I. Elle est chargée d'assurer à chacun un emploi
IL Elle est chargée d'assurer à chacun le fruit de son travail.
L'homme vit, il est prêt à agir; il se met en quête d'une occupation conforme à ses aptitudes. Mais des hasards peuvent l'empêcher de trouver l'emploi de ses forces physiques ou morales ; est-il juste que la vie de l'homme soit livrée au hasard et qu'à mérite égal deux hommes aient une carrière différente, l'une heureuse, l'autre malheureuse, parce que l'un se sera trouvé au bon moment à l'endroit voulu, tandis que l'autre n'aura pas été servi par le sort? — D'autre part, supposons que cette première source d'injustices soit tarie : l'homme agit : mais des hasards peuvent l'empêcher de tirer de son activité un juste profit : à mérite égal, deux hommes également actifs seront inégalement récompensés de leur travail : le jeu mécanique des lois de la concurrence fait des privilégiés et des déshérités. L'État, s'il est chargé de réaliser la justice, ne doit-il pas s'efforcer de supprimer ces deux causes nouvelles d'injustice?
Pour que chacun, prêt à l'emploi qui lui convient, soit sur de le trouver, les socialistes nous offrent un moyen énergique : remettre tous les emplois entre les mains de l'État qui assignerait à chacun sa fonction. Mais, quoiqu'il ait pour but le développement de rindividu, ce procédé tient vraiment trop peu de compte de la volonté de l'individu. Directeur de toutes les entreprises, l'État aurait surtout le souci d'en assurer le bon fonctionnement; il serait plus préoccupé de remplir les vides que de satisfaire les citoyens, et il enverrait le premier homme venu boucher le premier trou venu sans s'inquiéter de savoir si l'homme convient à la fonction. Dans ce cas, une double injustice serait commise à l'égard du citoyen : son vrai mérite serait méconnu et sa liberté serait entravée. Admettons même que l'Etat, en contraignant la volonté de l'individu, s'inspire de ses aptitudes réelles ; admettons qu'en contrariant ses goûts apparents il satisfasse sa vocation secrète; admettons qu'en agissant d'autorité il prémunisse l'individu contre la paresse, la modestie excessive, la vanité ou la passion, il n'en est pas moins injuste. Son rôle en effet est de délivrer l'individu des servitudes externes qui peuvent l'empêcher de faire valoir ses droits, mais il n'a pas à l'affranchir des servitudes internes que l'individu subit volontairement; môme lorsqu'il veut dissiper l'ignorance, l'État ne pénètre pas dans la conscience de l'individu; il ne force pas tous les enfants à s'instruire; il ne les oblige pas à obtenir le certificat d'études primaires; il oblige les parents à envoyer leurs enfants à l'école : c'est une
servitude externe qu'il veut détruire : quelle que soit la fortune des parents, quel que soit leur goût pour l'instruction, l'enfant pourra s'instruire s'il le veut; mais nul ne le force à le vouloir. De même, l'État doit donner aux citoyens le moyen de trouver leur carrière, mais il n'a pas le droit de les forcer à prendre telle carrière plutôt que telle autre. Il n'a pas le droit de se substituer au citoyen pour prendre l'initiative d'un acte ; il n'a que le devoir de donner à tous le moyen de prendre cette initiative. Ce n'est donc pas dans la doctrine socialiste que nous chercherons le moyen de soustraire au hasard la carrière des hommes *.
Mais il suflit de dépouiller de son caractère autoritaire la thèse socialiste pour trouver une solution. Les socialistes attribuent à leurs ((commissions de statistique » un pouvoir absolu sur la destinée des citoyens; mais supprimons ce pouvoir : elles deviennent, comme leur nom l'indique, des commissions chargées de dresser la liste des emplois et des hommes disponibles. Le rôle de l'État est seulement de donner à cette liste la plus grande publicité, de manière qu'aucun citoyen ne laisse échapper l'occasion d'utiliser ses forces. Aujourd'hui, cette publication est faite pour un nombre restreint d'emplois dans des journaux spéciaux : l'État indique, dans les divers bulletins de ses administrations, le nombre des places dont il dispose, le nombre des élèves qu'il se propose d'admettre dans ses écoles de
(l) Certains socialistes, comme M. Renard, n'attribuent pas à la société, en temps normal, le pouvoir de fixer à chacun sa carrière; chacun s'inscrit dans la corporation qui lui plaît; mais ce système ne ditfère pas sensiblement, sur ce point, de letat de choses actuel.
