‹ La jungle du cinémaChapitre 8 sur 15 · LE CHIEN · texte numérisé non relu

LE CHIEN

DE

WOODROW WILSON

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Quand le président Wilson vint de Washington à Paris pour le baptême de la Paix difficile, il vit en débarquant à la gare du Bois de Boulogne des régiments, des fanfares, des mouchoirs pendus au bout de bras frénétiques, des drapeaux qui jouaient avec le vent, des ministres en chapeaux hauts de forme et tous les accessoires de triomphe qu'on lui avait assignés.

Mais il ne vit pas la sœur Firmin, une pauvre petite sœur des pauvres, qui s'était égarée aux environs de la porte Dauphine.

Il est vrai que la sœur Firmin n'avait été convoquée ni par le protocole ni par l'enthousiasme, puisqu'elle ignorait le président Wilson autant que le président l'ignorait. Et

comme elle était auvergnate, sexagénaire et illettrée, tout cela n'est pas autrement scandaleux.

La sœur bougonna quand elle vit cette foule enrégimentée qui lui barrait la route.

La vie était fort compliquée pour elle à ce moment-là. Son attention devait se répartir entre un panier monumental, un parapluie inqualifiable et Clodomir.

Clodomir fut-il un bon, un mauvais roi ?

Je ne sais même pas s'il figure parmi les carolingiens ou les mérovingiens. Ce dut être un bon roi dans son temps. Les sœurs pourraient-elles donner un nom de mauvais roi à un bon chien P

Le Clodomir de sœur Firmin se prit d'un intérêt violent pour la foule. Il tira sur la ficelle par quoi la sœur le tenait moralement en laisse. Il ressemblait à ce que tels poètes nomment « chiens jaunes », mais il n'était pas si jaune que ça. De son poil on ne pouvait raisonnablement rien dire tant qu'on ne l'avait pas vu peigné, lavé, émondé, toutes choses aussi peu normales que d'inviter le grand Lama chez Lapérouse, par exemple, ou de monter l'Etna en garniture de cheminée.

Le canon retentit. C'était dix heures moins deux.

— Sainte Vierge I jura la sœur.

La ficelle de Clodomir lui échappa des mains et Clodomir quitta les jupes de celle qu'il n'avait jamais quittée de la vie.

Une musique jouait The stars spangled banners. La sœur se sentit émue, mais de peur ou de joie elle n'aurait su le dire, car pour elle ces rythmes cuivrés tenaient à la fois du chœur des séraphins et des révolutions antimonarchiques et sacrilèges que l'on décrit parfois au sermon.

Puis les bruits s'unirent en une espèce d'acclamation géante qui fît trembler les oiseaux du Bois et les vitres de l'avenue du Bois et attira invinciblement Clodomir à travers le fourré des civils, des poilus et des chevaux, jusqu'à une étonnante clairière sablée ; des photographes, un cinéma, la military police, quelques sergents de ville, s'y dépensaient comme clowns sur la piste d'un cirque.

Ce vieux Clodomir qui n'avait jamais fait autre chose que de suivre la sœur Firmin dans ses quêtes^ nettoyages et autres besO' gnes « tourières » oublia instantanément ses rhumatismes, sa vie sans amour et son couvent décourageant en voyant les attelages présidentiels devant la petite gare, des tentures de velours écarlate, de l'or, des trophées, les plantes vertes, le tapis qui venait jusque sur la chaussée, les domestiques froids mais heureux de vivre, avec par là-dessus le bruit, les

sons, les chants, les pris... Le millième de ces voluptés eût transformé en jeune raffiné n'importe quel vieux chien au poil dégoûtant.

Clodomir goûta le renouveau avec une ivresse précieuse que le docteur Faust ne connut pas jadis.

Les chapeaux volaient en l'air dans la joie unanime et sous le plus spirituel des ciels grisaille. Les grosses caisses semblaient folles. Le président Wilson qui riait très fort faisait de grands bonjours avec son chapeau. M.

Poincaré, lui, prenait l'aventure très au sérieux, car il est académicien. On remplit leur calèche de gerbes excessives pour voir s'ils sauraient se caser au milieu de ce bagage fleuri. Et il y avait encore bien d'autres détails qui mériteraient d'être recueillis. Seulement le temps manque.

