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CHAPITRE XII

Une admirable matinée prinlaiiière dans ce jardin dont Paris était autrefois intérieurement ceinturé de verdure, avant que les maisons y poussassent, insipides et blanches, à la place des arbres jetés à terre. Qui n'a connu Passy, il y a quelques années encore, avec ses mignonnes villas posées au milieu de véritables parterres qui avaient, en avril, leurs pruniers en fleur, tout couverts de neige rose? Le petit hôtel qu'habitaient Taddéoni et sa maîtresse, était une des dernières île ces jolies retraites, accommodée néanmoins au luxe le plus moderne.

Tout autour venaient s'abattre les oiseaux, cherchant encore une oasis de feuillage. C'était, ce matin-là, un véritable concert autour de la serre, où le couvert était mis, au milieu de lilas et de roses se dressant dans les cristaux. C'est le soir même que Lenska devait débuter au fameux concert de bienfaisance, se révéler au monde parisien pour la première fois, et on avait réuni quelques amis pour lui donner courage, des gens de théâtre qui avalent foi dans son succès.

Donc, à la chanson des pinsons et des fauvettes se mêlaient les joyeux éclats de rire. Les bons vins mettaient leurs notes de rubis et de topaze dans les verres, et les propos gais allaient autour de la jeune femme triomphante qui, seule, mangeait et buvait à peine afin de se maintenir en forme pour l'épreuve tant attendue. Aucun doute sur le résultat. Taddéoni lui avait fait répéter encore, la veille, les morceaux qu'elle devait chanter, et avait été

vrainiciil éiiierveillé de .son élève. D'autres aussi avaient entendu ces chansons kosakes, que nul ne connaissait à Paris, et leur prédisaient une vraie victoire. La vérité est que personne n'était capable de les chanter avec l'accent (|u'y niellait Lenska, en qui toute la poésie sauvage de l'Ukraine semblait se réveiller et revivre quelques instants, quand toute sa jeunesse lui passait ainsi par bouffées, pour ainsi pailer, à travers rame.

Jamais le baryton n'avait été plus glorieux, ni la jeune femme plus heureuse. Tous les deux touchaient au but. Le succès mondain qu'il n'avait pas obtenu à Nice, grâce aux relations de la princesse Ariadne, allait battre son plein. Demain, on ne parlerait dans les journaux que de la jeune princesse Ylinno, une grande dame russe qui allait certainement entrer au théâtre et y faire sensation. Mais comment cela arrivait-il? Parbleu! parce qu'elle était la maîtresse du baryton Taddéoni. qui l'avait enlevée î Quelle revanche pour l'orgueil du bellâtre!

Lenska, elle, se croyait maintenant à l'abri d'une découverte fâcheuse sur son véritable état civil. Elle n'avait plus entendu parler de sa fausse belle-mère qui très vraisemblablement, l'hiver fini, était retournée à Moscou, ramenant le corps de son fils, s'enfermant pour jamais avec ses larmes dans le vieux palais seigneurial dont l'amour iusensé d'un enfant lui avait ouvert à elle-même la porte, d'où elle était sortie, n'ayant rien laissé d'ellemême et emportant tout le bonheur de la maison.

Il ne lui déplaisait pas, dans son âme aventureuse jusqu'à la méchanceté, d'avoir ainsi pesé dans une destinée. Le sang vagabond qui était en elle, et plein de révoltes contre les conventions mondaines, se réveillait, et coulait, dans ses veines, comme plus ensoleillé, à l'idée d'avoir humilié une famille de grande race, d'avoir traîné dans la boue, ne fût-ce qu'un moment, un grand nom. Elle avait l'horreur instinctive du maître, elle, la fille de Bohême, qui avait bu, â pleins poumons, l'air vivifiant et vibrant

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de liberté des grandes steppes, au bord du lleuve indompté secouant, à tous les vents, sa crinière d'écume.

Quand elle cbercliait en elle, elle n'y trouvait, en dehors d'une tendresse purement physique pour son amant, qu'un vague désir de bruit et de gloire, celui qui l'avait poussée déjà sur les planches de Mawritania, avant qu'elle pût rêver seulement un peu de ce qui lui était arrivé depuis.

