ln-f° ; Ihigiienau
breux : l'aiilre (de Verbo mirifico), qui, en effet, a été publié d'abord*, n'est guère qu'une introduction au premier, mais une introduction conçue d'un point de vue personnel, bien qu'elle paraisse un simple développement d'une idée plus ancienne. C'est dans ce livre que, sous prétexte de définir les différents noms consacrés à Dieu, l'auteur donne
1. Bàle, 1494, iu-f". — Ce livre étant d'une extrême rareté et d'un grand intérêt pour l'histoire du mysticisme, j'ai cru devoir en donner ici une idée très sommaire. Ainsi que le de Aric Cabbalisticâ, il a la forme d'un dialogue entre trois personnages : un philosophe épicurien appelé Sidonius, un juif nommé Baruch, et l'auteur lui-même, qui a traduit son nom allemand par le mot grec Capnion. Le dialogue se divise en autant de livres qu'il y a de personnages. Le premier livre, consacré à la réfutation de la philosophie épicurienne, n'est guère qu'une simple reproduction des arguments le plus généralement employés contre ce système ; aussi ne nous y arrêterons-nous pas davantage.
Le second livre a pour Lut d'établir que toute sagesse et toute vraie philosophie vient des Hébreux ; que Platon, Pylhagore, Zoroastre, ont puisé leurs idées religieuses dans la Bible, et que des traces de langue hébraïque se retrouvent dans la liturgie et dans les livres sacrés de tous les autres peuples. Enfin l'on arrive à l'explication des différents noms consaci'és à Dieu. Le premier, le plus célèbre de tous, le ego sum qui sum (nMx)? ^st traduit dans la Philosophie de Platon par ces mots : tô ovtco; wv. Le second, que nous traduisons par Lui (x*n)» c'est-à-dire le signe de l'immutabilité de Dieu et de son éternelle identité, se retrouve également chez le philosophe grec, dans le TauTov, opposé au OaT3p6v. Dieu, dans l'Écriture sainte, est encore appelé d'un troisième nom, celui du feu {'^^). En effet, la première fois qu'il apparut à Moïse sur le mont Oreb, n'était-ce pas sous la forme d'un buisson ardent ? n'est-ce pas lui que les prophètes ont appelé le feu dévorant ? n'est-ce pas de If i encore que parlait saint Jean-Baptiste, quand il disait : « Moi je vous lave dans l'eau, un autre viendra qui vous lavera dans le feu » (Math., III, 11)? Ce feu des prophètes hébreux est le même que Vélher (a'-Ov^p) dont il est question dans les hymnes d'Orphée. Mais tous ces noms n'en forment en réalité qu'un seul, qui nous montre la substance div'ne sous trois aspects différents. Ainsi Dieu se nomme l'Être, parce que de lui émane toute existence; il se nomme le Feu, parce que c'est lui qui éclaire et qui vivifie toutes choses; enfin, il est toujours Lui, il reste éternellement semblable à lui-même au milieu de l'infinie variété de ses œuvres. Comme il y a des noms qui expriment la substance de Dieu, il y en a d'autres qui se rapportent à ses attributs, et tels sont les dix sépIiiroUi ou catégories kabbalistiques dont il sera fréquemment question dans ce travail. Mais quand on fuit abstraclion de tout attribut et même de tous les points de vue
une libre carrière à son esprit mystique et aventureux; c'est là qu'il veut prouver, d'une manière générale, que toute philosophie religieuse, soit celle des Grecs, soit celle de l'Orient, a son origine dans les livres hébreux; c'est là aussi qu'il pose les fondements de ce qu'on a appelé un peu plus tard la Kabbale chrétienne.