fonctionnaires ; quelquefois il annonce la vacance de certains postes et invite les candidats à se présenter. D'autre part, les syndicats ouvriers ont créé des (( bourses du travail )) et quelques municipalités ont institué des (( bureaux de placement » gratuits. Mais ce qui manque à ces institutions pour être justes, c'est d'être généralisées et coordonnées : c'est, en un mot, d'être centralisées. Pour savoir dans quelle fonction j'ai des chances de trouver une place, je dois dépouiller de nombreux journaux, de nombreuses revues, ou visiter de nombreuses agences : encore tous les postes disponibles ne sont-ils pas connus. Au contraire, l'État pourrait centraliser tous les renseignements et leur donner, dans ses agences, ou dans son journal, la plus grande publicité. Les fonctionnaires des commissions de statistique ou des offices du travail intellectuel et manuel collaboreraient ainsi à l'œuvre de justice; ils ne seraient ni les maîtres des travailleurs ni les directeurs du travail ; ils ne répartiraient pas la besogne entre les citoyens, mais ils éclaireraient chaque citoyen, par des renseignements désintéressés et impartiaux, sur la carrière qui convient à sa nature : ils seraient, eux aussi, des magistrats.
Suffit-il pour éliminer l'injustice de la destinée des hommes, de les renseigner sur les voies qui s'ouvrent devant eux ? Supposons qu'un citoyen, après avoir consulté la liste des emplois vacants, nous dise : (( Je me sens le goût de devenir agriculteur. — Eh bien! on demande ici un ouvrier agricole : présentez-vous. — Non, je veux être patron. Je ne vois pas pourquoi, étant aussi capable qu'un autre de diriger une exploitation, j'en serais empêché
simplement parce^ que je suis pauvre. » Que lui répondrons-nous ?
Les socialistes lui répondront en lui faisant faire un stage dans une exploitation de l'État et en lui confiant, si, pendant ce stage, il s'en est montré capable, la direction d'une entreprise publique. Leur État lui fournira les instruments de travail, le sol, le cheptel nécessaires à l'exploitation. C'est certainement la partie de la doctrine qui présente les plus grands avantages. Pourtant nous reprocherons encore à l'État socialiste de choisir lui-même pour le citoyen la terre où il devra travailler ; il lui enlève son initiative ; il l'envoie, suivant les caprices administratifs, en Beauce ou en Provence ; il risque d'être arbitraire et, même quand il évite l'arbitraire, il contrarie la volonté du citoyen, il entrave injustement sa liberté.
C'est donc le citoyen qui, dans notre hypothèse, choisira la terre qu'il veut cultiver. Nous lui fournirons seulement les capitaux dont il aura besoin pour l'acheter ou la louer et pour l'exploiter. L'État sera son commanditaire. Comme l'État socialiste, notre Etat aura naturellement le droit de ne prêter son appui que moyennant des garanties. Il demandera au citoyen de lui prouver que ses ressources ne lui permettent pas de tenter l'entreprise sans le secours de l'État. Il pourra encore exiger du candidat des connaissances techniques ou un stage dans une exploitation agricole. Si l'entreprise réclame la collaboration de nombreux ouvriers, l'État cherchera à savoir si le candidat est capable de les diriger. En un mot, il devra être sûr que le citoyen qui s'adresse à lui ne manque que d'une chose, à savoir d'argent. S'il est convaincu que cette circonstance seule
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empêche le citoyen de se livrer au travail pour lequel il est fait, il doit supprimer cette inégalité qui est une injustice. Qu'il commandite directement les entreprises ou qu'il crée pour les commanditer une Banque à laquelle il imposerait le devoir et fournirait le moyen de se contenter d'un intérêt insignifiant, peu importe. L'essentiel est qu'il crée pour ainsi dire des « bourses industrielles », remboursables au besoin dans un délai assez long, qui permettraient aux citoyens de tenter des entreprises et d'en attendre les premiers fruits. L'essentiel est qu'il fournisse aux hommes industrieux et intelligents mais peu fortunés l'avance nécessaire pour mettre en valeur leur talent.