Maintenant c'était dans le plus élégant des mondes, et non devant des officiers égayés par le vin, qu'elle allait paraître. Paraître, non ! mais être certainement admise, la grande tolérance mondaine d'aujourd'hui ayant ouvert, aux chanteuses de talent, tous les salons. Elle jouerait, elle aussi, à la grande dame qu'une invincible vocation d'artiste avait détournée de la vie régulière. Tout cela allait à son orgueil et elle avait l'air d'un beau fauve debout au seuil de sa cage ouverte et qui va bondir sur des proies inconnues. De son regard fier, elle semblait mesurer le monde devant elle, avant de savoir où elle poserait ses ongles durs et roses, où s'enfonceraient ses appétits capricieux.

Jamais elle n'avait été plus belle que dans ce demidéshabillé d'une femme qui reçoit, sans cérémonie, quelques intimes venus pour lui faire fête. Sa belle chevelure tombait sur ses épaules au dessin pur, aux Ions de cuivre transparaissant sous l'étoffe légère. Elle se cambrait comme une cavale, narines ouvertes, ses narines roses et toujours vibrantes comme les ailes d'un papillon. Et Taddéoni, qui semblait en avoir quelquefois la lassitude, ne pouvait la regarder, lui-même, sans admiration et sans se dire qu'il était décidément un heureux drôle de posséder une pareille créature.

Il était pour elle merveilleux d'attentions, ce matin-là; lui qui, d'ordinaire, ne pensait qu'à lui, en était exclusivement affairé. Il lui permettait de manger ceci ou cela, choisissant les morceaux les plus délicats pour elle; il

LA KOSAKE. ^il

lui versait à boire, lui-même, jouaiil au |)apa ou à la poupée, aiïeclueux, caressant, vaguement et sincèrement reconnaissant de ce qu'elle avait réalisé son rêve.

Et les amis chantaient des chansons joyeuses, improvisaient un véritable petit concert. Taddéoni, (|ui jouait un peu de la mandoline, les accompagnait avec des façons d'Espagnol. Et les amies interrogeaient la jeune femme sur les moindres détails de sa toilette du soir. Lenska leur apportait, un à un, les bijoux dont elle chargerait ses bras harmonieux et ses doigts souples, les pierreries qu'elle pendrait à ses oreilles ou qu'elle attacherait à son cou. Et puis, tout d'un coup, quand ils avaient bien admiré, bien envié, elle s'écriait qu'elle ne mettrait rien de tout cela!

Elle ne voulait qu'une fleur dans ses cheveux sombres, une Heur rouge comme le sang. Et, dans le tiède jardin où la table était servie, sous la vitre ensoleillée à travers laquelle les palmiers projetaient, sur la nappe, des ombres allongées et frémissantes, elle allait de plante en plante, cherchant le grenat vivant qu'elle voulait piquer à son chignon. Les hommes lui offraient d'aller lui chercher d'autres fleurs. Elle se moquait de leur empressement. Elle seule savait ce qu'elle voulait.

Et les rires continuaient, cependant que midi presque chaud, dans les branches encore peu vêtues de verdure, avait fait taire la chanson des oiseaux cherchant l'ombre sous les toits.

Le café fumait encore dans les lasses à demi pleines et sui' le long divan qui faisait, à la serre, une ceinture reposante, les convives discutaient, en des poses abandonnées, l'haleine bleue des cigarettes et des cigares serpentant dans l'air en spirales légères, quand le roulement d'une voiture s'arrêta devant la villa. Quelques instants après, un valet venait prévenir discrètement le baryton qu'une dame demandait à lui parler.

Taddéoni fit un geste d'impatience, dont Lenska, déjà

iiKjuièle, lui sut j^ré. Esl-ce (\ue ses bounes fortunes ne pourraient pas lui laisser la paix, au moins chez îui? 11 était hieii eu train de recevoir des dames! Non, son succès chez les femmes du monde comiuençait à l'ennuyer.

— On pourrait dire à cette dame que vous n'y êtes pas, lui dit Lenska.

— Je tiens à être courtois avec tout le monde, lit le chanteur d'un air princier. Vous avez fait entrer cette personne dans le salon?

Le valet lit signe que oui.

