MOÏSE
Quand les Hébreux courbaient le front sous Tesclavage, Quand le Nil les voyait pleurant sur son rivage, • Moïse leur montra de loin des ciou\ amis Et déploya, pour eux, aui déserts d'Idumée Soo sublime drapeau de flamme et de fumée Sur la route des cbamps promis.
Pour étancher'leur soif dans les ardentes courses. Des artèijçp du roc il fit jaillir les sources; Pour les nourrir, il fit pleuvoir d'un ciel serein La manne, pain de Dieu, qui, Taurore venue. Descendait lentement du grenier de la nue
Sur tout un peuple pèlerin.
Le désert est franchi, voici vos jours prospères: Soyez libres, Romains, libres comme vos pères; Mais pour mieux ressaisir votre antique fierté. Pour dominer encor la superbe Italie , Romains, il faut, chez vous, que le travail s'alUa
Avec sa sœur, la liberté.
Il faut semer le blé, manne de vos prairies. Sur le sein de Gybèle, aux mamelles taries. Car le chariot volsque et la mule au pied sûr. Pour rendre à vos enfants la liberté facile. N'apportent plus les blés récoltés en Sicile Du môle de Brinde ou d'Anxur.
Sur nos plaines en deuil, aux salutaires ondes Ajoutons le trésor de nos sueurs fécondes; Au soc de la charrue habituons nos mains , "^
Et souvenons-nous tous, dans Rome, notre mère. Que le travail, avant tous les faux dieux d'Homère, Fut le premier dieu des Romains.
Demaiiir, changeons en soc le fer de l'esclavage; Sur les {liarais-Pontins que le fléau ravage Réveillons en -sursaut tout un peuple qui dort; Par mon indigne voix. Dieu même vous convie A semer les jardins et les fleurs de la vie ^ Sur ce domaine de la mort.
• '. ^ *■ Moïse, c'est le chef que des femmes timides Sauvèrent de la mort devant les pyramides , Gomme pour annoncer aux siècles à venir
T. II. t
à8 tA ;cjiVt: Atr vatîcaK.
Que touÛ grande chose aux femmes sera due. Et que sur elles Dieu tient sa main suspendue. Toujours prèle pour les bénir.
Les femmes sauveront aussi l'œuvre nouvellei La sainte Liberté, que ce jour nous révèle; Elles auront ;iussi des paroles de miel Pour le cbef inconnu^ le travailleur d*élite Qui viendra nous donner, comme à risraélite. L'eau du roc, La manne du ciel.
La foule enthousiaste applaudit le poète de Tîbup, qui salua modestement son auditoire et disparut en donnant un regard à lady Stumley.
Profitant de l'agitation extraordinaire que le chefd'œuvre de Bezzi et Timprovisation inattendue de Virgilio avaient jeté dans la fête, lady Stumley rejoignant son banquier d'occasion :
— Comte Talormi, dit-elle, prenez cette obligation, et veuillez bien être mon danseur à la prochaine contredanse.
En disant cela, lady Stumley se croyait invisible au -milieu d'un monde qui ne regardait qu'elle; sa main effloura la main de Talormi et remit le billet de cinquante mille écus.
Talormi aurait pu facilement escamoter ce billet; mais sa fatuité de bel homme ne lui inspira point cette délicatessej pour la première fois de sa vie, le prestidigitateur eut deux mains gauches, et la remise du billet fut dissimulée maladroitement.
Ce mystérieux incident n'échappa point aux regards acliarués de Gédéon, de Vau-Ritter et de plusieurs autres piîrsonnes.dubal...
L'improvisation de Virgilio donna une teinte sérieuse à la fin de cette fêle; il fut impossible de renouer la chaîne rompue des ciuadrilles; les calèches commençaient à repiiei.dre leclieniiu de la ville, et Talormi, en prenant congé de lady Stumley, lui dit, avec une émotion si bien jouée, que la jeuue femme en fut attendrie: » •• — Milady, je sais maintenant le secret de votre emprunt de cinquante mille écus. Vous donnez votre fortune noblement aux grands artistes et aux défricheurs des
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Marais-Pontins, C'est admirable! Que je m'estime heureux de vous avoir rendu un si léger service , et d'avoir ainsi contribué à de si grandes et de si belles actions I
Après le départ de Talormy, lady Stumley se recueillit un instant , pour s'adresser cette question : o Qui m'expliquera cet homme? 0
Elle ne se répondit pas; l'avenir devait répondre^
ËM Jnlre.
L'aube éteignait la dernière étoile sur le mont Soracte lorsque^ au milieu d'un massif de pins^ deux jeunes gens se rencontrèrent avec surprise et poussèrent la même exclamation.
— Oui, c'est moi, dit Gédéon; après la fête, je n'ai pas voulu rentrer à Rome; la nuit était belle, comme une nuit d'été : j'ai dormi là, sous ce pin, comme dans la meilleure alcôve, et il paraît que nous avons eu la même idée.
— La même idée, dit Gréant avec la froideur de Técho.
— Au reste, ajouta Gédéon, si nous avons la guerre avec l'Autriche, il faut que les jeunes gens s'habituent à dormir à la belle étoile.
— Gédéon, dit Paul avec mélancolie, je crois qu'en ce moment nous essayons de nous tromper tous les deux.
— Ah ! vous croyez que. . .
— Mon ami , vous avez la pâleur de visage et la rougeur des yeux d'un homme qui n'a pas dormi.
— Et vous donc, dit Gédéon avec un sourire triste, vous n'avez pas meilleure mine que moi.
— Savez-vous alors, Gédéon, ce qu'il faut faire?
— Dites.
— Gardons tous deux nos secrets, et rentrons à Rome par le chemin du lac, et sans passer devant la villa.
— Partons.
Gédéon voulut jeter à la dérobée un dernier regard à la façade de la maison^ et arrêta Paul par un signe mysté^ rieux.
— Regardez, dit-il à voix basse.
Gréant se retourna et vit sur la terrasse de la villa Vipgilio immobile comme un dieu terme et contemplant un balcon hérissé de fleurs.
— Que fait-il là de si bonne heure î dit-il.
— Il va probablement au travail, répondit Gédéon
mais prenez bien garde, ces gens de campagne ont des yeux d'aigle; ne nous laissons pas voir.
Les deux jeunes gens se trouvaient au pied de Tescaiier d'un kiosque qui dominait le lac; ils le montèrent silencieusement et s'enfermèrent non pas avec l'intention de voir, mais pour ne pas être vus.
Les quatre fenêtres du kiosque favorisaient toutes les directions du regard. Gédéon continua donc d'observer Virgilio à travers les lames d'une persienne. Le jour était fait; à cette distance, on distinguait très-bien toutes les nuances de la façade peinte. Virgilio n'avait pas changé de place; on eût dit qu'il attendait qu'une fenêtre s'ouvrît et" qu'un visage parût. '
De temps en-temps Virgilio tournait la tête du côté du mont Soracte, et regardait l'état du ciel, comme les campagnards qui n'ont que celte horloge et la consultent pour savoir l'heure.
Les deux jeunes gens ne se parlaient plus, mais ils échangeaient entre eux des coups d'œil interrogatifs qui n'amenaient aucune réponse.
Le soleil se leva sur la chaîne bleue du Soracte, réveilla les oiseaux, les fleurs, les pins, et couvrit le lac d'un voile d'or.
Virgilio fit un mouvement brusque^ comme un homme surpris par l'inattendu ; il saisit avec vivacité un arrosoir, et reprenant son calme, il distribua l'eau à des fleurs qui n'en avaient pas besoin, car elles étaient encore humides de roséei
— Voilà im campagnard qui ne sait pas son métier^ dit Gédéon.
Là JUTTS AU YATIGAN. 41
— Ou qui le sait trop, remarqua PauL
En même temps la grande fenêtre du balcon s'ouvrit, et le soleil éclaira quelque chose de plus beau que lui.
Gédéon tressaillit et s'appuya sur le bras de Paul, qui dit à demi voix :
— Je comprends.
Beaucoup de femmes de distinction avaient passé la nuit à la villa, après le bal ; mais quoique la distance fût grande, rœil de Gédéon ne pouvait se tromper, pas plus que Tœil de Paul, Le premier reconnut ladj Stumley, le second ne reconnut pas Memma. Cependant, un large chapeau de paille, rabattu même par devant, cachait presque toute la figure de la jeune femme; mais cette robe blanche si gracieusement animée par le corps; ce négligé du matin qui dédaignait les mensonges du corsage ; ces beaux bras, si bien posés sur le balcon de fleurs, comme les anses d'albâtre d'un vase toscan, tout cet en* semble merveilleux ne pouvait appartenir qu'à une femme. C'était bien lady Stumley.
Virgilio leva la tète comme par hasard et la salua respectueusement; lady Stumley rendit le salut à son jeune intendant, et son geste fut si gracieux qu'on pouvait, même de loin, deviner le sourire qui l'accompagnait.
— Eh bien! dit Gédéon, il est inutile maintenant de me cacher à vous... que pensez-vous de cela?
-— Je pense que vous aimez la femme qui est à ce balcon?
— Oui, je l'aime ! dit Gédéon d'une voix d'agonisant; et ce Virgilio, qu'en pensez-vous ?
— Je ne le connais pas.
— C'est son intendaôit.
■— Eh bienl dit Gréant, pouvez-vous supposer qu'une si grande dame...
— Oh ! je suppose tout, moi 1 interrompit Gédéon d'une voix acre; oui! c'est son intendant; mais cet intendant est le plus dangereux de tous les hommes, et dans toute la ville vous ne trouveriez pas un jétme Romain noble, aussi noble que ce laboureur. Oh I si vous l'aviez vu
hier à cette fôtel il en toit devenu le dieul il avait mis dans sa voix ce charme qui divinise la parole humaine; il s'était élevé à cette hauteur de génie qui fait la puissance de la séduction î Et les femmes I oh! il fallait voir comme elles suspendaient leur sourire aux lèvres de ce poète inspiré ! comme leurs yeux répondaient par des flammes i l'ardente parole de son improvisation! •
— Et Memma, Memma? interrompit Paul en tremblant.
-^ Memma, lady Stumley , la princesse Aldobrandini, la comtesse Chiggi, toute la noblesse des femmes romaines palpitait d'émotion sous les vers du poète...
— Memma !
— Oui, oui, Gréant, Memma la première ! Memma a couronné Virgilio de ses plus blanches mains ! Est-ce que j'ai perdu, moi, un se.ul incident de cette scène de délire! Je ne voulais rien voir, je ne voulais rien entendre, et j'ai tout vu, tout entendu ; j'ai brûlé mon sang et ma chair à ce foyer d'admiration qui éclatait autour de Virgilio. Est-ce que Tamour se trompe?...
— Memma! Memma! disaif toujours Gréant.
— Oui, Memma !
— Devant son mari?
— Bah! répliqua Gédéon avec un rire fou, les femmes se moquent bien de leurs maris, au milieu de l'ivresse de ces fêtes, et quand une mélodie humaine, un hymne de séraphin, prouve aux femmes que leurs maris rampent sur la terre, quand d'autres hommes chantent au ciel! Mais vous ne connaissez donc pas les femmes, Paul! tenez, celle-là, cette lady superbe, eh bien ! hier, en plein bal, elle a donné furtivement un billet de rendez-vous à cet infâme Talormi, l'espion autrichien !... Et ce matin, pourquoi paraît-elie à son balcon de si bonne heure? Ne croyez pas que ce soit pour humilier le soleil. C'est que le chant du poète Ta poursuivie sur son lit de roses, et lui a donné l'insomnie de l'enfer! Mais vous ne connaissez donc pas les femmes!... Celle-là n'attendait que l'aurore pour voir Virgilio se lever à l'horizon. Pour elle, c'est Virgilio qui éclaire la campagne, qui resplendit
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sur sa villa! Hier, elle me disait : Gédéon, il vous est défendu d'aimer lady Stumley! Ohl je comprends la défense, maintenant ! Ce qui m'est interdit est permis à un autre! Mon Dieu! mon Dieu! venez à mon aide; mon cœur se brise ! ma tète m'échappe ! Tout ce que je vois est ténébreux; il n'y a plus de soleil, plus de fleurs, plus d'amour. Le néant a remplacé Dieu !...
— Taisez-vous, enfant! dit Paul, et n'osez pas vous plaindre devant moi ! Vous ai-je dit, moi, ce que je souffre depuis sept ans? Une femme que j'aime me regarde comme le plus odieux des imposteurs depuis une nuit d'amour comme les étoiles n'en ont plus éclairé, et jamais, pendant sept ans, elle n'a voulu m'accorder une minute pour me justifier du crime que je n'ai pas commis ! Eh bien ! tout ce passé de douleur n'est rien auprès des angoisses de cette nuit. Memma est là dans cette maison de volupté, qui pour moi n'a pas de murailles; maison diaphane que mes yeux ont éclairée quand la dernière lampe s'est éteinte ! Et si je vis encore après ce que j'ai vu cette nuit, Gédéon, c'est que le désespoir extrême, quand il estyaincu par l'énergie, infuse en nous des forces comme Tespérànce, et nous donne la fierté de lutter avec le ciel.
— Oui, dit Gédéon en regardant avec mtérèt la figure de Paul^ vous devez avoir bien soufiert; mais la soufirance des autres ne console pas.
— Si elle ne console pas, dit Gréant, elle interdic la plainte... Il y a dans cette Rome, pleine d'enseignements de douleur, il y a une borne brisée par les siècles, presque au pied du Golysée de Titus en ruines. Cette borne oserait-elle se plaindre devant le colosse voisin? Ne croyez pas qu'il y ait de l'orgueil personnel dans cette comparaison; moi, Gédéon, qui crois avoir beaucoup souffert, je me garderais bien de gémir en présence d'un autre homme, de peur de rencontrer quelque colosse d'infortune tout dévasté par des douleurs inouïes, et qui rejetterait les miennes dans le néant.
— J'aime à vous entendre, dit Gédéon en joignant ses mains, vous avez aussi dans la voix des notes désolées qui
U LA lUITE AU YÂTIGAK.
me font tressaillir et m'enlèvent à moi-même pour me faire penser à vous. C'est donc un soulagement que vous apportez à mon cœur, et je cesse de me croire inconsolable, puisque, pendant une longue minute, je suis parvenu à m'oublier.
— Gédéon, dit Paul avec une voix triste comme le vent de l'automne, il y a une chose, une seule qu'on n'oublie jamais, et qui vous poursuit comme un remords, et ne vous donne pas même de trêve dans le sommeil, car les songes du sommeil continuent la vie... c'est un affreux souvenir de déloyauté qu'on a laissé dans l'esprit d'une femme. Oui, Gédéon, depuis sept ans je cherche à me purifier d'une souillure abominable, et dans de bien rares occasions, lorsque ma main s'est tendue, lorsque ma bouche s'est ouverte auprès de cette femme, un geste de mépris a repoussé ma main, a fermé ma bouche. Innocent et maudit, voilà mon destin !
Le doigt de Gédéon désigna brusquement une autre scène à Paul, qui, croyant n'avoir rien à vpir, ne montrait aucun empressement d'obéir à l'indication.
Gédéon insista, et Gréant se pencha nonchalamment BUT la persienne de l'est.
Virgilio s'éloignait de la villa et marchait dans la direction du lac; une autre femme venait de paraître au balcon, à côté de lady Stumley, et jamais groupe plus ravissant sorti du ciseau des sculpteurs romains n'avait décoré la façade des villas d'Âlbano et de Tibur.
Gréant saisit convulsivement une lame de la persienne, et la brisa comme une feuille d'aloès desséchée par le soleil.
U avait reconnu Memma auprès de lady Stumley; elles étaient enlacées par la chaîne d'ivoire de leurs bras, comme deux grâces qui attendent leur troisième sœur, et elles regardaient la campagne, ou Virgilio qui marchait lentement vers le lac.
