‹ La jungle du cinémaChapitre 11 sur 15 · DE FAUST · texte numérisé non relu

DE FAUST

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Je vais « mettre » Faust au cinéma, dit froidement Seldom qui ne m'étonne jamais.

Il cala ses coudes sur la table, considéra sévèrement la fumée de son cigare prête à enlacer la vapeur de notre café et finit par suivre mon regard qui vaguait de table en table.

Tout le monde s'attardait à finir le dessert — ou à commencer la digestion, — mais on est très paresseux à Ghamonix, les après-midi de février où la neige molle, l'air tiède, le soleil prématuré font du ski de la veille un outil de je ne sais quelle préhistoire. Gomme on passe beaucoup d'heures à dormir, beaucoup d'autres heures à déchiffrer les journaux

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illustrés, il faut bien user le reste de ce temps inutile et, à table, on trouve le moyen d'utiliser quatre-vingts ou quatre-vingt-dix minutes par repai.

La salle à manger du Beau-Site est confortable au point d'être suisse. La cave n'a pas dit son dernier mot. Et si les gens qui viennent faire une cure d'air à la barbe du mont Blanc n'avaient la désastreuse manie de boire de l'eau, de manger des nouilles et du veau desséché, la cuisinière se souviendrait que la bonne cuisine proprement dite est une noble institution. L'yvorne et le pommard (ont passer la conversation de Seldom. Et la iConversation de Seldom fait passer les physionomies « au régime » de tous ces figurants. S'il m'arrive de les regarder, peut-être regardé^ je ailleurs en les regardant, car pour un ou deux qui sont laids avec un peu d'originalité les vingt-cinq autres pensionnaires du restaurant ne peuvent être qualifiés que d'insignifiants. Jusques et y compris les types réglementaires — et touchants — de la petite femme qui change de robe deux fois par jour ^- pour prouver qu'elle a du linge — et de la vieille rentière maniaque et bien portante qui ne tient pas en place, réclame sur tout, invective les filles de salle ou ne se déclare satisfaite que lorsque le |nenu est indiscutablement mauvais.

Seldom vérifia sans hâte avec quelle indifférence je donnai un coup d'œil à ^ces rondsde-cuir de la villégiature et répéta, aûr d'être entendu :

— Je vais « mettre » Faust Au cinéma.

Il se renversa sur sa chaise, souffla un fuseau de fumée bleu — mais une sirène de paquebot sortant du port a tout de même plus de grâce — et attendit.

— Si j'étais à ta place, je préférerais les Huguenots.

— Tu ne me comprends pas. Je te parle de Faust.

— J'avais bien remarqué, et je crois, en mon âme et conscience, que tu devrais préférer {es Huguenots. La musique te gênera moins.

Seldom rit avec tant de sincérité qu'il fît tomber la cendre de son cigare dans mon café. Je me hâtai de substituer ma tasse à la sienne et de boire. C'était ignoble. Probablement avait-il jeté dedans le mégot du cigare précédent.

— Comme tu es abruti I fit-il cordialement. C'est le Faust de Gœthe que je veux M mettre » au cinéma.

Je ne pus résister au plaisir fragile de lui dire :

— Raison de plus pour « mettre » d'abord.

les Huguenots au cinéma.

L'autorité de Seldom passa outre cette remarque. Le temps raisonnablement acquis aux fadaises était sans doute épuisé.

— Quelle idée te fais-tu de Faust ? me demanda Seldom avec un ton confidentiel.

Il eut le bon goût de ne pas me donner assez de loisir pour répondre. Il répondit — et peut-être n'avait-il questionné que lui-même — il répondit :

— Pour moi Faust est un cow-boy.

Il n'hésita pas à me dévisager, accompagnant sa déclaration d'un triomphal :

. — Hein ?

qui n'obtint de moi qu'un très neutre :

— Bahl

où Seldom ne voulut pas discerner de critique précise.

