Engelhardt, op, cit., t. II, p
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rait dans Tanarchie. Mais, si cette adaptation se retourne . contre les intérêts du genre humain, elle amène une crise. Ce sont ces crises qui provoquent les révolutions politiques et les changements de nationalité. L'indépendance nationale n*apparalt donc comme légitime que dans la mesure où -elle s'accorde avec le progrès de l'espèce humaine.
Quand le fait, c'est-à-dire l'emploi par un gouvernement de son pouvoir pour le plus grand bien de la généralité, disparaît, le droite c'est-à-dire la souveraineté exclusive, disparaît aussi. C'est ce système qui justifie la dépossession parles Européens des peuplades africaines ; c'est lui aussi qui justifie les restrictions apportées à la souveraineté de la Porte en matière de juridiction.
On trouve à la base des privilèges détenus par les étrangers en Turquie l'incapacité du gouvernement local. L'égalité des Etats n'existe que dans le raisonnement abstrait. 11 faut y voir seulement une notion idéale, qui doit régler le sens de nos efforts. Nous devons tendre, par le relèvement des nationalités inférieures, à rapprocher l'avènement d*un état de choses où, à des aptitudes égales, correspondra entre États une égale plénitude de souveraineté. Mais, aussi longtemps que cet idéal, dont on n'entrevoit pas la réalisation, ne sera pas atteint, il faut se résigner à voir déformer suivant les conditions réelles le concept de souveraineté absolue.
L'Europe ne pourrait admettre le gouvernement de la Porte à l'exercice intégral de la juridiction que si, par des réformes profondes, il se montrait capable d'user de ce
pouvoir et d'assurer lui-môme aux résidents étrangers les garanties que ceux-ci trouvent à l'heure actuelle dans la protection de leurs consuls. 11 faudrait, au moins, que disparût de l'Etat ottoman la confusion originelle qui identifie le gouvernement el la chose publique avec la religion; Il faudrait que le sultan devint simplement un souverain laïque et qu'il ne fût pas ce qu'il est aujourd'hui, le commandeur dos croyants.
Nous avons vu le programme pompeux des réformes par lesquelles la Porte semblait vouloir donner satisfaction aux exigences des puissances occidentales, mais nous avons vu aussi que ces réformes, pour la plupart à peine ébauchées, n'ont point entraîné de résultats sérieux, eu sorte qu'il n*est pas permis de se faire illusion sur l'avortement complet des tentatives faites jusqu'à présent dans cet ordre d'idées.
Peut-on du moins espérer qu'un avenir prochain nous apportera la réalisation de ces réformes? Sans doute, il serait téméraire de prétendre s'ériger on prophète et prédire les événements qui ne sont point encore accomplis, mais peut-être serait-il encore plus fâcheux de s'en rapporter au hasard, de croire que le passé ne rend pas, dans une certaine mesure, témoignage pour Tavenir et d'espérer, sans raison apparente, une brusque rupture dans l'enchaînement des phénomènes. Or tout, jusqu'ici, nous a montré la vanité des efforts tentés pour engager la Turquie dans les voies de la civilisation occidentale. Il est difficile de croire qu'une société où tout concorde rigoureusement à favoriser les traditions, le culte des anciennes choses, la haine des innovations, va, prise d'un soudain désir de mouvement, précipiter les réformes et les progrès. Et, si quelque sultan, d'un génie pénétrant et audacieux, s'en avisait, qui sait le succès qu'obtiendrait son entre-
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prise? Les annales de TOrient sont riches en récits de complots et de conjurations : le prince novateur pourrait bien payer de sa vie sa hardiesse. Il ne faut pas oublier que le pouvoir du sultan est absolu sans doute, mais seulement dans les limites des prescriptions religieuses *. Et, quand même la réforme réussirait, les changements ne s'exerceraient-ils pas seulement à la surface? la masse profonde de la population, imbue de fanatisme et de préjugés, serait-elle atteinte ? ne persévèrerait-elle pas dans les vieux errements, et, à la mort du sultan réformateur^ son œuvre ne serait-elle pas exposée à périr tout entière avec lui * ?
