‹ La Juive au VaticanChapitre 8 sur 14 · t V JCriVE AU VATKAH · texte numérisé non relu

t V JCriVE AU VATKAH

lant... Va i.» ^auu bénir au plus haut de Tcscâlier de VAra-Cœli, pour édifif*r ton prochain, et va dormir en attendant la nuit. Tu accompagneras Santa-Scala ce soir chez Van-Ritter. et là, je to roverrai pour de nouveaux 'ordres.

Comme nous l'avons dit, c'était le jour de Noél, et la ville avait bien pris la .physionomie de cette grande solennité chrétienne. L'artillerie du château Saint-Ange mêlait ses notes graves' au joyeux carillon de toutes les cloches romaines. Les piferari, ces artistes qui descendent de Tityre et de Mœlibée, enflaient leurs pipeaux rustiques, et les petits enfants entraînaient leurs familles devant les^ boutiques de coutiseurs et de jouets, où étaient suspendues les images de la Befana^ cette fée catholique qui descend par la cheminée dans la nuit de Noël pour récompenser ou punir les enfants, selon leurs bonnes oo mauvaises actions.

C'était aussi le jour où les familles se rassemblent; le jour des longs festins et des libations; le jour du pardon, de Foubli et des réconciliations éphémères. Aussi, le palais de Van-Ritter a vu pour quelques instants se dissiper le sombre nuage qui couvrait ses lambris d'or et ses fresques mythologiques ; quelques éclairs de sourire y traversent les visages, et sembleraient faire pressentir une prochaine et complète sérénité, s'il pouvait y avoir un oubli et un pardon pour des fautes sans pardon et sans oubli !

La joie officielle des chancelleries a donc jeté une éclaircie passagère sur la place Navone. Le festin de Noël a donné une longueur démesurée à la table de Van-Ritler. Debora, qui ne peut célébrer la Noël, s'est pourtant dévouée à aider Memma dans les dispositions d'une fête à laquelle une juive ne peut assister. Les convives sont fort nombreux, et, au dessert, Talormi excite une gaieté à peu près générale en racontant la légende romaine de la .Béfana.

— Quand j'avais le. bonheur d'être enfant, disait-il, bonheur qui se prolonge souvent jusqu'à la vieillesse chez quelques hommes^ je ne manquais pas^ le soir de la

lA JUIVE Àtr VATICAN. W

Noël, de suspendre mes bas au crochet de la cheminée, et le lendemain, à l*aube, je me hâtais de venir voir si la Befana y avait déposé des dragées ou des cendres. Il parait que la Befana était toujours contente de moi , car je ne trouvais jamais que des dragées dans mes bas...

— Voyez donc, dit le cardinal Santa-Scala en riant, voyez comme la petite Fiorina écoute ce que dit le comte Talormi.

— Oui, ma belle enfant, poursuivit Talormi en s'adressant à Fiorina, si tu as été bien sage cette année, la Befana descendra par la cheminée et t'apportera des bonbons.

L'enfant se recueillit un instant en elle-même pour faire un rapide examen de conscience, et n'ayant rien à se reprocher, elle regarda Memma en riant et frotta ses petites mains avec joie, comme si elle tenait déjà les dragées de la Befana.

Ce fut l'incident le plus remarquable de ce festin de Noël. On se leva de table pour entrer dans la grande galerie, où le café était servi. En passant devant l'antichambre où les agents de service se chauffaient par désœuvrement, Talormi fit un signe au valet de chambre de Santa-Scala, et lui^ remettant un billet cacheté avec une adresse ^i trompait tous les yeux, il lui dit :

— Barbone, cours à l'hôtel Frantz, place d'Espagne, et fait remettre ceci à Paul Gréant. Saûta-Scala doit se retirer à dix heures. Ainsi, tu n'as pas de temps à perdre.

Ce billet était ainsi conçu :

« Une expiation de sept ans est suffisante; et c'est aujourd'hui Noël, le jour du pardon.

« A une heure après minuit, je serai seule.

< Il y a un mur de jardin à franchir; il y aura une échelle à la fenêtre qui s'ouvrira pour vous.

c Memma. >

L'écriture était admirablement contrefaite; Memma elle-même s'y serait trompée. Au reste, Paul Gréant avait trop de candeur et trop d'amour pour concevoir le moindre soupçon d'un billet pareil, s'il n'eût pas été composé

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avec Tart infernal que 1q faussaire tenait au bout de ses doigts.

Talormi rentra dans la galerie^ où sa courte absence n'avait été remarquée par personne, et entama tout de suite avec Van-Ritter une conversation sérieuse sur la politique autrichienne, prévoyant que le mariai chercherait bientôt un prétexte pour se délivrer d'un entretien ennuyeux et compromettant. Aussi accepta t-il tout de suite la partie de whist que Talormi proposa, entre deux parenthèses, dans sa grave dissertation.

En abordant la table du whist, Talormi escamota les deux jeux 4e cartes et substitua les siens; il revenait à son premier métier. L'ambassadeur d'Angleterre fixa l'enjeu à quatre livres la fiche : Talormi se récria d'abord contre l'énormilé de cet enjeu ; puis inclina la tète et accepta.

— Mais savez-vous bien, dit-il, qu'au whist à trois, que nous jouons, on peut perdre à chaque tour cent soixante livresî

— Eh ! je les ai souvent perdues, dit l'ambassadeur anglais.

— Et en trois parties, quatre cent quatre-vingts liviesl dit Talormi.

— Il faudrait pour cela jouer d'un malheur sans e;temple, remarqua Van-Ritter.

— C'est que mol, dit Talormi, je suis sensible à la perte comme tous ceux qui jouent rarement; mais j'ai une bonne qualité, je ne m'obstine pas ; je ne cours jamais après mon argent.

— Ceci est une épigramme à mon adresse, dit Van- Ritter en souriant. . ~

— Eh bien î poursuivit Talormi, je ne songeais pas du tout à l'épigramme. Est-ce que vous avez l'habitude de courir après votre argent perdu, mon cher amiral? Parole d'honneur, je ne vous connaissais pas ce défaut.

4» — U me semble pourtant, mon cher comte, dit Van- Ritter que. vous connaissez les habitudes de ma maison^ comme moi-même...

— Ah ! vous me supposez plus instruit que je ne suis^ mon cher amiial...

LA JOIYB À.V YÂTIGAN. iOl

— H -y a trois jours, comte Talormi, dit Vaa-Ritler avec un sourire triste, vous m'avez servi de comète; j'ai perdu tous mes robs à votre côté, et, de revanche en revanche, j'ai joué j usqu'au jour.

— Tiens! c'est vrai! dit Talormi d'un ton naïf. Vous avez joué jusqu'au jour... Mais vous vous êtes refait...

— Oui ,^ j'ai même gagné dix livres.

— Quant à moi, dit Talormi, je n^ m'entête jamais au jeu... Il est vrai que je joue fort rarement, comme vous voyez... Je fixe ma perte à une somme, et je ne la dépasse pas.

Van-Ritter, Talormi et l'ambassadeur anglais commencèrent leur partie; les invités entourèrent la table et firent galerie de causeurs, de muets, de conseillers, de comètes, de censeurs, de dormeurs. Talormi, les yeux fixés sur l'éventail de ae» cartes, avait l'air de concentrer toute son âme sur la victoire du trtek. Les pren(ïiers robs furent enlevés par l'ambassadeur d'Angleterre avec une profusion iiateuts et d^honneurs qui tenait du prodige. Talormi murmurait contre une comète endormie sur son coude, et prétendait que la comète dormante était la pire espèce des Gomètes, jeomme l'a prouvé M. Méry, dans son poème du Wkmt. L'ambassadeur riait à l'anglaise et ne comprenait pas cette superstition franco-italienne. Van-Ritter déplorah 'rabaence des atmts par des soupirs intelligibles. Les comètes riaient selon l'usage de ces astres sans

Fiorieii, qufind l'heure du coucher fut venue, perça les chevelures àes comètes pour souhaiter son good nùjht à Van-Ritter.

— Fiorina, mon ange, lui dit Talormi en l'embrassant, si tu vois la fietana, dis-lui de m'envoyer des atouts,

— Oui, monsieur le comte, répondit l'enfant en présentant Ki joue au prestidigitateur.

Et déployant ses ailes de mousseline, l'ange s'envola et disparut. ^

La victoire restait fidèle à l'ambassadeur ; Talormi et Vaa-EUtter engageaient des paris avec les comètes et les perdaient avec une rapidité inconcevable.

—C'est bien le short whist, disait Talormi ; les Anglais l'ont bien nommé ; il n*est pas long ; nous jouons à pile ou face, monsieur l'ambassadeur.

— Vraiment, disait l'Anglais, je n'ai jamais joué d'un pareil bonheur.

— C'est même humiliant pour moi, remarquait Van- Ritter.

En attendant, les heures de la nuit s'écoulaient.

Talorrai se donnait les airs d'un homme qui a perdu la tête, et, profitant d'une faute évidente que Van-Ritter venait de commettre, il se leva et dit :

— Ma foi ! je perds quatre cents livres, et j'ai de beaucoup dépassé mon contingent de perte. Gela me sufBt... Comment diable, amiral, avez-vous pu commettre une distraction pareille! J'attaque en dessous par as et rot de trèfle, et puis je joue petit carreau dans la faiblesse du mort. C'était clair comme le jour! Je n'avais que deux trèfles, et je voulais utiliser mes deux petits atouts sur deux coupes. Vous prenez à carreau, et au lieu de revenir à mon invite si clair de trèfle, vous me jouez />tgiie/ Oh ! vraiment! je ne sais où vous aviez l'esprit en ce momentlà! votre faute nous a fait perdre le triek et la partie. Perdre par la fatalité du jeu, ce n'est rien; mais perdre par des fautes, c'est désolant!

Van-Ritter, étourdi de cette apostrophe Intime, tfinr clinait en cherchant une introuvable justification.

Talormi essuyait avec son mouchoir une sueur absente de son front, et en appelait à la galerie^ qui, par son silence expressif et poli, condamnait le maître de la maison.

— Voulez-vous que je vous donne un bon conseil, mon cher amiral, poursuivit Talormi, ne jouez plus, et renvoyez votre revanche à demain. Vous n'êtes pas au jeu, vous faites des fautes de novice; vous perdrieif^ cette nuit un vaisseau à trois ponts.

Talormi savait que Van-Ritter ne quittait jamais la partie dans la perte, comme presque tous les joueurs.

Le comte Filangieri s^offrit pour remplacer Talormi, ce qui causa un vif plaisir à Van-Ritter.

LA JUm AU YATIGAir. 103

— HeureusemeDt^ dit tout bas une comète à son voisin ^ les chambres de lit de ces dames sont éloignées de cette table de jeu; toutes ces discussions les réveilleraient en sursaut à chaque instant.

Le voisin approuva cette réflexion si juste.

Talonni prix deux comètes par le collet^ pour leur expliquer^ dans Pembrasure d'une croisée^ d'autres fautes graves que Van-Ritter avait commises. Le conite Filangieri frappa deux légers coups sur la table de jeu^ et se retournant vers Talonni :

— Mon cher comtef lui dit-il de ce ton aigre-doux de riiomme qui vient de perdre le trick^ nous vous écoutons et nous faisons des fautes. On pourrait causer plus loin.

Talormi fit un geste d'impatience, et se promena en ayant Tair de méditer sur les fautes de Van-Ritter.

U ne se promena pas longtemps': l'heure attendue sonnait à l'église Saint-Augustin.

Le jeu absorbait les joueurs et Tépaisse galerie. Talormi s'escamota lui-même et disparut.

Il connaissait le terrain sur lequel il mai:chait dans les ténèbres favorables. Tout avait été prévu, et chaque obstacle vaincu pour un crime infernalement préparé depuis longtemps, qui devait perdre à la fois Gréant, Memma et Debora.

Cet air charmant, ce visage serein, cette grâce exquise, ce dandysme superbe, toute cette auréole mondaine enfin qui luisait sur Tèxtérieur de Talormi dans un salon, s'évanouit subitement, et les yeux qui venaient de le voir à la table du jeu, ne l'auraient pas reconnu s'ils l'eussent rencontré lorsqu'il marchait à son crime. Les trésors de colère, de vengeance, d'amour, de luxure, qui bouillonnaient au fond du caractère de cet homme, et que son énergie savait si bien contenir, jaillirent sur son visage comme, une éruption de lave ardente. Son teint prit des nuances inconnues ; ses yeux dardaient des étincelles^ ' ses lèvres, brûlées par un souffle de feu, semblaient déchirer de caresses une proie absente, et ses mains, tendues dans l'air vide, se crispaient convulsivement comme dans une lutte de haine ou d'amour.

104 LA JUIVE AU TATICAir.

Il traversa le corridor qui liait la façade de la place à la façade du jardin; il ouvrit une petite porte conjugale, dont les gonds obéissaient mollement à Thuile, et pénétra comme un vampire dans la chambre où Memma dormait, i ' V,

Le vautour ne tombe pas plus promptement sur la colombe. La bouche de Memma fut étouffée^sous une pression irrésistible; Tévanoaissement de Teffroi remplaça le sommeil sur la couche profanée. Le crime triompha.

Talormi ouvrit la fenêtre, déroula une échelle soaple et raccrocha au balcon ; puis il sortit, traversa sans le savoir la petite chambre de réserve où Fiorina passait sa nuit de Noël, et rentra dans le salon du jeu, où il engagea tout de suite une discussion avec Van-Ritter sur un impasse qui lui aurait donné le trick, s*il eût été tenté.

Ensuite Talormi s'éclipsa de nouveau, et courut avec la légèreté d'un sylphe vers une fenêtre qui s'ouvrait sar la façade du jardin. Une heure sonnait.

Paul Gréant franchit le vieux mur du jardin, ce qui lui rappela le jardin de Gènes, et son cœur éclata de joie en voyant l'échelle où son pied se posa tout de suite, comme sur réchelle du paradis.

Talormi donna le signal et rentra se mêler parmi les spectateurs du jeu.

Des cris d'alerte retentirent du cAté du jardin, et suspendirent les mains qui tenaient les cartes sur le tapis vert. Touteis les têtes devinrent immobiles, tous les yeux regardaient le plafond.

Ce n'est rieo, dit Talormi; ce sont les libations de la fête de Noël qui se disputent avec une patrouille... Amiral, vous venez encore de faire une Caute considérable, vous avez attaqué par la dame avec le rai en main; c'est induire votre partner en erreur.

Les domestiques firent irruption dans le salon de jeu, et annoncèrent par leur effroi quelque chose de terrible et d'inconnu. # #

On se précipita vers le corps de logis du jardin. Van- Ritter entra dans la chambre de Memma, et trouva sa femme bâillonnée et presque morte. Debora, réveillée en.

Ik lUIVE ÀV TÀTlCAIf» 10S

sorsani, était courageusement descendue au jardin où Paul Gréant se débattait avec une meute de police. Le chef des sbires criait :

— Nous avons arrêté ce jeune homme au moment où il descendait par cette échelle de ce balcon.

— Vous en avez menti! criait Paul Gréant.

Debora faisait des efforts inouïs pour délivrer le priscmnier et mettre fin à cette scène de scandale.

Tel était le tableau qui épouvanta Yan-Ritter^ et consterna ses fidèles amis.

-—Voilà une audace infernale! disait Talormi en Joignant ses mains par-dessus son front.

La police entra au palais pour constater le crime, dans tous ses détails. Gréant , dont on avait lié les mains^ fut confronté avec Memma qui reprenait ses esprits^ et ouvrait des yeux effrayants de folie. Le désordre qui régnait dans Talcôve était trop accusateur. On verbalisa brièvement, et on emporta Gréant demi-mort dans les prisons du château Sainl^Ange. ^

Tàlormi resta seul auprès de Van-Ritter pour lui prodiguer les plus affectueuses consolations, et ne se retira qu"^ l'aube. Ce fut à Taube aussi que la petite Fiorina sortit delà cheminée où elle s'était blottie courageusement pour voir descendi^e la Defana. Hélas! elle avait inutilement attendu!

Timtefois la Jeune fille, en furetant partout pour y trouver des traces de fines dragées, vit luire au pied du lit de Memma une belle médaille, semblable à ces prix qu'on donne aux écoliers studieux. Ce bijou, qui fut prédeusement serré par Fiorina, montrait d'un côté ces deux mots : Praires trigilate, et de l'autre un coq essorant et un seleit hm%m^é, comme on dit en style de blason.

106 U JOITK AU VATICUr.

lie tribunal delta Conarea.

Dans cette ville de Rome, où les sages, les penseurs, les poètes, les historiens, plagiaires sublimes des écrivains futurs, ont tout dit, tout épuisé, tout connu, un philosophe a prévu notre ïalormi et ceux qui lui ressemblent, en écrivant ceci : Voulez-vous savoir jusqu'à quel degré peuvent s'élever la haine, Famour, la luxure/ la vengeance ? Mettez ces passions dans Pâme d'un homme puissant. Daposse quantum t;o/t/n^. Talormi n'a pas voulu . donne* un démenti à Sénèqiie, dans la ville où ces paroles ont été écrites. Il avait reçu de la nature Ténergiquo santé de ses passions et gardait secrètement en lui ce luxe de dévorants appétits qui mettent Thomme au-dessus de la bêle fauve, parce que le lion et le tigre ne connaissent pas rhypocrisie et se montrent tels qu'ils sont au premier aspect. Les muffles n'ont point de masques; les visages humains ont seuls le privilège d'en avoir. Talormi faisait le mal , d'abord pour le plaisir de le faire; mais il ne se contentait pas de ce simple bénéfice, il voulait encore associer ce mal à ses ténébreuses voluptés. Par. tempérament, il détestait tout, même les femmes qu'il aimait, et sa joie était complète lorsqu'il pouvait greffer ses plaisirs dans les douleurs des autres. Trop ambitieux pour se restreindre dans le petit cercle bourgeois d'une intrigue. isolée/ il aurait cvéé, comme Satan, un monde pour lui, afin d'avoir autant de victimes que d'esclaves, et de s'épanouir dans sa volupté orgueilleuse, au milieu d'un royaume dé désolation.

a Cette espèce d'hommes n'est pas aussi exceptionnelle qu'on le pense. Aux époques de dissolution sociale, ils apparaissent comme des météores, et lèguent leurs noms aux siècles, comme des épouvantails. d Depuis Pétrone, ce moraliste immoral , qui flétrissait les Talormi de son temps, et, les vouant à la sévérité des lois , s'écriait avec

ÎX JUIVE Air TATIC4N. ' 1*7

tristesse : Hélas! que font les lois dans im pays oh Vargent seul règne*/ jusqu'aux orgies gomorrhéennes de notre Directoire, on pourrait faire une galerie d'hommes puissants qui montrerait Thamanité sous un jour bien sombre. Mais en temps normal, lorsque la loi règne à l'égal de l'argent, ces hommes ont l'air de ne pas exister, comme si la nature pouvait avoir des intermittences dans ses créations : ils restent dans l'ombre; ils se diminuent; ils se rappetissent; et comme ils ne peuvent plus atteler des femmes nues au ch^r d'Héliogabale, ou épouser Sporus en public sur un quadrige de triomphe, ils prennent le sang et le cœur d'une famille, et, en broyant tout cela dans leurs griffes, ils s'en composent l'exécrable aliment de leur volupté.

Auprès de ces hommes, le Tartufe des comédies n'est qu'un enfant habillé de noir.

En Pressant à Paul Gréant un piège abominable, et si habilement combiné, Talormi avait satisfait toutes ses passions; mais il n'était pas homme à s'arrêter en si beau chemin : l'œuvre ténébreuse continuait.

La police de monsignor Pacifico avait instruit l'affaire de Paul Gréant. Le tribunal de première instance, nommé tribunale criminale dellà Comarca, s'était assemblé pour juger le prétendu criminel du palais de Vau-Ritter. Ce tribunal siège au palazzo Madama, sur la place de ce nom : il est composé de monseigneur le gouverneur, président; de deux assesseurs prélats, et de quelques substituts. Ces hommes, habitués à rendre la justice, ont, comme d'usage, un profond ennui à l'endroit de leur profession; ils ont des poses somnolentes, des visages tristes, des allures distraites, des soucis clandestins. Le procureur fiscal , procuratore fiscale, soutient Taccusalion. Ce magistrat est l'ennemi naturel de tout accusé; tous ses discours commencent invariablement ainsi : « Très-nobles Messeigneurs, s'il est un crime évident, clair, palpable, incontestable, c'est celui que... » Et ensuite, arrivé à la péroraison, après un déluge d'épithètes, il demande la

. * Qaid faeiunt leges nbf sohi peeunia régnât. ^Atmonb.)

M6 u. mrz àv tatican.

tète de Paccusé. Si Facçusé est pauvre, il est défendu d'office par^ravocat des pauvres , avocate di poveri : il a le droit de choisir un défenseur s'il peut le payer. •

Les pneuves contre Paul Gréant furent accablantes. D'abord le procès-verbal dressé par la police, dans la tihambre de Memma, fit une sensation profonde. Les visites domiciliaires, opérées au domicile de Gréant et de Deboray>avaient mis entre les mains des juges les lettres de Memma écrites à Gènes; la'lettre de Gréant qui contenait une vague menace et que nous transcrivons encore Kine fois, bien qu'on l'ai lue m commencement de cette histoire :

c Ha chère Debora,

(Sans date ni indication de TiUe.)

c Vous pouvez me rendre un service auprès de celle que vous avez le bonheur de voir à votre gré. Je lui écris; je la stipplie de me recevoir une dernière fois... Je vous implore pour m'aider à pénétrer dans le palais. Votre douce parole, votre angélique influence plaideront pour moi... Je suis désespéré... Si j'éprouve un refus ^ que Dien me garde ma raison! ^ Paul Gréaot,.. »

Debora se trouvait ainsi compromise sur cette lettre; elle était aux yeux des juges la complice évidente du crime de Gréant. Bien plus, dans les recherches faites an Ghetto, on avait trouvé de riches parures, des étoffes précieuses, des bijoux de femme et les correspondances secrètes des juifs des Légations avec Debora. Un mandat d'arrêt avait donc été lancé contre la fille de Costantini; mais elle n'était plus dans sa maison. Fuite accusatrice qui mit en verve l'éloquence du procureur fiscal et compléta les charges de l'accusation. Paul Gréant, par une délicatesse d'honneur fort naturelle, ne montra point aux juges la fausse lettre de Talormi, car, toute fausse qu'elle était, elle aurait compromis Memma; ne pouvant donc employer pour sa défense la seule pièce justificative à sa disposition, le malheureux jeune homme se borna simplement i protester de son innocence avec une énergie

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flère et ne se défendit pas. Pendant que le procès s'instruisait, Memma, par une de ces résolutions honorables que les femmes comprendront, fit des efforts inouïs pour sauver Paul Gréant; un seul moment oublieuse de son devoir, elle avait mis en pratique cette tolérante maxime promulguée à Rome : H est humain dépêcher, il est dia^ bolique de persévérer. Memma, retirée dans son asile domestique, n'y avait rien oublié de ses jeunes amours j elle y avait tout enseveli. Le seul souvenir d'une faute servait à la garantir contre une seconde; elle se rendait à elle-même son estime, en se sentant assez forte pour persister dans une héroïque résolution, déjà vieille de sept années, et elle pouvait regarder son mari sans rougir, puisque la victoire acquise dans un si long combat garantissait tout un avenir d'immuable fidélité. Memma croyait avec tout le monde au crime de Paul Gréant, et pourtant, 6 mystère du cœur des femmes I la victime ne se sentait aucune irritation contre l'auteur présumé de l'attentat, et si elle ne pardonnait point , du moins elle excusait. La hardiesse furieuse du crime annonçait une de ces passions inexorables qui donnent de l'intérêt au criminel; un pareil amour n'est pas commun. Sept ans de réserve justifiaient presque l'explosion. SI Gréant eût oublié Memma, comme aurait fait un amant vulgaire, il n'eût pas commis nn crime si longtemps contenu. Telle était la situation d'esprit de madame Van-Ritter lorsqu'elle apprit le teiTible procès du tribunal délia Comarca. Le cardinal Santa-Scala, instruit de tout par une lettre confidentielle de sa sœur, usa de son puissant crédit pour faire assoupir cette affaire, et ne négligea rien pour seconder les intentions de Memma; il rendit des visites aux juges, au président, au procureur fiscal; il entoura le tribunal du prestige de son influence; mais tout fut inutile : on répondit perfidement que le moment était mal choisi pour donner au peuple un exemple de fausse justice; que le crime avait fait à Rome tant de bruit, qu'il était impossible de l'étouffer sans répandre dans le public de légitimes motifs de murmures et d'irritation contre le pontife nouvellement élu. En cette occasion, le pouvoir obscurantiste

i^O LA JUTVE AU VATICAN..

se servit des raisonnements alors en vogue dans le parti libéra], pour combattre Tinfluence de Santa-Scala.

L'arrêt inévitable fut donc prononcé, et tout le monde le trouva juste. Paul Gréaut se vit condamné aux galères perpétuelles : on enferma le malheureux jeune, homme dans les prisons dites Carcerinvme^ où il devait attendre , sa destination de chantier. Le cardinal Santa-Scala vint \ lui-même annoncer l'horrible nouvelle à sa sœur, qui trouva dans son âme virile assez de force pour contenir le cri vulgaire du désespoir, et q^ pas permettre à son cœur de cesser de battre et de vivre. Elle se borna donc à dire au cardinal : « Mon frère , ne prolongez pas davantage votre visite, que mon mari voit avec peine. Ce n'est plus moi que vous devez voir, c'est Van-Ritter; vous seul vous pouvez alléger le poids de ses douleurs, et m6 peindre à ses yeux bien moins coupable que je ne suis. Cela, d'ailleurs, servira mes projets. Il est inutile de vous dire que toute relation est rompue entre lui et moi. Il y a deux maisons dans ce palais. Oui, j'ai un projet que je veux faire réussir par vous ; mais avant, cher frère, je veux voir une dernière fois Paul, le voir à Tinsu de tout le monde et dans sa prison. Je compte sur vous pour me faire ouvrir la porte de son cachot. En sortant de ce cachot, je sais ce qu'il me reste à accomplir, et je l'accomplirai. » Le cardinal promit de seconder Memma dans ce dessein, mais sans trop d'espoir de réussir. Un nouveau personnage avait paru sur la scène, dans l'intervalle écoulé entre la seconde et la troisième partie de cette histoire, lacune importante que nous comblons avec ce rapide récit. Le père de Paul Gréant était arrivé à Rome. Son fils, en lui apprenant ses malheurs, n'entrait dans aucun détail; il promettait de tout lui dire dans une confidence de prison. En attendantj il lui envoyait une lettre d'introduction pour lady Stumley à Albano. Le malheureux père traversa Rome sans la regarder : cette merveilleuse ville n'était pour lui que la continuation de là route déserte des Apennins. Il se rendit tout de suite à Albano, où iady Stumley J'accueillit comme un ami bien cher, et lui présenta Fiorina. Le vieillard^ en embrassant cette petite fille, éprouva un

saisissement dont il ne put se rendre ^compte, et qui fit couler les larmes de lady Sf'umley. Fiorina elle-même parut émue de cette scène, et assise sur les genoux du père de Gréant, elle ne donna aucun signe d'impatience enfantine. Il ne fut question, dans cette entrevue d'Aibano, ni du crime ni du procès. Le père croyait son fils coupable; lady Stumley partageait la même opinion. Un silence triste et des soupirs significatifs tinrent presque toujours lieu d'entretien. On ne paria que pour combiner un moyen de réussite qui ouvrirait- à un père la porte de la prison de son enfant : lamentable faveur qu'aucuue tyrannie ne peut refuser.

Elle fut eu efifet accordée; cette porte s'ouvrit. Le père, en revoyant son fils, versa toutes les larmes de sa vie, tou-* tes les larmes qu'il avait tenues en réserve pendant quarante années de bonheur domestique. Il faut toujours en ce monde dépenser notre contingent de pleurs; on paye l'arriéré toujours : les étés secs font les pluvieux automnes. Le vieillard ne reconnut son fils qu'à la voix; Paul était méconnaissable, même aux yeux d'un père; la double fièvre de l'âme et du corps avait creusé son visage, éteint la flamme de son regard, changé la nuance de ses cheveux : sa jeunesse, dévastée par le malheur, avait même perdu son dernier rayon sous le costume de prisonnier. En présence de son père, Paul crut ne devoir garder aucun secret; il lui raconta toute l'histoire de son amour, déchira le voile qui couvrait la naissance de Fiorina, et finit par prendre Dieu à témoin du serment qu'il faisait aux genoux d'un vieillard et d un pài*e, dans cet instant solennel; il jura donc, à ses dernières paroles, qu'il était innocent du crime pour lequel on l'avait coudamné. Le vieillard poussa un cri de joie, car il ne douta pas un moment, et il aurait condamné tous les tribunaux du monde avant de condamner la parole de son fils. L'espoir versa un premier rayon dans le cœur de ce malheureux père.

' — Oui, dit-il à Paul, tu es innocent, et malgré toutes les preuves, je n'ai jamais osé douter de ton innocence. 11 7 aura une justice pour toi et pour moi.

418 LA lUITB AU VATICAN.

Le geôlier des Carceri nuove, fidèle à sa consigne de rheure, \int couper Tentretien sur ces derniers mots , et le père de Gréant commença les plus actives démarches pour arriver aux personnageô les plus influents de l'autorité romaine , et même au saint-siége, afin de plaider en dernier ressort, avec Téloquence d'un vieillard, la cause d'un fils injustement condamné. D'Albano, où il s'était établi pour voir Fiorina, il venait à Rome tous les jours et accablait de ses visites, souvent importunes, la chancellerie française, au palais Golona : découragé chaque jour par ces deux mots accablants, éternel refrain de prétoire, chose jugée^ il revenait à la charge avec cette ardeur nouvelle que tous les pères tiennent dans leurs âmes, lorsqu'il s'agit de sauver leurs enfants-

Le père de Gréant avait trouvé à Albano un homme qui • le soutenait dans ce bon espoir, et qui, lui aussi, croyait avoir d'excellentes et secrètes raisons pour défendre l'innocence du jeune condamné délia Comarca. Cet homme était Virgilio. Trop bon chrétien pour hasarder hautement un jugement téméraire, Virgilio ne nommait point Talormi, qu'il croyait le véritable criminel de cette afiaire ténébreuse; mais, tout en s'exprimant sur un ton vague, il laissait penser au père de Gréant qu'il avait de légitimes soupçons sur un personnage', très-porté par sa nature à ce genre de crime faussement imputé au jeune Français. Le vieillard recherchait avidement les entretiens de Virgilio, d'abord parce qu'il trouvait en lui un consolateur, ensuite parce qu'il espérait toujours que le nom du personnage soupçonné arriverait enfin, dans une expansion plus vive, au bout d'une confidence. Malheureusement ces entretiens devenaient chaque jour plus rares, à cause des cruels embarras où se trouvait tout à coup Virgilio. Les obscurantistes, un moment retirés à l'écart et feignant de se résigner à l'impuissance après l'installation Je Pie IX, reprenaient graduellement leurs anciennes positions et leur première influence. On ne les voyait point encore agir ostensiblement; mais on sentait partout leur main. Virgilio était devenu suspect à cause de ses défrichements. Le travail paraissait une chose séditieuse aux hommes de

LA. JOrVB AU VATICAN. 4i3

paresse éternelle; on inquiétait chaque jour, par des vexations arbitraires, les défricheurs des Marais-Pont ins; et comme ceiix-ci, confiants dans la justice de leur cause, prononcèrent enfin quelques paroles peu mesurées, on envoya contre eux une escouade de soldats pour dissiper rémeute du travail obstiné.

Les défricheurs, obligés de fuir et d'abandonner leur chantier, prirent une résolution extrême. Virgilio les rassembla et leur dit :

— Mes frères , on vous ôte à la fois les deux choses qui

font vivre Tâme et le corps : le pain et la liberté ; nous

irons les retrouver ailleurs. Il y a tout près de Rome des

asiles inabordables où nous ne craindrons rien, ni des

carabiniers de Rome ni des sbires de TAutriche. Nous irons

vivre dans la forêt de Viterbe, qui couvre des moutagnes

et des précipices, ou sur les rives du lac de Vico, ou dans

les gorges étrusques, vis-à-vis Ponte-Centino , de l'autre

côté de la Paglia, ou dans les vallées profondes des Rie-

corsi, ou sur les pics escarpés de Bolsena et de San-Lorenzo,

Nous aurons la chasse et la pêche, comme les tribus eiv

rantes des premiers jours; nous aurons le large toit des

chênes des Apennins pour tente de repos : il n'y a plus de

justice à attendre, mais nous avons toujours une patrie,

qui est notre mère, qui peut nourrir ses enfants et leur

donner la liberté de la montagne qu'on leur ravit dans

la cité.

Les défricheurs répondirent par des acclamations enthousiastes, et Virgilio, étendant sa main droite vers eux, sembla leur dire : « Attendez, et je serai votre chef quand le moment sera venu. »

Cette détermination de Virgilio était un acte de désespoir, une sorte de suicide. Pour s'élever à la hauteur de lady Stumley, l'agriculteur d'Albano avait conçu un plan merveilleux qui devait lui donner cette gloire et cette noblesse promises aux grands desseins accomplis. Tout à coup ce rêve de généreuse ambition s'évanouissait; des mains impies brisaient le soc de sa charrue; le Triptolème des Marais-Pontins redevenait un paysan vulgaire, tout au plus digne des amours d'une fille de Subiaco ou

114 LA JOrVB AU YATIGAN.

d'Aricia. Un abîme s'ouvrait entre lady Stumley et Virgilio. Cependant, Virgilio ne pouvait abandonner la villa sans communiquer son projet aventureux à la femme |ui dominait son existence. Il eut avec elle un entretien, et, dès les premiers mots, lady Stumley ne parut pas approuver complètement sa détermination.

— Virgilio, lui dit-elle avec tristesse, les jours se font mauvais autour de nous ; il y a dans Tair des présages sinistres; je ne sais trop quel lendemain m'est réservé à moi, à moi, une femme qui ne fais de mal à personne et qu'entourent de si dangereux ennemis. Quel moment choisissez-vous donc pour me quitter! Croyez-vous qu'U me reste beaucoup de soutiens en ce monde ?

— Milady, répondit Virgilio au comble de l'étonnement, vos paroles sont pour moi un profond mystère. Quoi I vous avez des ennemis ! vous courez des dangers ! vous avez un lendemain douteux! Mais n'ètes-vous pas placée, par votre nom et votre rang, sous la plus haute protection qu'une femme puisse avoir à Home et partout, sous la protection du pavillon anglais ? Vous n'avez qu'un mot à dire à votre ambassadeur, et vos ennemis vont disparaître. Vous ne craignez rien des lois de ce pays. Ceux de votre puissante nation sont respectés partout : votre liberté anglaise vous accompagne et vous suit sur terre et sur mer. Milady, milady, je ne comprends ni votre tristesse ni vos craintes ; mais si vous ne daignez pas vous expliquer devant un serviteur indigne, je m'inclinerai toujours à l'ombre de votre grâce, je n'interrogerai plus, je veillerai.

— VirgiK: lit lady Stumley avec une mélancolie proifonde, si je me tais aujourd'hui ,. le temps répondra pour moi, et alors vous saurez tout. Quoi qu'il arrive, sachezte bien, Virgilio, rien au monde ne me touche plus que votre dévouement affectionné.

Lady Stumley serra la main de Virgilio et se retirabrusquement pour lui dérober ses larmes. Le jeune homme porta sa main à ses lèvres comme pour y recueillir l'empreinte encore tiède de la main de lady Stumley. Quand Virgilio revit ses défricheurs, il leur dit :

— Mes frères, soyez toujours prêts, et quand vous verrez ma ceinture rouge flotter à la cime de ce peuplier, rendez-vous tous ici, et nous irons tous ensemble à notre destin !•••

lA kéaédteMoa des éiÊtrmmx.