L'automobile de M. le préfet de police se mit en route la première, précédant un piquet de gardes municipaux à cheval, lesquels précédaient les voitures de tous ces messieurs et dames.

La timidité ordinaire de Clodomir se réveilla alors. Il s'en aperçut aux frissons qui lui zébrèrent le dos. Il se crut même changé en statue et fixé au sol par ses pattes soudain glacées.

Heureusement la terreur est d'un grand secours pour la timidité. Clodomir, boule-

versé d'épouvante» flt un effort surcanin : il bougea. L'automobile de M. le préfet de police Tenant sur lui, ce bougement devint une course. Les soldats qui faisaient la haie avaient mis l'arme au bras : cela leur donnait un air respectable qui rendait tout à fait vain le projet de passer i travers leur barricade. Quand il n'est possible ni de passer à droite ou à gauche, ni de retourner en arrière, la seule tolérable solution est de filer en avant, s il y a de la place.

Et Clodomir, affolé, pensait qu'il y avait vraiment bien de la place en avant. Les avenues étaient nettes de tout passant. Rien de plus hygiénique pour le cross-country. Seulement ce double mur, frangé de baïonnettes, ne paraissait pas devoir jamais finir. Dans la cervelle limitée de Clodomir grandit un cauchemar illimité.

Son passage fit sourire les soldats. Il fut ainsi précédé d'une rumeur qui prépara tous les spectateurs au délire après la nervosité.

-^ Les v'ià I Les v'ià I clamaient les gosses en entendant ce vacarme.

Il arriva même que des tambours-majors, disposés sur le parcours, doniièrent le signal à leurs fanfares. Ce fut un rabiot de Marseillaise et de Sambre-et-Meuse bien nourries.

Clodomir allait de plus en plus vite. Cela étonnera ceux qui le connaissent. On ne l'a

jamais vu que lambiner comme un goutteux aux trousses de la petite sœur des pauvres.

Et il est lui-même plus pauvre que tous les pauvres de Paris et que la sœur Firmin en personne. Or les pauvres n'ont pas le droit de courir aussi vite qu'un gagnant de Derby ou qu'un sloughi en plein coursing. Clodomir consommait cependant les kilomètres comme si le grand prix eût été au bout.

L'avenue du Bois « dura » pour lui quelques secondes. La vision de l'Arc de Triomphe le rassurait de loin, car il croyait que toutes les portes sont faites pour sortir, mais on avait verrouillé celle-là de canons, d'étendards et de figurants. Le pauvre chien comprit qu'il n'était pas d'issue encore et se hâta davantage vers le bout de l'impasse. Il dévala de la sorte les Champs-Elysées où l'on avait complété la décoration des canons allemands par l'étalage de toutes les échelles de Paris. Il passa entre le Grand Palais, qui n'était pas plus vilain que d'habitude, et le Petit Palais qui s'obstine à demeurer un peu trop grand. Le pont Alexandre III avait été mis en état de siège et le palais des Invalides ne se pouvait approcher qu'au prix de la vie même. Sur le quai d'Orsay, le ministère des Affaires étrangères secouait mélancoliquement ses oriflammes comme s'il eût craint que cette guerre fût la dernière guerre. Et toujours passant en

revue l'élite des armées de France, Clodomir gagna la place de la Concorde.

Sa fougue déclinait.

C'est au petit trot qu'il défila devant le tank déteint et l'obélisque rose. La rue Royale est presque une côte. L'accueil qu'on fit à Clodomir devant la Madeleine le toucha. 11 avait très chaud et ses pattes flanchaient.

Il se décidait à s'asseoir quand il perçut des ovations derrière lui. 11 regarda. L'automobile de M, le préfet de police s'avançait majestueusement avec les gardes républicains» le cortège et tout ce qui s'ensuit.

Clodomir fut de nouveau galvanisé par la peur. Mais il ne sentait pas ses jambes. Il serait entré volontiers à la Madeleine et à Saint- Augustin pour se reposer : des civils en défendaient rentrée et des militaires défendaient ces civils. Le boulevard Malesherbes, le boulevard Haussmann, l'avenue de Messine, que de kilomètres I C'est tout de même heureux que la « promenade des rois » ne comprenne pas les boulevards extérieurs.

