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s'acharnent aux fiacres chargés de bagages pour gagner un misérahle salaire à l'arrivée.
Il se sentait devenir vraiment nn insensé, une brute, une machine, dans celte course désespérée, essoufflante, où ses intestins vides bourdonnaient en pénibles soubresauts; et cependant il ne s'ariélait pas. 11 hâtait son allure, en même temps que le cheval, bénissant les rares obstacles qui arrêtaient un instant celui-ci. La petite côte du Trocadéro lui permit de souffler un peu, tout en continuant sa marche. En même temps, ses visions se précisaient. Il la revoyait, à travers la boîte roulante et numérotée, si délicieusement nonchalante et absorbée dans un rêve d'amour.
Un temps de galop maintenant et on arrivait devant la porte de l'hôtel d'où montait une bonne odeur de lilas, le jardin étant tout en fleur. Il la revit descendre et attendre un instant que le baryton eût payé la course, -— un peu frileuse et emmitouflée sous cette fraîcheur de la nuit, — puis prendre doucement son bras et s'y appuyer pour rentrer.
Le bruit de la porte retombant lui fit comme si Lazare eût senti se refermer son tombeau. Ses jambes fléchissaient sous lui; une sueur froide inondait son visage; son baleine lui brisait la poitrine, en dedans. Contre le mur qui fermait l'autre côté de la rue, il s'appuya, comme un homme ivre qui ne peut plus se soutenii'. Deux fenêtres voisines s'allumèrent et des silhouettes, des ombres chinoises, passèrent derrière les rideaux. Rien ne lui fut épargné des souffrances jalouses que comportait son élat. Jamais Lenska et Taddéoni, tous deux aux joies du succès et de la paix faite, n'avaient été plus alTeclueux, avant de s'envelopper d'une ombre où Mikail put deviner leurs baisers. Le lendemain, terrassé par la fièvre, courbaturé par cette course folle, il ne put quitter le lit de la journée.
La petite étudiante, qui s'intéressait à lui, vint le soigner. Elle étudiait la médecine et était une garde-malade excellente. Mikail accepta ses soins sans en avoir con-
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science, sans un remercienienl, perdu dans un rêve où s'égarait sa raison. Il revoyait éternellement la voilure fuyant devant lui, puis dépassée, et Lenska, souriante, regardant le ciel. Très faible encore, il se leva néanmoins le lendemain et, se traînant plutôt qu'il ne marchait jusqu'à un omnibus, il regagna la rue de Passy, où il avait bien cru mourir de fatigue et de désespoir.
C'était l'après-midi. Il entendit roucouler Taddéoni; mais Lenska n'apparut pas. A la nuit tombante, il regagna la table d'hôte où seulement il pouvait manger, en ce moment, n'aillant ailleurs aucun crédit. On y discutait avec violence une nouvelle mesure prise contre les nihilistes. Mais il n'entendit pas seulement un mot de ce qu'on disait autour de lui. On but à la liberté du monde, un des convives ayant passé sa thèse heureusement, ce jour-là. 11 but, comme les autres, et, dans l'état où l'avait mis l'épuisement, il se grisa d'un seul verre, voulant retourner à Passy, mais retenu par ses amis qui commençaient à avoir pitié de lui.
Et cette vie abominable recommença le lendemain encore. Il abandonna ses leçons, il épuisa ses dernières ressources pour faire, sans cesse, le guet devant cette maison lointaine où elle était avec un autre, abdiquant toute dignité, n'ayant pas même, en soi, dans son âme trop douce, la révolte qui mène au crime, la colère qui délivre. Plusieurs fois, il vit Lenska ouvrir la croisée et regarder autour d'elle dans le ciel clair où passaient de petites nuées blanches, puis au jardin qu'emplissaient les floraisons printanières, son adorable chevelure dénouée, dans une toilette sommaire qui révélait ses formes sous les larges plis, des formes souples et qui commençaient cependant à s'arrondir, la femme succédant en elle à la jeune fille, d'uae beauté plus parfaite, plus recueillie, encore que l'enjouement moqueur de sa physionomie n'eût pas changé. Bien qu'il se dissimulât pour la suivre ainsi du regard, il lui semblait impossible qu'elle ne le vît pas, qu'elle ne
le devinùt pas, qu'elle n'eût pas l'iiituilion d'une détresse si proche et si désespérée. 11 lui semblait alors ([ue des flèches, venant des yeux de la Kosake, lui passaient à travers le cœur. Dans tous les cas, si elle le voyait, ou l'avait simplement aperçu et reconnu, elle n'en était nullement émue. Une voix d'homme l'appelait tout à couj) an dedans et elle refermait la fenêtre. C'était ïaddéoni qui avait fini ses gargouillades et qui se pré|)arait à sortir.