La condamnation de Paul Gréant frappa de stupeur tous ses amis; on crut d'abord au crime, ensuite on douta, puis il y eut unanimité pour admettre Tinnocence et l'injustice de Tarrêt, tant le noble caractère de ce jeune homme faisait exclure la possibilité d'un pareil crime. En agitant la conversation sur ce sujet dans les lieux publics, en prononçant tout bas certains noms, en citant certaines influences occultes ou des haines et des vengeances mal déguisées, la jeunesse libérale cassa "violemment à son tribunal la sentence de la Comarca, et une sourde exaspération se manifesta parmi les chefs de ce parti. Les esprits trouvèrent bientôt de nouveaux éléments d'inquiétude politique dans le mouvement réactionnaire qui se manifestait autour du nouveau pape. lyinvisibles mains étouff'aient dans leur germe les réformes promises; de criminelles aspirations s'élevaient pardessus la chaîne des Apennins, et arrivaient aux oreilles autrichiennes toujours ouvertes du côté du Vatican. Les suppliques libérales adressées parles Légations et signées des noms les plus illustres, s'arrêtaient à la porte de Pie IX et ne la franchissaient pas. Les mécontentements prenaient chaque jour une nouvelle énergie, en mena-, çant de devenir sérieux. Les fêtes populaires, si fréquentes à Rome, sont des prétextes naturels de sédition aux époques orageuses. Beaucoup parmi les impatients avaient donc choisi le 17 janvier, fête de saint Antoine, pour faire une démonstration en faveur des réformes promises, et les amis de Gréant espéraient profiter de la cir-

constance en^ délivrant le jeune prisonnier. Lady Stuinley, qui connaissait cette disposition des esprits , vint à Rome pour assister à la fête de saint Antoine et à la bénédiction des chevaux. La police de son côté savait tout. L*œil de Talonni était ouvert. %

11 serait difficile d'expliquer pourquoi saint Antoine est, à Rome, le protecteur des dievaux ; cette spécialité équestre devrait, ce nous semble, plutôt appartenir à des saints qui furent habiles cavaliers, comme Victor, Georges, Ferréol, Louis IX. Quoi qu'il en soit, et comme pour prouver que les hommes et les saints reçoivent souvent des emplois au-dessus ou au dehors de leur mérite, on a mis tous les chevaux de Rome, sans distinction de race et de condition, sous la protection de saint Antoine. Le pape, les cardinaux, les princes de TÉglise, les gens du peuple, les nobles, les paysans, les contrebandiers font bénir leurs chevaux le 17 janvier. Sur un terrain à peu près désert, mais qui voit s'élever deux superbes basihques : Saint-Jean de Latran et Sainte-Marie-Majeure, on trouve la modeste église de Saint-Antoine. Cette église n'a rien qui la recommande à la curiosité des voyageurs; sa façade est bourgeoise, et son dôme accuse Fabsence de Tarchitecte qui aurait dû l'élever. On remarque pourtant sur la place une colonne érigée en 1595, en mémoire de la conversion du roi Henri IV. C'est la seule chose qui puisse attirer les étrangers à l'église Saint-Antoine, lorsqu'on n'y bénit pas les chevaux.

Ce jour-là, Rome n'était pas dans Rome, elle était sur la route poudreuse qui va du Colysée à Saint-Jean de Latran. Pas un cheval ne manquait à la fête, et plus d'un sùmaro môme y faisait sonner sa sonnette, et tâchait de s'élever à la dipiité de cheval, à la faveur d'une commune bénédiction. Les gens de la campagne avaient noué des rubans à la crinière de leurs quadrupèdes, les gens de la ville étalaient un luxe de harnais et de rênes dignes de l'attention du saint, t ^

Un prêtre en surplis, debout sur le seuil de la petite perte, agitait le goupillon d'eau bénite sur les chevaux à mesure que les attelages ou les chevaux de main défi-

LÀ XUIYB AU VATICAN. iiï

laîent avec ordre devant lui : les rangs des hommes et des quadrupèdes se confondaient dans une égalité parfaite ; les équipages anglais des Torlouia suivaient un escadron de chevaux de ferme; la jeune noblesse des Coiona, des Chigi, des Borghèse, des Pallavicini se pavanait gracieusement au milieu des carratelle de louage ; les chevaux barbes^ vainqueurs aux courses de Barberi, étalaient leurs derniers prix d'étoffe écarlate ; ces prix que les juifs sont obligés de fournir^ depuis qu'on les a dispensés de courir eux-mêmes pour l'amusement du peuple sur la longue ligne du Corso. Le prêtre donnait sa bénédiction à tous^ pusillis cum majoribus. Parmi nos connaissances^ on remarquait dans la file l'équipage Van-Ritter qui,.par son caractère officiel, devait paraître à toutes les cérémonies publiques; Memma, voilée, dan^ un angle de la voiture fermée, était presque absente au milieu de la foule, et pourtant elle ne perdait rien de tout ce qui l'environnait. A peu de distance le comte Talormi se penchait avec grâce sur les rênes de quatre chevaux, qu'il dirigeait comme un quadrige d'enfant; Virgilio conduisait ses chevaux de ferme ; Giceruacchio et ses charretiers herculéens conduisaient leurs chevaux, de trait; Jubelin, Bezzi, Gédéon et d'autres artistes formaient une élégante cavalcade;'Barbone, sous prétexte d'amener l'équipage de Santa -Scala, observait tout, sans jamais perdre de vue le fin chapeau noir qui s'inclinait sur l'oreille gauche de Talormi.

Au moment où la voiture de lady Stumley touchait l'angle de la façade de l'église, Talormi confia ses chevaux à un domestique, se glissa sur le pavé et se perdit dans la foule. Barbone fit la même chose, et rejoignit son maître qui lui donna un ordre. L'eau bénite allait pleuvoir du goupillon sur les chevaux de lady Stumley, lorsqu'une voix forte sortie de la foule s'écria : E un' ebreal « ne bénissez pas, c'est une juive !» A ce cri le prêtre recula, le lévite éteignit le cierge, la cérémonie fut interrompue; des milliers d'échos vivants répétèrent en chœur formidable :« C'est une juive I ne bénissez pas ! C'est Debora la juive qui vient profaner la fête ! Mort à la juive ! )d Les

plus fanatiques -arrêtent les chevaux et brisent le siège du cocher ; lady Stumley, trahie par sa pâleur, son trouble, son silence, confirme ainsi Taccusation de la foule; des mains violentes l'arrachent de sa calèche et la séparent de Fiorina qui pousse des cris de désolation. Un désordre inexprimable éclate; la file est brisée en mille tronçons qui ne peuvent se rejoindre; les chevaux se cabrent; les cavaliers sont emportés dans une mêlée de roues, de timons, d'essieux, de brancards. Talornii, remonté sur son siège, semait partout ces paroles incendiaires: « C'est Debora la juive qui vient, déguisée en grande dame, insulter la sainte Église et jeter un sort sur les animaux de vos ètables ! » et les paysans, qui reprenaient déjà la route de Saint-Jëan de Latran et de Tivoli, rebroussent chemin en poussant des lamentations lugubres et lancent à Debora des anathèmes de mort: les portes de Téglise se ferment; la statue coloriée du saint est voilée de noir; on arrache les tentures rouges qui décoraient la façade et l'écusson armorié du cardinaLtitulaire qui protège ce lieu saint. Memma, qui avait vu Fiorina enlevée par des paysans aux allures bohémiennes, se précipite dans la foule comme la mère de Florence, et laissant à tous les essieux des lambeaux de sa robe, elle court à la jeune fille et la dispute aux ravisseurs. Van- Ritter oublia tout en ce moment; avec sa noble générosité de marin, il se laissa emporter à ce simulacre de bataille, et se creusant un sillon dans ces vagues vivantes, au moyen de ses bras nerveux, il rejoignit sa femme et la ramena bientôt avec Fiorina dans un lieu de sûreté.

Dans les ardentes mêlées, tous les incidents se passent à la fois; mais on est obligé de les raconter successivement et de mettre dans le récit un ordre qui n'existe pas dans l'action. Gédéon avait vu, le premier, disparaître lady Stumley; mais il avait été constamment repoussé par les vigoureuses ondulations de la foule, ^comme le naufragé est repoussé du rivage qu'il veut 'atteindre. Épuisé d'eflbrts, il se heurta contre Giceruacchio et ses hercules, tous inébranlables comme un archipel d'ècueils.

— Giceruacchio! s'écria Gédéon ^ c'est une affaire de

basse police; j'ai vu les agents qui ont souifié la calomnie; je les ai reconnus : ce sont ceux de Posteria du Tibre et du temple de la Concorde ; ce sont les sbires de Pacifico.

— Je m'en doutais, dit Giceruacchio avec le calme de l'Hercule au repos; il y a de mauvaises mines autour de nous, et la bénédiction des chevaux ne sera pas bonne cette année; il y a trop de diables dans le bénitier.

— Et nous n'agissons pas ! nous n'agissons pas ! s'écria Gédéon en déchirant les boucles de ses cheveux.

— Tu vas voir! reprit Giceruacchio.

A ces mots il fronça ses sourcils olympiens et regarda ses compagnons. Ces hommes de fer tombèrent comme un bloc sur la foule et arrachèrent lady Stumley des mains fanatiques qui la traînaient dans la poussière. Fa- Yorisé pat cette puissante intervention, un homme qui s'était épuisé en efibrts pour lutter seul contre mille, l'héroïque Virgilio enleva la jeune femme dans ses bras vigoureux, la mit sur sa carratella et disparut avec elle dans un galop qui fut un éclair.

Les fanatiques réclamaient leur proie; l'émeute se levait contre rémeute; on se demandait avec des paroles de rugissements quels étaient ces hommes impies qui protégeaient une juive devant une église profanée; quels étaient ces païens qui se réjouissaient dans ce jour de fête, changée en fête de deuil? Cependant les chevaux et les équipages, bénis ou non bénis, reprenaient le chemin de la ville, les femmes fuyaient en désordre vers les routes de la campagne; il restait sur la place de l'église une foule encore immense; mais tout le caractère de la fête du 17 janvier avait disparu. On enteudait toujours ces cris : Mort à la juive ! mort à Debora du Ghetto !

Giceruacchio, élevé sur les bras de ses amis, et dominant la multitude, fait signe qu'il veut parler, et alors, comme autrefois sous Hiéroclès, le préfet de Rome, le peuple romain y avec ce bon sens gui le caractérise, se tait et écoute. Il n'y a pas un mot à changer dans cette citation empruntée à un grand historien. Rome est toujours Rome. Une seule voix avait crié :

120 lA JUIVB AU VATICAN.

— C'est Ciceruacchio! Silence ! Laissons parler Forateur du peuple! ^

I» Du haut de sa tribune vivante, l'orateur fit entendre comme un prélude des paroles mélodieuses, avec cette voix que les Italiens ont créée et nommée voix sympathique, voce simpatkay et qui, sur leurs théâtres, dans leurs chaires, à leurs rostres^ émeut et ravit un auditoire, même lorsque la musique ne l'accompagne pas.

— Amkicariypopolo amato, dit-il, je comprends votre fureur, je'la partage, parce que le cœur du peuple bat dans le mien. Oui, votre colère est légitime ; oui vous serez justes dans votre châtiment, s'il est vrai qu'une juive ait osé insulter par sa présence une cérémonie sainte, et profaner l'eau bénite ! Un pareil scandale, une pareille audace méritent un châtiment; la foudre populaire doit tonner, si la foudre du ciel reste muette! Pour un tel sacrilège, il n'y a pas d'assez grande expiation !

Les acclamations éclatèrent et interrompirent le discours de Ciceruacchio. L'orateur fit un nouveau signe et le silence se rétablit. »

— Mais, d'un autre côté, où sont des hommes graves et calmes; j'entends dire que cette femme n'est pas une juive, n'est pas Debora du Ghetto, n'est pas la fille de Costantini. oii m'affirme que c'est une jeune veuve anglaise, Içidy Stumley d'Albano, la providence des pauvres, la patronne des afiligés, la reine libérale des artistes. Eh bien ! chers amis, si cela était vrai, si nous avions insulté une chrétienne, si nous avions écouté trop étourdiment une première délatiou mensongère et perfide, si nous avions porté de violentes mains sur une noble étrangère qui n'est pas du sang juif, quel remords ne serait pas le nôtre! Que de pardons aurions-nous à demaLder à Dieu ! Or, mîiintenant, notre conduite est toute tracée par le bon gens et l'équité, ces deux vertus antiques du peuple ro^ main. Allons à la maison de Costantini; allons voir Debora au Ghetto; je vais marcher à votre tête : tous ceux qui m*aiment me suivront.

^ — Nous te suivrons tous! cria la foule en chœur. Au milieu de cette multitude d'hommes^ une seule

LA JtnVB AU VATICAN. 12!

femme était restée, et avait fait avancer sa calèche vers le groupe de Giceruacchio et des hercules. Il est inutile de nommer Glelia, elle seule pouvait se plaire au milieu de ce tumulte, et saisir même avidement cette occasion d'y jouer un rôle de prima dona assoluta, comme dans le finale de Semiramide. Dehout sur un coussin de sa calèche, elle applaudit Giceruacchio avec ses mains d'ivoire, et avec toutes les perles de sa voix, et se tournant vers le peuple, elle dit dans un éclat de rire mélodieux comme un chant de fauvette.

— Il a raison, ce brave Giceruacchio ! je connais Debora la juive, moi, et elle ressemble à lady Stumley comme Sainte-Marie-Majeure à Saint-Antoine ! lady Stumley est une grande dame, et Debora une petite marchande; Tune porte des robes de velours le dimanche, Tautre des robes de mérinos le samedi... Tiens! cela me fait souvenir que je dois encore à cette petite juive une écharpe albanaise!... En attendant, mes chevaux ne sont pas bénis. Cocher, suivez Giceruacchio et prenez bien garde, j'ai peur de verser; saint Antoine doit être furieux aujourd'hui, a Au Ghetto ! au Ghetto ! » cria la foule, et les plus agiles suivirent \hcarraiella de Giceruacchio et la calèche de Glelia. Lés gens de la campagne romaine, toujours amants du merveilleux comme les antiques suburbains, se répandaient dans leurs villages, en racontant ce qu'ils avaient vu. Au moment de la bénédiction, disaient-ils, une juive s'était montrée devant l'église de saint Antoine pour empoisonner l'eàu bénite; le buste du saint avait étendu son bras droit vers elle, et aussitôt; la juive était tombée morte sous les pieds de ses chevaux, où le peuple l'avait mise en pièces. Ge récit se propagea d'un côté jusqu'à Terracine, et de l'autre jusqu'à Radicofani. La foule laissa en route beaucoup des moins acharnés ; cependant elle était^encore^ assez considérable lorsqu'elle arriva au Ghetto. Les plus fanatiques, et les moins crédules par conséquent, serraient toujours de près Giceruacchio et ses hercules. L'orateur du peuple entra le premier dans la boutique de Gostantini, elle fut aussitôt envahie; ceux qui ne purent y pénétrer s'amoncelaient dans la rue —

i22 LA JUIVE AU VATICAN,

attendant le dénoùment de cette scèae, qui éclata tout à *coup par des acclamatious triomphales. Une jeune fille courbée par le travail, fort négligemment vêtue et coiffée d'un bonnet blanc jaunâtre, vendait du filigrane de Gênes à une vieille femme qui marchandait beaucoup. La vendeuse, reconnue par les principaux députés de la foule, était Debora.

— Oui, oui , s'écrièrent-ils sur le seuil de la boutique, le grand Ciceruacchio avait raison ! la fille du juif est ici, et ne ressemble pas du tout à l'autre . La police nous a trompés ! A bas les Autrichiens! Debora paraissait visiblement émue, et ses yeux baissés avec modestie n'osaient regarder tant d'hommes, lorsque Tartiste Clelia, qui avait laissé sa voiture à la grille, entra ou pour mieux dire bondit dans Id boutique, et sautant au cou de Debora, elle dit :

— Eh bienl vous avons-nous trompés moi et Ciceruacchio? La voyez-vous là, cette pauvre fille qui travaille toujours lorsque nous ne faisons rien, nous paresseux !... Ma petite Debora, tu ne comprends rien à tout ceci, n'estce pas? ^

Debora leva les yeux, prit une pose toute naturelle d'étonnement, et secoua la tête avec une naïveté d'expression admirable, comme pour dire : Je ne comprends rien.

— Figure-toi, poursuivit Clelia, que tous ces hommes sont des saints Thomas... Mais tu ne connais pas saint Thomas, toi, pardon, tu es juive... Eh bien! ce sont tous des incrédules qui veulent voir et toucher pour croire. Ne se sont-ils pas imaginé que tu étais venue à la bénédiction des chevaux pour faire bénir les tiens et porter malheur à Teau bénite ! Comme si tu avais des chevaux, toi, pauvre enfant ! Je voudrais bien que tu en eusses toute une écurie pleine, parce que tu me ferais un crédit d'un an pour ce carton de filigranes que je vais t'acheter. D'où viennent ces filigranes. .?de Gênes ?.. Ah ! oui, c'est le pajà de ces choses... Est-ce du bon argent? de l'argent vrai coiîime celui des francesconi?Oui... il serait noir, s'il était faux... j'aimerais mieux de l'or... Eh bieul que faites-vous là, vous autres? Ne voyez-vous pas que vous gênez cette pauvre fille, et que vous l'empêchez de faire son commerce?

On voit bien que vous n'avez pas de commerce, vous autres ! Allons ! vous avez voulu voir, c'est vu ; vous ferel bénir vos chevaux Tan prochain, si vous en avez. Giceruacchio donna respectueusement le premier un bon exemple: il salua Debora et sortit. Insensiblement, la boutique et la rue se dégarnirent. Clelia resta seule et poursuivit son affaire de filigranes, tout en causant de mille choses à la fois et se faisant les réponses de ses de mandes.

— Vous la connaissez beaucoup ici cette lady Stumley qulls viennent de mettre en pièces là-bas? Je n'aime pas les Anglaises, moi, mais je ne veux pas qu'on les assomme. Elle doit faire beaucoup d'emplettes chez toi? Estce une bonne pratique? Les Anglaises payent bien; elles ont an moins cela de bon. La trouves-tu belle, lady Stumley?.. Tu ne dis ni oui, ni non... On me l'a montrée une fois à la villa Borghèse, avec sa fille... On m'a dit que c'était sa filW... Ehbien! Debora, voyons, est-ce convenu? Je t'achète ce carton, et je te payerai à la Sainte-Anne, le 25 juillet; six mois, ce n'est pas long. J'assiste toujours à la procession de la confrérie de Sainte-Anne des Palefreniers ; c'est superbe quand elle passe sur le pont Saint- Ange et que l'artillerie du fort la salue. Je mets toujours une robe neuve ce jour-là, c'est ma fête; je suis née le 25 juillet, en.... j'ai oublié Tannée. Je paye mes dettes dans ce grand jour, lorsque ma patronne me fait tomber de l'argent du ciel. Clelia est un surnom que l'école française m'a donné parce que j'ai traversé le Tibre à la nage comnie l'autre Clelia, la véritable. Je nage comme une sirène, mais je ne chante pas aussi bien.

Debora, nonchalamment appuyée sur son comptoir, écoutait Clelia, lorsqu'une rumeur se fit entendre dans la rue du Ghetto...

— Est-ce qu'elle retournerait cette armée de saints Thomas? dit Clelia en prêtant l'oreille.

Elle se leva brusquement, jeta dans le carton les marchandises dont elle jouait avec ses doigts, et lançant un regard à l'extérieur, elle dit :

— Je vois des gens de mauvaise mine et des soldats qui ne l'ont pas bonne.

t34 LA JXnTB AU TATIOAN.

Debora tressaillit et dit d^une voix sourde ces mots qui •furent inintelligibles pour Glelia :

~ Pour me sauver, je me suis perdue ! * Elle ouvrit la porte du fond et disparut. Aussitôt une escouade d'agents de police, conduite par Tinvisibie main de Talormi et de Pacifico, entra- dans la boutique, et le chef dit à Glelia :

— Je vous arrête au nom de monseigneur le gouveiv neur!

— Tu m'arrêtes, moi! dit Glelia en repoussant le sbire, es-tu fou, mon ami? Regarde-moi bien : je suis Glelia, et je te ferais arrêter, toi et toute ta bande, si vous valiez la peine de faire meubler une prison.

Deux agents qui avaient reconnu Glelia s'empressèren d'avertir leur chef de sa méprise; celui-ci, s'adressant avec respect à la jeune femme, lui dit :

— Vous n'êtes pas Debora Gostantini ! '^

— Est-il stupide, cet homme ! dit Glelia; combien de fois veux-tu que je te répète mon nom?

— Alors , poursuivit le chef, visitez cette maison et vous y trouverez Debora. »

— En voilà d'une autre! s'écria Glelia, sont-ils acharuéi contre cette pauvre fille!

— J'exécute un ordre. Madame, dit le sbire.

— - Eh bien ! il est prouvé que Debora n'assistait pointa la bénédiction des chevaux.

— Oui, dit le chef; mais elle assistait au crime qui a été commis au palais de la place Navone, et elle est complice de Paul Gréant. Lisez l'ordre d'arrêter.

— Qui a signé cet ordre? demanda Glelia.

— Lisez, Madame; c'est monsignor Pacifico.

— Tenez, dit Glelia en déchirant le papier, voilà comment je traite les ordres de Pacifico ; allez lui dire cela de :na part. Je me moque de lui comme d'un coup de pied de la statue de Pasquin. Maintenant, vous n'avez plus d'ordre, vous ne pouvez plus arrêter Debora. Sortez ! vous n'êtes pas assez amusants pour moi.

4 — Madame, dit le chef qui tremblait devant Glelia, je suis au désespoir de vous désobéir ; mais je porte encore

sur moi un second mandat d'arrêt, signé du procureur fiscal. ^

— Le procureur fiscal m'a fait la cour six mois ; j'ai vu i mes pieds tout votre grave tribunal de piazza Madcma. J'ai posé pour leur tableau de Thémis. Je suis Thémis. Faites avancer ma calèche, je vais leur casser ma balance sur le front. Ah ! nous verrons qui commande à Rome,-»i c'est le gouverneur ou moi !

Clelia s'élança dans la calèche, et dit au cocher :

— Piazza Madama!

On n'eut point de peine pour trouver Debora dans sa petite maison; la pauvre fille ne fit aucune résistance; elle ne s'était dérobée un moment que pour changer de robe et prendre une bourse pleine d'or. En sortant de sa boutique, au milieu des agents de police, elle couvrit son visage d'un voile vert et traversa la ville jusqu'aux Prisons-Neuves, ^ù elle fut écrouée dans un cachot secret*

Plonger dans un cachot n'est point une métaphore; le eachot est une prison dans la prison; c'est un caveau souterrain où ne brille d'autre lumière que celle des chandelles de suif; l'air de la vie n'y circule pas; le détenu n'y respire qu'une atmosphère épaisse, humide^ gluante, celle qui s'appesantit sur les cadavres dans les tombeaux. On avait enfermé Debora dans une de ces fosses judiciaires réservées aux plus grands criminels d'État; c'est pour la porte de ces horribles demeures, et non pour celle de l'enfer, que Dante a écrit levers fameux qui anéantit l'espoir. En y entrant, Debora comprit son destin; elle était juive; elle était accusée comme complice de Gréant, et comme aflSliée aux sociétés secrètes; elle avait contre elle des ennemis puissants, Talormi à leur tête; rien ne pouvait la sauver de la torture et de la mort ': assise sur le

grabat de paille, seul nieable de son cachot, Debora sentait s'évanouir son énergie, parce qu'elle n'entrevoyait autour d'elle ni rayon de jour ni rayon d'espoir. Les ténèbres tuent le courage; c'est l'image sombre de la mort et du néant. Dieu même ne semble plus exister là où manquent la lumière, les étoiles ou le soleil. Unebelle el jeune fille ne se résigne pas à mourir, à l'aurore d'une vie dont elle n'a connu que les douleurs; et, au moment où elle entrevoyait des jours si doux, des horizons si beaux et des amours dignes des anges, dans une de ces délicieuses oasis de la campagne romaine, où l'âme s'initie aux extases du ciel, elle se rappelait une inscription qu'elle avait lue la veille sur un platane d'Albano, et qu'une seule maia pouvait avoir tracée, comme dansTéglogue de Gallus. Les vers italiens qui exprimaient la pensée de Virgilio avaient l'amoureuse suavité de ces antiques inscriptions creusées sur les jeunes arbres de Tibur, auxquels l^poëte disait : Ils croîtront, et nos amours croîtront avec eux. Crescent tllcBy crescetisamoresl Au fond de son ténébreux cachot, Debora n'avait pas assez de larmes à donner à ce souvenir, et son doigt écrivait sur le mur, sans y laisser la trace d'une lettre, l'inscription de Virgilio, à laquelle l'horrible situation de la prisonnière donnait un caractère désolant. On peut traduire ainsi ces vers du poète d'Albano, adressés, quoique sans nom, à lady Slumley, qui maintenant ne sera plus distinguée de Debora, dans notre récit.

Viens I Je sais des abris où le fleuve immobile Nous peiDt dans son miroir le bois de la sibylle; C'est là qu'il faut cacher Taurore de nos jours! Regrettons les moments perdus pour les amours; Dédaignons ces faux biens que le vulgaire envie : Être seul, c'est la mort; être deux, c'est la vie! L'amour nous est venu du ciel pour nous charmer; Aimons, aimons pour vivre, et vivons pour aimer.

Ainsi ce bel horizon lumineux venait de s'éteindre i jamais; Debora ne devait plus revoir son lac d'azur, ses pins odorants, ses douces collines, ses fontaines d'eau vive qui coulaient dans les herbes des prairies et les fleurs

des jardins; elle ne devait plus respirer cette éî]^anation amoureuse qui pleuvait du ciel d'Albano, sous le soleil du milieu du jour et les étoiles du milieu de la nuit. Ce poëme divin, mis en action par deux créatures, venait de s'interrompre avant le dernier chant; lumièrt^ fleurs, extases, rêverie, amour, tout s'éteignait au fond d'un cachot, comme le premier songe doré de l'enfant qui meurt sans baptême va se couvrir, dans les limbes, des ombres étemelles delà nuit. «Voilà pourtant, répétait souvent Debora, où m'a conduite ma reconnaissance envers Memma; elle avait pris soin de mon adolescence ; elle m'avait tenu heu de mère à l'âge où elle était presque ma sœur, et mon dévouement n'avait rien à lui refuser; ma vie devait être au service delà sienne. L'ingratitude m'aurait sauvée; il est si facile d'être ingrat ! la reconnaissance est un si lourd fardeau ! Je n'ai pas voulu être ce que tous les autres sont. Mon dévouement a été mis aux plus rudes épreuves; j'ai accepté, non avec résignation, mais avec ferveur. J'ai consenti à prendre deux existences, deux visages, deux noms, pour garder comme une mère cette jeune Fiorina, que Memma ne pouvait nommer sa fille, et si j'ai profité de cette haute position de lady Stumley, que Memma m'avait faite avec son or, pour soulager ceux de ma religion et protéger les artistes, j'ai le "droit de pouvoir dire à mes ennemis que je n'en ai retiré, moi, aucun bénéfice, et qu'au contraire la calomnie n'y a trouvé que trop d'occasions de porter atteinte à ma considération et à mon bonheur.

Seule avec sa pensée^ Debora ne vivait plus qu'avec ses souvenirs, et, au miùeu du silence tumulaire qui l'entourait, elle se persuada avec effroi que cette vie rétrospective ne serait pas longue, et que son cachot ne s'ouvrirait plus. Ses ennemis s'étaient débarrassés d'elle sans la soumettre aux épreuves chanceuses d'un jugement public; on l'avait inhumée vivante, comme une vestale des temps anciens. Quand la fièvre du saug, portée au cerveau, vint donner à cette réflexion horrible un caractère de vérité, Debora se leva comme étouflëe par le poids de la voùte^ et la respiration lui manqua subitement. Ses

128 LA JUrVB AU VATICAN,

mains délicates se crispaient contre les murs^ qui ne rendirent aucun son, comme les parois d*une caverne d» granit; elle sonda aussi l'épaisseur de la porte^ qui resta muette comme la pierre des murs. Un vertige affreux brûla le front de la jeune femme, et fit sortir des étincelles de ses cheveux noirs ; ses yeux s'ouvraient démesurément pour percer les ténèbres massives du cachot et entrevoir un seul rayon; ses lèvres demandaient un souffle d'air dans cette tombe embrasée; sa voix, que l'haleine intérieure ne soutenait plus, s'efforçait d'implorer du secours, et elle expirait dans la poitrine^ comme le cii des mauvais rêves. Le délire la saisit au cerveau ; elle déchira son corsage, ne pouvant renverser les murs qui l'étouffaient; elle dénoua sa belle chevelure, pour la faire tourbillonner devant son visage, comme un éventail, et se donner un peu de fraîcheur artificielle; bientôt ses vêtements les plus légers lui furent intolérables; elle joncha le sol gluant des lambeaux de sa toilette, et se jetant à genoux, elle demanda au ciel de lui donner, comme une faveur, une mort subite, et de lui épargner l'agonie folle de la faim et de la soif, et ces derniers râles furieux où les dents affamées grincent sur la chair des mains pour y chercher leur dernier aliment. Il y a des prières si ferventes, si profondément extraites des racines du ccbur, qu'elles autorisent à croire que Dieu les exaucera, s'il écoute les lamentations de sa terre. Une rosée sembla descendre sur le front de Debora; la pauvre agonisante, arrivée à cette suprême limite de la vie où un temps d'àrrét est déjà un retour vers la résurrection, sentit bientôt son courage se ranimer, et la pensée de Virgilio arrêta son âme sur ses lèvres; elle se représenta cet homme qui ne vivait que pour une femme, une idée, un amour et ne retrouvant plus auprès de lui l'image adorée, source de sa vie, et agitant son désespoir dans le désert d'Albano^ à travers des arbres voilés de crêpes de deuil. Ce regard, jeté sur Virgilio, secourut Debora; elle comprit le sens profond de cette pensée d'un grand poëte : Plt4S loin les corps, plus près les âmes; et ce nouveau compagnon qu'elle donna à la solitude de son cachot acheva de la

LA JUITE ATI VATICAN. iSO

réconcilier avec la vie, et enchaîna énergiquement ses mains aux bords de la tombe; elle espéra d'arriver à Tespoir. ^ t.

Un léger bruit courut dans le corridor, et réveilla un feible écho sous la voûte de la prison; les verrous et les serrures grincèrent; la lourde porte tourna sur ses gonds criards; une clarté de lanterne rayonna comme le plus luminenx soleil, et une jeune fille, belle comme Tange de la délivrance, parut et marcha vers la prisonnière avec un visage où le sourire se mêlait à la compassion. Debora était étendue sur son lit de paille, et son premier mouvement fut de s'envelopper de sa longue et épaisse chevelure comme d'un vêtement.

— Ne craignez rien, lui dit la jeune fille avec une voix douce; c'est moi, c'est une femme comme vous. Je vous apporte la nourriture des prisonniers; mais comme c'est moi qui l'ai préparée, vous la trouverez bonne, je crois.

Debora se releva, s'assit aux bords de son grabat et serra les mains de la jeune fille.

— Vous ne me connaissez pas? demanda-t-elle à la pri* flonnièrci. »

— Non, dit Debora; mais en vous voyant, je vous aime.

— C'est par le plus grand des hasards que je suis ici, poursuivit la jeune fille; j'étais attachée au service d'ime ostéria très-mal notée par la police. On a fait fermer l'o»teria, parce qu'il y avait toujours des complots de patriotes, disait-on, et je suis revenue auprès de mon père, qui est geôlier de cette prison... Voyez comme c'est heureux pour vousl... On me nomme Ruzzarina; je dois me marier avec un brave garçon qui est l'ami de Gédéon, votre frère , et c'est mon futur qui m'a recommandé mademoiselle Debora Ck)stantini. Voilà pourquoi je viens vous voir, vous consoler et vous ofi'rir mes services.

— Non, dit Debora, vous n'êtes pas Ruzzarina, vous n'êtes pas la fille du geôlier; vous êtes la Providence; ca^ vous êtes descendue ici quand je priais.

— Je serai ce que vous voudrez, poursuivit Ruzzarina, et je ferai tout ce que je pourrai.

— Eh bien ! dit Debora, je veux écrire une lettre à.., un ami.

— J'avais prévu cela, dit la jeune fille, et je vous apporte tout ce qu'il faut pour écrire...

— Et vous vous chargez de la lettre? demanda vivement Debora.

— Belle demande! A quoi vous servirait d'écrire, si vous n'aviez personne pour porter votre lettre?

— Ruzzarina déposa sur le lit ses provisions de bureau, et Debora écrivit sa lettre.

— Cela ne vous dérange pas, si je parle quand vous écrivez? demanda Ruzzarina.

— Non, mon enfant; vous pouvez parler tout à votre aise.

» — Quand on m'a annoncé que vous étiez en prison, je me suis dit à moi-même : Elle doit être bien belle, mademoiselle Debora; mais vous êtes encore plus belle que je ne croyais. a

— Que dites-vous là? obse^^va la prisonnière tout en écrivant. Il est difficile de vous comprendre.

— Ah ! voici; il n'y a jamais eu dans cette prison de femmes vieilles et laides : au fait, qu'en ferait-on ?

, — Mon Dieu ! c'est effrayant ce que vous donnez à comprendre ! dit Debora en arrêtant sa main sur sa lettre. Ainsi donc, innocente ou coupable, une femme peut se voir ensevelie dans ce cachot?

— Oui, mademoiselle Debora? il suffit qu'elle soit jeune et belle; le reste importe peu. Mon père, qui connaît toutes les histoires de son métier, m'a dit qu'il n'y a jamais eu que de belles femmes dans les prisons de l'inquisition. Il rit beaucoup, mon père, en disant cela...» Mais, mademoiselle Debora, voulez-vous que je vous apporte une robe plus légère? La vôtre est bien lourde, avec la chaleur de cette prison... Oui, on étouflfe ici, au mois de janvier... en été, il y a beaucoup de fraîcheur... Ah ! les femmes SQut bien malheureuses !... quand elles n'ont pas un mari qui les protège, tout le monde veut les voler, comme font les passants avec les vignes du grand chemin. On nous prend pour des fruits sans maîtres....

Moi, heureusement, à Tosteria, j'avais mon Frittata, un homme vigoureux comme un marin de Fiumicino, et tous ceux qui étaient amoureux de moi avaient peur de lui... Il doit m'éponser à la Saint-Joseph, le \^ mars, si les affaires politiques marchent bien... Vrai, Mademoiselle, jene vous dérange pas en parlant... . — Non, Ruzzarina... j'ai fini... et...

Debora s'arrêta pour écouter.

.— Ce n'est rien, dit Ruzzarina... 11 n'y a que moi qui aie le droit d'entrer chez une prisonnière... moi, et les hommes de justice... mais ils dînent tous en ce moment... Cest pour cela. Mademoiselle, que je voulais vous apporter une robe d'indienne, pour vous couvrir sans vous étouffer... Nous sommes à peu près de la même taille, je crois... j'ai vu au musée du Campidoglio une statue qui vous ressemble... mais elle n'a pas vos beaux cheveux... les miens ne sont pas aussi longs... en entrant j'ai cru que vous aviez une mantille noire...

Debora fit un geste en désignant la porte, et Ruzzarina 86 tut. ^

— Oh! cette fois, dit la prisonnière, je ne me trompe pas... j'ai entendu marcher... on vient... tenez, prenez vite cette lettre; ma vie est dos ce papier.

— Où faut-il la porter î

— A la villa Piorina> à Albano; elle est pour Virgilio, l'intendant de lady Stumley.

— C'est comme s'il l'avait, Hit Ruzzarina en baissant la voix.

La jeune fille du geôlier n'eut que le temps de serrer la lettre dans son corset; un homme vêtu de noir entra dans le cachot; Debora se couvrit du voile de ses cheveux et d'un lambeau de couverture de laine accroché à son grabat.

— C'est la nourriture de tous les prisonniers, dit Ruzzarina d'un ton dur; vous vous y habituerez comme les autres ; on ne peut faire une cuisine exprès pour vous.

— FJle se plaint de la nourriture? dit l'homme noir d'un ton mielleux. ♦

— Oui; répondit Ruzzarina en jetant un regard mo-

IM tk JUIYB AU TATIGAN.

qiieur sur Debora; oui, raonsignor Pacifico, voilà une grande dame qui a le goût bien délicat pour une pensionnaire de ^inquisition; mais elle s'y fera comme les autres : Tappétit vient en ne mangeant pas. Et Ruzzarina sortit sur un geste de Pacifico. Le monsigaor ferma la porte et s'approcha de la prisonnière; la lave des sept péchés capitaux bouillonnait dans sa poitrine et altérait les ressorts de sa voix; Tincandescence de la luxure empourprait Pépiderme de ses joues; un brouillard humide voilait ses yeux.

— Madame, dit-il d'une voix qui, se dimjnuait pour dérober le trouble d'une volupté criminelle , vous avez commis un grand crime devant Dieu et devant les hommes...

