Zend Av., t. III, p
une seule de ces grandes parties de la terre a reçu la loi de Zoroaslre; les six autres sont abandonnées aux de^vs. Voici maintenant sur le même sujet l'opinion des kabbalistes. Nous nous bornerons, en la rapportant, au rôle de traducteur. c( Quand Dieu créa le monde, il étendit au-dessus de nous i ^ ^ « sept cieux, et lorma sous nos pieds un même nombre de 1 ' « terres. Il fit également sept fleuves, et composa la semaine ' "/ ^k/vt^ « de sept jours. Or, comme cbacun de ces cieux a ses con- ' y fU/j « stellations à part et renferme des anges d'une nature par- ' m ^ « ticulière, il en est de même des terres qui sont en bas. « Placées les unes au-dessus des autres, elles sont toutes « habitées, mais par des êtres de diverses natures, comme « il a été dit pour les cieux. Parmi ces êtres, les uns ont* * « deux visages, les autres en ont quatre, d'autres n'en ont « qu'un. Ils ne se ressemblent pas davantage par leur couce leur : il en est de rouges, de noirs et de blancs. Ceux-ci « ont des vêtements; ceux-là sont nus comme des vers. Si « l'on objecte que tous les habitants de ce monde sont éga- « lement sortis d'Adam, nous demanderons s'il est possible (c qu'Adam se soit transporté dans toutes ces régions pour « les peupler de ses enfants? Nous demanderons combien de « femmes il aurait eues alors? Mais non, Adam n'a existé ' j « que dans cette partie de la terre qui est la plus élevée et ( ■^-^^'^^ u qu'enveloppe le ciel supérieur\ » La seule différence qui sépare cette opinion de celle des Parses, c'est qu'au lieu de regarder les sept parties de la terre comme des divisions naturelles d'une même surface, elle nous les représente enveloppées les unes dans les autres et semblables, dit le texte, aux pelures d'un oignon (a^Si'! nSi^ "j^Sx b" 'i'''?^).
1. Zuhar, 5° part., p. 9, verso, et 10, recto, de l'édition d'Amsterdam, sect. Nlp^l- Nous nous faisons un devoir de faire observer que les idées ne se suivent pas aussi bien dans le texte. Nous avons été obligé d'écarter beaucoup de répétitions et de digressions, non seulement inutiles, mais extrèu»ftujcat fastidieuses cl beaucoup trop longues à rapporter.
Tels sont, dans toute leur simplicité, sans aucun arrangement systémalique, les éléments qui constituent le fond commun de la kabbale et des idées religieuses nées sous l'influence du Zend Avesta. Quels qu'en soient le nombre et l'importance, nous reculerions encore devant la conséquence qui résulte de ce parallèle, si nous n'avions également trouvé, dans les livres sacrés des Parses, toute la mythologie céleste et infernale, une partie de la liturgie et même quelques-uns des dogmes les plus essentiels du judaïsme. Cependant, à Dieu ne plaise que nous accusions les kabbalistes de n'avoir été que de serviles imitateurs ; d'avoir adopté sans examen, ou du moins sans modification, en se bornant à les couvrir de Tantorité des livres saints, des idées et des croyances tout à fait étrangères. En thèse générale, il est sans exemple qu'un peuple, si forte que soit sur lui l'action d'un autre peuple, en soit venu à abdiquer sa véritable existence, qui est l'exercice de ses facultés intérieures, pour se contenter d'une vie et, si je puis m'exprimer ainsi, d'une âme d'emprunt. Or il est impossible de considérer la kabbale comme un fait isolé, comme un accident dans le judaïsme ; elle en est au contraire la vie et le cœur; car si le Thalmud s'est emparé de tout ce qui concerne la pratique extérieure, l'exécution matérielle de la loi, elle a gardé pour elle exclusivement le domaine de la spéculation, les plus redoutables problèmes de la théologie naturelle et révélée, sachant d'ailleurs exciter la vénéralion du peuple en montrant elle-même, pour ses grossières croyances, un respect inviolable, et en lui laissant entendre qu'il n'y avait rien dans sa foi ou dans son culte qui ne s'appuyât sur un myslère sublime. Elle le pouvait sans user d'artifice, en portant ta ses dernières conséquences le principe de la méthode allégorique. Aussi avons-nous vu à quel rang elle a été élevée par le Thalmud et quel ascendant elle a su exercer sur l'imagination populaire. Les sentiments
qu'elle inspirait aiUrcfois se sont conservés jusque dans les temps les plus rapprochés de nous; car c'est en s'appuyant sur des idées kabbalistiques que Sabbataï-Zévy, ce moderne Earchochébas, avait ébranlé pour un instant tous les Juifs de l'univers*. Ce sont encore les mêmes idées qui, vers la fin du xvju" siècle, ont excité la plus vive agitation parmi les Juifs de la Hongrie et de la Pologne % donnant naissance à la secte des zobarites, des nouveaux 'hassidim, et conduisant des milliers d'Israélites dans le sein du christianisme. A considérer maintenant la kabbale en elle-même, il est impossible de n'y pas voir un immense progrès sur la théologie du Zend Àvcsla. Ici, en effet, quoique moins absolu qu'on ne le pense communément, quoique né en principe dans une religion qui reconnaît un seul Etre suprême, le dualisme est la pierre angulaire de l'édifice : Ormuzd et Ahrimane ont seuls une existence réelle, un caractère divin et une vraie puissance; tandis que l'Eternel, ce temps sans bornes dont ils sont sortis l'un et l'autre, est, comme nous l'avons dit, une pure abstraction. En voulant le décharger de la responsabilité du mal, on lui a enlevé le gouvernement du monde et par conséquent toute participation au bien ; on ne lui a laissé qu'un nom avec une ombre d'existence. Ce n'est pas encore tout : dans le ZendAveUay comme dans les traditions postérieures qui s'y rattachent, toutes les idées relatives au monde invisible, tous les grands principes de l'intelligence humaine sont encore enveloppés dans un voile mythologique qui les fait prendre pour des réalités visibles et des personnes distinctes, faites à l'image de l'homme. Dans la doctrine des kabbalisles, les choses nous présentent un tout autre caractère : c'e^t le monothéisme qui est le fond, la base et le principe de tout; le dualisme
i. Voir Lacroix, Mémoires de l'empire Ottoman, p. 259 el siiiv. — Peter Béer, ouvr. cit., t. II, j). 'iOOetsiiiv. — Uasmgc, Histoire des Jui/s, liv. IX, etc. 2. Voir Y Appendice de ce volume.