Alors, il les voyait s'en aller ensemble, elle dans d'adorables tenues de ville, élégantes et fantaisistes, où son caprice s'était joué. Et bientôt, il sut, heure par heure, tout ce qu'ils faisaient, initié aux querelles comme aux raccommodements, mêlé à la vie de ces gens, trouvant à cela d'horribles délices, n'ayant plus même le courage de souhaiter quoi que ce soit, de rêver le moindre retour auprès d'elle, vaincu, désespéré, impuissant à lutter contre la force invincible qui, tous les jours et si inutilement, le ramenait au même coin de Paris.
Un soir, en sortant, elle laissa tomber une fleur du bouquet qu'elle avait cueilli, en traversant le jardin. Il la ramassa derrière elle et la couvrit longtemps de baisers. Ce fut le seul instant de bonheur que lui valut cette passion à laquelle il s'abandonnait tout entier.
Il crut remarquer, au bout d'un certain temps, qu'un homme, rôdant aussi par là, semblait s'intéresser également beaucoup à ce qui se passait dans l'hôtel du chanteur. On le voyait, en effet, épier les entrées et les sorties, prendre des voitures qui suivaient, à distance, celles que le faux ménage avait prises. La première et la seule hypothèse qu'il fit, c'est qu'il avait un rival et que cet homme était, sans doute, amoureux aussi de la Kosake. Il n'en éprouva, d'ailleurs, aucune mauvaise humeur.
Que lui importait pour ce qui lui était accordé à luimême! Non! chose étrange, plutôt une sympathie inconsciente, obscure, pour un malheureux subissant la même fatalité que lui-même. Une autre idée lui traversa encore
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le cerveau. Un des deux amants, par jalousie, sans doute, faisait peut-être surveiller l'autre. Encore une fois, cet indiscret ne pouvait venir pour lui, et son douloureux bonheur était de ceux que nul ne peut voler. Quand il parla à ses compagnons de cette rencontre avec un inconnu, toujours au même endroit, ceux-ci n'hésitèrent pas à le prévenir qu'il avait affaire à quelque agent russe, et qu'il allait être compromis dans quelque complot. Mais il ne fit qu'en rire.
Un jour, à sa grande surprise, cet homme mystérieux, mis d'ailleurs avec une certaine recherche, et de façons élégantes, s'approcha de lui et, sans autre préambule, lui dit :
— Vous avez tort, cher monsieur, de vous cacher de moi pour ce que vous faites, car je crois que nous faisons absolument la même chose. Permettez-moi donc de me présenter le premier : Adam de Saint-Merry, et de vous dire que j'appartiens à l'agence Tournade et Frippart.
Et comme Mikail, sans lui répondre, le regardait avec des yeux étonnés et sans paraître comprendre, il ajouta :
— C'est bien pour celle qui fut un instant la princesse Ylinne que vous venez ici?
Mikaïl bondit, puis, reprenant sa pose résignée :
— En effet, mais je ne suppose pas que ce soit pour la même raison.
— Vous n'appartenez pas, vous-même, à une agence de renseignements, et ce n'est pas pour la vraie princesse Ylinne, la princesse Ariadne, que vous Iravaillez?
Mikaïl eut un nouveau haut de cœur.
— Non! monsieur, fil-il. Je n'ai l'honneur d'appartenir à aucune institution de cette sorte.
Mais il comprit bien vite qu'il allait pouvoir apprendre bien des choses peut-être surLenska; qui sait? prévenir celle-ci de quelque danger, en laissant causer cet homme à qui la discrétion professionnelle semblait faire légèrement défaut.
— Ah! dit-il, la princesse Ariadiie fail surveiller mademoiselle Lenska?ll me semble, cependant, qu'elles n'ont plus rien de commun, aujourd'hui.
— Je vous demande pardon.
— Eh ! quoi donc?
— Le nom,
— Comment cela?
— Mais parce que mademoiselle Lenska, comme vous Tavez appelée tout à l'heure, continue à se faire appeler, à Paris, princesse Ylinne, usurpant un nom illustre, et que la vraie princesse, madame Ariadne, est décidée à ne pas le souiïrir plus longtemps.
— Mais où se fait-elle appeler ainsi? 11 ne me semble pas que, dans le monde où elle vit, avec l'homme dont elle partage la vie, cela puisse avoir une grande importance. Il est si lointain de celui auquel appartient la princesse Ariadne !
