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LA SECTE DES NOUVEAUX 'HASSIDIU

La secte, kabbalistique des Zoharites a e'té pre'céde'e par celle des non- n '>*7'>C veaux 'Hassidim, c'est-à-dire des nouveaux saints, ou des nouveaux piétistesS fondée en 1740 par un rabbin polonais appelé /sraé/ Baalschein, ou Israël le Thaumaturge^, et dont le centre était la ville de Medziboze, dans la province de Podolie. En peu de temps elle s'étendit, non seulement dans la Pologne, mais dans toute la Valachie, dans la Moldavie, en Hongrie, particulièrement dans les environs de la Galicie, et aujourd'hui encore elle est loin d'être éteinte. Elle a son culte, ses livres, ses docteurs à part, désignés sous le nom de justes {tsadiklin), et, prenant ses articles de foi pour l'expression complète, pour l'expression unique de la vérité, telle qu'il est donné à l'homme de la connaître ici-bas, elle repousse toute autre influence, tout élément de civilisation et touteculturequi n'est pas sortie de son sein. Elle oppose la plus énergique

1. Les Juils désignent en général sous le nom de 'Hassid (fOn) quiconque se di<;tinguc parmi eux par une stricte observance de toutes les lois religieuses, jointe à une vie ascétique et entièrement vouée à la |iénilcnce; celui qui fait de la piété le but et l'occupation de toute sa vie.

2. Le nom de Bnalschcm (q^; S^l) signifie littéralement le maitre du nom. U s'applique à certains kabbalisles pratiques, à qui l'on accorde la vertu d opérer des miracles et des cures merveilleuses au moyen des diflérents noms de Dieu, au moyeu d'une sorte de tbéurgic kabbalistique. Voir le texte, 2" partie, cliap. m.

résistance aux efforts que fait le gouvernement russe pour civiliser, et sans doute pour convertir à la religion nationale, les juifs répandus dans ses imnîenses possessions. Elle a pris pour base de sa doctrine le Zohar, mais en substituant, pour la multitude, la foi aveugle aux raisonnements métapbysiques, et en tempérant par une morale semi-épicurienne les austérités de la vie contemplative. Plus franche que les anciens kabbalistes, elle a rejeté ouvertement toutes les pratiques extérieures, tout l'échafaudage des préceptes thalmudiques, incompatibles, à ses yeux, avec une connaissance plus profonde de la nature divine. Elle ne reconnaît pas d'autre culte que la prière élevée jusqu'à la contemplation, jusqu'au ravissement et à l'extase; elle n'admet pas d'autre enseignement, entre le Zohar, que l'interprétation symbolique des écritures saintes dans la bouche des justes, c'est-à-dire de ses chefs. En vertu de ce principe kabbalistique, que le juste est l'expiation de Viinivers, elle accorde à ses chefs des pouvoirs spirituels d'une nature extraordinaire, comme celui d'absoudre l'homme de ses péchés, de le délivrer d'un danger imminent, de le guérir par sa seule prière des maladies les plus incurables; mais à la condition que celui qui souffre aura foi dans cette intervention surnaturelle. Du reste, cette intervention n'est pas absolument indispensable, chacun peut obtenir les mêmes résultats en s'unissant étroitement à Dieu ; car dans cette union mystique est la véritable science, la véritable puissance et l'accomplissement de tous nos vœux. A ces idées viennent se mêler de superstitieuses légendes, des habitudes grossières et des préjuges de toute espèce, fruits de l'ignorance, de la dégradation civile et d'une misère séculaire.