Cette théorie ne donnerait à l'État aucun pouvoir sur l'individu : l'Etat met un capital à la disposition de l'individu, mais il n'a pas à lui fixer la nature de son travail ; il ne donne pas l'ordre d'allumer ou d'éteindre les feux; il n'édicte aucun règlement d'atelier. C'est la diiïerence qui sépare cet Etat de l'État socialiste. Nous ne faisons qu'appliquer à la production les règles que l'État actuel applique à la circulation des richesses. Quand l'État met des routes à notre disposition, il ne nous oblige pas aies utiliser d'une manière plutôt que d'une autre, à telle heure plutôt qu'à telle autre ; il nous défend seulement de les détériorer pour le plaisir. Il en serait de même si rÉtat fondait un Crédit agricole et industriel qui avancerait aux citoyens, moyennant un intérêt insignifiant ou même nul, les capitaux dont ils auraient besoin pour lancer leurs entreprises : l'État n'en réglerait pas le mode d'emploi ; il interdirait seulement de s'en servir pour jouer à la Bourse. Cet État éviterait donc l'autoritarisme de l'État socialiste.
L'Etat socialiste, seul industriel, aurait le monopole des entreprises. L'Etat qui vient d'être décrit n'aurait pas même le monopole du crédit. De même que les banques continuent à recouvrer les traites, bien que la poste se charge aujourd'hui de ce service, de même les banques continueraient à prêter de l'argent même si l'État commanditait les entreprises. Aucune industrie actuelle ne serait donc supprimée d'office par une telle institution.
Cette institution aurait cependant sur l'état social des conséquences analogues à celles que désirent les socialistes. Elle améliorerait la situation de la classe ouvrière, car elle multiplierait le nombre des entreprises ; le contrat qui lie le chef d'exploitation et ses collaborateurs serait plus librement débattu, le taux des salaires pourrait s'élever. De plus, l'État serait tenu de commanditer les entreprises collectives aussi bien que les entreprises individuelles : cette institution pourrait donc favoriser le développement des coopératives ouvrières. Enfin, la diminution ou la suppression de Tintérêt dans les prêts consentis par l'État enlèverait au capital son rôle d'exploiteur tout en lui conservant son rôle d'instrument de travail. ^ En dépit de ces conséquences, notre système serait critiqué par les socialistes. D'abord il aurait le tort à leurs yeux de conserver la concurrence. Mais la concurrence n'est pas toujours un mal. Elle sert parfois à mettre en lumière le mérite : quand deux industriels demandant le même prix pour les mêmes objets ont un nombre inégal de clients, c'est parfois qu'ils ont une chance inégale, mais c'est souvent qu'ils ont un mérite inégal. La concurrence n'est injuste que lorsque la différence des capitaux engagés permet à l'un de se contenter d'un bénéfice moindre ou d'ac-
îi?
quérir à uq prix inférieur ses matières premières Mais, dans notre hypotlièse, chacun pouvant trouver facilement des capitaux, les excès de la concurrence seront sinon supprimés du moins diminués, et elle ne conservera que son rôle légitime.
Du même point de vue on pourrait encore nous reprocher d'atténuer le droit au capital. Si le pauvre a, comme le riche, le droit de mettre en valeur son talent, pourquoi ne pas supprimer définitivementleur mégalité? pourquoi lui faire des avances et non des dons? Si vous reconnaissez à l'État l'obligation de fournir des capitaux au prolétaire méritant, de quel droit l'Etat reprendrait-il ce qu'il a le devoir de donner? Mais, outre que le pur don aurait l'inconvénient de paralyser l'activité du bénéficiaire, nous pouvons répondre que celui-ci, en dépit de son droit au capital, a des devoirs envers son commanditaire. Dans la vie humaine les droits et les devoirs forment une chaîne sans fin : l'entant a droit aux soins paternels, mais, en dépit de ce droit, il a envers ses parents un devoir de reconnaissance, et même il doit leur restituer, s'ils tombent dans le besoin, l'équivalent de leurs bienfaits. De même le citoyen a droit au capital, mais, en dépit de ce droit, il a le devoir de montrer à l'État de la reconnaissance et même de lui restituer le capital qu'il a reçu si les ressources de l'État sont limitées et si l'État a besoin de rentrer dans ses fonds pour faire des avances à d'autres citoyens. Il est donc conforme à la justice de faire aux prolétaires méritants non des dons, mais des avances.
