MÉMOIRES D'UN FIGURANT
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J'ai beaucoup entendu parler de cinéma, ^t j'avoue que j'en parle moi-même à l'occasion — et pas nécessairement à l'occasion — mais il parait que je n'y connais pas grand chose.
Donc, mon devoir était net. Me renseigner s'imposait. Je décidai de voir de près la confection d'un grand film. Comme je ne me suis pas fait de cadeau au moment du jour de l'an, je trouvai là prétexte à me rattraper.
Il m'est arrivé d'être présenté déjà à des metteurs en scène de cinéma. A ce propos, je voudrais bien leur dire que je n'aime pas l'expression « metteur en scène ^>. Je préférerais : compositeur de films. Mais c'est aussi laid. N'en parlons plus.
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Je me hâtai donc d'entrer en rapport avec un de ces metteurs en scène. Je choisis une metteur en scène. Pourquoi ? Je n'ai pas le temps de vous donner trop de détails. Madame J.-J. Diclie est aimable dans tous les sens du mot. Elle m'autorisa à venir passer une journée dans l'usine d'Enghien-les-Epinay. Elle y tournait un grand film dramatique, intitulé, je crois, le Bonheur du Malheur^ ou le Malheur du Bonheur, Mais qu'est-ce que cela peut vous faire ?
Une petite actrice qui se trouvait dans son bureau, me demanda si j'étais acteur et si j'allais jouer un rôle. Comme le film était dramatique, cela me flatta. Pourquoi ne pas jouer un rôle dramatique!^ D'ailleurs, il arrive que les ouvreurs de portières m'appellent Chariot. Tout cela se tient.
Je demandai à Mme J.-J. Diélie, si elle n'avait pas un personnage épisodique à me confier. Elle accéda royalement à ma requête. Nous prîmes jour pour le lendemain. On devait mettre en scène une grande séance dans un restaurant de nuit. Une centaine de figurants y prendraient part» Elle consentit à ce que je figurasse.
. Je lui baisai les mains et courus visiter l'armoire où dormait mon smoking. Cher vieux flétri smoking I Oh, bien vieux : cinq ans d'âge. Mais pas tellement flétri. Tout au
plus lui avouai-jc que le pantalon était un peu large et la veste un peu stricte. Il ne s'en froissa pas. Il fut même promptement défroissé — et la poussière me fit éternuer. Dieu vous bénisse.
Je fourrai cet uniforme dans une valise avec du linge. Les escarpins s'étaient terriblement gondolés pendant la guerre. Les bottines vernies avaient sans doute pris les événements plus au sérieux, car je m'aperçus qu'elles ne tarderaient pas à crever. Pourtant je les emmenai à Enghien-]es-Epinay en compagnie d'une cravate neuve, d'un kilo de blanc gras, d'une paire de lunettes noires et d'un enthousiasme indescriptible.
Ma nuit fut blanche. Emotion des débutants t Je m'imaginai dans mon personnage brillant de fêtard et rêvai, tout éveillé, d'aventures excessives où je laissai Rio Jim, Fairbanks et Pearl White fort loin en arrière, et combien essoufflés I Epuisé par une veillée d'armes si trépidante, je pris quelques comprimés d'aspirine S.G.D.G. qui allaient m'endormir — quand mon réveil carillonna pour me faire lever.
Il pleuvait. Neige fondue. Boue fondante.
Pas de taxis. On m'admit dans un tramway
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eomble. Notons en passant qu^un monsieur timide qui monte dans un tramway comble avec une valise comble, est fraîchement accueilli.
Ce tramway me posa — pardon I me jeta — place de la Trinité, d'où part le tramway d'Enghien-leS'Epinay. Un amour de tramway vert, qui fait un joli bruit de ferrailles — et qui était en panne, comlne par hasard.
Le quart après neuf heures sonna au beffroi de la Trinité. J'avais juré d'être en Enghien à neuf heures et demie.
Je hélai un taxi. Le chauffeur sourit comme le masque aux dents blanches — mais il avait des dents noires — et passa. Un autre me cria que sa journée était finie. Un autre me traita de fils de sa mère. D'aucuns ne m'entendirent pas. D'aucuns m'invitèrent à les suivre à la Bastille, à Montrouge, à Issy-les-Moulineaux. Au bout de dix minutes, l'un d'eux consentit à me charger pour deux louis (pourboire compris), il savait que le trajet se fait en vingt minutes.