— Je deviens enragé, monologuait Clodomir.

Quand on a toujours vécu au bout d'une vieille ficelle que dirige la sœur Firmin, on n'est pas apte au sport. Le quartier Monceau vaut un sommet. Clodomir découvrit qu'il possédait une maladie de cœur. Les chasseurs

embouchaient déjà leurs trompettes à fanion bleu, et les tirailleurs sénégalais gardaient avec une inquiétante douceur la statue de Shakespeare que personne ne songeait à renverser.

— C'est absolument comme ça qu'on devient enragé, se disait Glodomir.

Au coin de la rue Monceau, les toits étaient surchargés de monde, et la force armée semblait encore plus armée que partout ailleurs. Le cortège venait là, tout près. Clodomir, frôlé par la folie et chatouillé par la paralysie générale, se rua dans la rue Monceau, vit qu'elle était hermétiquement barrée au bout, renonça à sauter par-dessus le bataillon de chasseurs, mais, suivant le chemin sablé bordé de soldats, gagna l'hôtel du prince Murât, franchit le seuil pavoisé, stoppa dans la cour d'honneur, entendit les hourrahs du quartier, entra dans l'hôtel à la barbe - de l'infanterie, de la cavalerie, des officiers chamarrés, du maire de l'arrondissement et des dignitaires américains.

Les salons de l'hôtel Murât sont très différents du couvent et même du parloir du couvent. Glodomir foula des tapis si doux qu'on aimerait en mourir. De grands laquais, avec fourragère de soie noire et souliers vernis, voulurent le chasser. Il se coula sous un meuble. Dans la cour les cuivres entonnèrent The stars spangled banners^ les voitures vin-

rent au perron, et toutes sortes de personnes célèbres se répandirent dans les vestibules et les salons. On ne s'occupa plus de Clodomir qui voyait peu, mais entendait beaucoup.

L'odeur riiche des fleurs changeait son épuisement en saoulerie. Le brouhaha n'évoquait pas celui des cabarets — qu'il connaissait pour être passé quelquefois devant leurs portes.

C'était un brouhaha « comme il faut » et prodigieusement confortable : malheureusement Clodomir manquait de renseignements sur les notoriétés de la politique. Aussi ne put-il apprécier toute la valeur historique des propos qu'il entendait. Les uns parlaient anglais, les autres français, d'autres américain. Des dames riaient agréablement. Le colonel House laissait parler, ce qui est plus éloquent que tout. M. Bliss traduisait pour le président de .la République française ce que disait le président de la République des Etats-Unis. De vrai son arrondissement a toujours été bien fréquenté. Miss Wilson s'amusait de tout. Et tous jonglaient avec des compliments qui, sans qu'on ait su pourquoi, étaient sincères.

Quand une vieille pendule bonapartiste sonna onze heures, les assistants se séparèrent, quoique à regret, mais ils devaient déjeuner tous ensemble à l'Elysée. M. Raymond Poincaré et le président du Conseil donnèrent le signal du départ. Ils emmenèrent les ambas-

sadeurs, les généraux, les chargés de missions, les voitures, et ne laissèrent que les fleurs.

Un si aimable calme s'installa dans la pièce, que Clodomir osa regarder. Miss Wilson regardait les tableaux avec une grande bonté et cela ne peut que faire du bien à un tableau. Sa mère, aux yeux noirs, s'intéressait aux fleurs : elle riait en regardant les gerbes amassées .comme elle avait ri en regardant les grappes de spectateurs aux flancs des monuments.

— Il faut aller au Bois avant déjeuner, dit la jeune fille.

— Avant déjeuner ? se récria Mme Wilson.

Elle pensait d'ailleurs à autre chose ou probablement à rien, ce qui est la meilleure façon de penser à tout, principalement les jours où tout est plaisant.

— Allons, dit la fille.

— Est-ce qu'on va encore trouver des musiques à tous les coins de rues ? soupira la mère.