— Je n'ai commis aucun crime, interrompit Deboca d'une voix énergique, et vous le savez bien, vous le premier. Jugez-moi selon votre injustice, mais ne m'insultez pas. *

— Mesurez bien vos paroles. Madame, reprit Pacifico d'un ton calme; vous êtes en notre pouvoir, et aucune puissance humaine ne peut venir à votre secours. Faites l'aveu de vos crimes, et en faveur de cet aveu on pourra peut-être avoir quelque indulgence... •

— Je n'ai rien à avouer, dit Debora d'une voix ferme.

— Alors on usera de la force. Madame; on vous soumettra aux douleurs de la torture et aux épreuves du feu et de l'eau; on brisera ces. pieds blancs et -délicats, qui luisent comme de la nacre; on tordera votre cou si pur dans un carcan de fer; on coupera ces beaux cheveux jusqu'à la racine; on liera vos bras avec des cordes noueuses; vous serez suspendue sur un brasier ardent, et vous n'aurez plus même votre chevelure pour défendre votre pudeur Que dites-vous de cela, mon enfant?

— Je ne dis rien, j'attends la torture.

— Ma fille, nous en avons vu de plus fortes et de plus rebelles, et qui, ensuite, se sont humiliées en implorant notre grâce; nous les avons vues à nos genoux et baisant nos mains. Le bourreau était là avec ses instruments de

LA JmTB AU tâticàn. 133

torture, et n'attendait qu'un ordre de ma bouche,.. Alors le courage manquait au cœur de ces femmes, et elles se résignaient.

— Vous mentez, Monsieur, dit Debora; vous calomniez les femmes ; elles subiront tout avant de vous subir.

— Vous n'avez donc aucune pitié de vous, ma chère enfant? Mais regardez-vous donc; écartez le tissu de vos cheveux; voyez comme vous êtes belle et comme il vous sera pénible de voir broyer tant de frais trésors sous la main du bourreau.

— Vous m'indignez. Monsieur, dit Debora d'un ton résolu ; il n'y a pas de torture plus affreuse que votre parole et votre présence ; si le courage me soutient en c^ moment, il me soutiendra toujours. Sortez.

— Sortez ! ah ! tu me donnes un ordre à moi ! Écoute , Debora, je t'ai parlé jusqu'à présent avec douceur; la colère aura son tour. Écoute; ne sois pas l'ennemie de toi-même; je puis te sauver, je veux te sauver. Un homme puissant t'aime, c'est le comte Talormi. Rien ne peut résister à cet homme; c'est l'Autriche incarnée dans un seul homme. Talormi se fera ouvrir la porte de cette prison : il n'attend que l'épuisement de tes forces; quand l'abattement sera venu, il tombe» sur toi comme le vautour sur la colombe, et tes beaux bras seront déchirés par ses griffes. Debora, regarde ce cachot, regarde ces murs, regarde ce grabat; il y a partout des empreintes de lutte violente, des traces de voluptueuse furie, des ruines d'insolente pudeur. Eh bien! une nouvelle scène se prépare. Ce cachot n'a pas encore tout vu; Talormi va l'épouvanter d'un crime de plus. Debora, Debora, je veux me liguer avec toi contre Talormi; mais laisse-moi respirer plus près de toi; donne-moi un regard qui ressemble à une promesse d'amour; je ne te dis pas de m'aimer; laisse-moi croire que tu m'aimes; il est si facile aux femmes de tromper, il est si facile aux hommes de se croire heureux. Écoute.

— Laissez-moi ! s'écria Debora en se débattant contre les mains qui effleuraient sa chevelure^ laissez-moi^ vous

iSi LA JUITE AU VATICAN.

dis-je, ou je me hrise le front contre cette pierre et je tous renvoie d'ici tout couvert de mon sang.

La prisonnière se leva brusquement, et, debout sur son grabat, elle appuya sa tempe contre le mur, et dit d'une voix folle : •

— Si vous faites un mouvement, un seul geste, j'écrase ma tête contre ce mur !

Pacifico recula d'effroi, et pourtant ses yeux expiraient de langueur sur le divin tableau qu'une lanterne pâle éclairait. Debora ressemblait à la juive Madeleine enlt.\ée par lesianges sur la montagne de la Sainte-Beaume, ou à sainte Agnès livrée toute nue aux tenailles des bourreaux.

— Debora, dit-il, je te laisse à tes réflexions Tu as

vu ma bonté aujourd'hui, tu verras ma haine un autre jour.

Il lança un dernier regard d'amour et de menace à la jeune fille, et sortit en verrouillant la porte du cachot.

PallMBO Talonnl*

Sur la rive gauche du Tibre, vis-à-vis les pentes escarpées du Janicule, Talormi possède un de ces palais du moyen âge, dont les puissants talus descendent sous les eaux du fleuve, comme un rocher taillé en assises. Le diplomate donnait ses derniers ordres pour la décoration d'une galerie, lorsque Barbone entra pour prendre son mot .d'ordre quotidien.

— Passons dans mon atelier de sculpture, dit Talormi; il n'y a que des idoles d*Égypte; aures habenty et non audient. , ?

-^ Ah! dit Barbone, Votre Excellence se fait sculpteur.

— Je me fais tout, Barbone, voilà ce que tu ignores. Je suis peintre, maintenant, sculpteur, pôëte, et je me suis

LA jrUITiB ATJ VATICAN. 135

meublé un palais pour toutes mes attributions. Ici, je suis sculpteur, regarde... c'est Tatelier de Phidias. 11 y a le torse de Laocoon privé de ses fils, une moitié de Junon Licinienne; un buste de Jupiter avec le modim; et cet admirable débris de l'antiquité représentant une Vénus sans bras, emhcassant un Adonis sans tête. J'ai acheté ce morceau, place d'Espagne, chez Vescovagli, qui fabrique de véritables faux dieux, et qui les met dans les fouilles, quand les fouilles sont à sec.

— Et quel chef-d'œuvre allez-vous ciseler. Monseigneur?

— Aucun. J'ai cet atelier dépuis un an, et c'est ici que tu viendras me voir; j'ai quitté ma maison de la via San- Lorenzo-in-Lucina, pour vivre ici en artiste grand seigneur,.comme Michel-Ange II. Voilà quatre blocs de mar^ bre destinés à s'arrondir en déesses, et qui resteront blocs toute leur vie. J'avais un praticien que j'ai chassé, parce qu'il est devenu amoureux du plus beau de mes modèles, une paysanne de Subiâco, une Véous brune et odorante comme du thym fleuri, un véritable bouquet de colline. Elle avait là naïveté de croire qu'elle posait chastement pour une Diane chasseresse dont elle ne voyait jamais sortir du marbre le bout d'un cheveu. Mon praticien lui a révélé la fraude, et me l'a enlevée comme Hélène. J'ai mis la police à leurs trousses; mais ils m'ont joué un mauvais tour : ils se sont mariés.

— Les scélérats ! dit Barbone.

— Barbone, poursuivit Talormi, nous vivons dans un monde infâme; on est entouré de trahisons; on ne sait plus à qui se confier...

— Fiez-vous toujours à moi, Excellence.

— Oui, je te crois fidèle et dévoué, toi, Barbone.

— Vous êtes le chêne et je suis le lierre. Monseigneur.

— Eh bien ! reste toujours lierre. N'est pas chêne qui veut. L'ambition perd les petits hommes... Voyons, quelles nouvelles aujourd'hui?

— J'attendais que Votre Excellence me fit la grâce de m'interroger. J'ai une fameuse nouvelle ; Tomaso est fetrouvé.

136 tk JUIVE AU YATIGAN*

-* Oh ! je savais bien que les gens de ta race ne peuvent pas mourir.

— C'est vrai. Monseigneur; tous les cousins du village de Sonino ont Tàme chevillée dans Testomac , et quand le diable vient pour la prendre, il y perd trop de temps et va travailler plus loin : le temps du diable est précieux.

— Et où as-tu découvert ce Tomaso î

— A rhôpital de Saint-Michel, au Trastévère. Deux chiens Font dévoré, le Tibre Ta noyé; il y avait de quoi détraire trente martyrs des litanies des saints. Tomaso n'a pas été détruit. Puisdeux médecins sont venus, et ils ont échoué aussi. Mon cousin a tenu bon. il est en pleine convalescence depuis deux jours.

— Je croyais à ton début que tu allais m'annoncer quelque chose de plus important.

— Votre Excellence ne peut jamais se tromper.., Tomaso vous le dira lui-même demain : Tomaso a découvert un trésor dans le caveau du juif Costantini.

— Un trésor!

— Oui, Excellence, tout (^ qu'il y a de plus trésor, une mine de ducats et de séquins I

■— Chut! dit Talormi en regardant autour de lui. Assez! ne parlons plus de cela... Au reste, je m'en doutais... Vous serez récompensés tous deux... Ta fortune est faite.

— Nous en avions besoin, Tomaso et moi.

— Imbécile ! on a toujours besoin d'une fortune.

— Oui, Monseigneur, surtout quand on ne Ta pas.

— Diable ! se dit Talormi en se promenant dans son atelier; tout marche bien! Perdre les juifs, prendre leurs filles, escamoter leurs trésors ! On ne peut rien désirer de plus... Barbone, voilà ton costume de praticien pendu à ce clou, endosse-le tout de suite... Voici l'heure des modèles... Le cardinal Santa-Scala t'a-t-il donné un long congé aujourd'hui ?

— Je suis libre jusqu'au troisième angelti§. J'ai dit au cardinal que j'allais en pèlerinage à Saint-Antoine, pour y gagner l'indulgence plénière de l'octave.

u. Junrx AU yàtigan. 137

— Et le cardinal Pa cru ?

— Le cardinal croit tout. Il m'a chargé de dire pour lui à saint Antoine sept Pater, sept Ave^ avec le SiA tuum. Si saint Antoine ne reçoit pas cela aujourd'hui, il se couchera à jeun.

— On dirait que ce costume a été fait pour toi, Barbone.

— Maintenant si Votre Excellence voulait bien me donner une idée de mes nouvelles fonctions?.. •

— Rien de plus simple, Barbone; quand un modèle entre, tu prends ce marteau et ce ciseau , et tu tailles du marbre dans ce bloc, avec Pair le plus sérieux du monde. Puis, à mon premier signe tu me demandes ïa permission d'aller entendre la messe ou les vêpres à San-Pietro-in- Montorio ; tu me laisses seul avec le modèle; tu fermes la porte et tu gardes Pescalier.

— Tout cela sera fait selon la volonté de Son Excellence.

— C'est bien, Barbone, je vais me mettre en observation du côté des jardins. Attends-moi ici.

A ces mêmes heures, Virgilio se mettait en devoir d'accomplir la mission que lui imposait la lettre signée lady

Stumley, et qu'il avait reçue la veille.

a Je suis en prison, disait la lettre; ma ressemblance avec Debora la juive est la cause de mon arrestation. Voyez un jeune Français nommé Jubelin, qui connaît beaucoup; une femme nommée Clelia; elle a un grand pouvoir: elle aime Debora, elle fera délivrer lady Stumley par son influence sur Pacifico. Dites aussi à Ruzzarina, qui vous porte cette lettre, de voir Clelia de son côté. Ces deux femmes me sont dévouées; elles sont intelligentes, elles sauront mieux que moi ce qu'il faut faire. Ne me désignez que sous le nom de la jeune prisonnière du 47 janvier; ne faites point de questions, et ne répondez à personne. Quand vous aurez rempli ma commission, retournez à Albano pour y attendre des instructions nouvelles. Vous trouverez l'adresse de M. Jubelin sur la liste des invités de la fête.

* a Votre vraiment dévouée, Lady Stomlet. »

Lorsque, par les démarches de Virgibo, Clelia, Ruzza rina et Jubeliu se trouvèrent réunis, il fut décidé que toutes les séductions devaient être exercées seulement sur deux hommes, Talormi et Pacifico. •

— Mais, disait Clelia, je n'ai pas attendu ce moment pour agir, moi; j'ai couru à piazza Madamciy et on ne m'a pas reçue. J'ai écrit à mousignor Pacifico, et depuis quelque temps cet homme est tellement absorbé par la politique, qu'il ne me répond pas et ne vient pas chez moi. Maintenant vous dites que ce comte Talormi a beaucoup d'influence; j'ai une excellente occasion pour aller chez lui. Le comte Talormi est un sculpteur, à ce que m'ont dit ses, amis; cela m'est bien égal. Voilà bientôt quinze jours qu'il me demande une séance de modèle dans son atelier; ne perdons pas de temps. Vous, Ruzzarina, courez au palazzo TG/ormi annoncer ma visite, et je vais me préparer pour vous suivre dans quelques heures. Il n'y a que les femmes qui réussissent dans les intrigues, parce que nous connaissons les hommes, nous, et nous savons qu'ils sont d'éternels enfants à la Usière, que nous mènerions au bout du monde avec les douceurs d'une flatterie ou d'un regard. >

— Oh 1 que vous avez raison 1 dit Ruzzarina en battant des mains; moi, je ne suis qu'une pauvre fille du peuple, eh bien ! si je disais les noms de tous les grands personnages que j'ai vus à mes pieds, et de tous les nobles visages que j'ai souflletés pour cause d'impertinence, je débiterais une litanie longue comme le calendrier. Mais il ne s'agit pas de ça, courons au palazzo Talormi.

Et la jeune fille sortit pour exécuter l'ordre de Clelia.

Ces deux scènes se relient si bien entre elles qu'on peut passer de Tune à l'autre sans aucun efibrt de transition.

Talormi, à son poste d'observation, vit nne femme en costume de campagne qui traversait, avec une légèreté de gazelle, la grande allée de son jardin, et, avant d'avoir vu son visage, il courut à son atelier de sculpture, et dit à Barbone : »

— Voici du nouveau, Barbone; ma jeune et brune paysanne de Subiaco, mon modèle parfumé de thym a

•LA JDITE AU TâTICAN. 139

fait divorce avec son mari dans la lune de miel. Elle revient à moi. La voici. Mets-toi au bloc, un seul instant, et sort tout de suite après. •►

• En voyant entrer Ruzzarina, Talormi, qui avait revêtu la blouse poudreuse du statuaire, fit un mouvement de surprise, et dit entre ses lèvres : Ce n'est pas celle de Subiaco ! Barbone avait disparu. Ruzzarina fit un salut leste, posa fièrement son poing sur le relief d'airain de sa hanche, et dit :

— Seigneur comte, mademoiselle Clelia, ma gracieuse maîtresse, m'envoie auprès de vous pour vous annoncer sa visite; elle se rend à votre invitation.

Ayant dit cela, la jeune fille tourna légèrement sur ses talons et regarda les statues de Tatelier.

— Comment ! dit Talormi en s'approchant de Ruzzarina, une belle fille comme toi reçoit les ordres d'une maîtresse ! Mais tout les hommes seraient heureux d'être tes esclaves. "^

— On m'a souvent dit cela, dit Ruzzarina en caressant le marbre d'une Junon ; mais je n'en crois pas un mot.

— Eh bien! dit Talormi, essaye de me commander, tu verras si je te désobéis.

— Je vous commande d'abord, dit Ruzzarina serrée de trop près, de laisser vos mains tranquilles au bout de vos bras.

— Diable! ma belle enfant, comme tu f effarouches vite pour une servante de modèle ? Tu n'as donc jamais posé dans les ateliers comme femme de chambre de Vénus?

— Jamais!

— Tant mieux pour Vénus! elle n'aurait pas brillé à côté de toi. *

— Voilà, seigneur comte, tout ce que j'avais à vous, dire, ma mission est faite. *

— Attends donc un instant; ta maîtresse fait sa toilette, et nous avons le temps de donner quelque chose de toi à ce marbre qui ressemble à ta chair.

— Finissez donc , seigneur comte, et laissez-moi sortir.

140 LÉL JUITB ÀO YÂTIGAN»

^ Je veux te faire uq cadeau^ ma belle enfant... -— Merci, avant votre cadeau.

— As-tu jamais vu de Tor aussi bien arrondi que celui de cette bourse I II est à toi, si tu me livres seulement ton pied charmant pour une Amaryllis qui va sortir de ce bloc. *

— Et après le pied T

-— Ah 1 les sculpteurs sont ambitieux I

— Bonjour, seigneur comte.

— Un moment... écoute..

Talormi poursuivit Ruzzarina qui fuyait, et comme ses lèvres s'inclinaient sur la joue vermeille de Ruzzarina, il reçut en plein visage, Tempreinte des plus rustiques doigts qui aient cueilli le cytise et le serpolet sur les berges de TAnio. Le faux sculpteur s'arrêta comme foudroyé, et il entendit un éclat de rire mélodieux qui réjouissait les échos du vaste et sonore escalier. Barbone reparut et trouva son maître consultant un miroir sur les ravages d'un coup de tonnerre féminin.

6—11 me semble que je connais cette grande fille , dit Barbone en se replaçant devant son bloc. '>

— Moi, je connais ses deux mains, dit Talormi en riant faux; il n'y en a pas une de gauche... Enfin, la maîtresse me consolera de la servante. On a de ces déplaisirs dans le métier de sculpteur... A Florence, Bartolini m'a raconté qu'un jour une paysanne blonde et douce du village d'Empoli lui avait lancé à la tète le buste de M. Demidoff. Je suis encore plus heureux que Bartolini, j'ai échappé au buste.

— Voulez-vous, Monseigneur, me lancer i la poursuite de cette gazelle?

— Non, Barbone, je n'y pense plus ; c'était une occasion, voilà tout. La vie d'un homme de ma trempe est une perpétuelle chasse aux femmes. Nous n'avons pas, nous, comme les sultans, des harems en bloc, nous les avons en détail.

Peu de temps s'écoula, et Clelia entra dans l'atelier.

— Bonjour, comte Talormi, dit-elle; vous m'excuserez si je ne vous ai pas répondu tout de suite ; il y a beaucoup

LA JUIYB AU YATIGAN. 441

de travail dans les ateliers. J'ai pris vingt-six séances chez Bezzi , pour les statues de la Religion et de la Liberté. 11 a bien fallu me reposer ensuite. La Liberté surtout m'avait beaucoup fatiguée... Voyez^ j'avais cette pose... une pose aga^nte... avec un péplum très-lourd... Tiens, votre domestique a disparu ! je voulais lui confier ma visite de velours et mon chapeau... Pardon, seigneur comte, puisque vous voulez bien prendre cette peine... Ce velours craint la poussière de marbre. Il est arrivé hier de Palmyre... pas la ville de Zénobie; c'est le nom d'une bonne faiseuse parisienne, que' la reine Zénobie n'a jamais connue, pour son malheur... Eh bien! seigneur comte, quel chef-d'œuvre voulez-vous faire de moi?

— n est déjà tout fait. Madame, dit Talormi; tout ciseau doit tomber des mains à. vos pieds. Vous découragez Tartiste. Avec vous seule, Praxitèle aurait économisé' qualante-neuf Athéniennes. Vous avez le monopole de toutes les beautés; vous humiliez un Olympe de statues grecques; vous êtes les trois Grâces. Laissez tomber tous ces Yoiles absurdes, demandez un autel, et Rome refaite païenne vous adorera. '

— En voilà, j'espère, de la galanterie italienne! dit Glelia en riant; Pétrarque et Métastase sont vaincue^ Vraiment, comte Talormi, vous êtes digne de votre réputation : personne n'est plus charmant que vous. Si vous taillez le marbre comme l'esprit, Praxitèle n'existera plus. Vous épuiserez tout ce qui reste de Garare, de ParoB et de Savarezza, et toutes les femmes déchireront le voile de la pudenr dans cet atelier. Il est si doux d'être immortelle ! et les belles femmes n'aiment pas mourir.

-— Elle est divine ! dit Talormi en extase. Comment, Madame, ai-je pu avoir la stupidité de croire que je vivais, lorsque je ne vous connaissais pas! De quel néant viens-je de sortir? Jecommencema vie aujourd'hui; et siPygmalion, mon maître, était à ma place, ce ne serait pas son marbre qu'il aimerait.

— Voyons, comte Talormi, il me semble que le débi|t de nos relations est trop vif. Arrêtons-nous, et parlons

Ht LA njTVE AU TATIGAN.

plus froidement. Vous êtes artiste, je suis modèle; ren- .trons dans le sentiment pur de notre profession... De quoi s'agit-il?

— 11 s'agit. Madame, de faire une œuvre sérieuse. «.^

— Très-bien ! comte Talormi ; j'adore Tart sérieux.

— Voilà un bloc. Madame, un bloc du plus beau grain^ que j'ai payé cinq mille écus. Je veux en extraire une statue... que j'appellerai philosophique. Ceci se rattache à une théorie dont je vous épargne le développement ennuyeux...

— Et que doit-elle représenter cette statue philosophique ? interrompit Clelia. ,

Talormi prit un air grave et dit :

— Elle représentera une Vénus sortant de la mer...

— Habillée?

— Une Vénus habillée! y songez-vous. Madame, elle serait indécente. Les femmes qui sortent de Teau en costume de natation révoltent la pudeur. Un poëte romain a dit en parlant de trais Grâces : Elles sont nues, elles sont décentes, Nudœ décentes. Pardon, Madame, de cette citation latine. Donnez une paire de bas de soie et des jarretières rouges à la Vénus de Médicis, elle sera intolérable; la {folice la fera mettre en prison pour attentat aux mœurs. •■

— A propos de prison, dit Clelia avec une adresse admirable, vous savez que ma petite marchande, Debora la juive, est au cachot secret? Cette nouvelle m'a toute bouleversée; je n'ai pas dormi cette nuit. Je dois être bien pâle n'est-ce pas?

— Vous êtes fraîche comme la pèche de Tibur sous la rosée, vous avez sur les lèvres deux lignes de corail qui ne révèlent aucune insomnie, vous avez des yeux de velours limpide qui n'ont aucun, arriéré à payer au sommeil.... cependant je prends part à Tintéf et que vous portez à cette petite juive. ^

— Elle est ma créancière, comte Talormi.

— En général, on ne s'intéresse qu'à ses débiteui^, dit Talormi en riant.

— Je lui dois une écharpe albanaise et un carton de fi-

LA lUTTS AU YATIGAN. U3

Kgranes de Gènes. Tenez, comte Talormi, regardez cette rosace étoilée, qui me sert de broche... Comment trouvezvous ce bijou?

— 11 est fort distingué !

— C'est Debora qui me l'a vendu, et il n'est pas payé... Mais cela ne vous intéresse point, je le vois, n'en parlons plus. Revenons à la Vénus philosophique.

— Oui, belle Clelia^. et je compte sur vous pour faire mon œuvre.

— Comte Talormi, dit Clelia en baissant les yeux, on doit vous -avoir dit, sans doute, que je ne pose que pour les extrémités.

— Mais, belle Clelia, lorsqu'il s'agit d'une Vénus sortant de la mer, les extrémités ne jouent qu'un bien faible rôle dans l'œuvre, et vous permettrez au ciseau aveugle d'être plus ambitieux.

— C'est impossible, comte Talormi ! dit Clelia en se levant avec tristesse; ma résolution ne date pas d'aujourdui.

— Vous ne voulez donc pas être immortelle, divine Clelia? «

'^ Â ce prix, non; je n'ai pas le courage des autres femmes.

— Clelia, dit Talormi, ens'eflforçant de retenir la jeune femme, qui feignait de s'éloigner, belle Clelia, toutes les résolutions se brisent quand l'heure est venue. Oubliezr vous dans l'intérêt de la sainteté de l'art; soyez mon inspiration ; étincelez comme l'étoile dans sa nudité radieuse; laissez-vous lire comme le poëme vivant de la beauté humaine; permettez au marbre de traduire, liRue par ligne, l'éblouissant ivoire de votre corps divin ! Talormi, terrassé par le charme de Clelia, était tombé à ses pieds. La jeune femme éprouvait une émotion qui Tétonnait elle-même; car elle ne s'attendait point à la trouver dans une pareille entrevue. 11 faut dire aussi qu'en ce moment Talormi n'était pas l'odieux et criminel personnage que nous connaissons; c'était le plus séduisant et le plus gracieux des jeunes hommes, et sa parole émouvante vibrait dans le cœur de Cielia comme la lyre aux sept voix du monde ionien. Cependant, bàtons-nous de dire à l'honneur de la

4 a LA itriTE AU TATICAN.

jeiHie femme, qu^elle resta fidèle à sa mission devant rai péril si peu Soupçonné.

— Non, dit-elle d'une voix encore assez énergique, non, comte Talormi, laissez-moi partir.. Je ne vous connaissais pas. Vous êtes un homme trop dangereux... Adieu, comte Talormi...

— Et vous me quittez, belle Clelia, en ôtant tout espoir à mon ciseau d'artiste?

— Non, comte Talormir... j'espère bien vous revoirmais j'ai un devoir à remplir... Un homme puissant m'a promis de faire ouvrir la porte de sa prison à cette pauvre Debora... et cet homme m'attend.

— Clelia, dit Talormi, excité par les deux démons de la luxure et de la jalousie, cet homme se vante d'un^pouvoir qu'il n'a pas; cet homme vous a menti. Moi seul je puis faire ouvrir la porte de cette prison.

Clelia regarda Talormi et joua l'étonnement à merveille.

— Oui, moi seul, poursuivit Talormi, et je vais vous le prouver. ^

Ici le diplomate était vaincu par une femme, dans une scène où se confondaient les sentiments vrais et les sentiments faux.- Talormi ouvrit une boîte, et, en tirant une feuille imprimée :

— Voilà, dit-il, un ordre du suprême pouvoir inquitHtorial... le nom du prisonnier est en blanc, vous le mettrez. Puis, faites apposer au bas la signature de monsignor Pacifico, et la porte du cachot s'ouvrira.

Et comme Clelia tendait négligemment la main pour saisir la feuille, Talormi ajouta en souriant :

— Mais quand vous aurez délivré votre créancière, vous souviendrez-vous de votre sculpteur?

— Je veux être immortelle à tout prix, dit Clelia en présentant son front au faux sculpteur.

Et nouant avec promptitude les rubans de son chapeau elle allait sortir de l'atelier lorsque Talormi TaBrêta.

-^ Écoutez bien ceci, Clelia; quand Tordre sera signé, le valet de chambre du cardinal Santa-Scala amènera une chaise de poste dans le voisinage de la prison, à rexirémité de l^via Giulià^ près le pont Saint-Ange...

Là mrs Atr irAtiéâir. 4ltt

^ fl est éyident, interrompit Clelia, que personne ne peut se méfier du valet de chambre du cardinal Banta- Scala^ ce sont de nos amis. «

— Voilà pourquoi je les choisis^ poursuivit Talormi. Virgilio d'Albano, encore un de vos amis dévoués, sera dans la chaise de poste^ et recevra votre juive; et que Dieu les accompagne!

— Tout sera fait ainsi^ dit Clelia en sautant de joie. A hientôt^ comte Talormi ; vous êtes charmant ; adieu^ sans adieu...

Talormi rappela Barbone et lui dit :

— Il fout que tu conduises Debora à la frontière.

— Comment! s'écria Barbone^ conraient, Ezeelleiiee, TOUS sauvez cette juive?

— Oui.

— Ah ! mon Dieu ! Monseigneur se fait juif!

— Barbone^ je te Tai souvent dit. tu n'es qu'un imbécile. Il y a deux manières de se sauver : celle qui sauve et celle qui perd.

Laehose qu'on appelle par antYphrase, en itaiiffli, Bmm GovemOy c'est-à-dire mauvais gouvernement., Iwakiit son siège dans le grand palais de ^piazsa Màdama.iï^aAi laque roonsignor Pacifico était venu travailler dans l'ombre avee quelques hauts personnages de son parti. Une 'parodie d'huissier vint lui annoncer qu'une fenane deumndait i lui parler confidentiellement. Le mcmsignor laissa tomber sa f>lume sur son pupitre, et dairanda quelqui^s renseigna ments sur cette solliciteuse. On lui répoudit : •

— Elle est jeune et blonde et habillée avec grande ^stinctlon : c'est la troisième visite qu'elle Mt à 3uon Govemo. Elle demande à parler au procnreur fiscal^ aux juges, aux assesseurs^ à tout le monde. Jusqu'à présent, Toai u. n ^ }

146 tk lUITB AU YÀXlQàS.

nous ne Pavons pas introduite^ mais aujourdliai elle sait que monsignor Pacifico est ici^ et eUe a dit^ d'un ton menaçant : c Je me ferai mettre en pièces si on me refuse b . porte.»

— Faites entrer, dit Pacifico d'une voix énergique, et il . ajouta, en aparté : c'est Clelia.

— Eh bien! dit la jeune femme en fermant la porte, TOUS devenez invisible. Monseigneur; on est obligé de faire le siège d'une citadelle pour vous voir.

Pacifico se leva, et, baisant la main de Clelia, il loi désigna un fauteuil, et s'assit à côté d'elle.

— La politique vous absorbe, n'est-ce pas? poursuivit la jeune femme; cela vous amuse la politique, vous autres hommes?... Moi, elle m'ennuie à la mort...

i— Clelia, dit Pacifico d'un air grave, nous avons de sérieux devoirs à remplir en ce moment.

— Taisez-vous ! répliqua Clelia, et ne prenez pas ce ton solennel avec moi; est-ce que les femmes peuvent jamais être dupes des hommes, et prendre leur gravité au sérieux ? Nous leur voyons faire à tous des choses si boufibnnes en particulier, qu'ils nous font rire aux larmes lorsqu'ils prennent des poses augustes en public. Et vousmême, seigneur Pacifico, quand je vous vois siéger quelque part, dans une cérémonie publique, et que je songe à toutes vos extravagances enfantines, je me pince les lèvres pour ne pas éclater. Si les femmes étaient indiscrètes comme on le dit, il ne resterait pas debout une seule xéputation d'homme sérieux.

— Ainsi, dit Pacifico en souriant, c'est pour me dire ces gracieuseté qne vous me laites votre visite?

— Oai, Monsieur, et je suis furieuse contre vous; il . n'y a plus de soirée de musique chez moi ; mon piano est

muet; mes pai:!titions jaunissent. L'autre jour on m'a envoyé le trio iîEmam, et nous n'étions que deux pour le chanter; il nous manquait un baritono. Nous vous avons attendu jusqu'à minuit. Point de Pacifico. On nous a dit que vous étiez entrain de persécuter les juifs comme Pharaon, et de mettre des bâtons dans les roues du carrosse de Pie IX. Voyons» est-<5e vrai cela ?

tk ICIVK AU VATÎCAîr. 147

— Belle délia, je vous dis que J'ai de sérieux devoirs à remplir.

— Votre premier devoir. Monsieur, est d'être mon serviteur bien humble, et de faire votre partie dans le trio à'Emani, Mon Dieu ! que Je suis malheureuse! et que de femmes à ma place se vengeraient avec délices. Mais vous me connaissez, vous, Pacifico, et vous abusez de mon affection. Clelia prit son mouchoir de batiste, et essuya deux larmes qu'elle ne versait pas. Pacifico, visiblement ému, prit avec tendresse une main de Clelia, et lui dit :

— Allons, ma belle Clelia, soyez de bonne humeu? ; vous êtes si Jolie quand vous êtes gaie ! Attendez quelques Jours encore; laissez arranger nos affaires politiques, et nous chanterons tous les trios que vous voudrez. «

— Eh ! Monsieur, est-ce que Jamais les affaires politiques s'arrangent quand elles sont dérangées? En attendant, les femmes restent dans l'isolement; on les néglige d'une façon affreuse. Eh bien, savez-vous. Monsieur, ce que feront les femmes? Elles imiteront leurs aïeules de la comédie grecque, elles feront une conspiration terrible contre les hommes; elles feront de tous leurs maris, de tous leurs amants des Tantales de volupté. Nous verrons alors si les devoirs politiques les amuseront beaucoup ! Ainsi, vous, Monsignor, vous avez perdu, m'a-t-on dit, trois Jours à poursuivre une petite juive, nommée Sizara ou Debora, parce qu'elle avait insulté saint Antoine?...

—.On vous a trompée, interrompit gravement Pacifico; cette Debora est arrêtée comme complice d'un grand crime et comme affiliée aux sociétés secrètes.

— Allons donc! est-ce que les femmes conspirent? Où avez-vous vil cela?

— Je l'ai vu à Rome.

-- Et vous craignez une femme qui conspire?

— Sans doute, parce qu'il y a toujours des hommes autour d'elle.

— Y en avait-il beaucoup autour de Debora?

— Sans doute, Clelia.

— Ehl)ieii, Pacifico, voyons si vous ferez un Jour quel-

1*8 UL mvÈ Âtr tAttfiilr;

que chose pour moi. Je la prends chei moi comme «Sl&ériste, cette Debora; alors, vous ne la craindrez plus; faites la sortir de prison.

— Que dites-vous donc, Clelia? Que me demandesvous?... L^impossible!

— Avez-vous le pouvoir de la faire sortir?"

— Oui.

— Eh bien, où est alors l'impossible?

— Ce serait violer toutes les lois de la justice.

— Oh! voilà un fameux scrupule. Vous vous gèftei pour les violer, ces lois, quand cela vous arrange .. Au reste, je me soucie fort peu de cette Debora; j'ai voulu seulement vous mettre à Tépreuve, et voir si j'avai« encore quelque crédit auprès de vous... Ah! ce beau temps est passé !

Le ùiouchoir de batiste recommença la manœuvre sur les yeux.

— Clelia, vous êtes injuste, dit Pacifico d'un ton pénétré, très-injuste envers moi, croyez-le bien. Demandezmoi des choses raisonnables, et vous verrez si je vous les refuse. •

— Eh bien, vous, vous êtes oublieux, et très-oublieux. La semaine dernière je vous ai montré, sur un joli papier rose, le chiffre modeste de mes dettes, et...

— Et je ne les ai pas payées, c'est vrai, Clelia.

— Et je ne vous ai plus revu depuis. Monsieur; pourtant vous savez très-bien qu'une jolie femme serait perdue de réputation si elle n'avait pas de dettes. Que faît-elle donc de son argent î dirait-on ; elle le conserve, sans doute, pour fuir en pays étranger. C'est une horreur ! Vous me devez une écharpe albanaise, que vous avez perdue dans un pari, et on me présente chaque jour la facture insolvable. Dites-moi, suis-je injuste maintenant? ai-je droit de me plaindre, et même de pleurer?

— Écoutez, Clelia; nous sommes dans une crise, et l'argent...

— Oh! interrompit la jeune femme, maintenant les hommes ont inventé cela ! ils ont inventé les crises pour se dispenser d'êlre généreux I

LA imTE AU TATIGAN.

^ Mais^ Clelia^ demandez à toute la ville...

— Êtes-Tous fou? voulez- vous que j'aille frapper toutes les portes, et demander s'il j a une crise ! Je tous dis, nioi^ que tous les hommes se font ayares comme des Achérous, et que les femmes romaines seront bientôt (Aligées d'acli( ter deux aunes de toile écrue, passée à Tamidon, et de s'habiller d'une draperie comme les vestales de Nu ma Pompiiius ! Monsignor^ je connais votre fortune aussi bien que vous^ et je vais vous le prouver. Vous avez wat palais sur la place de Venise, près l'église de Jésus ; une villa dans les montagnes; un vaste vignoble entre Viterbe et Monteiascone^ un...

— Mon Dieu ! oui, Clelia, interrompit Pacifico, je sait bien ce que j'ai ; vous ne m'apprenez rien: mais je vous apprendrai que personne ne me paye, et que je n'ai point d'argent comptant. C'est la faute dès révolutionnaires. L'or et l'argent monnayés ont disparu ; il n'y a plus en cif€itklation que des baïoques, et encore très-peu.

— Vous ne savez ce que vous dites, Monsignor.

— Bien! voilà une femme qui veut mieux connaître que moi l'éiat financier du pays.

— Eh I certes, oui, je me flatte de mieux le connaître que vous.

— Voyons, Clelia, donnez-moi une leçon d'économie politique.

«<-- Elle ne sera pas longue.

— Tant mieux! Clelia; commencez.

— Vous connaissez le banquier qui loge dans le voisinage de l'ambassadeur d'Autriche?

— Torlonia?

— Lui-même. Croyez-vous, Monsignor, que ce banquier n'ait que des baïoques dans son coflfre-fort?

— Mais... je... suppose...

— Répondez-moi franchement; point de tergiversation. Le banquier Torlonia est-il réduit aux baïoques par les révolutionnaires? •

— Je ne le crois pas, dit Pacifico en riant.

— Bien ! Monsignor, en voilà un qui a de l'or et de l'argent monnayés.

iBO LA TOTŒ AU TATICAIf.