Quand on n'en est pas encore à gagner sa vie au cinéma, qu'importent les frais P Je remerciai tendrement le chauffeur et le conquis. Il me fit même remarquer que j'oubliais ma valise aur le trottoir. Déjà die n'était pas, si je pMis dire, tombée daas l'oreille d'un
sourd, car un mince jeune homme, mal chaHssé, la guignait avec sympathie.
Mon voyage se poursuivit avec la m&me aisance. Le chauffeur distrait prit d'abord la route dlvry. Mais il revint à Asnières et prit enfin goût pour Gennevilliers qui est sur le chemin d'Enghien. Une boue paradoxale se vautrait sur les routes. Je me croyais en gondole. Pour rompre la monotonie de cette randonnée nordico-vénitienne, mon ami — c'est du chauffeur que je parle — stoppa deux fois pour tuer le ver, s'égara dans une fourrière, tailla une bavette avec les mécanos d'une usine à gaz et commit des excès de vitesse en traversant les hameaux. Autant de péripéties qui me permirent d'entrevoir le bonheur absolu d'un acteur de cinéma et son existence -r^ privée — mouvementée.
Nous fîmes trois fois le tour d'Epinay-les- Enghien — je voulais dire d'Enghien-les-Epinay — avant de trouver la porte de l'usine de cinéma. Le chauffeur se consola de son erreur en franchissant bruyamment le seuil, au risque d'écraser le groom qui flânait dans la cour. Cela se fait beaucoup dans les films américains. Gela ne se tait peut-être pas dans les usines françaises. Le directeur de l'usine sortit, en effet, de la cage de verre où il tra^ vaillait ~ à quoi ? — et vint nous manifester son indignation. Ce petit jeune homme me
parut si important que je me crus obligé de le laisser régler ma note de taxi. Il ne pensa pas devoir insister Ift-dessus et c'est moi qui payai. Il recommença alors sa diatribe sur les gens qui... et... quand... que... je ne voulus pas le troubler plus longtemps et me ruai sur la porte de Tusine. Mon chauffeur regardait avec mépris mes deux billets de vingt francs. Son compteur marquait six francs quarante.
L'horloge marquait six heures. Le directeur parlait toujours.
Dans le grand hall vitré, le travail battait son plein. Sept ou huit décors, plantés à la queue leu-leu, donnaient assez exactement Timpression de maisons à demi démolies comme il y en a dans les villes où Ton a fait la guerre.
Je remarquai que les machinistes et les tapissiers qui se remuaient beaucoup étaient chaudement vctus de chandails et de gros pantalons de velours chasseur. Au contraire, les actrices, obligées d'attendre» immobiles, dans un coin et sur les meubles humides des décors, étaient en robes de soirées, c'est-à-dire à peu près nues.
La metteur en scène s'agitait. Elle avait beaucoup de grâce dans le labeur. Certains de
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ses gestes me firent penser à Isadora Duncan dausant du Beethoven. Il est vrai qu'un pianiste improvisé jouait Broken doU à la cantonade. Je fis un petit sourire d'intelligence amicale à la metteur en scène. Elle feignit de ne pas me reconnaître. Je rougis de plaisir à me sentir traité comme un véritable cabot.
Ce qui préoccupait tout le monde était une salle de théâtre. A vrai dire, il n*y avait que la moitié de la salle, la nuMtié du public» la moitié de la scène, et une seule baignoire. Je compris d'après les manigances de l'opérateur qu^on trichait^ comme ils disent, et que les spectateurs du film se croiraient réellement en présence d'une salle entière, d'un public entier et de plusieurs baignoires. L'usage n'est-il pas de tromper toujours le pauvre monde ? C'est ce qu'on appelle l'illusion. Mais surtout ne parlons pas de la guerre..^
Dans l'unique baignoire, le jeune premier grelottait en maniant exquisement son programme — qui n'était qu'un prospectus de Compagnie de Navigation — et en inclinant amoureusement sa tète sur son épaule, comme fait Nijinski. Sa partenaire, une mince jeune Glle couronnée de petites roses et vêtue de tulle blanc avec des rappels de roses, bâillait avec intrépidité. Mais je ne veux pas dire que c'était désagréable à voir.