déterminés sous lesquels on peut considérer la substance divine, quand on essaye de se représenter l'Être absolu comme retiré en lui-même, -et n'offrant plus à notre intelligence aucun rapport définissable, alors il est désigné par le nom qu'il est défendu de prononcer, par le Tétragramme, trois fois saint, c'està-dire parle mot Jehovah (U/*1£?2n n'iT)-
Kul doute que la Tétractys de Pythagorc ne soit une imitation du Tétragramme hébreu, et que le culte de la décade n'ait été imaginé en l'honneur des dix séphirolh. On se ferait difficilement une idée de toutes les merveilles que l'auteur sait découvrir ensuite dans les quatre lettres dont se compose en hébreu le mot Jehovah. Ces quatre lettres font allusion aux quatre éléments, aux quatre qualités essentielles des corps (le chaud, le froid, le sec et l'humide), aux quatre principes géométriques (le point, la ligne, le plan, le solide), aux quatre notes de la gamme, aux quatre fleuves du paradis terrestre, aux quatre figures symboliques du char d'Ezécliicl, etc. De plus, chacune de ces lettres considérée à part ne nous offre pas une signification moins mystérieuse. La première (i), qui est aussi le signe du nombre dix, et nous rappelle par sa forme le point mathématique, nous apprend que Dieu est le commencement et la fin de toutes choses; car le point, c'est le commencement, l'unité première, et la décade, c'est la fin de toute numération. Le nombre cinq, exprimé par la seconde lettre (n) , nous indique l'union de Dieu et de la nature ; de Dieu, représenté parle nombre trois, c'est-à-dire par la Trinité; de la nature visible représentée, selon Platon et Pythagorc, par la dyade. La troisième lettre (i) est le signe du nombre six. Or, ce nombre, que l'école pythagoricienne avait également en vénération, est formé par la réunion de la monade, de la dyade et la triade, ce qui est le symbole de toutes les perfections. D'un autre côté, le nombre six est aussi le symbole du cube, des solides ou du monde ; donc il faut croire que le monde porte le cachet de la perfection divine. Enfin, la quatrième lettre est la même que la seconde [■^), et par conséquent nous nous trouvons encore une fois en présence du nombre cinq. Mais ici il correspond à l'âme humaine, à l'âme rationnelle, qui tient le milieu entre le ciel et la terre, comme cinq est le milieu de la décade, expression symbolique de la totalité des choses.
Nous voilà arrivé au troisième livre, dont le but est de démoniror par les mêmes procédés les principaux dogmes du christianisme. Aussi est-il placé
C'est à partir de cette époque que les idées kabbalistiques, devenues l'objet d'un intérêt plus général, commencent à compter sérieusement, non seulement dans les travaux d'érudition, mais dans le mouvement scientifique et religieux du seizième et du dix-septième siècle. C'est alors qu'on voit paraître successivement au jour les deux ouvrages d'Agrippa,
tout entier dans la bouche de Capnion ; car c'est sur les ruines de la philosophie sensualiste ou exclusivement païenne, et sur les traditions prétendues kabhalisliques dont Baruth a été l'interprète dans le livre précédent, qu'il s'agit d'élever maintenant l'édifice de la théologie chrétienne. Quelques exemples suffiront, je l'espère, pour donner une idée de la méthode que suit ici l'auteur, et de la manière dont il y rattache ses vues générales sur l'histoire de la religion. Dès le premier verset de la Genèse, « Au commencement iJieu créa le ciel et la terre », il trouve le mystère de la Trinité. En effet, en arrêtant notre attention sur le mot hébreu que nous traduisons par créer (x"l2) ; en considérant chacune dos trois lettres dont il se compose comme l'initiale d'un autre mot tout à fait dislinct du premier, on obtiendra ainsi trois termes
n II II