— Belle Clelia, ne vous emportez pdnt ainsi.- Vraiment , je n'y comprends rien ; jamais je ne vous ai vue si passionnée dans ime question d'argent! vous, la fem'me la plus désintéressée de Rome !

Cette remarque inattendue et juste déconcerta un moment GlelJa; elle balbutia même les premiers mots de sa réponse, et ne retrouva son assurance qu'aux derniers.

— Oui, Monsignor, c'est vrai... je ne suis pas une femme d'argent. Je suis fort désintéressée... comme vous dites... mais il y a des circonstances où Targent qu'on dédaigne est si nécessaire, que la main prodigue se ferme... que la générosité se fait avarice... Vous n'avez jamais eu de créanciers, vous, Monsignor, on le voit bien. Il n'y a pas d'espèce plus terrible dans l'histoire naturelle des bètes fauves : ce sont les tigres de la facture. J'en ai une meute sur mes talons, moi, et je veux m'en délivrer avec une décharge de sequins à brûle-pourpoint. Cette artillerie est dans votre arsenal, et vous me la donnerez...

— Clelia, croyez bien que si je puis...

— Arrêtez, Monsignor, vous pourrez.

— Voyons. *'

— J'ai préparé, là, un petit mandat de cinq cents écus^ une misère, sur le banquier Torlonia... et vous allez le signer...

Clelia tira de son sein la feuille du mandat et la montra à Pacifico.

— Je l'ai écrit, poursuivit-elle, sur une lai^e feuille, parce que je n'ai pas d'autre papier chez moi. Au reste, l'an dernier vous m'en avez déjà signé un de la même dimension... Ah! vous liésitez. Monsieur I Eh bien! adieu; vous ne méritez que ma haine et mon mépris.

Clelia se leva brusquement et courut vers la porte; dans cet intervalle, elle tira de son sein l'imprimé du pouvoir inquisitorial donné par Talormi, et cacha le mandat.

Pacifico se leva lourdement, à cause de son obésité, et dit d'une voix émue :

— Mais je n'hésite pas, Clelia! je n'ai jamais hésité; j'attendais le mandat pour le signer tout de suite.

LA JUIVE Atr VATICAIf. IRl '

— Vraiment! dîtClelîa avec son plus charmant soupire et en faisant serpenter son bras autour du cou de Pacifico, vraiment vous n'hésitez pas? Eh bien! pardonnez-moi, j'ai commis une erreur; je vous ai méconnu...

En même temps elle plaçait Timprimé sur le bureau, retenait Pacifico debout, lui'mettait une plume à la main, et son gracieux visage était si rayonnant de joie et si rapproché du front du monsignor, que celui-ci, tout ému de tant d'expansion, signa sans regarder la feuille, de peur de perdre une seule des étincelles divines qui jaillissaient des yeux de Clelia. La jeune femme enleva le précieux papier, conquis par tant de diplomatie féminine, et serrant avec feu la main de Pacifico, elle dit :

— Vous êtes le meilleur et le plus généreux des hommes; adieu, je vous serai très-reconnaissante... Mais vous me pardonnez d'avoir cru à votre hésitation un seul instant?... bien sûr, vous me pardonnez?

Pacifico, saisi de joie, et ouvrant une large bouche, étouffée d'émotion, ne donnait que des syllabes confuses; mais sa pantomime exprimait qu'il pardonnait à Clelia. Elle fit un bond de gazelle, ouvrit la porte, et se précipita sur l'escalier en disant : ♦

— Ce vieil imbécile! voilà pourtant les hommes qui nous gouvernent !

Virgilio, prévenu dès le matin par Jubelin, attendait sur l^piazza Madama, et jamais heure ne fut plus fiévreuse pour lui. Clelia lui fit un signe, et l'entraîna dans la* petite rue de l'église Saint-Louis des Français. Personne ne passait en ce moment. Là, tout fut expliqué.

Virgilio, muni de l'ordre signé de Pacifico et de l'imprimé inquisitorial, courut à la prison et montra au geôlier la signature si connue. Ruzzarina, toute joyeuse, courut annoncer à Debora cette grande nouvelle, et lui apporta un costume de paysanne romaine. La prisonnière s'habilla à la hâte et fut amenée par le père de Ruzzarina, excellent homme quoique geôlier, à Virgilio, qui ne crut à son bonheur qu'en voyant lady Stumley devant lui. La chaise de poste, conduite par fiarbone, attendait au pont Saint-Ange. •

— Oui, dit J)6bora au comble du bonheur, je le reconnais; c'est le valet de chambre de notre ami le cardinal Santa-Scala. ' *

Barbone, habillé en cocher, avait pris une physionomie douce et somnolente; il salua Debora avec respect et demanda ses ordres.

— D'abord et tout de suite, dit Debora, menez-nous à la villa d'Albano.

— Milady sera contente de moi et de mes chevaux, dit Barbone,

Et la voiture prit, avec la plus grande vitesse, le chemin indiqué. Virgilio ne vivait plus de la vie de la terre; le char d'Èlie l'emportait au ciel. Ses yeux ne perdaient jamais de vue la croix du dôme de Saint-Pierre, et il remerciait Dieu, dans une oraison mentale, du miracle qui venait de s'accomplir. Debora respectait ce recueillement pieux et admirait ce noble jeune homme qui s'acquittait toujours si bien des devoirs que le moment lui imposait. En arrivant à k villa d'Albauo, Debora trouva le père de Gréant et Fiorina. La petite fille avait cijangé de protection et on ne pouvait mieux la coiifier qu'à cet excellent vieillard. Gomme la prudenci recommandai t la plus grande promptitude, Tentretien re fut pas long; Debora donna toutes les consolations de l'espoir au malheureux père, mêla des larmes à tous ses adieux :

— Je vais, lui dit-elle, en Toscane, chercher auprès du graiMi-dttc une protection qui me manque à Rome , et je reviendrai près de vous aussitôt que des circonstances politiques plus favorables me le permettront.

Après avoir pris son or, ses bijoux, ses effets de toilette, elle remonta en voiture et dit à Barbone :

-— Vous savez que vous devez nous conduire i la frontière?

-r- De quel côté? demanda Barbone d'un ton candide.

---Qu'importe le côté ! reprit Debora. Sortons des Ëtats- Romains. #

— Je ne conseille pas à milady d'aller du côté de Terr<icine, parce que 4epuis ces troubles politiques il y a des bandes de Sonino dans la campagne.

tk JmVE kV TATIGÂH. 45S

— Eh bien ! prenons l'autre route.

La Yoiture allait lentement au pas^ pendant ce dialogue^ comme il arrive lorsque le but d'un voyage n'est pas encore déterminé.

Virgilio, indifférent sur le choix des routes^ regardait avec des yeux dévots cette jeune femme qui était toujours lady Stumley pour lui.

— Il y a deux routes de l'autre côté, dit Barbone ; elles mènent toutes deux sur le territoire toscan. Voulez^vous passer par Terni et Perugiaî

— Passons par Terni , dit Debora.

— Je ferai observer à milady, continua Barbone, qu'en ce moment et à l'approche de la semaine sainte, la route de Perugia est encombrée de voyageurs^ et que toutes les auberges sont pleines...

— Oh! évitons tout ce monde! dit Debora; prenons l'autre route.

— Milady n'est pas curieuse de voir la cascade de Terni?

— Non.

— Une cascade superbe î

— Gela m'est égal.

— Milady ne se soucie pas non plus du fameux lac do Trasimène, qui est sur la route de Perugia? '

— Je ne m'en soucie pas.

— 11 est vrai que milady pourra voir sur l'autre route deux lacs, le lac de Vice et le lac de Bolsena.

— Et bien ! prenez l'autre route.

— Sur celle-là, milady ne rencontrera personne, et toutes les auberges sont vides.

— C'est la route qui me convient.

-— La route de Sienne, milady?

— Oui.

Barbone fit un signe de satisfaction, et mit ses chevaux au galop de doubles guides. On côtoya les murs de Rome jusqu'à la première borne milliaire de la via Flaminia^ et la voiture monta le chemin pavé qui mène à la Storta et à Baocano. Vlrgilio mit sa tète à la portière et salua ki dôme du Vatican avec respptt, mais sans regret.-^ \

IBi LA jurns au Vatican.

— Oh ! mon Dieu ! dit Debora en se frappant le front, ma pensée n'est plus à moi; j'ai oublié de donner quelque chose à notre bon cocher! Je voudrais pouvoir Tenrichir. Mais on donne ce qu'on peut.

Elle prit des pièces d'or sans les compter, et, allongeant son bras à travers le store, elle appela Barbone et les lui mit dans la main. Le faux cocher bondit de joie sur son siège, remercia la jeune femme avec une pantomime exagérée, et entonna de sa voix la plus harmonieuse l'air de YÉlixir d'amour :

Obligâto Son feliee, son beato!

La mélodie de Donizetti réjouissait les échos de la tour de iNéron, sur le chemin de la Storta.

Bu «lial^e de gNitftek

La convalescence après Tagonio^ et la Tiherfé après le cachot, sont dans la vie deux résuriedions. Debora, enivrée de la joie que lui donnait cette nouvelle naissance, avait tout oublié, même sa famille, pour ne songer qu'à cette vie qui s'ouvrait devant elle avec ses riantes perspectives d'amour. Douter de Virgilio c'était nier la vertu sur la terre; il avait donné à lady Stumley toutes les preuves de respect, de dévouement, d'affection qui peuvent naître dans le cœur de Thomme; et en c« moment même, où il était le libérateur et le compagnon intime de la femme qu'il aimait, sa noble conduite passée ne se démentait point; seulement sa parole, toujours respectueuse, avait perdu ce mystère dont elle se voilait encore dans les entretiens d'Albano. On franchit les refiais de la Storta, on traversa l'immense plaine assez semblable i un lac de verdure, et qui ne montre an centre qolm

LA JUITB AU VATICAN. . i55l

point blane, le relais de Baccano; on coupa la montagne à sa crête, et on descendit la route escarpée et grisâtre qni mène à Ronciglione. La nuit était venue. Une tristesse sourde régnait dans ce village. On s'arrêta au milieu de sa grande rue, devant l'auberge de la Poste. Les men*. diants assaillaient la portière selon l'usage, et Debora, en distribuant quelques pauls, demanda le nom du village el > la distance qui le séparait de l'autre relais. Barbone s'oo cupait activement des cbevaux, et réveillait les postit^ Ions f toujours endormis, dans tous les relais de l'uni* yers.

— Altesse, répondit un vieillard mendiant, ce village est Ronciglione, l'autre relais est à Viterbe.

— Kt la forêt de Viterbe est avant le relais? demanda Debora. j;

— Oui, Altesse; après Ronciglione, vous trouve» le lae de Vico, et tout de suite commencent la forêt et la monta* gne de Viterbe. -j

— C'est bien...

Puis elle ajouta, comme en aparté.

— Je veux m'arrèter ici. La forêt de Viterbe a une trop» mauvaise réputation, et dans ces moments de trouble surtout je ne veux pas y exposer ma nuit. i

— Milady, je vais transmettre vos ordres, et vous faire préparer un appartement dans cette auberge, dit Virgilio' en se levant.

Et appelant Barbone, qui activait l'indolence des pos- : tillons, il lui dit à voix basse, comme on fait lorsqu'il » s'agit de prendre en voyage une précaution qui est une espèce d'insulte pour les naturels d'un pays :

— Milady ne veut pas traverser la montagne et le bois * de Viterbe pendant cette longue nuit d^hiver; elle s'arrête ici dans celte locanda. )

— Celui qui a donné ce conseil à milady ne connaît; pas notre posJtion,*dit Barbone d^un ton doux. ^

— Personne ne lui a donné ce conseil, ajouta Virgilio ; c'est milady qui a pris d'elle-même celte détermination, : Au reste, approchez-vous, elle vous transmettra set^ onives. ; directement* . -

lU LA /01TB AIT VATICAN.

Barbone rïncliDa devant l'autre portière, où une petite main lui fiisait un signe. •

-^ Oui, dit Debora, mon intendant a raison; c'est m conseil que je me suis donné à moi-même; je m'arrête ici.

— Impossible, milady, dit Barbone en secouant la tète, cette auberge est la plus mauvaise de toute l'Italie; elle n'est faite ni pour y manger ni pour y dormir. On y change de chevaux, voilà tout. C'est ce qui nous occupe en ee moment.

— Mais, dit Debora^ j'aime encore mieux passer la nuit àiils la plus mauvaise des auberges que dans la plus mauvaise des forêts.

— Oh î milady, reprit Barbone avec bonhomie, il n'y a aucun danger... La forêt est maintenant placée sous la protection de Notre-Dame de Yilerbe. Depuis que monsi* gBor governatore a eu cette bonne idée, il n'y a pas eu de ce côté le moindre assassinat. Au contraire.

— Comment! au contraire? •

— Ah ! pardon, milady, je ne sais trop comment vous eipliquer cela, parce que vous êtes Anglaise...

— Vraiment, dit Debora en se tournant vers Virgilio, ee garçon est stupide.

— Milady, répondit Yirgilio, je suis fâché de ne pas ètie de votre avis. Ce jeune homme me parait, au contraire, plus intelligent qu'il en a Tair. Votre excessive générosité excite ^a convoitise, et le domestique italien qui a la soif de l'or n'est jamais désaltéré.

— Eh bienîjV? dis (I say).

A ce mot do rajii el, Darbone, qui comprenait l'anglais, se rapprocha de la portière et s'inclina.

— Voyons, dit Iridy Stumley, expliquez-mbi le mystère de la forêt de Viterbe, et prenez ceci pour votre pèîne«

Et elle mit dans la main de Barbone une pièce d'or.

: — Milady, réi^ondit Baibonc en baissait pudiquement la tête, aujourd'hui la foret de Viterb<3 est un lieu de lende^^vous. *

— Pour les bandits? demanda Debora.

LK MVm AXJ TÀTiOAII. IM

— Nom^ pour les amoureux.

— n n'y a donc pas de danger? ajouta lady Stumley en riant. ^

— Non^ mihdy^ et c'est pour cela que nous la trayerserons cette nuit.

— Cet homme est fou 1 dit la jeune femme à Virgilio. . Allons, outrez la portière, je veux passer la nuit à Ronciglione.

— Voilà les chevaux, dit Barbone.

— Renvoyez les chevaux.

— Milady, j'exécute les ordres du saint cardinal Santa- Scala, mon maître. Je dois vous conduire à grand train de poste jusqu'à la frontière, et ne pas vous laisser piasser une seule nuit en auberge.

Et baissant la voix , avec une précaution infinie y il acjeuta :

— Milady, soyez prudente; vous n'êtes pas sortie de prison, vous vous en êtes échappée; on est peut-être à votre poursuite, et nous ne devons pas perdre une minute en chemin. •

Cette raison paraissait bonne; la jeune femme inèlina la tête, et regarda Virgilio qui fit un geste d'assentiment dit:

— Si cet homme n'était pas le serviteur dévoué du cardinal Santa^Seala, je me méfierais de lui, malgré les bonnes raisons qu'il nous donne. L'accent de cet homme n'est jamais naturel; il parle faux comme on chante faux : deux choses bien rares dans une bouche italienne.

Barbone donnait son coup de main à l'attelage des chevaux, et fredonnait en duo avec le postillon ces vers de la Canzonetta :

Col mio riTal isUssso P0880 di te parler.

La voiture repartit; elle laissa à sa droite Tefi^iyant précipice au bord duquel est bâti Ronciglione ; à sa gauche, le pin monstrueux qui ressemble au multipliant indien^ et malgré l'aspérité trèft^orte du chemin, les chevauï conservaient le galop furieux dé la plainoi Virgilio

iVA LA lUlYK. AU TATIGÀV.

et lady Stumley se croyaient emportés par un attelage d'hippogriffes^ et ne comprenaient pas la raison qui poussait Barbone à imprimer aux chevaux un élan si extraordinaire^ au milieu d^une nuit sombre, lorsqu'on leur avait laissé prendre souvent un galop de simples guides à la clarté du jour. Virgilio découvrit une certaine frayeur dans Tattitude agitée de lady Stumley, et cria par la portière à Barbone de modérer fcet élan furieux; mais Bar- . boue répondit d'un ton sec :

— Ce sont toujours les ordres du cardinal.

Et il excita les chevaux avec sa voix , comme si le fou^t toujours actif du postillon lui eût paru insuffisant.

On laissa le lac sulfttreux de Vico à la droite de la route, et la voiture escalada, toujours du même train, la pente escarpée de Monterossi; la vaste forêt de Viterbe commençait à déployer ses horreurs, que rendaient plus lugubres encore les ténèbres de la nuit. Lorsque des éclaircies laissaient tomber un rayon d'étoile dans cet antique domaine des assassinats^^on apercevait des abîmes, des carrefours désolés, des croix tumulaires, des terrains jaunâtres, des paysages que Salvator-Rosa nous a traduits sur ses toiles, en les animant avec des figures de chasseurs ou de bandits de profession, autrefois synonymes, dans les Àbruzzes, les Calabres et les Apennins. Entouré des ténèbres des arbres et de la nuit, Virgilio ne voyait pas le visage de Debora, mais il devinait son inquiétude.

— Dieu veille sur vous, lui dit-il; milady, chaque rayon d'étoile est un regard de Dieu. Ayez bon courage.

— Je ne suis point inquiète, dit Debora; je me tais, parce que je pense. Mon avenir sera ce que Dieu doit le faire ; je dirai comme Arsace à sa mère, je vais al mio desiino, à mon destin; je vais ou nous allons tous, et par toutes les routes.

— Oui, milady, reprit Virgilio, et sur toutes ces routes, et quel que soit votre destin, il y aura auprès de vous un cœur, une pensée, un dévouement immuables. Les aspects, les horizons, les terrains de votre voyage changeroui, celui qui vous garde ne changera pas, Le iabourear d'Albauô vous a aimés^ dans le silence de son ccsur, lors-

que vous étiez grande^ riche, heureuse comme une reine; aiyourd'hui il peut faire parler cet amour, car le malheur a frappé votre noble tête et vous a rapprochée de moi. Si Dieu vous réserve à d'autres épreuves, à de nouvelles humiliations , vous me trouverez toujours plus aimant et plus dévoué, à chaque degré de votre chute. Si vous descendiez au fond de Tinfortune, je sens que je m'élèverais à la suprême puissance de Tamour humain. Milady, tout ce que je redoutais de vous a disparu. Votre villa d'Albano était un temple où la divinité paraissait trop éblouissante pour un obscur adorateur comme moi ; mes faibles yeux se fermaient devant tant d'éclat. A présent, je liénis les ténèbres qui nous entourent, et je puis parler de mon amour à l'ange qui m'écoute et que je ne vois pas.

— Virgilio. dit Debora, si mon aflTection pour voijs n'était déjà ancienne, elle commencerait aujourd'hui par la reconnaissance. Il vous est donc permis de me parler de votre amour; vos aveux, loin de m'offenser, me réjouissent et me consolent; je sens que votre âme est sœur de la mienne, et que ma vie est liée désormais à votre avenir. Nous serons toujours ce que nous sommes aujourd'hui, attachés l'un à l'autre, sur la route de l'inconnu, dans les ombres de la nuit et dans les rayons du soleil. J'en atteste les astres de ce ciel, les arbres de cette forêt , les tombes de ce chemin et le spectacle solennel de cette nature formidable qui ne permet pas aux lèvres de dire les choses que le cœur ne pense pas.

Virgilio, transporté d'émotion, prit les mains de Debora et les baignant de caresses :

— Milady, femme divine, dit-il; enfin Dieu a permis au plus indigne des hommes de connaître sur la terre les extases du ciel! On ne meurt pas de joie, car je suis vivant auprès ne vous, milady I

— Écoutez, Virgilio, interrompit Debora, l'heure est ' venue ou je dois être pour vous ce que je suis réellement. Tout secret de nom et de rang doit disparaître; je suis bien votre égale, bien plus que vous ne pensez. Lady Stumley, n'existe pas, ne m'appelez plus milady.

Virgilio poussa un cri sbutd^ et sa main, qui n'avait

160 UL J01VB Atr VÀtïtiA*.

pas quitté la main de Debora, fit une prearion nerveuse qui ressemblait à la muette demande d'une plus longue explication. Alors Debora rendit compte à Virgilio des motifs de reconnaissance et de religion qui Tavaient obligée à prendre le nom de lady Stumley ; en terminant elle dit :

— Avec le nom de lady Stumley, j'ai été utile à ma bienfaitrice Memma Van-Ritter, et j'ai pu rendre de grands services à la cause sainte de mes frères les juifs. Mais, réellement, je ne suis que Debora, une prisonnière du Ghetto; Debora, la fille de Josué Costantini.

La main de Virgilio. se retira de la main de la juive et les ténèbres favorables de la nuit couvrirent la pâleur du jeune homme. Debora continua son histoire de lady Stumley, et raconta plus en détail les services qu'elle avait rendus, avec ce nom d'emprunt, à la liberté des julft; elle n'oublia pas surtout cette mémorable visite rendue au Vatican, et se glorifia d'avoir été la première juive dont le pied eût osé fouler les marbres chrétiens du palais et de la basilique interdite aux fils d'Israël. Vii^lione fit aucune réponse, et le silence ne fut plus interrompu. Le sommeil ferma bientôt les paupières de Debora, et une insomnie fiévreuse brûla les veines de son compagnon. La voiture avait fait son relais à Viterbe, et le jour parut quand elle traversait Timmense plaine qui s'étend de cette ville à Montefiascone. Virgilio regarda aux premiers rayons du soleil le visage de Debora endormie, et reconnut pour la première fois, dans sa beauté orientale, le type primitif des filles de Jérusalem. Le jeune homme voila ses yeux avec ses mains et pleura. Virgilio salua d'un pieux signe de croix le dôme de l'église deMontefiascone, qui se montrait à la gauche de la route, et il lui sembla que Debora, toujouwr endormie, avait tressailli devant ce signe du chrétiefi.^Tout à coup un spectacle merveilleux donna un moment de distraction à Virgilio; le lac deBolsena et ses deux îles de verdure éclatèrent dans les rayons du soleil, comme si Dieu les eût créées au désert pour réjouir les pèlerins. Bientôt la voiture s'arrêta devant la grande auberge de Bolseua^ séparée du lac par des haies viiies* Bttr- Bdné s'approfeha de la portière, W dit :

UL fCIVI ATÏ YÀTICiN. i61

• — * Le cardinal voQs donne dix minutes poor déjeuner à Tauberge de Bolsena.

Viçgiîio toucha légèrement le cbâle qui couvrait les épaglee de Debora, et l'ayant réveillée il lui communiqua Tavis de Barbone. On servit des poissons du lac et du vin de Montefiascone à la table des voyageurs; mois Virgilio ' ne voulut pas s'y asseoir, et se déroba obstinément aux instances de Debora. Après la plus courte des haltes, on se remit en route. Virgilio ne répondait que par des molïosyllabes aux paroles de Debora, et se tenait dans une réserve étrange. Debora expliquait cette conduite par des motifs naturels, comme la fatigue du voyage, l'insomnie de la dernière mit, les préoccupations d'une vie nouvelle, inaugurée avec l'aurore de ce beau jour. La voiture passa devant San-Lorenzo-Ravinato, et traversant Aquapendente, ville suspendue entre deux précipices, elle descendit comme des nues vers les vallées profondes où roulent en hiver les cataractes et les torrents. Déroba essayait quelquefois de remettre l'entretien sur les sujets charmants qui sont la fête éternelle du cœur; mais Virgilio laissait tomber sur la jeune femme tout le poids de la conversation, et ne la renouait jamais à une réponse. Cette transformation subite parut enfin alarmante ou trop mystérieuse à Debora, qui provoqua Virgilio à s'expliquer*^ • -r- Je suis toujours le même, répondit-il d'un ton calme et froid; un jour ne change pas un homme. Je ne suis pas changé. Après avoir longtemps pensé aux choses de la terre, je veux donner aussi quelques pensées aux choses du ciel. Le voyage rend l'homme taciturne et rêveur.

Debora parut se contenter de cette explication vague, et 3e recueillit pour se livrera des conjectures qui sont le tourment de la réflexion et ne tranquillisent jamais. On avançait vers les antiques domaines étrusques de Porsenn^, et les eaux torrentielles de la Paglia luisaient dans le vallon sous des rideaux de jonc et de saules. La petite maison blanche où est étabU le poste pontifical de la frontière de Ponte-Centino se laissa voir sur le sommet d'une colline, et les chevaux furent emportés avec un élan qui devait être le dernier. Ponte-Centino, extrême

462 tk JUIVE AU TATIGÀN.

possession 'da saint-siége^ est un village composé de deux maisons; l'une est un relais de poste, avec un aubergiste nourri par les provisions des voyageurs; Tautre est une caserne et une douane; il y a quatre soldats et trois douaniers; quelle garnison pour une frontière ! Les douaniers se sont donné les noms de ministri, ministres^ et leurs habits noirs ont toujours aux coudes de larges absences de drap. Ces ministres passent leurs journées à regarder si la vaste plaine de Radicofani leur envoie une berline; quand cet objet de leur convoitise se montre à Thorizon, ils se bâtent de fermer leurs bureaux, et, couchés à l'ombre des hêtres touflfas, ils^ttendent les voyageurs; le droit exigé à cette doliane est augmenté d'un tiers quand les voyageurs arrivent hors r heure {fuori ora); le bureau est donc toujours fermé, c'est donc toujours le droit hors V heure qu'on exige, à quelque heure du jour et de la nuit que la berline se présente au bureau. #Ge jour-là, on avait augmenté de trois carabiniers la garnison de Ponte-Centino, et une chaise de poste attelée stationnait devant l'auberge, comme si elle eût attendu des voyageurs. L'aubergiste et les douaniers ne comprenaient rien à toutes ces choses, si nouvelles pour eux. t La chaise de poste conduite par Barbone s'arrêta au sommet de Ponte-Centino; au mème^instant un homme de police se présenta solennellement à la portière, et diti Debora :

— Je vous arrête au nom de monsignor govematore.

— Vous m'arrêtez ! répondit Debora d'un ton fier, vous n'en avez pas le droit. Je suis Anglaise, et voici mon passeport. Je me nomme lady Stumley.

—Vous êtes Debora Costantini, dit froidement l'homme de police; vous êtes une juive échappée de prison.

Virgilio poussa un cri sourd, tordit les tresses de ses cheveux. Debora retomba c^mnie foudroyée sur sa banquette^en laissant échapper son passe-port. On arracha Virgilio de la chaise de poste; les carabiniers montèrent à cheval, et quelques instants après, deux voitures militairement escortées reprenaient la route de Rome. L'une ramenait Debora, et l'autre Virgilio et Barbone garrottés

tk lUIYB AJS TATIGAlf. 463

tous les deux. Les trois prisonniers furent écroués dans les prisons du saint-office, situées via delV Inquisitioney entre le château Saint-Ange et le Vatican. L'arrestation de Debora et de Virgilio aux frontières des Étals-Roraains se répandit bientôt dans Rome. Clelia sortait de Tatelier de Talormi, lorsqu'elle Tapprit de la bouche du majordome de Pacifico. D'abord elle refusa de croire une nouyelle qui lui semblait jine infâme trahison de Talormi; mais ayant fait quelques démarches pour s^assurer de la vérité, elle apprit tout, comme la part que Talormi avait prise dans ce guet-apens de voyage. Alors la jeune femme artiste^ la jeune femme italienne sentit éclater en elle une fièvre de colère et de vengeance qui semblait ne pas appartenir à son cœur, si facile à tous les amours. Comme le sphynx du Cythéron, Clelia aiguisa ses griffes sur la pierre, et, toute brûlante encore des caresses de Talormi, elle dit après un râle strident qui semblait sortir du gosier Ae la panthère : t

— Le misérable! comme il s'est joué de mon dévouement! et moi ! moi ! folle qui me suis livrée à lui ! Oh ! venez à mon aide, saintes femmes de la vengeance! vous qui avez écrasé des géants sous vos pieds ! Venez à mon secours, Judith et Debora I je veux me venger aussi; je veux frapper et punir comme vous !

Et en passant sur le pont Saint-Ange, Clelia lança un regard de pythonisse sur le palais Talormi, où le Tibre jaune se brisait conmie sur un écueil.

lie iMHpie 4e Termlnl.

Dans le peu d'instants que Debora-Stumley avait passé à la villa d'Albano, après sa sortie de prison, elle avait écrit à la hâte le billet suivant que Gédéon, son frère, reçut lie lendemain.

164 U mYM AU TÀTiOAir.

« Albano-Villa-FioriDa.

c Cher frère,

« Je vous ai promis de vous délivrer d'une passion insensée qui fait votre désespoir, et je tiens parole. Si vous n'aviez pas vécu loin de votre sœur, vous auriez reconnu tout de suite Debora dans lady Stumiey, la pauvre et modeste fille du Ghetto dans la fière et riche lady de cette villa. Mon bon Gédéon, aimez toujours votre sœur ; quant à lady Stumlcy, vous ne pouvez plus aimer ce qui n'existe pas.

« Votre sœur dévouée,

a DsBoaA.

a P.-S. Le père de Paul Gréant, que je laisse à Albano, vous expliquera tout. »

Ce billet et les explications du père de Gréant firent prouver au frère de Debora des émotions que le cœur de rhomme n'a jamais connues. Aimer une femme et la voir infidèle ; aimer une femme et la voir mourir, c'est l'histoire ordinaire des passions; mais nourrir au fond de l'âme et des sens un amour inexorable pour un être imaginaire, et voir tout à coup ce fantôme s'évanouir comme la brume aux rayons du soleil ; n'avoir rien à pleurer, rien à regretter, rien à maudire ; se trouver face à face avec un malheur impossible ; subir la violence d'un déseapoir non classé dans la catégorie des infortunes humaines ; sentir au cœur et à la tète le vide glacé du néant, et ne savoir quel nom donner à cet étrange et brusque dénoùment d'une passion qui semblait devoir absorber toute une vie, telle fut la position nouvelle du frère de Debora. Gédéon se rendit à la villa d'Albano, où le père de Gréant lui donna totites les explications désirables. Après cet entretien, Gédéon Costantini se retira seul dans la campagne voisine pour s'interroger lui-même et se rendre compte de l'élat de son âme, et il ne trouva au fond de lui qu'une tristesïje confuse et un découragement profond. En revoyant ces beaux arbres, ces jardins de. fleurs, ces eaux

LA juiTB AU Vatican. 4*8

vives, cette villa charmante, il n'y déc^>avrit plus r en des divins enchantements d'autrefois ; ce paysage élait mort; la vie s'en était retirée avec le nom d'une femme. Gédcon reconnut alors que les tourments mêmes de IV mour ont leur volupté secrète, et qu'en les perdant on peut è|^:ouver le cuisant regret de ne plus les souffrir. Le trouble étrange qui bouleversait son esprit lui donnait parfois des distractions incroyables, et pourtant fort naturelles; à force de penser à sa situation, Gédéon l'oubliait complètement ; le moindre accident du paysage d'Albano lui rappelait lady Stumley passant à travers ses domaines, et leur donnant l'âme de sa grâce et de sa beauté : à ce souvenir ses yeux étincelaient, et ses mains s'étendaient vers l'invisible et divin fantôme; ses lèvres aspiraient l'air ; la vie rentrait dans sa poitrine haletante ; il prononçait des paroles confuses, comme dans le délire d'un rêve d'amour. Puis la désolante réalité dissipait ce nuage d'un moment, et Gédéon, pâle d'épouvante, se retrouvait face â face avec une jeune fille, avec Debora, sa sœur. Marchant au hasard et emportant avec lui ces tristes images, Gédéon était arrivé de l'autre côté du lac; et comme il remerciait Dieu de l'avoir sauvé des mauvaises inspirations du désespoiry il se trouva subitement au milieu d'une troupe d'hommes qui paraissaient méditer une expédition mystérieuse : c'étaient les défricheurs et lés compagnons de Virgilio. Gédéon en reconnut quelquesuns, comme affiliés aux sociétés secrètes, et, son nom volant de bouche en bouche, il fut bientôt reçu en ami par ces proscrits de la campagne romaine. Les défricheurs, pleins de foi dans la parole de Virgilio, attendaient toujours le signalpromis, et qui devait luire sur le haut peuplier d'Âlbano comme une aurore de liberté. Quel fut le désespoir de ces braves gens, lorsqu'ils apprirent de la bouche de Gédéon l'arrestation de leur chef I * ♦- Nous sommes, dirent-ils, trop peu nombreux pour tomber sur la ville et forcer les portes d'une prison ; mais nous tiendrons la campagne, et nous y formerons le centre et le germe d'une insurrection.

Le jeune Costantini écouta dans tous leurs détails les •

justes griefs de ces hommes, qui se voyaient arrêtés dans rœuvre du défrichement par une autorité stupide et ombrageuse. Le noble cœur de Gédéon s'émut de c^s plaintes légitimes, et il approuva la résolution extrême de ces travailleurs au désespoir.

» —Nous sommes des hommes capables de tout exécuter, dirent-ils encore, mais nous ne sommes que des bras; il nous manque im chef qui soit la tête. Sans Virgilio, les détricheurs ne sont rien.

Gédéon regarda du côté de la villa, comme pour bien se convaincre que tout était fini dans son amour, et qu'une puissante diversion pouvait seule le sauver de quelque chose de fatal, réservé par l'avenir; il serra les mains des défricheurs et leur dit :

— Mes amis, je suis né au 'désert, bien loin de cette campagne ; enfant, j'ai prisles habitudes vagabondes et sauvages de l'Africain et du chasseur de bêtes fauves. Eh bien! je ne demande pas mieux que de recommencer ma vie. Voulez-vous, en attendant la délivrance de Virgilio, m'accepter pour votre chef? Si je n'ai pas son génie, du moins j'ai son courage et j'aurai son dévouement à la noble cause des défricheurs. «

Une acclamation unanime accueillit les paroles de Gédéon, et dès ce moment une vie nouvelle commençait pour le frère de Debora. Ce jeune homme avait ainsi trouvé tout à coup le seul moyen, ou, pour mieux dire, le seul remède qui pouvait adoucir des souffrances morales créées exprès pour lui, et qui, n'ayant pas d'anté- , cèdent connu dans l'histoire des passions, ne devait rencontrer ni médecin moral ni consolateur. Se dévouer à une noble cause, avoir entre ses mains la vie et le destin de tant de malheureux proscrits, veiller comme une providence sur celte famille nomade, la guider à travers les montagnes et les bois, avoir dans sa tète les soucis de tous, telle était cette nouvelle existence de Gédéon; pour songer continuellement aux autres, il fallait bien qu'il s'oubliât. Cependant le père de Gréant, qui ne vivait qu'avec une idée, dans sa solitude d'Albano, et qui, n'ayant d'autre société que celle de Fiorina, ne cessait de la ques-

tionner sur une foule de choses indifférentes, venait de faire une découverte singulière entre les mains de l'enfant: c'était la médaille trouvée au pied du lit de Memma dans cette fatale nuit où la petite avait veillé pour attendre la Befana de Noël. A qui pouvait appartenir celte médaille si mystérieuse par sa forme et son inscription; cette médaille, qui recommandait la vigilance sous Temblème d'un coq saluant le soleil levant? Le père du jeune Gréant, avant d'épuiser les conjectures, se servit encwe de cette pièce de conviction, toute vague qu'elle était, pour agir énergiquement auprès des vrais amis de Pie IX, et même auprès du saint-père, afin d'obtenir la révision, par la sacra consulta^ du procès de Paul. Les actives recherches du malheureux père, en faveur de son fils, prenaient déjà une tournure favorable, et le pape ne semblait pas fort éloigné d'accorder la révision et l'appel. Paul Gréant, condamné à ^us de dix ans, avait été transféré au bagne de Termini, où sa chaîne de galérien était fixée au plancher. Dans une des fréquentes entrevues qu'il avait avec son père, il témoigna un si violent désir de voir madame Memma Van-Ritt(r,*que Tinfatigable vieillard, convaincu du bon résultai d'une pareille rencontre, obtint, par l'intermédiaire de Santa-Scala, une permission d'entrée au bagne pour une personne étrangère aux con-. damnés. Memma, qui menait une vie intolérable dans le palais de son mari, étai? arrivée à cette bienheureuse insensibilité, triste privilège de ceux qui ont abusé de la douleur; avertie de la prière du jeune galérien, elle crut devoir accorder cette faveur à un père, à un vieillard; elle se décida donc à le suivre au bagne de Termini.