~ — Le voici ! dit Gédéon au comble du délire; le voici, cet homme! Armons-nous contre lui de notre désespoir.-. U va côtoyer cette rive ! Venez, Paul; je connais le lac; il est profond!
— Horreur ! dit Gréant; vous avez une pensée de suicide...
— Vous ne me comprenez dons pas? reprit Gédéon.
— Je ne voulais pas vous comprendre, dit' Paul en reculant.
— Mais savez-vous bien qui je suis? poursuivit Gédéon avec exaltation; je suis un enfant des pays sauvages; on m'a nourri parmi les panthères et les Uons; Tincendie, la mort, la dévastation, la bataille ont passé sur mes premiers jours ; le sang de ma mère coule encore sur ma poitrine; il faut que je me venge enfin I Suis-je condamné à loujouft souflfrir des hommes sans rien leur rendre ! Non! ûon I assez de coups de poignard reçus, je veux...
Paul Gréant arrêta Gédéon sur la porte du kiosque, et lui dit :
— Vous serez seul contre deux, je défendrait Virgilio. Gédéon rugit comme une bête fauve que le regard du
belluâire a domptée, et essuyant l'écume de ses lèvres, il iibandonna le pommeau de son poignard.
Virgilio côtoya le lac et s'enfonça dans les bois qui con* duisaient à son chantier de défrichement. Il était tout |oyeux d'aller au travail, car il avait reçu d'avance, pour salaire, le premier regard matinal de lady Stumley.
Le balcon était redevenu désert depuis longtemps, et on entendait du côté de la cour de la villa, dans le silence du matin, des bruits de roues et des piétinements de chevaux.
— Venez, dit Paul en serrant la main de Gédéon ; venez, allons nous étourdir dans le tumulte du Corso ou iians le calme de quelque ruiné consolante; partons, et ne feuivons pas les sentiers battus.
Gédéon courba la tête devant ce jeune homme fort, dont le noble visage, dévasté par des souJDTrances inouïes, orftonnait le respect comme celui d'un vieillard. ^ Us marchèrent vers Rome par des chemins détournés, It ne se parlèrent plus.
Dix heures sonnaient à la tour du Capilole lorsqu'ils irrivèrent en ville. Gédéon crut avoir une heureuse idée, celle d'aller chercher quelque consolation au sein de sa
Â6 la JUIYB au TATIGAlf.
famille, négligée par lui depuis si longtemps; en quittant Paul il se rendit au Ghetto, et éprouva une légère satisfaotioQ en mettant le pied sur le seuil de la boutique de son père Josué Costantini. «■
Debora "vendait une pièce .d'étoffe en ce moment; au bruit des pas de Gédéon, elle leva la tête, et dit en langue arabe et en lui tendtint la main avec une exclamation de jde: ^
— Ah ! c'est vous, frère ! Mais que devenez-nous donc? Savez-vous bien que je ne vous ai vu que trois fois depuis mon retour? trois fois en sept ansi Est-ce que vous n'aimez plus votre bonne sœur? ,
— Toujours, toujours, Debora! dit Gédéon avec cette vive émotion que donne le malheur; mais que venx-tu^ c'est ainsi : je me dois à mes affaires sérieuses, à mes amis, et à cette mère qui remplace celle que nous avons perdue : la Liberté de Rome et des juifs.
Debora paraissait avoir pris dans le commerce de mauvaises habitudes de maintien ; elle était toujours courbée^ comme une femme qui déploie des pièces d'étoffe sur un comptoir; une large robe de mérinos violet, sans taille^ l'enveloppait et ne l'habillait pas ; ses cheveux , nattés étroitement, perçaient à peine sous la dentelle d'une coiffe, retenue avec un ruban négligemment noué, sa figure avait cette expression vulgaire que donnent les soucis du commerce et les petits calculs des petites ventes en détail. Ce n'était point, pour Gédéon, la femme que promettait la jeune fille de Gênes ; mais le frère n'aurait pas osé communiquer cette réflexion à la sœur.
— Vous paraissez triste, mon frère, dit Debora en soignant le plissage d'une étoffe pour la remettre dans son carton; cependant les affaires publiques vontbi^.
— Oui, sœur, répondit Gédéon en se promenant d'un pas agité; mais les affaires particulières vont mal.
•— Ah! je comprends, frère; vous avez des dettes... Eh bien, moi, je soupçonne notre père Josué d'être plus riche qu'il ne le fait paraître; il faut se confier à lui, il payera tout.
— Ah! je voudrais bien avoir des dettes ! dit Gédéon;
LA JUITB ÀXJ TATIGAlf. 47
ce serait une distraction salutaire^ et j'ai bien besoin de distractions... Mais pourquoi, Debora, me parles-tu en langue arabe? est-ce que tu as oublié l'italien et toutes les autres langues que tu sais?
# — Non, dit Debora d'un ton embarrassé ; c'est qu'il me semble que nous sommes encore à Tugis, quand je vous vois, Gédéon ; cela me rappelle notre mère et notre enfance... Gela me rajeunit.
— Oui, dit Gédéon avec un soupir, j'étais plus heureux à Tunis...
— Nous avions notre mère, interrompit la sœur, et nous l'aimions.
— Et je n'avais pas au cœur d'autre amour, reprit le jeune homme.
Il y eut un moment de silence. Debora ouvrait des cartons pour se donner la peine inutile de les refermer.
— D'où vient, ma sœur, demanda Gédéon, que tu as laissé tomber ma dernière phrase, toi qui m'interroges toujours? ^
— C'est que je ne l'ai pas bien entendue. ..
— Oh ! tu l'as entendue, Debora I maiS c'est que les femmes ne s'intéressent jamais aux souffrances de l'âme, pas même nos sœurs... Ce sont elles, pourtant, qui devraient nous consoler, nous guider, nous instruire dans tous ces mystères du ccéur, parce qu'elles savent ce que nous ignorons.
— Si vous parlez toujours avec cette clarté, dit Debora en souriant, je ne pourrai jamais vous instruire.
— Debora, ma sœur, je viens aujourd'hui me réfugier dans ma famille, comme l'oiseau blessé regagne son nid. Je souflfre, et je suis sûr au moins de trouver ici, parmi les miens, une pitié sincère, une compassion qui ne trompe pas, comme celle qui nous vient des indiflérents. « ^
— Oui, G.édéon, une sœur n'a jamais trompé son frère, vous avez raison, dit Debora toujours courbée, et croisant sur son sein des bras couverts par les manches jusqu'à la moitié de la main.
— Debora, ma sœur, dit Gédéon, j'aime une femme
48 LA J0ITB AU TATICAK.
que le ciel a créée pour mon malheur J'aime lady
Slumley.
Un frisson courut sur le corps de Debora; mais soa émotion ne fut pas remarquée par son frère.
— Gédéon, dit-elle^ eh ! quoi, tu aimerais.,, cette grande dame!... • -
— Oui, je l'aime! Je l'aime malgré sa coquetterie odieuse ! car je l'ai vue hier à son bal, au moment où die remettait en secret une lettre à Talormi.
— Que dites-vous, Gédéon? De quelle infâme calomnie vous faites-vous l'écho ? dit Debora d'une voix convulsive.
— Je ne suis l'écho de personne, dans cette occasion. Je te dis ce que mes yeux ont vu!... Et il s'en est vanté!
— Impossible ! impossible !
— Et bien d'autres l'ont vu comme moi...
— Qui? Nommez-lés? '
— Bezzi, Van-Ritter, et d'autres encore, si tu Texiges.
— Lady Stumley a remis un billet d'amour au comte Talormi iJe ne le crois pas... Lady Stumley mérite l'estime de tout le monde par sa vertu et sa bonté.
— Ah ! je vaudrais bien te croire ! car, malgré tout, un démon m'oblige encore à l'aimer...
— Gédéon, ne répétez pas cela... mon cher Gédéon, au nom de notre mère, il vous est défendu d'aimer ladf Stumley!
Gédéon ouvrit des yeux fous en entendant sortir de la bouche de Debora les mêmes paroles qui lui avaient été dites par lady Stumley.
Debora sembla redire sa phrase avec un signe de tète menaçant. ^
Il y a des mots et des situations qui suppriment toute réponse. Gédéon était muet devant Debora, lorsqu'une diversion favorable changea le caractère de cette scène domestique et agrandit son intérêt. Des colporteurs entrèrent d'un air mystérieux et remirent des lettres à Debora. Le plus âgé dit à la jeune marchande :
— Si vous avez quelque chose à nous faire dire, nous serons jusqu'à ce soir à l'osteria du Tibre.
LA nJIYE AU YATIGAN. 40
Et les colporteurs sortirent du magasin en affectant les allures stupides de leur profession.
' » Debora lisait rapidement les lettres reçues^ et appelant son frère, qtft eut l'air de se réveiller en sursaut :
— Vous ne savez pas, Gédéon, dit-elle, comme j'ai organisé tout cela. Venez donc voir, approchez... Voici ma correspondance politique... Monsignor Pacifico décachette toutes les lettres de la poste, et j'ai ma poste à moi; vous venez devoir mes facteurs,.. Tout marche bien chez nos frères de Gènes et de Livourne. On fera tous les sacrifices exigés.
Debora ne paraissait plus se souvenir de la confidence de Gédéon; sa correspondance politique avec ses coreligionnaires semblait Tabsorber exclusivement.
De pauvres juifs entrèrent apirès ; ils venaient remercier Debora des bienfaits dont elle les avait comblés de la part de lady StumJey, si charitable pour eux.
A ce nom, Gédéon releva la tète et regarda fixement sa sœur, comme pour lui demander une explication.
— Oui, oui, dit Debora d'un air mystérieux, j'ai des rapports de bienfaisance avec lady Stumley. Pour les aumônes on ne peut s'adresser qu'aux riches, et cette Anglaise opulente n'est jamais sourde à la prière des pauvres...
— Debora, ma sœur, interrompit Gédéon, qu'elle écoute la mienne, et votre frère sera sauvé !
— Une dernière fois, dit Debora d'un ton sévère, je vous dirai ceci : Il vous est défendu d'aimer lady Stumley.
Gédéon mit ses mdns sur ses yeux, et, poussant la porte du fond, il entra dans la maison de son père. Sa sœur le vit partir, et ne le rappela point.
— Talormi ! dit-elle entre ses lèvres tremblantes, l'in- £àme Talormi ! 11 s'est vanté de cela ! Et moi qui avais cru devoir tout lui pardonner, tout oublier l II n'y a pas assez de vengeance au cœur d'une femme ponv un tel crime ! et en ce moment être l'obligée àe cet homme I . . . Pauvre lady Stumley !
Deux larmes mouillèrent ses joues, et elle les essuya
furtivement à Tarrivée d'une acheteuse bien connue et qui n'aimait pas les pleurs.
w!rf3'était la blonde et fraîche Clelia, qui posait chez le» grands artistes pour les extrémités.
— Ehl bonjour, ma petite, dit-elle en entrant, je viens vous faire une visite ennuyeuse, comme toujours : je chiifonnerai beaucoup d'étoflFes et je n'achèterai rien.
— Mais cela vous est permis. Madame, dit Debora; si les marchands vendaient toujours, ils ne seraient plus marchands au bout de Tannée, ils seraient acheteurs.
— Elle est charmante, cette petite Debora ! Quel dommage que tu sois juive ! Debora, si tu voulais suivre mes conseils, je te ferais joliecomme la madona délia Sergiola. Vous n'avez pas Tombre de la coquetterie I Chère enfant, mais prenez donc des manières un peu distinguées; habillez-vous comme une 'jeune fille de votre âge. Voulezvous que je vous envoie ma faiseuse de corsets ! Vraiçient, si vous vous négligez ainsi, vous aurez à trente ans une taille comme les sauvagesses de Vanicolo. A propos de ces pays, montrez-moi ce que vous avez de mieux en échaiv pes albanaises, en tapis de Smyrne , en châles du Levant;
— Oui, Madame, dit Debora, nous en sommes trèsbien assortis.
— Dans cette demi-saison, vraiment, je ne sais que mettre sur mes épaules , le dimanche, à la dernière messe de Saint-Ignace , où va tout le beau monde romain. L'autre jour, j'ai vu à Villa-Borghèse une écharpe albanaise si bruyante de couleurs, qu'elle m'a empêchée de dormir.
— Voilà, Madame, un bel assortiment de ces écharpes, dit Debora en vidant un carton.
— J'ai su par monsignor, qui- parle en faisant la siesta dans mon salon, que les patriotes se remuent... Ces révolutions m'amusent beaucoup... Jubelin m'a dit qu'il y aura une vendita à la première nuit...
• — Ne parlez de cela qu'à voix basse, dit prudemment Debora en regardant autour d'elle. ^
— Moi !... j'en parlerais sur fes toits I Je me soucie de tous ces sbires comme de mes perruches empaillées... J'irai voir cette vendita avec Jubelin.;. Si j'étais riche je
LA JTmrB AU VATICAN. 5*
te les achèterais toutes, tes écharpes, pour me dispenser de choisir... Figure-toi qu'en ce moi:entjesuis dans le plus graiîd embarras; mon confesseur, le père Vincenzo, est mort, et j'en cherche un amanica larga pour le remplacer... Comtien vends-tu celle-ci?
— Le juste prix, quarante écus.
— Ce n'est pas trop cher quand on peut le payer. Vous savez que je ne paye jamais comptant.
— Oh! Madame, mon père a la plus grande confiance en vous.
— Votre père a raison; il connaît ses pratiques... Et où est-il ce bon vieux Josué?
— n voyage pour son commerce dans les Légations.
— Il voyage souvent?
— Oh I très-souvent. Madame.
— Et quand t'appot'te-t-ii im mariî... Cela vous fait rougir? Qu'elle est heureuse de rougir ainsi! Cela me rappelle mon couvent!... Voyons, carina, donne-moi un conseil. Que puis-je mettre ce soir, aux premières loges, à Valle; on joue Nabucco, et je ne le connais pas.
— Eh bien ! Madame, prenez cette écharpe...
— Oui, et que mettrai-je à la dernière messe, dimanche prochain?
— La même écharpe, mais de l'autre côté.
— Tiens ! tu as de l'esprit, petite; l'idée est bonne ! cela fait deux écharpes, et je n'en paye qu'une, en supposant que je la paye.
— Oh! Madame, nous ne craignons rien; vous pouvez prendre ici tout ce que vous voudrez.
— Elle est vraiment gentille... Eh bien! je me décide pour cette écharpe; tu la feras porter chez moi, demain à dix heures. Précisément, monsignor Pacigco viendra prendre le thé.
^ — Demain, Madame, elle sera chez vous.
— Bonjour ! ma petite, dit Clelia en donnant deux légers coups sur les joues de la marchande; je me charge de te chercher im mari.
Et Clelia sortit en prodiguant toute la menue monnaie de sa bourse aux petites filles et aux petits enfants déguet
nillés qui attendaient sa sortie^ à la porte du magasio. . Lorsque Debora fut seule, elle ouvrit la porte du fond et appela son frère, qui bientôt reparut à la voix de sa sœur. En ce moment Debora avait retrouvé toute Ténergie que promettait son enfance; sa taille s'était tout à coup redressée; sa figure avait pris une expression superbe, et et elle dit d'un ton solennel :
— Écoutez I Gédéon : avant tout, vous vous devez i votre religion, à vos frères, à vos serments. Savez-vous ce que cela signifie î
— • Non, Debora.
— Non, dites-vous! Eh bien! pattni les lettres cpie je viens de recevoir, il en est une à votre adresse; on vous a cherché dans tout Rome, et on ne vous a pas trouvé. Vos frères vous regardent déjà comme un déserteur. Gédéon, ne vous déshonorez pas avec un amour impossible, et dans des circonstances si graves. L'Autricbden sera peut-être demain à nos portes. Il faut que tous les bons citoyens veillent, et que chacun soit sentinelle de sa liberté. GédéoQ, vous êtes attendu à Tosteria, au coup de V Angélus de midi, et cette nuit dans les ruines du temple de la Concorde. Soyez homme, c'est une femme qui vous le dit.
