‹ La jungle du cinémaChapitre 10 sur 15 · ORCHESTRE DE CINÉMA · texte numérisé non relu

ORCHESTRE DE CINÉMA

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A vingt heures vingt-cinq, deux femmes, huit hommes, un piano et un organiste préludent à leurs ébats par ce gargouillis en la qui a plus de rythme que bien des symphonies et forme un tout avec des riens. Sonneries. Entrée du chef — courbé en deux — rouge, essoufflé, naturellement ondulé et qui n'hésite pas à fouler les pieds fragiles de ses collaborateurs. Baguette. Dzim boum. Fantaisie - défilé du maestro Zambrughini. Il faut avouer que ça commence agréablement comme toutes les musiques de cirque, mais il faut reconnaître que ça continue comme un fleuve de guimauve qui ne

finirait pas. À partir de la quatrième mesure, le public murmure que « c'est pour faire attendre le monde ».

L'obscurité se fait « comme une paupière se ferme » et Técran passe — au bleu — un crépuscule bien léché, des aurores en forme de clair de lune, des cascades catarrheuses et toute la féerie documentaire du Pathécolor. A Torchestre, semble apparaître une sélection de Peer Gynt, mais il est visible — à Toreille nue — que tous les exécutants ne sont pas d'accord sur Grieg. Une polka-marche de Waldteufel arrange tout. Le pianiste jongle positivement avec les notes ; il est chauve, glabre, énigmatique, on le confondrait volontiers avec un excentrique de music-hall et l'énorme piano semble à ses ordres comme un penaud petit garçon de rien du tout.

Marche funèbre. Non, c'était une erreur du chef qui croyait en être aux actualités. Un froncement de sourcils — il en a tellement f — lui suffit pour ramener ses moutons dans le droit chemin avec la Chanson des gauchos qui se trouve chargée, bien par hasard, d'accompagner un film de cow-boys. Pizzicati. La harpiste fait des sourires que l'on devrait voir des fauteuils. Les fauteuils sont ingrats et n'ont d'yeux que pour les chevaux fous du ranch. Qui empêchera une harpiste brune et maigre d'avoir des illusions P Personne, pas

nxême le premier violon, petit blondin grassouillet qui ne prend part au labeur général qu'avec une certaine réserve. Il attend Theure du (( solo )). Il attend aussi un regard de la dame collet monté du troisième rang de l'orchestre à droite. Elle a des bijoux, un monocle et cet œil noir, dont parle le taureau, je crois, dans un opéra-comique fameux. La dame ne remarque pas le violon solo.

La Trahison du Ranch atteint à coups de revolver la troisième partie. Le moment parait choisi pour « produire » les meilleurs airs du Roi d'Ys. Ils sont favorablement accueillis par les personnes de l'assistance et n'ont pas l'air de choquer les prospecteurs de la Trahison du Ranch. Le chef d'orchestre lit VEcho des Courses. Sa main mollit, si je puis dire, mais ses collaborateurs ne se sont jamais beaucoup occupés d'elle. A l'exception de la harpiste brune et du violon solo, ils consomment paisiblement le temps en colloques inspirés par l'actualité ou l'état de leur santé.

Le hautbois .commet autant de bruit avec des soupirs qu'avec son instrument. Il est « prix du conservatoire de Brest » et emphysémateux. Voilà où le hautbois mène son homme. La clarinette le charme, exactement comme l'huile charme le feu. La clarinette a un nez semblable au gouffre de Padirac, une barbe sale, un front bourgeonné, et le nom

