Zend Avesta, t. II, Vie de Zoroastre
qu'il converlit tout entier, en ratlachanl avec prudence ses propres doctrines aux traditions déjà existantes ^ Est-il raisonnable de supposer que, témoins d'une telle révolution, retournant dans le pays de leurs pères au moment où elle répandait le plus vif éclat, par conséquent quand elle devait laisser dans leur esprit l'impression la plus forte, les Israélites n'en aient emporté aucune trace, au moins dans leurs opinions et dans leurs idées les plus secrètes? Cette grande question de l'origine du mal, que jusque-là le judaïsme avait laissée dans l'ombre, et qui est pour ainsi dire le centre et le point de départ de la religion des Perses, ne devaitelle pas agir puissamment sur l'imagination de ces bommes de l'Orient, accoutumés à tout expliquer par une intervention divine, et à remonter, pour tous les problèmes pareils, jusqu'à l'origine des cboses? On ne pourra pas dire qu'écrasés sous le poids de leur maJbeur, ils sont restés étrangers à ce qui se passait autour d'eux sur celte terre de l'exil ; l'Ecriture elle-même nous les montre, avec une sorte de complaisance, élevés dans toutes les sciences, par conséquent dans toutes les idées de leurs vainqueurs, admis ensuite avec eux aux plus liantes dignités de l'empire. Tel est précisément le caractère de Daniel, de Zorobabel et de Nébémias', dont les deux derniers jouent un rôle si actif dans la délivrance de leurs frères. Ce n'est pas tout : outre les quarante-deux mille personnes qui retournèrent à Jérusalem, à la suite de Zorobabel, une seconde émigration, conduite par Esdras, eut lieu sous le règne d'Arlaxerce Longue-Main, environ soixanle-dix-sept ans après la première. Durant cet intervalle, la réforme religieuse de Zoroasire avait eu le temps de se répandre dans toutes les parties de l'empire babylonien et de jeter dans les esprits de profoiide^
\. Zend Avcsla, t. II, Vie de Zoroasire, p. 07.
2. Daniel, I, 1. — Esdras, l, 2; H, t. — Joseph, Anliquil., liv. XI, chap. IV cl V,
racines. Enfin, de retour dans leur pays, les Juifs demeurent toujours, jusqu'à la conquête d'Alexandre le Grand, les sujets des rois de Perse; et môme après cet événement jusqu'à leur entière dispersion, ils semblent regarder comme une seconde patrie ces rives de l'Euphrate, autrefois arrosées de leurs pleurs, quand leurs regards et leurs pensées se tournaient vers Jérusalem. Sous l'autorité à la fois civile et religieuse des chefs de la captivité (xm^j un), s'élève la synagogue de Bahylone qui concourt avec celle de la Palestine à l'organisation définitive du judaïsme rabbiniquc*. Sur tous les points du pays qui leur a donné asile, à Sora, à Pombéditah, à Nehardea, ils fondent des écoles religieuses non moins florissantes que celles de la métropole. Parmi les docteurs sortis de leur sein, nous citerons Hillel le Babylonien, mort près de quarante ans avant l'avènement du Christ, après avoir été le maître de ce Jochanan ben Zacliai, ] qui joue un si grand rôle dans les histoires kabbalisliqucs rapportées précédemment. Ajoutons que ces mêmes écoles ont produit le llialmud de Bahylone, expression dernière et complète du judaïsme. Bien qu'à l'énumération de ces faits, on peut déjà prévoir que nulle autre nation n'a exercé sur les Juifs une action plus intime que les Perses; que nulle puissance morale n'a du pénétrer dans leur esprit plus fortement que le système religieux de Zoroastre avec son long cortège de traditions et de commentaires. Mais le doute n'est plus possible aussitôt qu'on abandonne ces rapports purement extérieurs pour comparer entre elles les idées qui représentent, chez les deux peuples, les résultats les plus élevés et les bases mêmes de leurs civilisations respectives. Cependant, afin qu'on ne puisse pas nous soupçonner à l'avance de fonder sur des ressemblances isolées et pure^
1. Jost, Histoire générale des Israélites, liv. X, chap. xi el xii. — Le même, Histoire des Israélites depuis les Macchabées, t. iV, liv. XIV tout entier.