— Vous lui direz que je vais être à elle dans un instant, continua-t-il en rallumant son cigare.

— Vous vous rendez vraiment bien esclave, mon pauvre ami! reprit la Kosake décidément jalouse.

— Je ne suis que poli, ma chère, et d'ailleurs, qui sait si cette dame ne vient pas me proposer, nous proposer à tous les deux de chanter dans une autre fête, ou bien ne désire pas être invitée à vous entendre ce soir?

Les amis riaient en plaisantant le baryton sur sa vie occupée ; et les amies excitaient en riant la jalousie de Lenska, étant toutes d'accord sur ce seul point, que tous les hommes étaient de grands monstres.

Le valet reparut sur le seuil de la porte, comme n'osant parler.

— Qu'est-ce encore? demanda Taddéoni.

— Cette dame prie monsieur de venir à l'instant, fit-il enfin.

— Eh bien ! en voilà une bonne! s'écria Lenska.

— Je la trouve, en effet, un peu pressée, fit Taddéoni avec un air bon enfant plein de fatuité. Dites que je viens à l'instant.

Et, en effet, il sortit, laissant tout le monde se perdre en joyeuses hypothèses sur cette visite inattendue. Quand le chanteur, une fleura la boutonnière de son veston et sifflotant une gavotte, pénétra dans le salon, une femme tout en noir y était assise, vieille et imposante, d'aspect

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liaulniii tl dur, avec une grande expression de douleur et de fermeté sur le visage.

Dans sa toilette sombre, d'où émergeait sa figure pâle coiffée de cheveux blonds jadis et prestiue blancs maintenant, elle avait l'air d'une apparition, et il fallait le plein jour illuminant la large pièce, pour qu'elle n'évoquât aucune fanlasiique impression. Mais non, elle était biçn la réalité, et une réalité (jui lit passer nn frisson de peur aux larges épaules du baryton. Car il l'avait bien vile reconnue, de son séjour à Nice, et il se trouvait en face de la pi'incesse Aiiadnc.

Vn tourbillon de pensées troubla son cerveau. Celle qui domina fut que la princesse venait lui reprocher l'enlèvement de sa belle-fille. Généreusemenl il se prépara à mettre tous les torts du côté de Lcnska. Elle avait voulu absolument fuir avec lui.

— Monsieur Taddéoni ? lui demanda la princesse avec infiniment de hauteur.

— Oui, princesse! répondit le ravisseur, sans paraître autrement mécontent d'en convenir.

— Vous vous doutez probablement du but de ma visite, monsieur?

— Je sens tous mes torts, princesse, envers vousmême, reprit Taddéoni en baissant les yeux, et envers votre illustre famille.

— Ma famille n'a rien à faire ici, reprit la grande dame. Il ne s'agit que de mon nom.

— Je l'entends bien ainsi, princesse. Mais enfin, ce nom, — oh ! simadame votre belle-fille...

— Je n'ai pas de belle-fille, monsieur.

— Cependant, la veuve du prince votre fils, de ce pauvre prince Yvan que nous aimions tous...

— Mon fils n'a pas laissé de veuve.

— Mais je vous demande pardon, princesse. Comme tout le monde, à JN'ice, je suis parfaitement sûr «ju'un mariage in extremis a béni l'union du pauvre prince avec la

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jeune personne ijui vous servait de lectrice. Les apprêts et la célébration de la cérémonie ont été connus de toute la société niçoise.

— Ce mariage était un faux mariage.

— Je sais qu'il n'était valable en France que si l'officier de l'état civil eût confirmé le mariage religieux. Mais le prince et sa jeune fiancée étaient de nationalité russe et le mariage est valable en Russie, j»arce que c'est un pope de votre religion qui l'a consacré.

— Ce pope était un faux pope dont je me suis servie pour cela.

— Mais, princesse, c'est une horrible comédie.

La princesse Ariadne se leva très pâle, et, d'une voix qui eût fait rentrer un mort sous terre, dans une altitude justicière qui fit reculer Taddéoni comme un malfaiteur:

— Pas un mot de plus, monsieur! Je ne permets à personne de me juger et je n'ai plus qu'une chose à vous dire. L'aventurière qui vit avec vous n'a pas le droit de s'appeler princesse Ylinne, et je vous jure que si elle salit, une heure de plus, mon nom et celui de mon fils en le portant, je m'adresserai aux tribunaux et vous couvrirai, l'un et l'autre, d'un mépris et d'un ridicule dont vous ne vous relèverez jamais!

