CHAPITRE IV
SUITE DE L ANALYSE DU ZOIIAR — OriMON DES KABBALISTES SUR LE MONDE
Ce que nous savons de l'opinion des kabbalisles sur 3 nature divine nous dispense de nous arrêter longtemps à leur manière de concevoir la création et l'origine du monde ; car, au fond, ces deux choses se confondent dans leur esprit. Si Dieu réunit en lui, dans leur totalité infinie, et la pensée et l'existence, il est bien certain que rien ne peut exister, que rien ne peut être conçu en dehors de lui ; mais tout ce que nous connaissons, soit par la raison, soit par l'expérience, est un développement ou un aspect particulier de l'Être absolu : J'éternité d'une substance inerte et distincte de lui est une chimère, et la création, comme on la conçoit ordinairement, devient impossible. Cette dernière conséquence est clairement avouée dans les paroles suivantes : « Le [)oint indivisible (l'absolu) n'ayant point de limites et ne « pouvant pas être connu, à cause de sa force et de sa pureté, « s'est répandu au dehors, et a formé un pavillon qui sert de (( voile à ce point indivisible. Ce pavillon, quoique d'une (c lumière moins pure que le point, était encore trop éclatant « pour êlre regardé; il s'est à son tour répandu au dehors, « et cette extension lui a servi de vêtement : c'est ainsi que
d60 LA KABBALE.
« tout se fait par un mouvement qui descend toujours; c'est « ainsi enfin que s'est formé l'univers, NcbyT N:ipn i.tn n t. » Nous rappelons que l'être absolu et la nature visible n'ont qu'un seul nom qui signifie Dieu. Un autre passage nous apprend que la voix qui sort de l'esprit et qui s'identifie avec lui dans la pensée suprême, que cette voix n'est, au fond, pas autre chose que l'eau, l'air et le feu, le nord, le midi, l'orient et toutes les forces de la nature*; mais tous ces éléments et toutes ces forces se confondent dans une seule chose, dans la voix qui sort de l'esprit. Enfin la matière, considérée sous le point de vue le plus général, c'est la partie inférieure de cette lampe mystérieuse dont nous avons vu tout à l'heure la description. Avec celte opinion, les kabbalisles prétendaient rester fidèles à la croyance populaire, que par la seule puissance de la parole divine le monde est sorti du néant ; seulement, ce dernier mot, comme nous le savons déjà, avait pour eux un tout autre sens. Voici ce point de leur doctrine assez clairement exposé par l'un des commentateurs du Scpher ielzirah :« Lorsqu'on affirme que ce les choses ont été tirées du néant, on ne veut pas parler du « néant proprement dit; car jamais un être ne peut venir « du non-être. Mais on entend par le non-être ce qu'on ne « conçoit ni par sa cause ni par son essence ; c'est, en un mot, « la cause des causes; c'est elle que nous appelons le nonce ôlre primitif, 'j'a'îp "j^ss parce qu'elle est antérieure à l'uni- « vers : et par là nous n'entendons pas seulement les objets « matériels, mais aussi la sagesse sur laquelle le monde « a été fondé. Si maintenant on demande quelle est l'es- « sence de la sagesse, et suivant quel mode elle est contece nue dans le no)i-êlre ou dans la couronne suprême^ per-
■I- -rn-wN- -': ii.-i N- ti'^SriNi n-3 xi -Cw'EnN' hnShSt nN"2~p mip^a
NÎ^Syb »S;ipnb »S- hv\ iH-h Xw^S NT- Zohar, l" part., fol. 20, recto.
'ib^n "INC hzi- fb. l" part., fol. 2 46, verso, sect. s^it.
