^ avare d'eau \ mais prodigue des armoiries sculptées de la famille Colonna. On comprendrait cette intolérance romaina^ si les juifs du Ghetto étaient les mêmes juifs qui criaient; dans le prétoire de Pilate : Non hune, sed Barahbam I et qui descendaient du Calvaire en écoutant le formidable: Tout est consommé I Consummatum est I Mais après dix-huit siècles^ exercer à Rome contre les juifs une froide et systématique vengeance ! englober dans cette persécution les enfants et les jeunes filles ! vouer au mar- ' tyre toute une population innocente^ sous prétexte que Tibère régnant, les aïeux ont commis le déicide du Golgotha ! voilà une injustice séculaire qui honore les juifs sans profit pour la gloire du Vatican; car il y a quelque chose de sublime dans l'héroïsme de ces hommes qui, de familles en familles, naissent, vivent et meurent au fond de cette sentine de misère sans se [plaindre, sans espérer, sans maudire, et qui n'auraient qu'à incliner leur front sous l'eau du baptême pour prendre une place au soleil et à la vie de l'humanité ! Avançons dans le Ghetto avec quelques-uns de nos personnages, et nous apprendrons encore quelque chose de nouveau et de poignant.

— Voici la troisième ou la quatrième fois, disait Jubebelin, que tu m'arraches à mes afflûres pour m'entrainer au Ghetto. J'admire ma complaisance.

— Mon eher Jubelin, dit Paul Gréant, il faut néces-

LA nJlTE AU VATICAN; 261

sairement être deux pour se promener au Ghetto.

— Il faut être deux pour se promener partout, reprit Jubelin ; c'est Montaigne qui Ta dit, et je ne veux contredire ni toi ni Montaigne, surtout Montaigne, parce qu'il est mort et ne peut plus me répondre; mais pourquoi me donnes-tu toujours la préférence quand tu veux être deux.

— Belle demande ! je ne connais que toi à Rome.

— Que mol, dis-tu?... Tu connais Gédéon, Bezzi, Ciceraacchio; je vais te citer trente personnes de ta connaissance. Tout à rheure, je f ai proposé de te faire accompagner par Gédéon, qui au Ghetto est chez lui, tu as été inexorable : il a fallu te suivre et perdre une partie que j'avai$ gagnée...

— Tu Pavais perdue, c'était forcé.

— ^Forcé, dis-tu ! Si je mets ctny/)ar^(n<^, jepassetous mes cinq... Ah! j'ai perdu trente points : cinq et six, cinq et quatre et double cinq,,, ivente. L'autre en avait soixante et dix... juste cent... Il ne faut pas trop s'amuser à perdre des parties de cent sous avec un avare ministre des beauxarts, qui ne vous donne que mille écus par an...

— Pour apprendre le domino/

— C'est un art comme un autre; je le préfère au contrepoint... Mais, au nom du ciel! que diable viens-tu faire au Ghetto?

— C'est un quartier curieux à voir.

— Quand tu es à Paris, mon cher Paul, vas-tu souvent te promener à la rue Guérin-Boisseau?

— C'est différent, Jubelin.

— As-tu quelque amour de juive?

— C'est possible.

— Il est vrai qu'il n'y a pas de juifs à la rue Guérin- Boisseau; il n'y a que des juifs qui sont chrétiens. J'y ai connu deux usuriers très-baptisés à Saint-Merry, leur paroisse. Un poëte a bien eu raison de dire :

Tous les juifs ne sont pas les epfaifts d'Israël.

Je veux mettre ce vers en musique, quand j'en aurai le temps, et nous le chanterons au Ghetto.

Paul Gréant serra le bras de Jubelin contre le sien^ et lui montra par un signe de tête un attroupement considérable formé devant une boutique.

— Ce n'est rien, dit Jubelin, c'est une rixe. On ne voit que des rixes ici. Un chrétien fanatique passe et marchande une étoffe dans une boutique ; quand il s'agit de payer^ l'acheteur demande un crédit illimité. Le marchand juif refuse le crédit, même limité. Alors le chrétien traite le marchand de chien et de bète. Le juif répond quelquefois par un coup de poing. La police arrive et emprisonne le juif, parce qu'un juif a toujours tort.

— Maïs c'est une horreur 1 dit Gréant; et avec quel sangfroid tu racoqjes cela !

■— J'y suis habitué.

— Voilà le tumulte' qui augmente... Avançons, Jubelin... nous pourrons peut-être rendre quelque service.

— Ou quelque coup de poing.

La maison devant laquelle s'entassait la foule est située à l'extrémité du Ghetto. Elle communique par une cour et une allée avec la rive du Tibre, dans le voisinage du pont de Quattro-Capi. Sur la façade de la rue s'ouvre une boutique, où des échantillons d'étoffes pendent aux étalages et annoncent un marchand aisé.

On entendait dans la foule ces diverses exclamations qui donnaient une idée assez exacte de l'affaire :

— A sa place, je payerais et tout serait dit.

— Pourquoi payer! c'est une amende injuste!

— Une amende de trois pauls ! ce n'est rien.

— Quand elle serait à!un bajocco^ il ne doit pas la payer. — Aussi, pourquoi a-t-il refusé de se rendre au sermon

catholique et à la messe forcée? Nous y allons bien, nous, quand c'est notre tour.

— Nous avons tort d'y aller, nous sommes des poltrons.

— Moi, je n'y vais pas, et je paye l'amende.

— Moi aussi.

— Vous avez tort. Il faut que cela finisse. Le saint-père Pie IX a promis de nous protéger.

— Oui, mais ça ne peut pas venir tout de suite.

LA. /UIYE AU TITIGAN. M3

— Si nous ne crions pas^ le nouveau pape ne songera pas à nous. Les cardinaux sont ainsi; ils promettent^ et quand ils sont papes^ ils oublient.

— Bravo I bravi ! Josué Gostantini ! bravo ! ne paye pas.

— On dit qu'il est riche.

— Il est à son aise; il vend beaucoup.

— C'est un Levantin.

— Et puis^ quand il serait riche, il ne doit pas donner un denier; bravo, Gostantini !

— Place ! place ! voici la garde.

— Voici la police.

Paul Gréant, suivi de Jubelin, s'était précipité à travers la foule, et les deux amis entrèrent dûis le «aagasin de Josué avec la police. Gostantini soutenait une lutte violente contre deux percepteurs d'amende^ et s'écriait d'une voix émue :

— Non je ne payerai pas. On peut me ruiner, me tuer, me mettre en pièdës, comme je bis de cette étoffe, mais je ne payerai pas !

— En prison! en prison I criut un agent en saisissant Gostantini.

— Tiens bon, Jesué ! criait la foule.

—Voici Frittata! voici les hercules! voici le brave Ciceruaccbio^*! voici Gédéon Gostantini!

A ces cris, une porte s'ouvrit dans l'arrière-boutique, et le visage de Debora vint éclairer cette sombre scène de fanatisme et da terreur. Paul Gréant courut vers elle, et profitant d'un tumulte épouvantable, il lui dit :

— Et Fiorina ! où est Fiorinaî

— Vite, un instant, un seul, dit Debora, et sortes.