— Mon bon, me dit-il, je vais beaucoup au cinéma. J'y ai même fait la connaissance d'une petite amie que je te présenterai quelque soir et qui est blonde avec beaucoup d^esprit. Malheureusement, elle déteste le piné, n'était entrée ce jour-là que parce qu'il pleuvait et ne veut plus y mettre les pieds, sauf — m'a-t-elle juré — pour l'anniversaire de notre rencontre, mais nous n^en sommes pas encore là. Comme j'ai toujours envie d'y aller, notre lune de miel ne va pas sans bagarres, mais je suis un homme libre et Pouchette s'est résignée mieux que je n'aurais cru à passer

tant de soirées sans moi. Le cœur humain est...

Je l'interrompis.

— Je te demande pardon, mais est-ce ton adaptation de Faust que tu me racontes ou un autre roman ?

— Tu es terriblement distrait, dit Seldom. C'est mon roman, c'est le roman de ma vie.

— Allons faire un peu de luge, veux-tu ?

— Finissons-en avec Faust, consentit Seldom.

Il m'obligea de me rasseoir. J'aurais été bien marri qu'il me laissât sortir. Une flemme innommable me tenait. Il ne fallait cependant pas compromettre ce néant délicieux par le récit des amours de Seldom.

— C'est en fréquentant beaucoup les salles de cinéma que j'ai eu la révélation de Faust. On s'est toujours trompé sur ce garçon physiquement et moralement. Moralement, mon Dieu, moralement, il me ressemble.

Je proférai ce qu'on appelle un gros mot.

— Je t'épate ? continua Seldom. Physiquement, Faust ressemble à Douglas Fairbanks, si tu veux.

— Je veux bien. Au point où nous en sommes...

— Il a un grand feutre cabossé, des revolvers, une ceinture de cuir et des pantalons en peau de mouflon...

— El un lasso ?

— Et un cheval. Ce qui importe le plus dans l'aspect du personnage, c'est son cheval. Le cheval de Faust est indispensable.

— Pour parcourir les cycles de la vie.

— Enfin tu vois ofi je veux en venir.

Faust est moderne puisqu'il est de toujours, puisqu'il est l'homme conquérant.

— Or, le cheval est une conquête de l'homme.

— Mais non, mais non.

— Mais si, mais si.

— Oui, mais ça n'a pas de rapport avec ce que je disais. Faust est moderne, mais il ne l'est pas, est-ce .clair P II parcourt la vie, soit. Il ne la parcourt pas à. pied, soit. Il ne peut vraiment pas la parcourir en automobile. Restons très près de Gœthe, de son époque, de son cadre, et de tout le niagasin. Il me faut un cheval, une petite ville allemande et les paysages du poète. Là est la difficulté.

Grosse difficulté.

— Tu vois, si tu avais adopté mon idée des Huguenots...

— J'ai résolu la difficulté.

— Si nous prenions une fine Napoléon ?

— Demain. Après Faust, Car je commencerai Faust demain matin.

— Bravo I Qui est-ce qui tournera la manivelle P Toi ?

— Non, toi.

— Merci, avec joîe, quelle ivresse, etc..

Mais tu n'a$ pas d'appareil P

— Si. Max Linder vient de tourner un vaudeville sur la piste de Bobsley. Il me prAte son appareil.

— Qui sera Faust ? Max Linder ?

— Non. Moi.

— Ah ? Bravo, excellent, trouvaille, merveille etc.. Mais tu me parlais de petite vieille ville, de paysage de Goethe, de...

— Chamonix est la ville rêvée. Je ne pense pas que Gœthe ferait la moue, devant le mont Blanc.

— Mais le cheval, le cheval ?

— Je l'ai. Tu verras.

— C'est un pur sang, un demi-sang, un quoi ?

— C'est un mulet, maïs il est charmant.

Tu n'as pas un cigare à me prêter P...

Je regrette de n'avoir pas le temps d'étudier avec vous là personnalité de mon ami Seldom. Peut-être n'en a-t-il pas, peut-être en a-t-il trop, rien ne prouve même qu'il ne les ait pas toutes. Il n'en fera jamais rien. Il est du moins apte à tout saisir, tout aimer.

Aucune force ftu monde, aucun but de la civi-

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lisation «-*- ù eUe en a — ne lui restera étranger. Seldom est si riche de rires et d'idées qu'on a auprès de lui l'impression de tous les siècles de progrès résumés en son esprit.

Gomme tous le voyez, tout cela n'est pas bien grave.