Notre système paraît être juste; est-il applicable ? Gomment l'État trouverait-il les ressources suffisantes pour alimenter autant d'entreprises ? Ne rêve-
nons-nous pas à Tidée de la Banque du peuple, à l'utopie de Proudhon? Bien que dans un Etat soucieux de la justice le choix d'un système fiscal ne soit pas indifférent, bien que les fonctions fiscales soient, comme toutes les fonctions publiques, des magistratures, nous avons de parti pris éliminé de ce travail les questions financières. Nous ne pouvons donc pas répondre longuement à une objection de cette nature. Remarquons seulement que l'Etat pourrait faire appel aux sentiments généreux des privilégiés de la fortune. Quand ils auront une conscience plus nette de leur devoir social, pourquoi les capitalistes ne lui offriraient-ils pas leur collaboration? Quand ils sauront que la richesse n'est pas nécessairement la récompense et le signe du mérite, qu'elle ne sert pas seulement à alimenter, mais à exploiter le travail, pourquoi ne les verrait-on pas abandonner leurs privilèges économiques comme on a vu la noblesse de l'ancien régime abandonner ses privilèges politiques? En versant dans les caisses de l'Etat des sommes destinées à commanditer les entreprises des pauvres sans réclamer un intérêt excessif, les capitalistes accompliraient une œuvre de justice analogue à celle qui fut accomplie pendant la nuit du 4 août. Ils conserveraient bien une partie de leurs richesses comme les nobles ont conservé leurs titres et leur particule ; mais ils auraient contribué à soustraire le capital aux lois aveugles de la concurrence pour le mettre à la portée du mérite.
Trouve-t-on cette solution trop hypothétique? Nos principes nous permettent d'en donner une autre. Si nous demandions à TÉtat de fournir gratuitement à tous les citoyens les capitaux qu'ils désirent, ou
bien nous tomberions dans la chimère ou bien nous devrions, comme les socialistes, remettre entre les mains de l'Etat toutes les richesses du pays. Mais il ne s'agit pas de dons gratuits, il s'agit de simples prêts : l'Etat, au bout d'un délai déterminé, recouvrerait ses avances. Son Trésor n'aurait pas besoin de s'enfler démesurément pour faire face aux exigences de ce nouveau service. L'Etat créerait une caisse de crédit où chaque citoyen pourrait verser des fonds ; on demanderait aux emprunteurs un intérêt de \ p. 100 ; l'Etat donnerait une somme égale pour assurer aux prêteurs une rémunération presque équivalente au taux actuel de l'intérêt. Serait-il nécessaire d'augmenter beaucoup les charges des contribuables pour obtenir ce résultat? Dès maintenant, l'Etat se propose de donner sa part aux caisses d'assurance contre la maladie et la vieillesse ; en vertu du même principe, il devrait donner sa part à la caisse de crédit industriel : il s'agit, dans ce cas comme dans l'autre, d'assurer l'homme contre une souffrance imméritée ; il s'agit d'éviter que la misère empêche l'homme de donner à son activité l'emploi qu'elle mérite.
Il n'est donc pas chimérique de demander à l'Etat la suppression des injustices économiques. En Tunisie, l'État français distribue aux colons, moyennant une rétribution insignifiante, des graines, des plants, des animaux ; nous ne demandons pas à l'Etat d'être si généreux ; nous ne lui demandons pas de perdre de l'argent en vendant aux prolétaires leurs instruments de travail ; nous lui demandons seulement de leur prêter des capitaux. S'il a déjà fait plus, ne peut-il pas faire moins ?
Le citoyen a trouvé son emploi : il agit. Que deviendront les produits de son activité ? Comment sera-t-il récompensé de son travail ? Les économistes répondent que les lois de la circulation et de la répartition des richesses se chargent de sanctionner l'activité humaine. Mais ces lois sont-elles justes?
En ce qui concerne la circulation, nous pouvons noter des inégalités de traitement qui ne dépendent guère du mérite des hommes. Suivant qu'il habite une ville ou un village, un quartier central ou un quartier excentrique, un industriel vendra la même marchandise à un prix différent. Quel mérite y a-t-il cependant à habiter un point plutô-t qu'un autre? Le droit du premier occupant est-il toujours un droit légitime? Sommes-nous responsables de la date et du Heu où nous apparaissons sur la terre? C'est pour remédier à ces inégalités que l'État construit des routes, des canaux et des chemins de fer, établit des postes, des télégraphes et des téléphones, recouvre les traites. L''État a- le droit de prendre en main toutes ces entreprises, à la condition de n'en pas faire des exploitations industrielles, mais des services équitablement répartis entre les diverses régions du pays. Il faut, autant que possible, que chacun puisse expédier ses produits partout où ils sont demandés et que chacun puisse demander les objets utiles partout où ils sont produits. L'institution d'un réseau de voies de communication et d'un réseau de postes n'est pas seulement réclamée par la fonction judiciaire et par la fonction militaire, elle est exigée par la fonction économique de l'Etat.
