‹ La jungle du cinémaChapitre 5 sur 15 · ET DE SON OMBRE · texte numérisé non relu

ET DE SON OMBRE

yGoogk

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J'ai connu un petit chat qui était amoureux de son ombre. Je ne vois pas pourquoi, dès le seuil, tous tous attendez à un récit extraordinaire. « Ha, ha, c'est de TEdgar Poe, » glousse une vieille demoiselle échappée de la littérature de Hoffmann. Vous êtes écœurants avec vos idées toutes faites.

Pourquoi serait-il extraordinaire qu'un petit chat aimât son ombre ? Alors disons aussi que sont impossibles toutes ces dames de toute la terre qui travaillent le paysage de leur figure devant la glace. Et disons que sont intolérables tous ces individus qui consultent abon* damment des miroirs à trois pans pour perfectionner leur moustache, le ramène-moî-ça

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de leur crinière défaitiste et l'innombrable psychologie de leur nœud de cravate. Sans parler de ces élites qui jonglent, si je puis dire, arec leurs sexes et dont le narcissisme... Mais là n'est pas, le regrettez-vous ? le but de ma narration.

J'ai connu un petit chat qui était amoureux de son ombre. Réflexion faite, c'était un chat dans la force de l'âge, mais il me semble qu'en disant « petit chat » je représente mieux la délicatesse de cette exquise machine vivante. De toutes ces bêtes qui se sont mues pour le bonheur de mes yeux, c'était, je vous jure, la plus finie, la plus ou point. Ah I que j'aime les choses et les êtres dont on pense tout de suite qu'ils sont absolument au point et qu'on renonce à décrire. Tout ce que je consens à vous dire c'est que le « petit chat » était bâtard de je ne sais quel siamois et de je sais encore moins quelle africaine. Débrouillezvous avec cette suggestion ; quant à relater quoi que ce soit de son harmonie, de son esprit, de son génie, de son sadisme ultra-littéraire, et autres accessoires, ne comptez pas sur moi.

Il est vraisemblable que le « petit chat »

s'appelait Iru, qu'on doit prononcer Hirou avec une légère aspiration gutturale sur l'initiale I. En tout cas mon imagination en était persuadée. Pourtant quand je l'interpellais : a Iru »

il ne sourcillait même pas. Et il s'animait prodigieusement quand je prononçais le mot Tchélouk. Pourquoi prononçai-je ce mot-là ?

Je ne l'ai jamais su. Il n'avait aucun sens pour moi. Autant imiter le hurlement des marchandes de poisson ou autres tyroliennes farcies de voyelles 1 « Tchélouk » avait visiblement beaucoup de sens pour le « petit chat ». A l'écouter, il me regardait brusquement avec mille choses dans la prunelle.

C'était peut-être une obscénité dans le langage des chats.

Et puis il se remettait à aimer son ombre.

Cette passion d'Iru pour son ombre vaut un poème. Bah, qu'est-ce qu'un poème ? Iru avec son nez noir, ses reins couleur de cendre, ses pattes sereines — gloire au Bouddha I — aimait merveilleusement son ombre. Quel rythme 1

Sa préoccupation entêtée, partant, était que son ombre fût. Il n'admettait pas plus les appartements obscurs que les ciels de pluie ou les rideaux opaques. J'ai surpris de ses regards violents vers le commutateur électrique à l'heure où la nuit commençait.

Il cherchait la compagnie des lampes. Celles qu'on met sur une table et celles qu'un abat-jour transforme en projecteurs. Les grands lustres bourgeois qui emplissent toute la pièce d'une clarté égale l'irritaient.

Mais le aoleil... Oui, tous ils Taiment, tous les chats aiment le soleil et se laissent posséder par lui tout à fait sensuellement. Iru Taimait plus et plus souvent, non pour la chaleur sur le poil, à midi, quand avec un oiseau dans l'estomac on sommeille sur un balcon, mais pour Tombre, pour toutes les ombres que lui, Iru, créait en se profilant sur les rayons de soleil. Un mur, un pan d'étoffe, une pierre, une porte, le sable du jaj'din, les vitres du studio, les pavés polis de la cour, tout ne lui était que fond, écran, châssis, pour situer le relief chinois de sa silhouette. Il bougeait alors. Inondé de clarté il bougeait avec application, avec divination^ pour animer sa petite ombre fine de fine créature. Et cela était si artiste, parole d'honneur, que nous finissions par ne plus distinguer qui vivait le plus, d'Iru ou de son ombre. En outre, cet incomparable Iru n'avait point d'ennui qu'on Tadmirât. Nous passions des heures devant lui comme si nous avions été dans un fauteuil de théâtre. Le <( petit chat » se donnait en spectacle sans perdre une miette de sa grâce libre. Pas possible d'être en même temps aussi sauvage — et aussi <( écuyère ».