Les figurants, très misérablement habillés — mais on ne prenaU que les têtes — applaudissaient frénétiquement ce qui se passait sur la scène.
Ils n'avaient pas tort. Dans un paysage verlainien, Cody l'excentrique» humoriste, acrobate, qui parut jadis au cirque Métro* pôle sous le nom de Paf-Pouf, creusait une fosse à grandes péiMées oônseiemcieiises et dialoguait avec son aide.
*— Pattes du texte, lui avait dit la metteur en scène.
Et 11 disait :
' — Allons, mon ami, va me chercher uo verre de liqueur chez Revillon.
L'autre a'écKpsail vers l'imaginaire féeri« du marchand de tins.
Ht Leïnie. étoile du 61m, entrait. Elle figu* Étiit un jeune personnage tout de noir habillé, avec un manteau de M. de Max sur les épau-* les. Sous un bonnet de velours ndr, ses cheveux rangés Horentlnement lui donnaient bon air. Elle avait le plus grand sérieux. C'était, en somme, le prince Hamlet,
— Suiveï mademoiselle, criait cynique* ment la metteur en scène aux électriciens.
Les électriciens manièrent les projecteurs aussi soigneusement que les guetteurs, à bord d'un cuirassé, cherchant la trace des sous-marins. Cela faisait à Leinie une jolie auréole.
J'en fus jaloux. Je pensai que cela ne m'irait pas mal, mais il n'était question pour moi ni d'auréole, ni de prince Hamlet, ni même d*endo8ser mon smoking. Et je demeurai spectateur, ma valise à la main.
— Encore ! Encore f exclamait la metteur en scène.
Elle conduisait avec Tanlorité de, par exemple, WeingartAer conduisant Pomi/ol.
— Encore ! Encore I
Le¥nie, pour la dixième fois, manipula un vieux erAne crasseux* Poor Yoriok I C'est inouï, entre nous, cette réclame qu'a fait le prince Hamlét à ce poor Yorick qui n'était pas tellement poor après tout.
— Encore, monsieur Groisie f eria la metteur en scène à l'opérateur.
Crrtsie, Juché sur un praticable d*a!A>itre de boxe, avec son appareil et son inv^otabi'filé, répondit doucement :
— Tout à l'heure, madame.
— Pourquoi P Pourquoi ?
— Fausses teintes,
Le soleil allait et venait, il est vrai. Lehiie, qui ne s'occupait pas de tout cela, jouait tranquillement sa scène entre Pal-Pouf dans sa fosse et Horatio, vêtu de soie et velours bleu pâle, qui semblait parfaitement dé|^tlHé du teiftps, du crflne, des fausses teintes et du bleu pâle.
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— DépcVhons-nous, vint dire le chef de la figuration. Vous n'avex mon monde que jusqu'à midi.
— 11 est midi moins dix, affirma la metteur en scène avec Tangélique regard de la meilleure Sainte-Cécile que vous connaissiez.
Je regardai machinalement ma montre qui disait : une heure et deux minutes^
Cela me fit aperoevmr que j'avais faim, Leinie aussi probablement, car elle s'écria qu'elle en avait plein le dos, articula quelque chooe comme un juron, embrassa la metteur en scène et alla se déshabiller.
— Jamais je ne remettrai ce. costume si compliqué I hurlait-^lle dans les escaliers.
— Il faudra recommencer la scène demain, disait Croisic à la metteur en scène.
Un vieil acteur qui « connaît son métier »
grognait :
— Parbleu I II y a des effluves 1 Croisic bondit :
— Des effluves ) Avec la Pathé ?
— La pellicule Pathé ne vaut rien, monsieur Croisic. Dans tous les films où j'ai tourné, on employait de l'Eastman. Oui, de l'Eastman. La Pathé...
— Dites donc, est-ce que je vous apprends votre métier, moi P fit CrcHsic.