Paul Gréant se précipita dans Tarrière-boutique, embrassa Fiorina en la couvrant de larmes, et serrant la main de Debora, il ferma la porte et se posa devant, comme un geôlier qui veille résolument au seuil de sa prison. Giceruacchio, celui dont le nom n'a pas été prononcé devant

* Que les journaux français ont appelé longtemps Cfceronacekio. C'est le célèbre patriote Angolo Brunelti dit Ciceruacehio,

264 LA «JIVE AU VATICAIf.

la boutique du barbier Garacalla, fut tout de suite reconnu à son costume pittoresque, à sa ceinture rouge, et surtout à Texprcssion d'audace qui caractérisait sa noble figure de roWifiiep popolano *. Les trastévérins, connus sous les noms d'hercules, et à leur tête le carbonaretto, accompagnaient le héros populaire, «mime les gardes du corps suivent un roi. Frittata, leur ami, colossal et nerveux comme TAjax de Farnèse, marchait après eux, formant avec sa seule force une puissante arrière-garde, et croisant ses bras sur sa poitrine, comme cet Hercule antique, bien plus menaçant lorsqu'il est au repos. Tout le Ghetto retentit d'une longue aocIaBiation; des milliers de mains agitaient des haillons au^enëtres comme les drapeaux de la misère; des milliers de tètes livides se montraient aux crevasses des murs, comme des spectres de nuit qui s'entendent convier à la fête du soleil et soulèvent la pierre de leurs tombeaux; ua peuple de proscrits, hommes, femmes, jeunes filles, enfents, tous portant sur leurs faces dévastées l'horrible fard de la misère et de la faim, et faisant rayonner ça et là quelques-uns de ces types divins que rien n'a pu détruire, s'amoncelaient comme des vagues vivantes autour de leurs libéBateurs, et le»cris^ les sanglota, les prises de cette multitude attestaient, par leur frénésie déchirante, un désespoir inouï, une lamentation suprême, contenue pendant quinze siècles, et qui réclamait enfin un regard de justice de la part des hommes et de Dieu.

— Oui, oui, nous sommes tous frères! leur criait le héros du peuple, en étendant ses mains comme Aarou sur la montagne; oui, il faut que les grilles du Ghetto soient abattues, et que Rome ne connaisse, dans son peuple, que des Romains !

Et toutes les mains s'agitaient pour saluer le libérateur, et toutes les voix, cherchant une dernière acclamation au

* Los trois régions de Borne donnent à leurs habitauts ces trois dénominations : popolani, montigiani, trasteverini. Les popolani habitent le quartier bas qui commence à la place du Peui)le et s'étend sur Tancien Ghanip de Mars.

LA JUIVE AU VATICAN. iS^

fond des poitrines épuisées, bénissaient Thomme vaillant, le généreux chrétien qui donnait aux juifs Tagape de la fraternité sainte et le baptême de la réconciliation. Dès ce moment , la lutte changea de caractère ; le juif Costantini fut abandonné par les percepteurs, qui se réfugièrent au milieu des baïonnettes. Les soldats ayant reçu du renfort, voulurent défendre l'entrée de la porte de Josué; mais Ciceruacchio et ses amis forcèrent cette barrière trop fiiible et s'établirent dans la boutique, décidés à soutenir un siège pour protéger les droits de Costantini. Derrière Paul Gréant, la porte frémissait sous les mains violentes de Debora, qui parvint à l'ouvrir, pour se mêler courageusement à une bataille inévitable et protéger son père. Gréant avait saisi une barre de fer servant à fermer tes volets de la boutique, et se tint prêt à tout événement. Jubelin imita son exemple. On entendait à travers la porte les grondements sourds d'Argus et de Mitpy, enfermés à la cave. Debora s'élança sur le seuil de la porte de la boutique, et d'une voix qui empruntait à la situation une puissance virile, elle s'écria :

— Mes frères, mes amis, point de violence inutile ! Ne sommes-nous pas assez malheureux! Votre révolte n'attirera sur nous qu'une répression implacable. î Écoutez bien ce que je vous dis : Moi, votre sœur, j'irai au Vatican ! Je parlerai à Pie IX ! Je plaiderai votre cause, qui est la mienne, je le promets I Et Dieu me fera réussir, parce que la justice et la religion sont pour nous !

Une acclamation immense, unanime de la foule répon. dit à ces paroles de la juiv«.

Les soldats, repoussés dans la rue, ne pouvaient faire iisage de leurs armes, tant la foule était coiftpacte au*» tour d'eux.

-^ Laissez-les partir, ces récolteurs d'amender I cria Ciceruacchio, faites-leur un passage. Tout est arrai^é. On ne doit plus payer l'amende de la messe forcée depuis l'avénement de Pie IX, et si on l'exige, nous la refuserons jusqu'à la mort, et nous irons partout, mes amis etmoi, dans les maisons juives, prêter notre assistance contre ces per-

160 LA JUIYE AU YATIGAN.

ceptions iniques, et nous soutiendrons la cause de la justice au milieu des juifs!

De nouvelles et joyeuses acclamations accueillirent ces paroles; mais elles furent subitement brisées par un loDg murmure de terreur qui courut, de fenêtre en fenêtre, dans tout le Ghetto. On avait aperçu, débouchant par la grille, un escadron de terribles carabiniers pontificaux.

— Voilà les carabiniers! crièrent des milliers de voix.

-— Eh bien, qu'ils viennent ! dit Giceruacchio en croisant les bras sur sa poitrine, nous les attendons. Ils n'ont plus rien à faire aujourd'hui : il n'y a plus de bandits dans les Marais-Pontins; la forêt de Viterbe s'est convertie, on n'y plante plus de croix d'assassinat; les bords du lac de Vieo sont des endroits de sûreté comme l'escalier de la Barcaccia; on peut se promener dans la plaine de Baccano ou de Vonciglione une bourse à la main, sans trouver quelqu'un qui vous la demande, n'est-il pas vrai? Alors, comiment employer les carabiniers pontificaux? comment leur faire gagner la solde? On les envoie au Ghetto; ils font^une campagne glorieuse contre de pauvres juifs, déjà tués par la misère I Ouvrez vos rangs, mes amis! Place aux cavaliers de Quintus ftlinutius! Laissez passer ces gloires équestres daRome ! Sonnez, clairons et tibicinesl Jouez l'air antique de Jules Gésar partant pour les Gaules! Voilà notre dixième légion de cavalerie qui a combattu chez les Parthes et les Pannoniens ! Gloire à son aigle victorieuse ! Faisceaux consulaires, iiiclinez-vous! Peuple romain, peuple roi, cours orner de festons le temple de la Fortune-Virile ! LaissejMisser la Victoire , chante l'hymne séculaire d'Horace, et demande au soleil s'il y a quelque chose de plus grand que Rome dans Tunivers*!

Ces paroles, prononcées avec l'accent de l'ironie stridente, excitèrent des applaudissements furieux, mêlésde longs éclats de rire, ce qui prouvait que les juifs, avec leur intelligence admirable^ comprenaient le sens de cette rail-

Aime soi, etc., etc. Yisere majus*

* NihU arbe RomA (Hobàcb, Carmen êwuUKn.)

. LÀ JUITE AU TATICAN, 467

lerie, et que pas un mot du tribun ne s'était égaré. Cependant les carabiniers avançaient toujours, en labourant les malheureux juifs sous le poitrail de leurs chevaux. Du côté dr pont de Qmtiro-Capi, une troupe de juifs inconnus au Ghetto arrivaient à Tappel de Gédéon Costantini, comme des auxiliaires inattendus , et paraissaient disposés à saisir cette première étincelle pour allumer une révolution. Les tètes s'exaltèrent. On se précipita sur les soldats; on leur arracha leurs armes; des cris de vengeance sortirent de toutes les bouches. Les trompettes des carabiniers sonnèrent la chaire ; les fusils des insurgés s'abattirent sur Tescadron. Un homme de haute taille, vêtu de noir et couvert des insignes de la noblesse, fendit la foule et arrêta l'escadron d'un signe de main. Il avait une de ces figures qui inspirent lefrespect, un de ces gestes souverains qui apaisent les orages. L'officier se pencha pour écouter deux mots que ce personnage lui dit à voix basse, etse retournant vers les cavaliers, il commanda la retraite. On entendit parmi le peuple quelques voix qui disaient:

— C'est le cardinal Santa-Scala.