qui signifieront le Père, \e.Fils,\& Saint-Esprit (t;7pn mT']2~2J<)* t)ans ces paroles tirées des Psaumes, « La pierre que les architectes avaient méprisée est devenue la pierre angulaire », on trouvera, par le même procédé, les deux premières personnes de la Trinilé (px'p' 2x)- C'est encore la Trinité chrétienne qu'Orphée, dans son liynime à la nuit, a voulu désigner par ces mots : vù^ oùpavô;, aiOr^p ; car cette nuit, qui engendre toutes choses, ne peut être que le Père; ce ciel, cet olympe qui embrasse dans son immensité tous les êtres, et qui est né de la nuit, c'est le Fils ; enfin, l'élher, que le poète antique appelle aussi un souffle de feu, c'est le Saint-Esprit. Le nom de Jésus traduit
Il II V M II
en hébreu (^ VCM i)' c'est le nom même de Jehovah, plus la lettre "f^, qui, dans la langue des kabbalistes, est le symbole du feu ou de la lumière, et dont saint Jérôme, dans son interprétation mystique de l'alphabet, a fait le signe de la parole. Ce nom mystérieux est donc toute une révélation, puisqu'il nous apprend que Jésus c'est Dieu lui-même conçu comme lumière et parole, ou le Yerbe divin. Il n'y a pas jusqu'au symbole même du christianisme, jusqu'à la croix, qui ne soit clairement désignée dans l'Ancien Testament, soit par l'arbre de vie que Dieu avait planté dans le paradis terrestre, soit par l'altitude suj)pliante de Moïse, quand il lève les bras au ciel pour demander le triomphe d'Israël dans sa lutte contre Amalec, soit enfin par ce bois miraculeux qui, dans le désert de Marah, changea l'eau amère en eau douce. Dans la pensée de Reuchlin, Dieu s'est manifesté aux hommes sous différents aspects pendant les trois grandes périodes religieuses que l'on distingue ordinairement depuis la création; et à chacun de ces aspects correspond dans l'Écriture un nom parti-
les savantes et curieuses rêveries de Postel, le répertoire des kabbalistes chrétiens, publié par Pistorius, les traductions de Joseph Voysin, les recherches de Kircher sur toute l'antiquité orientale, et enfin le résumé et le couronnement de tous ces travaux, la Kabbale dévoilée.
Il y a deux hommes dans Cornélius Agrippa : l'auteur du livre de Occulta Philosophiâ\ le défenseur enthousiaste de toutes les rêveries du mysticisme, l'adepte passionné de tous les arts imaginaires, et le sceptique découragé, qui se plaint de rincerliludc et de la vanité des sciences^'. Ce n'est cei-tainement pas le premier, comme on pourrait le croire, qui a rendu le plus de services à l'étude de la knhbale. Tout au contraire, en perdant de vue le côté métaphysique, c'est-àdire l'essence même et le fond réel de ce système, en s'attachant seulement à la forme mystique en la développant jusqu'à ses dernières conséquences, jusqu'à l'astrologie et à la magie, il n'a pas peu contribué à en détournei-, même à leur insu, les esprits graves et sérieux. Mais Agrippa sceptique, Agrippa revenu de tous ses enivrements, et rendu en quelque sorte à l'usage de la raison, a compris la haute antiquité des idées kabbalistiques, et les rapports qu'elles présentent avec les diverses sectes du gnosticisme '; c'est lui aussi qui a signalé la ressemblance qui existe entre les attributs divers
culier qui le caractérise parfaitement. Sous le règne de la nature, il s'appelait le Tout-Puissanl (i";u;), ou plutôt le fécondateur, le nourricier des hommes : tel est le Dieu d'Abraham et de tous les patriarches. Sous le règne de la loi, ou depuis la révélation de Moïse jusqu'à la naissance du christianisme, il s'appelle le Sei(j>icur (ij^x)' parce qu'alors il est le roi et le maître du peuple élu. Sous le règne de la grâce, il se nomme Jésus, ou le Dieu libérateur (nV^n^)- Ce point de vue ne manque pas de vérité et de grandeur.
d. Cologne, 1553, in-8, et 1551.
2. De Incerliludine et vanitate scienliarum; Col., 1527; Paris, 1529; Anvers, 1550.
5. (( Ex hoc cabalisticaî superstitionis judaïco fermeuto podierunt, pulo, Ophitœ, Gnostici et Yalentiniani lucretici, qui ipsi quoque cum discipulis suis grsccam quamdam cabalam commenti sunt», etc. De Vanilal. scical., c. 47.
reconnus par les kabbalistes, autrement appelés les dix séphiroth,el les dix noms mystiques dont parle saint Jérôme dans sa lettre à Marcella*.