Un homme de beaucoup d'esprit et de savoir qui, après avoir traversé les plus étranges vicissitudes, aprèsavoir connu toutes les superstitions et toutes les misères, s'est reposé finalement dans la philosophie de Kant, Salomon Maïmon, dans ses mémoires *, nous a laissé quelques détails assez piquants sur cette secte à laquelle il avait été affilié. Nous croyons donc bien faire en traduisant ici quelques pages de son livre trop peu connu et devenu extrêmement rare ; mais auparavant nous regardons comme un devoir de prévenir nos lecteurs que Salomon Maïmon, à l'exemple de Kant, dont au reste il n'a guère pris que le scepticisme, est d'une sévérilé extrême pour toutes les opinions mystiques, et particulièrement pour la kabbale, sans doute pour faire oublier son exaltation première. Voici donc en quels termes, après avoir traité avec beaucoup de rigueur les

1. Salomon Maimons Lcbensgeschichle, von iltm selbst gescJiriehcn iind herausgegehcn von K. P. Moritz. 2 voi. in-12. Berlin, 1792. L'cxlrait que nous allons traduire apparlicnt au t. \', cliap. xtx.

kabbalistes pratiques, les thaumaturges, les auteurs de cures merveilleuses au moyen des noms divins, il s'exprime sur le compte des kabbalistes spéculatifs, des fondateurs de la secte des nouveaux 'Hassidim :

(( D'autres, d'un génie supérieur, d'une àme plus noble, se proposaient un but bien autrement élevé. Persuadés que pour être utiles à la cause générale et à leur cause particulière, ils avaient besoin d'être investis de la confiance du peuple, ils voulurent prendre sur lui de l'ascendant, mais pour l'éclairer. Leur plan était donc tout à la fois politique et moral. D'abord on peut croire qu'ils voulaient seulement débarrasser l'organisation morale et religieuse des juifs des abus qui s'y étaient introduits; mais ces réformes partielles devaient nécessairement faire crouler le système tout entier.

« Les principaux points sur lesquels portaient leurs attaques étaient les suivants : 1° La science rabbini(iue, au lieu de simplifier les préceptes religieux et de les rendre intelligibles pour tous, tend, au contraire, à les compliquer et à les rendre incertains. 2" Elle a le défaut de s'attacher exclusivement à l'étude de la loi, au lieu de s'occuper surtout des moyens de la mettre en pratique. Ainsi, certaines dispositions de cette loi, entièrement tombées en désuétude, comme celles qui règlent les sacrifices, les purifications et quelques autres du même genre, sont approfondies avec autant de soin que celles dont l'usage n'a pas cessé. 5° Ils reprochaient enfin à cette même science de ne tenir compte, dans la pratique elle-même, que des cérémonies extérieures, et de perdre de vue leur but moral. Ils s'attaquaient, avec la même rigueur, à la piété mal entendue de ceux qui se livraient à la pénitence. Les hommes dont nous parlons s'efforçaient sans doute de pratiquer la vertu ; mais, comme la raison n'était pas la source de leurs croyances, et que par là même ils S3 faisaient une fausse idée de Dieu et de ses attributs, ils devaient nécessairement méconnaître la vraie vertu et s'en créer une d'après leur imagination. Aussi, tandis que l'amour de Dieu et le désir de lui ressembler auraient dû les porter à se soustraire à l'esclavage des sens et des passions, et à se conduire d'après les lois d'une volonté libre guidée par la raison, ils cherchaient bien plutôt à anéantir leurs sens et leurs passions en détruisant en même temps leurs forces elles-mêmes, comme je l'ai démontré ailleurs par quelques exemples déplorables.

« Les réformateurs ou édaireurs demandaient, au contraire, comme condition indispensable de la vraie vertu, la sérénité de l'àmc et un esprit disposé à toute espèce d'activité; ils ne se contentaient pas de permettre, mais ils recommandaient l'usage modéré de toutes les jouissances, afin de conserver cette sérénité si précieuse. Leur culte divin consistait ù se

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détacher librement du corps, c'est-à-dire à de'tourner leur pensée de tout ce qui n'est pas Dieu, sans en excepter leur »ioz individuel, et à s'unir complètement à Dieu : de là une sorte de négation d'eux-mêmes, qui leur faisait mettre sur le compte de la divinité toutes les actions qu'ils commettaient dans cet état.