En effet, c'était lui. Il ordonna au peuple de rendre aux soldats leurs armes, ^et il ordonna aux soldats et aux per- •cepteurs de sortir duGhetto, ce qui fut exécuté à l'instant.

— Mais au moins, s'écria Giceruacchio, au moins Josué Costantini ne payera pas l'amende.

--Ne craignez rien ; Pie IX ne souffïrira plus longtemps que la conscience soit violentée et que des hommes^ ses sujets, soient forcément conduits, comme un vil troupeau, i des cérémonies d'une religion qui n'est pas la leur, dit le cardinal avec une douceur ferme ; cette odieuse amende sera supprimée, je vous en réponds.

— Viva Pio nonol cria la foule.

— Mes enfants, retirez-vous, et prenez confiance, dit le eardinal.

Et le peuple romain, avec ce bon sens héréditaire qu'il tient de son soleil, se dispersa dans le plus grand cahne par toutes les issues du Ghetto. Paul Gréant et Jubelin ({uittèrent la place les dô^niers, et furent remerciés vive-

ment par Costantini pour leur bonne contenance pendant toute cette affaire. En sortant, Paul tourna une dernière fois la tète vers Tarrière-boutique pour remercier Debora et voir encore Fiorina.

— Eh bien ! dit Jubelin à Paul, tu es un jeune homme charmant, et tu compromets à merveille tes amis. Me voilà dans une belle position, moi ; demain je serai enfermé au fort Saint-Ange. Mon ambassadeur écrira au ministre que le grand prix de Rome fait des émeutes au Ghetto, et on m'enlève ma pension de mille écus.

— Je te la rendrai, dit Paul.

— Voilà un mot que je ne laisse pas tomber, mon cher Gréant. Si je suis destitué comme grand prix, tu te mets à la place du ministre , et tu me fournis les moyens pécuniaires d'étudier la musique à Rome, toute ma vie, c'est entendu.

— C'est entendu, Jubelin... Vois-tu, aujourd'hui, tu m'as rendu, sans t'en douter, le plus grand des services, et....

— Je ne veux pas examiner le service que je t'ai rendu, de peur de trouver qu'il n'existe pas. J'aime mieux recevoir ma récompense sans connaître mon bienfait.

— Comme tu voudras, Jubelin.

— Et toi, maintenant, réponds-moi, Paul, crois-tu n'être pas un peu compromis devant la police ?

— C'est justemept ce que je craignais. Aussi, souvienstoi bi^n, je ne t'ai pas répondu quand tu voulais m'obliger à me faire accompagner au Ghetto par un autre que toi. Les autres -sont mal notés, pour leurs opinions, à Btum- Govemo. Toi, Jubelin, tu n'es pas un homme politique...

— Je crois bien, j'en ai bien assez de la musique, moi.

— Avec toi, je savais que je ne me compromettais pas, pdaifmivitPaul; et voilà que la plus étrange fatalité bouleverse tous mes plans. Nous tombons, à point nommée danst une émeute.

— Et une émeute de juifs, interrompit Jubelin, ce qui est plus grave.

— Crois-tu^ Jubelin^ qu'on m'aura remarqué?

T.A nJIYK AU VATÏCAÎf. 260

— Si je le crois! mais j'en suis sûr; tu avais un air si conspirateur, cloué contre cette porte, brandissant ta barre de fer;*les agents de police avaient rœll sur toi, un surtout ne te perdait pas de vue et apprenait ton signalement par CQBur, comme un passe-port... Ah! nous pouvons nous vanter d'avoir fait, toi et moi, une belle sottise, qui n'a pus d'exenaple dans l'histoire romaine! Enfin, puisque tu me continues ma pension de domino, ce ne sera rien. £n attendant, je rentre au café; adieu, Paul, j'ai perdu ma journée cogime Titus; nous nous reverrons demain, si tu viens prendre le thé chez Clelia.

— Adieu, mon ami, dit Paul en passant la main sur fon front ; j'ai là comme im pressentiment que cette afsaire du Ghetto me portera malheur.

Le cardinal était entré dans la boutique de Costantini pour lui donner quelques bonnes paroles de dédommagement. Le juif le reçut avec une tranquillité stoïque, et serra la main offerte en disant qu'il souffrirait plutôt la mort qu'une injustice.

— Je puis quitter le Ghetto demain si je veux, ajoutat-il; je pouvais ne pas y entrer, mais je tiens à vivre au milieu de mes frères, parce qu'ils sont plus malheureux ici qu'en tout autre endroit. Je ne faisde mal à personne; je fais du bien même à mes ennemis; et il y en a beaucoup dans la noblesse qui sont venus chez moi me serrer la maiu pour y prendre mon argent. Si mes économies m'ont donné quelques ééus, je tiens à les garder, c'est vrai ; mais je ne céderai pas un denier de cuivre pour me déshonorer devant ma religion. Voilà mon genre d'avarice;quetoutleniondesoitavarecommemoi,ettoutirabien.

Dcbora était venue au-devant du cardinal avecFiorina, el son silence respectueux exprimait plus de reconnaissance qu'un long discours. En s'éloignant, Santa-Scaladit à Debora d'un ton voilé de prudence :

— Je sais tout ce que Ton trame... recommandez à Gédéon d'être circonspect... la police veille... le génie du njal est encore debout... Mais prions Dieu, et confions-nous à Pie IX.

270 z»i njiYE Air yatigait»

Dans le voisinage du palais de Colonna, résidence de Tambassadeur français, on trouve la maison deClelia, jeune Romaine qui continue les traditions des divins modèles d'Apulius et d'Apollodore, les peintres du mont Palatin. A Rome, aucun chaînon ne s'est brisé dans les filiations antiques; tout semble y avoir été conservé sous la cendre^ matière ou esprit. La flamme des Gracches et le feu de Yesta ne sont pas éteints^ ils brillent sous quelque modius i^nne statue de Jupiter; Téloquence, la poésie. Tait, le génie militaire dorment dans la poussière des fouilles et n'y sont pas ensevelis. Le déluged'eau et de feu apassé sur toutes ce& choses, mais rien n'est devenu fossile; ôtez les couches, faites luire une aurore, et le passé va resplendir au grand soleil. Ily avait autre fois, rue des Trépieds, les su* perbes femmes de Mitylène, de Rhodon, de Corinthe, qui possédaient de charmantes maisons, pleines de luxe et de volupté ionienne, et qui livraient leurs charmes au ciseau du sculpteur, pour se faire adorer dans les temples, sous un épiderme de marbre qui ressemblait encore à leur chair. Ces femmes, que nous retrouvons aujourd'hui aux salles de nos musées, debout sur des piédestaux, ont fait de divinsloisirsà tous les grands hommes, leurs contemporains, et,ror;ruisselant à flots dans leurs gynécées aboiv dables, elles étalaient un faste domestique inouï, et marchaient les égales des reines de la Perse et du Pont-Euxin. Si jamais Rome redevient Rome, ce que feront un jour Dieu et les dieux, la noble filiation de ces' jeunes filles grecque/* sera retrouvée; déjà, de nos jours, Glelia est le chaînon vivant qui lie l'art moderne à Fart éteint. Elle a un salon recueilli où les yeux ne rencontrent aucun angle; c'est une rotonde peinte à l'étrusque où chaque meuble a la grâce de sa forme et la douceur du velours. Au plafond rient et folâtrent ^ dans une fresque lascive, toutes les

LA JUITE AIT YATIGAIf» t7l

bloiides nudités de TOlympe; et au-dessous, le bas-relief, qui se déroule en corniche circulaire, représente toutes les scènes du mariage de Manlius etVunia, et de la noce Aldobrandini. A travers les persiennes on voit des perspectives d'or et d'azur, de lumière et d'ombre, et les gran^ pins à parasols qui abritent les ennuis de Pambassadeur français. C'était le soir ; Jubelin et Paul Gréant montaient la via délie Murate pour se rendre chez Clelia. Jubelin ne conduisait pas son ami, il Tentrainait.