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Si l'Etat laissait à l'initiative privée le soin de construire les routes ou les télégraphes, la construction serait faite dans l'intérêt des entrepreneurs : seules seraient tentées les entreprises productives ; certains pays seraient donc déshérités, certains autres privilégiés. Il est juste, sans doute, que les régionsles plus actives soient mieux pourvues queles autres, mais il est injuste que certaines soiententièrement dépourvues. La réalisation d'un plan systématique n étant possible que par l'État doit être l'œuvre de l'État. Pour que la circulation des produits soit soustraite aux caprices du hasard, il ne suffit pas que les moyens de transport soient coordonnés entre les mains de l'État, il faut encore que, en passant du producteur au consommateur, les mêmes produits ne soient pas frappés d'un impôt inégal par les intermédiaires. Outre qu'il est injuste que lïntermédiaire, qui ne fait pas subir au produit une transformation importante, prélève arbitrairement un bénéfice sur la marchandise, il est injuste que des intermédiaires différents, pour un travail identique, prélèvent des bénéfices différents. Au temps où les moyens de transport étaient rares et incommodes, l'intermédiaire donnait à la marchandise une notable augmentation de valeur en la faisant venir du producteur au consommateur. On comprend donc qu'à ce moment il ait été seul juge du bénéfice mérité par son travail. Mais aujourd'hui, grâce au développement et aux progrès des moyens de transport, les marchandises viennent pour ainsi dire toutes seules de la fabrique au magasin : le travail du commerçant n'a plus son antique valeur ; il n'a plus le droit de fixer sans contrôle le bénéfice qu'il exige du client. Aussi les socialistes suppriment-ils pure-
ment et simplement les commerçants : leur État paie en bons de jouissance les produits des industriels, les centralise dans ses magasins et les donne aux consommateurs en échange des bons qu'ils ont acquis par leur travail. Les socialistes font remarquer que l'évolution générale du commerce, et en particulier le développement pris par les grands magasins, oriente notre société vers un État où tous les petits négociants auront disparu et où la collectivité jouera le rôle d'intermédiaire entre ses membres. C'est à une conclusion analogue que nous aboutissons. L'Etat serait une a agence générale de commerce ^ » comme il est déjà une agence générale de travaux publics. Il ouvrirait partout des entrepôts et des magasins. Seulement, comme, à la différence des socialistes, nous n'admettons pas que l'Etat ait des intérêts personnels, opposables aux intérêts des individus, notre État ne paierait rien et ne recevrait rien en son nom ; il ne fixerait pas les prix des marchandises exposées dans ses magasins ; c'est l'industriel qui déterminerait ces prix ; c'est l'industriel qui aurait l'initiative et la responsabilité de la vente ; l'État prêterait seulement ses locaux et, si on les lui demandait, ses agents. 11 ne servirait que de courroie de transmission entre le producteur et le consommateur. Ses magasins seraient analogues à ceux qu'il met à la disposition de l'industrie pendant la durée des expositions ; sa mission serait simplement de centraliser les produits afin de les soustraire en partie aux caprices de la concurrence.
Remarquons que l'État, n'étant pas un commer-
(1) Renouvier. Science de la morale, t. II, p. 159.
çant, ne doit s'attribuer aucun monopole commercial. De même que l'enseignement public ne rivalise pas avec l'enseignement privé, les travaux publics ne rivalisent pas avec les entreprises privées. De même qu'il admet que les banquiers continuent à recouvrer des traites en même temps que les agents des postes, l'Etat doit admettre que l'initiative privée construise des lignes télégraphiques et téléphoniques, des routes, des canaux, des chemins de fer^ des entrepôts et des magasins : il ne doit intervenir en ce cas que pour protéger les droits des tiers intéressés. Il n'est le concurrent de personne, car son œuvre est différente de l'œuvre des individus. Les individus construisent des routes dans leur intérêt ; ce n'est pas dans son intérêt que l'État entreprend sa tâche économique, c'est dans l'intérêt de la justice. Son but doit être de donner à tous, proportionnellement à leurs efforts, le moyen de tirer de leurs efforts un profit légitime.