et l'adresse de toutes les spécialités pharmaceutiques du monde. Cette romantique créaturc laisse passer la plupart des mesures de sa .partie. Le chef ne dira rien, parce qu'il a encore gagné 6 francs sur Prince Consort XVII placé, à Saint-Cloud — et d'ailleurs on sait bien qu'il connaît peu la musique. La violoniste rousse écarte — ou recherche — du pied le pied de l'alto en parlant d'autre chose. Le tenancier de l'orgue a mêlé les pages de sa partition et, malgré cela, croit ne pas pouyoir jouer. Entre ses dents mal plantées — et qui par conséquent laissent passer tout ce qu'il dit, plus une averse persuasive — il bougonne des jurons qu'un orang-outang prendrait pour des litanies et qu'un cocher de taxi fixerait dans sa mémoire avec un clou d'or. Le timbalier — timbales, cymbales, tambour, triangle, cloches, canon — est le seul qui travaille avec énergie. Il frappe sur ses instruments, non absolument selon les conseils de la partition, mais selon la justice, et cela veut dire que chacun des instruments a son tour régulièrement. C'est d'ailleurs lui qui parle le plus et le plus posément.

Tout cet aimable chœur remplace les « bruits de nature » du temps jadis. On croirait en somme ouïr le vent dans la forêt, le reflux des vagues, le galop lointain des mustangs dans la prairie ou la foule révoltée du

quartier chinois. Gela, joint à Poète et Paysan, Pupazzi'Tango, et Hullo rag o*night, met parfaitement au point Tatmosphère héroïque de la Trahison du Ranch. Bill Javell est mort, Storm éclate de rire, Wells Dells épouse la courageuse fille du timide cabaretier, la sixième partie se ferme sur un « cache » hexagonal au moment où Torgue allait tâter de la marche du Prophète, le chef repousse son journal et s'agite comme Toscanini.

Chaleur. Atmosphère irrespirable. Genoux contractés. Coudes neurasthéniques. Le spectateur n'est jamais content. On a « bien tort de tant se tourmenter pour cette graine-là ». La graine pousse un hurlement de joie en lisant sur Técran : « Charlie Chaplin dans... » L'orchestre n'hésite pas à s'emparer brutalement de l'ouverture de Guillaume Tell. C'était tout indiqué.

Le timbalier hausse les épaules en frappant ses cloches : « Mais puisque je te dis que c'est VArlésienne, » murmurent dans la salle des personnes demeurées conscientes qui déplorent qu'on joue « de la musique comme ça »

avec « des films comme ça ». Le violoncelle empaume un solo, le violon solo le regarde sévèrement, puis cherche un apaisement dans l'œil noir de la spectatrice collet monté. Malheureusement elle préfère Chariot. Le chahut du rire général fait supposer au chef que Cha-

pUn eet un acteur gai. U interrompt aèohemont Guillaume Tell, que remplace avec autorité Butterfly is a doU, brillante valse américaine. Le violon solo, de désespoir, en esquisse une partie. Sentant que le public <( ne le suit pas, » il abandonne et un pot pourri divan Caryll ne le fait pas regretter. Chariot se marie.

Entr'acte, Oranges. Pipes. Soviets d'ouvreuses. Les spectateurs sont autorisés à causer. Les musiciens deviennent taciturnes. La sonnette ; Tobscurité, et Panante-Triomphe du maestro Taillemouche ne seront pas de trop pour leur rendre leur belle humeur.

L'écran subit les Actualités. La rumeur des commentaires prouve que la foule apprécie les baisera du président de la République aux gens confus qu'il décore, les dernières créations de Mme Casaquin, couturière, et l'éclat national, international et mondial de la Foire d'Aurillac. Les pieds de la violoniste rousse et de l'alto semblent décidément s'être compris. L'organiste fredonne de petits : « Oh, ah, ah » en essayant les borborygmes de son outil. Le timbalier, qui introduit automatiquement les tambours de la Marche de Turenne, dans la Mazurka des Petits Lapirts, déplore qu'on joue « de la musique comme ça » avec « des films comme ça ». Le pianiste titille son clavier de la plus énervante manière en solilo-

quant humorirtiquement. Mais le public applaudit « un tracteur agricole dans le pays de Galles )> et c'est pourquoi la parole est donnée au violon solo qui avait un petit machin de Wieniawski sur le cœur. Il gratte avec la rage d'une scie mécanique et, de vrai, il fait voler de tous côtés, en copeaux égarés, les notes et mesures entières que son art juge superflues. Les actualités s'achèvent en même temps que eette sarabande par « les funérailles d'un maire de province » et « un incendie à Capetown ». La foule, artiste, acclame ces visions. Le violon solo se lève et, haussé sur ses pointes, salue. Les mèches trop lavées de ses cheveux s'agitent de tous les côtés et particuliè- . rcment du côté de la spectatrice collet monté. Les circonstances veulent que la spectatrice collet monté soit — provisoirement — en proie à un bâillement de premier ordre.