« Leur culte était donc une espèce de piété spéculative à laquelle ils n'assignaient ni heure ni formule particulière, laissant chacun s'y livrer selon le degré de perfection auquel il était parvenu ; cependant ils choisissaient de préférence les heures destinées au service officiel du culte ; ils s'y appliquaient surtout à ce détachement dont j'ai parlé, c'est-à-dire qu'ils se plongeaient si avant dans la contemplation de la perfection divine, que tout le reste disparaissait devant eux ; à les en croire, ils n'avaient même plus conscience de leur propre corps, qui, assuraient- ils, était privé dans ces moments-là de toute sensibilité.

« Mais, comme un aussi complet détachement n'est pas chose facile à obtenir, ils s'efforçaient, au moyen de diverses opérations mécaniques, telles que le mouvement et les cris, de rentrer dans cet état lorsqu'une distraction quelconque les en avait tirés, et de s'y maintenir durant toute la durée des exercices pieux. C'était chose comique de les voir fréquemment interrompre leurs prières par des exclamations étranges, par des gestes ridicules adressés à Satan, cet ennemi invincible qui cherchait malignement à les troubler durant leurs prières, et qu'ils repoussaient par la menace et l'insulte; maintes fois, fatigués par la violence de cet exercice, ils tombaient évanouis à la fin de la prière.

« Plusieurs naïfs sectateurs de cette doctrine, interrogés sur ce qui occupait leur pensée durant ces longs jours où ils se promenaient oisifs, la pipe à la bouche, répondaient « qu'ils pensaient à Dieu » ! Mais, pour que cette réponse fût satisfaisante, il eût fallu qu'une étude constante de la nature les aidât à compléter les notions qu'ils avaient de la perfection divine; or, comme il n'en était point ainsi, comme leurs connaissances naturelles étaient au contraire des plus restreintes, cette concentration de toute leur activité sur un point unique et qui devait leur échapper sans cesse constituait un état contre nature. En outre, pour pouvoir attribuer leurs actions à Dieu, il eut fallu que ces actions eussent pour mobile une connaissance exacte des attributs divins; étaient-elles, au contraire, le résultat de leur ignorance, il arrivait infailliblement qu'une foule d'excès étaient mis sur le compte de la divinité ; c'est du reste ce que les suites ont trop bien prouvé.

« Il est d'ailleurs facile de comprendre comment cette secte se répandit si promptement, et pourquoi la nouvelle doctrine trouva tant de faveur

auprès de la majeure partie de la nation : l'amour de l'oisiveté et de la vie spéculative chez cette foule vouée à l'étude dès sa naissance, la sécheresse et la stérilité de la science rabbinique, l'ennui des prescriptions cérémonielles dont la nouvelle doctrine voulait alléger le fardeau, enfin la satisfaction qu'y trouvaient un penchant naturel k l'exaltation et le goût du merveilleux, tout explique le fait d'une manière plus que suffisante.

« Dans l'origine, les rabbins et les dévots de l'ancienne mode cherchèrent à s'opposer au développement de cette secte, qui n'en obtint pas moins le dessus pour les raisons que je viens d'énumérer. L'animosité devint très vive des deux côtés ; chaque parti chercha k se faire des adhérents, une scission s'opéra parmi le peuple, et les opinions furent partagées.

« Je ne pouvais k cette époque me former une idée exacte de cette secte et ne savais trop qu'en penser, lorsqu'un jeune homme, déjà incorporé à la société, et qui avait eu le bonheur de parler aux supérieurs face k face, vint k passer par l'endroit où je demeurais. Je n'eus garde de laisser échapper une si belle occasion, et demandai k l'étranger quelques renseignements sur l'organisation intérieure de cette secte, sur la manière dont on y était admis, etc.