Je regrette encore plus de n'avoir pas le temps d'étudier la personnalité du mulet. Il était rêveur et fantasque, mais bien supérieur à Seldom. Sans les propositions de mon ami il n'aurait pas ambitionné le métier, même provisoire, de cheval de Faust. Les chevaux sont très rares à Ghamonix et rarement disponibles. On les réserve pour les traîneaux depuis que le tarif des traîneaux a été considérablement augmenté. Les étrangers s'imaginent qu'un mulet est une bête de second ordre, c'est-à-dire bon marché et « vivant de rien ». Le touriste veut bien donner deux louis pour aller à Argentières — huit kilomètres — à condition d'être conduit par un cheval. Get animal de triomphe va moins vite et d'un pas moins sûr que le mulet, mais il fait tellement plus d'effet 1 Ah I l'existence est faite de nuaneus...

Les chevaux du père Plantalat — aubergiste, commissionnaire, membre du comité d'initiative etc. — étaient donc égaillés vers des Planet, des Houches, des Bossons, des Servitz et les mulets attendaient.

Seldom choisit le moins fringant. Il était plus cher que les autres, parce que « plus sérieux » et d'ailleurs Seldom n'est pas un caralier de concours hippique.

Que pouvais-je contre tant d'autorité ? Seldom avait un appareil à cinématographier, un mulet, des itësors de bonne humeur et se sentait tellement maître de Faust et de moi, que Faust et moi n'avions plus qu'à nous laisser conduire.

On me fit lever avant le jour, sous le dérisoire prétexte d'aller guetter le soleil dans la montagne. La cuisinière n'était pas encore levée, notre lampe à alcool fuyait par tous les pores, le thé fut donc le plus sévère purgatif que j'aie rencontré de ma vie.

Seldom chantait joyeusement des marches funèbres. Les coups de poing symptomatiques distribués par les voisins dans la cloison de sa chambre redoublaient sa virtuosité. Je le pressai de partir pour éviter le scandale menaçant.

Toute la nuit, il avait terriblement gelé.

Seldom s'étala sur la glace en riant aux éclats.

— Prends garde d'abîmer ton appareil, me dit-il presque durement.

Je fus très absorbé par l'occupation de marcher sans tomber. Je dus combiner des sauts, des pointes et de menues glissades aussi laborieuses qu'incertaines. Comme j'enviai ce

rétrospectif taiot SâMStien qui n'aTâit eu le 80UCÎ que de danser sur des charbons ardents I...

Le patron du mulet dormait. Le mulet aussi. Moi aussi peut-être. Seldom bruissait comme un bourdon au soleil de juin.

Nous réveillâmes H. Plantalat arec de bonnes boules de neige dans les Titres. Trois carreaux brisés suffirent à le mettre sur pied.

Lanterne en main, il nous mena à Técurie. Il y faisait chaud et intime comme dans une chambre de petite courtisane vers la même heure.

Plantalat secoua du pied et du poing la bête élue par Seldom.

— Arri-di ! Arri-di I criait-il.

J'ouvris un fragment de l'œil droit et je confiai à Seldom :

— Arri-di ? Ce n'est pas un vilain nom...

Seldom se moqua de moi,

— Arridi n'est pas un nom. C'est un juron pour dire : Lève-toi, idiot

— Il s'appelle Félix, dit M, Plantalat.

Il cracha abondamment et ignoblement, ce qui du moins me donna l'espoir qu'il ne cracherait jamais plus en ce bas monde.

Félix se leva et parvint à rester droit malgré les oscillations de son grand corps mélancolique. Seldom se frottait les mains. Mais quand il s'aperçut que j'avais posé l'appareil

à même le sol fangeux et que je m'étais assis dessus et que je me rendormais, il poussa des hurlements sauvages qui firent immédiatement croire à Félix, à Plantalat et à moi que nou9 étions réveillés.

Le jour envahit la vallée. Le silence devenait de la lumière. Une pureté magnifique sortait de tout et s'épanouissait en tout. Il y avait de quoi être fou de jeunesse au spectâ* cle des choses et surtout à Timpression de cet air léger plein de vie et de secrets.

Mais j'allais d'un pas douteux derrière le mulet ennuyé dont la croupe fumait à la brise comme un pot-au-feu. Plantalat le précédait.