— Je t'affirme sur l'honneur, disait Jubelin, que mademoiselle Glelia est une femme fort respectable...

— Oui, disait Paul, une femme qui pose commemodèle...

— Qui pose pour les extrémités, reprit Jubelin! Tu verras ses pieds» ses mains et ses cheveux; c'est admirable, des extrémités divines I Enfin, le sculpteur Bezsi, qui est un homme plus grave que toi, rend des visites à mademoiselle Clelia pour ses extrémités seulement.

— Et que vas-tu faire chez elle, toi? demanda Paul.

— Moi, je vais chez elle parce qu'elle pose en ce moment pour une sainte Cécile, et que cette sainte est la patronne des musiciens.

— Ah I voilà une exJellente raison, mon cher Jubelin! n n'y a que toi pour trouver ces choses I Eh bien ! permetsmoi de te dire adieu , je soufire trop en ce moment.

— Oh! tu viendras! dit Jubelin en faisant violence à son ami, tu m'accompagneras; je veux te distraire de tes souffrances d'amour: il n'y a qu'une fenune qui puisse chasser une femme. Maintenant, j'ai reçu tes conB^ences, et je veux te sauver malgré toi-même. Pourquoi tn'as-tu 4^hoisi pour ton médecin?

— Tu m'a pris dans un accès de fièvre ; je t'ai tout dit, sans le savoir; oublie tout.

— Je n'oublierai point, mon cher Paul, je n'oublierai rien, pas même la pension du ministre que tu m'as promise pour continuer mes études... Tu sauras que j'ai fait une découverte superbe ; quand on a le double six en main, il ne faut jamais le poser du premier coup : c'est rococo en diable; on le garde; et quand l'autre ouvre les six, on le

272 LA lUIYB ATT VATICAN.'

lai fait tomber sous sa barbe comme un aérolithe imprévu. Est-ce bien trouvé ?

— Très-bien !... mais fe ne vais pas chez Clelia.

^ -j- Ahl nous allons nous brouiller, mon brave Paul !... Comment! hier, tu me conduis dans cet enter de Ghetto, et je consens à te suivre ; aujourd'hui je veux te conduire a ce paradis de Clelia, et tu refuses!... Écoute-moi, Paul, tu vas faire quelque sottise, et je veux farrèter en chemin. Tu vas encore te planter sur la place Navone et faire concurrence à Fobélisque; tu vas te mettre une fâcheuse affaire sur les bras. Je connais ce Van-Ritter, moi; c'est un loup de mer, sous une laine de mouton hollandais. Prends bien garde! ne te frotte pas avec les vaisseaux à trois ponts. Crains l'abordage du mari ; il frappera sur toi comme un cabestan, et tous les chirurgiens de Rome ne pourront pas te radouber.

—Mais, moucher Jubelin, je t'ai déjà dit que sa femnie ne veut pas me voir, et que depuis plus de six ans que je la suis partout, je n'ai jamais été reçu chez elle. Tou.t ce que j'ai pu obtenir, c'a été d'entrevoir furtivement Fiorina, grâce à la bonté de Debora et, toujours à l'insu de madame Van-Ritter.

— Mais je te redirai encore, moi aussi, mon cher Paul, que le mari a des soupçons. Si tu fréquentais les cafés comme moi, tu saurais cela. On parle de tout dans les cafés; on apprend tout. Nous connaissons la vie intime de toutes les jeunes femme? et les malheurs de tous les vieux maris. Van-Ritter est jaloux comme un tigre, et il cache ce vice sous un visage rond, très-trompeur. Il n'est pas né jaloux peut-être, mais... tu comprends qu'à sa place tout le monde serait devenu jaloux... Ne me fais pas dire ce que je veux taire... évite la place Nàvone; c'est un parage fort dangereux pour toi, et viens prendre le thé chezClelia, Clelia, voilà une femme! Celle-là s'est brouillée^'à mort avec le mariage dès sa plus tendre jeunesse. Elle veut s'appeler Clelia toute la vie, et trouve qu'un nom d'homme gâterait ce doux nom avec son supplément conjugal. Libre comme l'oiseau, gaie comme l'aurore, fraîche comme la

LA JUIVE Air VAllGAN. 273

brise, embaumée comme la fleur, vive comme Teau des cascatelles, gracieuse comme une tige de lis, c'est la femme, la vraie femme, c'est Clelia ! Le ciel a déposé en elle une somme immense de bonheur et elle le prodigue à ses amis. Courons nous mettre aux pieds de Clelia.

Us étaient arrivés à la porte de la jeune femme ; Jubelin poussa Gréant dans le vestibule, et se fit annoncer avec fracas. Clelia était nonchalamment assise sur un divan de forme circulaire et causait avec quelques habitués de son salon. Elle tendit la main à Jubelin qui, de sa main libre, présenta Gréant.

— C'est mon intime ami , dit-il , tin Français, et je dirai plus, un Parisien; inutile d'ajouter qu'il est artiste, puisqu'il est mon ami.

Jubelin prit tout de suite un maintien aisé, des allures franches, et une pose de fauteuil qui tenait le milieu entre le respect toujours dû à une femme et la familiarité d'un ami qui veut laisser supposer davantage. Alors arriva ce qui arrive toujours en pareille situation ; les premiers Tenus prirent un maintien sombre , et devinrent muets. Jubelin leur joua le mauvais tour de ne pas remarquer ce changement de décor : illes supprima.

— Eh bien ! diva Cleha, dit-il , qu'y a-t-il de nouveau dans votre i»oyaume ?

— Bezzi fait deux statues, ou pour mieux dire il les improvise; c'est la Religion et la Liberté. Elles doivent être inaugurées sur la place du Peuple, dans une fête donnée à Pie iX.

— Cela veut dire. Madame, que vous avez pr< té beaucoup à ces statues.

— Oh ! presque rien, des réminiscences. Bezzi a improvisé avec du marbre comme Regaldi avec des vers.

Paul 'Gréant avait d'abord tenu les yeux baissés pour ne pas voir cette femme, qui jouissait d'une réputation dangereuse ; mais la crainte de paraître impoli et de porter atteinte à la bonne renommée de la France ramena ses regards sur Clelia. Cette condescendance patriotique aurait pu lui être fatale. En ce moment la jeune femme posait

avec préméditation, et sa charmante attitude était combinée avec tant d^art, qu'elle semblait naturelle. Ses beaux cheveux, d'un blond vénitien, roulaient sur ses épaules eu tresses enfantines, à nœuds de rubans; ses yeux noirs et romains, admirablement fendus, promettaient des trésors de tendresse; sa bouche, toujours entr'ouverte par le sourire, montrait son écrin de perles fines, qui semblaient le clavier de sa mélodieuse voix. La beauté du corps , Texquise ciselure des détails répondaient au charme du visage et faisaient regretter Phydias.

— Et qu'avons-nous de nouveau en musique 1 demanda Jubelin.