« L'étranger, qui n'avait pas encore dépassé le premier degré d'initiation, ne savait rien touchant l'organisation intérieure et ne put rien m'en apprendre ; mais, quant au mode d'admission, il m'assura que c'était la chose la plus simple du monde. Quiconque se sentait le dé^ir d'arriver k la perfection sans savoir comment il pourrait satisfaire k ce vœu ou comment il se délivrerait des obstacles qui se trouveraient sur sa route, n'avait qu'à s'adresser aux supérieurs, et, eo ipso, le voilk membre de cette société. Il n'était pas même nécessaire (comme cela se pratique avec les médecins) d'entretenir les chefs de ses infirmités morales ni du genre de vie que l'on avait mené jusqu'alors; car, rien n'étant inconnu à ces hommes sublimes, le cœur humain se montrait k nu devant eux, et ils y lisaient jusque dans les plus secrets replis; pour eux, l'avenir n'avait point de voiles, et la di.stance dans l'espace disparaissait à leurs yeux comme la distance dans le temps.

« Leurs prédications et leurs leçons morales n'étaient pas méditées et ordonnées à l'avance d'après un plan régulier; car ce moyen, généralement usité, ne saurait convenir qu'k celui qui se regarde comme existant, agissant par lui-même et distinct de la divinité; ces supérieurs ne considéraient au contraire leur enseignement comme divin, ut [)ar conséquent comme infaillible, que lorsqu'il était le fruit de l'anéantissement d'eux-

mêmes devant Dieu, c'est-à-dire lorsque la parole leur était inspirée {ex tempore), selon le besoin des circonstances et sans qu'ils y missent aucunement du leur.

« Enchanté de cette description, je priai l'étranger de me communiquer quelques-unes de ces divines leçons; alors, se frappant le front de la main, comme s'il eût attendu l'inspiration d'en haut, et agitant sans relâche ses bras qu'il avait à demi découverts, il se retourna vers moi d'un air solennel et commença de la sorte :

« Chantez à Dieu un nouveau cantique ; sa louange est dans la réunion « des saints. (Ps. 149, v. 1.) Voici comment nos supérieurs expliquent « ce verset : Les attributs de Dieu, être tout parfait, doivent nécessai- (( rement surpasser de beaucoup les attributs de tout être fini; sa « louange, comme expression de ces attributs, doit donc également sur- « passer toute louange donnée aux hommes. Or, jusqu'à présent, quand « on voulait louer Dieu, on se bornait à lui reconnaître certaines puis- « sances surnaturelles, comme de découvrir l'inconnu, de prévoir l'avenir, (( d'agir immédiatement par sa simple volonté, etc. Mais, maintenant « que les hommes pieux (les supérieurs) sont également capables d'ac- « complir ces merveilles, et que Dieu n'a aucune prérogative sur eux à (( cet égard, il faut songer à trouver une louange nouvelle qui ne puisse « se rapporter qu'à Dieu seul. »

« Tout ravi de cette manière ingénieuse d'interpréter les Saintes Écritures, je suppliai l'étranger de me citer encore quelques explications de ce genre, et celui-ci, toujours dans le feu de l'inspiration, continua en ces termes : Tandis que le musicien jouait, l'esprit de Dieu descendit sur lui. (II, Li^Te des Rois, m, 15.) « Voici comment ils (( interprètent ces paroles : Tant que l'homme n'a pas renoncé à son (( activité personnelle, il est incapable de recevoir l'inspiration de <( l'Esprit-Saint; il faut pour cela qu'il se considère comme un instru- (( ment purement passif. Ce passage signifie donc : Quand le musicien (( (le serviteur de Dieu) devient semblable à l'instrument, alors l'Esprit « de Dieu descend sur lui*. »

« Et maintenant écoutez encore, poursuivit l'étranger, l'explication « de ce passage de la Mischna où il est dit : Que l'honneur de ton « prochain te soit aussi cher que le tien. »

1. Cette interprétation repose sur deux équivoques. Le mot liébreu Tj;; signifie à la fois un instrument de musique et l'action d'en jouer. Ce mot est précédé du préfixe 3 dont la signification est également double; car on peut le traduire à la fois par lorsque, tandis que [tandis que le nnisiricn jouait ., et par comme, semblable à [le musicien devenu semblable à un instrument). (A. Y.)