La fonction économique de l'État est, comme toutes ses fonctions, une magistrature. Un ingénieur des postes ou des ponts et chaussées est un magistrat. Et en effet n'a-t-il pas à juger la valeur des intérêts opposés qui réclament son intervention? Entre deux tracés de routes, l'ingénieur n'a-t-il pas à décider et sa décision ne sacrifiera-t-elle pas des intérêts à d'autres intérêts? Il importe donc qu'il puisse voir quels sont les intérêts qu'il est légitime de sacrifier provisoirement ou définitivement. Ajoutons que c'est à cette fonction de magistrat que son rôle doit se borner. Il n'a ni à faire ni à « diriger » les travaux publics; il doit seulement en tracer le plan et en contrôler l'exécution. L'État n'est ni maçon ni charpentier, mais il peut juger le travail
LA JISTICE PAR l'ÉTAT
du maçon ou du charpentier qu'il emploie. De même que le chimiste officiel ne fait pas le vin qu'il analyse, mais détermine les conditions qu'il doit remplir et juge s'il les remplit, de même l'ingénieur officiel ne doit pas faire les routes, mais déterminer les points par où elles passeront, la largeur qu'elles auront, la nature des pierres qui les composeront et juger ensuite si toutes les conditions sont remplies. L'État ne doit « diriger » ni l'agriculture ni le commerce, ni l'industrie ni les beaux-arts ; diriger, c'est donner des ordres, et si l'État donnait des ordres aux agriculteurs, aux commerçants, aux industriels et aux artistes aucun d'eux n'aurait le mérite de ses actes : la justice, idéal de l'État, non seulement ne serait pas réalisée, mais ne serait même plus possible. L'État n'a qu'à donner les moyens d'agir et à sanctionner les actions : s'il organise d'une manière systématique les divers services chargés de régulariser la circulation des richesses, il pourra assurer à l'activité individuelle une récompense équitable. On voit par quels traits l'État idéal ressemble à l'Etat socialiste, par quels traits il s'en distingue. Les socialistes conçoivent un État où tous les moyens de transport seront devenus publics et gratuits : chacun pourra se servir d'un fiacre comme chacun peut aujourd'hui se servir d'une route ; le cocher sera
fonctionnairecomme le cantonnier est fonctionnaire. Que dis-je : fonctionnaire? Il sera magistrat! Supposez en effet qu'au même moment deux citoyens, vous et moi, nous voulions prendre le même fiacre. Nous y avons un droit égal : comment nous départager? Le cocher, dit très logiquement un socialiste,
(I) V. Garofalo. La superstition socialiste, p. 26.
MAGISTUATlllE ÉCOXOMIQUE
M. Enrico Ferri*, nous interrogera, examinera qui de nous a plus que l'autre besoin de sa voiture et rendra une sentence avant de conduire à destination celui qu'il jugera le plus pressé. On a souri de cette conclusion : elle n'est pas si ridicule. Après tout, mieux vaudrait cette pratique que la pratique actuelle d'après laquelle, à besoins égaux et à mérite égal, le riche prend la voiture tandis que le pauvre va à pied. Peu importe que les cochers soient magistrats, si le public possède des garanties contre la partialité de ces magistrats. Or, dès maintenant, nous possédons une de ces garanties, puisque nous pouvons appeler de la décision du cocher à celle du sergent de ville. Dans l'État socialiste où l'argent serait aboli, la plus grave des causes de partialité serait elle-même supprimée. — Nous ne réclamons pas pour l'État le monopole de la circulation, mais nous demandons que l'État, par un système complet de routes et de magasins, donne à chacun le moyen de tirer de ses produits une rémunération équitable.