Encore une fois, ce qu'elle disait ne se rapportait pas absolument à ce qu'elle pensait. Son humeur était excellente. Et ces fleurs, cette montagne de fleurs, lui eussent fait tout admettre, môme de traverser les Niagara Falls dans une Victoria, avec Mme Poincaré.

— Papa vient avec nous naturellement, ordonna Margaret.

Cela fit éclater de rire le prëaldeiit. I! aimé beaucoup rire. Ce n'est pas uniquement parce que des dents blanches <( font bien » au visage mat, et Woodrow Wilson a le visage aussi mat que celui de Rio Jim. D'ailleurs c'est un homme de l'ouest où, comme dit peut-être un proverbe, « on naît bien portant ». Ce goût du rire est donc le fait d'un homme bien portant. Le président Wilson était totalement bien portant.

— J'ai un travail très grave, dit-il en riant tout aussi fort.

Ses secrétaires l'attendaient à la porte.

— Mais, papa, la promenade hygiénique...

— Eh bien, la promenade hygiénique me semble excellemment réussie, dit le président, et tout le monde était de mon avis, je crois.

Il ne connaissait pas la balade Clodomir.

Clodomir même ne la connaissait déjà plus.

Il écoutait, en extase. Faut-il vous dire qu'il ne comprenait pas un mot de tout ce qui se disait ? Il comprenait bien davantage. Jamais il n'avait entendu de si harmonieuses paroles et un ton suave à ce point. Sa béatitude ne sera décrite par personne. Clodomir était ravi à la manière des saints. Pour la première fois, il comprenait le sens des prières, des statues de son couvent, des gestes d'adoration que lés sœurs font machinalement et qui... Mais je vous dis, ce n'est pas narrable. Il était heu-

reux et son dessous d'armoire avait les^ proportions du paradia.

Le président passa dans un cabinet de trarail avec ses secrétaires.

— N'oubliez pas le déjeuner, lui cria sa femme qui ne pouvait se décider à abandonner les fleurs amoncelées.

— J'ai déjà faim, plaisanta le président. Il tendit un journal aux dames.

— Qu'est-ce que c'est ?

— Un journal, dit Wilson, un journal où l'on dit que je mange un gigot cru entier à chacun de mes repas.

Miss Margaret battit des mains.

Une auto conduisit la famille au Bois de Boulogne. Le silence retomba sur le palais où travaillait un sage.

Glodomir, parfaitement reposé, trouva le chemin de la rue. La faim lui fit retrouver le chemin du couvent où il entra avec une lumière intérieure qui ne se remarquait point mais qui donne des ailes. Il se demanda, par modestie, s'il n'était pas devenu fou dans sa course du matin. Car il ne pouvait expliquer le le pourquoi de sa transfiguration.

La sœur Firmin était au moins aussi hargneuse que d'ordinaire. Peut-être avait-elle perdu la ficelle de Glodomir. En tout cas, elle le reçut fort mal.

— D'où sors-tu, mauvaise bête de Purga-

toire ? lui dit-elle. Tu seras puni... Puisque tu m'as quittée, tu as dû avoir un bon déjeuner à ton carnaval... Alors va te coucher, républicain I

Elle lui donna du pied dans les côtes mais lui jeta un os de belle mine. Et elle se mit à tailler du pain pour lui faire une soupe.

— Je te soigne comme un chrétien, murmurait-elle. Tu es affreux, tu es bête, tu es méchant, tu pues, tu mens, tu voles — et je t'aime... C'est un péché...

Elle souffla péniblement.

— Que veux-tu ? Je m'ennuie. Tu es ma seule distraction. Si c'est un péché, je m'en expliquerai au ciel.

Elle crispait ses mains sèches sur son couteau de cuisine.

— ^Tu es bien agité... bien agité... d'où viens-tu ?

Le vieux chien aurait voulu lui dire que maintenant il était bon et gai et jeune, et qu'il savait pourquoi la vieille sœur parlait dur et terne, et qu'il ne lui en voulait pas*

Tout remuant, il se frotta contre elle.

— Madame..., disait-il dans sa langue.

— Qu'est-iCe qu'il a donc P s'étonnait sœur Firmin.

— Madame, le bon Dieu est à Paris.

Mais la sœur Firmin n'entendait qpe la langue des hommes, et encore pas très bien..,

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