— C'est un musicien qui me fait cette question ! dit Clelia en riant.

— Mais il me semble. Madame, qu'il n'y a qu'un mur sicien qui puisse la faire.

— Eh bien ! monsieur le musicien, je vous apprends que notre divin Rossini a fait une cantate sur Pie IX.

— Est-il bien vrai ? s'écria Jubelin en levant les mains au plafond.

— La voilà toute gravée sur mon piano, et j'en ai fait copier, ce matin, les parties pour troix voix : basse, ténor et soprano. Nous la chanterons ce soir.

— Si nous avons une basse , dit Jubelin.

— La basse viendra, reprit Clelia; mais comment ce fait-il que personne ici ne me demande si cette cantate est bonne ? .'

— Mais, Madame, dit Paul Gréant, n'avez-vous pas annoncé qu'elle était de Rossini ?

— C'est juste. Monsieur, vous avez raison.

— Comme nous sommes tous de force à déchiffrer à première vue, nous ne ferons pas de répétition.

— Mais la basse ? là basse ? demanda Jubelin.

— Elle sonne, je l'entends, la voici !

On entendit en effet dans le vestibule une voix sonore qui fredonnait : Ecco regina il dt, et monsignor Pacifico parut tout rayonnant dans le salon. 11 fit cinq ou six saints à la fois, baisa la main de Clelia, courut au piano';

tA JUIVE ÀtJ VATICAN. 275

s'assit et entonna Tandante de Céleste man placafa^ de Mosè, avec une superbe voix de Ronconi. Puis il se leva et dit :

— C'est un chant de circonstance ; la main de la justice s^est apaisée au moment où elle allait frapper les coupables. Nous avons tenu conseil tout le matin.

— Sur quoi ? demanda Glelia.

— Comment ! vous ne savez pas la nouvelle? dit Paoifico.

— La nouvelle cantate?

— n s'agit bien de cantate , belle princesse I... Hier les juifs ont fait une sédition, comme sous Vespasien, et il y a de jeunes carbonari français et chrétiens qui ont mangé les azimes avec Israël, et ont menacé de faire feu sur les pontificaux I rien que cela. Nous avons délibéré deux heures , et la clémence a parlé. Mais qu'ils n'y re- TOnnent plus! Le nouveau saint-père est... faible, pour ne pas dire autre chose ; mais nous serons forts, nous.

— Contre Pie? pourquoi? nous en sommes très-contents, dit Gréant.

— Très-contents I s'écrièrent Clelia et Jubelin.

— Ces messieurs sont Français ? demanda Pacifico,

— Comme tout le monde, répondit Jubelin.

Pacifico les regarda au moment où on éclairait le salon aui bougies, et dit à voix basse : C'est bien le signalement que Tomaso m'a donné.

— Je crois, dit-il, en haussant la voix, que ces messieurs étaient au Ghetto hier ?

— C'est notre promenade habituelle, répondit Jubelin.

— Mais vous vous promenez habituellement aussi dans la boutique de Josué Costantini ?

— Oui, pour y faire nos emplettes de la saison. Nous sommes très-lents dans nos choix.

— Ah !... vous êtes... très...

Pacifico prononça ces mots avec une lenteur calculée en affectant de les assaisonner d'un sourire do mandrille railleur.

— Eh bien ! dit Clelia, croyez-vous que votre discussion soit amusante, monsignor Pacifico î Nous vous attendions pour déchiffrer une cantate... Voyons, mons^'^—

Jubelin^ mettez-vous au piano ^ et tous, MoDsigaor, prenez ceci.

— Qu'est-ce que c'est que ceci t

— Que vous importe ?

— De quel maestro ?

— De Rossini.

— Ah I benedetto I bravo ! Rossini ! il est à Bologne. Le voilà muet pour toujours. Ah !

— Et pourquoi ? demanda Clelia.

— Parce qu'il croyait que le conclave ferait un bon choix.

— Allons ! allons ! monsieur Jubelin.

— Oui, Madame, dit Jubelin, je vous obéis ; je vais me mettre au domin..., au piano.

Clelia se leva, déroula le papier de musique, et humectant ses lèvres roses aux bords d^une tasse de thé, elle dit à monsignor Pacifico :

— Eh bien ! êfes-vous prêt?

Pacifico ajusta pompeusement ses lunettes en similor, et lut sur la première ligne : Viva Pio nono I Un cri de stupéfaction sortit de sa poitrine, et la feuille s'échappa de ses mains.

— Qu'est-ce que c'est que ça ? dit-il en regardant Clelia d'un œil de colère.

— C'est la cantate à Pie IX de Rossini... Allons, Monsignor, ramassez votre partie de basse, et commençons.

— J'ai fini, dit Pacifico en ôtaat ses lunettes, bonsoir. Jubelin exécutait l'introduction au piano en fredonnant

les premières mesures de l'hymne rossinien.

— Mais qu'avez-vous donc ce soir, Monsignor? dit Clelia en montrant les plus belles dents du monde.

^- J'ai la fièvre^ Madame.

— ^ A^lors nous vous chanterons l'air de Basile du Bar bière.

— Ah ! Madame ! vous m'envoyez promener ainsi ?

— Au contraire, carino, je vous retiens; nous avons besoin de vous... Allons, allons, ne grossissez pas vos yeux comme cela ; ne jouez pas le méchant, vous qui êtes si gai en musique.

La jeune fenuae prit la rude main de Pacifico dans le

veloars de la sienne , et lui décocha les plus chariuants sourires à brûle-pourpoint.

—Eh bien ! dit Pacificoen s'humanisant, je chanterai. ..

Jubelin secoua le piano et en fit jaillir une fanfare ; délia battit des niains^ et faillit embrasser le monsignor.

— Je chanterai, ajouta Pacifico, mais... au lieu de Viva Pio nono/ nous chanterons Viva iMtnbrvschini primo l

Un éclat de rire de Glelia roula dans le plafond de la rotonde, comme une cavatine de rossignol prolongée à Finfini.

— Gomment! ditrelle aux dernières mesures de sa gaieté expirante, cette phrase divine que Rossini a mise sur Viva Pia nono/ vous, Monsignor, vous la délayerez sur Viva Latnbruschini primo I

-=- Voyons*, dit Jubelin, essayez; je vous accompagne, Monsignor.

— Le conclave a fait une grande faute en ne nonmiant pas Lambruschini , s'écria Pacifico.

— Ck>mme il est amusant, dit Glelia.

— Le conclave ?

— Non, vous, Monsignor. Est-ce qu'un conclave est jamais amusant?

— Avec Lambruschini on sauvait Tltalie ; avec Pie IX on la perd, continua Pacifico.

— Mais, reprit Glelia dans un rire fou, avec LambruBchini, Rossini n'aurait pas fait de caidate.

— Savez-vous bien, Madame, qu'il y a des ventes d6 carbonari dans les osterie du Trastevere ?

-^ La cantate 1 au nom de sainte Gécile I la cantate I

— Savez-vous bien que Brunetti Ciceruacchio mène |e peuple par le bout du nez ?

JubeUn improvisait toujours, au piano, une ritournelle moqueuse après chaque exclamation de Pacifico , ce qui complétait le comique de la scène. Le. monsignor se, retourna brusquement vers Jubelin, et lui dit d'un ton de colère:

— Voulez-vous bien vous taire. Monsieur 1 je n'ai pas besoin de vos acGompagnem^ts* .

lOHI L ^6

878 u. jirnrE Atr tatican.