Gédéon sortit de sa stupeur à ce coup d'aiguillon si bien dirigé par Debora; il lut la lettre, serra la main de sa sœur avec énergie, et en la quittant il lui dit :
•- J'irai 1
^ €leén« ei deemaeelil**
La nuit était sombre et avancée, un homme, couvert d'un manteau brun, comme les habitués des quatrièmes loges (altœ prœcinctiones) du cirque de Titus, s'était blotti dans une lézarde du théâtre de Marcellus, et paraissait attendre ou observer. Cet homme, par luxe de précaution, n'avait même pas reculé devant une espèce de sacrilège^
LA. JUIYB Air tâtican. 53
en éteignant deux bougies qui brûlaient devant une madone, i l'angle de la rue; c'était évidemment un ami de l'obscurité; c'était encore plus que cela, c'était Tomaso, le galérien libéré.
Une lumière brillait dans la boutique du barbier Caracalla, et une voix joyeuse, comme celle du confrère de Séville, cbantait la chanson de Raphaël. A la manière dont les couplets étaient suspendus, repris, syncopés, une oreille intelligente devinait que le chanteur était plus occupé'd'une autre chose que de sa chanson. Aussi Tomaso ne doutait pas que Je barbier n'essayât en- ce moment son costume de pénitent de la Bonne-Mort.
Tomaso, malgré la gravité de sa fonction, prenait un certain plaisir à entendre la chanson de Raphaël, et il la fredonnait même à voix très-basse, comme pour retenir les paroles et l'air, et se la chanter lui-même.
Voici la chanson de Raphaël ;
Rafaello disait à sa maîtresse:
Stella, Je veux.
Je veux demaio obtenir une tresse
De tes cheveux; * Celle qui flotte à ton cou de madone.
Blanc et poli; Celle qu'aa yent ton caprice abandonne
A Tivoli.
Celle qui joue à travers tes dentelles.
Dans la saison Qui ta vas voir bondir les cascatelles
Sur le gazon, Lorsque tu viens parmi les jeunes filles.
Fleur de gaîté.
Avec ton souflQe embaumer les quadrille!
Des bals d'été.
Celle que j'aime^ et qui vers moi s'incline
Quand nous parlons Tout bas, le soir, au pied de la colline.
Dans les vallons; Celle qui flotte entre tes mains unies,
Quand, l'œil fermé, Tu vas le soir chanter aux litanies
Orapro me.
J'attends de toi ce doux présent ; j'espère L'avoir demain;
Je le ferai bénir par le saint-père^ '
Mon Dieu romain; Et j'en serai bien plus ûer, ô ma belle.
Venant de toi.
Que Léon X n'est fier de sa chapelle
Peinte par moi.
La voix du barbier s'éteignit avec la lumière de sa boutique; on entendit un bruit de porte qui se ferma, et Caracalla, vêtu de runiforme de sa congrégation, passa devant la niche de Tomaso, et fit un détour du côté du palais Colonna pour se rendre au Forum, par la lisière des arbres et le temple d'Antonin et Faustine : il fredonnait toujours, sotto voce, la chanson de Raphaël, et ne se doutait pas qu'un fantôme espion le suivait à distai^îe avec une obstination redoutable. Chemin faisant, le barbier se complaisait dans ce monologue, prononcé du bout des lèvres : — Ce diable de colporteur de Vosteria est un homme suspect; il m'a fait trop de questions; si j'avais été un bavard indiscret, comme tant de mes confrères, je lui aurais indiqué le lieu du rendez-vous, et je perdais comme un imbécile ma place, ma fortune, mon avenir.
'Et le barbier s'applaudissait joyeusement de sa discrétion, en se frottant les mains sous les larges manches de sa robe grise de pénitent.
Il ne commit pas la faute de marcher tout droit vers le temple de la Concorde; en traversant le Forum par une diagonale, il gagna la petite rue Saint-Théodore, laissa l'église à sa gauche, et se dirigea vers le lieu du rendeasvous par le côté opposé.
Tomaso, qui avait l'intelligence de.son état, ne voulut pas proloiiger davantage sa poursuite, de peur d'être enfin surpris en flagrant délit de maraude policière; il rebroussa chemin, hâta le pas et courut raconter son expédition à monsignor Paciflco. <* •
il y avait soirée intime chez Clelia, et très-intime, car on n'y voyait que Jubeiin et Pacifico, qui venaient d'engager une lutte sérieuse sur Popéra de Nabucco. Le jeune lauréat français soutenait que Verdi avait composé son
LA junrx A.n Vatican. 55
œuvre avec de vagues réminiscences de Semiramide; et Pacifico, qui s'était brouillé avec Rossini depuis la cantate à Pie IX, soutenait que Tastre levant de Verdi faisait pâlir rétoile du maestro de Bologne. Au milieu du feu de la discussion, un domestique entra et parla mystérieusement* Toreille du monsignor.
4 — Excusez-moi, belle Clelia, dit Pacifico, j'ai des d^ voirs à remplir; il faut que je sorte.
-|0h ! vous ne sortirez pas, dit Clelia; je vous retiens prisonnier; je connais les devoirs dont vous êtes chargé i minuit.
— Madame, dit Pacifico, vous ne savez pas ce qui se passe en ce moment; laissez-moi sortir,
—Vous ne sortirez pas, vous dis-je... Voyons, continuez votre discussion; elle m'amuse.
—Oh ! Madame, insista Pacifico, je n'ai pas une minute à perdre...
— Je suis sûre, Monsignor, dit Clelia, que vous sortez pour jouer quelque mauvais tour aux patriotes romains.
— Non, Clelia.
— Vous me le jurez, Monsignor?
— Je vous le jure.
— En sortant d'ici vous rentrerez chez vous!
— Oui, Clelia.
— CoDsentez-vous à faire un pari avec moiî
— Volontiers, Clelia.
— Je vous parie une écharpe albanaise.
— Tout ce qpe vous voudrez.
— C'est dit... Monsignor, je vous donnç votre liberté. Quand Pacifico fut sorti, Clelia dit à Jubelin, en ouvrant
une armoire :
• — Ne perdons pas un instant ; j'avais prévu le coup... Voici deux costumes de pénitents de mes domestiques ; prenez celui-ci, et accompagnez-moi.
— Nous allons au bal, demanda Jubelin, avec ces dominos? .
— Oui, c'est l'uniforme.
— Mais le mien est noir, Clelia.
56 XA JirrvB au Vatican.
— (?est égal, la nuit tous les pénitents^ont gris. A peu près à la même heure, Debora recevait de Memma ce billet :
a Obère Debora 9
« Mon mari est en ce moment à Tauberge de la Grande- "Europe, à Civita-Vecchia; une frégate hollandaise est à Tancre devant ce port, et il est parti en toute hâteM)0iir la voir. Ce sont les seules infidélités de mon mari ; il ne me quitt^e que pour passer la nuit avec des frégates. Cette infidélité vient à propos.
« Mon frère Santa-Scala, qui n'a point de secrets pour moi, m'a dit que les patriotes devaient commettre une grave imprudence cette nuit; je tremble pour... Virgilio et pour ton frère. Toi, Debora, la femme dévouée par excellence, tu m'as déjà comprise... Attends-moi... J'ai deux domestiques sûrs. Nos costumes sont prêts. Adieu.
a MsiOTA. »
Ainsi, dans cette mémorable nuit, hommes et femmes, gens du peuple et gens de noblesse, Romains ou Italiens de Rome, tous avec des idées contraires, un but différeiit, marchaient, à la faveur des ténèbres, vers l'auguste centre de l'antique univers, le Forum.
Le temple de la Concorde est une des plus touchantes et des plus belles ruines de Rome; rien n'égale la grâce de ses colonnes que le temps a respectées, et qui justifient si bien, par l'harmonie suave de leurs contours, le litre saint du monument. C'est dans ce temple que Cicéron convoqua les sénateurs, lorsque la conjuration de Catilina menaçait Rome; c'est à travers les colonnes de ce péristyle que l'orateur montrait, vis-à-vis, la prison Mamerline et le temple de Jupiter Stator, en appelant sur les conjurés la vengeance des dieux immortels.
• Derrière le temple de la Concorde, les ruines* s'amoneellent, et les terrains, hérissés de plantes et d'arbustes sauvages, ofl'rent un asile sûr au rassemblement qu'une pohce ombrageuse peut troubler. C'est là que, protégés par la solitude et les ténèbres, les plus ardents et les plus
généreux des fils de Rome moderne se rendaient à Tappel de Giceruacchio. Aux environs^ les objets se couvraient dé teintes oonftises sons le ciel d^une brumeuse nuit dautomne. Lea ruines du Palatin se confondaient dans un chaos MQDbre ; la colonne de Phocas ressemblait à une sentinelle perdue; de larges points noirs faisaient deviner les arcs de Septime-Sévère et de Titus; et» dans le lointaia^4^ Golysée^ n'ayant aucun dçs caractères des édifices connus^ ressemblait à l'immense soupirail de Tenier.
Le GarbonarettOy accompagné de deux des hercules^ se tenait^ debout et armé, sur le petit sentier qui conduit de relise Saint-Théodore aux monceaux de ruines derrière le temple de la Concorde, et il demandait le mot de passe à tous ceux qui se présentaient; tous répondaient Apwr e Rama, et Tarme des sentinelles s'abaisssLit devant eux. Un homme de haute taille et à démarche superbe, revêtu du costume adopté pour la circonstance, et le visage voilé du capuccioy arriva devant le Carbonaretto, et s'excusant de ne pas connaître le mot de passe, il dit :
— Je suis votre ami à tous, et quand je veux visiter mes firères et les protéger, je me nomme... je suis le cardinal Santa-Scala.
A ce nom, le Carbonaretto s'inclina et laissa passer.
Le barbier Caracalla, après bien des détours, parut à Tavant-poste, et dit au Carbonaretto :
— • Eh bien, me voici : Amor e Romal Je n'ai pas oublié ces trois mots... Et ma place, voyons, ma place!... parlons*en un peu.
— Ta place, dit le Carbonaretto en le rudoyant, ta place est là-bas dans cette niche, et sois muet comme uue statue.
Caracalla voulut insister; mais le sévère gardien lui; ferma la bouche par un geste menaçant.
Gédéon Costantini arriva ensuite avec deux personnes, dit Amor e Borna, et ajouta :
— Ceux-ci sont avec moi.
C'étaient Debora et Memma qui suivaient Gédéon.
— Sommes-nous nombreux? demanda le fils de Josué., —Oui, dit le Carbonaretto; le peuple et la noblesse ar-
Bâ LA nriTE AU VATICAN.
rivent dans la personne de leurs plus dignes représentants. Le cardinal Santa-Scala vient d'arriver. #
Memma tressaillit sous sa robe de pénitent^ et dit tout bas à Foreille de Debora :
— Mon frère ici ! cela m'étonne... il avait une entrevue à minuit^ pour affaire d'église, chez le doyen du sacrécoUége, le cardinal Micara.
— Memma, dit Debora, cela ressemble à une trahison... il n'y a qu'un seul homme au monde qui puisse avoir cette audace I
Pendant que les deux femmes parlaient ainsi, le Carbonaretto, toujours vigilant, avait retenu par le bras 6édéon, et, lui montrant un point mobile dans les ténèbres et les ruines, il lui disait:
— Gédéon, vous avez laissé derrière vous quelque chose de suspect?... Il y a là-bas une ombre qui vous a suivi ; et je me méfie beaucoup des ombres lorsqu'il n'y a pas de soleil.
— Ce n'est pas un des nôtres à coup sûr, dit Gédéon , l'œil fixé sur le point suspect. A cette heure, et en pareil endroit, toute ombre est un espion.
Les deux femmes se rapprochèrent, et Gédéon leur montra l'ombre soupçonnée d'espionnage. Debora serra le bras de M^mma, qui répondit par une exclamation sourde, comme le cri étouffé des rêves. Les femmes ont entre elles, dans certaines occasions, la langue la plus intelligible, celle qui ne dit rien.
— Gédéon, croyez-vous qu'il soit imprudent, dit le Carbonaretto, de hasarder un coup de pistolet sur un espion î
— Oh! gardez-vous-en bien ! dit vivement Debora en. arrêtant le bras du Carbonaretto.
— Eh bien ! dit le courageux gardien, je vais me servir d^ne arme qui tue sans bruit.
. Et il fit le pas Résolu d'un homme qui va mettre une action après la parole.
Memma et Debora poussèrent un cri d'effroi, et Debora, se plaçant devant le Carbonaretto, lui dit :
— Je suis ici avec Gédéon; ainsi vous n'avez rien à
tA tJjn^ Atr VATtCAH. 8d
craindre de moi; restez à votre poste, et laissez-moi.aborder ce péril.
Elle courut sans attendre de réponse, et reconnut Paul Gréant. •
— Vous ici! lui dit-elle. Au nom du ciel, retirez-vous; comme Français, vous courez les plus grands périls.
— Debora, dit le jeune homme d'une voix d'agonie, j'ai vu, cette nuit, une lumière qui ne s'éteignait pas derrière une fenêtre bien connue, sur la place Navone, et j'ai attendu ce qui allait paraître. Aucun déguisement ne peut me tromper. J'ai vu la porte s'ouvrir, et j'ai reconnu Memma. Van-Ritter est absent, je le sais; je sais tout; et j'ai suivi Memma jusqu'à la petite maison de Gédéon, près de la grille du Ghetto. Ce mystère était intolérable. J'ai voulu tout voir jusqu'au bout. Si Memma court un . danger, je veux être ici.
— C^est impossible ! impossible, monsieur Gréant. Retirez-vous, au nom de Memma que votre folie peut compromettre. Je vous eu conjure, partez; je réponds de tout, et soyez reconnaissant envers moi qui vous ai tant de fois obligé.
— En vous accordant cela, Debora, dit Paul d'une voix désolée, je vous donne plus que ma vie.
Et il s'éloigna d'un pas lent, comme celui qui marche au supplice.
A quelque distance des ruines, il se heurta dans l'ombre contre un groupe de deux pénitents, et une voix lui dit, comme sous le masque :
— Je te connais. Gréant !
C'était Jubelin qui accompagnait Clelia. Paul, étonné, serra la main de son compatriote, qui ajouta :
— Mais comment n'as-tu pas le costume de la cérémonie, mon cher Paul? Attends, je vais t'habiller; partagechis, voici ma robe, et je garde le capuchon. Maintenant, tu peux observer de loin, en artiste, le tableau en action que Ton va exposer ici. •
Debora, revenant vers la Carbonaretto, lui dit :
— C'est un des nôtres, c'est un ami; il n'y a rien à craindre.
60 Ik JUIVE AU tATICAN,
— C'est Paul? dit Memma à Toreille de Debowi.
— Non, dit Debora ; c'est Virgilio.
— Dieu soit loué ! dit madame Van-Rilter. Debora ajouta d'une voix plus haute :
— Il faut qu'un de vous couire au palais du cardinal Micara. ^
Un des hercules s'avança et dit :
— J'irai ; je connais le cardinal Micara, c'est un ami de la liberté romaine.
Debora fit trois nœuds au mouchoir de batiste de Memma, brodé sur les quatre coins aux armes de Santa- Scala, et le remettant à l'envoyé :
~ Il m'est impossible, lui dit-elle, d'écrire en ce moment; mais donnez ce mouchoir à Antonio, le valet de chambre, c'est comme si vous aviez une lettre ; vous ramènerez ici la personne qui reconnaîtra le mouchoir.
Et aussitôt l'envoyé parttt comme un Mercure ailé.
Le Carbonaretto resta à son poste, et Gédéon, Memma et Debora pénétrèrent dans l'enceinte des ruines, où se tenait le conciliabule nocturne.