« Nos maîtres expliquent ces paroles de la manière suivante : Il est « certain que personne ne peut trouver de plaisir à se faire honneur « à soi-même, ce qui serait tout à fait ridicule; mais il est tout aussi « ridicule d'attacher trop de prix aux témoignages d'honneur qui peu- « vent nous être rendus par un autre, puisque nous ne saurions réelle- « ment acquérir par là une valeur supérieure à celle que nous possédons. « Aussi le vTai sens de ces paroles est-il : u Que l'honneur de ton {( prochain (c'est-à-dire que ton prochain te rend) te soit aussi indifférent « que le tien (que celui que tu te rends à toi-même) . »

« Je restai confondu d'admiration devant l'excellence des pensées, et tout émerveillé de l'ingénieuse exégèse sur laquelle on les appuyait.

« Mon imagination s'exalta vivement à la suite de ces récits, et devenir memhre de cette vénérahle société fut dès lors mon vœu le plus ardent; aussi, hien décidé à faire le voyage de M..., où résidait le chef suprême B..., j'attendis avec impatience la fin de mon servage' ; dès que le terme en fut arrivé et que j'eus reçu mon payement, je commençai mon pèlerinage, au lieu de retourner dans mon domicile, qui n'était éloigné que de deux milles; le voyage ne dura pas moins de plusieurs semaines.

« Aussitôt arrivé à M..., et à peine reposé de mes fatigues, je n'eus rien de plus pressé que de me rendre chez le supérieur, croyant que j'allais immédiatement lui être présenté. Mais on me dit que je ne pouvais encore être introduit chez lui, que j'eusse à revenir le samedi suivant, comme les autres étrangers également arrivés pour le voir et avec lesquels j'étais invité à sa tahle; à cette occasion j'aurais le honheur de voir le saint homme face à face et d'entendre de sa bouche l'enseignement le plus sublime, de telle sorte que cette entrevue publique pourrait être regardée comme une audience particulière, à cause de tout ce que j'y remarquerais d'individuel et n'ayant trait qu'à moi seul.

(( J'arrivai donc le jour du sabbat à ce festin solennel, et je trouvai chez mon hôte inconnu un grand nombre d'hommes vénérables, venus de difl'érentes contrées dans le même dessein que moi. Le grand homme fit enfin son entrée ; il avait un maintien des plus imposants et portait un vêtement complet de satin blanc; ses souliers et jusqu'à sa tabatière étaient de celte couleur, que les kabbalisles regardent comme la couleur de la grâce. Il gratifia chaque nouvel arrivé d'un salam, c'est-à-dire qu'il le salua.

(( On se mit à table, et durant tout le temps du repas régna un silence

1. Salomon M;iïmori était alors engage dans une ferme isolée, comme inslilulcur des enl'anls du fermier.

solenneL Le repas terminé, le chef entonna une mélodie sacrée, propre à élever l'àme, puis il appuya la main sur son front et appela à haute voix chaque nouvel arrivé par son nom et celui de sa demeure, ce qui nous causa une extrême surprise. 11 demanda à chacun de nous de lui réciter un verset tiré de l'Écriture sainte, et lorsqu'on eut satisfait à sa demande, le supérieur commença un sermon auquel les versets récités devaient servir de texte ; il savait les lier avec tant d'art que, bien qu'ils fussent pris sans suite dans divers livTes de l'Écriture sainte, il les présentait comme s'ils eussent formé un tout homogène ; mais ce qui était plus étrange encore, c'est que chacun de nous croyait trouver dans la partie du sermon correspondant à la citation quelque chose de relatif à ses sentiments intimes. Tout cela nous jeta dans une grande admiration.

« Mais peu de temps suffit pour me faire revenir de ma haute opinion sur ce chef et sur cette société en général. Je remarquai que leur ingénieuse exégèse était fausse et en outre qu'elle était rétrécie par les principes extravagants qui lui servaient de base ; puis, une fois cette exégèse entendue, adieu toute autre nourriture intellectuelle! — Leurs prétendus miracles s'expliquaient aussi de la manière la plus simple : les correspondances, les espions, une certaine connaissance du cœur humain aidée de la physiognomonique, des questions habilement posées de manière à surprendre les secrets de l'àme, voilà par quels moyens ils se faisaient décerner, par les gens simples et crédules, leur brevet de prophètes.