et toutes les autres distinctions, quelles qu'elles soient, n'existent plus que dans la forme. Dieu seul, le Dieu unique et suprême, est à la fois la cause, la substance et l'essence intelligible, la forme idéale de tout ce qui est ; il n'y a d'opposition, de dualisme qu'entre l'être et le néant, entre la forme la plus élevée et le degré le plus infime de l'existence. Celle-là, c'est la lumière; celui-ci représente les ténèbres. Les ténèbres ne sont donc qu'une négation, et la lumière, comme nous l'avons plusieurs fois démontré, c'est le principe spirituel, c'est l'éternelle sagesse, c'est l'intelligence infinie qui crée tout ce qu'elle conçoit et conçoit ou pense par cela seul qu'elle existe. Mais s'il en est ainsi; s'il est vrai qu'à une certaine bauleur l'être et la pensée se confondent, les grandes conceptions de l'intelligence ne peuvent plus seulement exister dans l'esprit, elles ne représentent pas de simples formes dont on fait abstraction à volonté; elles ont une valeur substantielle et absolue, c'est-à-dire qu'on ne peut les séparer de l'éternelle substance. Tel est précisément le caractère des Sephirolb, de l'Homme céleste, du Grand et du Petit Visage, en un mot de toutes les personnifications kabbalistiques, bien différentes, comme on voit, des réalisations individuelles et mythologiques du Zend Avesta. Cependant le cadre, le dessin extérieur du Zend Avesta est resté, mais le fond a complètement changé de nature, et la kabbale nous offre, par le fait même de sa naissance, un curieux spectacle, celui d'une mythologie passant à l'état de métaphysique, sous l'influence môme du sentiment religieux. Cependant, malgré tant d'étendue et de profondeur, le système qui a été le fruit de ce mouvement n'est pas encore une de ces œuvres où la raison humaine fasse un libre usage de ses droits et de sa force; le mysticisme luimême ne s'y produit pas sous sa forme la plus élevée, car il reste encore enchaîné à une puissance extérieure, celle de la parole révélée. Sans doute, cette puissance est plus appa-
rente que réelle; sans doute, l'allégorie a bientôt fait de la lettre sainte un signe complaisant qui exprime tout ce qu'on veut, un instrument docile au service de l'esprit et de ses plus libres inspirations ; mais toujours est-il que ce procédé même, qu'il soit l'eftet d'un calcul ou d'une illusion sincère, cet art d'abriter des idées nouvelles sous quelque texte séculaire, est la consécration d'un préjugé fatal à la vraie philosophie. C'est ainsi que la kabbale, quoique née sons l'influence d'une civilisation étrangère et malgré le panthéisme qui est au fond de toutes ses doctrines, a cependant un caractère religieux et national. C'est ainsi qu'en se réfugiant sous l'autorité de la Bible, ensuite de la loi orale, elle a conservé toutes les apparences d'un système de théologie, et de théologie judaïque. Il restait donc encore, pour la faire entrer dans l'histoire de la philosophie et de l'humanité, à détruire ces apparences et à la montrer sous son vrai jour, c'est-àdire comme un produit naturel de l'esprit humain. Ce progrès, comme nous l'avons déjà dit, s'est accompli lentement, mais d'une manière d'autant plus sûre, dans la capitale des Ptolémées. Là, en effet, les traditions hébraïques franchirent pour la première fois le seuil du sanctuaire et se répandirent dans le monde, mêlées à beaucoup d'idées nouvelles, mais sans rien perdre de leur propre substance. Les dépositaires de ces vieilles traditions, en voulant reprendre un bien qu'ils supposaient leur appartenir, accueillirent avec ardeur les plus nobles résullats de la philosophie grecque, les confondant de plus en plus avec leurs propres croyances. D'un autre côté, les prétendus héritiers de la civilisation grecque, s'accoutumant peu à peu à ce mélange, ne songèrent plus qu'à lui donner l'organisation d'un système oii le raisonnement et l'intuition, la philosophie et la théologie devaient être également représentés. C'est ainsi que se forma l'école d'Alexandrie, ce résumé brillant et profond de toutes les idées philosophiques et reli-