Les adeptes étaient fort nombreux, et il en arrivait encore des régions désertes du Quadrifons, de l'arc des Orfèvres et du temple des Vestales, par une issue que Frittata et deux hercules gardaient comme le Carbonaretto, debout sur un tronçon de chapiteau tombé des frises du monument. Giceruacchio allait comnjencer un discours, lorsque Gédéon lui fit un signe et lui dit à l'oreille :
— Changez tout de suite le sujet de votre discours, et donnez à notre réunion un autre but. Nous avons un traître au milieu de nous.
^ — Ne peut-on le reconnaître? ajouta Ciceruacchio.
— C'est impossible !
— Eh bien ! dit l'orateur, notre nuit ne sera pas perdue pour cela ; j'improviserai sur un autre sujet, et tout le monde sera content, les patriotes et les espions.
Gédéon commanda le silence, et Ciceruacchio, d^une voix modérée, mais énergique, parla ainsi :
— Romains, il y a dix-huit siècles, un homme conspira contre Borne, et cent mille hommes étaient avec lui. Le
tA JUIVE AU VATICAN. «1
consul Mapcus TuUius convoqua le sénat dans le temple de la Concorde, là, sur le soi auguste que nous foulons, et il prononça un discours immortel qui chassa de la ville Catilina et ses conjurés. Rendons justice à ce grand homme, non à cause de sa vie, mais à cause de sa mort : il pouvait livrer une bataille dans les murs de Rome; mais il respecta les femmes, les vieillards, les enfants, la sainteté du gynécée, et des dieux domestiques ; il sortit de Rome, attendit en Étrurie les légions consulaires, se battit comme Spartacus, et mourut glorieusement comme lui, au centre des kastati romains !
Dix-huit siècles après, une nouvelle conspiration est formée contre Rome; c'est la conspiration des ténèbres contre la lumière, de la nuit contre le soleil, de Tesclavage contre la liberté. Ces Catilinas sont à nos portes; mais s'ils ont les vices de quelques-uns de leurs aïeux de la prison Mamertine, ils n'en ont pas le courage et les stoïques vertus. Ceux d'aujourd'hui conspirent dans Rome souterraine, et ils étendent déjà autour du nouveau saint-père un ténébreux réseau d'intrigues, une atmosphère corruptrice qui flétrira dans son germe la moisson dorée que nous espérions tous. C'est pour cela, Romains, qu'il faut veiller à la chose publique, et ne pas permettre que le Catilina moderne s'introduise dans le Palatin qui est aujourd'hui le Vatican. Aussi vous ai-je tous convoqués sur le sol du temple de la Concorde pour vous inspirer, avec ce nom monumental, la plus noble des civiques ver^ tus,Funion! Nos pères, aux heures du péril, se réunirent ici et formèrent un faiFceau de leurs armes et de leurs cœurs pour assurer l'éternité de leur ville; et nous, fils non dégénérés, imitant ces glorieux exemples, nous frappons du pied la même poussière, afin que ce sol auguste s'entr'ouvre, et nous rende les patriotiques inspirations ensevelies depuis dix-huit cents ans ! Que la concorde soit avec nous, Romains; que notre cxBur soit son temple, et le Catilina de l'obscurantisme sortira de Rome pour aller, non pas mourir glorieusement dans les gorges de l'Étrurie, mais vivre de honte chez le Scythe ou chez le Germain!
68 LA lUlVE AU VATICAN.
A ces derniers mots, un cri d'alarme se fit entendre, et Ciceraacchio, croisant les bras, dit : "
— Je vous prends tous à témoins, Romains; ma bouche n'a prononcé aucune parole de sédition. Les ennemis de Rome ne sont pas ici : ce sont ceux qui viennent ! Quand le patriotisme est debout, la trahison ne se fait pas attendre. Judas Iscariote est ici ; l'Évangile nous dit que ce traître s'est pendu de désespoir; c'est le seul mot de l'Évangile qui ne soit pas vrai. Judas Iscariote n'est pas mort; il ne mourra jamais, iJ changera de nom; il trahira l'antechrist à la vallée de Josaphat 1
Des applaudissements accueillirent cette sortie de l'orateur du peuple.
— Frères, poursuivit Ciceruacchio, j'entends venir des cavaliers de l'autre côté du temple de la Concorde. 0 dérision de Rome moderne ! Est-ce la légion victorieuse des Daces qui passe sous l'arc de triomphe de Constantin? Est-ce la légion victorieuse en Palestine qui passe sous l'arc de triomphe de Titus? Est-ce la légion victorieuse des Barbares, en lUyrie et sur le Danube, qui passe sous l'arc de triomphe de Septime-Sévère? Est-ce Marc-Aurèle qui conduit sa femme, l'impératrice Faustine, au temple voisin? Est-ce le fils de Constance et d'Hélène qui va inaugurer la basilique du Forum? Est-ce Aurélien, vainqueur de Palmyre et de Zénobie, qui vient remercier les dieux dans le temple de Jupiter Tonnant? Non, hélas ! non; ce qui s'approche, c'est l'invasion des Barbares; ce sont les fils d'Attila et de Théodoric; c'est la nuit vivante qui vient voiler la civilisation I Soyons unis et calmes, mes frères, toujours en souvenir de nos aïeux ; regardez tous, là, tout près de vous, à votre gauche, cette pierre nôtre qui fut le Capitole : c'est là que s'assirent les sénateurs stoïques, nos pères, quand les Gaulois envahirent notre berceau ; c'est là qu'ils tombèrent tous, le visage tourné vers l'ennemi, en léguant à leur fils l'éternelle leçon de leur mort. •
. Monsignor Pacifico et une escouade à'agenti di poHzta, en costume de pénitents gris, s'étaient présentés au poste du Carbonaretto^ et n'ayant pu dire le mot de passe^ ils
LA JmVE AU YATIGAN. 03
avaient rebroussé chemin jusqu'à la rue Saint-Théodore; là, Pacifico fut saisi par un bras peu vigoureux, qui trahissait son sexe, et il entendit une voix de sibylle irritée qui lui dit : t
— Vous iaites un abominable métier, Monsignor; Glelia vous ordonne de rentrer chez vous avec vos sbires,
— Allons, obéissez à Madame, dit à côté de Glelia une voix française.
— Madame, s'écria Pacifico, vous serez enfermée demain au château Saint-Ange!
— Taisez-vous, Pasquinol lui dit Glelia, je me moque de vous et de votre police comme de Pécharpe albanaise que vous avez perdue," et que vous me payerez.
On entendit aussitôt le pas sourd des carabiniers, dans la profonde poussière du Forum; Pacifico, exalté, se débarrassa des belles grifies de Glelia, et se mettant à la tète de la troupe, il fit envahir l'enceinte où parlait encore Ciceruacchio.
A la faveur du tumulte, Paul Gréant, qui s'était rapproché, se mêla dans les rangs des soldats, et dans tout ce monde il ne chercha qu'une femme, ayant pour tout le reste le plus profond dédain.
Deux cents poignards étincelèrent dans Tombre, comme une explosion d'éclairs; Paul aperçut à côté de lui un pénitent qui n'agitait aucune arme, et regardait la scène avec les yeux de son capuccio.
— C'est une femme! c'est elle ! se dit-il, et il allait se jeter à ses pieds, lorsqu'un bras vigoureux le renversa sur les hautes herbes, et lui prouva qu'une femme n'était pas cachée sous ces habits.
Paul Gréant, pris à l'improviste, se redressa vivement, et tomba comme un lion blessé sur ce pénitent qui était un masque; ses deux mains crispées par la colère arrachèrent son capuchon, et il reconnut un visage odieux... ' Une charge de carabiniers le refoula au même instant et le sépara de l'homme démasqué.
—Oh! s'écria Paul en écumantde rage, c'est pour lui, c'est pour cet homme infâme que Memma est venue ici !
Et il n'entendait rien de l'effroyable tumulte qui écla-
ftl. LA lOIVE AXS VATICAN.
tait autour de lui. La lutte s'engageait et allait devenir formidable, lorsqu'un homme de taille imposante monta sur un tronçon de colonne, et s'écria en étendant les bras horizontalenaent :
— Mes amis, point de résistance; elle serait fatale à trop de braves gens. Faites-vous connaître à monsignop Pacifico, qui s^ra indulgent pour vos fautes... Soumettezvous à la voix de votre frère. Je suis le cardinal Santa- Scala. ' ^
— Il ment! c'est un imposteur! s'écria une voix d'homme ; celle de Gréant.
— C'est un traître I s'écria une autre voix; celle de Gédéon.
Les poignards se levèrent contre l'homme ainsi désigné; mais avec une agilité incroyable, Talormi, le faux Santa-Scala, s'éclipsa par une crevasse de ruines, comme si le sol l'eût englouti. ^
En même temps une voix tonnante fit entendre les deux mots inscrits sur le stylobate de l'obélisque de Saint- Pierre, ces deux mots sacrés qui avaient déjà calmé Témeute du Ghetto :
— CHRISTaS REGNAT !
Et Tofficier des carabiniers, le chef de l'escouade et monsignor Pacifico furent saisis de terreur, comme si ce cri fût tombé du ciel sur leur tète.
Deux torches de résine subitement éclairées firent reconnaître celte fois le véritable cardinal Santa-Scala, couvert des insignes de son rang, qui arrivait en prononçant les deux mots formidables devant lesquels toutes les têtes s'inclinent, toutes les armes tombent, tout pouvoir subalterne est anéanti.
— Mes frères, dit-il, ayez confiance en nous, et ne compromettez pas, par des démonstrations imprudentes, une cause gagnée. La liberté, comme Rome, ne se fait pas en 'un jour. Ayez le courage de la patience, le courage inventé par vos aïeux.
Une sympathie presque unanime accueillit ces paroles du cardinal; quelques murmures timides se mêlèrent aux applaudissements. Santa-Scala passa dans tous les
Lk JUITE AU VATICAN. 66
groupes^ donna de bonnes paroles^ serra les mains de tous, et la tempête s'apaisa; on eût dit que les ruines du temple reconstruisaient leurs harmonieuses strophes de pierre, pour chanter un hymne à la concorde.
^ La foule se dispersa par vingt issues, et quelques instants après, lé silence, cet éternel locataire des ruines, rentrait dans son domaine. Deux fois seulement, en dixhuit siècles, ce coin de Rome avait vu la même agitation.
Les pâles éclaircies de Taube teignaient la pointe de Tobélisque de la place Navone, lorsque Memma, reconduite par son frère et deux domestiques dévoués, rentra dans son palais désert. Elle rapportait, dans cet asile du calme, la fiévreuse excitation du dehors, et ses paupières ardentes cherchaient en vain à se laisser fléchir par le sommeil : il n'y a que Tinsomnie à attendre après une pareille nuit.
Le jour parut, et Memma était encore assise, seule dans sa chambre de lit, et se rappelant un à un tous les incidents de cette excursion nocturne, comme on relit ligne par ligne le livre qui nous a ému.
Dans Tardeur de cette préoccupation, elle n'entendit pas un bruit de voiture sur le pavé dé la place, ou, peutêtre, elle le confondit avec tant d'autres bruits qui s'élèvem de ce marChé aux heures matinales, quand les paysannes arrivent, avec leurs denrées, des villages voisins.
Une chaise de poste s'était arrêtée devant le palais.
La porte qu'un seul homme peut franchir sans ménagement, la porte de la chambre sacrée s'ouvrit, et fit tressaillir Memma. Van-Ritter entrait.
La jeune femme se leva en poussant un cri d'origine équivoque, et embrassa son mari, qui répondit à cet accueil par une tendresse diplomatique où disparaissait pour toujours l'ancieime franchise du marin.
— J'ai attendu longtemps, dit-il, l'ouverture de la porte ScmrPancrazio;]^ devrais être depuis deux heures auprès de toi.
— Je vous attendais, dit Memma.
66 LA lUlYB AU VATICAN.
Van-Ritter, dans un seul coup d'oeil, avait vu le trouble et la pâleur de sa femme, et surtout il avait remarqué un désordre de toilette inexplicable, ou trop facile à expliquer. Le bon sens du marin domina Tirritation de l'homme; il ne laissa rien dire à sa figure, et accepta comme paroles d'Évangile tout ce que sa femme crut devoir répondre, lorsqu'on ne lui demandait rien. •
Le ciel se couvrait de nuages sur l'horizon terrestre de ce brave marin, qui ne craignait plus les douces tempêtes de l'Océan.
«le etanetlère du toonrs MUi<-fi«»rt«.
Lorsqu'une fête publique appelle sur un seul point tous les habitants d'une ville, elle semble y convoquer aussi toutes les passions mystérieuses que voilent les murs domestiques. La foule étourdie ne voit que la foule; mais il y a des yeux de flamme qui la traversent sans la voir. Ainsi, quand Toctave des Morts convoqua pieusement tout Rome au cimetière du bourg Saint-Esprit, quelques-uns, parmi les appelés de ce funèbre anniversaire, ne songeaient nullement à ce verset des livïes chrétiens : Cest une sainte et louable pratique de prier pour les morts; ils ne donnaient qu'aux vivants une pensée d'amour ou de haine; car le plus beau privilège des grandes passions est d'arracher l'esprit aux tristes préoccupations du sépulcre et de l'autre vie. L'amour surtout, la plus inexorable entre les autres, concentre tous ses regards sur la terre des vivants et s'inquiète peu de sonder les terribles a^ canes du néant ou de l'éternité. L'amour est um superbe égoïsme à deux; pour lui, ce monde n'a que quatre vestiges de pieds et deux habitants; malheureusement il se réT'^ille souvent en sursaut, et découvre qu'il y en a trois.
Le cimetière du bourg Saint-Esprit est un champ funèbre,^ hérissé de croix, de cyprès, de saules pleureurs, comme tous les jardins de la mort. Il reste beaucoup de
LÉL JVm ATT TATICAN. 67
place aux vivants et on s'y promène à Taise, jusqu'à la nuit close, pour jouir dans les ténèbres, pendant le triste anniversaire de Toctave des Morts, de toi\tes les hideuses beautés du lieu. Comme les enfants prennent un grand plaisir aux fêtes traditionnelles que TÉglise romaine doAne aux profanes dans ce lieu sacré, lady Stumley y avait conduit Fiorina qui regardait tout, pendant que Memma ne regardait que Fiorina, et qu'elle prenait ou quittait le bras de son mari, pour expliquer à la petite fille curieuse les allégories de pierres prodiguées sous les arcades des cyprès. ^
Dans ce lieu funèbre que Fimagination peuple de fantômes aux approches de la nuit, un spectre plus effrayant que le squelette de la mort apparut aux yeux de Memma, et se plaça familièrement au côté droit de Van-Ritter. On a deviné Talormi. Il salua les deux femmes avec sa grâce habituelle, et entama Tentretien avec le marin en prenant un ton grave, en harmonie avec la fête du jour.
— Je viens, dit-il à Van-Ritter, je viens remplir un triste devoir. J'ai prié sur la tombe du marquis Giuseppe Talormi, mon oncle, qui m'a tenu lieu de père; un homme regrettable s'il en fut, et qui est mort à,Rome, en odeur de sainteté, à la fin de 1839... Vous paraissez soucieux, amiral; vous n'êtes pas dans votre degré de latitude ordinaire.
— Mais non, comte .Talormi, dit le marin d'un ton triste ; je suis fort gai , comme toujours... Seulement, je vois ici beaucoup de familles en deuil , et il serait fort peu convenable de passer à côté d'elles avec un visage trop souriant.
— J'accepte cette raison, dit Talormi; elle a un air d'à-propos et de vérité qui me frappe. -
— Comte Talormi , vous dites cela d'un ton railleur qui me frappe aussi.
— Mon cher amiral, je m'expliquerai plus clairement quand il fera jour.
— 11 est vrai , comte Talormi , que la nuit est bien sombre dans ce labyrinthe de saules et de cyprès.
— Pas sombre pour tous les yeux, cher amiral ; il y a
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des regards qui percent un brouillard d'ébène; il y a ici des ombres qui ont un corps.