La harpiste égrène quelque chose. L'orgue fulmine et couvre tout. Le hautbois dit « qu'il n'admet d'orgue que pour un mariage — et encore »... mais il le dit tous les soirs. C'est un quotidien prétexte de déclamation pour la clarinette qui est célibataire et incurable, mais qui ramène toutes les maladies au mariage.

Ils n'ont pas empêché l'exhibition cinématographique de Salomé, ciné-féerie italienne en huit parties, trois mille figurants, trente chameaux et cent cinquante danseuses, où

Francesca Salomé, fiancée d'Hérode, voit en rêve la tête d'un prêtre qui s'est tué pour elle et qui lui dit de couper ses cheveux et d'entrer au couvent. Les instruments ont saisi avec entrain — comme une noce de campagne qui va d'un pas difficile à qualifier — les suggestions de Werther, Petit Cœur Français, Dan^ la maison de bambous, Joli-e, joli-e, j'ai gardé ton baiser dans mes yeux, La Juive, What will you do, Mary ? etc..

Le timbalier, qui s'obstine dans son éclectisme, prodigue les cymbales dans la Maison de bambous et orne la danse de Salomé d'un gracieux feston de canon grosse caisse. Il élève la voix — l'orgue le gêne — pour témoigner qu'il se fait une autre idée de la musique au cinéma : « Il faudrait jouer, par exemple, monsieur... »

Salomé va se confesser à un vieux solitaire du désert. Les spectateurs boutonnent leurs vêtements. La violoniste rousse et l'alto bavardent bruyamment « pour ne pas se faire remarquer ». Le pianiste tance sa bête qui arrivera peut-être à temps. Le hautbois gémit. La clarinette essuie, avec le même chamois, son bois, ses souliers jaunes et sa barbe.

Le violoncelle glapit comme une petite folle. Le violon solo jette à la spectatrice collet monté un dernier œil, qu'elle ne voit pas, car elle se lève et fuit. Le violon solo alors des-

cend dans la fosse, se cogne le front et sort en claquant la porte.

Salomé agonise sur Tair de Afam'zelle Chichi. (( Voilà ce que je pense des films, monsieur, et de la musique et de l'écran I — Je vois, dit l'organiste au timbalier, que vous connaissez la question à fond. Quels films préférez-vous ? — Je ne suis jamais allé au cinéma, monsieur. » Lumière. Sortie. Musique. Good byCy fantaisie-retraite du maestro Cornabiche.

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KILGAROO

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Un griffon belge ? Un pékinois ? Un sloughi ? Un basset P Voyez ce buU, madame, mademoiselle.

— Il est charmant, monsieur, mais j'aimerais un personnage plus original. Excentrique, monsieur. Trouvez-moi un petit animal follement excentrique.

— Excentrique ? J'ai des chiens spirituels, câlins, distingués. Mais, heum, excentrique, excentrique...

— Celui-ci. Combien ?