gieuses de rantiquité. Ainsi s'explique la ressemblance, j'oserais presque dire l'idenlité que nous avons trouvée sur tous les points essentiels, entre le néoplatonisme et la kabbale. Mais, une fois entrée par cette voie dans le fond commun de l'esprit humain, la kabbale n'en continua pas moins, chez les Juifs de la Palestine, à se transmettre exclusivement par la tradition dans un petit cercle d'élus et à se regarder comme le secret d'Israël. C'est dans cet état qu'elle a été introduite en Europe, et qu'elle a toujours été enseignée jusqu'à la publication du Zohar. Ici commence un nouvel ordre de recherches, à savoir : Quelle influence la kabbale a exercée sur la philosophie hermétique et mystique qui a jeté en Europe un si vif éclat depuis le commencement du xv^ jusqu'à la fin du xvif siècle, dont Raymond Lulle peut être regardé comme le premier, et François Mercuricus van Helmont comme le dernier représentant. Ce sera peut-être le sujet d'un second ouvrage, qui pourra être regardé comme le complément de celui-ci. Mais le but que nous nous sommes proposé relativement au système kabbalistique proprement dit, nous pensons l'avoir atteint, et il ne nous reste plus qu'à énoncer, dans une récapitulation rapide, les résultais que nous croyons avoir obtenus.
1° La kabbale n'est pas une imitation de la philosophie -platonicienne, car Platon était inconnu dans la Palestine, où le système kabbalistique a été fondé; ensuite, les deux doctrines, malgré plusieurs traits de ressemblance dont on est frappé au premier coup d'oeil, diffèrent totalement l'une de l'autre sur les points les plus importants.
2° La kabbale n'est pas une imitation de l'école d'Alexandrie : d'abord parce qu'elle est antérieure à l'école d'Alexandrie; en outre parce que le judaïsme a toujours montré à l'égard de la civilisation grecque une aversion et une ignorance profondes, dans le même instant où il plaçait la kabbale au rang d'une révélation divine.
5° La kabbale ne peut pas être regardée comme l'œuvre de Pbilon, bien que les doclrines de ce théologien philosophe renferment un grand nombre d'idées kabbalisliques. Philon n'aurait pu transmettre ces idées à ses compatriotes demeurés en Palestine, sans les initier en même temps à la philosophie grecque. 11 était incapable, par la nature de son esprit, de fonder une doctrine nouvelle. Déplus, il serait impossible de trouver, dans les monuments du judaïsme, les moindres traces de son influence. Enfin, les écrits de Philon sont plus récents que les principes kabbalisliques dont on trouve soit l'application, soit la substance, dans la version des Septante, dans les proverbes de Ben Sirah et dans le livre de la Sagesse.
4° La kabbale n'est pas un emprunt fait au christianisme, car tous les grands principes sur lesquels elle s'appuie sont antérieurs à l'avènement du Christ.
5" Les ressemblances frappantes que nous avons trouvées entre cette doctrine et les croyances de plusieurs sectes de la Perse, les rapports nombreux et bizarres qu'elle nous présente avec le Zend Âvesta, les ti'aces que la religion de Zoroastre a laissées dans toutes les parties du judaïsme, et les relations extérieures qui, depuis la captivité de Babylone, n'ont pas cessé d'exister entre les Hébreux et leurs anciens maîtres, nous ont fait conclure que les matériaux de la kabbale ont été puisés dans la théologie des anciens Perses ; mais nous croyons avoir démontré en môme temps que cet emprunt ne détruit pas l'originalité de la kabbale; car, au dualisme en Dieu et dans la nature, elle a substitué l'unité absolue de cause et de subslance. Au lieu d'expliquer la formation des êtres par un acte arbitraire de deux pouvoirs ennemis, elle nous les représente comme les formes diverses, comme des manifestations successives et providentielles de l'intelligence infinie. Enfin, dans son sein, les idées prennent la place des personnifications réalisées, et la meta-
physique succède à la mythologie. Nous ajouterons que telle nous paraît être la loi universelle de l'esprit humain. Point d'originalité absolue; mais aussi, d'un peuple et d'un siècle à un autre, point de servile imitation. Quoi que nous puissions faire pour conquérir, dans le domaine des sciences morales, une indépendance sans limites, la chaîne de la tradition se montrera toujours dans nos plus hardies découvertes; et, si immobiles que nous paraissions quelquefois sous l'empire de la tradition et de l'autorité, notre intelligence fait du chemin, nos idées se transforment avec la puissance môme qui pèse sur elles, et une révolution est sur le point d'éclater.