— Comte-Talormi , vous êtes de plus en plus ténébreux, dit Van-Ritter avec un rire glacé.
—• La lumière se fera, mon cher amiral.
Van-Ritter, vivement ému des paroles mystérieuses que Talormi déposait dans son oreille, voulut, à l'exemple des hommes braves, attaquer tout de suite le péril, s'il existait ; et, se retournant vers lady Stumley et Memma, il dit :
— Fiorina, viens ici, mon ange; je veux t'apprendra à faire des heureux.
La petite vint se suspendre à la main de Van-Riter, qui lui dit, en lui montrant une double haie de pauvres paralytiques demandant l'aumône :
— Fiorina, l'aumône doit venir de la main d'un ange; celui qui la reçoit en est alors mieux consolé. Tiens, voilà une poignée de pièces d'argent ; distribue-les de ta petite main. d
L'agile Talormi avait profité de ce moment pour dire tout bas à lady Stumley :
— Milady, c'est demain jour d'échéance; j'aurai l'honneur de vous faire une visita intéressée. *
Et il vint se replacer tout de suite à côté de Van-Ritter.
Un convoi funèbre traversa l'allée du cimetière, juste sur le point oii passaient nos personnages , et sépara le groupe de Van-Ritter, de Talormi et de Fiorina, du groupe de Memma et de lady Stumley. Un jeune homme, qui depuis' longtemps marchait dans l'ombre et se rendait invisible, saisit doucement le bras de Memma et l'entraîna, non sans quelque violence, dans un massif de cyprès sur un tombeau.
Le convoi funèbre passait toujours. Memma retint un cri d'épouvante, elle avait reconnut Paul Gréant. -^
— Vous m'écouterez cette fois, Madame, dit-il d'une voix étouflFée, ou cette tombe va s'ouvrir pour moi et je ne sors plus de ce jardin de la mort! Vous n'avez jamais voulu entendre ma justification. Madame; vous me croyez encore le plus infâme des hommes, celui qui a payé une
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nuit d'amour par un îâcbe mensonge. Eh bien^ maintenant vous connaissez le coùite Talormi et toutes ses ruses infernales; je dois donc être justifié à vos yeux. Memma, j'ai sacriié ma jeunesse à la pensée de cette réhabilitation; je ne viens pas, après sept ans/ vous demander la seconde de vos caresses;' je ne viens pas implorer le pardon d'un mensonge dont je suis innocent; je veux seulement que vous rendiez votre estime à un honnête homme, qui ne vous parlera plus de son amour.
Le convoi funèbre passait toujours; les voix chantaient : Ayez pitié de moi, Seigneur, selon votre miséricorde ;Aq glas tintait au clocher de Téglise voisine ; un funèbre parfum de cire jaune courait dans Tair; le vent agitait la chevelure des saules; la bêche du fossoyeur préparait un nouveau lit au sommeil éternel d'un mort.
Au milieu de cette lugubre scène , Tamour, passion sourde à tous les bruits qui ne viennent pas d'elle, l'amour frémissait au fond de tous les cœurs, sous toutes ses formes et avec tous ses instincts. Talormi, dont l'œil d'orfraie changeait la nuit en jour, regardait à travers le convoi funèbre, et ne voyait, que la robe blanche de lady Stumley. Déj4 il .avait découvert Paul Gréant rôdant comme une ombre élysécnne sous les arbres du cimetière, et à coup sûr, pour la sagacité de Talormi, Paul (Jréant était avec Memma dans quelque ténébreuse alcôve de cyprès. "^
Van-Ritter, qui depuis l'aurore fatale de son retour de Givita-Vecchia sentait accroître en lui la fièvre d'une juste jalousie . semblait, dans une pose mélancolique, envier le sort du ca(^a^Ve que la terre allait engloutir, et que la mort venait de délivrer des angoisses de la vie. Gédéon Gostantini était auprès de lady Stumley, qu'il voyait enfin seule, et ses lèvres lui murmuraient une mélodie d'amour que loreille révoltée ne voulait point entendre. Memmaj'^elle aussi, placée sous le charme d'une voix qui lui rappelait un autre temps, un autre ciel, une autre nuit, Memma s'alarmait de se sentir si faible, et se soutenant d'une main au rameau d'une yeuse, elle ressemblait à la statue de la Volupté, qui donne le regret de la
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vie à ceux que la tombe engloutit dans leur printemps. Les derniers rangs de la confrérie de la miséricorde passaient ; Talormi fit un mouvement à l'oreille de Van- Ritter qui tressaillit. Le regard de lady Stumley passa dans une vive c!arté,produite par les bougies du convoi, et surprit la double agitation des deux hommes. *
— Venez, monsieur Gédéon, dit-elle, donnez-moi votre bras... -i
Et elle entraîha le jeune homme qui frissonnait de bonheur, et ne savait à quel paradis la jeune femme le conduisait.
Il n'y avait que trois pas à faire, car Memma n'avait pas voulu s'éloigner de son amie, malgré les douces violences de Paul Gréant.
— Mehama! Memma! s'écria lady Stumley, venez vite, il y a malheur dans l'air!
— Van-Ritter, disait en même temps Talormi, vous avez douté trop longtemps. Ouvrez enfin les yeux et voyez. Votre femme et son amant sont là, devant vous.
Van-Ritter trembla de peur et recula pour la première fois.
— Oh! les femmes! les femmes I dit-ijl d'une voix sourde; à quel indigne jeu un homme d'honneur est joué !... Comte Talormi, je n'ai pas le courage de ne plus douter.
— Mais il y a aussi là, dit Talormi, un homme qui vous insulte, et vous lance au visage le soufflet de l'adultère..;
— C'est vrai ! dit Van-Ritter en rugissant comme mi lion.
Et, abandonnant la main de Fiorina, il traversa les derniers rangs de la confrérie, et voyant sa femme à côté de lady Stumley, il se tourna vers Talormi, comme pour lui demander une nouvelle explication.
Talormi sourit, et désigna le massif de cyprès, où il pénétra avec Van-Riter.
Paul Gréant était là, debout et immobile, auprès de Gédéon.
•— Amiral, dit Talormi, vous reconnaissez M. Gréant,
t lUITE AU TATICAir. 11
il vient d'insulter votre femme ; cette affaire ne voas regarde plus. Je la réglerai, moi, si vous m'accordez votre coufiance. c
— Monsieur Paul Gréant, dit Van-Ritter, a-t-il une réponse à faire au comte Talormi ?
Paul Gréant garda le silence, et son pied remuait la pierre du sépulcre comme pour Pouvrir.
— Comte Talormi, ajouta VaB-Ritter, vous réglerez tout... Je vous attends dans une heure sur la place Automne, devant la colonne.
Et le cœur brisé, les veines en feu, la poitrine suffoquée de sanglots, les yeux gonflés de leurs premières larines, ce noble marin rejoignit Memma et lady Stumley sans leur adresser une parole. Le lieu et la nuit favorisaient heureusement toutes ces scènes brûlantes qui eussent été ailleurs une succession de scandales publics. La foule allait et venait avec son insouciance ordinaire; et dans ce champ funèbre, où les groupes de familles en deuil stationnaient auprès des tombes, ou marchaient au basard dans les allées, il fut impossible de remarquer les évolutions des personnages de notre histoire. Van-Ritter n'offrit son bras ni à sa femme, ni à lady Stumley; il repoussa même légèrement la petite main de Fiorina, qui ne comprit rien à cette disgrâce, et se demanda par quelle faute elleFavait méritée. Les enfants sont toujours de trop dans ces tristes scènes de famille; à leur âge, ils ne les comprennent pas; mais un jour, quand la raison et la perspicacité sont venues, ils se souviennent de toutes ces choses mystérieuses accomplies devant leur inexpérience, et alors ils comprennent trop, pour le malheur de leurs vieux parents.
Les femmes suivirent Van-Ritter jusqu'à la porte du cimetière, et en sortant, elles donnèrent un regard d'adieu à ces tombes, pleines de morts heureux. Lady Stumley monta dans sa calèche avec Fiorina, qui, pour le coup , resta stupéfaite, lorsqu'elle vit sa caresse enfantine repoussée par Memma. Van-Ritter salua froidement lady Stumley, effleura de sa bouche le front de la petite fille, et conduisit sa femme au palais, sans^ lui
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T9 tA TOtYE AU TATICAH,
dire un senl mot. Ce silence de (a femme et dn mari avait de tristes significations : Tnne paraissait accepter une faute impossible à défendre; l'autre n-aurait pas accepté la défense, et supprimait ainsi Taccusation.
Lorsque Van-Ritter arriva sur la place Antonine, il y trouva Talormi déjà tout prêt à le recevoir. Le marin serra les mains du diplomate^ et lui dit d'une voix pleine de larmes invisibles :
— Que de reconnaissance^ mon cher comte ! Vraiment^ c'est dans ces malheureuses occasions qu'on reconnaît les amis. #
—Oui, votre ami, votre ami, dit Talormi d'union pathétique très-hien noté sur le clavier de la diplomatie autrichienne, je crois mériter ce titre, et vous ne sauriez dire combien je suis ému jusqu'au fond de l'âme en voyant un noble marin, un homme loyal, la gloire et l'honneur de son pays, ainsi méconnu, trahi, joué dans son intérieur domestique. Oui, mon cher amiral, voilà les femmes I elles sacrifieront tout à un caprice, à une folie I Je les connais, moi, et j'ai toujours préféré leur haine à leur amour, parce qu'au moins leur haine ne trouble jamais notre repos, et n'effleure pas mêmenotre épiderme. Eh bien ! Van- Ritter, dites maintenant, ai-je calomnié votre femme? ai-je vu clair dans ce ténébreux labyrinthe d'horreurs!
•— Mon ami, mon ami, si vous saviez, dit le marin d'une voix sourde, si vous saviez ce qu'il m'en coûtait de croire à une pareille trahison I II ne me fallait pas de preuves légères, il me fallait l'incontestable... ce que j'ai vu ce soir... Le soir de la luminaraAe Saint-Pierre, je l'avais bien vu, je l'avais bien reconnu, ce même jeune homme, se glisser comme un reptile jusque sous mes pieds, comme si la Providence l'eût conduit là pour être écrasé... Eh bien! j'ai voulu douter encore... et l'autre matin, à mon retour de Civita-Vecchia, quand j'ai trouvé Memma dans sa chambre, Memma toute couverte des opprobres de la nuit... eh bien! je me suis encore obstiné dans le même doute! J'ai voulu attendre et mieux voir..*
— Et vous avez vu, Van-Ritter ! *
— • Oui^ oui^ ^r&ce à vous, comte Talormi^ grâce à la vi-
lA îunrjB AJJ TATTCAN. 73
gilance de TOtre amitié ! Oh ! il n'y aura pas assez de f ang aox veines d'un homme pour laver un pareil affront! Dites-moi^ comte Talormi, dites-moi ce que vous avez fait?...
— Van-Ritter, ce jeune homme est un lâche. — Un lâche! il me refisse satisfaction?
—Attendez^ Van-Ritter. Je rappelle un lâche, et voici
^UTquoi... Pour se venger de l'amitié que je vous portc^ il a voulu engager avec moi une affaire personnelle, jiour éloigner la vôtre et la mettre à néant. Il a inventé je ne sais quelle ahsurde faible , qu'il vaus contera peut-être comme une histoire; une fable de belvéder de Gënes^ de pont brisé^ de guet-apens^ à la viUa di Negro...
*^ Mais, que diable! tout cela a-t-il quelque rapport avec la satisfaction demandée en mon nom? intenompit vivement Van-Ritter.
— Le lâche voulait opérer une diversion, poursuivit Talormi; ne comprenez-vous pas sa tactique? elle est claire comme la lumière du soleil. Ce monsieur aime mieux rencontrer sur le terrain du combat un homme sans expérience des armes, qu'un brave militaire comme voue. Aussi a-t-il inventé cette fable du pont du belvéder et de la villa di Negro...
— fit vous, comte T^lormi , vous ne vous êtes pas payé de cette absurde plaisanterie ?
— Ohl si vous m'aviez vu et entendu, mon cher amiral, vous auriez été content de moi, sans doute. J'ai gardé Timpassabilité du roc; j'ai gravement évité le piège. «Monsieur, lui ai-je dit, respectez en moi le délégué de l'amiral Van-Ritter; mon caractère de témoin est sacré. Videz d'abord cette affaire; ensuite vous viendrez me conter vos fables, et alors je verrai si je dois les changer en histoires... » '
— Très-bien ! comte Talorrai. '
— Vous m'approuvez, Van-Ritter, cela me suffit... Il y avait à côté de ce mopsieur Gréant un jeune homme d*aspect fauve, et qui a des couleuvres pour cheveux. Celui-là aussi m'a conlc une autre fable, toujours de Ghie-;, et relative à une scène de masque ou de carnaval , je n'ai pas
74 LA JUIVE JIU VATICAK.
trop bien compris, a Monsieur, lui ai-je dit, je ne suispas venu»pour écouter des fables génoises ;-êtes-vous le témoin de Paul Gréant? — Oui, m*a-t-il répondu. — Eh bien! laissons de côté toute discussion oiseuse, et parlons de l'affaire de Tarairal. »
— Très-bien , comte Talormi ! dit Van-Ritter.
— Or, mon cher amiral, poursuivit Talormi, comme vous m'aviez donné plein pouvoir, j'ai réglé toutes les conditions du combat.
— Je les approuve d'avance, comte Talormi.
— Et vous les approuverez mieux encore quand vous saurez tous les obstacles que j'ai aplanis,
— Voyons les obstacles.
— D'abord, mon cher amiral, il n'y a pas de duel possible sur les terres romaines.
— Nous nous battrons en mer, sur un canot, dans la rade de Civita-Vecchia.
— Votre adversaire aurait refusé ce duel ; il ne faut pas proposer des choses qu'on est en droit de refuser, on met trop à l'aise son ennemi.
— Vous avez raison, comte Talormi. Mais excusez-moi; ma tête brûle; ma raison s'égare. J'ai là, sous mes yeux, un homme et une femme... Je- ne vois qu'eux; je n'entends rien ; j'écoute mal... Quand j'aurai brisé, avec du plomb ou du fer. Tune de ces deux têtes odieuses, je reprendrai mon calme, vous verrez, comte Talormi.
— Mou cher amiral, vous savez qu'il y a, entre Radico* fani et Ponte-Centino, une campagne déserte, inculte, inhabitable, qui n'appartient niàlaToscane ni au saint-père...
— J'ignorais cela, comte Talormi.
— C'est là que le combat doit avoir lieu. C'est un terrain neutre ; on n'y peut violer aucune loi.
— Très-bien! dit encore fiévreusement Van- Ritter; nous irons sur ce terrain neutre.
— Pour n'éveiller aucun soupçon, cher amiral, pour n'attirer aucun, sbire sur nos traces, nous ne partirons que.lundi matin, dans quatrejours...
— Attendre quatre jours! dit Van-Ritter en frappant la terre du pied.
tA JtntE AtJ YATiCAlf. T5
— Il le faiif^ mon cher amiral. Votre affaire causera demain quelque rumeur, à cause de certaines indiscrétions inévitables. On vous fera surveiller; on vous verra tranquille chez vous, occupé à écrire vos dépêches, à recevoir vos amis à table, à jouer au whist jusqu'à trois heures du matin; et puis, lorsqu'on croira l'affaire assoupie, nous prenons une chaise de poste; nous relayons à la Storla, à Baccano, à Ronciglione, à Viterbe, à Bolsena, à Aquapendente, à Ponte-Centino, comme des voyageurs qui vont à Florence, et nous nous trouvons à quatre heures du soir au milieu du désert volcanique de Ràdicofani.
— Fort bien arrangé, cher comte... Parlons des armes, maintenant.
— J'ai choisi les armes d'abordage, cher amiral, le Mibre et le pistolet.
— Très-bien choisi,dit Van-Riter en serrant la main de Talormi.