Kilgaroo jouait au sommeil. Son museau de renard posé sur deux petons couleur de réglisse, il entr'ouvrait des yeux de chat siamois sur rhorizon hermétique de la boutique

blanche. Pour tous les hôtes de semblables cages — Titres et capitons — alignées en amphithéâtre chez Stramp (cherchez entre l'Hippodrome et l'Astor Théâtre, à Broadway, New York, U. S. A.) Kilgaroo n'avait que mépris. Quelle estime donner à Sondag, boule de poils qui ressemblait à Verlaine et ne buyait que de l'eau minérale, à la levrette Orlie, au lévrier russe Mac Mac Arack, à Pied-de-luxe plus reluisant qu'une otarie au bain, à Daddoum, carlinesque miniature sans moralité, à Nighe, au nez de buU bien truffé, à cette langoureuse assemblée de chiens pour rire et de mignonnes inutilités P Pouh I Des chiens de demoiselles I Honte au destin qui leur incorporait Kilgaroo,dru, fauve, tacheté, — cousin de la panthère, du loup, de l'ours, que sais-je ? au même titre qu'un petit de n'importe quel Carnivore du désert. Dans quelles forêts dramatiques sont restés les parents de Kilgaroo ? L'a-t-on volé, Tont-ils abandonné, sont-ils morts P Fin et nerveux comme un enfant de l'amour, et si menu, il est devenu Qhien de par la volonté ou rillusion de tel et tel et de Conway Stramp, marchand de chiens pour dames. Chien de manchon ? L'orgueil des jungles apaise la désespérance du petit sauvage.

— Je le prends, s'écria la jeune fille. Quelle race P

— Pbbh I soupira Sifanp. Um ra^e P H

lia

est né dana le Kentucky d« pareRts saini et honorables. Ne préféree-yous pas ce derai-fox > Voilà une bête digne de tous, madame, madtnrioiselle.

— Je veux l'autre,

— Soit.

Et Stramp ajouta, débordant d'un incommensurable dédain :

— C'est le moins cher.

L'indifférence, ou l'affectation de l'indifférence, Kilgaroo ne révéla rien de plus. Il avait déjà changé de propriétaire, n'est-ce pas ? Autant vivre chez mademoiselle X... que chez monsieur Stramp. Evidemment, il allait se sentir plus précisément a chien de manchon ». Mais on dit qu'il est plus doux d'être vendu que d'être à vendre. Je vois d'ici le sourire absurde de ceux qui ne se sont jamais trouvés dans aucune de ces deux situations.

Mademoiselle X... avait une auto confortable, bien aérée — trop aérée pour un chien du Kentucky calfeutré depuis deux ans dans une tiède cage de verre aux mois coussins — et l'auto fila vers un cottage d'opéra comique dans une banlieue de verdure. Une main douce mais musclée flatta Kilgaroo sans insister, ear la dam« conduisait elle-même sa tor-

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pédo bieo nickelée et bien vernie. Blonde, ringt-trois ans» un sourire comme ça, fleurant un mélange anglais. « A une jeune fille bien élevée... quelle horreur I » pensa Kilgaroo.

L'aspect du cottage l'affirma dans ce jugement pv* son confort quasi sportif, sa clarté intime et simple et un air cordial qui ne se pourrait définir à aucun prix, a Je m'y attendais. » Et il eut conscience de s'installer dans sa propre dignité de faune méconnu. Par surcroît, on l'installa — moine moralement — sur un coussin pelucheux, devant un radiateur électrique aggravé du soleil de juin qui tombait lâchement sur cette mise en scène : « Un coussin ? Toujours des coussins t En voilà pour la vie ! » Kilgaroo faillit grogner. Il pensa à sa mère qu'il ne se rappelait pas et se tut, en reniflant doucement sur ses pattes brunes.

Un claquement de fouet réveilla ses oreilles neurasthéniques. « Hullo ! Une folle /... » Kack Papot, terrier dilettante, lui avait raconté je ne sais où que les demoiselles bizarres s'amusent à des jeux bizarres. Il prêta un œil. Mademoiselle X..., campée au milieu du boudoir grand comme un ranch, tirait d'un fouet de cow-boy les plus serpentines arabesques. Incontinent, elle sauta à la corde. Puis elle prit un revolver et défonça le zéro d'une cible de carton. « Drôle de gens ! Ou allons-nous ? » grogna Kilgaroo.