— En ciïet, mais le baryton Taddéoni a l'intention d'exploiter ce nom, nous en avons la certitude, et c'est sur quoi nous veillons.
— - Mademoiselle Lenska aurait-elle donc l'intention d'entrer au théâtre aussi?
Et le malheureux Mikaïl posait cette question au nouveau venu avec une véritable fièvre. En rentrant au théâtre, la Kosake redevenait une femme appartenant un peu à tous et dont il aurait sa part comme tout le monde. Il pourrait aller l'entendre, la trouver seule sur son chemin et non plus toujours accompagnée de cet homme; se rapprocher d'elle en acceptant quelque emploi infime dans le théâtre où elle serait engagée. Ses rêves étaient devenus si modestes! La voir seulement, l'entendre, être comme le chien d'un maître ingrat; qui sait! peut-être avoir, un jour, le bonheur désespéré de la servir comme un esclave.
Tout cela lui passait, très confus, dans l'esprit, â l'état d'espérances vagues. Il était certain qu'une fois comé
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dienne, Lensku ne serait plus aussi parraitemenl la chose de Taddéoni. Ce fut donc avec une vraie désillusion qu'il entendit son interlocuteur lui raconter comment la Kosake avait été, en etTet, tout près de débuter à l'Opéra-Comique, les affiches étant faites déjà, et comment elle avait, au dernier moment, préféré payer un dédit, justement pour que son amant ne recouvrât pas un peu de liberté. Ah! à ce moment-là, la princesse Ariadne s'était crue bien près de triompher. Vous voyez d'ici, sur les murs de Paris, le nom de princesse Ylinne, usurpé par une drôlesse, et l'humiliation imposée publiquement à cette fille, et la possibilité de la faire expulser par la voie diplomatique. Mais tout cela avait manqué au dernier moment, par un caprice jaloux de cette femme.
Heureusement qu'une occasion nouvelle allait probablement s'ofl'rir de signaler cette profanation d'un nom illustre et respecté au public. Le milieu était plus favorable encore à un éclat couvrant de honte l'usurpatrice. Dans une des plus nobles maisons du Faubourg, un concert de bienfaisance allait avoir lieu où le baryton devait chanter, et aussi sa femme à qui on devait demander ces chansons kosakes qu'elle disait, en effet, avec un brio infini. Taddéoni, de la meilleure foi du monde, avait fait rédiger un progamme dans lequel la Lenska se trouvait désignée sous le nom de princesse Ylinne. Ce programme allait être imprimé et publié dans les journaux. Peut-être la princesse Ariadne aurait-elle l'air de le souffrir pour réserver, à la soirée même, le grand effet qu'elle méditait, pour démasquer peut-être, elle-même, la fausse princesse. — Voilà pourquoi, mon cher monsieur, je suis chargé de surveiller tout ce que font, en ce moment, le sieur Taddéoni et mademoiselle Lenska. Comme je sais fort . bien que vous n'irez pas leur raconter les mauvais desseins de la princesse Ariadne, je ne regrette pas d'avoir satisfait votre curiosité. Mais vous me permettrez certainement de vous exprimer la mienne. Pourquoi êtes-vous là? -
— Parce que j'aime mademoiselle Lenska. répondit Mikaïl d'une voix ferme en le regardant en face et avec la solennité d'un homme qui fait une profession de foi, qui confesse sa croyance.
M. Adam de Sainl-JIerry éclata de rire. L'état de délabrement où était le malheureux Mikail était trop lointain de la tenue galante où nous avons coutume de concevoir les donneurs de sérénades ! Il le regarda à plusieurs reprises et avec une nuance doublée d'impertinence.
Puis, lui tirant son chapeau, il se posa symboliquement l'index de la main gauche sur le front, en secouant légèrement la tête. Parbleu! c'était clair comme le jour. Il avait eu tout simplement affaire à un fou !
Le soir même, il racontait la chose, comme très plaisante, dans le rapport adressé tous les jours à la princesse Ariadne, sur les faits et gestes de Lenska et de son amant. La princesse resta rêveuse devant ce détail pittoresque. Il est probable qu'elle devina. Ce soir-là, quand Taddéoni et sa maîtresse rentrèrent, Mikail, qui n'avait pas quitté sa place, les vit tirant, avec grand soin et commentant du bout des doigts, même un instant après que la voiture se fut arrêtée devant la porte, un écrit considérable. C'était le programme de la fête de bienfaisance où tous les deux devaionl chanter.