Le vieil acteur resta un brin interloqué puis, très grand siècle, riposta :
— Vous perdriez votre temps I Malgré moi, je murmurai :
— J'allais vous le dire.
Le vieil acteur et l'opérateur redevinrent aussitôt unis pour me mépriser. Ils s'éloignèrent. Mais je les suivis pour déjeuner.
Chez Revillon, on ne mange pas mal. Pourtant quand on est treize, il n'y a du gigot que pour douze. Ce n'est pas simple hommage à la superstition. Car si on est quatorze à table, il y a du gigot pour treize, si l'on est douze, il y a pour onze et toujours ainsi. Cela ne s'explique pas. Il faut seulement lutter à qui arrivera le premier. La table d'hôte a de ces traditions. J'ai oublié de dire que le gigot pouvait être remplacé par du rosbif ou du veau sauté sans que la proportion des parts fût modifiée sensiblement. Le vin est bon — un petit bordeaux pas bête, — le vieux calvados sait où il va, il n'y a qu'une table et... j'étais enchanté. Je m'assis à côté de la metteur en scène comme si nous étions camarades. Qu'on m'excuse J J'avais oublié que je n'étais qu'un acteur.
Le reste de la troupe forma le cercle. Crdisic parlait toujours de l'Eastman et de la Pathé. La jeune première parlait de son chat.
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Le jeune premier écoutait tout le monde. Paf- Pouf n'écoutait personne. Leïnie faisait de jolis gestes comme cela lui arrive. Le vieil acteur parlait de lui.
Je m'intéressais peu à ces individualités.
Je mangeai beaucoup et bus à ma soif, qui est grande, quoique délicate.
La metteur en scène, très gracieuse pour moi, m'expliquait avec force détails la nécessité d'un cache isolé pour le fondu sur fondu du prochain tableau. Elle déjeunait d'une tasse de café el de douze cigarettes.
En parlant, elle épuisa sa provision de bastos. Je crus devoir lui céder un petit stock de gianaclis que j'avais sur moi. Je fus d'ailleurs très flatté de la voir accepter ce présent, mais je le regrettai par la suite. •
Elle se leva bientôt sous l'influence d'un dieu invisible et, grossièrement, sans nous dire un mot, sortit.
Nous comprîmes qu'elle allait ftous attendre dans le hall de Tusine. Aussi nous sentîmes-nous gênés d'être là; Tout le monde se disposa à la suivre. Nous restâmes cependant trois grands quarts d'heure encore. Il est des moments dans la vie où le vieux calvddos fait beaucoup de tort au prestige des metteui^ en scène.
Quand je régirai Tuftine — quittant, bon dernier, le mess Revillon --* mon enthousiasme était complètement tombé. Je ne me sentais plus du tout la vocation d'acteur de cinéma. .Pas même de figurant.
C'est pourquoi la secrétaire de la mise en scène se précipita vers moi en agitant des bras pathétiques.
— HabiUes-vous i Habillez* vous I me criat-elle. . .
Je sentis que ma digestion allait être profondément troublée. M'habiller... Ne l'étais^je donc plus P Je cherchai ma valise et eus le malheur de la trouver. Il fallait donc me mettre à l'ouvrage.
On m'assigna une loge étroite mais claire, où je pensai mourir de chaleur. Je me suis mis nu sans perdre une seconde.
. Maquillage. Le contact des boîtes de peinture grasse que j'avais apportées me rendit lé goût de la vie théâtrale. J'écrasai sur mes xoues une bonne demi^livre de fard. Je pris ainsi l'air d'un Pierrot revu par Rodin, Ce qui me plut. Sur le champ je me persuadai . que j'avais inventé un. système de maquillage inédit. Je me vis famemu Pourquoi mon nom ne vaudrait-il pas Dqfîi^, Leichener — hou 1 — et Cbe^^rough ?...
Une heure de ce labeur aboutit à un bon réâfulifit:
Je considérai avec béatitude, 4ans la glace étroite, mon visage enlizé dans le plâtre.