Postel est le premier, que je sache, qui ait traduit en latin le plus ancien, et il faut ajouter le plus obscur monument de la kabbale; je veux parler du livre de la Création {Sepher lelzirah'^)^ attribué par une tradition fabuleuse, tantôt au patriarche Abraham, tantôt à Adam lui-même. Autant qu'il est permis de juger de cette traduction, dont l'obscurité égale au moins celle du texte, elle nous paraît généralement fidèle. Mais il faut renoncer à recueillir le moindre fruit des commentaires dont elle est suivie, et où l'auteur, se faisant l'apôtre d'une nouvelle révélation, fait servir son érudition si féconde et si riche, à justifier les écarts d'une imadnalion dérédée. On attribue aussi à Postel une traduction inédite du Zohar, que nous avons vainement cherchée parmi les manuscrits de la Bibliothèque royale.
Pistorius s'était proposé un but plus modeste et plus utile, celui de réunir en un seul recueil tous les écrits publiés sur la kabbale, ou pénétrés de son esprit; mais il s'est arrêté, on ne sait pourquoi, à la moitié de son œuvre. Des deux énormes volumes dont elle devait se composer dans l'origine, l'un était consacré à tous les ouvrages kabbalistiques écrits en hébreu, et par conséquent sous l'influence du judaïsme; l'autre, aux kabbalistes chrétiens, ou, pour me servir des paroles mêmes de l'auteur, « à ceux qui, faisant profession de christianisme, se sont toujours distingués par une vie pieuse et honnête, et dont les écrits, pour cela même, ne sauraient être repousses comme des extravagances judaïques^ ». C'était une sage précaution contre les préjugés du
\. De Occiillâ Philosophiâ, lib. III, c. \u
2. Ahrahami patriarcluc liber Jezirah, ex Itcbrœo versus et commentariis illuslratiis à Giiilelmo Poslello; Paris, 1552, in-16.
5. (( Scriptores collegi qui christianain rcligioncm profcssi, religiosè honcs-
temps. Cependant ce dernier volume est le seul qui ait paru*. Il contient, outre la traduction latine du Sepher letzirah et les deux ouvrages de Reuchlin dont nous avons déjà parlé, un commentaire mystique et tout à fait arbitraire sur les thèses de Pic de la Mirandole% une traduclion latine de l'ouvrage de Joseph de Castille, qui a servi de base au de Verbo mirifico^ et enfin divers traités de deux auteurs juifs dont l'un a été conduit par l'étude de la kabbale à se convertir au christianisme : c'est Paul Ricci (Paulus Riccius), médecin de l'empereur Maximilien I"; l'autre est le fils du célèbre Abravanel, ou Jehoudah Abravanel, plus connu sous le nom de Léon l'Hébreu. Ce dernier, par ses Dialogues^ damour\ dont il existe dans noire langue plusieurs traductions*, mériterait sans doute une place distinguée dans une histoire générale du mysticisme; mais son œuvre ne se rattachant qu'indirectement à la kabbale, il suffit de rappeler ici quelle en est la source, et de montrer, en passant, sous une de leurs faces les plus importantes, les idées dont on a tiré de semblables conséquences. Ricci, beaucoup plus occupé de la forme allégorique que du fond mystique des mêmes traditions, se contente de suivre de loin les traces de Reuchlin, et cherche à démontrer comme lui, par des procédés kabbalistiques, toutes les croyances essentielles du christianisme. Tel est le caractère de son principal ouvrage,
tèque vixerunt et quorum proplerea libros, lanquiim judaicam cleliralionem, dctestari nenio potcst. » Prxf., p. 2.
1. Arlis cahaUslicœ, h. e. recoiidilœ Iheologiœ et philosophiœ scriploriim, t. I; Basil., 1587, in-K
2. ArchaïKjeli Burgonovensis inlcrprelaliones in selecliora obsciirioraqiie Cabalislanun (locjmala. Jb. supr.
5. Ils ont élé écrits en italien sous ce titre : Dialoijhi de amore, composli per Leone medico, di nalione hehreo et di poi fatlo christiano. Rome, 1535. in-4, et Venise, 1541.