Les espions du comte Talormi avaient vu entrer le père de Gréant chez Santa-Scala; ces espions, dont les oreilles élaient toujours ouvertes du côté où les choses secrètes se disaient, firent tout de suite leur rapport à "Çalormi. Talormi, enchanté courut, chez Vau-Ritler, et lui annonça que sa femme devait le lendemain même sortir par la . porte du jardin pour rendre une visite à Paul Gréant, au bagne de Termini.

— Voilà, dit Talormi, mon 45her amiral, une superbe

IM Là iUlTl AU YATIGAir.

occasion de tout savoir et d'acquérir des preuves victorieuses pour écraser une femme infidèle^ et la faire do)trer dans les quatre murs d'un couvent.

Van-Ritter trouva le moyen excellent. La police n'avait rien à refuser à un homme si haut placé , et recommandé d'ailleurs par Talormi. Yan-Ritter devança Memma au bague^ et s'installa dans un cabanon de Termini^ séparé par une simple cloison de bois du cabanon de Gréant. Ce brave marin, quela tempête et la bataille ne troublèrent jamais, | sentit son cœur battre avec une violence terrible, comme < si l'artère allait se briser dans une éruption de sang. Son oreille, collée à la cloison délatrice , se préparait à recueillir une de ces révélations terribles, quoique attendues, qui sont au-dessus du courage de l'homme, surtout lorsque l'amour n'est pas éteint. ^

Memma entra dans le cabanon et poussa un cri de douleur en voyant Paul, sous la livr^du bagne, rivéau plancher et le visage ravagé par le malheur. Le jeune homme ue fit aucun mouvement, aucun geste; il y avait dans son attitude désoléeq uelque chose de touchant qui exprimait tout.

— Madame, dit-il après un moment de silence, et avec une voix pleine de larmes, soyez bénie d'abord, parce que vous avez daigné venir. Maintenant je puis souffrir toute ma vie, votre visite me rendra fort pour une douleur sans fin. Pendant sept ans vous m'avez repoussé; pendant sept ans vous m'avez cru coupable <f un mensonge odieux qui a causé la seule faute de votre vie, faute que vous avez si bien expiée par une si longue et si héroïque vertu. Oui» Madame, lorsque je vous annonçai, dans votre jardin de Gènes, et dans cette nuit jamais retrouvée, que j'avais tué en duel l'infâme Talormi, c'est que je croyais dire la vérité. L'homme était tombé devant mon épée; mais par une de ces ruses infernales dont ce Talormi seul a le I ' secret, il§^'est relevé sans blessure, après mon départ,

i comme un vampire qui ressuscite aux étoiles pour nous

épouvanter de son apparition. Tous nos malheurs viennent de ce duel, et de ce mensonge que j'ai cru une vérité. Non, Madame, vous qui avez vu de loin sept ans de ma yiù, sept ans de ma douleur muette, sept ans de ma res-

LA nnVE AU VATICAN. '^69

pectneuse résignation, vous devez comprendre que je ne suis pas de ceux qui mettent un vil mensonge au service de leurs amours. Vous ne m'avez jamais soupçonné d'un erime aussi infâme, j'en suis certain; et, en dépit des apparences qui me condamnent, vous m'avez absous. Ce que je n'ai pas dit devant mes juges, je pais le dire ici, devant vous, car personne ne nous écoute. Madame, je i^s mettre BOUS vos yeux la preuve du piège horrible où je suis tombé; voici un billet que j'ai gardé comme un trésor, et que j'ai eaché i tous les regards, en le serrant sous l'ignoble vêtement qui couvre un galérien. Lisez, Madame... Eh bien, non I je vais vous le lire, et vous reconnaîtrez l'auteur :

c Une expiation de sept ans est suffisante, et c'est aa- Jourd'hui Noël, le jour du pardon. A une heure après minuit, je serai seule. H y a un mur du jardin à franchir; il y aura une échelle à la fenêtre qui s'ouvrira ;pour vouis.

« Memha. »

A cette lecture, madame Van-Ritter sortit de rabattement où elle était plongée, et, arrachant la lettre des mains de Gréant avec une vivacité folle, elle la relut rapidement, puis s'écria :

— > Oh ! c'est le comte Talotmi I c'est lui !

— Gardez ce billet, Madame, poursuivit Gréant; vous comprenez le motif qui me l'a faR tenir secret. J'ai mieux aimé subir ma condamnation que de divulguer unamour, bien que cet amour, même d'après le témoignage de ce billet, n'eût obtenu qu'une heure de bonheur, suivi de sept ans de misère.

Memma, émue aux larmei^, prit timidement la main de Paul et la serra.

— Je n'ai donc rien à pardonner, moi, dit-elle; il y a sept ans que je demande mon pardon à Dieu, et il me semble qu'il nfie l'accorde aujourd'hui.

•— Madame, reprit Gréant, vous avez fait une noble. chose en m'honolrant de votre visite, car vous avez guéri mon avenir. Vous avez résisté sept ans aux prières de l'homme qui ne demandait à vous voir que pour se jus« tiâer^ pour avoir avec vous l'explication quil a obleniie si f.u. ^0 .

tardivement aujourd'hui; vous n'avez pas hésité un instant pour venir consoler le galérien; soyez bénie entre toutes les femmes; je n'ai plus rien maintenant à vous demander qu'un souvenir. Adieu, Madame, mon père est là : serrez-lui la main en passant; il ne doutera plus de mon innocence... La porte s'ouvrit au même instant, et Van-Ritter parut. Il n'y eut pas une minute d'indécision; le noble ifearin avait tout entendu, et les larmes qui mouillaient son visage attestaient une émotion déjà épuisée; il se précipita sur le galérien, l'embrassa étroitement, et sans regarder Memma, il lui tendit une main largement ouverte, et pleine de pardons. A quelle révélation inouïe Van-Ritter venait d'assister, sans être vu ! Que de choses il avait apprises en quelques minutes ! et de quelle générosité magnanime le brave marin devait payer la connuite héroïque de sa femme, même après cette faute si ancienne, et expiée par tant de repentir ! m

— Et moi aussi ! dit-il comme s'il eût parlé à lui-même; et moi aussi j'avais une faute de jeunesse à expier î Dieu est toujours juste, et l'homme ne Test jamais !

Van-Ritter se rappelait en ce moment son histoire amoureuse de la fille du consul, histoire qu'il avait comptée un jour à Santa-Scala d'un ton si léger.

Memma n'avait pas quitté la main de son mari ; mais elle n'osa lever la tète, et sa main droite, restée libre, voilait ses yeux, comme pour arrêter les larmes. Van-Ritter se détacha brusquement du groupe, et courant à la porte, il appela le père de Gréant, qui était déjà instruit de tout, et tous les quatre, animés de la même idée, après avoir échangé entre eux les plus afiectueuses paroles de réconciliation, se communiquèrent toutes leurs conjectnres sur l'auteur du billet faux et le possesseur de la médaille. L'avis fut unanime : la médaille et le billet sortaient de la même main, de la main de Talormi. il n'y avait pas i douter un seul instant.

— Oui, dit Van-Ritter avec feu, il y aura une justice; une pareille iniquité ne s'accomplira pas jusqu'à la fin. Il faut que cet infâme jugement soit révisé. Il le sera, Talormi a des amis puissants^ Talormi est très-puissant loi-

même, nous ne le pavons que trop; mais lorsque la justice éclate comme la lumière du soleil, elle est plus puissante que tout le monde. En attendant, gardons tous ces secrets pour nous; ne prononçons point ce nom de Talormi, de peur que ce génie infernal n'invente encore contre nous quelques-unes de ses abominables machinations. Nous avons déjà assez d'obstacles dans cette ville, où les méchants sont si forts, et les bons si faibles. Quant à moi, lorsque le moment sera propice, je sais ce qu'il me reste à faire, et je le ferai.

Van-Ritter prononça ces dernières paroles avec Ténergie du marin qui va faire sauter son vaisseau.

VH

IiA-MMmi a^BMiHa*

Debora, Virgilio et Barbone attendaient leur jugement dans les prisons du saint-office, dont le palais, bâti vers le milieu du seizième siècle par les Dominicains, est situé entre le Vatican et le château Saint- Ange, ruô de Tlnquisition. Barbone, qui savait que son arrestation n'était pas sérieuse, jouait son rôle à merveille et trompait ses geôliers par une de ces résignations héroïques, si faciles à prendre lorsqu'on ne court aucun danger. Virgilio, réfugié dans son stoïcisme chrétien et ne faisant point aux homo}^ l'honneur de les craindre, examinait sa conscience pour voir s'il n'avait rien à craindre de Dieu. Debora, en sa qualité de juive, était traitée plus sévèrement. Pacifico, pour la contraindre aux aveux, ne lui fit pas même grâce des fantasmagories du saint-office; elle vit défiler dans son cachot les pénitents à capuchons, les attirails de la torture, les convois funèbres apportant des cercueils vides; mais Debora n'avoua rien, ni à Pacifico, ni aux geôliers. « Je suis lady Stumley, » répondit-elle toujours avec une obstination immuable etline assurance si noble qu'elle faisait naître le doute môme dans l'esprit de

419 LA JUni AU TÀTIGAN.

ses persécuteurs. Au reste, la jeune prisonnière ne trouvait aucun grave sujet d'inquiétude, au fond de ce cachot * où elle attendait un jugement terrible; toutes ses pensées se tournaient vers un avenir bien plus formidable, celui que lui réservait la froideur tout à coup survenue dans le caractère de Virgilio; elle était si profondément absorbée à la poursuite de cet étrange mystère, qu'elle regardait sans effroi les objets hideux qui décoraient les murs de son cachot et qui sont suspendus pour frapper Timagination et dompter le courage des prisonniers. • Au mois de mars 1848, lorsque le nouveau gouvernement romain voulut établir les écuries de Tartillerie nationale dans le palais de Tlnquisition, les ouvriers et le peuple découvrirent les prisons souterraines du saint-office, et y trouvèrent des reliques horribles qui semblaient plutôt appartenir à un cimetière qu'à une prison. Notre jeune et belle héroïne Debora, descendue au fond de ces limites du désespoir, et heurtant sea pieds contre des ossements humain, se détachait complètement des horreurs de sa situation avec une pensée d'amour, passion jalouse qui ne veut rien associer à elle et règne despotiquement au fond du cœur. Ënfîn, les démarches actives du père de Gréant venaient de renverser tous les obstacles, et un ordre émané de la cime du Vatican convoquait extraordinairement le tribunal de révision, la sacra consulta, nommé aussi tribunale criminale d'appello; un cardinal le préside, et sept prélats le composent. Au-dessus de ce tribunal, il y a encore une sorte de cour de cassation, nommé tribunale délie segnatura, qui juge la forme et ne touche pas au fond des procès criminels. Ces juridictions diverses ne fonctionnent que par ordre supérieur. # ^Le cardinal Santa-Scala fut nommé président de la sa cra consulta f chargée de réviser le procès de Paul Gréant; mais par une de ces concessions, assez communes chez les pouvoirs fidbles, on nomma monsignor Pacifico pour assister Santa-Scala. Ce fut une grande solennité judiciaire et elle excita profondément, à Rome, l'intérêt public, ce qui nous oblige à la raconter dans tous ses détails, comme la partie la plus intéressante de cette histoire. Gompa-

U mn AV TiTKI^N. i73

nmm en qualité de témoins^ le comte Talormi, Tamiral Van«Ritter^ Tomaso, Fiorina^ Ruzzarina. Le geôlier était en fuite. Les accusés^ au nombre de quatre : Paul Gréant, Debora* Virgilio et Barbone ; ce dernier pour la forme. On remarquait dans la foule des auditeurs les chefs du parti libéral romain. Paul Gréant avait été transféré du bagne de Termini aux carcerinuove. Le cardinal président commença par l'interrogatoire de Debora.

— Vous êtes acciisée^ lui dit-il^ d'avoir placé Téchelle qui a serviàPaul Gréantpour s'introduire dansla chambre Îq madame Yan-Ritter.

— Je n'ai rien à répondre i Son Ëminence^ dit Debora d'un ton respectueux et fier; je suis lady Stumley^ et mon nom et mon rang me placent sous la protection de l'Angletepre. Lady Stumley n'a rien i répondre lorsqu'on interroge Debora. «

Talormi et Tomaso^ interrogés à leur tour^ affirmèrent que lady Stumley n'était autre que la juive Debora du Ghetto. Barbone prit un air candide^ et déclara que la ressemblance était si grande^ qu'il n'osait se prononcer. Virgilio^ sommé par Pacifico de jurer sur le Christ que cette femme n'était pas Debora^ garda un silence obstiné.

TomasO; qui avait conservé bon souvenir des chiens du caveau de Josué^ demanda la parole et dit:

— La police a amené ici un témoin irrécusable; c'est Mitry^ le éhien de Debora^ et le gardien de la boutique de Josué au Ghetto; si Son Éminence veut le permettre^ ce cbien^ qui est si connu auGbetto^ sera indroduit^ et vous verrez ce qui arrivera.

Pacifico et les juges firent des signes d'assentiment^ et le redoutable témoin fut introduit. Mitry qui^ par instinct^ s'était laissé conduire^ comme s'il eût deviné qu'on l'amenait vers sa maîtresse^ entra dans la salle de l'air d'un animal qui ne se laisse pas intimider parla solennité d'un tribunal, et, plongeant dans Tair épais du prétoire ses narines convulsives, il marcha droit au banc des accusés, et, poussant un cri guttural et presque accentué, qui ressemblait au nom de Debora, il se précipita sur sa maitresse avee une fougue d'ami lié si vive que Debcira fut

iik LÀ iuiVÏB ÂV YÀTICAlf.

trahie comme par son ennemi le plus mortel. Après ce bel exploit, Mitry se coucha aux pieds de sa maîtresse, dans une superbe pose de sphynx. La jeune juive, déconcertée un instant par cette délation inattendue, se leva, superbe de noblesse et de fierté, et dit : i^

— Eh bien! oui! je suis Debora, je suis Debora la juive! Vous êtes si charitables à Rome envers les pauvres juifs, que Dieu même nous permettait le mensonge pour vous tromper quand vous nous persécutiez. Mais je n'ai pas eu besoin du mensonge ; je suis réellement aussi lady Stumley; mon père est né sujet levantin-anglais; moi, je suis naturalisée anglaise, à Londres, en i845; j'ai acheté avec Targent de ma généreuse amie, madame Van-Ritter, le domaine de Stumley, dans le Dévonshire, et je suis autorisée à porter mon titre, selon les lois de ce comté d'Angleterre- Mes titras de possession et de naturalisation, enregistrés au ForHgn-Officey sont déposés à Rome dans les archives de l'ambassade anglaisé. Debora est devenue lady Stumley, non point par une sotte vanité ambitieuse, non point pour renier la sainte religion de ses pères, mais par dévouement pour une amie à laquelle je dois tout, par dévouement pour les juifs dont vous faites des martyrs. Lady Stumley a fait ce que Debora la juive n'aurait pu faire. Lady Stumley est entrée au Vatican ; elle a eu la gloire de trouver dans ses archives la bulle qu'un glorieux pape à faite en faveur des juifs, dans les ténèbres du moyen âge, bulle qu'on n'ose ratifier aujourd'hui dans notre siècle des lumières; et ce n'est point Pie IX qui refuse de ratifier cette bulle de son glorieux prédécesseur : Pie IX est un pontife éclairé, libéral, tolérant; il s'est élevé à la hauteur de son siècle; il veut continuer Clément XIV, et faire oublier Alexandre VI. Nos ennemis ne sont pas sur la chaire de saint Pierre; ils sont blottis sous l'escalier, et quand un ordre libéral tombe du siège suprême, ils le ramassent, et ces faussaires, malgré Pie IX, le changent en édit d'oppression! Lady Stumley a eu le droit de soulager les misères du Ghetto sans exciter de l'ombrage; lady Stumley a donné du travail à vos artistes sans les compromettre aux yeux de vos jaloux inqaisi-

LA njbrZ AV TATICAN. Mf^

teurs. Et maintenaut^ on accuse Debora d'avoir prêté la main au crime de la place Navone. Mais quelle est la victime de ce crime ? C'est la noble femme qui a élevé Tobscure Debora à la puissante.lady Stumley, c'est Memma Van-Ritter, c'est mon amie, ma bienfaitrice, ma Providence ! Et pour la récompenser de tout ce que son généreux cœur a fait pour moi^ je serais dQvenue la complice du plus odieux des crimes ! Voilà ce que personne ne croira, ni dans cet auditoire, ni dans cetribunal, ni dans la ville. L^absurde et l'impossible sont ici mes meilleurs avocats; ils écrasent l'accusation. Et quel est l'bomme qui a déjà été condamné une fois pour ce crime ? C'est Paul Gréant; c'est-à-dire Tàme la plus élevée, le cœur le plus noble, le caractère le plus pur qui soit au mondai % J'ai suivi Paul Gréant depuis sept années dans toutes les phases d'une vie de désespoir; j'ai écouté ses confidences et j'ai vécu de sa douleur pour la consoler. Eh bien ! je l'atteste devant les cheveux blancs de ce vieillard qui est son père, Paul Gréant n'est pas un criminel, c'est un martyr; depuis quinze siècles Rome ne sait faire que des martyrs et des ruines. Cependant il y a un crime, il y a donc un coupable; je n'ai, moi, aucun nom à prononcer, aucune tète à désigner du doigt, aucun soupçon à livrer à la justice; si je me hasardais à désigner l'auteur du crime, je n'aurais pour soutenir un acte si grave que des preuves morales et ma conviction, et cela ne suffit point à votre justice; elle est plus exigeante. Vous demandez mieux aujourd'hui ; mais d'autres ont demandé moins pour condamner Paul Gréant. Dieu seul voit clair dans les ténèbres du crime, et le criminel, lorsqu'il est habile, croit n'avoir rien à craindre sur la terre lorsqu'il n'a que Dieu pour témoin dans le ciel. Monstrueuse erreur! Si Dieu ne parle plus aux hommes d'aujourd'hui comme sous la tente d'Abraham, devant les pyramides de Pharaon et sur la crête du Siuaï, il leur parle encore par la voix des enfants et avec les ièvres pures de Tinnocence qu'aucun mensonge n'a souillées! Attendez cette révélation, et jugez selon la justice de Dieu. Un murmure d'approbation, mêlé d'applaudissements^ accueillit les paroles de Debora.

IT6 LA JVm ÀV TATIGiif.

On vit Padflco s'agiter sur son siége^ et on comprit à la vivacité de ses gestes qu'il demandait au cardinal président de réprimer cet outrage fait au tribunal; mais Santa- Scala lui lança un de ces regards sévères qui paralysent les gestes et la boucbe^ et rendent immobile et muet. On entendit dans la salle une voix qui disait :

— Ce vieux faune de<*acifico, de quoi se mèle*t-ilî L'auditeur qui se permettait cette exclamation si hardie

était ou du moins paraissait être un jeune homme de vingt ans^ plus beau que le Bacchus de Tlnde et rAntinods d'Egypte. Ses superbes cheveux blonds, roulés à laGiotto, encadraient des joues merveilles comme les fruits des Hespérides; un léger manteau noir, à collet de velours et ^agrafé par devant, laissait à peine voir le col d'un firac bleu et la neige éblouissante d'une fine chemise brodée à jour; une étroite cravate de soie iris faisait ressortir la savoureuse blancheur d'un cou d'ivoire; ses petites mains, étroitement gantées, jouaient avec le pommeau d'or d'une cravache d'ébène, et achevaient de trahir un sexe qui n'était pas celui de rhabit.^-Tous les artistes présents à l'audience avaient reconnu Cleiia et l'entouraient pour loi faire un rempart de leur corps, si son épigramme contre Pacifico amenait un fâcheux résultat, délia prit une pose fringante, et pendant une courte suspension de l'audience^ elle se permit encore une autre phrase, toujours à l'adresse de Pacifico :

— Mais regardez donc le monsignori cemme il prend bien l'air d'un saint Pierre à la cène du jeudi saint ! On lui donnerait le bon Dieu sans le confesser.

Puis, s'adressant à Jubelin :

— Écoutez, dit-elle, après l'audience, vous m'acompagnerez.

— Au piano? demanda Jubelin :

— Non, à cheval*. Nous irons faire une petite promenade du côté de la pyramide de Caïus Sextius. Croiriesvous que je ne connais pas ce coin de Rome ? ,

— J'accepte, dit Jubelin, mais à condition que nous n'entrerons pas aux catacombes. 11 y a un peintre français nommé Rotert qui s'y est presque entërté vivant, cela

U 'niYB À0 TÀTIGiLir. 17?

suffit à la gloire de la France; je ne veux pat qu'il y ait un musicien du même pays.

— Silence^ Monsieur ! dit Clelia en touchant l'épaule dé Jubelin du pommeau de sa cravache^ l'audience va continuer^ taisons^nous. Le cardinal Santa-Scala interrogea Paul Gréant. Le jeune homme s'exprima ainsi :

— Lorsqu'on m'a arrêté dans le jardin du palais Van- Ritter je ne descendais pas l'échelle» je la montais. Un égarement d'amour-propre, dont je demande pardon à Dieu, m'avait fait tomber dans un piège; un accès de folie m'a laissé croire un instant que j'étais appelé à un rendezvous par une femme qui m'a noblement repoussé pendant sept années. Au tiibunal délia Comarca, je n'ai pas voulu produire la lettre, œuvre d'un faussaire, la lettre qui % égaré ma raison et m'a fait douter de la vertu d'un ange* Aujourd'hui les motifs de ma réserve n'existent plus, et je dépose cette lettre entre les mains de Son Éminenee et des prélats. Le faus billet circula de mains en mains. Van- Ritter produisit sur-le-champd'autres lettres de sa femme pour montrer que l'écriture avait été habilement contrefaite; il s'exprima ensuite avec une énergie admirable et prononça un véritable plaidoyer en faveur de l'innocence de Paul Gréant. Le père de l'accusé s'attira , en se levant, les sympathies de Taudiloire et de la majorité des juges. Ce vieillard, qui venait de si loin pour être le premier avocat de son fils, fut traité avec le plus grand respect par le cardinal Santa-Scala, qui lui donna toute liberté de parole. «^

— Je suis averti par mon âge, dit le père de Paul^ que je dois bientôt paraître devant Dieu; eh bien I même pour sauver mon fils, je ne ferais pas un serment qui serait ma condamnation devant un tribunal bien plus auguste que le vôtre, le tribunal de Dieu. Je jure dAic, et sans crainte, je jure que mon fils est innocent du crime dont on Taocus6,*je le jure devant le crucifix qui est sur la tète du président cardinal, et qui fera tomber dans son esprit les bonnes inspirations du ciel. Dpjà la protection divine s'est manifestée en faveur de mon enfant; le véritable criminel, malgré son adresse infernale, a laissé une trase

i7ft LÀ JTTITB AIT TATICAH.

matérielle de son crime, et nous Tavons entre nos mains; et puis Dieu a voulu que, dans c^tle nuit môme où Jésus- Christ est né, un ange veillât, comaie sur la crèche de Bethléem, pour protéger Tinnocence. Voilà, Messeigneurs, celte jeune Fiorina; voilà, cette ange qui n'a pas encore appris à mentir, et qui est le témoin de Dieu en faveur de mon enfent. Les larmes du vieillard tombèrent avec ces dernières paroles^ et tous les auditeurs frissonnèrent d'émotion.

Le cardinal président fit avancer Fiorina, et, après quelques préliminaires, il dit en regardant le vieillard :

— Sinite parvUlos venir e ad me; laissez venir à moi leê petits enfants. Ces paroles du divin Maître sont de circonstance aujourd'hui.

Rt^ se retournant vers les juges, il ajouta en souriant:

— On peut même les rapprocher de cette grave sentence : La vérité sort de la bouche des enfants; ex ore in' fantium nascitur veritas.

Pacifico répondit par un sourire très-sérieux. Talormi^ nonchalamment assis sur son banc de témoin, approuva d^un signe gracieux de tète la citation du cardinal.

— Fiorina, dit Santa-Scala, vous pouvez parler sans peur et dire tout ce que vous savez. #

La jeune fille redressa fièrement sa charmante tète, avança son petit pied droit, divisa sur son front les boucles de ses beaux cheveux, et dit d'une voix ferme :

— Je n'ai peur de rien. Monsieur; j'ai passé toute la nuit de Noël dans la cheminée et toute seule; vous voyez bien que }e n'ai pas peur. *

— Très-bien ! mon enfant, dit le cardinal avec un sourire mouillé d'une larme; pourquoi avez-vous passé la nuit de Noèï dans cette cheminée ?

— Mais pour attendre la Befanal répondit Fiorina, étonnée d'une pareille question. Le soir, au souper de Noël, le comte Talormi m'avait fait l'histoire de la Befana, et j'ai voulu voir si elle viendrait m'apporter des bonbons ou des cendres.

Talormi envoya un baiser à Fiorina et fit un geste d'appbudissement.

LA. JUIYS AU YATIQÀlt. 179

— - Et la Befana ne vous a rien apporté? demanda le cardinal.

— Au contraire, Monsieur; elle m'a apporté une belle médaille que j'ai cachée longtemps de peur qu'on ne me la prit; mais l'autre jour^ je Tai donnée au père de Paul Gréant.

— Avez-vous vu, Fiorina, la personne qui a attaché une échelle à la fenêtre de la chambre de madame Van-Ritter?

— Oui, Monsieur, j'ai très-bien vu cet homme.

— Un homme, dites-vous? Le reconnaissez-vous dan3 la personne de l'accusé Paul Gréant ?

— Oh ! Monsieur, je connais très-bien Paul Gréant; il m'a si souvent donné de jolis cadeaux, dans la boutique de Deboraau Ghetto, où il m'embrassait toujours. Ce n'est , pas Paul Gréant que J'ai vu dans la nuit de Noël...

Ët^ promenant ses regards autour d'elle sur les bancs des témoins et des accusés, elle ajouta, en désignant Tahrmi : ^

— Tenez... c'est un homme corne il signor Tahrmi^

— La petite ne prend pas de bonne heure l'habitude de se tromper, dit Clelia à Toreille de Jubelin.

— Ainsi, Fiorina, insista le cardinal, vous affirmez ne pas avoir reconnu l'accusé Paul Gréant.

Fiorina haussa ses petites épaules nues, fit onduler gracieusement sa tète et dit :

— Mais je vous dis que non. Monsieur ; je vous dis que c'est un homme came il signor Talorm.

— Elle y tient, dit Talormi, en s'efibrçant de réprimer un éclat de rire qui n'avait aucune chance d'éclater.

— Donnez cette médaille, dit le cardinal au père de Gréant.

Santa-Scala examina la médaille avec soin, et son visage exprima une conviction subitement acquise: puis il dit à un huissier :

•^Communiquez cette médaille aux. témoins; nous verrons si quelqu'un la reconnaît. «

Chaque témoin reçut la médaille à son tour; Talormi la prit le dernier dans ses doigts, l'examina sur ses deux faees^ comme un numismate fait d'un orAon-^ramf-6ronie

iÔO 'la JVm AU VATICAW.

exhumé des fouilles, et par un de ses yieuî tours de prestidigitateur, il rendit un francescone au tribunal. La sul)stitntion fut merveilleuse; les doigts de Talormi trompèrent tous les yeux, même les plus voisins, i^e cardinal prit le francescone et fit un mouvement de surprise qne les spectateurs ne comprirent pas. Pacifico regarda le plafond pour regarder quelque chose; les prélats restèrent ébahis. Talormi seul se posa en fier et terrible représentant de la police autrichienne, en homme qui ne redoute nîlesjugôs, nilaloi.

-- La cause est entendue, dit Santa-Scala d'une voix qui étouffait son indignation.

On délibéra quelques instants pour la forme, et le président, au milieu d*un silence religieux, prononça Taoquittement de tous les accusés. Un cri de joie unanime éclata dans la salle, et Glelia dit à Jubelin :

— Ces bonnes gens croient que tout est fini là !... Venez, j'ai besoin d'air, j'étouffe... Deux chevaux nous attendent à Monte-Citorio, devant la boutique de mon coiffeur. Allons nous promener à la porte SainIrSébastien. Un autre procès criminel va commencer^ et je me fais juge sans tribunal.

I« éépîin.

La rumeur fut grande dans la ville le lendemain de ce jugement rendu par la sacra Consulta. Une juive mise en accusation avait été acquittée I Pareille chose ne s'était jamais vue à Rome, depuis l'empereur Titus. Tous les détails du procès furent racontés à Pie IX, qui s'exprima en termes bienveillants sur Debora dans un entretien intime avec le cardinal président du tribunal d'appeL Santa- Scala ne perdit pas une heure pour annoncer à la ^lle de Gostantini tout ce que le saint-père lui avait dit, et Debora, enivrée de joie et ne sachant comment reconnaître cette auguste bienveillance^ eut une idée qu'elle soumit au

)y,GoogIe

Là lUITS AD YATIOàN* IftI

cardinal et qui fat approuvée : il ne s'agissait de riai moiob que d'envoyer au pape^ comme présent^ laitue de Moïse sculptée par Bezzi pour lady Stumley. Pleine de cette idée^ Debora se rendit à sa villa d'Albano^ afin d'y donner ses ordres. Virgilio l'avait devancée. Les déMdieurs virent^ aux premiers rayons du jour^ sur la cime du plus haut peuplier^ flotter le signal de leur ancien chef^ et de tous les points de la campagne ils accourorent sur les rives du lac^ ayant à leur tôte Gédéon. La profonds tristesse de Virgilio n'échappa point à la sagacité du fils de Costantini, qui e^ devina bientôt la cause. En apprenant la nouvelle de Tacquittement de DàMm, Gédéon abandonna sa troupe et courut à la villa pour embrasser sa sœur. Ce premier mouvement > si naturel > absorba toute autre idée. Mais les bras de Gédéon furent comme frappés de paralysie lorsque Debora lui apparut, non point sous le modeste costume du Ghetto^ mais dans tout Téclat aristocratique de lady Stumley.^La scsur elle-même s'épouvanta de rémotion et de la pâleur de son frère^ et loi tendit les mains avec une froideur qui eût ÏÀea étonné les témoins de cette rencontre; heureusement, il n^ avait pas de témoins. En ce moment Debora était dans la salle de Patelier de sculpture, et contemplait la statue de Molse^ en se réjouissant de la voir si belle, et si d^paa d'avoir son piédestal dans une des galeries du Vatican. Par une de ces afiinités magnétiques, bien plus puissantes encore entre deux organisations du même sang et de la même nature, Debora comprit que la guérison de son frère n^était pas tout à fait opérée, et que peut-être Gédéon, fils du désert, ne croyait pas impossible cet amour qui avait des exemples bibliques, aux premiers âges du monde, lorsque Dieu même autorisait un frère â voir une épouse dans sa sœur. Cette pensée, que le trouUe de Gédéon justifiait sufiisamment, fit commettre àDeborAune imprudence qu'elle prit pour un acte de haute sagesse, et que l'inexpérience d'une jeune femme peut seule ezplif' quer. Debora crut achever la guérison de son frère en lui^ foisaot la confidence de son amour pour Virgilio. Gédéon avait trop d'honneur au fond de Tânie pour ne pas lutter

énergi<(iièment contre une passion qui Tenait de prendre subitement un caractère incestueux; mais l'idée de voir un autre homme aimé de cette sœur qui était encor** im peu lady' Jtnmiey lui parut intolérable; si la terre se î'ùt écroulée sous ses pieds en ce moment^ il n'aurait pas éprouvé une plus terrible commotion ; cependant il se contint héroïquement, et, à force d'être abattu , il eut l'ai? d'être, résigné. Debora aimait Gédéon de cette pure affection de famille qui doit être l'amour des anges : elle lui teiîdit la inain, comme pour une réconciliation entre parents, et sa bouche effleura le front du jeune homme... Gédéon sentit courir dans ses cheveux la suave haleine de lady Stumley, et l'ardent Arabe du désert emporté parle délire, poussant un cri de terreur^ levant les mains au (ûûl, frissonnant sur la racine^de ses pieds, bondit en ariiiàre sur le seuil de la porte,^et prit la fuite comme un criminel. Il traversa le jardin, les bois, la prairie, et ne s-'étrèta que devant la troupe des défricheurs qui retenait encore ,Yirgilio pour lui faire raconter dans tous ses dét9Ms l'h^toire irritante de son injuste arrestation. Le fils àfi Josué apportait avec lui une fièvre dont personne ne pouvait soupçonner l'origine; aussi les premières paroles ^'il prononça en arrivant produisirent un. effet immensey parciô qu'elles semblaient sortir d'un cœur ulcéré par l'oppi^sionr et les crises politiques du moment. î-rr- Vous êtes encore là, debout, s'éeria-t-il, comme des ll^numes qui n'ont rien à venger, rien à punir ! J'étais, moh un chef indigne de vous, je le sais et je l'avoue haute- Bitnt, rnids votre véritable chef vous est rendu; Yirgiiio QStè votre tète; qu'attendez-vous donc, nobles enfants de l'iesolave Sp^rtacus, encore tous esclaves comme lui après 40UX mille ans? Y a-t-il dans le ciel une patience ég^e à oelle de l'homme? Est-il possible qu'une nation endure upe souffrance de vingt siècles, et trouve sur la terre l'éterjiité de l'enfer ! Partons tous, et forgeons des armes a,veo le fer de nos charrues; brisons la porte des arsenauXj soulevons toute la campagne romaine au cri de liberté ! ■^ Qui I oui l s'écrièrent les défricheurs en battant des mainsr

Li. nJIVB AU TATICAN. 183

— On nous traitera d^abord de bandits, je lésais, poursuivit Gédéon; stupides gens! ils s'étonnent qu'il y ait des bandits^ depuis des siècles, dans les Marais-Pontins I Mais quand les gouvernements laissent une campagne inculte, et proscrivent le travail, que veut-on qu'ils deviennent, ies habitants de cette campagne ? ne sont-jls pas forcés de se faire bandits ? Si vous brisez la charrue des agriculteurs, ils prendront le poignard ! C'est la faute d'une aveugle tyrannie, ce n'est pas la nôtre. Soyons victorieux, et ceux qui nous appellent bandits nous salueront du nom de héros.

De frénétiques applaudissements éclatèrent au bord du lac, et Yirgilio lui-même parut ému des paroles de Gédéon» et lui serrant la main, il lui dit :

Gédéon, ce que vous exprimez si bien, je le pense, et demain à la pointe du jour... <

— Comment, demain! interrompit Gédéon; point de demain! demain est l'ennemi des grandes entreprises! demain, c'est le vent glacé qui refroidit le feu de la veille! demain, c'est la réflexion qui tue l'enthousiasme ! La minute qui passe à nous, saisissons-la au vol; celle-là seule nousv appartient. Venez, mes frères, ceignons nos reins, suivons le soleil qui ne s'arrête jamais quand il se lève, et partons.

Les défricheurs bondissaient comme les béliers de la Bible, iicut arietes, aux paroles de Gédéon, et déjà la troupe opérait un mouvement de marche du côté des montagnes, lorsque Virgilio, qui paraissait dominé par une pensée in* connue, fit un signe de la main et arrêta les premiers. Gédéon regarda Virgilio d'un air d'interrogation.

— Écoutez, mon ami, lui dit Virgilio en le prenant à l'écart, vous êtes dans ma pensée cérame je suis dans la vôtre. Ainsi, ne croyez pas que je vienne ici vous proposer de longs retards; mais j'ai un devoir sacré à remplir, vous allez en juger vous-même.

— Voyons ! dit Gédéon d'une voix tremblante.

* — Lady Stumley est à la villa, poursuivit Virgilio, et j'ai quelques comptes d'intendant à régler avec elle avant mon départ; c'est indispensable, comme vous voyez. En-

184 là lOnx AU YATIGAK.

8uite^ les bienséances ne me permettent pas de partir ainsi brusquement; sans faire mes respectueux adieux à une femme que je crois avoir servie avec fidélité^ et qui a toujours eu tant de bonté pour moi. Ce devoir rempli, je pars comme chef ou comme soldat d'une entreprise que je mettrai sous la protection de Dieu.

Virgilio fit quelques pas du côté du kiosque du lac, oomme pour prendre la villa. Gédéon cherchait des paroles, et ses lèvres desséchées par la fièvre se serraient convulsivement et empêchaient rémission de la voix; un effort suprême lui permit d'étendre sa main vers Viigilio e( de lui dire:

. «^ Non I c'est inutile... restezi...

Virgilio regarda Gédéon avec une expression dévisage qu'aucun peintre ne traduira jamais sur un tableau.

— Comment! c'est inutile! dit-il; vous voulez qu'un intendant ait Tair de s'échapper d'une maison sans régler ses comptes.