Pour un peu je m'en serais mis sur tout le corps, évoquant les statuettes pittoresques du prince Troubetskoï. Hélas, le temps pressait. J'étais nu comme un ver — ou un vers de douze syllabes. Mon smoking se traînait à mes pieds. Ma chemise se jeta à mon cou. Ma cravate enlaça lourdemeiat un col trop neuf.
Je ne voulus cependant pas croire que l'uniforme de soldat de vingtième classe était devenu ma seconde nature, à supposer que je n'eusse que deux natures. Mes pieds étouffaient dans de vieilles bottines vernies devenues mille fois trop larges. Ah I la guerre...
J'allumai une vieille cigarette qui dormait depuis juin 191 4 — une soirée de musique, avenue Montaigne — dans la poche de mon gilet. J'ouvris la porte, la refermai vivement devant le froid, me roulai dans mon imperméable fatigué, et sortis enfin.
Dans le hall, une foule. Foire de Montmartre, où es-tu ? A propos de Montmartre, je vis — ce que je vis.
Un des nombreux décors plantés dans l'usine, figurait exactement un restaurant de nuit (place Blanche) parisien. Je ne suis pas Parisien, mais je coimais des choses de Paris. Je reconnus ce restaurant.
Un populaire éblouissant s'y pressait. Tou-
nacier et Madame y figuraient^ iU avaient amené les musiciens, le chasseur, le maître d'hôtel, les garçons et ces demoiselles. Deux douzaines de fillettes — entre seize et quarante — meublaient le bar, les chaises, et les genoux de consommateurs qui étaient euxmêmes d'authentiques habitués du restaurant.
Toutes les lampes de Tusine encadraient ce tableau.
 l'orchestre, le pas de Tours. Sur sa chaire, l'opérateur. Partout, la metteur en scène, possédée par l'inspiration et multipliée par une ambiance lyrique.
Le maître d'hôtel, qui est planton dans le civil — car il est mobilisé — se pavanait dans son frac. On me désigna une table de quatre places dont une seule était occupée. Je m'y assis résolument. Résolument ? Heu P Un brin de trac, mais derrière mon dos vingt ou trente lampes — ô Jupiter, que de crimes on commet en ton nom I — rôtirent ma timidité et probablement aussi mon smoking.
L'individu en habit qui me servait de vcfisin à cette table me regarda sévèrement. Je lui souris. Il pencha le nez vers son assiette. Je lui demandai s'il était souffrant. Au premier mot qu'il me dit, je compris — un peu tard I — qu'il était neurasthénique de profession et figurant de nature, ou le contraire. Je ne voulus pas cependant céder à son mépris
désabusé et pris un (on désinvolte qui aurait dû m'accorder avec lui.
n m'écouta hargneusement, consentit à déplorer la présence d'un » pareil monde »
— ^ ce n'est pas pour moi qu'il disait cela mais bien pour les danseuses du Grelot, car elles ne font pas partie de la noble corporation des figurants — dans une usine de cinéma. Il retomba dans son mutisme où je le laissai croupir.
Je voulus méditer les nuances du rôle que j'allais tenir. Gomment ? L'orchestre raclait ardemment ces danses immorales qui précédèrent la guerre et, heureu^ment, lui feront suite. Les danseuses et les pas danseuses se mêlaient en d'heureux groupes. Leurs bras nus 9'enlacèreht si brusquement qu'on n'eût pu discerner s'ils obéissaient aux grâces de quelque vice, ou vivaient froidement à la manière des serpentins. D'ailleurs les serpentins tourbillonnaient alentour. De petites pommes de celluloïd sautaient de table en table comme ces éfrits qui traversent la vie et les rêves et les contes, à cloche-pied. Des voix, dix ou mille, je ne sais, choralaient — et si vous voyez là un jeu de mots, ce n'est pas si bête ■~ les refrains de la hand. Quelques bouteilles de Champagne commencèrent à circuler. Je pensais à mon rôle.
C'est Leïnie qui vint s'asseoir à ma table.
Hamlet n'était plus. Leïnie était redevenue
Lc^nie, ou -lelle de ces mondaines à haut vol qu'on ne Toii qu'au cinéma. Sa robe géranium, amplement ceinturée d'argent, flambait au ôoleil factice des charbons électriques. Elle prit place avec une indifférence charmante, Ah I elle ne pensait pas à son rôle, celle-là. Par dessus tout, elle ne pensait pas à moi.