« Ce qui contribua beaucoup aussi à me dégoûter de cette société, ce furent ses allures cyniques et son dévergondage dans la gaieté ; pour n'en citer qu'un exemple, je dirai qu'un jour, nous étant tous réunis chez le supérieur à l'heure de la prière, l'un des nôtres arriva un peu plus tard que de coutume; les autres lui en ayant demandé la cause, il répondit que c'était parce que sa femme était accouchée d'une fille pendant la nuit; sur quoi chacun se mit à le féliciter à grand bruit. Le supérieur survint, s'informa de la cause de tout ce tumulte, et quand il apprit que P... était devenu père d'une fille, il s'écria avec humeur : « Une fille ! qu'on lui donne les étrivières ! »

« Le pauvre homme se défendit de son mieux ; il ne comprenait nullement pourquoi une peine lui serait infligée parce que sa femme avait mis une fille au monde; mais rien n'y fit! On s'empara de lui, on vous retendit à terre, et ce fut à qui le fustigerait le plus durement. Tous, à l'exception de la victime, entrèrent en grande gaieté à la suite de celte exécution, et là-dessus le chef les exhorta à la prière en ces termes : (( Frères, servez le Seigneur avec joie! »

« Je ne voulus pas séjourner plus longtemps dans cet endroit, et, après

avoir reçu la bénédiction du supérieur, après avoir pris congé de la société, je partis avec la résolution de l'abandonner à jamais et je retournai dans mes pénates.

« Cette secte formait, à considérer son but et les moyens mis en œuvre, une espèce de société secrète qui aurait acquis la domination de la nation presque entière et opéré sans nul doute une grande révolution, si les extravagances de quelques-uns de ses membres n'avaient mis à nu bien des côtés faibles et fourni des armes contre elle à ses adversaires.

« Quelques-uns d'entre eux, qui avaient à cœur de se montrer vrais cyniques, violaient ouvertement toutes les lois de la décence, couraient entièrement nus sur des places publiques, etc. Leurs improvisations (conséquence du principe de l'annihilation) leur faisaient souvent introduire dans leurs sermons les absurdités les plus incompréhensibles et les plus désordonnées : il y en eut même qui devinrent fous au point de se figurer qu'effectivement ils n'existaient plus. A cela se joignirent encore (et ce furent les causes principales qui hâtèrent leur chute) leur orgueil et leur mépris pour tout ce qui n'était pas de leur secte, mais surtout pour les rabbins, dont ils se firent des adversaires acharnés et puissants. »

Chez les anciens 'Hassidim l'étude du Zohar et les croyances kabbalistiques étaient toujours accompagnées des plus grandes austérités, des plus cruelles abstinences de la vie ascétique. C'étaient le mépris de la vie et le principe de la pénitence portés jusqu'à leur dernière exagération. Le même Salomon Maïmon nous en rapporte un exemple terrible qu'il a eu sous les yeux pendant son enfance et son séjour en Pologne. On ne nous saura pas mauvais gré d'ajouter à ce qui précède la traduction de ce récit.

« Un savant renommé par sa piété, Simon de Lubtsch, avait déjà accompli la pénitence de Kana, qui consiste à jeûner tous les jours pendant six ans et à ne rien prendre le soir qui provienne d'un être vivant, comme la viande, les laitages, le miel, etc. ; il s'était en outre acquitté de la pénitence dite Golath, c'est-à-dire une pérégrination constante durant laquelle on ne passe pas deux nuits de suite dans le même endroit, et il portait habiluellcmcnt un cilicc de crin sur la peau nue; eh bien, tout cela ne suffisait pas à sa conscience, et pour être en paix avec luimême, il se crut obligé à une autre espèce d'épreuve, appelée la pénitence au poids*, c'est-à-dire une pénitence particulière et proportionnée

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