— Eh ! dit brusquement Gédéon, lady Stumley ne tient pas à ces usages bourgeois; elle a bien d'autres-soucis que celui de régler des comptes avec son intendant! Soyez tranquille, mon cher Virgilio, je me charge, moi, devons justifler auprès d'elle, si vous aviez besoin un jour d'être justifié... Venez, venez, ces braves gens nous observent de loin avec inquiétude; il semble que nous avons des secrets pour eux; ne leur inspiront point de défiance au début de notre entreprise. Leurs pieds brûlent comme s'ils étaient sur des tisons ardents; donnez le signal de marche, et vous verrez quels transports vous répondront.

Etsetournantverslatroupedestravailleurs,Gédéon<aria:

— Mes amis, nous allons partir?

Un cri de joie répondit.

-— Gédéon, dit Virgilio d'une voix suppliante, je vous conjure de me donner une heure, je ne vous demande qu'une heure et nous partons.

— Virgilio, dit Gédéon encore plus alarmé par ces instances si mystérieuses et si claires à la fois, Virgilio, les défricheurs ne vous accordent pas une minute, leur impatience répond pour moi.

LÀ JUITB AIT TATICIAN. 185

— Au nom du ciell reprit Virgilio, accordez-moi un seul instant, tout ce qu'il faut pour dire un adieu. * ^

— Pap même cet instant ! dit Gédéon avec une irritation M>urde, parce que cet instant peut tout càanger; parce que cet instant peut briser votre résolution, et vous détourner de votre œuvre, qui est en ce moment Toeuvre de tous. Virgilio, vous ne vous appartenez plus, vous êtes à nous, comme la tête est au corps.

— Eh bieni Gédéon, dit Virgilio d'un ton résolu, si vous me refusez la minute d'adieu que je vous demande, j'abandonne tout, et j'entre demain au couvent des Camaldules de Tivoli.

— Non, Virgilio, dit Gédéon d'une voix stridente mais contenue; non, vous n'entrerez pas chez les Camalduks demain, savez-vous pourquoi?

— • Non, dit Virgilio, d'un air stupéfait.

^— Ëh bien I je vais vous apprendre ce que vous saviez, Virgilio; vous resterez *dans le monde, parce que vous aimez cette femme, et parce que cette femme vous aime; voilà pourquoi vous abandonnez les travailleurs I • Virgilio, atterré par cette apostrophe inattendue, et n'ayant jamais souillé sa bouche d'un mensonge, baissa les yeux et resta immobile; ses lèvres seules s'agitaient comme s'il eût récité une prière mentale pour demander le secours de Dieu dans ce grave moment. En pareille situation, un homme dû monde, un homme civilisé aurait fait bonne contenance et inventé quelque heureuse supercherie pour répondre à Gédéon; mais Virgilio, après un silence assez long, qui en disait plus qu'une confidence détaillée, avoua son amour pour lady Stumley, car il craignait, en s'obstinant à se taire, de laisser le champ libre à de calomnieuses suppositions. Gédéon écouta l'aveu de Virgilio comme le criminel écouteune sentencede mort.

— Eh bien ! lui dit-il avec cette voix folle que donne le désespoir, après cet aveu, je ne vous conseille plus de ne pas revoir lady Stumley, je vour l'ordonne ! . . . Cette femme est ma sœur.

Ce fut comme un échange de coups de foudre entre ces ieux rivaux impossibles. A son tour Virgilio fut anéanti»

ië6 LA JUITE AU YATIGAN.

LesdéfricheuTS^ persuadés que Yirgilio et Gédéon discutaient entre eux un plan de campagne, respectèrent leur entretien, et ils s'étaient assis sur les rives du lac où ils chantaient, à voix contenue, la cantilène d'Albado :

Fior di Roma, fior d'amore.

Uorchestre des pins mélodieux accompagnait ces douces paroles, et la persienne du kiosque s'ouvrit comme une oreille pour écouter ce concert de la campagne. Il n*y a pas de bruit léger dans une solitude ; la persienne, quoique ouverte avec précaution, attira simultanément les regards de Virgilio et de Gédéon; un visage de femme rayonna comme le soleil levant dans Tembrasure du kiosque, et le même cri de surprise sortit de deux poitrines, ou pour mieux dire de deux cœurs. Les deux hommes avaient nommé Debora sans prononcer sou nom. Elle fit un signe imperceptible de la main, et Gédéon et Virgilio se regardèrent comme pour demander auquel des deux cet appel s'adressait; leur indécision fut comprise, car le signe se répéta, et celte fois avec deux désignations précises; on leur disait à tous deux : Venez/G'est toujours cette petite main dont parle le poëte anglais, dans Macbeth, this little handy qui a une si grande puissance pour agiter les hommes les plus forts. Gédéon et Virgilio baissèrent la tète et obéirent comme des enfants. En entrant au kiosque, ils trouvèrent Debora négligemmentappuyée contre la fenêtre, et penchant en arrière sa tête et sa chevelure qui jouaient avec les brises du lac. Elle donna de Fassurance à sa voix, et leur dit en souriant avec tristesse :

— J'ai entendu des cris du côté du lac, et je suis venue ici par curiosité. Je ne croyais pas assister à une scène de cx)nspiration en plein air, sur mes domaines. Vous voulez donc compromettre encore lady Stumley le lendemain de son jugement?

— Nous ne conspirons point, dit Gédéon; nous émigrons avec tous ces braves travailleurs; la vie n'est plus supportable ici.

— Et vous partez, vous aussi ? demanda d'une voix tremblante Debora à Virgilio.

Vîrgilio, sans regarder la jeune femme, répondit par un signe de tète afârmatif.

— J'allais faire mes adieux à milady, lorsqu'elle est arrivée, dit^Virgilio, toujours les yeux baissés.

— Gédéoii, dit Debora, en contenant des larmes qui humectaient déjà Témail de ses yeux, tenez-vous uu instant là, sur la première marche de l'escalier; j'ai deux mots à dire en confidence à mon intendant.

Gédéon hésita, mais un regard sévère de lady Stumley lui donna le courage d'un moment de résignation ; il fit quelques pas, et, sans fermer la porte du kiosque, il resta sur la marche contiguê au seuil.

— Virgilio, dit Debora en le faisant approcher d'elle, veuillez bien vous expliquer; je ne vous comprends pas. Dites-moi le motif qui a pu opérer un si brusque changement dans votre conduite et votre esprit... Parlez, Virgilio, ne me donnez pas le regret mortel d'avoir été si bonne envers-vous...

— Milady, répondit Virgilio avec des eflbrts de voix renouvelés sur chaque syllabe, vos bontés ne sortiront jamais de ma mémoire. Le laboureur d'Albano ïie sera jamais ingrat envers lady Stumley.

— Vous êtes trop respectueux aujourd'hui, Virgilio, et vous n'avez plus raison de l'être : vous savez bien qu'il n'y a plus de lady Stumley. Je suis votre égale en condition, je suis Debora, la fille d'un marchand du Ghetto.

— Adieu! adieu! milady, s'écria Virgilio dans une subite éruption de larmes; adieu pour toujours !

Et Vii^lio s'élança hors du kiosque avec une agilité surhumaine. Debora tendit les mains pour le retenir, et poussant un cri sourd et déchirant, elle s'évanouit. Gédéon vit passer Virgilio comme un éclair à côté de lui, et le suivit au vol jusqu'aux rives du lac, où les défricheurs attendaient.

/* — Mes amis, s'écria Virgilio avec l'exaltation du délire, ne me reprochez peint quelques larmes que je donne en partant à cette campagne où je suis né. Nos aïeux aussi pleuraient lorsqu'ils abandonnaient la terre natale. Ce moment d'excusable faiblesse passé, je suis à vous; sv'

188 IX JTTIVB AU YATIUAir.

vez la trace de mes pieds^ et allons où est la liberté de rhomme et du chrétien !

* Gédéon voulut serrer la main de Virgilio; mais celui-ci retira la sienne {ivec une répugnance trop bien n^j^ikée, et ajouta :

— Enfants de la campagne romaine, vous êtes tous chrétiens et pieux ; ainsi, plaçons-nous tous sous la protection de Dieu et de Notre-Dame d'Albano, et comnaan- (ons notre sainte entreprise par un acte soijxt.

Virgilio se mit à la tète des défricheurs et les qoi)4xiisrt 6ous le massif de grands pins qui sert de coupole :mobile à la chapelle de Notre-Dame d'Albano. 14, éîeya;iat de nouveau la voix il dit :

— Tous ceux qui entreront avec moi dans .cette diapella seront dignes de me suivre, et nous cha^^erons biej^ loin de nous ceux qui n'entreront pas.

— Nous entrerons tous! crièrent les défricheur$.

— Et vous prierez avec moi, ajouta Virgilio.

— Ouil répondit la troupe.

— A genoux sur fti pierre?

— Oui!

— Venez! dit Virgilio en regardant Gédéon j nous verrons fii tout le monde priera à genoux et contera le Sub tmm prœsidium.

Tous les défricheurs se précipitèrent dans la chapelle^» et s'agenouillantàritalienne ils entonnèrent l'hymne sainte. Virgilio, la prière faite, sortit le premier, et montrant Gédéon appuyé contre un pin, il dit :

— En voilà un qui n'est pas entré! qu'il s'éloigne; sa présence nous porterait malheur!

Gédéon voulut essayer quelques paroles de justification ; mais les cris et les huées des défricheurs couvrirent la vojx du jeune Israélite qui, repoussé de tous, se trouva bientôt seul, errant au désert, comme Caïn marqué au front du doigt de Dieu.

' * Dans lekios(jue, Debora rouvrait péniblement ses yeux à la lupaière; elle se leva comme une agonisante, en s'^idant des lames de la persienne, et jeta des regards tristes du côté du lac. Le paysage était d'une mélancolie

LA jmVE AU TATICAN. 189

profonde; il n'y avait plus de chant, plus de cris, plus de grâce/ plus d'amour : vie éteinte partout. Un rayon de soleil sortit de la crevasse d'un nuage d'hiver, éclaira dans le lointain une bruyère hérissée de jeunes cyprès et ie saules, et Debora reconnut très-distinctement la troupe des défricheurs à son chef superbe qui marchait le premier en déployant sa ceinture rouge comme Moïse, au désevl, guidant les Hébreux vers les champs promis. Ga fut Debora qui fit en elle-même cette comparaison de Moïse; et elle en retira une sorte de soulagement, si toutefois quelque chose peut adoucir de si grandes douleurs.

lie émn 4e !• JalTe«

Dans la vie, le doup de la fatalité qui renverse se corn bine heureusement quelquefois avec le souille de la Pro vidence qui relève. Debora, encore appuyée sur le balcon du kiosque et pensant au législateur des Hébreux, tourna la tète en entendant un bruit de pas, et vit dans l'allée fion jardinier et un jeune domestique qu'elle reconnut tout de suite : c'était un envoyé du cardinal Santa-Scala, et il remit à Debora le billet suivant :

« Le cardinal Santa-Scala a l'honneur et Pextrème sa* tisfaction d'annoncer à lady Stumley que Sa Sainteté recevra le Moïse de notre grand sculpteur, qui a voulu donner un frère au Moïse di San-PietrO'inrVincolù Le cardinal Santa-Scala serait bien aise de rencontrer lady Stumley au Vatican, dans la petite galerie dite de la Transfiguration, demain matin, à neuf heures. La statue sera attendue par les san-pietrini, à midi, devant le grand escalier, où le gonfanon pontifical sera arboré comme dans les plus grands jours de fête.

c Que Dieu veille sur lady Stumley!

« Avec le sceau de nos armes. »

190 LA JUIVE XV TATICAJf.

Celte subite fièvre d'activité qui s'empare de nous, daas les occasions solennelles de la vie, secourut Debora au moment où toute espèce de secours semblait impossible. La lettre d'un cardinal! un pape daignant recevoir le don d'une juive! l'étendard pontifical arboré sur une comicbe du Vatican! Il ne fallait rien moins que le concours de tant de choses émouvantes pour distraire Debora des terribles préoccupations de ce jour. Emportée par ces pensées nouvelles, la jeune femme courut à la villa, ordonna les derniers préparatifs, et écrivit des lettres à tous ses amis, en leur donnant rendez-vous pour le lendemain sur la place de Saint-Pierre, à Y Angélus de midi. Debora trouva encore des distractions favorables dans les difficultés qui se présentèrent pour mettre la statue en bonne et sûre voie de transport. Une partie de la nuit fut employée à ce travail. Debora dormit quelques heures dans l'atelier comme un général sur le champ de bataille, et à l'aube elle fut debout au milieu des serviteurs pour faire achever l'œuvre de la veille. La statue, toute voilée par les fleurs des jardins d'Âlbano, et placée sur un chariot des Marais-Pontins, prit la route de Rome; et Debora s'étant habillée avec une simplicité que lady Stumley n'avait jamais eue dans ses toilettes, suivit le même chemin. A neuf heures, Debora entrait dans la petite galerie du Vatican, garnie d'un très-petit nombre de chefs-d'œuvre sur un seul côté de mur. Là rayonnent le flambea» qui éclaire la Communion de saint Jérôme, du Dominiquin, et l'aurore divine du Thabor, de Raphaël. Le cardinal Santa-Scala^jae se fit point attendre; il salua la jeune femme avec une bienveillance très-afiectueuse et lui dit :

— J'ai voulu donner beaucoup d'éclat à cette solennité, ma chère enfant, ma chère lady Stumley, et j'espère que vous approuverez ce que j'ai réglé à l'occasion de votre belle statue de Moïse. D'abord, voici, à coup sûr, la chose qui vous sera le plus agréable, et qui donnera surtout à votre don un but sérieux : Sa Sainteté a promis de recevoir aujourd'hui une députation des juifs du Ghetto : cçtte d^utation a été choisie par mes soins; elle éiiit tttulB cibmiAjsée d'hommes que J'esQme ;*î| n'y ttdttiiiie

LÀ JUITE ATT VATICAir. IM

que Totre frère Gédéon Costentlni; on Fa cherché inutilement; mais nous avons encore le temps de l'avertir, si vous pouvez m'indiquer sa demeure hors du Ghetto.

Debora poussa un soupir et secoua mélancoliquement la tête, puis elle répondit :

— Mon frère Gédéon a toujours eu une existence mystérieuse, ignorée même de sa sœur.

— Enfin, dit Santa-Scala en souriant, la députation Israélite sera conduite par la statue de Moïse auprès du saint-père; vous seule et moi nou^ regretterons votre frère Gédéon *•

Debora remercia vivement le cardinal de sa bonne inspiration, et se réjouit à l'idée que cette démarche provoquée par lui aurait un excellent résultat pour la cause des malheureux du Ghetto.

— Ensuite, continua le cardinal, j'ai donné des ordres pour que la statue de Moïse soit exposée, en arrivant, au milieu de k galerie de Pie VI, et c'est laque le saintpère viendra la voir. Mon beau-frère l'amiral Van-Ritter et M. Gréant, que j'ai vus ce matin, m'ont demandé une autorisation spéciale pour assi'^ter à cette cérémonie, et je la leur ai donnée. Cependant, à ce que j'ai cru deiriner, ils tiennent beaucoup plus à vous voir, vous, milady, que votre statue; ils veulent vous parler de choses fort importantes, disent-ils, et pour tout concilier, je leur ai recommandé de se trouver dans cette galerie à dix heures du matin. Le majordome ne laissera entrer personne ici d'après mes ordres. Vous pourrez parler sans témoins. Permettez-moi de vous quitter, milady, je vais m'occuper de vos affaires, qui sont aussi un peu les miennes. Vous avez une heureuse mémoire, milady, et

* Le Journal des Débats, du â4 août 4846, en énumérant lei araniages que ravéDcment de Pic IX promettait de donner aux juifs de Boine, a rapporté le fait suivant:

« Pie IX accueillit avec bienveillance la députation des israélitei cbargéa de le féliciter à ]*occas(oo de cet avènement. Le souverain pontife ordonna que; dorénavant, -les juifs parUciperàteot aux aumhndi qu'il ferait dlfitribuer. »

VOUS devez encore vous rappeler ce marin, ce capitaine Santa-Scala, qui venait protéger les juifs à Tunis.

— ^'ti'ertes, dit Debora vivement, ce serait me faire injure que de croire à Tinfidélité de mes souvenirs d'enfant, pour ce qui concerne les généreux services rendus à ma famille par le capitaine Santa-Scala. J'étais bien jeune, il est vrai, quand vous veniez visiter ma famille; mais vos traits sont restés gravés dans ma mémoire comme sur un relief de bronze. Je ne pense jamais à mes années de Tunis et de Gènes sans penser à vous, et ma reconnaissance est*inaltérablement liée à tous les souvenirs qui me viennent du capitaine ou du cardinal Santa- Scala. Le cardinal remercia d'un geste très-affectueux^ et^ saluant Debora^ il sortit en lui disant :

— A bientôt, à midi.

Debora venait d'entrer dans un monde nouveau, et elle ne demandait pas mieux que d'être emportée ainsi par un tourbillon irrésistible vers un borizon inconnu, sans avoir le temps de regarder en arrière. La porte qui s'ouvrit devant Paul Gréant et l'amiral Van-Ritter ramena notre béroïne au triste sentiment de la réalité; ces deux hommes appartenaient à son histoire, et elle n'aurait plus voulu vivre qu'au milieu d'êtres inconnus, qui ne lui eussent rien rappelé d'un passé trop récent. Yan-Ritter embrassa Debora avec la tendresse d'un père, et désignant d^ doigt Paul Gréant :

— S^ TMis. dit-il, avec cet excellent jeune homme, notre ami, pour invoquer votre témoignage sur une affaire des plus graves. M. Gréant m'a raconté quelque (iiose de si incroyable, que j'ai douté, sans pourtant suspecter sa bonne foi; je me suis dit ceci : M. Gréant a une imagination de feu et une tête ardente, et le délire d'un rêve ou d'une vision peut lui avoir fait croire, le lendemain, à la vérité d'un événement qui était un mensonge la veille. Mais comme deux personnes ne peuvent fttre dupes de la même illusion dans une affaire de cette na-

ure.^ je viens à vous, Debora, avec une intention de

rudance qui ne doit nullement blesser le caractère de

M. Paul Gréant^ notre ami. Un excès de bon sens me fait

peut-être commettre une faute contre les convenances; mais toutes ces fines délicatesses du savoir-vivre sont inconnues à un vieux marin; et d'ailleurs, il s'agit, comme je vous Tai dit, d'une chose si grave et dont les conséquences seront probablement si terribles, qu'il me faut deux témoignages pour mettre ma conscience en repos.

Debora écouta ce préambule un peu long, mais indispensable, avec une attention inquiète. Paul Gréant, comme s'il eût été indifférent à cette scène, s'amusait à faire tourner les tableaux sur leurs pivots pour les voir sous leur meilleur jour.

— Recueillez bien vos souvenirs, poursuivit Van-Ritter, et redevenez enfant et rentrez à Gênes. Vous rappelezvous naturellement, et sans effort, l'aventure nocturne et affreuse du pont de la viiletta et du belvédère?

Debora regarda Paul Gréant qui s'était tourné vers elle, comme pour l'engager à répondre; mais Debora ne comprenant pas bien l'intention du jeune homme, balbutiait et ne répondait point.

— Vous pouvez parler avec franchise, dit Gréant à Debora; il n'y a plus de secrets entre nous tous. Nos bouches ont été longtemps fermées; elles peuvent s'ouvrir aujourd'hui et tout dire.

— Eh bien ! amiral, dit Debora, le pont du belvédère est encore pour moi comme un souvenir d'hier. Une pareille scène ne s'efface jamais de la mémoire.

£t Debora raconta dans tous ses détails l'horrible nuit du mariage de Van-Ritter, et les angoisses subies au pont de la viiletta di Negro. Van-Ritter laissa tomber ses bras de toute leur longueur, et inclina sa tête comme si elle eût été trop faible pour soutenir un pareille coup. Après un moment de silence, l'amiral dit :

— C'est bien, maintenant... J'avais besoin de deux témoignages pour croire une si incroyable horreur... Et vous, Paul Gréant, vous n'avez pas reconnu, dites-vous, lé jeune complice de Talormi ? .»

— Je n'ai reconnu que Talormi, répondit Paul, et c'est suffisant, il me semble.

— Non, ce n*est pas suflBsant, murmura Van-Ritter d'une voix sourde, il y aura toujours un criminel qui ne sera pas connu.

—-Ceciestraffairede Dieu, remarqua Paul ; un criminel est toujours puni, et quand Taveugle justice des hommes le laisse échapper, il est égorgé au fond d'un bois par son propre complice. Le crime punit le crime. Voyez comme la Providence conduit bien les choses ! J'avais le secret du crime de Talormi, mais Talormi avait mon secret. Nous étions tous deux condamnés à un silence éternel. Tout à coup survient notre entrevue du bagne de Termini. Vous devenez, vous, amiral, le confident involontaire et secret de toute notre histoire. Votre cœur généreux oublie et pardonne. Eh bien ! alors, j'ai pu parler, car je n'avais plus aucune raison de cacher le crime de Talormi, le crime de cet homme que vous avez si longtemps honoré de votre confiance et de votre amitié. >

Cet entretien se prolongea jusqu'à V Angélus de midi, et le majordome vint annoncer à Debora que la statue de Motse, portée*par yin^ san-pietriniy habitués à ces sortes d'inaugurations artistiques, était déjà posée sur son piédestal, dans la galerie de Pie VI. Debora prit le bras de Van-Ritter, et, faisant un signe à Paul, elle suivit le majordome dans ce merveilleux labyrinthe de marbre, de jaspe, de porphyre, qu'on appelle le Vatican. La députation israélite que Santa-Scala venait d'introduire attendait le saint-père, autour de la statue du législateur des Hébreux; Moïse protégeait les enfants du Ghetto, non loin du tombeau de saint Pierre, et les vieux enfants de Jacob osaient enfin lever la tête en face de leur glorieux patron du Sinaï. Tous les artistes de Rome, le grand sculpteur en tète, s'étaient mêlés parmi les Israélites, et la sainteté du lieu put seul contenir un cri d'enthousiasme lorsque Debora la juive parut. La tolérance romaine, qui place les trois Grâces, décentes et nues y dans la sacristie de Sienne, a mêlé dans la galerie de Pie VI les images des dieux, des saints, des héros et des grands hommes. La statue de Moïse rayonnait, avec toute la pureté de son marbre vi^ ginal, au milieu d^ visages de l'Olympe et du Ciel, et

LA JOITE AU TATTGAir. 195

Démôsthènes, swr son piédestal, semblait préparer une harangue digne de la fête, et que lui seul pouvait prononcep dans la langue d'Homère et de Périclès. Escorté de ses cardinaux intimes, Pie IX entra dans la galerie fondée en faveur des arts par son auguste prédécesseur, et Santa- Scala, s'inclinant devant lui, le conduisit devant la statue de Moïse. Pie IX, artiste comme tous les grands papes, donna des éloges il Tœuvre de Bezzi et dit:

-^ Le Moïse de Buonarotti, qui garde le tombeau de Jules II, est assis et au repos, comme Touvrier de Dieu qui a terminé son travail. Ce Moïse est debout, comme le laboureur levé à Paurore, parce qall a son œuvre à faire. Et nous aussi', nous sommes tous debout comme lui, parce que notre labeur est.grand.

Et la main qui bénit la ville et le monde se tendit vers tous les assistants prosternés. Pie IX donna des paroles de consolation et d'espoir aux israélites, et ses dernières paroles furent un remerciement à lady Stumley que lui présentait Santa-Scala. La fouie inondait Timmense galerie voisinef^ nommée Monumenta veterum chmstianorum, et Van-Ritter, qui ramenait Debora, ne perçait qu'avec peine les rangs compactes des hommes et des femmes qui voulaient voir la jeune et belle juive, dont le plaidoyer en $acra consulta était l'entretien de la ville. Tout à coup Yan-Ritter fit un mouvement brusque, et se tournant vers Paul Gréant il lui dit :

— Voici une occasion que je ne veux pas laisser échapper. Donnez le bras à lady Stumley jusqu'à sa voiture, et allez m'attendre place Navone; je vous rejoindrai dans quelques instants.

La foule, qui s'obstinait à faire une espèce d'ovation à Debora, ne permit ni à Paal ni à k jeune femme d'adresser la moindre observation à Van-Ritter, et à la faveur du tumulte, l'amiral, dont l'œil perçant ne s'était pas trompé, marcha vers un homme qui feignait de lire avec attention l'épitaphe d'un tombeau veteris christiani, et le touchant au bras, il lui dit : ^

— Comte T^lormi, avez-vous un instant à me donnerf

— Ah t cFâTt V(m^> àmirâlT dit Tdlormi aveb une sur-

196 !▲ nSTVE kV TATICAH.

prise bien jouée; je suis prêt à vous donner tout le Jour si vous me le demandez.

** Un instant sufBt^ comte Talormi.

— Ayez-vous vu la cérémonie? demanda Talormi en prenant familièrement le bras de Van-Ritter.

— Oui, comte.

— Eh bien ! voilà Pie IX qui se fait juif I Que ditesvous de cela^ mon cher amiral?

-^ Je ne dis rien.

— Au fadt, vous avez raison^ amiral; les diplomates comme nous doivent toujours se taire ; le silence ne compromet jamais. Vous paraissez un peu soucieux, Vaur Ritter?

— Oui, comte Talormi^ et vous en saurez la raison quand nous nous serons délivrés de cette foule... Gagnons vite le grand escalier.

— Noos serons à notre aise sur la place de Saint-Piene pour causer... Es^ce quelque chose de secret que tous avez i me dire, mon cher amiral ?

. — Oui, très-secret.

— Je comprends; il s'agit du jugement de la ioera connUta. Vous voulez épuiser toutes les juridictions. Nous nous élèverons, je le vois, jusqu^au tribunal délia segnatuta.

*- Plus haut que cela, comte Talormi, dit Van-Ritt» avec un regard sinistre.

Ils étaient arrivés sur la place du Vatican. Van-Ritter entraîna Talormi sous la colonnade circulaire, et ses yeux prirent la teinte de la mer orageuse^ et sa main droite serra le bras du diplomate comme dans un étau de fer.

— Comte Talormi ! dit-il d'une voix qui sifflait en passant à travers des lèvres serrées par la rage, vous ailes m'éoouter sans répondre un seul mot, sans faire un seul geste, ou je vous bri^e 9ur mon genou, comme sur m cabestan !<•« ^ »

. Ul nrms au tatigan. 197

Wm amiral et deux paiMigeiw.

TalQrmi regarda autour de lui et ne vit qoB leseokmnes . du Bernin ; c'était désert comme un péristyle de Palmyre ; il iit alors bonne contenance et prit un de ces airs candides qui semblent défier tout rapport calomnieux et promettent une victorieuse justification lorsqu'il sera permis de parler.

— Comte Talorrai, poursuivit Van-Ritter, il y a eu deux crimes commis dans les ténèbres^ l'un au belvédère di NegrOi à Gênes^ l'autre à la place Navone ; le même homme les a commis tous les deux^ et puisqu'il n^y a pas de justice humaine pour frapper certains coupables, voici une main qui frappera. Comte Talormi, je n'admets aucune justification; vous comprenez bien gu'à mon âge et avec mon expérience, lorsque je vous dis ceci en face, avec cette crudité, c'est que toutes les preuves me sont acquises, et qu'il n'y a pas Tombre du doute dans mon esprit. Ainsi, Monsieur, ne niez point, ne discutez point, ne plaidez point; si vous me refusez satisfaction, je suis tout prêt à vous faire en public Pafiront le plus sanglant et le mieux mérité. Ainsi tout est dit, et réglons tout.

— Amiral, dit Talormi d'un ton superbe,, vous m'insultez, et c'est moi qui vous demande satisfaction; voilà toute l'afiaire; je n'ai rien à justifier, rien à discuter^ rien à plaider.

— Soit, dit Van-Ritter; prenez la chose comme vous voudrez,jesuis content, pourvu quevousvousbattiezavecmoi.

Si unindifi'érenteût été témoin de cette scène, il aurait remarqué l'expression étrange que prirent tout à coup les yeux de Talormi, comme si une pensée soudaine eût éclaté dans cette tète fatalement puissante, où l'enfet sem-

IM LÀ niITB AIT TATICIAN.

blait avoir déposé les secrets de toutes ses inyentions — Amiral; dit Talor mi d^un ton grave^ si vous connais slez mieux le comte Talormi, vous sauriez qu'il a toujours une arme au service de son honneur. Les Talormi se sont même fait en ce genre quelque renommée ^ Dieu merci!...

— Assez de paroles oiseuses^ Monsieur, interrompit Yan-Ritter, réglons nos conditions.

— Oui, amiral, et voilà précisément le point délicat!... Nous sommes, vous et moi, à Rome, dans une position qui nous impose de certaines réserves et de graves devoirs. Nous ne pouvons pas nous batte étourdiment comme les premiers venus. Voici donc ce que je vous propose. Nous choisirons nos quatre témoins dans la haute noblesse romaine et nous irons vider la querelle sur les terres de Naples...

— Non, Monsieur, interrompit brusquement Van-Ritter; je ne veux point mettre quatre personnes dans la confidence d'une affaire d'honneur qui touche à de si délicates questions de famille. Au reste, vous n'avez rien à m'imposer. Monsieur, et malgré vos prétentions étranges^ c'est à moi à tout exiger de vous... Nous nous battrons sans témoins...

Talormi fit un mouvement de surprise, avec ce naturel de comédien qui ne l'abandonnait jamais. D'ailleurs, dans toute cette scène, le diplomate et le prestidigitateur s'éieya par le ton, le geste, le maintien, la fourberie, aux suprêmes régions de son art.

—Sans témoins! dit-il. Voilà ce qu'un Talormi n'aoceptera jamais. Les Talormi sont habitués à sortir d'un champ clos la tète haute, comme ils y sont entrés. Leurs témoins ordinaires, les Pallavicini, les Monte-Catini, les Pignatelli, les San-Giordano ont toujours rendu boas témoignagnes de notre loyauté en ftcit d'armes, et un Talormi ne s'exposera jamais à passer pour un assassin.

La dignité naturelle qui accompagna ces paroles en imposa au brave Van-Ritter,

— Seigneur comte, dit-il, tout peut se concilier. Nous écrirons, vous et moi, nos dernières volontés, en déclarant

lA JUIVE AU V/LTICAN. i99

que noBs finissons notre vie par le suicide. Cela nous dispense d'avoir des témoins.

— Vraiment, amiral, dit Talormi en croisant les bras sur sa poitrine, vous n'êtes pas heureux dans le choix de vos expédients de duel secret... Si je succombe moi, à qui ferez-vous croire dans Rome que le comte Talormi, jeune, riche, hepreux, s'est tué par dégoût de la vie, dans sa lune de miel avec Clelia? On dira qu'un rival infortuné a égorgé traitreusementle comte Talormi. Ce soupçon odieux peut même retomber sur vous.

— Mon Dieu,Monsieur,ditVau-Ritter en frappantla terre du pied, que de temps nous perdons en subtilités oiseuses!

— Comment, interrompit Talormi avec un air de franchise touchante, comment un homme de haute intelligence et de rare bon sens peut-il traiter de subtilités oiseuses un raisonnement aussi juste I De bonne foi, amiral, croyez-vous qu'il nous soit possible de nous battre sans témoins?

— ComteTalormi, dit brusquement Famiral, les témoins sont des confidents; il y a déjà eu trop de scandales autour du nom d'une femme. Plus de paroles ! silence et action ! Me croyez-vous disposé à prendre encore sous le bras deux gentilshommes romains pour leur conter de tristes choses, et les faire sourire tout bas, pendant qu'ils auront Tair de me plaindre tout haut? La raillerie italienne est impitoyable sur certaines questions; elle n'a déjà que trop usé de son droit; je ne veux pas qu'elle en abuse par ma faute... Au reste, l'homme qui ne veut pas se battre trouve toujours de bonnes raisons pour couvrir sa lâcheté.

 ce mot, Talormi fit un mouvement superbe, et prenant un ton sec et contenu :

— Amiral, dit-il, brisons là et concluons; je vais vous faire la concession la plus large. J'accepte de me battre avec un témoin, un seul témoin pour nous deux, vous pouvez même le prendre dans le rang le plus obscur, puisque vous redoutez les gentilshommes; vous pouvez même le choisir dans la maison de votre propre famille» ici^ au Vaticaui ou à la place Navone. Ce sera tou-

200 UL lUITI àV TATIGUr.

jours un témoin accepté par moi. Vous voyez, amiral^ (jua je ne suis pas très-exigeant. Proposez-moi un domestique, un intendant, un valet de chambre, un homm^enân déjà initié à top-: vosBecrets de famille, et tous me^scrupules sont levés. Osez dire ensuite, amiral, que je cherche une excuse pour éviter ce duel.

Van-Ritter réfléchit un instant, et répondit :

— Il y a ici tout près un homme qui vient de d<mner des preuves de dévouement à notre famille et à mes amis; il est attaché au service du cardinal Santa<Scala...

— Mon Dieu ! dit Talormi avec Tabandon le plus gracieux, tout cela m'est indifférent; j'accepte, c'est un témoin; il ne m'en faut pas davantage. Ce sera notre garantie à tous deux.

— Attendez-moi un instant dit Yan-Ititter^ je vais chercher ce témoin.

L'amiral sortit de la colonnade, gagna précipitamment l^scalier pontifical et monta chez Santa-Scala, où était le témoin que Talormi lui avait si adroitement proposé. •

— J'ai besoin de votre valet de chambre pour deux jours, avait dit Van-Ritter à son beau-frère Santa-Scala; et Baibone, voyant déjà percer dans ce singulier emprunt un rayon du génie de Talormi, avait pris une allure somnolente, et descendait sur la place de Saint-Pierre en suivant de près l'amiral.

— Voici notre témoin, dit Van-Ritter à Talormi. Talormi regarda Barbone d'un air indifférent, et Ba^

bone regarda Talormi et Van-Ritter d'un air stupide comnie un serviteur qui n'ose interroger de hauts personnages et attend son sort avec anxiété.

Van-Ritter prit Talormi à l'écart et lui dit :

— J'ai fait ce que vous avez voulu; vous ferez maintenant ce que je voudrai. Une rencontre entre nous deux ne doit être qu'un duel à mort.

Talormi inclina la tête en signe d'adhésion. Barbone paraissait prendre un grand plaisir à chercher l'arc-encif 1 qui se dessinait dans la gerbe de la fontaine voisine, sur la place du Vatican.

^ — A mon âge et dans ma profession, contmua Van-Rit-

LA JUrVE AU VATICAN. ÎOl

ter, on ne fait pas du duel une promenade i'écotietextrd muros. ^

— C'estaussi mon opinion, ditTalormi.

— Nous respecterons le territoire romain, poursuivit Tamiral; vous voyez que j'entre dans vos vues; et demain, à neuf heures du matin, je vous attends à Givita- Vecchia, à Tauberge de la Grande-Europe. S'il est dans mon destin de succomber dans ce duel, je veux voir lamer une dernière fois avant de mourir.

— A demain, à Civita-Vecchia, dit Talormi, en adressant un salut froid à Van-Ritter.

Le marin rendit un salut imperceptible et descendit vers le Bourg-Neuf, toujours escorté de Barbone qui avait retiré de son visage toutes les expressions, excepté Tinsouciance et la stupidité. L'auberge de la Grande-Europe domine le port de Civita-Vecchia; au seuil de sa porte on trouve un escalier tournant qui descend à la marine; de ses fenêtres on découvre la citadelle, bâtie par Michel- Ange, la jetée rocailleuse qui défend les navires contre la haute mer et un horizon splendide, mais souvent obscurci aujourd'hui par la fumée des paquebots italiens et levantins. ^

Van-Ritter avait qiiitté sa femme sous le prétexte fort naturel d'aller voir à Civita-Vecchia un navire hollandais ancré dans ce port. L'amiral, arrivé de très-bonne heure, avait ouvert la fenêtre de l'hôtellerie, et contemplait cette mer dont les tempêtes sont si douces auprès des orages de la terre ; il suivait, avec des yeux humides, les navires à voiles et à vapeur qui se croisent nuit et jour sur ce grand chemin du monde, et il pensait à sa première vie de marin toujours illuminée de soleil et d'étoiles, dans les golfes du Malabar ou du CoromandeL « — Oui, se disait-il à lui-même, j'ai traversé les archipels des Maldives et des Laquedives, les bas-fonds de Calimojava, le détroit de Magellan, tous les archipels sousmarins de l'océan du Sud, et je n'ai rien entendu craquer sous mes pieds. Au premier voyage qu'un marin fait à travers une ville, il se brise à un écueil ! Et l'on ose parler des dangers de la mer ! Les vrais écueils, les seuls re«

20t LA JUIYE AU YATIGAN.

doutables^ sont les écueils vivants^ et les villes en sont des archipels infinis.

