‹ La kabbaleChapitre 5 sur 224 · A. FRANCK · texte numérisé non relu

A. FRANCK

Paris, le 9 avril 1880.

Une doctrine quia plus d'un point de ressemblance avec celles de Platon et de Spinosa ; qui, par sa forme, s'élève quelquefois jusqu'au ton majestueux de la poésie religieuse ; qui a pris naissance sur la même terre et à peu près dans le même temps que le christianisme; qui, pendant une période de plus de douze siècles, sans autre preuve que riiypotlièse d'une antique tradition, sans autre mobile apparent que le désir de pénétrer plus intimement dans le sens des livres saints, s'est développée et propagée à l'ombre du plus profond mystère : voilà ce que l'on trouve, après qu'on les a épurés de tout alliage, dans les monuments originaux et dans les plus anciens débris de la Kabbale *. Dans un temps où l'histoire de la philosophie et en général toutes les recherches historiques ont acquis tant d'importance, où l'on paraît enfin disposé à croire que l'esprit humain ne se révèle tout entier que dans l'ensemble de ses œuvres, il m'a

1. C'est le mot hébreu nSzp {Kabhalah) qui, comme l'indique le radical Szp' exprime l'action de recevoir : une doctrine regue par tradition. L'orthographe que nous avons adoptée, et qui est depuis longtemps en usage en Allemagne (Kabbale au lieu de cabale), nous a semblé la plus propre à rendre la prononciation du terme hébreu. C'est aussi celle que Raymond-LuUe, dans son livre de Audilu Kabbalislico, recommande comme la plus exacte.

semblé qu'un tel sujet, considéré d'un point de vue supérieur à l'esprit de secte et de parti, pourrait exciter un intérêt légitime, et que les difficultés mêmes dont il est hérissé, l'obscurité qu'il présente, dans les idées comme dans le langage, seraient, pour celui qui oserait l'aborder, une promesse d'indulgence. Mais ce n'est point par cette raison seule que la kabbale se recommande à l'attention de tous les esprits sérieux; il laut se rappeler que, depuis le commencement du seizième siècle jusqu'au milieu du dix-septième, elle a exercé sur la théologie, sur la philosophie, sur les sciences naturelles et sur la médecine une influence assez considérable; c'est véritablement son esprit qui inspirait les Pic de la Mirandole, lesReuchlin, les Cornélius Agrippa, les Paracelse, les Henry MoruL, les Piobert Fludd, les Yan Helmont et jusqu'à Jacob Boehme, le plus grand de tous ces hommes égarés à la recherche de la science universelle, d'une science unique destinée à nous montrer dans les profondeurs les plus reculées de la nature divine l'essence véritable et l'enchaînement de toutes choses. Moins hardi qu'un critique moderne dont nous parlerons bientôt, je n'oserais point prononcer ici le nom de Spinosa.

Je n'ai pas la prétention d'avoir fait la découverte d'une terre entièrement inconnue. Je dirai, au contraire, qu'il faut des années pour parcourir tout ce qui a été écrit sur la kabbale, depuis l'instant seulement oii ses secrets furent trahis par la presse. Mais, que d'opinions contradictoires, que de jugements passionnés, que de bizarres hypothèses et, en général, quel chaos indigeste dans cette foule de livres hébreux, latins ou allemands, publiés sous toutes les formes et sillonnés de citations de toutes les langues! Et remarquez bien que le désaccord ne se montre pas seulement dans l'appréciation des doctrines qu'il s'agissait de faire connaître ou devant le problème si compliqué de leur origine; il éclate d'une manière non moins sensible dans l'exposition elle-

même. On ne saurait donc regarder comme inutile un travail plus moderne, qui, prenant pour base les documents originaux, les traditions les plus accréditées, les textes les plus authentiques, ne dédaignerait pas ce qu'il y a de bon et de vrai dans les recherches antérieures. Mais, avant de commencer l'exécution de ce plan, je crois nécessaire de mettre sous les yeux du lecteur une appréciation rapide de chacun des ouvrages qui ont fait naître l'idée et qui contiennent, dans une certaine mesure, les éléments de celui-ci. On se fera ainsi une notion plus juste de l'état de la science sur cet obscur sujet et de la tâche que nos devanciers nous ont laissée. Tel est le vrai but de cette préface.

Je ne parlerai pas des kabbalistes modernes qui ont écrit en hébreu ; leur nombre est si considérable, les caractères qui les distinguent individuellement ont si peu d'importance, et, sauf quelques rares exceptions, ils pénètrent si peu dans les profondeurs du système dont ils se disent les interprètes, qu'il serait fort difficile et non moins fastidieux de les faire connaître chacun séparément. Il suffira de savoir qu'ils se partagent en deux écoles qui furent fondées presque en même temps dans la Palestine vers le milieu du seizième siècle, l'une par Moïse Corduero \ et l'autre par Isaac Loria *, regardé par quelques juifs comme le précurseur du Messie. Tous deux, malgré l'admiration superstitieuse qu'ils

1. Son nom s'écrit en hébreu TiissiTlip .TC'^D ^> et peut-être faut-il prononcer Cordovero. Il était d'origine espagnole et florissait vers le milieu du seizième siècle, à Safed, dans la Galilée supérieure. Son principal ouvrage a pour titre : le Jardin des Grenades, a^^'^^l DllS- ^'^-i", Cracovie. Il a composé aussi un petit traité do morale mystique, appelé le Palmier de Déborah (^■2T\ mm)) Mantoue, 1G25, in-8.

2. Son nom s'écrit en hébreu 17;5Ç?K prjï^ i ou, par abréviation, i-^^xn- Il est mort également à Safed, en 15'/'2'."A pari quelques traités détachés dont l'aullienticité est loin d'être constatée, il n'a rien publié lui-même. Mais sous ce titre: l'Arbre de Vie (□"inr"*), son disciple Chaïm Vital a réuni toutes ses opinions en un seul corps de doctrine.

inspirent à leurs disciples, ne sont pourtant que des commentateurs sans originalité. Mais le premier, sans pénétrer bien loin dans leur esprit, se tient assez près du sens propre, de la signification réelle des monuments originaux; le second s'en écarte pi^esque toujours pour donner carrière à ses propres rêveries, véritables songes d'un esprit malade, xgri somnia vana. Je n'ai pas besoin de dire lequel des deux j'ai le plus souvent consulté. Cependant je ne puis m'empècher de faire la remarque que c'est le dernier qui l'emporte dans l'opinion.

J'écarterai aussi les écrivains qui n'ont parlé de la kabbale qu'en passant, comme Richard Simon*, Burnct', Hottinger'; ou qui, bornant leurs recherches à la biographie et à l'histoire proprement dite, ne font guère que nous indiquer les sources où il faut puiser, par exemple Wolf*, Basnage% Bartolocci®; ou enfin qui se sont contentés de résumer, quelquefois de répéter j ce que d'autres avaient dit avant eux. Tels sont, par rapport à notre sujet, l'auteur de l'/ntrochidion à la philosophie des Hébreux\ et les historiens modernes de la philosophie, qui tous ont copié plus ou moins Brucker, comme Brucker lui-même avait mis à contribution les dissertations plus néoplatoniciennes et arabes que kabbalistiques du rabbin espagnol Abraham Cohen Eréra ^ Après toutes ces éliminations, il me reste encore à

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