Taddéoni était éperdu ; on eût dit que le sol du salon allait se dérober sous ses pas. Tout à coup, fermant les poings, avec une ridicule expression de colère sur le visage, il se précipita vers la porte et cria, d'une voix tonnante, de sa meilleure voix de théâtre, devenue humaine cette fois :

— Lenska! Lenska!

— Qu'est-ce que vous faites? lui dit avec hauteur la princesse. Vous ne pensez pas que je vais me soumettre, m'abaisser à une confrontation avec une drôlesse ! Je vous ai dit ce que j'avais à vous dire. Donnez l'ordre qu'on fasse avancer ma voiture.

— Je vais la confondre devant vous ! hurla le chanleur en barrant la route à la princesse, qui se rassit avec humeur.

Et il cria plus fort :

— Lenska !

Celle-ci apparut très troublée ; car à l'accent seul dont elle avait été appelée, elle pressentait bien qu'il s'agissait de quelque chose de grave et d'inattendu. Quand elle reconnut la princesse Ylinne, elle perdit, un instant, la superbe inconscience qui ne l'abandonnait jamais. Elle sentit fléchir sous elle ses genoux.

— Alors, c'est vrai, n'est-ce pas? demanda Taddéoni d'une voix devenue sourde par l'intensité de l'indignation. Tu n'es pas princesse Ylinne? Tu n'as jamais été mariée ?

Elle ne trouva pas un mot à répondre. Comme brisée, elle se rapprocha instinctivement de la princesse, en trébuchant, par le vague instinct qu'une femme aurait plus de pitié d'elle, en ce moment terrible, que cet homme. Mais la princesse détourna la tète.

— Vous êtes édifié maintenant, monsieur, fit celle-ci d'un ton très ferme, et vous vous rappellerez la défense que je viens de vous faire. Adieu.

Lenska se traînait derrière elle en murmurant : « Grâce! » Mais on n'entendait déjà plus que le frôlement de la longue robe noire de la princesse sur les tapis du vestibule, puis le roulement de la voiture, qui l'emporta.

— A nous deux, maintenant ! fit le chanteur en se retournant brusquement sur Lenska qui maintenant tendait les mains vers lui.

Et, d'un geste violent, lui prenant ses deux mains tendues et les tordant, il la fil tomber lourdement à terre avec un cri de douleur.

— Ah! tu t'es moquée de moi, drôlesse!

La force extraordinaire, nerveuse, contenue en elle et

qui la laisait pareille, dans sa grâce, à une lige d'acier enroulée de pétales de Heurs, se réveilla sous l'affront et, se dégageant d'un brusque mouvement, elle se dressa à son tour devant lui, comme un ressort qui se détend, dans un bondissemenl de lionne blessée :

• — El qu'est-ce que ça peut le faire, après tout, lui criat-elle d'une voix vibrante, que je sois ou non princesse Ylinne? Est-ce pour cela que lu m'as prise? Ose donc me le dire en face !

— Et pourquoi donc, s'il te plaît? fit cyniquement Taddéoni en croisant ses bras.

Elle eut un cri rauque seulement, dans la gorge, un cri effrayant de douleur pour lui répondre :

— Misérable !

— Pas de gros mots, ma petite. Je sais à qui j'ai affaire maintenant. Ah! tu as cru que lu m'attraperais comme ce benêt de prince, qui le voulait pour les beaux yeux! Ah! j'aurais dû m'en douter. Tu as, en effet, plus l'air d'une Bohémienne que d'une princesse.

Elle s'était laissée tomber sur un canapé, et des larmes ruisselaient sur son visage.

— Alors, tu n'as rien aimé en moi que ça? dit-elle avec rage, en le fouillant du regard pour voir si une étincelle ne jaillirait pas de son cœur.