—Au reste, nous nous reverrons dans Tintervalle, et s'il survenait quelque obstacle encore, nous le supprimerions,
— Et maintenant, maintenant, dit le marin avec une déchirante expression de tristesse, quelle doit *tre ma conduite vis-à-vis de ma femme? Comte Talormi, j'ai navigué à travers les douze mille écueils des Maldives; j'ai passé, la sonde en main, le détroit de Magellan; j'ai affronté le détroit de Bering et ses archipels de glaçons, et j'en ai ramené glorieusement mon vaisseau, sans une égratiguure à la quille; mais je ne sais comment me gouverner, pendant ces quatre jours, dans les appartements de mon palais. Il y a des écueils partout, et ils sont invisibles pour moi. 4
— Mon cher amiral, votre conduite est fort simple : ne dîtes en public, à votre femme, que les mots de stricte néctssilé; donnez à dhier tous les jours au corps diplomatique, à vos compatriotes de distinction, aux cardinaux en faveur^ et prolongez votre partie de whist jusqu'au jour, conmie on fait chez l'ambassadeur d'Angleterre. Les quatre jours passeront comme l'éclair, et vous ne verrez votre femme qu'à table, devant vingt personnes qui absorberont l'entretien,
W tA JUIVE kV TATlOAlê.
— Vous êtes admirable dans le conseil et le dévouement, cher comlc Je Talormi, dit Van-Riter avec effusion; et ne manquez pas de venir me voir tous les jours jusqu'au duel. -
— Je n'y manquerai pas, mon cher amiral«
lie kloflqve du lae.
Virgîlio était un de ces hommes qui n'ont rien perdu de leurs facultés naturelles au souflBie des villes; ce jeune défricheur d'Albano , né au milieu des bois , avait encore toutes les vertus et tous les instincts de l'organisation primitive : la ruse, la prudeuce, le courage, la vigilance, la sagacité, le coup ji'œil; c'était -le sauvage qui , lancé par hasard sur les limites d'une zone civilisée, comprend tout de suite les nouveaux dangers de sa position, et trouve dans son esprit des ressources nouvelles pour lutter avec des ennemis que la nature ne lui avait pas donnés. L'amour, cette passion qui enseigne tout, venait encore en aide au développement de la seconde éducation de Virgilio; l'homme do la campagne voyait avec effroi la distance qui le séparait d'une grande dame de la ville, et devinant aussi, par son coup d'œil infaillible,* toutes les orageuses et formidables passions qui rugissaient autour d'elle, il s'était constitué son gardien invisible, bien sûr de rendre un jour à cette belle lady Slumley quelque service éclatant qui mettrait sur le même piédestal la déesse et Tadorateur. ^ .
De même que les chasseurs au sanglier font le bois, avant le lever du soleil, pour découvrir la bauge où se cache un solitaire, Virgilio, levé avec l'aurore, visitait minutieusement tous les sombres massifs de verdure qui avoisin^iient la villa, cherchant à découvrir des traces suspectes, laissées dans les ténèbres de la nuit, sur l«is terrains humides, les gazons foulés, les fleurs abattues, pour
Ll nsm AU TATIGAN. 77
s'assurer qu'aacuu être humain n'avait posé un pied profkne ou eonduit une idée sacrilège autour Au temple de la divinité. Fouillant ainsi tous les recoins de son domaine, il avait un jour remarqué d'un œil d'inquiétude, dans le kiosque du lac^ une lame de persienne brisée sur la largeur d'une main d'homme, et attestant le passage d'une coupable intention , dans un lieu désert, effleuré seulement par les branches du peuplier ou l'aile des oiseaux du lac. L'homme, doué des instincts de la nature sauvage, établit des conjectures et des probabilités, sur les faits les plus simjdes en apparence, et rarement sa merveilleuse sagacité l'induit en erreur; quand le moindre accident matériel trouble l'harmonie des choses au milieu desquelles il vit, une soiubre méfiance l'agite : un péril est soupçonné, un piège se dresse, un ennemi se cache, le doute n'est pas permis. U faut veiller.
Paul Gréant, l'homme civilisé, brise, dans un moment de frénésie, la lame d'une persienne de kiosque, sur la rive d'un lac désert; cela fait, il s'éloigne et ne songe point à toutes les conjectures qu'un pareil indice pouvait exciter dans l'esprit de Yirgilio, l'homme de la campagne. Ce kiosque, comme on sait, avait quatre fenêtres, et le vestige délateur était précisément sur la persienne qui s'ouvrait du côté de la villa. Les empreintes des quatre doigts se reconnaissaient facilement, et leurs ânes dimensions révélaient non pas une main rustique, habitude à diriger la charrue, mais une main délicate habituée à porter des gants. 11 était donc incontestable pour Yirgilio qu'un jeune homme de la ville s'était mis tout récemment en observation suspecte derrière cette persienne, et qu'à la vue de quelque scène irritante, il avait brisé dans un accès de frénésie la première chose tombée sous sa main.
En révélant cette découverte, Yirgilio s'exposait à voir lady Stumley déserter la campagne pour la ville; mais en s'abstenant aussi, sa délicatesse lui faisait un devoir de redoubler de vigilance, nuit et jour, et de garder l'adorable femme à son insu, comme l'avare garde un trésor. "
Ce fut un bien triste lendemain^ celui qui arriva après
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la journée du cimetiète du bourg Saint-Esprit. Lady Stomley regardait avec des yeux humides Fiorina, endormie sur son lit d'enfant, et qui seule sans doute avait oublié, dans un calme sommeil, les agitations de la veille : elle l'embrassa légèrement, et la jeune fille sourit sans se réveiller, comme si la lèvre d'une mère eût effleuré son front.
— Pauvre enfant! dit lady Stumley|, que tu serais heureuse si tu pouvais toujours dormir ainsi l La destinée prépare à ton avenir un réveil bien cruel. o
Elle donna ensuite son premier coup d'oeil au miroir, non plus cette fois pour sourire à elle-même et se réjouir d'être belle dans le secret intime du gynécée, mais pour voir quelle profonde trace de désolation une nuit d'insomnie et d'angoisses peut laisser sur le plus beau des visages et autour des yeux les plus doux. Triste comme la femme qui vient de découvrir sa première ride, elle détourna la tête, se revêtit d'une de ces robes taillées au hasard, qui favorisent la paresse du lever, et serrant rétoffe à mille plis autour de son corps charmant qui co^ rigeait toutes les robes, elle vint se poser à son balcon en appuyant son coude droit sur le baiustre et sa tète sur sa main, dans l'attitude de la Polymnie du Louvre, statue plus voluptueuse que la nudité.
Comme l'acier arrive à l'aimant, Virgilio arrivait à la villa, comme le dieu des Silvains, et divisant sur son front avec ses doigts sa chevelure d'ébène ruisselante des eaux du lac traversé à la nage. Il ne s'arrêta qu'un instant au kiosque pour se draper de son manteau brun, tout parfumé des aromates de la colline; séchant ses pieds nus dans le velours des gazons exposés au soleil levant, il sortit du massif de pins qui les voilait encore, et apparut, dans toute sa grâce majestueuse, aux regards de lady Slumley. Virgilio prenait un détour respectueux pour gagner la ferme, lorsqu'une main charmante se détadiadu menton de Polymnie, et désigna la terrasse comme si une voix eût dit : Approchez.
L'ordre fut aussitôt exécuté, comme on le pense bien; Virgilio sincliua, et fallit saluer par un signe de croix, camme sur le parvis d une église.
ÏX TOIYB AO TATIGAIC.' 7ft
— Vîrgilio, dit lady Stumley, vous n'allez pas au travail, ce matin? *
— Non, milady, répondit le jeune homme d'une voix assurée, comme s'il eût deviné tout à coup le sens de la demande.
— C'est bien, Virgilio; vous m'avez comprise.
— Hier, milady, votre intendant n'a pas été heureux dans ses courses, et les nouvelles ne sont pas bonnes; mais Dieu vient de me donner de l'espoir avec le premier re* gard de son soleiL
— Nous sommes arrivés au dernier jour, au jour fatal, Virgilio ; si Dieu veut me secourir, il faut qu'il se hàte« Quand ce soleil se couchera, il ne sera plus temps.
— Hélas ! je le sais, milady.
— Il ne faut donc pas compter sur le cardinal Santa- Scala?
— Milady, je voulais vous épargner les détails aifligeants, en me contentant de vous annoncer un mauvais résultat ; mais puisque Votre Grâce l'ordonne...
— Parlez, parlez, Virgilio; voire voix est un^ de ces mélodies italiennes qui réjouissent le cœur le plu& triste.
— Eh bien ! milady, vous saviez déjà que votre noble amie, madame Van-Ritter, ne peut rien faire pour vous. Son mari est tout à coup devenu avare comme l'Aché* roà...
— Oui , je sais cela, Virgilio.
— Quant au cardinal Santa-Scala, il m'a dit hier: Mon fils, je viens d'être frappé dans tous mes biens ^ eomme le saint homme Job. Dieu m'aime. Toutes les calamités m'accablent à la fois. L'incendie et l'ouragan ont passé sur mes domaines; que la volonté de Dieu soit faite. Je suis pauvre comme mon aïeul Christophe Colomb, qui avait conquis un monde, et moi, je n'avais rien conquis.
Lady Sturaloy regarda le ciel, et laissa tomber son front sur ses mafns. Virgilio baissa la tèle, de peur d'humilier ce fier désespoir par un regard de compassion. ^
— Et cette dette! cette horrible dette I Virgilio, dit la jeune femme à voix basse, mais stridente; et ce comte Talurmi qui va m'envoyer un de ses sbires, sa créance i
m ' ui JirrvE kv TATiCAir.
ht main! et mon nom déshonoré! cette noUe dette se chaDgeant en infamie contre moi! ma vie de dévouement ealonmiée par des voix indignes ^ et livrée aux railleries du monde ! Voilà mon avenir, Virgilic *
#— Milady, répondit le jeune homme d*une voix qui faisait violence aux sanglots, hier, j'ai tenté Timpossible; j*ai offert votre villa et tout ce que je possède, moi , à quelques hommes d'argent, qui auraient pu être séduits par le bon marché delà vente; mais les affaires politiques empècheut toute transaction; PAutrichien est, dit-on, à nos portes; les vendeurs se présentent partout, les acheteurs nulle part. J'ai dit au cardinal Santa-^Scala : « Éminence, présentez-moi au saint-père ; j'offrirai de céder au saint-siége tous mes défrichements des Marais-Pontins , avec promesse d'en décupler les revenus au bout de doux ans. Je ne lui demande que cinquante mille écus, et lady Stuniley cède sa villa pour rendre l'affaire meilleure. » Le cardinal a souri avec tristesse, et m'a dit : « Mon tils, le saint-père est plus pauvre que le dernier des quatre ordres franciscains. » 11 ne me restait plus qu'une ressource» milady ; ce matin, à ma prière, je me suis oublié : j-ai prié pour vous.
Lady Stumley remercia Virgilio par un léger mouvement de tète, et sa main lui envoya un adieu qui ressemblait à une caresse. La fenêtre du balcon se referma. Virgilio regarda quelque temps l^air qui avait enveloppé la * Jeune femme, comme on regarde encore Vhorizon où le soleil vient de se coucher.
- » 11 semble impossible que ces choses vulgaires et stupides, qu'on appelle échéance, obligation, papier timbré, puissent arriver dans une villa poétique, sous la forme hideuse d'un créancier. Il est vrai que le poète Horace , qui avait eu beaucoup de lettres de change protestées, avant l'avènement de Mécènes au ministère de Tintérieur, avait prévu, daus ce même coin de terre, angido têrrarum, qu'on pouvait être très-bien tourmenté à Tibur par les pubiicains qui tourmentent T argent, vexant pecuniam, puisqu'il a entonné une ode admirable sur les campagnards retirés des affaires, et exempts des soucis de
LA TOm ÀXJ f atigaII. * M
VoT, comme Tancienne race des mortels, ut prisca gent morto/tfim. N'importe ! un créancier àTibur ou à ^Ibano^ est plus créancier que partout ailleurs ; mais s'il se nomme Talormi^ cette dénomination devient formidable, surtout tà c'est une jeune et belle femme isolée, qui, dans un moment de délire, a souscrit Tobligation.
Talormi fut exact. •
n arriya'plus beau, plus jeune, plus séduisant que ja« mais. Avec quelle grâce il enlevait son joli cbeval sur le fiable de l'allée de la villa I^Avec quel charme d'ondulation il balançait son torse d'Antinous égyptien I Avec quelle flejdbilité charmante il arrondissait son bras gauche et faisait tournoyer la cravache au bout de son bras droit. Voilée par une persienne, lady Stumley le vit et se reprocha une minute d'oubli de sa haine. Cependant ce premier mouvement, fort excusable chez une femme, lui permit ensuite de supposer que ce brillant jeune homme, si charmant lorsqu'il ne se doutait pas d'être vu, ne pouvait pas se transformer tout de suite en impitoyable créancier.
La jeune femme se trompait. Talormi était bien sûr d'être vu, quoique personne ne se montrât aux environs. Quand le piétinement d'un cheval se fait entendre sur Tallée d'un château, il y a toujours derrière une persienne une femme qui regarde. Talormi avait tout étudié, pour le malheur de ceux qui n'étudient rien.
Cependant il fallait recevoir l'ennemi et faire bonne contenance. Lady Stumley s'arma de son courage et de toute l'énergie de ses douleurs, et descendit sur la terrasse de la villa.
Talormi donna son cheval à son domestique, et, prenant les airs d'un amateur d'architecture, qui n'a d'autre souci que de regarder en détail les ornements d'une façade, il arriva tout près de la jeune femme comme par hasard.
' n salua respectueusement lady Stumley, et, prenant un » ton de légèreté charmante : .
— - Milady, dit-il, je viens d'entendre la messe à l'église de Saint-Martin^ dont nous allons célébrer la fête. C'est
un saint que j'aime beaucoup. Pendant sa vie , il donnait son manteau aux pnuvros pour les garantir du froid, et après sa mort, il leur donne un été eu novembre. On se croirait vraimontjiu mois de juin, aujourd'hui. I^ vue de ces ombrages me donne de la joie. On étouffe à Rome, on respire ici. ^
Et Talormi s'éloignait nonchalamment de la terrasse, et entraînait sur ses pas, sans en laisser supposer l'intention, lady Stumley, qui attendait toujours l'apparition dil fantôme timbré sortant de la tombe d'un portefeuille vert,
— Le croiricz-vous, milady, ajouta le diplomate en regardant la campagne avec extase, si je puis un jour briser les chaînes de la chancellerie , j'achète une petite villa comme celle-ci, j'épouse quelque pauvre descendante de Lucrèce ou de Gornélie, et je viens vivre an milieu des bois. Je comprends Dioclétien récoltant ses légumes à Salone. Il est vrai qu'il est plus facile d'être jardinier que d'être Bioclétien.., Ce petit bois de pins est à vous, milady?
— Oui, monsieur le comte.
— Ce beau rideau de peupliers et de trembles î
— Aussi, monsieur le comte.
— Cette vaste prairie couverte de pommiers?
— Oui, Tout m'appartient jusqu'au lac.
— Croiriez-vous, milady, que je ne connais pas ce lac, moi qui ai la passion des lacs, et qui ai même reçu mon brevet de lakiste à mon dernier voyage en Ecosse.
— Mais, monsieur le comte, dit lady Stumley avec un sourire d'obligation, il me semble que nous avons à parler de choses plus graves...
— Ahl oui, milady, oui, dit Talormi du ton d'un homme qui a oublié le sujet principal de sa visite, excusez-moi ; j'ai été élevé à la campagne, et lorsque je vois de
.beaux arbres, je redeviens enfant.... Oui.... nous avons à parler de... c'est juste, milady..,. Eh bien! parlons-en.... Je crois avoir sur moi un lambeau de papier que j'appellepisiin chiffon, si votre nom ne se trouvait au bas.... je donnerais je ne sais quoi, pour l'avoir perdu... mais il • n'e3t pas perdu.., le voici.
hk JOIYB Air YATIGAirv M
— Monsieur le comte, dit lady Stumley d'une voix brisée par rémotion^ je suis au désespoir de vous dire qu'il m'est impossible de vous satisfaire aujourd'hui.