Tout de suite^ Jubelin accompagna cette exclamation nouvelle avec une verve de Listz. Cette fois les deux spec tateurs muets et Paul Gréant lui-même accompagnèrent l'éclat de rire de Clelia. Jubelin resta imperturbable, et fit des variations sur la colère de Pacifico. Clelia s'approcha du monsignor^ inclina sa tète sur son épaule , et d'une voix douce comme une caresse, elle lui dit :

— Monsignor, vous chanterez, parce que Clelia le demande et que cela lui fait plaisir.

Jubelin exécutait, en sourdine, Pair du calme après l'orage de l'ouverture de Gmllaume-Tell. La main veloutée de Clelia caressait le collet de l'habit du monsignor. Un ahf étouffé sortit de la poitrine de Pacifico ; il ouvrit la feuille de musique et s'avança vers le piano comme un tigre privé. Les trois voix chantèrent l'hymme de Rossini avec un succès qui méritait un plus nombreux auditoire; seulement Pacifico ressemblait toujours au diable qu'on oblige à louer les saints : les notes du Pio nom roulaient dans sa bouche comme des liasses de couleuvres , et donnaient à sa face la contraction du damné lorsqu'il grince des dents. Le morceau fini, Clelia serra la main du monsignor, et le félicita sur sa belle voix et son excellent goût.

— Rossini n'a pas fait là un capo d'opéra, dit Pacifico avec un geste de dédain, et puisqu'il était en train de ee

' taire, il aurait bien fait de continuer.

—Oh I quel chef-d'œuvre! dit Jubelin en se levant. Madame, nous chanterons cet hymme à tous vos thés du jeudi. N'est-ce pas, monsignor Pacifico t

— Oh! c'est une autre afiisdre, dit le monsignor; j'ai ' chanté ce soir pour obliger Madame. ••

— ^Et vous m'obligerez tous les jeudis, interrompit Clelia* ^ Tout le monde était debout, et on s'apprêtait à sortir. '^Pacifico prenait les airs d'un homme qui veut partir le " deriiier ou rester. Cette manœuvre n'céhappa pas à la per- ^spicacité de Jubdin.

~- Où logez-vous, Monsignor? demanda-t-il en mettant ses gants.

— Il loge ina^o^tityMi, répondit Clelia. . ^

LA JIJIVB AU VATICAN. Vî9

— C'est mon quartier, je raccompagne.

— Je loge via di Ripetta , dit Pacifico, tout à l'opposé.

— Cest toujours mon quartier, je vous accompagne.

— Mais alors, où logez-vous? demanda Pacifico.

— Partout. Donnez-moi le bras, Monsignor.

— Monsieur^ dit Pacifico d'un ton sec^ j'ai ma voiture i la porte.

—Ah! tant mieux! reprit Jubelin, je vous demande uoe place, vous aurez labonté de m'accompagner chez moi.

Pacifico regarda Glelia, qui regarda le plafond, et saluant brusquement de la tète^ il sortit du salon, en laissant supposer qu'il emportait une menace au fond de son cœur. Clelia fut charmante jusqu'au bout ; ses femmes de chambre, habillées à la grecque, comme les servantes d'Olympia de Capoue, éclairaient le vestibule, en soulevant ' au bout de leurs doigts l'anneau des lampes d'argent doré.

Paul Gréant, toujours entraîné par Jubelin, se trouva devant la portière de la voiture de Pacifico.

— Mon ami demeure via i^ Condotti, dit Jubelin^ et moi, cette nuit, je veux bien loger à Monte-Pincio, où loge la France.

Monsignor, poussé à bout, prononça quelques paroles sourdes, comme les versets d'une messe basse, et monta dans sa voiture après Paul Gréant et Jubelin. Dans toute la longueur du Corso^ Jubelin fredonna l'hymme de Rossini. Paul descendit à l'angle du Gorso et de la via de' Con- (^o(^t, et remercia en termes charmants monsignor Pacifico. Jubelin se fit descendre sur la place du Peuple pour se ménager le plaisir de rester en tète-à-tète avec le monsignor.

— C'est une course en voiture que je leur ferai payer cher, dit Pacifico entre ses lèvres.

Amor ei

Yirgilio avait disposé pour Bezzi un atelier charmant à la villa Fiorina; c'était un hangar abrité par le soleil et

iSO LA JOIVJÏ AU VATICAN.

rafraîchi par la brise du lac. Tout en travaillant, le sculpteur jouissait d'un coup d'œil délicieux et inspirateur, formé par TJiepreuse association des arbres, des fleurs, des collines, des eaux, des prairies, de toutes les grâces de la villa. Déjà le bloc de marbre avait pris figure humaine; l'esprit jaillissait de la matière informe, et, pour la première fois, Gédéon posait devant Bezzi comme modèle de Moïse.

• Le jeune israélite avait toutes les qualités physiques de ce rôle, et quand il faisait disparaître le plat costume moderne sous l'antique draperie disposée par le sculpteur, et que debout, la lête haute, Toeil inspiré, la chevelure au vent, le bras tendu vers les régions de Taurore, il se livrait au ciseau de l'artiste, on l'aurait pris pour un héros biblique arrivé à Rome de Jérusalem avec Titus. Bezzi n'avait que deux pensées qui suflSlsaient pour remplir son âme, l'art et la liberté. Quand les doux conseils de la jeunesse parlaient à son cœur, il renvoyait à de meilleurs temps les joyeuses dissipations du bel âge, comme le prudent laboureur attend la fin des mauvais jours pour se réjouir à l'air de la campagne et cueillir les premières fleurs d'avril. Tout entier à son travail dans l'atelier de la villa, Bezzi voyait passer quelquefois une forme divine, un pli de robe blanche, une ondulation de chapeau de paille à travers les rameaux flottants des arbres, et son œil, à peine un instant distrait, retombait tout de suite sur le ciseau et le Moïse ; ou si un soupir s'exhalait de ses lèvres, il était adressé à Rome, ville que rien ne peut voiler à l'horizon, car le dôme de Saint-Pierre est toujours là, immobile et superbe comme un navire à l'ancre dans un golfe d'azur. Dans leur collaboration de sculpteur et de modèle, active d'un côté, passive de l'autre, Bezzi et Gédéon ne se parlaient qu'à longs intervalles, et les réponses se faisaient attendre après les demandes; c'était l'entretien de l'atelier, toujours interrompu par la distraction dominante du travail.

— Bezzi, disait Gédéan du ton d'un homme qui se décide enfin à risquer une demande imprudente, mais obli-

UL JITRS AU YÀTIGAN. S8l

gée^ lady Stumley vient-elle quelquefois vous rendre une visite dans cet atelier?

£d ce moment Bezzi examinait avec attention sur son bloc une veine bleuâtre dont il voulait tirer parti en la fondant sous la ciselure de Tépiderme^ à Pavant-bras. La demande tomba comme dans Toreille d'un sourd. Gédéon prit un autre ton et répéta la même demande. Cette fols Bezzi répondit :

— LadyStumley connaît le monde des artistes; elle croirait être importune. Elle sait bien que mcm ouvrage n'est pas encore assez avancé. Hier^ je lui ai annoncé que j'amènerais mon modèle aujourd'hui.

— Vous l'avez dcmc vue hier?

— Mais il me semble, Oédéon, que ma phrase est claire.

— Non, Bezzi, car vous auriez pu lui annoncer par l'iiw terniédiaire de son intendant.

— C'est à elle-même que j'ai parlé.

— Ici?

— Oui, Gédéon, ici. J'avais travaillé quatre heures^ comme je fais tous les jours, et comme j'allais partir elle est entrée. Nous avons causé quelques instants; elle ne s'est pas approchée du marbre; seulement elle m'a dit: Vous ne trouverez jamais de modèle plus beau que le Moïse idéa] de votre rêve d'artiste.