(c sonne ne pourra répondre à celte question, car, dans le (( non-èlre, il n'y a aucune distinction, aucun mode d'exiscc tencc. On ne comprendra pas davantage comment la « sagesse se trouve unie h la vie *. » Tous les kabbalistes anciens ou modernes expliquent de celte manière le dogme de la création. Mais, conséquents avec eux-mêmes, ils admeltaient aussi la seconde partie de l'adage : Ex nihilonihil ; ils ne croyaient pas plus à l'anéantissement absolu qu'à la création comme on l'entend vulgairement. « Rien, dit le « Zohar, n'est perdu dans le monde, pas même la vapeur « qui sort de notre boucbe : comme toute chose, elle a sa « place et sa destination, et le Saint, béni soit-il, la fait « concourir à ses œuvres; rien ne tombe dans le vide, pas « même les paroles et la voix de l'homme; mais tout a sa (' place et sa deslination \ » C'est un vieillard inconnu qui prononce ces paroles devant jtlusieurs disciples de Jocliaï ; et il faut que ceux-ci y reconnaissent un des articles les plus mystérieux de leur foi, puisqu'ils s'empressent de les interr.mipre par ces mots : « 0 vieillard, qu'as-tu fait? N'eût-il te pas mieux valu garder le silence? Car maintenant te voilà « emporté, sans voile et sans mât, sur une mer immense. « Si tu voulais monter, tu ne le pourrais plus, et en descente dont tu rencontrerais un abîme sans fond ''. » Ils lui citent rexeni[)le de leur maître, qui, toujours réservé dans ses expressions, ne s'aventurait pas sur cette mer sans se ménager un moyen de retour; c'est-à-dire qu'il cachait ses pensées sous le voile de l'allégorie. Cependant le même principe est énoncé un peu plus loin avec une entière franchise. « Toutes « les choses, disent-ils, dont ce monde est composé, l'esprit « aussi bien que le corj)s, rentreront dans le princijie et
1. Comincnlaire d'Aljr;iIiain bon Daoïul, "t^xi? ^i"' '^^ S']>lisr icizirali. \o\e/. ccli(. Rillangel, pag. Oj et seq.
2. Zohar, '2° part., fol. 100, verso, soct. D''a2"kî/n. 5. Zjlnir, ib.
ce dans la racine dont elles sont sorties *. Il est le commen- « cernent et la fin de tous les degrés de la création ; tous ces « degrés sont marqués de son sceau, et on ne peut le nomce mer aulrementque par l'unité; il est l'être unique, malce gré les formes innombrables dont il est revêtu ^ »
Si Dieu est à la fois la cause et la substance, ou, comme dirait Spinosa, la cause immanente de l'univers, celui-ci devient nécessairement le chef-d'œuvre de la perfection, do la sagesse et de la bonté suprêmes. Pour rendre cette idée, les kabbalisles se servent d'une expression assez originale, que plusieurs mystiques modernes, entre autres Boehm et Saint-Martin, reproduisent fréquemment dans leurs ouvrages : ils appellent la nature une bénédiction, et ils regardent comme un fait très significatif que la lettre par
'»U^V;*3D. laquelle Moïse a commencé le récit de la création, rT'xyNii, entre également la première dans le mot qui signifie bénédiction, nsin". Rien n'est absolument mauvais, rien n'est maudit pour toujours, pas même l'archange du mal ou le
';)Ys*fOb serpent venimeux, iS\2;n Niiin, comme ils l'ajipellent quelquefois. Il viendra un temps où il retrouvera et son nom et sa nature d'ange\ Du reste, la sagesse n'est pas moins
1- »sî:ij n^:^ ".pE:" ï^'inn kiidit i^ipyS ihSd itthn i^^z'rji yhn hz
mtSoS t<*i2?2J1 nnisob- 2° part., fol. 'lis, verso.
-n}< nSn 'uTn' '.xS 'j'nimD yz-pv- ,T2 n'x- ;,:;x- nxmxb inn- l" part.,
fol. '21, reclo.