Sans doute, jamais Tœuvre de rénovation n'a été tentée dans les circonstances qu'elle rencontrerait aujourd'hui. Les progrès de la science conduisetit de jour en jour à une exploitation plus, complète et plus intense du globe. On va cherchant partout pour les immenses capitaux accumulés des entreprises rémunératrices. Lo vieux sol de l'Orient n'est pas négligé. Les chemins de fer commencent déjà à sillonner la Turquie. De nouvelles lignes vont s'ouvrir ',
1. «Le puuvoir du sultan est limité par le) ordonnances du Coran et de la Sonnah. En cessant d'observer les ordonnances, il cesserait en même temp» d'être un souverain légitime et il aurait perdu de plein droit ses titres à robéissance de ses sujets » (Van den Berg, op cit., p. 240).
2. C'est lavii des meilleurs observateurs. Tous ceux qui sont partis pour la Turquie avec une opinion favorable au peuple ottoman en sont revenu» -désabusés. Nous citerons seulement les paroles de lord Slrairord de Redciiiïe (1852). «Aune autre époque,j*ai un instant e p6ré le relèvement de la Turquie; mais aujourd'hui je me vois à même de de rlarer que, malgré les bonnes intentions du souverain, malgré le la'ent d'un petit nombre d'hommes dévoué» à leur pays, le succès e^t impo.-sible; la masse de la nation est essentiellement corrompue; le gaspillage, le vol, la vénalité sont partout; raffaissemcnt se trahit de tous côtés et à mes yeux le mal est désormais sans remède » (C^ J)encdetti, Essais diplomatique. Un ambassadeur anglais en Orient^ p. 228).
3. Le chemin de fer dit de Bagdad, exécuté d'après les projets allemands, partira du Bo-phore en face de Conslantinople; il traversera dans toute sa longueur U.\sie-Mineure et descendra ensuite la vallée de TEuphrate.
facilitant les communications, imprimant un nouvel élan au commerce. Peut-être cette pénétration plus grande des populations musulmanes par les trafiquants européens tiboutira-t-elle à des résultats non encore atteints. La suprématie, désormais éclatante de l'Occident, attire quelques musulmans d'esprit plus libre. Ils s'imprègnent de nos pensées et de nos mœurs et peuvent à la longue exercer dans leur patrie une influence bienfaisante et transformatrice.
D'ailleurs, l'exemple du Japon montre que les peuples ont de ces révolutions inattendues et déconcertantes et qu'ils peuvent en peu d'années franchir d'énormes étapes dans le chemin de la civilisation.
Ces arguments sont pour faire réfléchir, et leur force est grande contre toute opinion qui prétendrait condamner la Turquie à une stagnation irrémédiable. Mais ils perdent singulièrement de leur valeur dès l'instant qu'on se borne à calculer les chances probables d'un avenir assez rapproché. Nul ne peut prévoir à quoi aboutira la mise en contact plus direct de l'Orient et de l'Occident par la création de nouvelles lignes de chemins de fer. Il est aussi légitime — et aussi aléatoire — d'en attendre chez les Turcs une recrudescence de fanatisme ot d'hostilité contre l'étranger qu'un rapprochement vers la civilisation occidentale *.Pour prendre un exemple concret, le chemin de fer de Constantinople-Koniah n'a nullement produit les heureux effets que l'on escompte. Les Turcs ne s'en servent pas et le commerce continue à se faire à dos de chameaux'.
1. Précisément, la pression croissante eiercée par TEuropc sur les peuples musulmans détermine en ce moment une explosion de fanatisme. L'idée madhistc se propage et les mahométans, refoulés et comprimés, rassemblent leurs forces ; ils attendent le sauveur qui viendra mettre fin au triomphe éphémère des infidèles et soumettre la terre entière à la puissance de Tlslam.
2. « Les Turcs d*ici (Eski-Cheir) n'ont rien perdu de leur tompérament
En tout cas, si l'on s'en rapporte aux leçons du passé, on voit que les commerçants ont été rarement pour les peuples chez qui ils pénétraient des agents de transfor^ mation profonde. Ce n'est pas en ouvrant des comptoirs sur le sol d'une nation qu'on la régénère.