Seldom le suivait ou le précédait parfois, ou me suivait aussi, ou disparaissait pour je ne sais quelles reconnaissances d'avant la bataille. Tout cela ne doit absolument pas vous intéresser, mais c'est ainsi qu'il faut préparer un film. N'importe qui vous le dira.

Le plus compliqué fut de décider Félix aux ascensions. Il n'avait pas refusé de sortir de son écurie. Il n'avait même pas refusé de sortir de Chamonîx. Il refusa de sortir de la route.

Seldom lui montrait en souriant un petit chemin raide taillé dans la neige et menant

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peut-être à la Flégère ou au BréVent — qu'il est •i facile d'atteindre l'été.

— Allons, Félix, disait Seldom arec des grâces de commis- voyageur... Mon petit Félix, allons, allons... Ecoute, mon vieux Félix...

Qu'est-ce qui aura un bon picoti-picota de picotin ?.,. C'est Félix... Ma vieille branche de Félix... Sacré Félix...

— Fumier, salaud, embusqué, gendarme, tête pourrie, viande verte, colique de bois, parisien, tentacule, etc.. etc.. déclamait Plantalat.

Moi, je ne disais rien et si Félix disait quelque chose, nous étions trop bètes pour le comprendre.

On lui banda les yeux, on lui tira la queue, on lui donna des coups de pied un peu partout, on lui fit (( Hou I » dans les oreilles, on lui flamba quelques allumettes du côté de Farrière et tout cela ne fit rien. Quand Seldom proposa de continuer sur la route et que Plantalat douta de Dieu qu'il invoquait en vain, Félix grimpa tranquillement par le petit £entier en toboggan. Nous le suivîmes, dociles, en soufflant de grands panaches d'haleine pétrifiée. Félix avait désormais ma sympathie.

Beaucoup d'heures s'étaient usées à ce horsi86

d'œuvrc. Je ne saurais trop vous répéter qu'il est impossible de faire quoi que ce soit de bien et même de mauvais en cinéma, sans perdre beaucoup de temps. Cela est si vrai que vous vous écriez souvent à la vue d'un film :

— Que de temps perdu I...

C'est, je pense, le plus bel éjoge qu'on puisse faire d'un film.

Quand nous atteignîmes une petite plateforme d'où Ton dominait tout le paysage — le blanc parfait de la neige marquait mieux la ligne des choses, la courbe des plans, le sens des sommets, et la coulée bleue des glaciers s'éclairait à mesure que le ciel se prenait à bleuir plus pleinement, mais tout cela est hors de notre sujet. M. Plantalat tira un couteau de sa poche et un saucisson. Il remit le couteau dans sa poche et mordit le saucisson avec un bruit terrible de machine à battre. Je soufflais comme un phoque de music-hall. Je jurai intérieurement de jeter mon appareil par-dessus les montagnes si l'on grimpait encore.

— Au travail I criait Seldom.

Il frappa du pied, redressa la tête, écarta les bras, dans cette attitude victorieuse des ténors et des tragédiens qui attendent une ovation.

— Face au levant, cheval de Faust I intima Seldom à Félix.

Mais Félix pensait :

— Je me faisais une autre idée des américains.

Et il se coucha sur la neige, dégoAté.

Seldom hurla :

— Grand rossard...

Pauvre honnête Félix 1

— Grand rossard, prépare TappareiK Pauvre honnête moi I

Félix fermait les yeux avec une discrète volupté ou je voulus voir de Thumour. Je campai l'instrument dit « de prise de vues »

sur ses trois pieds. Je m*en allais, comme on dit, de faim. Pourtant je n'osais pas demander à M. Plantalat de me céder un gramme de son superbe saucisson. Par timidité, vous avez raison. Et puis il mordait alternativement les deux bouts et sa bouche n'était pas une de ces « garanties qui rassurent le peuple ».

Seldom ôta sa veste, ouvrit le col de sa chemise, bomba son thorax avantageux, s'étira — quatorze au-dessous de zéro, — donna un coup de poing à son chapeau.

— Faust, déclara-t-il avec simplicité.

Il obtint de Félix qu'il se remît sur ses quatre pattes.

— Cette scène, dit-il, sera le prélude de la préface, comprends-tu ? Ce sera : « Faust regardant le monde du haut de sa philosophie. »

— Mon pauvre Seldom...