— Et que lui avez-vous répondut

— Je me suis incliné.

— Et ensuite?

— Elle avait disparu.

—Avez-vous pris quelque information sur lady Stumleyl

— Non, Gédéon... et pourquoi en aurais-je pris? C'est une de ces Anglaises, comme il y en a beaucoup, qui se fixent à Rome, à Florence^ à Naples, si le veuvage et la fortune le leur permettent, et qui donnent du travail aux artistes, par vanité ou par goût.

— Vous la croyez donc veuve î

— Oui, Gédéon.

— Si jeune 1

— On est veuve à tout ftge Mais^ en causant ainsi ^

»f. LA lUIT» AU VATIGAIf*

mon chèrGédéon, le trayail n'avance pas... Songez qae mes Séances ne durent que quatre heures.- Ainsi ne perdons pas de temps.

Gédéon aurait volontiers prolongé l'entretien sur cetta question si intéressante pour lui, mais la volonté de Bezzi était sans réplique; il fallut se résigner au rôle muet de modèle, se faire marbre et continuer l'entretien avec son cœur. C'était l'heure où le sage prie, afin qu'il soit préservé des atteintes du démon de midi * ; l'heure où la vie et l'amour font tressaillir les oasis de la campagne romaine, dn pied du mont Soracte jusqu'aux grands pins de la villa Pamphili ; alors, comme dit le poëte, toutes les lèvres sont altérées de caresses ; les yeux et les pa« se précipitent sur des vestiges adorés; les étincelles du soleil pleuvent et embrasent, et sur l'écorce résineuse des pins, comme sous les longues feuilles des roseaux, le chant de la cigale annonce la venue du soMce et les inexorables ardeurs du lion. La villa Fiorina, légère, colorée, riante, comme un rêva des siestes du mois de juin, s'épanouissait au milieu de ses arbres et de ses fontaines, et semblait chercher l'ombre pour y réfugier ses statues, ses fresques, ses colonnettes, ses balustres, ses balcons expoi^s à l'incendie du soleil. L'air était rempli de la senteur enivrante des pins, des cyprès, des figuiers, des myrtes, des genêts, des verveines, des immortdies ; arbres, fleurs, arbustes dont les parfums entremêlés sont des conseils d'amour et attirent les regards sur les gazons touffus et tièdes, les grottes vertes de mousse, les sombres alcôves des bois, dans tous ceis asiles voluptueux où les faunes conduisaient jadis les chœurs des nymphes, et touchaient d'un doigt tremblant la ceinture des grâces, à la veillée des fêtes de Vénus. Rien n'était perdu de toutes ces émanations que le ciel prodiguait à cette heure autour de la villa ; im jeune homme, fils de cette ardente nature, aspirait ces divins poisons de l'air, et les restituait en flammes d'amour à la divinité de ce temple. Virgilio, l'œil fixé sur la porte de

. ,Ps, de David.)

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LA JOIYE AU TATIGAlf. 983

la villa, comoie le berger sur la cime où ya poindre soa étoile, attendait une apparition. Lady Stumley descendît le perron de marbre et parut comme indécise sur le choix de sa promenade. De larges éclaircies de soleil ne lui permettaient point de se hasarder dans le jardia. où les fleurs fléchissaient sur leurs tiges ; elle se dirige vers un banc de gazon qu^mbrageaient des arbres touffus, dominés encore par les larges parasols des pins. Virgilio sortit, comme par hasard, de ce massif, et s'arrêta devant lady Stumlej, de l'air d'un homme qui a pris enfin une détermination énergique après des luttes intérieures dont la raison n'a pu triompher.

— Virgilio, dit lady Stumley en cueillant négligemment une tige de thym fleuri, que font en ce moment nos jar^ diniers et nos laboureurs?

— Ils dorment, milady, pendant le ore cdde.

— Pauvres gens! reprit la jeune femme en ôtant son chapeau de Florence pour y fixer le thym. Virgilio, tant que dureront ces chaleurs intolérables, il faut suspendre tout travail autour de la villa et dans vos marécages : on sera payé comme si on travaillait.

— Milady, il y aura demain beaucoup de prières adressées au ciel pour vous ; les anges n'eu ont pas besoin, c'est vrai, mais les prières ne sont jamais perdues.

Lady Stumley n'eut pas l'air de comprendre ce madrigal pieux ; elle paraissait absorbée par la fleur qu'elle attachaitàson chapeau de paille. En ce moment sa tète nue était formidable de beauté; ses longs cheveux, détendus par la chaleur, coulaient avec des reflets de pourpre sur une guimpe trop diaphane; ses doigts d'agate se démenaient avec des épingles rebelles autour de la tige de thym; la ceinture d'azur, qui serrait la taille fine d'une robe blanche, jouait par l'extrémité avec les brises du lac. Un petit pied, souple dans le satin, trépignait gracieusement sur le gazon, toutes les fois que la fleur se dérobait sous l'épingle adroitement maladroite. Ce jeu ressemblait à un travail. Il était naturel.

— Virgilio, dit milady, toujours occupée de son œuvre.

VOUS avez eu soin que nos deux artistes ne manquent de rien dans Tatelier ?

— Oui, milady, entendre un ordre et Teiécuter, c'est la môme chose pour moi.

— Et mon Moïse, avance-t-ilî

— Milady ne m'avait pas ordonné de regarder le travail de monsieur Bezzi, je n'ai rien vu.

— Ah ! dit la jeune femme en souriant, votre délicatesse va trop loin.

— Je crains bien, milady, de recevoir un jour le reproche contraire.

— Et ce reproche viendrait de moi, Virgilioî

— Je ne connais que vous, milady.

— Ceci, par exemple, mérite une explication.

En disant ces mots, lady Stumley arracha brusquement la fleur mal ajustée et en cueillit une autre pour recommencer le même travail ou le même jeu.

— Une explication, milady, reprit Virgilio avec un soupir; j'espère bien que Dieu et la sainte Vierge me donneront la force de me taire toujours.

— Ah ! dit la jeune femme avec un sourire où perçait la raillerie, mon intendant a des secrets, des mystères pour moi !...

Virgilio contenait dans sa poitrine une explosion imprudente; mais chaque minute épuisait sa force. Le voisinage était trop dangereux. Cette parole mélodieuse ; ce charme divin, rayonnant autour d'une femme; ces émanations de volupté italienne qui traversent Tair comme les flèches dont parle le poéte-roi ; cette nature encore remplie des extases de ceux qui surent aimer, tout embrasa le front, le cœur, les lèvres de Virgilio; un délire de feu éclata dans sa tête, et il fut alors donné aux forêts d'Albano d'entendre les mêmes accents de passion qui, traversant les siècles, ont laissé leurs flammes sur les arbres où Gallus et Virgile gravèrent les chiffres de leurs amours * I

* Crescent ilias, cresceli.-, amores!

(Ces arbres croltroot, 6 mes amours^ vous croîtrez avec eux !)

(VlRG., £«7. x,54.)

LA JUrVB AU VATICAN. 28S

— Madame, dit le jeune homme d'Albano, ayez pitié de mes paroles et excusez-moi, car rien de ce qui m'entoure ici ne pouvait m'initier aux usages du monde. Enfant de ce sillon rustique, j'ai vu la rosée aimer la fleur, Tabeille aimer le thym, Tiris aimer le ruisseau, le rossignol aimer Tombre, et je me demandais si Dieu n'avait rien donné à l'homme sur cette terre, et je cherchais autour de moi dans le néant, lorsque vous y êtes venue, comme pour me prouver que l'homme, aussi, n'est pas oublié de Dieu.