Paf-Pouf, qui faisait le fossoyeur avant déjeuner, l'accompagnait. Frac, foulard, cla* que et jonc traditionnel. Blanc comme moi.
Oh I pas si bien camouflé. Très excellent cependant.
L'arrivée de ces étoiles nous valut un supplément de Champagne. Pétrole, pétrole ] Je pensais que j'allai faire partie d'une grande scène. Je m'attendis à la répéter. Il n'en fut rien. La metteur en scène nous dit en passant un petit bonjour distrait. Leïnie et Paf-Pouf vidèrent leurs coupes avec une dignité remarquable.
Autour de nous, l'orgie continuait. La nuit était venue, ce qui faisait plus vif l'éclat des projecteurs et des globes. Le bruit, les danses chahutées s'intensifiaient. Il parait qu'il faisait très froid dehors. Moi, le dos à ces lampes excessives, je pensais à la Riviera par un soleil d'août.
Leïnie, épaules blanches et velours géranium, semblait très à son aise. Le jeune premier, toujours en habit, vint la saluer. Il joi-^
gnaii l'hilarité à la douleur. C'est du moins ce que j'estimai, d'après le sourire contraint de ses lèvres hésitantes. Leînie, assise devant lui, le regarda d'aussf haut qu'elle put. Très impressionnant. Par malheur cela ne mo fit pas froid dans le dos et j'en fus au désespoir. Le jeune pi-emier s'éloigna avec le gracieux mouvement des hanches. Une mince hétaïre blonde l'arrêta et voulut danser avec lui. Mais il dansait trop correctement.
Les autres danseuses ne dansaient pas avec tant de sérieux. Leurs ventres se heurtaient beaucoup. C'est un massage comme un autre.
A de certains moments de bousculade, elles s'embrassaient gentiment sur la bouche ou n'importe où et se faisaient de petites caresses d'enfants. On sait de quoi les enfants sont capables. C'était joli.
Soudain, la metteur en scène bondit au milieu de ce tintamarre. Elle saisit toutes les mains.
— Merci I merci I disait-elle,,.
...Comme Sarah, au vingtième rappel du
troisième acte de Phèdre ou comme un député acclamé un jour de distribution de prix.
— Merci I merci I
Tout se désagrégea. On cessa de rire. Les musiciens emballèrent leurs outils. Le maître d'hôtel botta le derrière d'une grosse dan> seuse qui continuait de danser. Les fêtards
soupiraient, disant qu'on n'avait pas assez bu. Leïnie s'enveloppa dans un grand manteau qui était plus somptueux à l'envers qu'à Tendroit.
Les lampes s'éteignaient. Gela me rendit très malheureux. Ma journée avait été féerique du fait de rélcctricité. Grâce à elle, je n'en voulais à personne d'avoir raté mes débuts.
J'allai discrètement voir la metteur en scène. Elle était radieuse. Je l'aurais volontiers étranglée pour cette joie cynique.
— Madame, murmuraî-je...
Elle me prit les mains. Effusion.
— Merci I Merci !
Elle rit comme un ange :
— Vous avez été parfait, me dit-elle.
Suivant mon idée, je demandai :
— Alors cette scène, on ne la tourne pas aujourd'hui, cette scène ?
Elle n'accorda aucune attention à mon angoisse.
— Vous avez été parfait, redit-elle. On n'a pas cessé de tourner pendant deux heures. Il y en a huit cents mètres. Je suis sûre que vous êtes parfait.
Regard à la montre. Vingt heures. Fuite vers la loge. Démaquillage, vaseline, ignoble,
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eau de Cologae, servieite, vareuse militaire. Pouah. Course dans les escaliers. En bas, on paie. Pas mpi, je suis là pour m'instruire.
Alors pourquoi ne me fait-on pas payer? Cour de Tusine dans la nuit. Ruelle boueuse. Tramway. Trente minutes d'attente. Quatre-vingtdix minutes de voyage. Cinquante places.