— NouB rappellerons peut-être « Faust et la nature. » Je dois être à cheral.

— Sur un mulet ?

— Tout le monde à son poste. Tournons.

Il enfourcha Thonnéte Félix qui s'accroupit

de nouveau en pensant :

— Je me faisais une autre idée des américains.

Seldom s'assit dans la neige et fit la grimace, car la neige est dure, froide, traîtresse et Faust n'avait pas prévu cela. Je tournais la manivelle en me disant que la scène était drôle.

^ — Ne gaspiHe pas la pellicule, ordonna Seldom, avec véhémence.

M. Plantalat, ayant fini le saucisson, se curait les dents de la pointe de son couteau. Je fus dès lors moins inquiet, sachant que son couteau servait à quelque chose.

Seldom se releva, Félix se releva avant lui.

Prompt et résolu, Seldom sauta en selle.

Félix se déroba une troisième fois et se vautra si paisiblement sur le sol qu'il était impossible de croire qu'il eût jamais abandonné sa position.

-* Ha, ha, ha, ha I vocalisa Seldom. t'el un conspirateur de Ja Tour de Nesles.

Il montra soudain deux jolis petits revolvers qui me charmèrent et U les déchargea

rageusement dans Feapace en me criant sur le mime ion :

— Tourne donc, tourne donc.

Je tournai. M. Plantalat se laissa glisser

le long du toboggan, mais le fond de sa culotte devait être habitué à ce genre de sport, 1 M. Plantalat n'aime pas les coups de revolvers, I

Ce départ fut sans doute agréable à Félix i car il se leva aussitôt. Seldom qui avait épuisé ' ses munitions regarda Félix dans les yeux , comme il me regarde quand il veut me con- | vaincre. Il attendit une minute et, brûlant ses I vaisseaux, se remit en selle. Félix se remit à | plat ventre. Une plaisanterie prolongée est par- i fois plus sûre qu'une bonne plaisanterie. Je ris bruyamment. Une ride d'assassin barra le front de Seldom. Je ri6 encore, puisque ses revolvers n'étaient plus chargés.

— Pourquoi ris-tu ? fit-il doucement.

— Et tu appelles ça : « Faust et la nature» p C'est alors que le soleil se leva.

Le soleil de Chamonix se lève à lo h. 35.

Ce n'est pas un soleil comme on en voit partout. Il ressemble à ces gens aimables qu'on ne peut avoir qu'à déjeuner. Le soleil de Chamonix arrive pour déjeuner et s'en va après.

Tout le matin, il reste derrière le mont Blanc. Personne encore n'a pu dire ce qu'il y perpètre. Et il surgit d'un bond, mettant le feu à toute la vallée du premier coup.

Le soleil se leva donc sûr la folie de Seldom, sur l'innocence de Félix et sur ma résignation.

Seldom, qui est un cérébral après tout, ne s'en émut point. Moi, brute profonde, je sentis la grande flamme chaude m'entrer dans le sang et je la bus avec tout mon être.

Félix parut d'abord frappé de la foudre.

Sa tête s'affaissa, ses membres se raidirent, il était plus mort qu'un vrai mort. Mais un frisson trahit la vie en lui, il souffla, éternua, sursauta et se mit sur ses pieds, tremblant, ivre, stupide, touchant. Seldom le regardait sans penser à rien.

Soudain Félix fît un son qui n'était ni hennissement ni braiement, il brailla, lyrique ; je ne le reconnus point en ce « hourra-ou-aeu-meumeumeu-a ouaoua-... » éperdu. Seldom ne comprit pas très bien.

Il ne s'étonna — et je m'étonnai aussi — que lorsque Félix accomplit une cabriole de gymnasiarque et dévala au grand galop les pentes de la montagne. Comment peut-on trotter ainsi sans tomber ? Pardon, il tomba. Il roula sur lui-même comme une balle ou un chien mort. Il se rétablit en un de ces sauts péril-

leux qui sont trop plaisants à voir pour dopner la moindre impression de péril. 11 rebondit sur des rochers ingénieusement matelassés de neige mais sournoisement pointus sous la neige — et se retrouva debout sur ses pattes au bas du ravin qui n'était peut-être que la route.