Mais le chanteur, qui n'avait là qu'une mandoline, demeura impénétrable. Une colère sourde montait en lui et éclata en injures :

— Ah! drôlesse! Ah! gueuse! Tu vas me faire la risée de tout le monde ! Tu m'as laissé le présenter partout comme une princesse et lu n'es qu'une goton. Viens, un peu, que je le montre à tous nos amis, et que je leur dise ce que lu m'as fait.

On entendait, à travers les portes, le bruit joyeux du dessert qui s'achevait, les éclats de rire des convives qui supposaient mille choses folâtres, à propos du départ des lieux ampbilryons, et la mandoline qui jouait sous les

doigts d'un nouveau maître, et les oiseaux dans le jardin qui, le soleil ayant tourné derrière la maison, s'ébattaient à nouveau et clianlaient à gosier déployé.

Elle demeurait anéantie, vaincue pour la première fois par une fatalité plus forte que sa volonté. Il la regardait, sans une pitié dans le regard, sans un altendrissement de pardon aux lèvres; puis il continua :

— Mais non ! Je ne veux pas (ju'ils le revoient. Je ne veux pas que tu rentres. Je leur dirai que tu es partie, que tu es morte, ce que lu voudras! Mais va-l'en! va- l'en !

— Alors, tu me chasses? lui demanda-l-elle avec angoisse.

— Et que veux-tu que je fasse de toi ?

— Suis-je donc devenue tout à coup laide et sans voix ?

— Je te dis que tu me fais horreur! Va-t'en !

Une des convives chaulait maintenant, en s'accompagnant au piano, une des chansons kosakes qu'elle devait interpréter le soir même el dont elle avait trouvé la musique. Elle l'entendit el elle crut un moment qu'elle avait rêvé, que tout cela étail un épouvantable cauchemar, qu'elle allait enfin rentrer dans la vie. Elle s'élança vers Taddéoni.

— Ah ! réveille-moi, dil-elle. Je rêve, n'est-ce pas? Elle rouvrit les yeux sur ses yeux plus durs et plus

impitoyables que jamais.

— Il ne te manquerait plus que de devenir folle ! lui dit-il rudement. Au fait, cela me permeltrait de te faire enfermer, si tu ne veux pas déguerpir de bonne volonté.

— C'est bien décidé chez toi, ce que lu me dis? lui demanda-l-elle encore.

— A moins de le chasser par les épaules, je crois ne pouvoir parler plus clairement.

— ï'es-tu demandé ce que je deviendrais après?

— Ce que lu étais avant. Ce ne sont pas mes affaires.

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— Mais sais-lu que lu es un monslie, Taddéo?

— Parce que je n'aime pas qu'on se moque de moi ! Allons, finis-en ! Nos hôtes doivent s'impatienter et commencer à croire qu'il se passe quelque chose d'extraordinaire entre nous. Je te fais grâce de l'humiliation dont je pourrais l'accabler devant eux. Mais disparais sagement et vile. Va chercher dans ta chambre tout ce dont lu as besoin pour cette nuit. Je te renverrai le reste quand je saurai où tu es. Ou plutôt fais-le prendre, car je ne veux plus entendre parler de toi.

Les convives commençaient, en effet, à trouver l'absence de leurs hôtes un peu longue. Tout en plaisantant, ils appelaient :

— Holà! Taddéo! Holà! princesse!

A ce mot de (( princesse », Lenska bondit. Machinalement, elle se rua dans l'escalier, courut à sa chambre, y prit un portrait de Taddéoni qu'il lui avait donné et le cacha dans sa poitrine, dit, du regard, un adieu désespéré à tout ce qui [avait été sa vie, depuis quelques mois déjà, redescendit précipitamment.

— Fais-moi ouvrir, dit-elle d'une voix impérative à Taddéo, qui commençait à éprouver un vague remords de sa brutalité.

— Attends un instant, si tu veux, lui dit-il d'une voix presque radoucie.

Mais elle :

— Fais-moi ouvrir, te dis-je, je veux parlir. J'en ai encore la force. Je le veux.

— On ne dira' pas que je t'ai chassée! fit le chanteur d'un air résigné.

— Adieu! adieu! adieu! pour toujours!