Nous décidâmes, Gaie et moji — jusqu'ici, j'ai dit : « nous » et après ceci je dirai encore (( nous » au lieu de dire Gaie et moi, car il est bien hardi de parler de plusieurs choses

belles à la fois, qui ne le sait ? et si je me mettais à portraiturer cette Gaie surpassante» je n'en finirais pas avec l'histoire d'Iru et nous sommes convenus d'en finir — nous décidâmes, Gaie et moi, de cinématographier les amours d'Iru et de son ombre.

Bien de plus facile. Je dénichai une boîte de pellicule kodak qu'on me vendit au poids de l'or. L'épineuse question de l'opérateur se trouva résolue comme par miracle. La chance me valut la visite deBombichon, ce gros bouffi stupide qui tourne avec une espèce de talent son moulin à café quand il a en face de lui uu oiseau, un éléphant, un cheval ou un rat vivants. Il a la spécialité de ce qu'on appelle des <c documentaires » : la mort d'une tulipe, le cocon devenant papillon, la ponte d'un œuf de fourmi, <( comment on fait une chaise en dix minutes, » etc.. Ce vieil abruti qui se teint en rouge — car vous ne me ferez pas croire qu'on peut avoir naturellement ce poil de carotté en furie — consentit à être le propagateur de la beauté d'Iru. Tant de dames se sont fait perpétuer par La Gandara ou Boldini que notre Iru méritait bien Bombichon.

iBombichon obtint sans lutte d'être le maître chez nous, je veux dire « chez Iru », pendant une grande heure. L'opération réussit parfaitement.

Le cadre choisi, c'était tous les cadres.

Nous passâmes de la terrasse à la cheminée.

Puis le bahut jaune paille du gramophone.

Puis un paravent qui fut jadis fleuri de chrysanthèmes révoltés par mon ami Gardo au sujet duquel... Mais cela nous vaudra le plaisir d'une autre histoire. Enfin toute la maison, tous les coins où il y avait de la lumière et par conséquent Tombre d'Iru et par conséquent l'infini respect d'Iru pour son ombre, et, ma foi, cette histoire d'amour qui n'avait pas tout à fait deux personnages était un fameux scénario de film. Le héros se comporta magistralement. Sessue Hayakawa et Rio Jim sont de moins séduisants spectacles. Le « petit chat » ne sortit jamais du « champ » et sembla réunir exprès et synthétiser toutes les notes poétiques de sa passion extériorisée. II se caressa, se contempla, se questionna. Il guetta, en grand penseur, son onibre allongée devant lui. 11 la brutalisa de gestes brusques. Cet amant insulta. Ce fauve adora. Mais j'ai dit que tout cela ne se pouvait dire. D'ailleurs le cinéma fixe le mouvement et voilà l'impalpable éternisé. Dites donc, j'espère qu'(Hi va laisser les écrivains tranquilles maintenant P

Bombichon emballa son appareil et partit sans manifester. Vous voyez bien qu'il n'est bon qu'à moudre de la pellicule 1 Tout au plus donna-t-il quelques coups d'œil à Gaie. 11 eût volontiers, je le sens, enregistré aussi la grâce

de Gaie pendant une heure et les jeux de Gaie et de son ombre. Mais peut-on dire que Gaie est amoureuse de son ombre P II ne faut pas, même si on le sait, dire de qui Gaie est amoureuse.

Bref, Bombichon s'en alla.

Et Iru continua d'aimer son ombre.

Quelques jours de lavages et de bains mystérieux, dans une usine illustre, transformèrent la pellicule couleur de compote-rhubarbe en négatif, en positif, en machin à projetei — et on projeta.

Dans une salle froide, sur un écran hostile, d*abord. C'était à l'usine. C'était charmant J'ai dit que le monologue du « petit chat »

deviendrait un film supérieur. Dieu me pardonne, j'avais flairé la vérité et nous avions un film entre les films, ah I je voudrais le décrire, mais suffit, ça c'était un film. Deux fois, trois fois, nous le relûmes, ou le revîmes s: vous préférez. Enchantement.