— Il n'est pas mort ? me demandait niaisement Seldom.

Je tournais la manivelle à pellicule avec l'obstination de la foi et de la peur.

En bas, Félix s'ébrouait. Il secoua la neige qui s'accrochait à son poil maigre. Il réfléchit une seconde, glapit encore son a hourra-ou-aeu-meumeu... etc » et cabriola de nouveau. Il trotta sur le sentier, revint à nous» sauta, valsa une espèce de polka, repiqua une tête vers les abîmes inférieurs, dévala, roula, tourbillonna, dégringola, s'abandonna, se remit d'aplomb en arrivant...

— Enfin I Enfin I murmurait Seldom exalté d'un saint délire. Je vois ma scène, je vois ma scène. Comprends-moi I II remonte, je le monte et nous tombons ensemble. Quelle sensation. Quelle sensation I Quel film sensationnel I Tu tourneras dès qu'il sera près de nous.

Félix ne vint pas près de nous. Il recommença pourtant ses voltes prodigieuses, mais il changea de montagne. Nous le vîmes enjamber l'Arve. Nous le vîmes baguenauder

par le bois du Bouchet. Il visita les Prax, escalada le Montenvers, poussa une pointe vers les Bos8ona« conquit les Gallands et, calmé, nous attendait au bas du toboggan lorsque midi sonna.

Je suis sûr que Seldom, spectateur, ne supportera plus ces films où Ton voit un cheval et son cavalier rouler dans un précipice.

Félix nous tint compagnie fort amicalement pour le retour. Il respirait un peu vite, mais ne paraissait pas du tout énervé. Seldom fit mine de s'approcher de lui deux ou trois fois : Félix semblait alors retrouver toute sa vivacité. Seldom eut des larmes dans les yeux. La neige ensoleillée ne vaut rien à la vue.

Je traînais l'appareil au bout d'une ficelle.

M. Plantalat fumait une pû)e sur sa porte.

— Vous n'avez pas trop fatigué la bête, au moins P fit-il.

Seldom sourit comme un roi qui abdique.

— Vous goûterez bien mon rhum de contrebande P offrit M. Plantalat.

. Seldom montra qu'il avait la gorge barrée, la voix défunte, la langue paralysée.

J'expliquai pour lui :

•^- Nous avons la grippe.

Cela suffit à M. Plantalat qui rentra dans

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aen cabaret en fermant soigneusement la porte.

Félix prit tout seul le chemin de son écurie. Il nous fit un petit salut de philosophe.

— Ange du paradis, que j'ai faim I pensais-je.

— Oh, oh, oh, oh, oh I pensait mon ami Seldom.

— Je me faisais une autre idée des américains, pensait Félix.

Le déjeuner fut serein. Seldom ne me fatigua pas de sa conversation et je voyais tant de soleil dehors que je ne vis point les pensionnaires de l'hôtel — bien que la petite femme eût certainement arboré une robe pas chère mais nouvelle et que la grosse vieille dame continuât sa fonction de déplaceuse d'air.

La cuisinière s'était trompée : elle avait assaisonné les nouilles, cuit le rôti avec le tact d'un vrai gourmand, composé le pilaff pour des palais intelligents. Un fendant du Valais particulièrement au point acheva de me faire confortable. Je réclamai le dieu Pommard qu'on remise dans une cave spéciale.

Le patron de l'hôtel se dérangea lui-même, rapporta la vieille bouteille, la càst\ en la

posant sur la table, dit à te propos que « les femmes sqnt folles » et courut chercher une autre pommard.

Je dis négligemment :

— Hum, curieux, cette chevauchée de Faust...

Seldom but de Teau et ne mangea pas de camembert. Enfin, il grogna :

— Veux-tu que je te dise ce que je pense ?

Ça pouvait être long.

— Eh bien, dit-il, sais-tu ce qu'est le cheval de Faust ? Eh bien, c'est un veau.

Je frémis à la pensée que Seldom voudrait recommencer le lendemain avec un veau ce qu'il avait voulu faire avec un mulet.

Mais ce n'était qu'une image. Seldom but du vin, fuma mes cigares et me parla de sa conception de l'amour.

Le café avait un goût de café.

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