4. L'une est de Sarrasin, l'autre de Pontus de Tliiard, et une troisième du seijrneur du Parc.
qui a pour lilre : de V Afjricullure céleste^ Il est aussi l'auteur d'une introduction à la kabbale*, où il se borne à résumer, sous une forme assez rapide, les opinions déjà exposées par ses devanciers. Mais il ne fait pas comme eux remonter jusqu'aux patriarches, jusqu'au père du genre humain, les traditions dont il est l'interprète; il lui suffit de croire qu'elles existaient déjà quand Jésus-Christ est venu prêcher sa doctrine, et qu'elles avaient préparé les voies à la nouvelle alliance; car, ces milliers de juifs qui ont accueilli la foi de l'Évangile, sans abandonner la loi de leurs pères, n'étaient pas autre chose, selon lui, que les kabbalistes du temps ^
Je veux seulement nommer ici Joseph Yoysin, dont le plus grand mérite envers la kabbale est d'avoir traduit assez fidèlement du Zohar plusieurs textes relatifs à la nature de l'âme*, et je me hâte d'arriver à des travaux plus importants, au moins par l'influence qu'ils ont exercée.
Le nom de Kircher ne peut pas être prononcé sans une profonde vénération. C'était une encyclopédie vivante
1. De cœlesti Acjricullurâ. Il se compose de quatre livres : le premier est une réfutation des philosophes qui repoussent le christianisme comme contraire à la raison; le deuxième est dirigé contre le judaïsme moderne, contre le système thalmudique, et tend à démontrer, par une interprétation symbolique de l'Écriture, que tous les dogmes chrétiens sont dans l'Ancien Testament; le troisième a pour but de concilier les opinions qui divisent le christianisme, en leur taisant à chacune leur part, et de les appeler toutes à l'unité catholique; dans le quatrième seulement il est question de la kabbale et du parti qu'on en peut tirer pour la conversion des Juifs.
2. Isagoge in Cabbalistarum crudilionem et inlroducloria theoremala cahalislka.
3. « .. Cabala cujus prœcipui (haud dubiè) fuère cidtores primi hebrœorum Christi auditorum et sacram ejus doctrinam atque fidei pietatem amplectentium, œmuli tamen paternœ legis. » de cœlesli Agricult., lib. IV, ad init.
4. Dispidalio cabalistica R. Israël filii Mosis de anima, etc. adjectis commcniariis ex Zohar; Paris, 1655. — Sa Thcologia Judœorum n'apprend rien sur la kabbale.
PRÉFACE. jH
de toutes les sciences ; du moins aucune n'est-elle restée complètement en dehors de son érudition prodigieuse, et il y en a plusieurs, au nombre desquelles on compte principalement l'arcliéologie, la philologie et les sciences naturelles , qui lui doivent d'importantes découvertes. Mais il est connu que ce savant homme no brille pas par les qualités qui font le critique et le philosophe, et qu'il est même parfois d'une crédulité peu commune. Tel est le caractère qu'il montre surtout dans son exposition de la doctrine des kabbalisles \ Ainsi il ne doute pas un instant qu'elle n'ait été d'abord apportée en Egypte par le patriarche Abraham, et que de là elle ne se soit répandue peu à peu dans le reste de l'Orient, se mêlant à toutes les religions et à tous les systèmes de philosophie. Mais en môme temps qu'il lui reconnaît cette autorité imaginaire et cette fabuleuse antiquité, il la dépouille de son mérite réel : les idées originales et profondes, les croyances hardies qu'elle renferme, les plus curieux aperçus sur le fond de toute religion et de toute morale, sont entièrement perdus pour sa faible vue, frappée seulement de ces formes symboliques dont l'usage et l'abus semblent être dans la nature même du mysticisme. La kabbale est pour lui tout entière dans cette grossière enveloppe, dans ses mille combinaisons des lettres et des nombres, dans ses chiffres arbitraires, enfin dans tous les procédés plus ou moins bizarres au moyen desquels, forçant les textes sacrés à lui prêter leur appui, elle trouvait un accès dans des esprits rebelles à toute autre autorité qu'à celle de la Bible. Les faits et les textes que j'ai rassemblés dans ce travail se chargeront de détruire ce point de vue étrange et me dispensent de m'y arrêter plus longtemps. Je dirai seulement que Kircher, ainsi que Reuchlin et Pic de la Mirandole, n'a connu que les ouvrages
'1. Œdipiis A^(jypliacus, t. II, part. I. — Cet ouvrage a été publié à Rome, de 1G52 à 1G54.
des kabbalistes modernes, dont le grand nombre, en effet, s'est arrêté à une lettre morte et à des symboles vides de toute idée.