Arriverons-nous à des conclusions analogues en étudiant la répartition des richesses ? La loi de la concurrence, qui règle le prix des choses, règle aussi le prix des hommes. Le travail humain se vend ou se loue comme ses produits, et le « cours des hommes » varie aussi arbitrairement que le cours des cuivres ou des mélasses. A mérite égal, à travail égal, deux hommes recueillent un salaire différent, suivant l'intensité de la concurrence dans le pays qu'ils habitent. A mérite invariable, à travail égal, le même ouvrier recevra un salaire différent, suivant les variations du nombre de ses concurrents. La répartition du produit n'est pas faite^ entre le
patron et Touvrier, d'après l'évaluation de leur mérite comparé, mais d'après les hasards de la concurrence. Or, les révolutions industrielles de ce siècle ont placé dans la main du patron toutes les chances. Tandis que, sous le régime de la petite industrie, le nombre des employés n'étant pas sensiblement supérieur au nombre des employeurs, le patron a tout autant besoin de l'ouvrier que l'ouvrier du patron, sous le régime de la grande industrie, le nombre des ouvriers ayant augmenté par rapport au nombre des patrons, les patrons étant relativement plus rares et les ouvriers plus nombreux, l'égalité entre les deux associés est rompue : lorsqu'ils signent leur contrat, l'un a le droit d'avoir plus d'exigences que l'autre. L'ouvrier qui refuse de signer, ou qui rompt le contrat après l'avoir signé, n'est pas sûr de trouver un emploi nouveau, tandis que le patron qui viole le contrat ou qui impose des conditions léonines sait qu'il trouvera plus d'ouvriers qu'il n'en voudra pour remplacer celui qui refuserait de subir ses caprices. Toutes les causes qui augmentent le nombre des ouvriers ou diminuent le nombre des patrons : l'entrée en ligne de « l'armée de réserve » du travail, l'invention des machines, augmentent donc la dépendance de l'ouvrier et diminuent ses droits réels. Il a beau être libre en théorie, il est bien obligé en pratique d'accepter le salaire qu'on lui accorde : comment s'insurger contre le nombre? et c'est le nombre même des ouvriers qui fait leur dépendance et leur misère Chose curieuse : tous les systèmes socialistes ne sont pas également préoccupés de détruire les iniquités de la répartition. Croyant sans doute qu'il suffirait de supprimer le capital pour assurer à
chacun la récompense normale de son travail, ils laissent parfois à la concurrence le soin de fixer la valeur de l'heure de travail. C'est ainsi que, pour M. Renard S cette valeur serait obtenue en divisant le nombre des heures de travail à accomplir par le nombre des ouvriers : ce nombre variant, le prix de l'heure varierait. Il est permis de trouver que cette variation serait injuste.
Pour approcher de la justice en cette matière il faut atténuer la concurrence. On a vu comment notre État, en multipliant le nombre des chefs d'entreprises, rendrait moins âpre la concurrence entre ouvriers. Toute mesure qui mettra les employeurs et les employés sur un pied d'égalité rendra plus juste le contrat de travail. Si le nombre des entreprises augmente, un équilibre réel tendra à s'établir entre les deux parties. Mais l'équilibre peut être obtenu par une sorte de fiction juridique : c'est le résultat qu'on cherche, depuis 1884, en votant les lois ouvrières. En permettant aux ouvriers de se syndiquer, on a voulu pour ainsi dire diminuer artificiellement leur nombre, réduire à deux têtes dans chaque corporation les deux parties en présence : elles peuvent ainsi traiter de puissance à puissance sur un pied d'égalité. De même, en instituant l'arbitrage entre patrons et ouvriers, la loi de 189:2 considère comme deux puissances égales les deux parties en conflit. Ainsi on veut arriver à rendre au contrat de travail ses garanties de justice en établissant l'égalité entre les deux contractants. Mais ne pourrait-on pas faire davantage ? L'Etat ne pourraitil pas déterminer sinon la liste des clauses obliga-
(1) Régime socialiste, p. 168 et suivantes. P. Lapie. — La Justice,
toîres, du moins la liste des clauses prohibées du contrat de travail. Si l'on hésite à lui confier le soin de fixer le taux des salaires, pourquoi ne lui seraitil pas permis de fixer un salaire minimum ? On protestera sans doute, au nom de la liberté, contre cette théorie. N'est-il pas entendu que l'industriel est maître chez lui ? et l'État n'a pas à intervenir dans le domicile privé. A vrai dire, ce raisonnement, si courant qu'il soit, est une simple naïveté. Comment se plaindre de l'intervention de l'État entre le patron et l'ouvrier quand on tolère son intervention entre le mari et la femme, entre le père et l'enfant? Il n'est pas permis au père de déshériter son fils même s'il n'a rien fait pour mériter la fortune paternelle, même s'il a tout fait pour la perdre. Et il serait permis au patron de priver l'ouvrier d'une partie du produit de son travail, sans que l'État puisse intervenir. — Sans doute, dira-t-on, car l'État n'intervient en faveur de la femme et de l'enfant que parce qu'ils sont légalement des mineurs, tandis que l'ouvrier, jouissant de la plénitude de ses droits civils, traite d'égal à égal avec son patron et n'a besoin d'aucun protecteur. — Mais c'est justement ce qui est contesté. Légalement, l'ouvrier vaut son patron : ils ont le même titre de citoyen, mais par suite de circonstances contre lesquelles il ne peut rien, il est réellement inférieur à son patron : la loi a donc le droit de rétablir l'égalité réelle que les conditions de la vie économique ont détruite. A toutes les lois ouvrières, il est donc légitime d'ajouter une loi réglementant le contrat de travail.