ment fortuites l'origine que nous attribuons à la kabbale, nous allons, avant de montrer tous les éléments de ce système dans le Zend Avesta, signaler en peu de mots et par quelques exemples l'influence de la religion des Perses sur le judaïsme en général. Loin d'être une digression, celle partie de nos recherches ne sera pas la plus faible preuve de l'opinion que nous voulons soutenir, et je me hâte d'ajouter que mon intention n'est pas de [)arler des dogmes fondamentaux de V Ancien Testament : car, puisque Zoroasire lui-même en appelle sans cesse à des traditions plus anciennes que lui, il n'est pas nécessaire, il n'est pas même permis, en bonne critique, de regarder comme des emprunts faits à sa doctrine les six jours de la création, si faciles à reconnaître dans les six Gâhanbar\\Q paradis terrestre et la ruse du démon qui, sous la forme du serpent, vint souffler la révolte dans l'àme de nos premiers parents% le châ-
1. Le mot Cûhanhav désigac à là fois les six époques de la création et les six fêles destinées à les rappeler à la mémoire des fidèles (M. Burnouf, Commentaire sur le Yaçna, p. 500). Pendant la première de ces époques, Onnuzd a créé le ciel; pendant la deuxième il a fait l'eau; pendant la troisième, la terre; pendant la quatrième, les végétaux; pendant la cinquième, les animaux; -*-' enfin, à la sixième, est né l'homme. (Anqueiil-Duperron, Zend Avesta, t. 1, /"^! 2° part., p. 84.) Ce système de la création était déjà enseigné avant Zoroastre, ''^ par un autre prophète mède ouchaldéen, appelé Djemschid. (Anquetil-Duperron,
Vie de Zoroasire, p. 07.)
2. Ormuzd apprend lui-même à son serviteur Zoroasire que lui, Ormuzd, avait donné (ou créé) un lieu de délices et d'abondance, appelé Ecrïené Véedjô. Ce lieu, plus beau que le monde entier, était semblable au Béhescht (le Paradis céleste). Puis Ahrimane fit naître, dans le fleuve qui arrosait cet endroit, la Grande Couleuvre, mère de l'hive;-. {Zend Avesta Vendidad, t. II, p. 264.) Ailleurs, c'est Ahrimane lui-même qui saute du ciel sur la terre, sous la l'orme d'une couleuvre. C'est lui encore qui séduit le premier homme, Mescltia, et la première femme, Mcschiané. « Il courut sur leurs pensées, il renversa leurs dispositions et leur dit : C'est Ahrimane qui a donné l'eau, la terre, les arbres, les animaux. Ce fut ainsi qu'au commencement, Ahrimane les trompa, et, jusqu'à la fin, le cruel n'a cherche qu'à les séduire. » [Zend AvestOf t. III, p. 551 et 578.)