Un de nos amis — ami P hum 1 mais les mots ne sont que le mots — a un écran de cinéma chez lui. C'est moins grave que d'avoir une installation de T. S. F.

Une gentille séance fut organisée dans l'atelier de l'ami. Il tournerait la roue de l'appareil à projections. Gaie regarderait le film et

moi je regarderais tantôt Gaie, tantôt le film, ou je regarderais Gaie regarder le film.

Et Iru ? La mise en scène lui était destinée. Iru et son ombre sur Técran et, devant récran Iru. Que dirait Iru de voir Iru sur Técran ?

On ramena. Je me souviens d'Iru sur les bras de Gaie dans Tauto. Il ne se permit pas un regard aux passants ou aux maisons.

L'atelier de mon ami ne l'intéressa pas davantage. Je conviens que le « petit chat »

est un homme de goût. Mon ami est une brute. L'écran et la lanterne de projection furent pareillement dédaignés d'Iru. On eût dit une reine en visite à Whitechapel ou une begum devant un pèlerinage de lépreux làbas quelque part. Le mépris non témoigné d'Iru est une grande chose.

On fit la nuit. Le faisceau électrique jaillit de l'appareil, alla taper l'écran et déçut le petit chat qui ne pouvait s'asseoir sur ce chemin lumineux trop haut perché, dans le vide.

Tout de même Iru consentit à noua tenir compagnie. Il s'assit sur le tapis entre Gaie et moi et fit semblant de regarder ce que nous regardions.

Il regarda en effet.

Dès que le film commença, Iru, je le sentis, s'immobilisa, devint un petit bronze glacé. Il regardait, ne venez pas me dire le con-< traire.

Ensuite, ah ensuite...

J'ai parlé de ce film. Ou, si je n'en ai pas parié, vous ayez compris cependant. Quand je l'avais vu, d'abord, seul avec Gaie, Gaie disait constamment : « C'est Iru... c'est Iru... c'est Iru... »

Peut-on mieux conter un film ? C'est Iru.

Iru et sa perfection, Iru et son âme au-dessus des civilisations, Iru, petit chat et son ombre d'âme et de perfection, nous l'avions, là, complet, touchant et total, vivant, recréé, lui avec un peu plus que lui, je vous le jure, avec son secret ou au moins l'odeur de son secret, révélé et fixé par huit cents mètres de pellicule kodak et la patte raisonnable de Bombichon.

Que pensait l'ami ? que pensait Gaie ? que pensais-je P

Si je l'ai su, je ne le sais plus. Seul, Iru, exista.

Il exista d'abord en se taisant, en se figeant. Ses yeux vivaient sans doute. Je puis dire que cela même n'était plus accessible. Ses yeux étaient ailleurs, dans le film peut-être, je ne sais pas, je ne sais plus rien. Quinze ou vingt minutes passèrent sans qu'il bronchât. J'étais inquiet, je le scrutais obstinément. Gaie se penchait vers sa tête savante qui ne bougeait pas. Si on l'avait /rappé, Jl eût rendu un son dur de métal. C'était notre impression : un

être de fonte, comme les animaux qu'il y a sur les vieux chenets.

Et tout d'un coup il s'éveilla. Il s'étira comme en fin de digestion sur la pierre chaude. Béat, bourgeois, puis princier, il jouit de la vie, avec précaution. 11 se décolla doucement de la place où il avait attendu. Il tourna sur soi-même, carda par tradition le tapis, lissa un côté de sa moustache contre le mollet de Gaie et finalement distrait, distant, flou à tous égards, se rapprocha de l'écran, sans pour ainsi dire s'en apercevoir. Il vint au pied du mur, deux mètres au dessous du rectangle où son image vivait. Ingénument, par des gestes infimes, il se redressa sur les pâlies d'arrière et allongé de toute sa souplesse, étirant les griffes au bout de la patte, il se tendit vers l'écran. Impossible de l'atteindre. Il se laissa tomber mollement comme une écharpe lourde.

Gaie le suivait d'un œil rond.

Le u petit chat » avait mis un très long temps à ces préparatifs. 11 revint vers nous avec sa désinvolture à peu près intacte de naguère.

Il eut môme, ce dieu volontaire, le caprice de nous faire croire qu'il se rasseyait entre nous.

Non, et il avait à peine approché du tapis son derrière frais comme un museau de bas-

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