Il n'existe pas aujourd'hui, sur le sujet qui nous occupe, une œuvre plus complète, plus exacte, plus digne de notre respect par les travaux et les sacrifices dont elle est le fruit, que celle du baron de Rosenroth, ou la Kabbale dévoilée'. On y trouve, accompagnés d'une traduction généralement fidèle, des textes précieux, entre autres les trois plus anciens fragments du Zohar, c'est-à-dire du monument le plus important de la kabbale; et à défaut de textes elle nous offre des analvses étendues ou des tables très détaillées. Elle
renferme aussi ou de nombreux extraits, ou des traités tout entiers des kabbalistes modernes, une sorte de dictionnaire qui nous prépare à la connaissance des choses encore plus qu'il ne donne celle des mots; et enfin, sous prétexte, et peut-être dans l'espoir sincère de convertir au christianisme les adeples de la kabbale, l'auteur a réuni tous les passages du Nouveau Testament qui offrent quelque ressemblance avec leur doctrine. 11 ne faut pas cependant se faire illusion sur le caractère de ce grand ouvrage : il ne répand pas plus de lumière que ceux qui l'ont précédé, sur l'origine, sur la transmission de la kabbale et l'authenticité de ses plus anciens monuments. Vainement aussi l'on y chercherait une exposition régulière et complète du système kabbalistique; il contient seulement les matériaux qui doivent entrer et se fondre dans une œuvre pareille; et même, à le considérer uniquement sous cette face, il n'est pas au-dessus des atteintes de la critique. Quoique beaucoup trop sévère dans ses expressions, ce n'est pas sans justice que Buddé l'appelle « une œuvre obscure et confuse, où le nécessaire, et ce qui
1. lîabbala denudata, seu Doclrina Uebrœorum transcendenlalis, etc., t. II; Solisb., 1677, ia-4% t. II, liber Zohar restltulus; Francf., 1G84, m-4.
ne l'est pas, l'utile et le superflu, sont confondus pelc-mêle dans un même chaos ' ». Il aurait pu facilement, grâce à un meilleur choix, être plus riche sans avoir plus d'étendue. En effet, pourquoi n'avoir pas laisse à leur place, c'est-à-dire dans le recueil même de ses œuvres, les rêveries de Henri Morus, qui n'ont rien de commun avec la théologie mystique des Héhreux? J'en dirai autant de l'ouvrage prétendu kabhalistique d'Eréra. Ce rabhin espagnol, d'ailleurs remarquable par son érudition philosophique, ne s'est pas contenté de substituer aux vrais principes de la kabbale les modernes traditions de l'école d'Isaac Loria *, mais il trouve encore le secret de les défigurer en y mêlant les idées de Platon, d'Aristote, de Piolin, de Proclus, d'Avicenne, de Pic de la Mirandole, en un mot, tout ce qu'il sait de la philosophie grecque et arabe. C'est lui principalement, sans doute à cause de l'ordre didactique de ses disserlationsct de la précision de son langage, que les hisloriens modernes de la philosophie ont pris pour guide dans leur exposition de la kabbale; et qu'on s'étonne après cela si l'on a si souvent attribué à cette science une origine toute récente, ou si l'on y a cru voir une pâle imitation, un plagiat mal déguisé d'autres systèmes parfaitement connus! Enfin, puisque l'auteur de la Kabbala denudala n'a j)as voulu s'en tenir aux sources les plus anciennes, et nous faire connaître, par des citations plus nombreuses , tout ce qu'il y a encore d'originalité et de faits intéressants enfouis dans le Zohar, pourquoi celte prédilection pour les commentaires d'Isaac Loria, dont un homme en jouissance de sa raison ne soutient pas la lecture? Les sacrifices et les laborieuses veilles
1. « Confusum et obscurum opus, in quo necessaria cum non neccssariis, utilia cum inulilibus, confusa sunt, et in unum velut chaos conjecta. » {Inlrod. ad Phil. hebr.)