Tout ce que nous venons de dire du travail manuel s^applique d'ailleurs à tout travail. Il est aussi injuste de laisser le hasard fixer le prix d'un tableau
qu'il est injuste de laisser le hasard fixer le prix du sucre. Il est aussi injuste de laisser au hasard la destinée de l'artiste que la destinée de l'ouvrier. Des individualistes comme Spencer s'accordent avec des socialistes pour déclarer que Peffort de l'homme doit être d'atténuer la loi de la concurrence. Est-il suffisant de chercher à l'atténuer ? Ne faut-il pas s'efl*orcer de remplacer ses caprices par des décisions plus raisonnées? N'est-il pas injuste que le bonheur ou le malheur des hommes dépende non de leur mérite ou de leur démérite, mais des variations de leur nombre ? C'est pour remédier à cette injustice que l'Etat doit régulariser l'échange des produits et la répartition des richesses.
Pour détruire les causes indéterminées d'injustice l'État doit donc mettre les individus à même de vivre, à même d'agir, à même de tirer un juste profit de leur activité. Ce n'est pas les nourrir, les faire travailler, leur acheter leurs produits, mais ce n'est pas non plus laisser au destin le soin de leur existence, de leur travail et de leurs œuvres. Le rôle de l'État vis-à-vis de l'individu n'est ni le rôle d'une Providence ni le rôle d'un soliveau ; c'est le rôle d'un juge équitable.
COXCLUSIOX
CONCLUSIOIN
La méthode indiquée dans VInfroducfion a-t-elle été suivie? — Caractère empirique et caractère rationnel de 1 Etat décrit dans ce travail.
Avons-nous, au cours de ce travail, fidèlement suivi notre ^méthode? Avons-nous utilisé, pour définir l'idéal politique et pour déterminer les moyens de l'atteindre, l'expérience et la raison?
Que notre idéal ne soit ni entièrement rationnel ni entièrement empirique, c'est ce qu'il est facile de montrer. Il n'est pas entièrement empirique, car nos contemporains eux-mêmes souhaitent tantôt que rÉtat soit toul, tantôt qu'il ne soit rien, tantôt que l'individu soit tout, tantôt qu'il ne soit rien, mais ils souhaitent rarement que TEtat soit l'arbitre des individus. 11 n'est pas empirique, car en fait peu de conditions sont réalisées pour donner à TEtat l'impartialité ou l'universalité nécessaire à son rôle d'arbitre. Mais notre idéal n'est pas non plus entièrement rationnel, car c'est le spectacle des conflits qui surgissent, dans nos institutions et dans nos esprits, entre l'individualisme et l'étatisme qui nous a suggéré ledésirde lesconcilier: et ne sont-ils pasconciliés quand, au lieu de prendre pour fin l'individu ou l'État lui-même, on assigne à l'État le devoir de réaliser la justice entre les individus? Notre idéal n'est pas entièrement rationnel : il est en partie réalisé puisqu'il n'est après tout que l'idéal de la
Déclaration des droits. Ainsi notre définition de l'idéal satisfait aux conditions exigées par la méthode de la morale sociale.
Quant aux moyens, ils devaient être fournis par un raisonnement analytique qui, partant de la définition de l'idéal, aboutirait h la réalité actuelle. En supposant la justice réalisée, en cherchant les causes de sa réalisation et les causes de ces causes, nous devions arriver à la description d'un État qui pourrait être refi*et du nôtre, de telle sorte qu'en orientant nos institutions actuelles dans cette voie on pourrait arriver plus tard à réaliser l'idéal. — Que tous les termes de ce raisonnement aient été exposés aux yeux du lecteur, c'est ce que nous ne voudrions pas affirmer. Il eût fallu, pour faire cette exposition, non seulement étendre outre mesure le champ de ce travail, mais donner un avis sur toutes les questions de la politique contemporaine, l'impôt progressif et le baccalauréat, la suppression des octrois et la défense des côtes, l'alliance russe et le péril protestant : on trouvera sans doute assez ambitieuse la tâche que nous nous sommes fixée et l'on comprendra que nous ne lui ayons pas donné plus d'extension et plus de prétention : il serait trop présomptueux de déterminer toutes les phases par lesquelles devrait passer notre société politique pour arriver à réaliser l'idéal. Aussi beaucoup de moments de notre raisonnement, parce qu'ils représentaient un Etat soit trop lointain soit trop rapproché, ontils été passés sous silence. Telle quelle, notre conception se présente comme assez voisine de l'État actuel pour être réalisable, assez voisine de l'État idéal pour être désirable. Elle est voisine de l'État actuel, car elle conserverait à cet État presque