Elle avait franchi laporte, que le chanteur ferma méthodiquement derrière, en haussant les épaules comme un homme qui dit : « Mon Dieu ! que les femmes sont folles ! » Et il retourna à ses invités, après avoir remis un peu d'ordre dans sa chevelure, se demandant quel conte

bleu il leur dirait pour expliquer le départ de Leiiska et qu'ils ne la reverraieiit jamais. Il s'arrêta à celte belle imagination de leur faire croire que la princesse Ylinne venait de lui être reprise par sa famille qui avait découvert sa retraite et que, par délicatesse, il n'avait pas voulu l'empèclier de rentrer dans le vrai monde, qui était le sien.

— Mes amis, ajouta-t-il, je vous en prie, ne dites jamais à personne que vous avez vu cette dame ici. Je m'en fie à votre honneur de gentilshommes.

Les femmes, qui sont moins hèles que nous, toujours, faillirent éclater de rire. Mais les hommes, les bons cabots, étendirent la main en avant, avec une solennité comique et firent, avec un sérieux désopilant, le serment qui leur était demandé.

— C'est sacré, ça, l'honneur d'une femme! lui direntils en chœur, et lu es un brave garçon. Tu peux compter sur notre discrétion et nul ne saura que la princesse Ylinne a eu des bontés pour toi.

— Bah! vous ne chômerez pas pour ça, Taddéo! dirent les dames à leur lour. Une de perdue, pour vous, dix de retrouvées.

Et s'ingurgitanl un verre d'ékau, le chanteur dit d'un air sentimental :

— Eh bien, vous savez! ça m'est dur, parce que je l'aimais vraiment. Oh! pas parce qu'elle était princesse; mais parce qu'elle était belle fille et que j'en aurais fait une artiste.

Et c'est tout au plus si, en disant cela, il n'avait pas des larmes dans les yeux. Mais sûrement il en avait dans la voix, ce qui est plus facile. El, en se retirant, les oiseaux chantant toujours dans les buées roses du soleil couchant, les lilas balançant, aux premiers frissons de l'ombre, leurs clochettes innombrables et parfumées, tout en écrasant le sable des allées, on les entendait se dire, les uns aux autres, hommes et femmes :

iôO J>A KOSAKE.

— Ce sacré Taddéoiii! 11 a bien tics travert;... Mais il a aussi du bon bordeaux cl un i^ianil cu'ur!

Quand ils franeliirenl le seuil de la villa, le soir leiiitanl déjà ses nuus de rose, la Kosake n'y élail plus.

Cependanl, comme assommée du coup qu'elle venait de recevoir, en une minute de dél'aillance, elle avait eu, au niouienl où la porte du petit liùlel, dans leciuel elle avait été si beureuse, s'était refennée sur elle, une façon d'évanouissement. Elle avait du s'asseoir sur une borne dans la rue beureusenient déserte. Car c'était dans une de ces jolies petites rues de Passy, dont les liants murs débordent de l'euillagc et où les promeneurs sont aussi rares que dans une ville morte.

Là, elle avait mis sa léte entre ses mains, sa jolie tête où une fleur cueillie pendant le déjeuner était restée piquée dans ses cbeveux, et elle avait éclaté en sanglots. C'était vraiment la première douleur qu'elle eût connue dalis la vie.

Cuirassée jusque-là de son admirable égoïsme, elle n'avait participé à aucune angoisse autour d'elle. Le petit prince était mort et Mikaïl avait souffert par son amour; tout cela lui avait été comme des accidents naturels dans la vie. Devant le cercueil et devant les larmes, elle avait gardé le même sourire, et jamais auparavant on ne l'avait vue pleurer. Mais celte fois-ci, c'était à tout son être que s'étendait la nouvelle blessure, saignante aussi bien à son orgueil qu'à la véritable tendresse qu'elle avait pour celui qui venait de la chasser avec tant de dureté, tendresse toute sensuelle peut-être, mais dans laquelle elle avait donné vraiment tout ce qu'elle pouvait donner.

Elle était restée ainsi quelque temps, ne se sentant plus aucun courage, même celui d'aller plus loin, anéantie et comme sons un écroulement de ruines. Tout à coup, elle s'était levée, et sans regarder en arrière, comme une désespérée, avait descendu la rue dans le sens de la Seine, sans dessein précis dans l'àme, mais

L\ K(>>AKK. -r.l

coinine subissant les allirances impérieuses qu'a loujours la mort pour les malheureux.