Deux cents personnes. Toute la troupe. Metteur en scène, Leïnie, Paf-Pouf, Cosette — l'ingénue — Harper — le jeune premier — Croisic — l'opérateur — et beaucoup d'autres. Ils parlent, ils parlent. J'ai chaud aux yeux.
Paris. Dîner en ?ille. Poisson. Oie aux marrons. Champagne. Coupe de Bordeaux.
Pâtisserie. Â table, des gens qui n'ont jamais figuré au cinéma. Quelle pitié I Les lampes sont voilées de bleu, les murs sont vieux rose, 11 fait tiède, mes mains sont glacées, mes yeux brûlent.
Je ne pense plus au cinéma. Je ne pense pas au dîner. Je pense à mes yeux. Je rentre me coucher avec un sans façon qui plaît.
Quand on ne plaît pas à soi, on plaît aux autres.
Le lit. Sommeil. Non. Bing I Les yeux ..
Ça y est, je suis pris. J'ai regardé les lampes. Le fer rouge de Michel Strogoff me ravage les prunelles. Ouah I Je ne v-eux pas m'en soucier. Je veux penser à la joie de vivre, à la joie facile de vivre. Je vois, je veux voir,
je vois le« daneeuges. Aïe* elles ont regardé le* lampes tout le temps. Et j'imagine qu'à cette heure elles ne dansent plus et se frottent les yeux sans savoir.
Lavages. Colluval. Ça pique. Encore, encore colluval. Ôh I comme il banderille les yeux. Passons au pavot. Compresses et infusions. C'est rigolo, parce que l'on sent les petits grains du pavot restés sur la paupière. Mais sous la paupière il y a comme de gros grains, des espèces de grains de chapelet. Ho oh, quel chapelet géant I...
Voilii qu'on me tape sur les yeux. Qui ?
Quoi ? Pan, pan, panpan, ranpanpan. Merci.
Est-ce l'accordeur de pianos ? Tantôt sec et puis plus doux. Ça tombe comme les premières gouttes d'orage sur les feuilles en été. L'été brûle. L'eau est fraîche. Pour paoi, rien de frais, tout brûle. J'ai absolument l'impression que je perce mes paupières avec mes yeux devenus des aiguilles de feu.
Mon nez coule. Ma bouche est âpre dans le macadam. Je suis aveugle. Mounet-SuUy a eu du génie dans Œdipe ? Hé oui, mais de son temps on filmait sans tant de lampes cruelles. Bon, ce n'est pas l'instant de disserter sur l'art de Mounet^SuUy. Je souffre. Le plomb fondu au compte^gouttes. L'Inquisition^ je vous le demande, l'Inquisition n'avait pas de
conipte-gouttes. Et Torquemada n'a pas connu le cinéma.
Je souhaite que la metteur en scène soit mise en croix, avec dix mille lampes autour d'elle. Sa robe roussira. Et c'est moi qui pleure. Si je suis définitivement aveugle, il faudra me faire la lecture, j'apprendrai des poèmes anglais par cœur, je ne quitterai pas le piano — et je serai très bon. Et je n'écrirai plus jamais. Tiens, cela ne m'est pas désagréable.
lia I la flamme jaillit. Je comprends pour la première fois, la phrase des vieux romans : u Une flamme jaillit du bûcher. » Je suis le bûcher, je suis la flamme, je suis oendre rouge et vent aigu. Ha I Ha I
Aspirine.
Renifler. Pleurer. Crier. Mordre. Si jamais je remets les pieds dans un cinéma...!
Aspirine.
Ma pendule sonne cinq heures. J'entends les charrettes qui vont aux Halles. Je me donne des coups de poing. Je ferai un procès à la metteur en scène.
Aspirine.
Je ne dormirai pas. U est jour. J'ai entrevu le jour et cela m'a échaudé. Ne plus rouvrir les yeux, jamais, jamais, jamais. Je respire de l'éther, je suis fou, je pleure trop.
Aspirine.
La journée passe. J*y vois un peu. J'ai mal partout. J*ai froid. Je suis blême. Des cloches babillent dans ma tête. Mes yeux sont petits. Le miroir se fiche de moi. C'est inouï ce qu'un lit peut ne pas être chaud. Et je suis nerveux et j'ai la fièvre...
Aspirine, aspirine.
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