Un gros homme, qui aurait été bien empêché d'agrafer son pardessus, à cause d'un ventre en poire, entra et n'ôta son chapeau vieux style qu*à toute extrémité : « Le père ? » Mademoiselle X... lui serra la main avec autant de douceur que Sam Mac Vea topant le gant de Bombardier Wells. « Le père ou le fiancé? » Il alluma un cigare, après en avoir craché le bout, coupé avec ses dents. « Est-ce une jeune fille, que le diable m'emporte ? »

— Bonjour, Pearl. Avez-vous le phénomène ?

-Ça.

Elle montra Kilgaroo qui prit aussitôt un air menaçant mais cela pouvait passer pour un sourire.

— Exactement l'accessoire qu'il faut à votre rôle, Pearl.

— Il mettra un peu de variété dans mon rôle idiot, Cornack, sans reproche.

<( Un rôle ? Un rôle ? » Cornack mâchait, rongeait, suçait l'énorme cigare. Il murmura dans un vague bafouillage que miss Pearl était attendue au théâtre, que l'on commencerait par l'accident de la fin, qu'il avait imaginé une explosion plus sensationnelle que daiis la dernière bande, qu'un acteur peut être un chien et qu'un chien doit être un acteur, etc.. etc.. <( Une actrice? Oh, la la ! Chien de poupée, chien d'actrice, quelle pitié ! » Kilgaroo

ferma les yeux et résolut de dormir jusqu'à sa mort. Mais une main le saisit par la peau du cou — ah, si la peau du cou d'un chien pouvait parler I — le jeta au plafond où il aplatit ses dernières idées, et Pearl le rattrapa d'une main. Cette voltige se répéta. Pearl jonglait comme un jongleur. Avec des ratés aussi, comme un jongleur, car l'enfant lui échappa, tomba sur le radiateur électrique, miaula (oui I) quelque chose d'inarticulé, et fut récompensé par d'autres exercices icomme se promener sur le lustre de la salle à manger, faire « le beau » sur un parapluie ouvert, chasser des poissons d'or dans un bocal en forme de tub, danser ou à peu près au milieu d'un piano et enfin bondir — avec la volonté d'un caillou qu'on lance d'une main sûre — du salon au jardin à travers la fenêtre pour tomber sur le cuir dur de l'auto où le rejoignit presque aussitôt l'aimable Pearl. Allons travailler, monsieur Chien. « Elle aurait mieux fait d'acheter Mac Mac Arack ou Pied-de-Luxey » commenta Kilgaroo sans amertume visible ; il gémit un brin, disant presque <( Chien de manchon, hélas ! » avec plus de romantisme que de conviction. Chien de manchon ? Il y a manchon et manchon. Pearl n'avait d'ailleurs pas de manchon.

Malgré les bonds de l'auto qui écrasa deux chiens — pas de manchon — Kilgaroo se croyait

au repos contre la hanche bien habillée de afl maîtresse inexplicable. Le repos n'existe-t-il que chez Stramp P L'auto stoppa brutalement dans la cour de l'usine Cornack, Pearl casa Kilgaroo sous son bras, se rua dans le hall vitré où son sourire eut plus de succès que le soleil après Taverse. Ses camarades mâles l'encombrèrent de shake-hands joyeux, ses camarades femmes allèrent jusqu'à l'embrasser mais ce n'était pas aussi agréable que le shakehand des hommes.

— Etes-vous prête t glapit un régisseur aux joues vertes et aux yeux las.

Il parait qu'elle était prête avec ses bottines blanches claquées de veau verni, avec son petit veston quadrillé et son chapeau carré sorti du même moule que les académiques bonnets d'Oxford.