C'était à riienrc où les aiïairés du jour ronlreiil chez eux, dans cette petite ville éminemment bourî^eoise qu'est Passy, coin plus provincial que la province ellemême. Personne ne prit i,'arde à elle, et elle traversa la l^rande rue. dans le brouhaha d'un omnibus, ayant eu, un court instant, l'idée de se jeter sous les roues. Mais cela lui avait paru trop horrible. Ainsi elle continua sa course, sans s'apercevoir qu'un homme l'avait suivie depuis son départ de l'hôtel de ïaddéoni; le malheureux qui faisait maintenant, jour et nuit, sentinelle, dans l'espoir fou de l'apercevoir un seul instant.

Elle était arrivée sur le quai et s'était rapprochée du pont dont les réverbères s'allumaient, mettant dans le déclin du jour cette note do hunière tremblotante, jaune et sans rayonnement autour d'elle, qui fait penser à des étoiles dont on aurait coupé les ailes; tout cela sans se (lire résolument qu'elle allait nio.urir, mais comme subissant une fatalité, tout étant fatal dans cet être sans croyances et sauvagement élevé parmi les choses insensibles.

Tout à coup, elle s'arrêta et se mit, accoudée sur le parapet, à regarder l'eau, l'eau où de grandes traînées roses descendaient encore du couchant, où Paris commentait à s'illuminer en un scintillement de reflets, où les petits bateaux à vapeur ouvraient de grands yeux phosphorescents, verts comme ceux des chats ou rouges comme ceux des chiens hydrophobes. Toutes choses s'appareillant à nos pensées, ce spectacle qui eût comblé un poète de mélancolies douces était fait, pour elle, de mystérieuses horreurs.

Sous ce vêtement bariolé de violet tendre et d'émeraude, elle devinait et sentait, comme par avance, la profondeur du fleuve aux baisers glacés et une âpre révolte, un amour éperdu de la vie naissaient de son

ibi LA KOSAKK.

désespoir iiirme. Par inslaiits, en un rapide sommeil de la pensée, elle oubliait lout, et c'était sans voir qu'elle demeurait les yeux fixés sur ce tourbillonnement d'eau secouée par les barques, traversée de reflets comme de flèches d'or. Et toujours, elle ne s'apercevait pas qu'une ombre veillait tout près de la sienne.

Tout à coup, en un mouvement brusque, son coude ayant peut-être tout simplement glissé sur la large pierre où elle s'appuyait, elle se pencha en avant. Alors deux bras la saisirent qui. violemment, la tirèrent en arrière, tandis qu'une voix mourante d'émotion murmurait à son oreille :

— Lenska!

Il lui suffit de retourner la tète, abandonnée à cette fatalité nouvelle qui s'appelait la vie, comme l'autre s'appelait la mort, pour voir, lout près de son visage, le visage de Mikaïl qui la soutenait sur sa poitrine, sans avoir délié ses mains d'autour de sa taille. Elle ne se débattit pas pour échapper à son étreinte. Au contraire, elle s'y abandonna davantage, l'instinct que ce salut lui était venu d'elle la rendant sans courage pour s'en dégager. Elle était comme une chose inerte aux bras de cet homme.

A ce moment où elle le reconnut, un sourire vague passa sur ses lèvres, le premier peut-être où il n'y eût pas de moquerie. C'est qu'elle avait été si près de la mort que peut-être avait-elle eu une certaine divination de la vérité et comprenait maintenant ces choses sacrées, et si longtemps obscures pour elle, qui sont le dévouement et le sacrifice. Oui, certes, il y eut quelque chose de presque affectueux dans cette première impression de son âme à la vue de son sauveur. Elle se cramponna à lui très doucement, en une caresse involontaire dont il éprouva des délices infinies.

— Lenska! ma Lenska, lui dit-il d'une voix où passait tout son être, viens avec moi !