2. Il se dit lui-même de celle école, ayant eu pour maître Israël Serug, le disciple immédiat de Loria [Varia cœlor., disseit, IV, c. ÎS).
qu'il en a coûté, de l'aveu même de l'auleur, pour produire au jour ces stériles chimères, n'auraient-ils pas été employés plus utilement à cette longue chaîne de kabbalisles encore trop ignorés, qui commence à Saadiah, aux environs du dixième siècle, et finit avec le treizième, à NachmanidcV On aurait eu ainsi sous les yeux, en y comprenant celles qui composent le Zohar, toute la suite des traditions kabbalisliques, depuis le moment où l'on commença de les écrire jusqu'à celui oîi le secret en fut complètement violé par Moïse de Léon ^ Si cette tâche était trop difficile, on pouvait au moins consacrer une place aux œuvres si estimées de Nachmanide*, le défenseur du célèbre Moïse ben Maïmon, et dont les connaissances kabbalistiques inspiraient une si vive admiration, qu'on les disait apportées du ciel par le prophète Elie. Malgré ses lacunes et ses nombreuses imperfections, le consciencieux travail de Rosenroth restera toujours comme un monument de patience et d'érudition ; il sera consulté par tous ceux qui voudront connaître les produits de la pensée chez les Juifs, ou qui aimeront à observer le mysticisme sous toutes ses formes et dans tous ses résultats. C'est grâce à la connaissance plus approfondie qu'il a donnée de la kabbale, que cette doctrine a cessé d'être étudiée exclusivement, ou comme un instrument de conversion, ou comme une science occulte. I^llc a pris place dans les recherches philosophiques et philologiques, dans l'histoire générale de la philosophie et dans la théologie rationnelle, qui a essayé d'expliquer à sa lumière quelques passages difficiles du Nouveau Testament.
1. On trouvera sur tous ces noms propres des renseignements suffisamment étendus dans la première partie de ce travail.
2. ^'achmanide ou Moïse ben Nachman, appelé par abréviation Raniban
\\1'!2'^)f ^st né à Girone, et tlorissail vers la fin du treizième siècle. Il était médecin, philosophe, et avant tout kabbalisle. Ses principaux ouvrages sont un Commentaire sur le Penlaleuque (riTinn hj TK's)» '^ Livre de la
Le premier que nous voyons marcher dans cette direction, c'est Georges Wachter, théologien et philosophe distingué, faussement accusé de spinosisme, à cause de l'indépendance de son esprit, et auteur d'une tentative de conciliation entre les deux sciences auxquelles il consacrait un égal dévouement'. Voici d'abord à quelle occasion il vint à s'ocauper de la kabbale : séduit par ce système, auquel, du reste, il était assez étranger, un protestant de la confession d'Augsbourg se convertit publiquement au judaïsme, et substitua à son véritable nom, Jean-Pierre Speelh, celui de Moses Germanus. Il eut la folie de provoquer Wachter à l'imiter, et engagea avec lui une correspondance d'oii sortit le petit livre intitulé : le Spinosisme dans le judaïsme'. On ne trouvera pas dans cet ouvrage beaucoup de lumière sur la nature et sur l'origine des idées kabbalistiques; mais il soulève une question du plus haut intérêt : celle de savoir si Spinosa était initié à la kabbale, et quelle influence elle a exercée sur son système. Jusqu'alors c'était parmi les savants une opinion presque générale qu'il existe une très grande affinité entre les points les plus importants de la science des kabbalistes et les dogmes fondamentaux de la religion chrétienne. Wachter entreprend de démontrer que CCS deux ordres d'idées sont séparés l'un de l'autre par un abîme ; car la kabbale, à ses yeux, n'est autre chose que l'athéisme, la négation de Dieu et la déification du monde, doctrine qu'il croit être celle du philosophe hollandais, et à laquelle Spinosa aurait seulement donné une forme plus moderne. Nous n'avons pas à rechercher ici si les deux sys-
foi el (le l'espérance (pnT2im njlCN 1£D) ^t la Loi de l'humme (min
ma,)-
\. L'ouvrage où il poursuit ce but a pour titre : Concordia ralionis et fidci, sivc Harmouia philosophiœ moralis et rel'ujionis christianx; Anist., 1G92. in-8.