liment terrible et la croissante déchéance de ces derniers, obligés, après avoir vécu comme les anges, de se nourrir, de se couvrir de la dépouille des animaux, d'arracher les métaux au sein de la terre, et d'inventer tous les arts par lesquels nous subsistons*; endn, le jugement dernier avec les terreurs qui l'accompagnent, avec la résurrection des morts en esprit et en chair*. Toutes ces croyances, on les trouve, il est vrai, dans le Boun-Dehesch^ et dans le Zend Avesta, sous une forme non moins explicite que dans la Genèse; mais, nous le répétons avec une conviction parfaite, c'est beaucoup plus haut qu'il en faut chercher la source. Nous ne pouvons pas en dire autant du judaïsme rabbinique, beaucoup plus moderne que la religion de Zoroastre : ici, comme nous allons nous en assurer, les traces du parsisme sont de la dernière évidence, et nous comprendrons
1. « Le dew qui ne dit que le mensonge (Ahrimane), devenu plus haidi, se présenta une seconde fois, et leur apporta (au premier couple) des fruits, qu'ils mangèrent, et par là, de cent avantages dont ils jouissaient, il ne leur en resta qu'un. )) (Ib. supr.) Après cela, nos premiers parents, séduits ime troisième fois, burent du lait. A la quatrième fois, ils allèrent à la chasse, mangèrent la viande des animaux qu'ils venaient de tuer, et se firent des habits de leurs peaux : c'est le Seigneur faisant des tuniques de peau à Adam et à Eve. Ensuite ils découvrent le fer, se font une hache, avec laquelle ils coupent des arbres pour se construire une tente; enfin ils s'unissent charnellement, et leurs enfants héritent de leurs misères, {[b. siipr.)
2. Au jour de la résurrection, l'âme reparaîtra d'abord ; elle reconnaîtra son corps; tous les hommes se reconnaîtront. Ils seront divisés en deux classes, les justes etles chtrwands (les méchants). Les justes iront au Gototman (le paradis) ; les darwands seront de nouveau précipités dans le Douzakh (l'enfer). Pondant trois jours, les premiers goiiteront, en corps et en âme, les jouissances du paradis; les autres soulTriront de la même manière les peines de l'enfer. Ensuite les morts seront purifiés, il n'y aura plus de méchants : « Tous les hommes seront unis dans une même œuvre. Dans ce temps-là, Ormuzd, ayant achevé toutes les productions, ne fera plus rien. Les morts ressuscites jouiront du même repos. » C'est ce qu'on pourrait appeler la septième époque de la création, ou le sabbat des Parses. {Zend Avesla, t. Il, p. 414.)
5. Après le Zend Avesta, le Boun-Dchcscli est le plus ancien livre religieux des Parses. {Zend Avesta, t. 111, p. 557.)
sur-le-champ quel jour peut en rejaillir sur l'origine de la kabbale, si nous nous rappelons que les plus anciens maîtres de cette science mystérieuse sont également comptés parmi les docteurs de la Mischna et les pères les plus vénérés de la synagogue.
Si, à côté des plus sages maximes sur l'emploi de la vie, des idées les plus consolantes sur la miséricorde et la juslice divines, on trouve souvent, dans le judaïsme, des traces de la plus sombre superstition, il faut surtout en chercher la cause dans l'elfroi qu'il inspire par sa démonologie. Telle est, en effet, la puissance qu'il abandonne aux esprits malfaisants (anu;, mnn) que l'homme, à tous les instants de son existence, peut se croire entouré de ces ennemis invisibles, non moins acharnés à la perte de son corps qu'à celle de son àine. Jl n'est pas encore né, que déjà ils l'attendent près de son berceau, pour le disputer à Dieu et à la tendresse d'une mère; à peine a-t-il ouvert les yeux sur ce monde, qu'ils viennent assaillir sa tète de mille périls, et sa pensée de mille visions impures. Enfin, malheur à lui, s'il ne résiste pas toujours ! car, avant que la vie ait complètement abandonné son corps, ils viendront s'emparer de leur proie. Eh bien, dans toutes les idées de ce genre, il y a une similitude parfaite entre la tradition juive et le Zend Avesta. D'abord, d'après ce dernier monument, les démons ou les dews, ces enfants d'Alirimanc et des ténèbres, ne sont pas moins nombreux que les créatures d'Ormuzd; il y en a de plus de mille espèces, ils se présentent sous toutes les formes, ils parcourent la terre en lous sens pour répandre chez les hommes la maladie et la faiblesse*. « Quel es!, demande Zoroastre à Ornuizd, quel est le lieu oii sont les dews mâles, où sont les dews femelles, où les dews courent en foule de cinquante côtés, de cent, de mille, de dix mille