~ Gol

Tout le monde trotta aussitôt comme des rats apeurés. Les hommes du monde, les apa* ches en savates, les filles de dancing, les ingénues en perruques jaunes, l'espion allemand et son menton de bois, le détective à carreaux et la fausse amie au profil de dame-qui-méprise-l'amour-des-hommes se répartirent dans quatre décors — un hall de gare qu'on appelait salon, un restaurant de nuit, un bar de cent cinquantième ordre où il y a toujours des individus qui dorment la tête dans leurs

mains, et le cabinet de tratail du détective avec six récepteurs téléphoniques — et tous de gigoter déraisonnablement sous le feu crépitant des projecteurs et la menace muette de mitrailleuses qu'on dénommait « appareils de prise de vues ». « La fin du monde, » résuma Kilgaroo, spectateur.

Spectateur ? N'en croyez rien, il ne le crut pas longtemps lui-même. Pearl entra dans la sarabande. Après un pugilat chez le détective (qui était, nous le saurons un jour, voleur de documents) elle démasqua, au bar, Tespion (qui était, c'est prouvé, policeman), elle dut enivrer un chinois, faire chanter sa belle-mère, danser avec un mexicain dans le restaurant de nuit où on la prenait pour une belle non moins « de nuit », sans pouvoir avertir autrement que par signaux (exemple : briser une assiette sur la tête du maUre d'hôtel, canarder le sommelier à coups de revolver, se jeter dans la rue où, selon le scénario, passait un taxi mal intentionné, etc.. etc.) le jeune officier aviateur préposé au poste de T. S. F. de Long-Island. Entre temps, elle rectifiait sa tenue, c'est-à-dire : arrachait sa robe de petit trotteur et apparaissait en tenue peu pudique de soirée, ou encore revêtait d'un tour de main le complet d'un soldat de l'Y. M. C. A. qu'elle avait préalablement endormi. Et jamais, jamais elle ne se séparait de Kilgaroo qui col-

laborait à ôés folies avec tout le charmant hébétement d'une ivresse mal définie. « Poor Kilgaroo. » Il éternua dans la tisane du chinois, étouffa dans la poche du mexicain, cabriola sur le couvre-chef quadrangulaire de Pearl, se vautra sur les éclats de bouteilles brisées (au bar) et fut mordu par le policeman. Les lampes excessives de la photogénie lui gratinèrent le poil, il agonisa dans un courant d'air (réservé d'ordinaire aux comédiennes les moins vêtues), se noya dans le punch, trotta comme Sardanapale au Grand Prix et mourut toutes les cinq minutes. Pearl souffla un moment, alluma une cigarette. « Je voudrais bien savoir pourquoi je ^uis là » ahana Kilgaroo. « J'ai dû me tromper de porte ».

La nuit qui suivit ce frénétique steeple chase apporta trop de cauchemars à Kilgaroo pour lui rendre son équilibre. Il vit dans les ténèbres ses aïeux aux proportions de mammouths le pourchasser avec d'horribles glapissements dans une forêt sinittrement vierge et pleine de projecteurs, d'appareils cinématographiques, de jeunes filles au revolver sans fin. Toutes les hideurs à la fois du désert et de la civilisation I Au matin, il s'apaisa en évoquant la suave boutique de monsieur Stramp (Broadway) où rien de brusque ne

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détonne, si ce n'est parfois l'aboiement d'un client étonné par le prix. Est-il possible P Estil possible de vivre ailleurs que dans les cages de verre de M. Stramp P Ou alors dans un nnanchon... De préférence le manchon d'une demoiselle qui garde la chambre.

Il s'endormit cinq minutes avant d'être éveillé. Pearl le renversa et se mit à rire.

« Qu'est-ce qu'elle va inventer aujourd'hui ? » Kilgaroo suivit le mouvement. Qu'aurait-il fait P II apprit que des comédiennes sont payées (et paient leur chien) pour tomber dans une trappe. On ne tombe d'ailleurs pas n'importe comment., il fut nécessaire de tomber douze fois (dans la même trappe) avant que M. Cornack se déclarât satisfait avec un juron. Ensuite un toboggan, large comme un ruban à chapeau, le véhicula deux heures de suite du haut en bas d'un immeuble en feu qui s'effondra à bout de forces. Effondrant, tout cela I Et cette vie fut le tran-tran normal de Kilgaroo* Dormir dans la neige, tomber du haut bord d'un paquebot, lutter contre deux cents rats dressés (à manger les chiens) dans un souterrain qui puait le gaz, faire des sauts périlleux aux trousses de donzellcs à maillets noirs chargées d'effrayer les âmes innocentes, et mille fantaisies du même goût : « Charmante soirée, » dira le spectateur du film... Kilgaroo ne disait rien.