Quant à l'influence intellectuelle exercée par l'Europe en Turquie, elle est bien faible et ce serait beaucoup s'illusionner que d'attendre de ce côté un appoint important pour la transformation de la nation. Les idées ne peuvent germer que dans les terrains favorables : l'Orient et l'Occident diffèrent trop profondément pour se comprendre l'un l'autre '.
L'exemple du Japon non plus ne prouve pas grand'chose. Les raisonnements par analogie ne peuvent être admis que lorsqu'ils s'exercent sur des objets de même nature. Tel n'est pas le cas ici : entre les sociétés japonaise et ottomane, il existe trop de dissemblances pour qu'on puisse rien inférer pour l'une de ce qui s'est passé dans l'autre.
âpre, instiactivement hostile à Tétranger. Us renoncent difficilement à leurs préjugées et ont pour tout ce qui porte le cachet de la civilisation moderne une véritable horreur. Leur attachement au Coran les met en défiance contre tout ce qui ne se trouve pas consigné dans le livre sacré.
• Nous demandions à l*un d'eux qui suivait péniblement à cheval la voie ferrée de Constantinople, pourquoi il n* usait pas du train, comme moyen de locomotion plus rapide et plus commode. Il nous allégua d*abord la modicité de ses finance^i, puis l'exemple de Mahomet, quî, disait-il, n*était jamais monté sur une machine pareille...
• On pouvait croire que rétablissement de la ligne de chemin de fer Constantinople-Koniah serait la ruine des chameliers. Il n*en a rien été. » (Lettre du P. Herménégilde dans les Missions des Augustins de TÂssomption, Juin 1901).
1. Engelhardt estime que ceux-là même qui en Turquie se faisaient les pro^ pagatenrs du mouvement de réforme le faisaient moins par conviction sincère que par besoin pressant : « La réforme ottomane, dit>il, tout en marquant une direction nouvelle, sinon daps les idées du peiple turc, du moins dans celle de son gouvernement, dénotait moins une tendance au progrès que Tappréhension instinctive d'un danger suprême résultant pour TÉtat de son immobilité et de son isolement » (Engelhardt, op. ciL, t. Il, p. 267).
TURPAUD. it
L. W. C. Van deii Berg, qui est très favorable à la Turquie, déclare impossible tout rapprochement futur avec l'Occident, car la condition primordiale, la séparation de rÉglisc et de l'État est irréalisable : « L'islamisme, dit-il, n'est pas une religion comme une autre, mais c'est en même temps et peut-être en premier lieu, un système politique... Le droit musulman s'oppose, en premier lieu, à toute séparation entre l'Eglise et TEtat ; le souverain est le premier magistrat de son empire et le chef de l'armée ; mais il est en même temps le premier ecclésiastique*... » Aussi estime-t-il mal fondé l'espoir d'une réforme telle que « le Coran ne devienne dans l'avenir que l'expression d'un dogme métaphysique et un formulaire économique, au lieu d'une charte politique et sociale ».
Suivant lui, les étrangers doivent rester soumis à la juridiction consulaire établie par les capitulations. <( Il lui faut (à la Porte) abandonner tout projet de se mettre à cet égard au niveau des nations européennes entre elles ; sa qualité de puissance musulmane forme un obstacle insurmontable à la réalisation de tels projets. »
Quoi qu'il en soit, et quand bien même, contrairement à toutes les apparences, la Turquie nous ménagerait le spectacle d'une évolution prochaine et complète, il est bien certain — les massacres récents de l'Arménie sont encore présents à toutes les mémoires — que la politique ne peut faire fond sur ce problématique espoir.
Aux Turcs de donner des gages sérieux d'une bonne volonté efficace, s'ils veulent obtenir des concessions de l'Europe. Les puissances ne pourront accepter de vivre avec eux sur un pied d'égalité que le jour où ils auront montré qu'en effet cette égalité des relations correspondra à l'égalité des mœurs. En attendant, il convient à la diploma-