5. i^2nx .Tin ii)2hy T\^2^2 Sbjn'^'x n^-ii ]a"'D in^x rr'ii ]^;i- l'^part.,
fol. 2ûr>, verso, sect. ^*;;i"i. Voyez aussi Oliot de R. Akiba. I 4, Son nom mystique est bxî2D) Sainael. On en retranchera, dans les temps à venir, la première moitié, qui signitie poison; le seconde est le nom commun de tous les anges. La même idée est encore exprimée sous une autre forme : après avoir démontré par un procédé kabbalistique (x^Tcn^^) ^l""^ ^^ ï^o™ de Dieu comprend tous les côtés de l'univers, à l'exception du nord, réservé aux méchants comme un lieu d'expiation, on ajoute qu'à la fin des temps ce côté rentrera comme les autres dans le nom ineffable. L'enfer disparaîtra, il n y aura plus ni châlimcnt, ni épreuves, ni coupables. La vie sera une éternelle
visible ici-bas que la bonté, puisque l'univers a été créé par la parole divine, et qu'il n'est lui-même pas autre cbose que celle parole : or, clans le langage mystique du Zoha)\ l'expression articulée de la pensée divine, c'est, comme nous l'avons déjà appris, l'ensemble de lous les êtres particuliers existants en germe dans les formes éternelles de la sagesse supérieure. Mais aucun des passages que nous avons déjà cités, ou que nous pourrions citer encore à l'appui de ce principe, ne peut offrir plus d'intérêt que celui-ci : « Le « Saint, béni soit-il, avait déjà créé et détruit plusieurs c( mondes, avant d'arrêter dans sa pensée la création de « celui oi^i nous vivons; et lorsque cette dernière œuvre fut c( sur le point de s'accomplir, toutes les clioses de ce « monde, toutes les créatures de l'univers, avant d'appar- <( tenir à l'univers et dans quelque temps qu'elles dussent « exister, se trouvaient devant Dieu sous leurs vraies « formes. C'est ainsi qu'il faut entendre ces paroles de « l'Ecclésiaste : Ce qui a été autrefois sera aussi dans « l'avenir, et tout ce qui sera a déjà été*. Tout le monde « inférieur a été fait à la ressemblance du monde supé- « rieur : tout ce qui existe dans le monde supérieur nous « apparaît ici-bas, comme dans une image; et tout cela « n'est cependant qu'une seule cbose ^ »
De celle croyance si élevée, si large, et que l'on retrouve,
fête, un sabbat sans lin. M. Corducro, Parties Rinwnim, fol. 10, verso, et Isaac Loria, Emek Ilamelecli, cbap. i''. Dons le Midrascb, Bcreschit Rabbo, 20, et Pscudo-Jonalban sur la Genèse, III, 15, on dit, au contraire, que soûl lo serpent ne sera pas guéri.
1- Dn S^i "*pS mm ]^'!2hv 12 mn ai^h'j xn rapn k"i:i nS tj anh'j •'■ai prN So nicp ]pnnxi .TDp -'in an N^Sy ixna n3nu7Ni ]i,T;pri:i .TDp in^'p nn xn noSîtS pn^i nS tj xit xt? S33 in^nr^i-
3" part., fol. CI , verso.
im SdT TCuîS- 2" part., fol. 20, 1.
()liis OU moins mélangée, dans tous les grands systèmes de métaphysique, les kabbalistes ont tiré une conséquence qui les ramène entièrement au mysticisme : ils ont imaginé que tout ce qui frappe nos sens a une signification symbolique; que les phénomènes et les formes les plus matérielles peuvent nous apprendre ce qui se passe ou dans la pensée divine ou dans l'intelligence humaine. Tout ce qui vient de l'esprit doit, selon eux, se manifester au dehors et devenir visible ^ De là la croyance à un alphabet céleste et à la physiognomonique. Voici d'abord en quels termes ils parlent du premier : « Dans toute l'étendue du ciel, dont « la circonférence entoure le monde, il y a des figures, des « signes au moyen desquels nous pourrions découvrir les « secrets et les mystères les plus profonds. Ces figures sont ce formées par les constellations et les étoiles, qui sont pour « le sage un sujet de contemplation et une source de mysté- « rieuses jouissances" — Celui qui est obligé de se mellre « en voyage dès le matin n'a qu'à se lever au point du jour « et à regarder attentivement du côLé de l'orient, il verra « comme des lettres qui marchent dans le ciel. Tune mon- « tant, l'autre descendant. Ces formes brillantes sont celles « des lettres avec lesquelles Dieu a créé le ciel et la terre; « elles forment son nom mystérieux et sainte » De telles idées, si elles ne doivent pas être comprises dans un sens plus élevé, peuvent paraître indignes de trouver place dans un travail sérieux; mais d'abord, en ne faisant connaître du système contenu dans le Zohar que les aperçus les plus brillants et les mieux fondés, en écartant avec soin tout ce qui peut heurter nos habitudes intellectuelles, nous man-
1" part., fol. 20, \.