Ces paroles, exprimées dans cette langue italienne, qui est le mélodieux écho du latin, avaient un charme ineffable au milieu de ce paysage de Rome. La musique des lèvres humaines s'unissait à ITiarmonie des pins et des gerbes d'eau vive, et complétait les grâces de cette solitude en lui donnant une âme intelligente et la vie de la passion. Un frisson ignoré courut dans les veines de la jeune femme; elle s'alarma de son trouble, et cherchant une réponse ou une résolution, elle ne trouva ni dans sa bouche le courage de la parole, ni dans ses pieds la force de la fuite; ses yeux, un instant levés sur Virgilio, se baissèrent, et son immobilité, son silence, son émotion semblaient dire que le moment d'une réponse n'était pas venu , mais que ce début si hardi n'avait rien d'offensant pour lady Stumley.

— Madame, continua Virgilio avec plus d'assurance, tous les jours, quand je passe devant vous, respectueux et incliné, comme l'esclave devant sa reine, j'essaye d'élever la voix, et je retombe aussitôt dans mon néant, tout effrayé de mon insolence. Aujourd'hui ma bouche s'est ouverte, parce que mon cœur était trop plein; il fallait respirer ou mourir. Si j'avais vu s'éteindre dans vos yeux 3e rayon de bouté qui est votre âme; si la juste fierté de la reine eût écrasé l'esclave d'un seul i^gard, mon dessein était pris. Je sais, là-bas, dans les pins, un couvent tranquille, fondé par saint Romuald de Ravenne, le couvent des Camaldiûes. 11 y a des cellules pour tous les repentirs, ou des tombeaux pour toutes les illusions op-

286 LA JUiVB AU VATICAN.

gueilleusos; j'allais y ensevelir les miennes, me réfugier au sein de ce silence éternel, prescrit par le fondateur, et punir ainsi ma bouche coupable, qui avait osé parler devant vous.

— Vous ne m'offensez point, dit la jeune femme d'une voix tremblante, vous n'avez rien à expier; laissez les couvents aux remords et aux vocations. Vous méditez une œuvre grande et vous ne serez pas de ceux qui abandonnent la charrue au milieu du sillon. Dieu vous a donné la force et rintelligence; il a éloigné de vous le fléau qui désole cette campagne, pour vous montrer que vous étiez son élu. Ce fléau, bien plus terrible qu'Attila et ïbéodoric, est aux portes de Rome; vous ne reculerez pas devant cette nouvelle invasion; vous aiguiserez le soc de la charrue comme une épée de soldat, et vous deviendrez libérateur et conquérant.

— Oh ! Madame! dit Virgilio l'œil en feu et les lèvres convulsives d'exaltation, voilà les paroles de la vie! et je crois entendre l'ange qui visitait les pasteurs sous le palmier du désert ! Qu'un autre donne la liberté à mon pays, moi je lui donnerai l'abondance 1 Madame, on voit d'ici, dans le loiiïtain, les ruines de tous les arcs de triomphe, autrefois élevés à la gloire de l'épée : un seul a été oublié par nos anciens, c'est l'arc triomphal élevé à la gloire de la charrue : je veux mériter celui-là, mais à condition de ne pas l'obtenir. Que m'importe une pierre que le temps etlhomrae, ces deux destructeurs, bâtissent pour abattrel Ce que j'implore, c'est un sourire de vous, un regard de vous, une parole de vous. Si, dans mes rudes labeurs, non loin d'ici, courbé sur le -sillon et à la tête des miens, je puis savoir qu'une pensée de votre cœur traverse la campagne pour sécher la sueur de mon front, oh! Madame, je ne regarderai plus devant moi pour mesurer la longueur du sillon; je ne demanderai plus à la nuit le repos gagné par l'œuvre du jour ; je marcherai sans sommeil, sans halte, sans lassitude à la conquête de l'horizon qu'a désigné votre main. Parti esclave, je puis revenir triomphateur, et alors ma roture osera s'élever jusqu'à

Là J0ÏVE AU VATlClir. 487

YOtte noblesse; alors je pourrai vous dire : oui. Madame, il 7 a encore, dans cet air que nous respirons, toutes les flammes des antiques extases, flammes longtemps perdues, et que mes lèvres ont recueillies pour n'en faire qu'un seul amour, le seul qui soit digne de vousl

Épuisé par cet eflTort, ce jeune homme qu'aucun labeur ne faisait fléchir, se laissa tomber sur le banc de gazon, et ses yeux se voilèrent de ses mains comme s'ils eussent craint de rencontrer un fier et intolérable regard après cette hardie déclaration. Il y eut un moment de silence, on n'entendait plus que les causeries des peupliers et des pins. Puis, une voix émue et plus douce que la voix dès fontaines aux oreilles du pèlerin, prononça distinctement ces paroles :

— Soyez celui que vous devez être. Préférez la gloire du travail à l'oisiveté du couvent, et gardez votre espoir comme un trésor qui m'appartient.

Virgilio écouta jusque après la dernière syllabe, sans changer de position, et quand il releva la tête, il vit lady Stumley s'acheminant avec lenteur vers le perron de la villa. Sa démarche avait perdu sa fierté superbe; ses pieds, toujours aflermis, semblaient craindre de toucher le sol. Le jeune homme la suivit quelque temps des yeux à travers le labyrinthe des arbres, et quand la robe blanche et le chapeau de paille eurent disparu,ils se leva, et se dirigea vers le lac, en portant à ses lèvres la fleur de thym, ramassée sur le gazon. Un domestique achevait d'atteler la caret tella de Bezzi, lorsque lady Stumley passa, aux rayons du soleil, sur la terrasse, et toujours dans son attitude de méditation. Le travail du jour était fini dans l'atelier; Bezzi tenait déjà les rênes et ordonnait d'ouvrir la grille; mais Gédéon, dont les yeux fouillaient toutes les avenues, aperçut la jeune femme qui, levant la tête aux premiers bruits des roues, envoya aux deux artistes un salut charmant, et leur dit en français :

— Adieu, Messieurs, et à demain.

— A demain, milady, répondit le sculpteur. Gédéon se contenta de s'incliner, mais la voix lui man-

488 LA TOÏVE AU YATIOAN.

qua; en aurait dit que la voiture emportait son corps i Rome et laissait son âme sous les ombrages d'AlbaBO. Lorsque des hauteurs d'Albano Virgilio vit le soleil s'incliner sur la mer et l'ombre noircir le creux des vallées, il reprit le chemin de la villa, dans l'intention de renouer avec lady Stumley un entretien que le hasard et non une volonté avait interrompu. Le jeune honime marchait, en s'efforçant de refouler dans son âme les rayons de bonheur qui luisaient sur sa figure, de peur de commettre même le crime innocent d'une indiscrétion muette devant des yeux jaloux. L'heure fraîche du soir invitaitaux promenades dans le jardin; l'herbe se relevait dans la prairie, les fleurs s'épanouissaient partout avec des joies frissonnantes; le vent de la mer glissant sur les collines balayait tous leurs parfums d'aromates et les apportait à la villa comme l'encens à la divinité; mais la divinité ne se montrait pas.

La maison avait sur toutes ses façades cette morne physionomie qui annonce une complète absence de locataires. Aucune persienne ne s'ouvrait, comme une bouche haletante, pour respirer la fraîcheur exquise du soir après les heures torrides du jour. Virgilio eut recours à toutes sortes d'expédients ingénieux pour attirer l'attention sur la terrasse, le jardin, la lisière du bois; les fenêtres gardèrent leur t^iturnité. La villa était muette comme une tombe.

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