— Ne croyez pas cela^ Madame^ dit Talormi avec une voix tremblante de luxure et d'ironie* c
— Monsieur le comte > poursuivit lady Stumley^ sans vouloir comprendre le sens des derniers mots de Talormi, monsieur le comte, je me suis trompée sur l'échéance; il me fallait encore un mois, et j'espère que vous me l'ae^ corderez,
. Et ils s'avançaient tous deux sous les arbres, vers le lac ; lady Stumley, dominée par l'horieur de sa situation, et n'ayant que des idées confuses, après une nuit sans som^ meil, marchait au hasard et suivait machinalement Talormi, comme Toiseau suit le reptile fascinateur.
—Vous me demandez un mois,milady?..,je serai moins exigeant que vous... Ohl miiadyl que vous êtes belle ainsi,. avec ce teint de feu, sous la voûte de ces arbres !.., Mon Dieu ! ne vous irritez pas; excusez cette digression. •• C'est une parenthèse dans la discussion de notre créance*' Si je vante la beauté de ce lac, ce lac ne s'irritera pas. D^ vaut une merveille, l'admiration tombe des lèvres sans le vouloir...
— Comte Talormi, je vous avais demandé un mois...
— Parbleu ! j'ai bien entendu... Écoutez, milady : je vais monter dans ce kiosque, et je vais vous délivrerd'un créancier importun.... Le kiosque domine le lac, n'est-<jp pas?...
— Oui.
— Vous allez donc voir une chose qui va vous réjouir. Dans cinq minutes vous serez Ijbre de toute obligation.
— Expliquez-vous, Monsieur, dit lady Stumley avec ub reste de voix. ♦
— Vous allez me comprendre tout de suite.... Milady, je souflfre de votre douleur, je suis ému de votre émotion ; vous ne pouvez pas me cacher le trouble de vos esprits. Eh bleu ! je veux vous rendre votre repos, votre sourire, votre sérénité. . . Vous allez voir. . .
Le comte Talormi, qui tenait toujours au bout de se3
doigts le papier fatale comme un pécheur tient un hameçon^ monta Tescalier du iciosque; et la jeune femme^ abandonnée par sa tète^ se laissa conduire par ses pieds; elle suivit Talormi,
Un kiosque désert, un lae solitaire^ un silence effrayant^ et la volupté partout. Vautour et colombe en face. D^un côté^ toute Tirritante beauté de la femme ; de PautiNd^ la révolte furieuse des sens^ l'indomptable férodté de la passion. Voilà ie tableau.
— Madame, dit Talormi avec un accent où vibrait la note fiévreuse du cynisme sensuel, ce papier est suspendu sur ce lac, et la main qui le tient va s'ouvrir, si vous me tendez la vôtre... Madame, vous me comprenez... ne feignez point Fétonnement de 1& jeune fille novicie.... choisissez du créancier éternel ou de Tamant d'un jour.
Talormi était formidable en disant ces mots ; il n'avait pas besoin de sa main pour retenir la jeune femme : il la dominait avec les tisons de ses yeui infernaux, avec le jâle de volupté qui sortait de sa poitrine, langue effrayante .qui n'appartient pas aux lèvres de l'homme, et que pa^ lent les lèves ou les démons.
Lady Stumley, cette femme si énergique, subissait l'ascendant de Talormi, et n'osait rien répondre. Il est vrai ^ que rien ne dompte le plus fier courage comme une so^ dide question d'ai^ent.
~ Madame, poursuivit Talormi^ votre silence accepte; je vais anéantir votre obligation.
Et il s'avança vers la jeune femme, les griffes tendues, pour saisir une proie de volupté.
Lady Stumley le repoussa en s'écriant :
-— Laissez-moi ! laisse^^moil vous êtes un homme infimel e
— Vous ne sortirez pas d'ici. Madame, dit Talormi avec un rugissement de tigre. Vous êtes à moi... Écoutez bien et humiliez-vous, femme ! et abaisse ton front devant moi, coupable faussaire ! Lady Stumley n'est pas ton nom; la signature de ce papier est un crime ! Je vais te dénoncera la justice ; je vais te livrer au bourreau qui flétrira ta chair
us ses morsures 'de feu! Je vais te clouer au pilori qui
LA lunri: àv yatigan. 85
déshonore, an guichetier qiii souille les femmes y au ca- . chot qui vieillit la jeunesse en un jour I et si tu ve ix alors trouver un adoucissement à cette vie horrible de faussaire recluse, tu seras forcée de subir la volupté grossière d'un ' vieil inquisiteur sur la paille infecte d'up grabat de prison!
— Mon Dieu! mon Dieul s'écria lady Stuiuley; ce scmge est horrible!. •• mon Dieu I réveillez-moi !..
Elle se laissa tomber de faiblesse sur un fauteuil, en r^ poussant Talormi une dernière fois. *
lie MiT«mi Mwrei*
Talormi savait très-bien tout ce qu'un homme peut rencontrer d'énergie chez une femme dans ces moments de résistance désespérée où la sainte pudeur lutte contre la fureur du crime. Talonni n'était pas un libertin vulgaire ; il se serait bien gardé de porter des mains violentes sur lady Stumley, et d'eflgager avec elle une de ces luttes qui épuisent la victime et le bourreau, et laissent sur le satin de la chair des^ empreintes de tenailles qui dénoncent le criminel. Talormi avait dans sa parole, son regard, son geste, son accent, tout ce qui remplace la force brutale; tout ce qui dompte, écrase, anéantit une femme sans laisser de traces délatrices pour éclairer la justice d'un tribunal. Ce procédé nouveau, créé par son génie, devait réussir infailliblement.
— Oui , poursuivit-il sur le même t^on d'ironie poignante, oui, enfant, tu as cru me tromper... me tromper, moi qui connais ta vie, moi qui sais de toi ce que les autres ignorent; moi qui puis prendre avec mes mains cet honneur que lii défends elt le faire déchirer par la main du bourreau, et ne pas laisser sur ton corps d'ivoire un seul point que la souillure n'ait pas noirci! Oui, je t'aime, et depuis longtemps; mais je n'aime pas comme hs au-
86 LA lUITE AU VATICAN,
très, moi ! Je méprise ces voluptés froides, ces bourgeoises intrigues, ces poucouleraeuls stupides qui font la joie des eunuques sans passion. Je suis issu de ces hommes 4e fer qui, une nuit, entrèrent à Rome avec Théodoric, la réveillèrent en sursaut, toute nue, et la violèrent, au milieu d'un incendie, sous un ciel déchiré par la foudre et sur une ferre qui tremblait ! Oui, pleure ! voilà le sourire que j'aime 1 Pleure ! j'ai soif de tes larmes ! Souffre 1 j'ai les extases de ta douleur ! Abhorre-moi ! j'aurai la volupté de ta haine ! je sais que ma parole va briser ta force, jusqu'à ton dernier souffle ; je vois, à la pâleur de ton visage, que le sang de ton cœur s'arrête comme si tu ûldiu mourir; je sens que le feu de mes lèvres aspire ta vie, et que mes yeux éteignent les tiens... Toutes les voluptés du ciel sont ici 1 le ciel n'est plus à Dieu, il est à moi !
La jeune femme subissait en ce moment une influence mystérieuse, qui était comme le souflle de l'enfer; elle laissait flotter ses deux bras, et abandonnait en arrière sa belle tète, d'où tombaient des gerbes touffues de cheveux, dénoués par le désespoir. Tout à coup la vie rentra dans ce cœur agonisant; la main criminelle qui touchait la femme la ressuscitait.
Un de ces cris, comme les femmes seules les poussent dans les villes prises d'assaut, retentit dans le kiosque et courut se perdre, d'échos en échos , au pied des collines. L'oreille' d'un homme attendait ce cri...
Au moment où le satyre touchait le lin sacré de la pudeur, le dieu d'Albano intervint, Virgilio parut, et, étreigriant Talormi dans ses bras d'acier flexible, il l'étendit de toute sa longueur sur le marbre du kiosque. Un éclair n'aurait pas eu le temps de s'évanouir, et cela était fait. Le cri de joie de lady Stumley suivit donc immédiatement son cri de désespoir : le chant de la vie couvrit le glas de la mort.
Le pied nu et athlétique de Virgilio s'élargissait sur lapoitrine de Talormi, et, au premier signe, ce pied menaçait d'être remplacé par un poignard; lé reptile allait périr de la mort des reptiles. La main de lady Stumley se leva en sfgne de clémence et arrêta la mort.
— Tu as un poignard, dit Virgilio d'une voix calme à Talormi; désarme- toi , et si milady te pardonne, si Dieu te pardonne, je te pardonne aussi.
Talormi jeta un poignard aux pieds de Virgilio, et dit d'une voix pleine de charme :
— Milady a pris au sérieux une plaisanterie innocente. Ad moment où vous êtes venu, j'allais rassurer milady; je voulais donner une leçon à sa jeuùe inexpérience et lai montrer les dangers qu'une femme court en certaines occasions, dans un endroit désert.
— Votre amitié, comte Talormi, me sera toujours suspecte, dit lady Stumley, se contenant à peine en présence de Virgilio; mais je veux bien croire à sa sincé- ' rite, tant que je n'aurai pas satisfait à mon obligation. Un jour, je prendrai ma revanche... Bientôt peut-être, ajouta-t-elle d'un air pensif.
— Madame, dit Talormi, qui s'était relevé et que Virgilio surveillait le poignard à la main, moi aussi j'ai pris au sérieux un danger que je n'ai pas couru, quand votre robuste intendant m'a terrassé à l'improviste. Mon dcnnestique est à la villa; mes amis savent que je suis chez vous, et si ce soir je ne rentrais pas à Rome, on dirait que le comte Talormi, venant réclamer une légitime créance à Albano, n'y a trouvé que l'assassinat.
A mesure qu'il parlait, Talormi , jugeant de l'effet paissant de cette dernière phrase, s'élevait du ton calme au ton dominateur. Virgilio regardait lady Stumley, dont le visage avait repris une pâleur mortelle.
— Oui , poursuivit Talormi avec un accent énergique, je ne suis pas assez stupide pour me rendre seul dans ce désert plein de pièges tendus par les panthères aux chasseurs. Mes amis veillent; ils vont arriver ici, s'ils s'inquiètent de mon retard. Madame, demain tout Rome vous connaîtra; tout Rome saura que vous me deviez cinquante mille écus généreusement prêtés, et qu'au jour de l'échéance vous m'avez entraîné ici , -dans ce kiosque , moi confiant, pour m'y faire assassiner par ce faune bap* tisé qui est votre amant !
— Quelle horreur l s'écria lady Stumley.
88 LA lUITE ATT TATIGAN;
Virgilio leva son poignard.
— Tue-moi ! tne-moil lui cria Talormi d'une voix terrible, je fen défie!... Tiens, voilà ma poitrine nue, frappe! frappe le comte Talormi, mais ne menace plus. Pâtre d'Albano, ne menace plus un gentilhomme, parce que si ma voix retentit dans cette solitude, tu seras mis en pièces et jeté au lac, comme cette branche sèche que je brise sous mes pieds I
— Milady! milady! murmura Virgilio d'une voix sourde et tout frémissant sur ses pieds ; ordonnez, com^ mandez tout ; j'obéis !
— Comte Talormi , dit lady Stumley comme inspirée et paraissant sortir d'une rêverie profonde ; ce n'est pas ici, en ce moment, que notre affaire doit s'arranger.
— Et quand, Madame?
— Dans trois heures.
— J'attendrai.
— Comte Talormi , dans trois heures vous vous présenterez chez le marchand Josué Costantini, au Ghetto.
—Madame, après tout ce qui vient de se passer, je n'ai plus aucune considération à garder envers vous ; veus n'avez plus aucune mansuétude à attendre de moi. Ainsi, dans trois heures, si je ne suis pas satisfait, vous serez demain couverte d'opprobre et de déshonneur.
— J'accepte, comte Talormi ; vous avez encore ma destinée en vos mains, et je respecte ma signature et mon nom que vous tenez : n'ajoutons plus rien après cela.
— Oui, Madame, mais bientôt tout recommencera. - Nous verrons, dit lady Stumley.
Talormi ûq salua point, et sortit du kiosque comme un lion de sa cage. Virgilio le suivit de près, pour obéir à un signe, et la jeune femme , se glissant sous les arbres voisins, courut, avec l'agilité d'une gazelle, vers la villa par un chemin détourné.
Talormi ne voulut pas se montrer aux geus de la villa dans l'état de dévastation de toilette où l'avait mis la scène du kiosque; il appela son domestique de fort loin, remonta à cheval, évita la grande route, et s'arrêta dans une petite maison subuil)aine pour y réparer ses déda^t
LA JUrVÏ AU VATICAN . 89
très, afin de pmivoir traverser Roaie et se rendre au Ghetto avec cette toilette élégante et fraîche qui ne le quittait jamais. ^
En rentrant à sa villa, lady Stumley écrivit trois let--* très, les envoya tout de suite à leur adresse par Virgilio et deux domestiques, et fit atteler en toute hâte son calessino le plus léger.
Au Ghetto, où Talormi devait bientôt se rendre, Gédéon, obligé de remplacer son père, dont Fabsence cette fois était plus longue que de coutume, dévorait ses ennuis et ne songeait qu'à de nouveaux moyens de séduire lady Sfumley. Oui, se disait-il en regardant le domaine de son père, qui était aussi le sien, jusqu'à présent je ne me suis montré à cette femme si opulente que sous les apparences les plus modestes ; je voulais réussir par la simplicité. Quelle erreur de philosophe! Les femmes n'aiment que réclat, le prestige, l'éblôuissement, tout ce qui fait bruit autour d'un jeune homme. Eh bien I je veux effacer le luxe du premier gentilhomme romain; j'aurai des chevaux et des- domestiques anglais, une calèche d'émail, un tilbury fringant, un chien impossible, un chasseur colosâal, un cuisinier de Paris, des habits sans reproche, un stick de Verdier, da linge de Lami-Housset, des gants Boivin, des épingles de pierreries, des chapeaux Gibus, une montre exacte comme le soleil, des diamants à tous tes doigts! Les femmes, les Anglaises surtout, se laissent prendre à toutes les vertus extérieures qu'on achète au bijoutier, au tailleur, au maquignon; alors on est gentleman, c'est-à-dire le jeune homme parfait. La vertu modeste n'est jamais gentleman; le vice doré l'est toujoure. Soyons gentleman.
En voyant rentrer à la boutique sa sœur Debora, qui venait, disait-elle, de rendre une visite à de pauvres familles juives, Gédéon ouvrait la bouche pour prononcer un nom adoré, qui était toujours entre ses deux lèvres; mais Debora l'arrêta court à la première syllabe, et lui dit :
— Laissez-moi seule, mon frère, et ne paraissez ici que lorsque je vous appellerai.
90 LÀ lintE AXJ TÀTIGAN.
Gédéon regarda sa sœur avec des yeux qui effrayèrent Debnra.
— Mon Dieu ! mon Dieu! dit-il en s'éloignant, je vois partout le visage de lady Stumley ; mes yeux l'apportent partout.
— Frère, dit Debora, j'entends mon chien Mitry qui se plaint; ouvrez la porte à Mitry.
Le chien délivré entra dans la boutique et se posa debout, en articulant des syllabes harmonieuses, pour embrasser Debora, qui lui dit :
— Mitry, j'ai besoin de toi ici; tu vas revoir après sept ans un grand Monsieur que tu n'aimes pas, le comte Talormi. Je sais qu'il doit nous rendre une visite. Ainsi, ne va pas joueT avec les enfants dans le Ghetto, ni prendre un bain au Tibre. Reste avec maîtresse et sois sérieux.