En se parlantainsi,ramiraltenaitson regard fixé sur un point blanc et toujours écumeux qui se détachait surjle fond azur de la mer^ à quelque distance de la citadelle de Michel- Ange; une lunette d'approche^ déroulée sur la rampe de fer du balcon, montra de près à Van-Ritter un banc de rocher, formant une petite île, à cinq cents pas du rivage. Cette découverte parut lui donner une idée, car il inclina la tête d'un air de satisfaction et se mit à réfléchir comme pour arrêter un plan. Au coup de neuf heures, une chaise de poste arrivait de Rome et arrêtait ses chevaux, inondés de sueur, devant Tauberge de la Grande- Europe. Talormi parut et fut reçu à la porte par Barbone, qui lui demanda, du ton béat du soldat qui suit une consigne, si Son Altesse était monseigneur Talormi?

— C'est moi-même, répondit Talormi avec un sérieux qui aurait été fort comique pour des gens instruits de la criminelle intimité de ces deux hommes.

— J'ai ordre de conduire Son Altesse chez Sa Seigneurie l'amiral, dit Barbone. ^

Et il précéda Talormi, pouf le conduire à l'appartement de Van-Ritter. En montant l'escalier, Talormi et Barbone échangèrent à la hâte des phrases brèves, mais qui avaient une vaste signification pour deux interlocuteurs si habiles. Le dernier mot de Talormi à Barbone était celui-ci :

Il faut toujours s'inspirer de la circonstance, et la bonne inspiration arrive toujours.

— • Toujours, dit Barbone comme un écho intelligent.

Et ouvrant la porte de Van-Ritter, il prit un accent d'antichambre, et annonça :

— Monseigneur le comte Talormi.

L'amiral reçut son adversaire avec la politesse glaciale conforme à l'étiquette du duel. Talormi ouvrit deux agrafes de sa polonaise à brandebourgs, vrai costume de duelliste italien, et en tira deux lettres, largement cachetées à cire rouge :

— Je laisse ici ces deux lettres, dit-il. Tune est pour la comtesse Talormi, ma mère....

Li. JUITE AU YÀTIGAN.

; H s^rrêta un instant, comme suffoqué par un accès de douleur, et poursuivit ensuite :

— L'autre pour mademoiselle Glelia. En cas de mort, je lui laisse mon palais sur le Tibre, et quarante mille écus en dépôt chez Torlonia...

— Comme il est diflScile ou même impossible de cacher des épées, dit Van-Ritter, nous nous battrons au pistolet.

— Ce n'est pas mon arme, dit Talormi, mais j'accepte la vôtre... Je n'ai rien apporté, j'ai compté sur vous, amiral.

— J'ai ici deux armes de choix, et le valet de cbamhre de Santa-Scala en chargera une... une suffît, et elle ne fera pas long feu, je vous le promets I

— Soit, dit Talormi... Mais, est-ce que nous allons nous battre dans cette chambre ?

— J'ai déjà choisi le terrain, comte Talormi, et la police ne nous y suivra pas, je vous le promets, et nous ne violerons pas les lois du pays, ce qui est très-important pour moi.

— Vous auriez pu dire pour nous, remarqua gravement Talormi.

Barbone fut appelé; il chargea une seule arme avec l'impassibilité d'un automate, et sortit pour attendre de nouveaux ordres. Van-Riller mit les deux pistolets sur une table, les couvrit d'un tapis épais, et les ayant fait rouler longtemps entre ses plis, il dit à Talormi :

— Choisissez le vôtre, Monsieur, vous êtes chez moi. Talormi étendit sa Jiiain gauche sous le tapis, et ayant

fait de sa main droite un signe de croix, il en retira une arme.

Van-Ritter prit l'autre, et les deux combattants cachèrent l'arme choisie dans Tendroit le plus secret de leurs vêtements.

— Vous voyez, amiral, dit Talormi, que je me soumets docilement à toutes vos volontés.

— Monsieur, dit Van-Rilter, vous n'aviez pas d'autre conduite à tenir pour défendre le peu d'honneur qui vous reste. Si, par lâcbeté, vous vous étiez dérobé sous moi, j'en jure ma foi d'amiral cette main rude vous aurait soof-

SM LÀ nriTE AU tatigav*

fleté sur les deux joues en plein Corso ^ un dimanche j à midi.

— Amiral, ditTalormi avec une dignité magnifique, entre hommes de cœur on ne s'insulte jamais sous les armes.

— Parlons, dit Van-Ritter, n sonna et Barbone parut.

— Tout est prêt, n'est-ce pas? demanda-t-il.

— Oui, Excellence, répondit Barbone.

Les deux adversaires et leur faux témoin sortirent de

Fauberge, descendirent l'escalier tournant et prirent le chemin du port. Là, un canot loué par Barbpne attendait avec ses quatre rames flottantes et sa voile latine à demi déployée. On s'embarqua; l'amiral et Barbone ramèrent jusqu'à la sortie da port; puis on mit à la voile et on gagna la haute mer.

Le vent soufflait de terre avec violence, mais sans soulever de fortes vagues ; la mer était pourtant affreuse, et, sous un ciel sombre, elle ressemblait à une immense rivière qui charrie des glaçons. Rien de triste et de désolé comme la côte basse qui se déroule après Civita-Vecchia; c'est une longue frange de bruyères et de tamaris, toujours agités par les tempêtes et couverts par l'écume des vagues. On ne reconnaîtrait pas l'Italie sur ces parages; c'est la copie des terres mornes et des solitudes du Van- Diemen. Aucun vaisseau ne -se montrait aux horizons; quelques barques de pécheurs, effrayées par les convul- I sions d'une mer écumeuse et sans vagues, se réfugiaient

dans le port, au milieu d'un vol de timides goélands, oi* seaux qui avertissent les mariniers.

L'amiralVan-Ritter,calmecommesursonbancdequart, dans une bataille, tenait le bois du gouvernail et regardait amoureusement la mer, cette orageuse amante qui ne l'avait jamais trompé. Les trois passagers gardaient un silence profond, car les plus hardis n'osentparler et écoutent lorsque i& <mpète parle aux abîmes cette langue de désolation qui, après la mort du dernier homme, sera la dernière langue de l'univers. Barbone tira de sa poche un rosaire, baisa la citoix avec une grande ferveur et régreoa

tA iVItl AU YATIGAN. SOS

àepater en ave, en agitant ses lèvres^ comme s'il eût prié mentalement. Talormi avait adopté d'avance le lûdintien stoïque de l'homme qui s'attend à tout et d'avance a tout accepté* De temps en temps Barbone interrompait sa fausse oraison mentale pour dire : Che cattivo tempo t et il redoublait de ferveur, en serrant les grains de son chapelet. Un froid vif et pénétrant tombait d'une atmosphère brumeuse; le milieu du jour ressemblait au crépuscule des soirs d'été; des bruits sourds montaient delà mer, comme des éruptions de cratères invisibles; toutes les tristes choses de la nature se réunissaient pour ébranler le courage des plus forts... Van-Ritter étendit la main en faisant un signe de la tète^ et Talormi suivit de l'œil cette indication.

Comme tous les hommes d'un caractère noble et loyal^ Van-Ritter, quoique acharné dans sa vengeance si légitime, ne pouvait s'empêcher de rendre hommage, au fond du cœur, à la conduite d'un adversaire qui venait ainsi donner une réparation en acceptant tout ce qu'on lui proposait. Deux combattants, animés l'un contre l'autre des plus justes griefs, s'accordent souvent une mutuelle estime en arrivant sur le terrain^ et sentent diminuer leur irritation. Le courage a des privilèges contre la haine, parce que le courage est une vertu qui semble exclure les vices les plus odieux. En voyant Talormi si brave et si calme au milieu d'un si grand péril, Van-Ritter n'oublia rien, car il ne pouvait rien oublier, mais il crut au moins devoir adoucir l'amertume du langage qu'il tenait depuis la veille devant lui ; on en jugera par la forme de cette demande :

— Comte Talormi, lui dit-il en lui montrant du doigt un point noir couvert d'écume^ comment trouvez-vous ce* t. u. ^i% .

terrain que j'ai choisi pour notre rencontre? Est-il de votre goût, ce pré à fleur d'eau?

— Mais je ne vois que la mer, dit Talormi après avoir longtemps regardé, et je ne devinepas encore vos intentions. Il me semble que nous nous écartons de la terre et .que nous faisons voile vers la Sardaigne... Au reste, tout m'est indifflérent; j'ai des aïeux orientaux, et je suis fataliste. S'il est dans ma destinée de succomber dans ce duel, il m'importe peu de savoir si j'aurai pour dernier linceul la terre ou la mer.

. Talormi avait dans son organe une mélodie naturelle qui était toujours une séduction pour son auditeur; cette .fois, en parlant ainsi, les notes de sa voix empruntèrent à la situation line mélancolie touchante, et Van-Ritter se sentit profondément ému et fut sur le point de lui serrer la main. Il fallait bien qu'elle fût grande la fascination exercée par la grâce et l'esprit de Talormi, pour la voir presque triompher en pareil moment.

— Comte Talormi, dit-il, nous n'irons pas en Sardaigne, je vous le promets; nouî: nous battrons sur une terre qui n'appartient à personne et qui n'est pas bieo loin de nous. «►

Talormi croisa les bras, inclina la tète et se montra comme absorbé par les graves pensées de la mort et de l'immortalité de l'âme. Barbone tourmentait toujours les dizaines de coronay aux grains d'argent. Un coup de vent, que Van-Ritter recueillit dans la voile par un habile mouvement de gouvernail, fit glisser le canot comme sur une pente glacée, et les trois hommes se trouvèrent bientôt a quelques brasses d'une roche assez large, dont la surface, presque unie paitout, se hérissait de deux pointes rongées au sommet par l'éternel laminoir des vagues. Si une autre espèce de vent eût soufflé, il eût été impossible d'aborder sur cette petite île, que la mer aurait entièrement couverte. L'amiral prit la chaîne d*amarre, descendit le premier, et fixa le canot à Tune des deux pointes du rocher.

— Vraiment, dit Talormi avec insouciance, on dirait que ce roc a été bâti là tout exprès pour nous.

— C'est une découverte que j'ai faite ce matin, dit Van-Ritter. •

— C'est votre métier de découvrir des îles, dit Talormi.

— Ma foi, reprit Tamiral, j.'en ai vu deux dans Tocéan du Sud, qui ont été découvertes par le capitaine Marchand et le vaisseau le Solide, qui ne sont pas plus grandes que celles-là; on leur a pourtant donné le nom de l'armateur et du lieutenant : Tîle Beaux et l'île Masse.

En disant cela, Van-Ritter s'occupait toujours à couronner la pointe du roc de trois rangs de chaînons d'amarre, précaution fort nécessaire, car, disait-il, si la mer emportait le canot, nous serions obligés de gagner la côte à la nage, et le temps n'était guère bon pour ce bain de mer. Talormi saisit au vol cette réflexion , et dit :

— Pour d'excellents nageurs comme nous, nous bra&serions cette distance en cinq minutes. >

— Je vous le donnerais bien en dix, comte Talormi,

— Soit, amiral. Aussi je ne crains pas que la mer emporte le canot, puisqu'il ne faut que dix minutes pour atteindre la terre... Mais pardon, amiral, est-ce que nous sommes venus ici pour causer géographie et natation?

— Je ne crois pas, comte Talormi ; mais puisque nous sommes dans la minnte où l'un de nous va mourir, je crois que nous devons vivre en bonne intelligence pour si peu de temps. On doit tant se pardonner au moment de la mort, car on a soi-même besoin de pardon devant Dieu !

— Amiral, dit Talormi, il est plus difficile de mourir que vous ne pensez, quoi qu'en dise Manfred de Byron. Vous avez préparé deux armes ; l'un de nous deux a dans la poche de son habit la mort de l'autre; mais un coup de pistolet ne tue pas toujours ; les balles sont capricieuses ; j'ai dîné avec des militaires qui avaient eu, dans une bataille, la poitrine percée de part en part. Vous voyez donc, amiral, que l'un de nous deux a des chances de vivre, même après avoir reçu un coup mortel.

— Gela est incontestable. Monsieur, dit Van-Ritter; mais lorsqu'on est bien décidé, comme moi, à maintenir une provocation dans toute sa rigueur, on trouve toujours des expédients.

406 * # Là IQITB AO TATIGàR.

— Eh bien ! amiral, trouvez-en un seul d'expédient^ je

vous en défie.

— On recharge les armes.

— J'étais sûr que vous alliez direcela, amiral; eh bien ! ce n'est pas un expédient pour maintenir une provocation daos toute sa rigueur. L'un de nous deux tombe frappé ; mais il est reconnu que la blessure n'est pas mortelle, et on recharge les armes pour recommencer le combat entre un adversaire debout et un adversaire tombé ! Allons donc, amiral, vous ne ferez jamais cela, ni md non plus.

C'est ainsi que, par une perfidie merveilleuse, Talormi obtenait toujours ce qu'il voulait en ayant l'air de subir la loi d'autrui. Pour arriver ainsi à ses fins, il avait à sa disposition toutes les subtibilités de la langue, une incroyable présence d'esprit, la physionomie et l'art du comédien consommé, et une gamme toujours naturelle dans le timbre de la voix, à tel point qu'à force d'entrer dans l'esprit d'un rôle de fourberie, 'il se serait trompé luinjème, si un entretien de ce genre se fût prolongé trop longtemps et eût fait oublier le point de départ. Van-Ritter regardait la mer, qui à chaque instant gagnait du terrain sur l'ilot, car le vent tournait insensiblement au nord, ou pour mieux dire deux vents étaient en lutte, et les vagues commençaient à dessiner de larges plis de saphir sous des franges d'écume folle. Une brume triste couvrait l'horizon. L'air était plein de bruits sinistres qui ressemblaient à des voix. Barbone cLerchait, avec une curiosité enfantine, les petits coquillages qui se cachent, comme des incrustations d'argent, dans les fentes des rochers. Talormi jugea le moment favorable pour porter un coup décisif en prononçant un nom qui devait réveiller toutes les haines que la solennité de l'heure et du lieu semblait avoir assoupies dans le généreux cœur de Van- Ritter.

— Quoi qu'il arrive, continua Talormi sur un ton légèrement railleur, j'étais bien aise d'éclairer un amiral sur les résultats équivoques d'une provocation rigoureuse et d'un duel à mort. Maintenant il me reste une dernière

LA XUITS AXS TAnCAN. S09

chose i ajcmter à ce dernier entretien déjà trop long. Au moment qui peut être celui de mon agonie, je crois devoir vous apprendre que le comte Taiorrai avait demandé eu mariage, à Gènes, mademoiselle MemmaSanta-Scalabien avant l'arrivée du capitaine Van-Ritter.

Deux éclairs jaillirent des yeux de l'amiral, et ses mains se fermèrent en frissonnant. Dans les duels sérieux, il semble que la Providence a toujours soin d'envoyer sur le lieu de la rencontre des passants d'occasion qui suspendent les apprêts mortels et souvent interviennent pour opérer une tardive réconciliation. Cette fois, l'amiral et Talormi croyaient n'avoir pas à redouter cette bienveillante attention de la Providence, et pourtant elle vint se manifester, selon son usage, afin d*arrèter dans ses veines le sang généreux ou criminel qui devait couler, ce sang qui n'appartient qu'à Dieu. Des plis du rideau de brume tendu sur la mer sortit un nuage de fumée, et l'écho de la mer apporta au rocher du duel le bruit cadencé des deux roues d'im paquebot à vapeur. C'était la Maria-AntomUtta qui arrivait de Naples, et volait sur la mer comme un saurien des premiers âges du monde; en quelques coups d'ailes, le paquebot se trouva dans les eaux de la petite ile, et le capitaine Damazega, qui a toujours l'œil à sa proue, voyant trois hommes et une barque échouée sur un écueil, au milieu d'une mer affreuse, fit arrêter la machine et leur envoya un canot de sauvetage. Deux cents passagers couvraient le pont de la ilfam-An^onte^to pour Yoir les naufragés de l'îlot, et tous remerciaient la Providence qui faisait ainsi passer un navire si à propos pour secourir trois infortunés. Ces passagers avaient raison sous l'apparence du tort. Talormi, debout sur une pointe du rocher, reçut les matelots envoyés par le capitaine Damazega, et les remercia le plus gracieusement du monde en ajoutant qu'il était venu là avec un officier de marine pour dresser le plan d'un phare à feux mobiles qu'on se proposait d'élever sur cet écueil. ' Les matelots reprirent leurs rames et regagnèrent le paquebot, qui déploya de nouveau ses ailes et s'éloigna comme roisisaa. Cependant les vagues devenaient piflB

flO LA. nmrx kv tàtigâii.

fortes, et leur écame couvrait toute la surface de lllot, ne laissant en relief que les deux pointes situées «^ cinq pas Tune de l'autre^ et dominant une mer profonde. H ne fallait plus perdre un moment, car la tempête devenait si violente qu'elle menaçait de submerger le terrain choisi pour ce terrible duel. Van Ritter sortit brusquement de ses réflexions, comme un homme qui vient de trouver une idée, et regardant Talormi d'un air sombre :

— Monsieur, lui dit-il, vous m'avez rendu, avec une seule parole, les vrais sentiments que je dois avoir pour vous, et vous serez satisfait...

— Tant mieux! interrompit Talormi ; et moi aussi je reprends toute ma haine, et j'en suis ravi ; car rien n'est intolérable comme cette urbanité fausse dont s'accablent deux hommes qui vont s'égorger. Oui, nous devons nous haïr, et nous jeter notre haine au front, dans ce moment qui est le moment suprême de l'un de nous. Oui, je veux votre mort, amiral Van-Ritter, parce que vous m'avez arraché par la ruse une femme qui devait être la mienne, et je serais encore excusable, si, pour ressaisir mon bien perdu, j'avais commis ce qu'on appelle un crime dans le jargon des accusateurs publics ! •-

— Misérable! s'écria Van-Ritter, tu avoues donc le crime ! Mon Dieu ! mon Dieu ! je vous rends grâces I je craignais encore de frapper un -innocent,

— Oui ! répondit Talormi d'une voix stridente qui dominait le fracas de la tempête, oui, je t'ai déshonoré; j'ai flétri ta couche nuptiale; je me suis vengé de ton mariaft, qui fut un vol. Crime pour crime! J'ai savouré toutes les voluptés du mien, et si j'échappe à ce duel, si je laisse ici ton cadavre, je saurai bien retrouver mes extases de la nuit de Noël et donner la joie à ta femme en lui annonçant ta mort.

Un rugissement éclata dans la poitrine de Van-Ritter.

— Voyons ! s'écria-t-il , que le sort décide I Ta vie ou la mienne sont déjà trop longues d'une minute !

Il tira un francescone de sa bourse, le fit tournoyer 'dans ses mains, et le déposant au fond de son chapeau, a dite Talormi:

LA JUrnS AU VATICAN. SU

— Devine, si tu peîix.

Talormi devina, et devait tirer le premier. La rage bouillonnait dans la tête de Tamiral; mais Talormi n'a vait que l'apparence de l'exaspération; il était au fond calme comme toujours.

— Maintenant, dit Van-Ritter, ainsi que je vous l'ai annoncé, vous serez satisfait dans vos scrupules. Nous allons nous placer à la distance de cinq pas, vous sur cette pointe de l'îlot, moi sur l'autre. Il y a vingt brasses d'eau derrière ces deux positions; il y a donc deux morts inévitables pour celui des deux qui sera frappé : le ieu et l'eau.

— Je connais ce duel, dit Talormi; vous ne l'avez pas inventé; mais un fort nageur comme vous peut encore se tirer d'affaire en tombant. J'accepte la première partie de votre condition, mais vous accepterez la seconde...

— J'accepte tout!... interrompit l'amiral, écumantde rage et d'impatience.

— Votre domestique, votre fidèle valet de chambre de Hanta-Scala, dit Talormi, cet idiot que vous avez amené va nous lier étroitement les pieds à la cheville, et quand l'un de nous tombera dans cette mer furieuse avec une balle à la poitrine ou au front, il oubliera son métier de/ nageur, n'est-ce pas ?

— Très-bien ! dit l'amiral en applaudissant des mains. Et il appela Barbone qui s'occupait toujours de da

pêche aux coquillages, et qui ouvrit de grands yeux hébétés en entendant Tordre de Van-Ritter. L'îlot n'était plus habitable; les vagues arrivaient de l'horizon avec des ondp.lalions énormes, et se brisant contre le rocher, elles s'élevaient par-dessus la tête des deux ennemis. Talormi monta le premier sur son espèce de piédestal, et Barbone, avec les formes du plus profond respect, et se résignant à ses fonctions comme par obéissance aveugle, lui lia les deux pieds avec un trousseau de cordes trouvées dans le canot.

— A moi ! dit Van-Ritter, debout à cinq pas de distance sur l'autre pointé) toute couverte de l'écume glissante de la me^;

SI 2 tk nn¥E AJO YATKAir.

Barbone eut encore Tair de s'excuser de son action et lia beaucoup plus étroitement les pieds de l'amiral. Au même instant^ le jeune et vigoureux bandit se releva avec noncbalance et précipita Tamiral dans la mer. Od entendit sous les vagues un cri terrible, et Barbone tirant un long poignard, resta quelque temps au bord de Tilot, tout prêt à commettre un nouveau crime, si, par miracle impossible, la victime de cet abominable guet-apens venait se ^cramponner aux aspérités du roc. La précaution était inutile; mais elle annonçait cbez Barbone une grande expérience dans les cboses du crime. Talormi s'était dégagé facilement de ses liens, et, se plaçant à côté de Baiv bone, il regarda d'un air sombre le gouffre où l'amiral venait d'être englouti. Les deux assassins gardaient un silence morne, et leurs yeux chercbaient autour d'eux sur la mer, pour voir si quelque témoin à vapeur ou à voile ne passait poiiit en œ moment. Partout les vagues, partout l'écume ! Pas un regard d'homme, pas un rayon de soleil. Dieu seul avait vu le forfait : on pouvait donc être tranquille. Ils restèrent une heure en sentinelle au bord de niot, toujours regardant, toujours écoutant; rien ne reparut à la sutface, aucun bruit ne se fit entendre, excepté le fracas du vent et de la mer. -— C'est fait, dit froidement Talormi.

** Et il fit un signe à Barbone, qtd défit l'amarre du canot, et il s'y plaça tout de suite après son maître. — Là, dit Talormi en désignant la côte voisine. Barbone prit deux rames, commença la manœuvre; mais la violence du courant était si forte que Talormi fut . obligé de ramer lui-môme, et il fallut bien des efforts pour faire échouer le canot sur un banc de sable où on l'abandonna, comn^e pièce de conviction pouvant servir à prouver le suicide de Yan^Ritter, si son cadavre était jeté sur cette côte par la mer. *

* — Je suis content de toi, dit Talormi à Barbone; tu es un serviteur rare; tu n'as pas besoin de la parole pour comprendre; tu comprends un signe, un geste, un regard; tu comprends m^me le silence du madire qui ne peut te parfer. Barbone, tu as mérité une fortune^ et tu

LA JUmS kV TàTHlÂK. 2t3

l'auras. Une bonne part t'est réservée dans les richesses de Josué Costantini. Voilà maintenant le liLouveau but de noti'e adresse et de nos efforts communs. U faut nous se* parer ici. Moi^ je vais seul à Civita-Vecchia. Tu vas prendre le chemin de Home^ mais par la campagne et en évitant les sentiers battus. Le cardinal Santa-Scala te demandera indubitablement des nouvelles de son beapfrère Yan-Ritter. Il faut être prêt à répondre. •• Voyons, que répondras-tu î . /*-

— Une chose naturelle et simple, dit Barbone. J'étais dans la chambre du cardinal lorsque Van-Ritter est venu me demander comme un domestique d'emprunt pour Taccompagner à Civita-Vecchia; il n'a pas été question du duel entre l'amiral et Santa-Scala : ainsi, je suis à mon aise. Je répondrai ceci : Ëminence, l'amiral Van-Ritter jn'a renvoyé à Rome en me disânf : a Je n'ai plus besoin de toi; » et je suis rentré à Rome sans rien savoir de plus.

— Oui, tu peux répondre cela, dit Talormi; jen'ai pas besoin de te recommander de prendre dans ta réponse un ton bien naturel et de mettre sur ta figure une expression naïve. ♦

— Soyez tranquille. Monseigneur; je suis votre élève en ce genre, et chaque jour encore vous me donnez des leçons dont je profite bien.

— Pars, mon petit Barbone, ne t'arrête point en route; tu viendras me voir à Rome demain. C'est maintenant que j'ai plus besoin de toi que jamais..* Il y a une bôUe veuve au palais de la place Navone, et ce n'est pas pour les beaux yeux de M. Paul Gréa^at que nous avons débarrassé cette femme de son mari.

— Heureusement, dit Barbone d'un air béat, il n'y a pas eu de sang versé dans cette affaire !

— Tais-toi I hypocrite, dit Talormi; pars. Je ne 'le donne que huit heures pour arriver à la porte San-Pancrazio.

Barbone salua Talormi respectueusement et allongea le pas, dans cette immense et inculte campagne qui s'étend de Rome à Givita-Vecchia. Talormi, resté seul sur le rivage, regarda quelque temps la mer, comme s'il ei^t

tu Là JUTTE au VATICAN.

craint encore d'en voir sortir un spectre couvert d'un linceul d'algues. La mer gardait toujours le crime et ne rendait^ rien. La côte était aussi déserte dans toute son étendue; aucune forme humaine ne se levait au milieu des massifs de pourpiers de mer et de tamaris échevelés. Talormi s'applaudit au fond de son cœur^ et se mit en route le long du rivage^ en se dirigeant sur la haute tour de Michel-Ange^ qui se montrait comme un point noir sur l'horizon du noid.

La cloche du Capitole, qui ne sonne que pour l'élection d'un pape ou le premier jour du carnaval, a donné le signal des saturnales chrétiennes; toute la ville est livrée à l'ardente et joyeuse furie des jours gras; tout an peuple semMe être devenu fou, au pied de ses monuments si graves. Ce n'est point comme dans nos villes da Nord, où quelques habitants privilégiés font le monopole de la folie en carnaval et traversent deux rangs d'une population austère, qui garde un impertubable sérieux. A , Rome, lé délire est unanime; la fièvre brûle pour tous; personne ne se dérobe à la contagion. C'est une ronde immense où chacun se liotavec ses mains, et qui fait trembler sur leurs bases les trois cents coupoles de la ville sainte, les ruines des empereurs, les palais du moyen âge, les obélisques égyptiens, les cobnnades catholiques, les spirales de Trajan et d'Antonin, les thermes du peuple roi, les masures du peuple esclave, les cirques, les théâtres, les ponts, les temples, les basiliques, les tombeaux, toute cette merveille qui est Rome, moitié debout, moitié *i0ttchée ; écartelée de vie et de mort, de grandeur et de néant; vieiUe bacchante qui ressuscite et se rajeunit dans llvresse du carnaval chrétien. La longue et large rue du

Cono^ boMée de gradins et d'amphithéâtres^ toute décorée de tôlières, pavoisée de drapeaux de fantaisie^ et montrant à toutes 869 fenêtres de joyeux visages dk» femmis^ est pour ainsi dire le fleuve central où les flots vivants du^oamaval romain s'agitent, se heurtent, se roulent,, depuis la porte du Peuple jusqu'à la place de Venise. C'est là que courent les chevaux barberiy la tète parée de plumes, la croupe chargée de feuilles de paillon; le peuple les applaudit ou les siffle comme des acteurs, après leur victoire ou leur défaite, constatée par le gouverneur môme de Rome, assis sous un baldaquin devant le palais de Tambassadeur autrichien. Dans l'intervalle des courses, les riches équipages de la noblesse se pavanent au milieu du Corso, et les voitures plébéiennes suivent les lignes latérales, en croisant les feux de l'artillerie sucrée des confetti, dont les éclaboussures blanchissent les passants et ricochent aux spectateurs des estrades et des balcons. Le défilé se fait au pas. [1 est défendu aux cavalcades de traverser le Corso, afin que rien ne puisse troubler la foule dans ses divertissements.'^Un éclat de rire immense et sans fin descend des toits aux trottoirs et accompagna les masques. Toutes les fantaisies du costume impossible bariolent la ligne du Corso. On salue de bravos frénétiques lespazzt, qui n'ont pour vêtement que

Le simple appareU D'une laideur qu'on Tient d'arracher au sommeil;

les pierrots d'institution uatiomale, les polichinelles qui se saluent en agitant des cloches de mulet; les pagltacette, femmes de pierrots, dont le vêtement favorise si bien les révélations de la taille romaine; les paysannes deTibur, de Subiaco, d'Albano, toutes brillantes de broderies d'argent et d'or, fraîches et belles jeunes filles, toujours prêtes pour les mascara des ou les processions; les jardiniers armés du scaletto, échelle longue et pliante, qui ofirent, avec se/'deux pointes serrées comme deux doigts, desf leurs, des fruits, des confetti, des billets doux à toutes les femmes des balcons. Ce spectacle, où tout le monde est acteur et

it6 LA JTTlTfi AU tATiGÂir.

joue nn rôle, a un caractère imposant à force ^unanimité • folle On sent qu*ii reste encore une vitalité puiss;»nte au ' fbne^ d'un peuple qui montre tant d'énergie dans îe plaisir, et que les choses sérieuses le retrouveradent^deboat, - si la cloche capitoline sonnait une autre fête le lendemain d'un carnaval. Ainsi l'ancienne Rome rendait témoignage 'de sa virilité puissante dans l'immense débauche des bacchanales, et lorsque se levant de son lit de pampres, de lierre, de thyrses, toute pâle de ses orgies, elle reprenait son épée, et donnait la terreur à l'univers.

Parmi le grand nombre de masques de toute physionomie qui ruisselaient dans le Çorso, les yeux et les mains ' regardèrent ou désignèrent une troupe très-nombreuse de pazzi qui n'avaient pas les allures folles exigées par l'absence de leurs habits et les usages de leur profession. Oa se disait tout bas, et bien loin des oreilles de la police, qae tous les chefs du parti libéral s'étaient enrôlés dans cette compagnie carnavalesque, et que Ciceruacchio ne devait pas être loin. On ne se trompait pas beaucoup. Cette an- •née-là, les folies des bacchanales chrétiennes avaient un 'but sérieux dans bien des têtes. Il ne s'agissait de rien moins que de faire reculer robscurantism« par le coup de foudre d'une révolution. On disait encore, et avec raison, qu'un jeune Lomme Israélite, plein de courage, et prodigue de son sang comme de son or, après avoir enrôlé dans son complot les défricheurs mécontents, leur avait encore trouvé des auxiliaires intrépides parmi les libéraux delà ville, et que son projet était de s'emparer de vive force du Vatican et du château Saint-Ange, après les demien tnoccoletti éteints *•

On ne nommait point Gédéon Costantini, mais c'était 'lui.^i avait organisé ce plan et caché la révolte sous le

. * Les inoeeoletti loni des bougies qui illumiiient tout le Gono après VAve Maria du soir du mardi gras. Tout RomaiJL est obligé de tenir à la main son moccoletto, et de s'efforcer d'éteindre celai 410 soè ToisiD. On erie partout : Ammazotio qu9Uo ché n9n oft U .mpçeotortol « Que celui qui n'a pas de bougie soit assommé I » DjKus u carnATal romain il n'est permis à persoone d'être sage. C'eil ttèfe-bieD raisonné : la sagesse d'un seul serait une insulte pour tous*

LA aUITE AU VATICAN, 217

masque. Ce jeune homme, marqué au front comme Caïn, chassé comme un lépreux par les défricheurs, chassé par lui-même de Thabitation de Debora, et n'ayant plus d'antre conseiller que le désespoir, avait repris toutes ses affections et toutes ses haines politiques, et faisait jaillir du fond du Ghetto Tétincelle qui devait embraser les États- Romains. Au deuxième étage de la niruson contiguè au palaisRuspolietaucû/i?iVwot;o,le plus beau café de Rome,, deux femmes avaient souvent attiré les regardsde la foule par leur costume et leur beauté, et plus d'un faux jardinier avait dirigé vers elle les sonnjits galants et les con-fetti, à Faide du scaletto. Ces deux femmes regardaient, avec une sorte d'inquiétude mal déguisée par des sourires tristes, la troupe des joazzz, qui venait d'être refoulée par les carabiniers de la place Colona dans le Corso.

— Je suis sûre, dit Tune de ces femmes, que Gédéon mon frère est là.

— Si je le savais, dit Tautre, j'iiKffs l'enlever, pour Femprisonner chez moi jusqu'au mercredi des cendres. Ce jeune homme voudra être plus fou que tout le monde, aujourd'hui, et si on renferme au carceri nuove, je n'ai plus mon ancien pouvoir sur Pacifico pour le faire mettre en liberté.

— Mon Dieu, ma bonne Clelia, dans quel horrible temps vivons-nous ! Nous avons eu un seul moment d'espoir, et tout s'est évanoui. Quel carnaval ï Comme le deuil de tous est bien couvert sous le mênie masque. Il y a des complots et du sang dans l'air; <^i s'en douterait en voyant tant de folie !

— Debora, interrompit Clelia, votre figure est trop triste. Riez toujours en disant les choses qui font pleurer. Tous les yeux nous regardent; mon nom est dans toutes les bouches. Je veux paraître folle et gaie comme la ville. Masquons-nous aussi; rions.

£n ce moment une calèche découverte attirait aussi les regards de la foule, et servait de point de mire à la douce artillerie des cow/'i?^^«*.Talormi, accompagné dedeuxjeunes et naïfs attachés d,e légation, s'épanouissait sur la banquette du fond^ et recevait, avec des éclats de rire chaiv mants, la poussière des dragées qui venaient rebondir sut

. ,^ TOME II. li

2i8 LA /UITÏ kU TATICAN. ' »

son frac noir. I^es femmes suivaient d'un œil d'admiration €6 jeune homme superbe qui passait comme un triomphateur sur la route du Capilole, et lui souriait à la foule, applaudissait les masques^ serrait les mains des pugliacette, saluait les femmes des balcons, et se donnait ainsi des titres à la popularité bourgeoise, comme un candidat aux élections anglaises. Devant le café Ruspoli, la calèche triomphale s'arrêta un moment, et Talormi arrondit son bras et envoya, par le chemin de Tair, à la belle Clelia, un de ces saluts qui compromettent une femme, et disent à toute une ville le secret d'une intrigue ou d'une passion. Clelia, qui ne craignait pas de se compromettre, rendit le salut, et fit même pleuvoir une neige de fleurs sur la calèche de Talormi : tout cela* était faux comme un masque de carnaval. .

Debora ne s'était pas montrée au balcon pendant l'ovation de Talormi; elle s'y replaça, déguisée en juive, seul déguisement qui n'avait rien de faux dans les mensonges de ce jour, et sa beauté orientale, rehaussée encore par le costume et la coiffure à la Rébecca, excitait des transports d'admiration dans le Corso. Un passant de haute taille, • déguisé en sage de la Grèce, et le visage voilé du capuchon du péripatéticien, leva la tète; en montant le large trottoir granitique du palais Ruspoli, et apercevant Debora^ il franchit lestement le seuil de la porte, et, retroussant les plis inférieurs de sa tunique talaire (tumca talarù), il franchit en quelques bonds les deux étages et entra, comme un ami, dans Tappartement de Debora.

— C'est vous! dit la jeune juive en croisant les mains au-dessus du front.

Le sage mit son doigt index sur ses lèvres^ et répondit à voix basse :

— Oui, c'est bien moi.

Clelia, soupçonnant quelque, mystère dans cette rencontre, ne quitta pas le balcon, et ses yeux suivaient toujours Talormi, comme les yeux du Sphinx suivaient, du haut du Cythéron, le passant qui ne comprenait pas les énigmes, et venait étourdiment affronter une grotte pleine d'ossements humains.