Une aventure sentimentale Taurait touché.

Il faillit connaître Tamour d'une guenon de quatre ans, Corinne Ko Ko, mais les circonstances s'acharnèrent à les séparer. Kilgaroo, qui ne rêvait que sérénité, que méditation éternelle, était obligé de se démener comme un électrocuté. Corinne Ko Ko — que ne la surnommait-on Vif Argent P •— s'en fût accommodée, mais le metteur en scène avait décidé de la rendre impassible, sévère, énigmatique et glacée. Quoi faire ? De trop courts entretiens leur permirent de s'apprécier. Chacun d'eux jalousait l'emploi de l'autre. Rien de tel pour s'entendre. Mais la vie les emportait d'un rythme inégal.

Au reste, Kilgaroo s'en consola avec ce qu'il crut être un dérivatif. Il s'intéressa, il voulut s'intéresser à son joli bourreau. Pour prouver qu'on n'est pas un souffre-douleur, il n'y a qu'à se persuader que l'on n'est pas un souffre-douleur. Il admira Pearl aux dents joyeuses. Il la suivit comme il la précédait. Enfin il compliqua son agitation professionnelle d'une agitation supplémentaire que j'hésite à nommer ici. Il trouva bientôt que son activité ne suffisait pas. Il demandait à aller plus vite, plus loin, plus fort. A cause de quoi

furent gftchéi beaucoup de mètres de pellicule.

Quand Pearl traversa THudson à la nage — avec un complet de bain de mer tout à fait cocasse à voir — il barbota dans son sillage. Quand elle fut enlevée dans un dirigeable où il n'avait que faire, Kilgaroo agrippa une ancre et ascensionna, mais le dirigeable explosa (que de frais dans un film de vingt-quatre épisodes !), Pearl descendit en parachute, il se retrouva sur une belle terrasse de pierre dépourvue de coussins, il pleura — d'amour et de chute. Il l'accompagna encore bénévolement dans un repaire où Pearl tua trois lions, brr I et quand le plancher s'ouvrit elle plongea dans un égout inqualifiable — avec Kilgaroo — et avec un autre compagnon vaste et rond comme un ballon observateur, flasque, tentaculaire, blafard, pourvu de regards torves et, disons-le, pestilentiels.

Quelle journée I La pieuvre géante fouetta le museau de Kilgaroo, qui s'évanouit et se reprit et invectiva l'oiseau d'égout, à la façon de ces héros des Bouches-du-Rhône qui couraient la Tarasque jadis.

Là finit le film et le rôle de Kilgaroo et non son extase. Destiné aux plus excessifs destins, il dut renoncer à cette existence lyrique, au moment où il l'adorait. Adieu, Pearl !

Pearl le garda. Le coussin, le radiateur, le

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cottage, le rayon de soleil furent les limites de sa nouvelle existence : « De quel ciel suis-je tombé ?» Il était tombé si souvent qu'il riait de sa question. Mais personne n'était là pour lui répondre. Pearl continuait ailleurs ses exploits homériques, sans lui, et l'oubliait peut-être quoiqu'elle consentît de temps en temps (le dimanche, tenez I) à lui caresser le crâne d'un index machinal. Il ne songeait plus au génie sauvage de ses probables aïeux du désert. Il essayait de ne pas songer davantage à toutes ces charmantes catastrophes cinématographiques où il avait perdu son équilibre intérieur. Il mangeait, dormait, engraissait, et attendait. Quoi ? La fin. Hé, tout n'était-il pas fini p « Je puis mourir, se disaitil en digérant, /'ai vécu. »

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