Mitry écouta sa maîtresse avec une attention soutenue, fermant et rouvrant Tes yeux comme un auditeur qui se recueille et qui ne veut pas perdre un mot de ce qu'on lui dit. Ensuite il monta sur un comptoir de bois de noyer, s'y posa comme un sphynx sur sou piédestal, et ne s'endormit que d'un œil.
Gédéon, poursuivi par son idée de luxe, et ne connaissant que la moitié du secret de son père, voulut enfin s'éclairer et se fixer sur la véritable valeur de cette fortune mystérieuse, sauvée des barbares de Tunis et des civilisés de Rome; ce trésor submergé dans une barque, ce coffre flottant, traîné à la remorque de Tunis à Gênes, et pouvant à bon droit porter le nom de Moïse, nom qui signifie sauvé des eaux. Moïse avait bien inspiré Josué Gostantini, le thésauriseur aquatique; la fortune du juif était arrivée à bon port.
Ceux qui ont vu la girandole du château Saint-Ange dans les caves des rues qui avoisinent ce pont, se feront une idée exacte du caveau secret où pénétra Gédéon, en s'éclairant d'une lampe et d'une idée. Josué Gostantini avait admirablement choisi sa maison du Ghetto. Le Tibre coulait devant sa cave, et l'envahissait même quelquefois complètement, selon les progrès de la crue des eaux. Cette cave élaii de belle et bonne construction an-
tique, et la solidité de ses voûtes rappelait rarchiteclure des cloaques de Tarquin. Rome souterraine est remplie de ces débris inconnus, qui, de voûtes en voûtes, aboutissent à la grande arche de Tarquin, entre le temple de la Fortune Virile et la Rotonde de Vesla.
brédéon, suivi d*Argus, le chien du trésor, comme Mitry était le chien die la boutique, déposa sa lampe sur un terrain sec, et prenant à deux mains une chaîne de fer qui retenait un objet invisible, il fit reparaître à la surface et remit sur la pierre nue la petite barque de Tunis.
Gédéon connaissait la barque; Josué seul connaissait tout ce qu'elle renfermait.
Argus suivait d'un œil attentif cette mystérieuse opération, et montrait par son attitude qu'il était fier de la confiance que lui accordait Gédéon.
La barque ayant été ouverte avec efiEraction, Gédéon fut ébloui comme si le soleil se levait tout à coup dans les ténèbres de cet humide souterrain.
Toutes les monnaies du monde étaient entassées pêlemêle dans cet écrin immeûse; les seules monnaies d'argent avaient été exclues comme indignes d'associer leur pâleur vulgaire à l'irradiation éblouissante de l'or.
— Je suis riche ! s'écria Gédéon dans un accès de délire, riche comme une mine ! riche comme on ne l'est pas l Être riche, c'est être Dieu 1 Être riche, c'est avoir le monde; c'est conquérir la joie, les plaisirs, les femmes ! Être riche, pour moi, c'est revivre, c'est tuer ma mort !
Et ses deux mains convulsives se plongeaient dans le coffre, et secouaient par gerbes les sequins, les ducats, les disques d'or du Piémont, les onces espagnoles, toutes les fantaisies monétaires de l'univers.
Un léger bruit se fit entendre; deux mains robustes tombèrent sur les mains de Gédéon, et une voix de dé** mon cria : •
'^ Part à deux l
C'était Tomaso.
Tomaso soupçonnait la maison de Josué de renfermer deux choses : de l'or chrétien et un conspirateur juif. Le terrible espion, familier avec les antiques égouts.de
tlî . LA JUIVE AIT VATICAN.
Rome souterraine, venait de temps en temps prêter IV reille au bruit ou au silence de la maison de Gédéon, et cette fois il avait réussi au delà de son espoir; il prenait Gédéon en flagrant délit de Crésus conspirateur.
Argus poussa un de ces rugissements qu'il avait appris en Afrique, et se précipita surTomast...
Son frère Mitry bondit sur le comptoir de la boutique, et, les poils et les oreilles hérissés, iljmnonça d'une voix lugubre à sa maîtresse qu'un grand péril était dans la maison, et qu'il feiliaît voler au secours de Gédéon et d'Argus.
Une lutte formidable s'engagea entre Gédéon, Argus et Tomaso. Le chien préposé au trésor et qui, danssajeunesse, avait connu les forbans d'Afrique, recohnut un voleur d'Europe; il s'était rué sur lui avec une fureur léonine, et ses larges dents s'incrustaient sur les bras du ravisseur, tandis que Gédéon, honteux de se servir d'un chien en combattant uu homme , faisait de généreux efforts pour délivrer Tomaso des étreintes d*Argus. Tout à coup Mitry tombe dans le caVeau, et voyant son jeune maître engagé avec un inconnu, il se jette dans la mêlée, mord et déchire les chairs que lui laissaient les dents d'Argus, et les deux combattants quadrupèdes, emportés par leur élan, tombent avec Tomaso dans le Tibre et disparaissent avec lui, pour reparaître bientôt à la surface, mais sans y ramener leur ennemi.
Ce fut alors que Debora, qui n'était pas femme à mépriser un avertissement de Mitry, parut dans le caveau et trouva son frère dans une agitation étrange qui, tout de suite, lui parut justifiée par le trésor mystérieux étalé devant lui. Aussi le cri d'étonnement que poussa la jeune femme ne s'adressait qu'à cette immense quantité de pièces d'or, et ne provoquait aucune explication sur les événem^ts antérieurs.
— mn frère! mon frère! tout^ celte richesse est à nous ! tout cet or nous appartient !
— Oui, ma sœur, dit Gédéon en étendant ses raainssur le trésor; je suis riche, et avec cet or je réussirai...
— Arrêtez, Gédéon, n'achevez pas ; je sais ce que vous
U tUttÈ AU YâTIÔA!^. dS
aile» dilre. Vofa« passion pour lady Stumley ne gagnerait rien à la dépense de tout cet or. Croyez-en une sœur qui 'Vous aime... Mais donnez-moi une bien faible part de cette richesse, et je vous jrfre de vous rendre le calme, la ▼ie el le bonheur, au nom de lady Stumley.
Gëdéon regarda sa sœur avec des yeux qui inventaient QBe expression que le ciel n^avait pas encore apprise à la terre.
— Oui, mon frère, ajouta la jeune femme en serrant la main de Gédéon, oui, moi seule, je puie vous rendre heureux, et vous le serez par moi.
•— Ma sœur, ma bonne sœur! tout cela t'appartient I s'écria Gédéon ravi au troisième ciel. .
— Dieu a donc exaucé la prière de Virgilio ! dit Debora daasPexaltation de son enthousiasme... Je remonte sans perdre une minute de plus; toi, Mitry, suis-moi; Gédéon, restez ici avec Argus.
Et elle sortit du caveau, toute fiévreuse d'impatience. Debora trouva dans la boutique trois visiteurs atten* dus : Santa-Scala, Bozzi et Paul Gréant.
— Mille grâces. Messieurs, leur dit-elle, mille grâces ^e je vous rends au nom de lady Stumley. Vous avez eu la bonté d'obéir â ses invitations avec une ponctualité dooi élevons sera reconnaissante. Je vous prie maintenant de Tonloir bien entrer dans la salle voisine, d'écouter ee qui Ta se dire id, et de ne point vous montrer, quoi qu'il arrive...
Ce qui fut exécuté avec cette grâce empressée qui ne pouvait faire défaut à un appel de lady Stumley.
Et Debora, pleine de confiance, le visage illuminé du bonheur imprévu, attendit l'homme qui devait arriver.
Lorsque Talormi parut, son obligation à la main, la jeune femme prit une s^ttitude grave et lui dit :
— Monsieur, vous allez être satisfait de toutes les manières.
— C'est tout ce que je demande, dit Talormi avec un Bonrire ; il est si aisé de trouver cinquante mille écus dans ce Pérou du Ghetto.
—Userait plusdif&oile. Monsieur, dit Debora, de trouver
W LA jmVE Àtr YATfCÂJf*
ane étincelle d'honneur dans votre âme. Réglons tong noB comptes...
— Oui, réglons nos comptes, dit Talormi d'un ton léger ; j'aime mieux cela. *- <*
— Lady Stumley, dit Debora, lorsqu'il s'agit de faire une bonne action, est prête à se résigner à tout, même à emprunter de l'argent oflfert par un Talormi. Elle vous a remis cette obligation à son dernier b^l, et vous vous êtes vanté d'avoir reçu d'elle, ce jour-là, un billet d'amour, quand ce n'étaitqn'un billet d'argent. Vous avez menti... Ne m'interrompez pas. Monsieur. Ce prétendu blUet d'aumour est là dans vos mains, et vous venez en réclamer le payement â son échéance... Comte Talormi, aujourd'hui vous avez traité lady Stumley de faussaire et lady Stumley ne vous a rien répondu, parce qu'une justification honore toujours le calomniateur, et qu'elle n'a pas voulu vous honorer; mais ra^, je vous réponds pour elle en ce moment, non par des calomnies, mais par de foudroyantes mérités. Comte Talormi, vous êtes un sbire autrichien, voilà votre profession d'aujourd'hui; comte Talormi, vous êtas un saltimbanque forain, voilà votre profession d'autrefois; comte Talormi, vous êtes un roturier sans famille, voilà votre noblesse de tous les temps.
— Madame, dit Talormi en affectant de mépriser les insultes d'une femme, est-ce ainsi que vous payez les lettres de change ? Je n'acoepte pas cette monnaie ; elle n'a point cours chez moi.
— Non, Monsieur, je les paye avec de Tor, les dettes de lady Stumley.
Aussitôt elle écrivit quelques chiffres sur une feuille de papier, et appelant Mitry :
' — Porte cela tout de suite à Gédéon, lui dit-elle. ^
— J'attends l'or, dit Talormi avec un dandysme superbe; et toutes les injures d'une femme disparaîtrontensuite quand mon valet de chambre brossera mou habit. ■
— L'or va venir. Monsieur ; et comme il serait trop lourd pour la faiblesse de votre bras , voilà sur ma porte un facchino qui portera cette somme à votre palais.
-^ Ah( très-bien! milady,.. Mademoiselle, veux-je
U. Jum5 Atl VATtcÂN. 95
dire, excusez-moi..., très-bien! je vous sais gré de cette attention; vous avez même prévu le porteur, vous avez tout prévu; il n'y a peut-être que Tor qui sera oublié.
'— Le voilà. Monsieur, dit^ebora en montrant la porte du fond qui s'ouvrait.
Gédéon entra et déposa sur le comptoir une •sacoche de cuir.
— Vous pouvez compter, Monsieur, dit Debora; casera bientôt fait : la somme est en onces, en ducats et en pièces du Piémont.
Talormi ouvrit avec négligence la sacoche, et contint avec peine un mouvement de stupéfaction ; puis il dit : — Mademoiselle, je ne compte pas.
— N'oubliez pas. Monsieur, dit Debora en voyant Talormi faire un signe au facchino, n'oubliez pas de me ren^ dre l'obligation de lady Stumley.
— Ah 1 c'est fort juste, dit Talormi en riant. La voici ; je ne vous cache pas que je m'en dessaisis avec peine, mais j'ai d'autres échéances à faire* valoir contre lady Stumley.
— EÙe les attend, dit Debora d'un ton résolu*
(?était le Jour die Noël ; on ouvrait leprœsepio dans Péglise de VAra-Cœli, au Capitole; on s'agenouillait devant la crèche du sanctissimo Bambino, sur le terrain même où s'élevait le temple de Jupiter Capitolin, visité par les antiques triomphateurs.
La foule était immense devant le palais des conservateurs, devant la statue colossale du Tibre, autour des trophées de Marins et de la statue équestre d'Adrien; le prêtre, debout sur le sommet de l'escalier de VAra-Cœli, bénissait le peuple en élevant Iq sanctissimo Bambino^ Toutes les maisons voisines se décoraient de draperies ronges à franges d'or ou d'argent.
Ô6 U Juive àû yatman.
Talormî, à genoux., recevait la bénédiction, et au memeiJt où le chœur chantait infons vagiens, in fans fulgu rans incœlis, notre célèbre prestidigitateur adressait des Temontrances et donnait d^s instructions à un homme prosterné auprès de lui. '
Les voix de la foule, le chant de l'église, le carillon des cloches couvraient cet entretien mystérieux.
— Oui, Barbone, disait Talormi, tu es souvent un imbécile, et on ne doit jamais faire une faute daas ton métier.
— J'essayerai, Monseign.eur.
— Ainsi, le jour du duel de Van-Ritter et de Paul Gréant, sous Radicofani , tu as commis des fauites énor mes... Je t'avais recommandé de faire arrêter tes deux adversaires et les deux témoins, et de m'arrèler moimême, témoin de Van-Ritter...
— C'est juste. Excellence.
— Monsignor Pacifico t'avait donné douze agents de police et des plus forts. Tu as fait arrêter tout le momde, excepté moi.
— Ah ! Excellence ! je n^ai pas osé mettre la xnaâu^ur le très-illustre prince Talormi.
— Il fallait oser, puisque je te l'avais ordonné ! Je sais bien ce que je dis, quand j^intime un ordre...
— Une autre fois j'arrêterai Votre Excellence.
— Autre sottise que tu as faite, Barbone; je t'avais recommandé d'exiger de Van-Ritter et de Paul Gréant leur parole d'honneur qu'ils ne 8e battraient jamais Mr la terre d'Italie...
— Eh bien I Excellence, ils l'ant juré, ^ c'eit pour cela que je leur ai fait rendre leur liberté, seiiOft vos opdreSi..
— Tu ne veiuL donc pas me comprendre, Barb<we? Je te dis que mes ordres ont été mal exécutés puisqu'ils n'ont donné leur parole que pour les Ëtats-Bon^iains*
— Ah! Voire Excellence a raison; j'ai couiinis une &ute. "
— Heureusement, j'ai donné de l'ouvrage à yan-rRittcr depuis ce jour-là, et je l'ai entortillé (fans les booassaiUef
LA nnUfE AU VATICAK. 97
de la chancellerie. Si je n'eusse pa? ainsi corrigé ta faute^ cet endiablé marin allait me tuer Panl Gréant en Toscane
ùu à Naples^ et Paul Gréant m'est nécessaire comme
ami.
— Aussi je veille sur lui^ Excellence^ comme sur un fils.
— Qui fa dit de veiller sur luit
— Personne^ Excellence.
— Écoute^ Barbone : ne fais ni plus m moins que ton devoir; point de zèle et point de négligence^ rien que la diose exacte que je demande.
— Votre Excellence sera satisfaite.
«— Tu connais sans doute les murs du jardin du palais Van-Ritter?
— Oui, Excellence.
— Eh bien! cette nuit tu feras sentinelle à la tète de quatre hommes choisis, le long de ces murs, et quand tu entendras ma voix, tu feras monter ton lieutenant dans le jardin, avec les insignes de la police de nuit; toi , tu te garderas bien de te faire voir... J'ai trois vengeances à exercer cette nuit; un rude travail que je veux faire en m'amusant.
*— Votre Excellence peut compter sur moi.
— Ainsi , c'est entendu, Barbone; et s'il y a quelqu'un à faire saisir, tu ne le laisseras pas échapper !
— - Soyez tranquille. Monseigneur; je retiens même les couleuvres dans mes mains.
— Barbone, tu n'as point de nouvelles i me donner de ton cousin Tomaso ?
— Toujours point de nouvelles^ Monseigneur; je le crois mort.
— C'est impossible, Barbone, les gens comme Tomaso ne meurent pas, ils sont assassinés; il faut que tu me découvres son cadiavre.
«— Si les vautours des Apennins ne l'ont pas dévoré.
— Les vautours sont plus délicats dans leurs festins. Trouve-moi Tomaso mort ou vif.
— Je chercherai , Excellence.
— Cette nuit, Barbone, j'ai hes€in de toi^ sois vigi«
foai u. 6