Il junrx kv rkTKàJn: tl9

— Oui^ mon enfant^ dit le visiteur déguisé en sage ; voilà ce que je suis obligé de faire sous la pression des circonstances. Aujourd'hui, je me suis souvenu, par nécessité^ de mon ancien métier de marin et de coureur d'aventures. Bêlas ! il le fallait bien. Le cardinal Santa-Scala est toujours fidèle à sa mission. Vous savez aussi bien que moi ce qui se passe, ma chère Debora. Un complot d'insurrection est sous nos pieds. Les cardinaux du conseil ont résolu ce matin de supprimer tous les divertissements de ce carna- Tal, qui n'était aujourd'hui qu'un prétexte de révolte populaire. Je me suis levé seul contre cette mesure qui de- Tait produire le plus mauvais effet dans Rome. Pie IX m'a soutenu contre ses ministres. J'ai donné ma parole d'honneur que l'ordre ne serait pas troublé, et grâce à cet engagement hasardeux que j'ai pris, on a passé outre, et le carnaval n'est pas interdit.

On devait aussi arrêter les chefs patriotes et votre frère Gédéon. J'ai encore obtenu que les plus compromis quitteraient Rome, du moins momentanément, et qu'aucune arrestation n'aurait lieu.

Je vais de ce pas, à la faveur de mon déguisement, voir Ciceruacchio et ses amis; je vais calmer l'agitation afin d'ôter tout prétexte à nos ennemis et de remplir mon engagement. Ce soir, je vous reverrai à Aliberti, où sera tout Rome; c'est là aussi que j'espère rencontrer plusieurs de vos amis et les détourner de leur dessein. Préparez-moi la liste de ceux qui vous intéressent, vous me la remettrez ce soir. Je leur parlerai. L'heure brûle; je n'ai pas même le temps d'entendre votre réponse. A ce soir, Debora.

— Émlnence, dit la jeune femme en arrêtant Santa- 8cala, il 7 a un usage fort ancien chez les femmes juives, en temps de carnaval romain...

— Oui, je sais ce qH^ vous voulez dire, interrompit le cardinal. ... la petite pièce d'étoife cousue. . . '

— Et on dit que cela porte bonheur, Éminence.

— Cela sert du moins à reconnaître ceux qu'on aime dans la foule, et lorsque tout le monde est déguisé.

— Ainsi^ à cause de toutes ces raisons, vous permette^

KO . LA XUIYE AU TATICA5.

Éminence, que la juive DeBora se conforme à Tusage de celles de sa religion*? •*

• Le cardinal se prêta de bonne grâce au désir de la juive et sortit en disant :

— A ce soir, à Alibnrti ; maintenant s'il y a beaucoup de costumes cojnme le mien vous me reconnaîtrez.

n y avait foule devant le café Nuovo du palais Ruspoli lorsque Santa-Scala passa sur le trottoir, en quittant la juive. Dans un groupe on remarquait Ciceruacdiio, Bezzi et autres du parti libéral, qui s'entretenaient avec calme, en apparence du moins.Le cardinal Santa-Scala les reconnut sous leur déguisement de Cassandres, et il attendit un instant favorable pour leur parler. La foule escortait en ce moment un autre, triomphateur monté sur un cabriolet dont il ne restait que les roues. C'était le barbier Garacalla avec le costume du charlatan de VElisir cfAmore. Il vendait, au prix modique d'une baïoque, un remède infaillible pour exterminer les insectes malfaisants. Ce remède était enfermé comme une dragée dans sa papillotte, etle barbier promettait de dire la manière de s'en servir lorsqu'il aurait vendu toute sa cargaison. Les pièces de monnaie s'amoncelaient dans une corbeille placée aux pieds du charlatan, qui chantait un air de Donizetti pour calmer l'impatience des acheteurs. Enfin, devant le café Nuovo, il fit un signe et le peuple fit silence comme devant le joueur de flûte que Phèdre a immortalisé.

— Peuple et noblesse, dit le barbier, mon remède se compose de deux cailloux plats recueillis sur les bords de

.l'Anio. Quand vous trouverez un insecte malfaisant, vous le placez sur un de ces deux cailloux, et avec l'autre vous l'écrasez.

A ces mots, une huée générale éclata autour du barbier, et tous les cailloux tombèrent comme une grêle sur son

* Ed temps de carnaval^ les jeunes femmes juives cousent un petit morceau d'étoffe de couleur vive aux habits de déguisement, et par ce moyeo elles reconnaissent dans les lieux publics, et dans une fuuU bariolée de toutes sortes de costumes, les personnes qui les intéressent et qu'elles veulent revoir. (Voir les usages du cai*naval romain.) ^ «

iâ JUIVE AU TÀTTGàH. t21

char triomphal. Alors, et nous ^inventons rien de toutes ces scènes, une explosion terrible se fit entendre devan* le café Nuovo; plusieurs hommes tombèrent Cessés; mais la foule, croyant qu'on tirait les boîtes des chevaux barbes, ne s'effraya point de cette détonation, et la promenade continua. Voici ce qui était arrivé: au moment où le cardinal Santa-Scala causait avec Ciceruacchio, un masque lui offrit un bouquet superbe , qui fut accepté gracieusement; ce bouquet, comme Thistoire de ce jour le rapporte, était une machine infernale en miniature, qui éclata et blessa le cardinal Santa-Scala, mais sans gravité.

— N'ébruitons point cet accident, dit-il à Ciceruacchio, nos ennemis, qui en sont les auteurs, en tireraient un prétexte pour changer en deuil la joie publique. Adieu, soyez calmes et prudents.

Et le cardinal prit une de ces rues étroites qui aboutissent à la via del Coronari, et rentra rapidement chez lui. Fidèles à la recommandation reçue, les amis de Ciceruacchio étouffèrent Taccident à son germe ; on parla d'une explosion involontaire d'arme à feu ; on dissipa les craintes dans les groupes les plus rapprochés, et une armée de pazzi faisant irruption par la via délie Murate sur le Corso, vmt donner une vive recrudescence à l'animation du carnaval. A la tête de cette troupe folle, marchait un homme de taille élevée, dont un masque de cire couvrait le visage; impossible de le reconnsdtre, car un bonnet de laine couvrait même ses cheveux. Ces pazzi, en exécutant ime farandole grotesque, chantaient un air de campagne, ce qui faisait croire qu'ils n'étaient ni popolani, ni trastevertni^ mais des pazzi très-peu fous et sages enfants des villages voisins. Leur chef gagna les devants, s'isola de sa troupe, et muni d'un scaletto^ il s'arrêta devant la maison de Clelia, et fixa l'attention des deux jeunes femmes accoudées sur la fenêtre.

— C'est singulier, dit Debora avec un frissonnement de cygne, voilà un masque qui m'a donné une émotion dont je neme rends pas bien compte; jeyoudrais bien qu'il passât son chemin.

— Je suis sûre que c'est un gentilhomme déguisé, dit

939 Lk sntn au tajigaq^

Clelia;' il marche avec une grâce et une aîâance qui maih quent aux jardiniers en général, et au mien en particulier.

L'inconnu prit, comme dans un reliquaire, une fleur de thym flétrie,la posa au bout de son scaletto, et Téleva au niveau des mains de Debora, qui tressaillit convulsivement. Une femime ne peut rien refuser, en carnaval, de tout ce qui lui est présenté au bout d'un scaletto. Debora prit donc la fleur, et même un imperceptible billet arrivé par h même voie... Le masque avait disparu. Le billet contenait ces lignes :

« Un ami vous prévient que vous êtes en grand péril i Rome. Votre ange gardien passe, et vous dit : Soyez prudente et craignez. »

Debora examina récriture avec attention^ et se parlant à elle-même : un ami !.... ditrelle; un ami I.... Hn'y a que lui... oui... cette écriture... ce bouquet... la fl^ir d'Albano... Serait-il revenu à Romei

II* lostt lafeniale.

Rentré chez lui, le cardinal Santa-Scala cnit ne devoir confier le pansement de sa blessure qu'à son valet de chambre , le fidèle Barbone : deux doigts de sa main droite avaient été meurtris par l'explosion, la fièvre était survenue, et un repos absolu devenait nécessaire. Barbone fit l'ofSce de docteur et prescrivit ses ordonnances, toujours en gardant le plus profond respect envers le blessé, son illustre maître. Le zélé serviteur déshabilla le cardinal, lava la blessure, posa le premier appareil avec une dextérité qui fit sourire le malade^ et amena un entretien familier.

— Vraiment, dit le cardinal, vous êtes un serviteur précieux. Où donc avez-vous appris ce nouveau métier que je ne vous connaissais pas?

— Au couvent dos sœurs de Sainte-Glaire, quand j'étais concierge. Le docteur Berrelti m'a donné des leçons.

— Vous étiez bien jeune aloK ?

— J'avais vingt ans.

— Uon Dieu ! mon Dieu I dit le cardinal en se frottant le front, cela me fait songer à ma pauvre sœur que j'oublie !... Toute ma journée m'a été prise par des affaires si graves!...

— Mais moi, dit Barbone, j'ai deviné les intentions de Son Ëminence; et comme je n'avais poinf d'affaires, j'ai fait à clfeval une course à Frascati, et j'ai demandé à mon successeur, le concierge du couvent des Clairistes, des;nouvelles de la santé de madame Van-Ritter.

— Très-bien I très-bien ! dit le cardinal en donnant un léger coup sur l'épaule de Barbone, voilà une attention dont je vous sais gré... £t que vous a répondu le concierge de Sainte-Glaire?

— Madame Van-Ritter a passé une assez bonne nuit; elle n'avait plus de fièvre ce matin.

— Pauvre Memma, dit le cardinal avec un accent de mélancolie profonde^ pauvre sœur ! A son âge, s'ensevelir ainsi dans un couvent ! . . .

— Votre Ëminence n'a rien à se reprocher, .dit Barbone ; Votre Ëminence n'a jamais conseillé à madame Van- Ritter de se faire sœur de Sainte-Glaire après la mort de son mari.

— La mort I la mort I E^t-ce bien sûr que ce bon Van- Ritter soit mort ?

— Aujourd'hui encore, Ëminence, j'ai passé au bureau des vapeurs de Givita-Vecchia: point de nouvelles, comme fbujours; point de lettres, comme toujours. Lui qui aimait tant sa femme ! Lui qui aimait tant Son Ëminence ! Un postillon de Fiumicino, de mes amis, un honnête et brave garçon qui se nomme Caflieri, m'a dit que le bruit courait à Civita-Vecchia que l'amiral s'était noyé, et qu'on avait trouvé son cadavre tout défiguré sur le rivage.

— Impossible! impossible! interrompit vivement le cardinal. Un brave marin comme Van-Ritter ne se tue

224 LA nriYB ATT VATICAN

pas. Un suicide est une lâcheté devant les hommes et devant Dieu...

— J'ai l'honneur, dit Barbone, de répéter à Son Éminence ce qui se disait à Civita-Vecchia.

— Enfin ! ajouta le cardinal, le temps et la Providence révèlent tout. Il n'y a pas de mystère éternel pour les patients.

— Si Son Éminence le désire, dit Barbone, je ferai, ce soir, ma cours€|^ ordinaire au palais de la place Navone, pour savoir s'il n'y a rien de nouveau.

— Oui, allez... Je n'ai besoin que de repos et de sommeil... Emportez cet habit de déguisement; il m'a été utile pour empêcher bien des malheurs aujourd'hui.

Berbone roula négligemment le costume de sage, s'inclina devant le cardinal et sortit. Il courut aussitôt chez Talormi qui l'attendait, et lui fit son rapport. Talôrmi se disposait à se rendre 4u bal d'Aliberti et aux deux solennités théâtrales qui devaient avoir lieu dans la même soirée. Une révolution importante venait de s'opérer dans le domaine de l'art dramatique à Rome : l'ancien pouvoir clérical qui dirigeait- les spectacles cédait sa place à une commission municipaleïTdont le prince Gorsini, sénateur, était nommé président. Les deux théâtres lyriques, éclairés à giorno, regorgeaient de foule; au théâtre Apollo, on jouait Attila, de Verdi, et, pour lever de rideau, une comédie intitulée la Pamela nvbile, jouée par la truppa drammatica. Le ténor était Ivanoff, les basses, BadiaÙ et Mitrovich; mesdames Albertini et Nissen, premières chanteuses. Au théâtre Valle, on jouait Vltaliana^ avec Pozzolini,Rinaldini, Cambiaggio, et la prima donna Biscottini- Fiorio. Aux deux théâtres, l'enthousiasme arrivait au fanatisme; des bravos furieux accueillaient les membres de la commission municipale, assis dans des loges décorées avec un luxe inouï, et le cardinal Altieri, protecteur des arts, rossiniste exalté, donnait lui-même le signal des applaudissements aux airs à' Attila. Une foule immense asau<?i en même temps aux représentaMons de pom u€i,. données par la troupe de Keller.Vamais Rome vu ter tant de délire artistique depuis le jour

LA JUITB AU TATICAK. î»

OÙ Princeps jouait de la Mte au théâtre de Marcellus. Talormi attendait donc Barbone impatiemment, car il comprenait que sa présence faisait une lacune énorme dans deux théâtres inondés de foule.

— Barbone, dit-il, il faut profiter de ces jours où tout le monde est devenu fou pour marcher droit à notre but. Il faut que Debora et Gédéon disparaissent de ce monde. On m'écrit de Sinigaglia que Josné Costantini est presque agonisant; cela veut dire, en termes de correspondance discrète, qu'il mourra ou qu'il est mort. Nous sommes done ses héritiers fort naturels, et le trésor du cavcau est i nous.

— Nous Pavons bien gagné, dit Barbone.

— Pas encore, continua Talonni, mais nous le gagnerons.

— Plus vite que lé paradis, ajouta Barbone.

— Maintenant, dit Talonni en déployant le costnme de sage que Barbone lui avait emporté, j'examine avec attention celte longue robe, et j'y découvre un petit morceau d eloffi cousue... C'e^t une signature juive, l 'aiguille Israélite a passé par là. Très-bien ! ce sera mon déguisement au bal d'Aliberti... Ne t'éloigne pas trop, Bc rbone... reste toujours à portée de mon signe et de ma main.

Talormi s'affubla du déguisement de Santa-Sciia, et se rendit en toute hâte au théâtre Aliberti, dont la salle est exclusivement réservée aux bals publics. Un mas([ue léger de cire couvrait les traits du diplomate prestidigitateur. La folie du jour se continuait au bal d'Aliberti; des milliers de bougies éclairaient la ^alle; des milliers de costumes émai liaient les loges; un immense chœur italien unissait sa mélodie éternelle aux deux orchestres du bal : il n'y avait plus dans Rome d'autre conspiration que celle du plaisir.

Talormi entra d'un pas grave ^ comme un sage du Portique, ou comme un péripatéticien qui, surpris dans ses promades habituelles par l'humidité de la nuit, se réfugie dans un asile mondain, et regarde en passant, du haut de sa philosophie, les folles misères de Thumanité. Un frôiei^Ht d'étoffe grinça derrière la toge du sage,

886 LA Junr£ au Vatican. ^

et le petit gant paille d'un domino rose toucha la large iDaiM'-he de Talormi.

— Ti conosco, dit une voix hardie qui tremblait.

— Taloi-mi reconnut tout de suite la voix de Debora. Talormi offrit son bras au domino rose et lui dit à Toreille :

— ^Parlonstrès-bas. . . Je savais qu'il y avaitici une femme qui me reconnaîtrait tout de suite, à la pièce d'étoffe cousue, et c'est pour cette femme que je viens.

— Exacte au rendez-vous, comme vous voyez, dit Debora.

— Très-bien! dit Talormi.

Et il se tint sur la réserve pour attendre.

— La chose est prête.... ajouta mystérieusement la belle juive.

— • Ah ! elle est prête I dit Talormi; très-bien!

Et il donna un coup d'œil à une loge obscure, nommée loge infernale, où il reconnut Pacifico qui battait la mesure d'un quadrille sur le velours d'appui.

— J'ai fait tout ce que vous m'aviez demandé, dit Debera. ♦

— A merveille! répondit le diplomate, qui craignait toujours d'ajouter un mot, de peur de perdre une confidence qui promettait d'être si importante pour lui.

— Ainsi, vous m'affirmez que tout ira bien? demanda Debora.

— Tout ira très-bien, répondit Talormi.

— Us n'auront absolument rien à craindre?

— Absolument rien.

— Ceux que j'affectionne davantage surtoutT

— Oh! ceux-là, soyez bien tranquille; ne craignez rien pour eux.

— Il n'y a qu'un homme, dans la ville, assez digne de ma confiance en pareille occasion...

— Et cet homme, demanda négligemment Talormi.

— l^:h bien! cet homme, c'est vous. Monseigneur

Peut-il y en avoir un autre î

— Au fait, c'est juste; il ne peut y avoirgue moi. -- Avet-vous aperçu le comtb Talormi KniRlt

Là JVnrS AU YATIGAlf. S97

^ — Non... j'ai entendu dire qu'il avait été arrêté ce matin.«*

— C'est impossible.

— Arrêté pour dettes.

—Pour dettes ou pour autre chose, difDebora, ce serait un grand bonheur. Savez-vous, Monseigneur, que je suis, depuis hier, poursuivie par une idée... une idée qui res* semble à une vision... Nous autres juives, nous avons de ces secondes vues.

— £t quelle est cette idée? demanda Talormi avec insouciance.

— Monseigneur, je crois que Talormi a fait disparaître Van-Ritter dans quelque guet-apens ténébreux.

Talormi ne put réprimer un mouvement qui, pour Debora, n'avait rien de délateur.

— Ah ! cette idée vous est venue? dit-il; et Pavez-vous communiquée à d'autres?

— Non, Monseigneur; jusqu'à présent, je l'ai gardée pour moi.

— C'est plus sage, dit Talormi; je réfléchirai à votre idée... Il ne faut pas hasarder une inculpation si grave à propos d'une vision... Laissez-moi réfléchir, et puis nous verrons ce qu'il faudra faire. Le bruit court à Ci\ita-Veochia que l'amiral s'est noyé...

— Ah! voilà qui est impossible ! dit vivement Debora. Un brave marin comme Van-Ritter ne se tue pas ; ilaurait tué Talormi. Je connais le caractère de Van-Ritter.

— Nous réfléchirons, dit Talormi... Revenons maintenant à... l'essentiel... au principal...

-» A la liste? demanda Debora.

— A là liste, répondit Talormi du ton d'un homme qui connaît très-bien la chose dont on va lui parler.

— Je l'ai apportée ici, dit Debora.

— Ah! vous avez bien fait.

— Mais ne me l'aviez-vous pas recommandé. Monseigneur? -^

— C'est très-juste, je vous l'avais recommandé.

— Il me semble, Monseigneur, que vous avez des distractions... E26uses&-m6i de vous parler ainsi.

S18 LA JUmS AU VATICAN.

— Moi, des distractions !... Point du tout... C'est qu'à force de parler si bas, par prudence, je n'entends pas trèsbien au milieu du fracas de ce bal.

— Eh bien ! Monseigneur, voulez-vous que je vous donne cette liste? Croyez-vous le moment favorable?

— ^Très-favorable. . . Vous n'avez rien oubliésur cette liste?

— Non, Monseigneur; il y a les noms des patriotes leâ plus compromis et ceux auxquels je porte le plus grand intérêt. J'ai inscrit entête le nom de Gédéon pour montrer que je regarde aussi les autres comme mes frères.

— Le moment est favorable, donnez-moi cette liste.

— La voici, Monseigneur.

— Vous pouvez être tranquille, maintenant ; j'aurai soin de Gédéon et de vos autres frères ; ils sont eu bonnes mains... Qua4t à vous, je ne vous cache pas que votre présence à Rome'peut vous être funeste...

— Mou Dieu, oui ! c'est bien ce qu'on me dit de tous côtés,

— Ah l vous voyez bien, ajouta Talormi ; mais vous ne devez croire que moi. Il faut donc que vous quittiez Rome; et quand vous serez absente, je vous défendrai mieux. Ne perdez point de temps, et allez attendre mes instructions à Viterbe, dans la grande auberge qui est sur la place. Vous y serez toujours lady Stumley.

— Je vous obéis aveuglément. Monseigneur, dit Debora du ton d'une fille soumise qui obéit à son père.

— Avant de partir, avant de quitter Rome, ajouta Talormi, voyez deux ou trois chefs patriotes, de ceux qui sont sur votre liste, et dites-leur de se réunir demain au lever du soleil, avec leurs amis, à la fontaine de Moïse, près la plaine de Termini. C'est là que j'irai moi-même leur parler, et leur indiquer un asile où ils n'auront plus rien à craindre de nos ennemis.

— Tout sera fait selon vos volontés augustes, dit Debora; heureuse l'esclave qui vous sert !

Et quelques instants après, la belle juive avait quitté le bal Aliberti. Deux hommes, au milieu de ce bal enivrant, semblaient protester contre le délire de tous;.nous connaissons l'un de ces deux hommes, et l'autre ne sera pas nommé; il nous suffira de dire que Paciûco et Talofrmi

LA lUlYE AU TATIGAN. 999

eux-mêmes subissaient Tascendanl de ce mystérieux inconnu qui, le front voilé d'un capuchon noir et assis dans le fond de la loge infernale, écoutait le récit de Talorrai, et lisait la liste si fatalement livrée par Debora. Talormi était venu compléter le trio dans cette loge ténébreuse, qui formait un contraste avec toutes les autres loges, toutes resplendissantes de clarté. Pacifico battait toujours la mesure, et fredonnait le finale délirant de la Cornecckia deV Italiana, et il ajoutait comme en aparté: — 11 faut en finir avec ces juifs, avec ces libéraux, avec ces démons.

— Il faut en finir, redisait le troisième sous son capuchon noir.

— Et surtout, ajoutait Talormi, il faut en finir avec ^ cette visionnaire Debora qui connaît les secrets de tout le monde, et qui met le feu à tous les cerveaux révolutionnaires.

— Cral cral fredonnait Pacifico, sur l'air admirablement fou de Rossini.

— Cela veut dire? demanda Talormi.

— Cela veut dire, répondit Pacifico, qu'il faut tous les pendre, et tout de suite, parce que je veux aller entendre à Valle le duo de Papataci.,.

Et il fredonna le duo de Papataci de Y Italiana qu'on jouait à Valle en ce moment.

— Il faut d^abord faire arrêter, demain au lever du soleil, tous les révolutionnaires qui seront rassemblés à la fontaine de Moïse, dit l'homme noir d'une, voix aigre et résolue, et les écrouer dans les cabanons de Termini.

L'orchestre exécutait un air divin du ballet de Mosè de Rossini, et Pacifico, s'agitant sur ses talons, disait :

— Et si on commençait par les pendre, on les mettrait à Termini après, mais pendus; ce serait mieux.

— On verra, dit froidement l'homme au capuchon noir.

— Nous disons toujours on verra, remarqua Pacifico^ et nous ne voyons jamais.

— C'est que Pie IX est encore puissant, répliqua le mystérieux personnage; mais chaque jour nous lui rognons un pouce de sa tiare de laine avec nos ciseaux.

230 Là JDITB AU YATIGÀN.

— Nos ciseaux sont mal aiguisés^ dit Talormi.

— Comptez sur moi, dit Tinconnu; j*ai chez moi une pierre ponce du Vésuve qu'on m'a envoyée de Naples, et qui aiguise très-bien Tacior d'Atropos.

— Et que ferons-nous de Deboraî demanda Talormi.

— Ce que les juifs nous ont appris à faire sur le Golgotha; nous la crucifierons. Puisque cette femme veut opé^ rer la rédemption des juifs, elle sera contente.

— L'idée est bonne, dit Pacifico.

— Et la sentence irrévocable, ajouta le juge souverain; la fille de Josué Costantini sera crucifiée dans la forêt de Viterbe; cetteforèt est providentiellement garnie de croix tumulaires; il y a plus de croix que d'arbres, vous choisirez la meilleure pour Debora. J*ai dit; qu'il soit fait!

Ces derniers mots furent prononcés avec une de ces voix qui semblent un écho des plombs de Venise. Pacifico et Talormi s'inclinèrent. On servit dans la loge des soi> bets et du Champagne; le trio infernal but à pleins verres, et on s'applaudissait de la sentence qui condamnait Debora la juive au supplice inventé par les juifs. Pacifico se leva, tout empourpré de joie et de Champagne, et dit :

-— Je vais à Valle entendre le trio de Papataci.

Talormi resta seul avec l'homme au capuchon noir pour arrêter les bases de la future et irrévocable exécution. Au théâtre Valle, les couronnes et les fleurs pleuvaient en rosée odorante sur la prima donna lorsque Pacifico entra; et comme il cherchait dans le corridor la loge nouvelle, accordée aux membres de la commission municipale, il rencontra une femme qui cherchait la loge des artistes...

— C'est vous, Clelia! dit Pacifico avec une exaltation fille de toutes les ivresses; vousvenez entendre Vltalianal

— Vous savez que je ne suis pas Verdiste, dit Clelia en serrant les mains de Pacifico, j'aime mieux Vltaliana de Valle que V Attila d'ApoUo.

— Bravo, Clelia ! Vous me voyez gai comme l'alouette à trois heures du matin. Je ris comme un carnaval. Hier, j'étais triste comme un mercifedi des cendres. Sbyez-voQS ce qui vient d'arriver?

LA JUrVE AU YATIGAN. S3I

^ — Non, dit Clelia; instruisez-moi, je saurai.

— Une chose incroyable, inouïe, fabuleuse! dit Pacifico; préparez-Tous à rire comme un parterre devaat Papataci; c'est la plus belle de toutes les folies du carnaval.

— Voyons, voyons, dit Clelia, ne riez pas toujours, si vous voulez que je rie un peu.

— Non, c'est trop drôle ! ajouta Paciflco en se tordant d'hilarité. Figurez-vous que Talormi a pris le déguisement de Santa-Scala et qu'il est venu au bal Âliberti... Laissez-moi rire, Clelia...

— Ëhl vous ne faites que cela, Monsignor... Mais après, après?

— Après î'VouB allez voir, Clelia... La petite juive Debora a cru parler à Santa-Scala, et elle a parlé à Talormi au bal. Comprenez-vous un quiproquo plus comique? Cherchez-en un plus amusant dans les comédies de Goldoni ! Debora était en verve de confidence, elle a tout dit à Talormi; elle a dénoncé tous ses amis,GédéoD son frère, ses parents, tous les diables incarnés ! Talcnni a écouté, avec ce sang-froid que vous lui connais jez, et nous allons en voir de belles demain... Adieu, Clelia, vous vous faites bien rare depuis quelque temps. \ enez donc chez moi vous faire pardonner tous les torts qae j'ai envers vous. On m'attend chez les municipaux; adieu.

Clelia resta immobile sur la place où l'indiscrétion délirante de Pacifico l'avait clouée. La jeune femme mit ses mains sur son front comme pour chercher une idée secourable. Debora perdue à jamais! Debora victime d'un quiproquo de bal masqué I Oh ! cette idée fit bouillonner le sang de Clelia. Il faut voir Debora tout de suite, se ditelle; il faut lui révéler le piège abominable dans lequel elle est tombée; il faut la sauver !.. Elle sortit de Valle et courut au bal d'Aliberti ; elle coudoya toutes les dauseuses, déshabilla tous les dominos, mit un visage sur tous les masques, montra sa figure à découvert à tous les yeux. Point de Debora. Au théâtre d'Apollo, il n'y avait point de masques; il était plus facile de reconnaître un visage ami. Point de Debora. Même déception au spectacle de là ivmpd KellM La voiture de Clelia parcourut tOtm Ids

quartiei'b de Rome, s'arrêta devant toutes les maisons connues, pénétra même, malgré l'heure, dans les ténèbres du Ghetto. Rien, toujours rien. Clelia, désespérée, rentra chez elle, ouvrit les fenêtres de ses appartements, illumina ses girandoles, et passa toute la nuit à son balcou avec l'idée que Debora passerait sur le Corso à la sortie d'un bal, d'un spectacle, d'une soirée, et qu'elle s'arrêterait en la voyant. Nuit perdue ; nuit dévorée par la double fièvre de l'insomnie et de Tattente! L'aurore blanchissait la statue de la colonne Antonine, et Debora n'avait point paru pour consoler le dés.espoir de Clelia.

Masnadlerfl.

Le carnaval dure encore, et nous allons le retrouver à Viterbe, avec un de ses incidents les plus. imprévus, et qui atteste la féconde imagination du peuple italien. Viterbe est une ville de vingt mille habitants, presque tous ayant le superbe dédain de l'industrie, du commerce et du travail, ce qui ne les rend pas plus malheureux; car, dans un beau pays, l'oisiveté philosophique est une existence comme une autre, et, moins laborieusement qu'une autre, elle se termine aussi par la mort, ce dénoûment général de l'humanité. Le Viterbois se promène dans sa ville et cause sur les places publiques, toujours drapé d'un manteau séculaire, légué par un père à son fils, comme la seule chose dont un Espagnol et un Italien aient besoin sous leur soleil. La garnison de Viterbe se compose de quatre soldats indisciplinés, toujours en maraude, et d'un cardinal gouverneur toujours absent. Cette ville n'offre rien de remarquable dans son enceinte; mais du côté de Bolsena, elle est bornée par une vaste esplanade ornée d'une fontaine, et de l'autre côté par l'immense et * 9omlw6 fprèt qui portQ son nom. En voyai^he luxe inou!

déployé pour le caraaval, le ministre des finances a songé aux besoins de son trésor, et il a envoyé sur les quatre points cardinaux des États-Romains quatre percepteurs des finances, improvisés pour le moment et tous quatre habiles à trouver de l'argent dans les plis les plus secrets, avec la fausse clef de Texaction. Pacifîco est chargé de la province du nord, et il s*est établi à Viterbe au moment où le carnaval expire, et où le prêtre bénit et prépare les cendres du lendemain. Les populations des villages voisins arrivaient à Viterbe comme dans une petite capitale qui représente Rome> et Pacifico, venu pour extorquer la dîme des patriotes, trouva encore Tingénieux moyen d'improviser un impôt d'occasion sur les paysans étrangers accourus pour célébrer l'agonie du carnaval. Quelques forestiers de Ronciglione, apprenant à la lisière de la forêt de Viterbe qu'un impôt les attendait devant le monastère de Notre-Dame de Viterbe, rebroussèrent chemin, et comme ils se plaignaient de cette taxe illégale aux chênes séculaires qui bordent les hauteurs du lac de Vico, leurs doléances furent recueillies par les oreilles de sylvains domiciliés depuis peu dans ces déserts. Ces syl vains baptisés étaient les sentinelles de la troupe des défricheurs commandés par Virgilio. Les instructions données par Debora n'avaient pas été perdues. Le coup de main tenté sur Rome en plein carnaval ayant avorté, les compagnons de Virgilio passèrent dans la nuit le Tibre à la nage da côté de Testaccio, devant les ruines des greniers de Lollius, pour éviter les ponts, passage dangereux quand la police vient de découvrir un complot. La troupe, marchant à travers plaines, collines ^t campagnes, ne s'arrêta que sur les bords du lac de Vico, dont les eaux plonabées et sulfureuses réfléchissent, cdlhme un miroir terni, les pics de la montagne de Viterbe chargés d'arbres et de croix. Manlius, lieutenant de Catiiina, avait assis son premier camp sur le même lieu; C'est un vrai site de conjurés. La nature n'y étale que des horreurs superbes, des ravins béants, des gouffres horribles, et comme tous les terrains y sont incultes, l'homme n'a pas songé à s'y établir. Le pistssant s'y montre quelquefois, le laboureur

jamais. Il y a surtout dans ce site un accident de sol fort remarqqable, et qui est la répétition de l'étrange. paysage qu'on trouve au milieu de la grande rue de Ronciglione, vis-à-vis la masure délabrée qui est l'hôtel de la Poste. La nature se copie quelquefois, ce qui ne porte aucune atteinte à son principe étemel, la variété dans la création. Ici, dan« ce coin de l'Italie romaine, à un mille d'intervalle, on trouve la même configuration de terrain. C'est comme un immense cratère de volcan, dont les parois à pic se hérissent de plantes sauvages, et au fond duquel roule, au lieu de lave, un torrent ténébreux voilé par une verdure que les ardeurs du solstice ne jaunissent jamais. Pour éviter les dangers d'une agglomération délatrice, les défricheurs s'étaient éparpillés dans le terrain qui s'étend des rives méridionales du lac de Vico, c'estrà-dire de la grande route de Viterbe jusqu'à ce cratère de volcan éteint dont nous venons de parler, tous résolus à vivre de la vie aventureuse des proscrits, en attendant des jours meilleurs ou la mort. Une seule femme avait suivi les compagnons de Virgilio : c'était Ruzzarina, qui, toujours contrariée dams ses projets de mariage à cause des événements politiques, était venue rejoindre son père, le guichetier des carceri nuove, compromis par l'évasion deDebura. Virgilio, tout dévoué à la cause des défricheurs, veillait comme une- providence sur ces malheureux, et savait pourvoir à tous les besoins de leur existence; mais il vivait presque toujours à l'écart, évitant les entretiens oiseux, et promenant sa tristesse incurable dans ces sites agrestes et sombres, toujours en harmonie avec la désolation de sa pensée. Les infortunes vulgaires sont volontiers causeuses, et croient se soulager par l'épanchement; mais Virgilio était arrivé à ce degré de^alheur qui trouve dans le silence et la solitude une poignante volupté. Or, ce jour^là, quelques-uns des défricheurs vinrent à lui, et lui demain dèrent la permission de se mêler aux paysans qui se ren«daient à Viterbe pour fêter l'inhumation du carnaval. Os avaient de plus un projet dont ils ne parlèrent pas à Virgilio, et qui se rattachait aux exactions fiscales dont Vdt cifico se rendait coupable depuis quelques jours-

LÀ JUIVE AU r^IGÀV. S35

Il faut que cette fièvre du carnaval soit bien ardente sous répidermo des Romains, puisque de malheureux proscrite conçoivent un plan de mardi gras, et sortent Je leurs refuges pour l'exécuter dans une ville avec une audace qui fait hésiter la plume de l'historien.

Dans le tableau des Chasseurs de Salvator Rosa, exposé au Louvre, on trouve la peinture exacte des chemins abruptes, crevassés, ténébreux où passèrent les défricheurs pour monter à la forêt de Viterbe et se mêler aux paysans qui suivaient le même chemin. Il y avait dans la ville un si grand nombre d'étrangers, que l'arrivée des défricheurs n'y produisit et ne pouvait y produire aucune sensation. En ce moment, Topera de Verdi, / Masnadieri, faisait fanatisme en Italie ; dans ce beau pays, il y a toujours un opéra qui fait fanatisme^ et alors on en parle dans la chaumière comme dans le palais, au café comme à la sacristie, chez les mendiantscomme chez les cardinaux. / Masnadieri étaient donc en pleine vogue; cet opéra est imit^ ie^ Brigands de Schiller*, on disait partout que la cavatma du ténor était un chef-d'œuvre incomparable, que le duo de ténor et basse arrivait en droite ligne du conservatoire du paradis, que les chœurs des brigands donnaient pour quinze jours le frisson au parterre le moins nerveux, et que, enfin, dans ce capo-d'operay il y avait un chef-d'œuvre encore plus chef-d'œuvre, c'était un duo de tenore et prima donnai dont la beauté supprimait toute musique antérieure et même future; c'était un écho de l'iTosanna in excelsis, recueilli par Verdi dans une partition de séraphin, c'était un plagiat céleste, le dernier mot de la mélodie, le chant du cygne de l'univers musical. Ceux qui ne connaissaient pas l'air de cet incroyable duo en récitaient les paroles, qui sont eivefi'et ravissantes, et nous font dédaigner la poésie iroquoise qui déshonore nos opéras français et donnent une physionomie si stupide aux artistes qui les chantent. Voici les paroles de ce duo des Manasdieri:

Lassu respleDdore Più licta et bella Vedrem la Stella Bel nostro armora!

236 LA ItriYB ÀU VATICAN.

*" A coup sûr on ne trouverait pas dans la banlieue de Paris un agriculteur capable de retenir et de chanter un air de Guillaume Tell ou de la Favorite; mais toutes les banlieues italiennes abondent en tenori sfogati qui apprennent les cavatines en écoutant aux portes des mélodieux salonsd'une villa. Il en est ainsi dans les c<impa;^a8s et les populations ouvrières de nos villes du midi de la France. Une foule de basses chantantes, domiciliées dans la vieille ville, à Marseille, disent admirablement le Céleste manplacatadeMosè, et ont destitué les refrains de la chanson à boire, en les remplaçant par les mélodies de Rossini, d'Hérold, d'Auber et d'Adam. On ne sera donc poiut étonné en trouvant ici une copie exacte de Taffiche manuscrite que les défricheurs de Virgilio placardèrent sur la place de Viterbe, le mardi gras de Tan 1846.

VHKATRfi DE TIVfiRBB

PRIliA KEPRBXENTATIONE

I MASNADIERI

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