‹ La jungle du cinémaChapitre 4 sur 15 · L'ALOUETTE · texte numérisé non relu

L'ALOUETTE

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Le dur soleil de juillet giflait la terre. La tranchée sillonnait grossièrement la petite place du hameau. Tout le silence de la canicule et de la guerre écrasait ce décor de tourmente. :

Les hommes accroupis dans le fossé, fusil en main, regardaient Theure et ne parlaient pas. Et Couteau, hirsute, lourd de graisse, vaincu par sa capote bleu horizon et ses accessoires de soldat en campagne, considérait sans penser le remblai soigneusement étayé derrière quoi il y avait l'ennemi. Un train siffla.

— L'express de Nice, murmura quelqu'un.

— C'est donc midi ? fit un autre.

— T'as pv faim, toi ? grogna le roisin de Couteau.

Couteau se tut. L'odeur des pins maritimes, des dernières roses et d'un mimosa attardé lui entrait dans la bouche. Il accorda un coup d'œil aux maisons blanches d'Ântibes qui faisaient déjà la sieste au pied de la colline. Il songea à dormir. La mer était comme morte.

Le metteur en scène surgit :

— Tout est prêt, mes enfants ! c'est l'attaque.

L'opérateur installait sa mitrailleuse cinématographique à Torée du boyau.

— Viens voir l'attaque, viens vite, criait une voix de girl bellevUloise.

Deux jeunes poules en pyjamas roses, avec d'immenses chapeaux annamite, s'aiairaQt sous un feuillage fragile. Les poilm de la tranchée ne s'émurent point de leurs faces bien peintes, de leurs toxx^ Hbres, et leurs jtmbes sans mystères.

— C qu'il faut fout' pour gagner sa vie I maugréa le caporal.

— D'abord moi, j'aime pas d'bouffer h retard, repartit un héros chétif avec le minimum de véhémence.

— On la mangera bien assez tôt, leur saloperie de bidoche, gronda le sergent d'une voix

Ça

90urde conuoe n'eo peut avoir qu'un sergent bolchevik.

Couteau les regarda distraitement et regarda aussi les poupées en pyjama, mais il préférait regarder la terre du remblai.

-^ L'attaque I l'attaque I hurlait le metteur en scène qui tenait son ventre à deux mains comme un paquet.

Il retroussa s^ manches de chemise sur des bras épais ornés d'un maquis de poils impressionnants. L'opérateur, avec l'impassibilité hautaine dç$ Ëminences grises, rectifiait la position de son appareil dans toutes les règles de la minutie, du sadisme et de la torture chinoise.

— L'attaque I L'attaque J

Un poilu, au Ipng nez et aux yeux badins, se réveilla presque totalement pour gouailler (avé Tassent) :

-^ Hé bé, et le lieutenangt ?..,

— C'est nom de Dieu vrai, clama le metteur en scène. Où est mon officier ? Où es-tu, Soubiche ?

Un chœur spontané de : « Hé 1 Ho t Piouit I... Hé, l'embusqué !... On demande la gradaille... Coco.,. Frédéric... etc.. etç... >> accompagna le solp : « goubicbe ? Allons, Soubiche J »

Couteau se tassait dans le creux de la tranchée et fermait les yeux. La chaleur est une

vertu. Gomme on se sent universel quand otf reste coi sous le soleil tropical I Dommage de tant suer.

Le lieutenant Soubiche parut. Costumé en as galonné de chasseurs à pied — tel du moins qu'on les voit sur l'écran les jours où M. Poincaré les décore, — muni de toutes les croix héroïques de Tannée et même de quelques autres désaffectées, botté à Taviateur, ganté de gris perle, il représentait bien Tarmée française.

— Que c'est comme un bateau de fleurs...

dit textuellement le voisin de Couteau.

Un autre susurra :

— La plus belle fille du monde...

Couteau ne broncha pas. Il savait que le

lieutenant s'habillait à l'Old England et que le cinéma rapporte plus d'argent aux grande jeunes premiers qu'aux troisièmes rôles.

— Bravo, Bibiche, crièrent les deux colombes roses.

Elles l'aimaient, l'une et l'autre, et s'entendaient très bien. Mais je ne puis donner ici les détails nécessaires. Ils sont moins nécessaires qu'on ne croit.

Soubiche, calme comme un homme sûr de sa puissance, demeurait sur le seuil de la petite auberge où campait la troupe.

— Allons, allons, Soubiche, c'est l'attaque. -

Il fit un pas et ouvrit son ombrelle. Puis il approcha mélancoliquement de la tranchée.

— Vous tenez à tourner l'attaque avant de déjeuner ? minauda-t41 à la manière de feu Delaunay.

— T'en fais pas, grouille, mon vieux, expliqua le metteur en scène. On boulottera après. Mais pose ton ombrelle.

Soubiche hésita, fit la moue, s'assura que tout était bien au point et confia l'ombrelle à ses jeunes amies.

— En avant I En avant I Hourrah I

Et il se jeta en avant avec une furie digne des zouaves de Malakoff et avec des cris insensés :

— Vive la France I Debout, les morts 1 Pas de quartier I Le jour de gloire est arrivé I Hou les Boches I Je n'en laisserai pas un sur pied I etc. etc..

La scène marcha rondement. Deux minutes suffirent à l'audacieux conquérant et à ses hommes pour franchir le talus de la tranchée à l'assaut du no man's land.

— Halte I

L'opérateur démontait son appareil, le metteur en scène reboutonnait son petit gilet, le lieutenant allait toujours et chantait Madelon avec tous les cailloux de Démosthène dans le gosier. On eut de la peine à l'arrêter. Enfin il revint au sens de la réalité, arracha l'ombrelle

4eB mains âa bâM^pyjatna H régala lliôtel Kn fl'épongeant dolemment. Tous « ce» messieurs et dames » allèrent déjeuner en parlant coups de soleil, vague d'assaut, photogénie, pellicule, fard américain et transpiration...

...Couteau, en bondissant avec ses frères d'armes, s'était brusquement trouvé seul dans un fourré sombre et parfumé. Il s'empêtra dans les racines. H tomba. Mais il se ti^ouvait bien et ne se releva pas.

L'accablement dont il assaisonnait tous les actes de sa vie l'enveloppa encore, puis soudain s'atténua, disparut. Il se sentit bien. Une légèreté incomparable prenait la place de son corps encombrant. La vie devenait belle. A se croire hors de la vie.

— Tiens I ne put^l s'empêcher d'articuler pour se manifester son étonnement.

Une alouette chanta au-dessus de lui. Il comprit alors pourquoi il était heureux.

Il se rappela qu'il était tombé dans un fourré tout pareil, en été — l'année d'avant — avec une balle dans la cuisse. Presque évanoui, on l'avait laissé là plusieurs heures. Mais il y avait une alouette qui chantait après la bataille. II gardait un très bon souvenir de la chose à quoi ceci ressemblait, blessure en moins.

La cloche de l'auberge tinta pour le déjeuner.

Couteau n'eut pas envie d'aller rejoindre ses camarades. II était trop bien et s^apprètail à rêver encore.

La cloche tinta. Couteau fit la grimace.

— Tout de même, pensa-t-il, làrbas, on nous portait à manger, sans nous faire déranger.

Il regretta sa blessure et trouva que l'alouette de Tannée précédente chantait « plus juste ».

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