Et il fit quel(|ues pas en arrière, sur le larije trottoir, en Tentrainaiit. Une voiture passait à vide, qui remisait à Montrouge. Mikaïl héla le cocher et lui proposa de le conduire rue des Feuillantines pour le peu qu'il avait dans sa poche. Le cocher, ([ui n'était ainsi dérangé eu rien de son chemin, accepta. Prenant alors Lenska dans ses bras, il l'assit sur les coussins et monta auprès d'elle. Puis le fiacre roula dans le soir p:randissant, avec les ombres s'allongeant, puis se rapetissant, à mesure qu'on atleiiinait et qu'on dépassait une lumière.

Ce fut pour Mikaïl quelques instants inespérés du bonheur qu'il n'osait plus rêver depuis longtemps. Elle était là, dans ses bras, sous ses baisers, s'il eût eu plus d'audace, livrée à lui, n'ayant plus que lui au monde. C'était son soufOe qu'il respirait: c'était la tiédeur vivante de son jeune corps dont il était traversé jusqu'aux moelles ; c'était le frisson de son admirable chevelure qui lui caressait la joue; c'était sa petite main (ju'il tenait comme un oiseau blessé, sans l'oser presser à peine.

Il lui semblait qu'un rêve l'emportait dans cette voiture ridicule et que le chœur des anges moulait de tous ces passants insipides (ju'on frôlait dans un claquement de fouet. Elle ne disait rien et avait fermé les yeux. Comme il respectait son silence, et comme il était tout au recueillement de son àme! Il lui parut que ce voyage durait tout à la fois une minute, par sa rapidité, et un siècle par le bonheur qui y était contenu. Il eût voulu que cela durât toujours.

C'est qu'elle ne lui témoignait, cette fois-ci, aucune haine, aucun dédain. Elle se penchait sur lui comme sur un arbre, où, lassée, elle trouvait l'ombre et l'espérance, comme elle se fût appuyée sur une chose insensible, de •■elles au milieu desquelles elle avait vécu autrefois. Et il buvait cette odeur des vêlements de la femme aimée, laquelle est plus douce cent fois que le parfum des roses et plus pénétrante que l'arôme de la violette.

-Ibi LA KOSAKE.

A la table d'hôle de la rue des Feuillantines, il entra, la laissant un instant seule, et y prit quelques provisions qu'il n'eût pu avoir ailleurs à crédit. Puis, il remonta et s'arrêta à thnix pas devant la maison délabrée où était sa chambre. 11 fit descendre Lenska, qui avait à peine conscience de ce qui se passait, tant elle était encore écrasée par cette suite d'événements, faisant si diiïérenls le soir et le matin d'une telle journée. Elle n'eut aucun dégoût de monter l'escalier humide et puant, soutenue par Mikaïl, qui continuait presque à la porter. Il ne sembla pas qu'elle en fût étonnée, et qu'elle se souvînt du coquet hôtel où elle était reine (juelques heures auparavant.

La petite porte de la chambre de Mikaïl s'ouvrit sur un soufflet d'air fétide, froid et triste tout ensemble, l'air longtemps renfermé entre ces murs aux tentures déchirées, aux veines humides courant dans la pierre u.sée. A tout cela, elle ne parut faire aucune attention. La pièce était presque obscure, bien que la nuit fût belle au dehors. Il alluma une bougie et commença, l'ayant fait asseoir sur l'unique fauteuil, aux bras vidés de leur crin, qui lui servait de siège, à la déshabiller avec des respects infinis, avec des tendresses comme celles des mères quand elles soignent les petits enfants.

Tout doucement, il dégrafa le vêtement qu'elle avait jeté sur ses épaules; puis, sans qu'elle se défendît, il lui retira les mignonnes mules qu'elle portait encore, tant son départ avait été précipité. Sans regarder, avec des pudeurs admirables, aussi ému qu'un prêtre ayant aux mains l'hostie sainte, il acheva, de sa toilette, tout ce qu'il put, sans qu'elle eût à s'offenser de rien, et l'aida au reste, les yeux fermés pour ainsi parler. Puis, comme elle manquait de force pour se lever, il la prit encore dans ses bras et retendit dans son lit, qu'il referma sur elle avec des précautions infinies. Alors seulement, elle ouvrit un instant les yeux et un regard très doux, un regard vraiment bon et affectueux, un regard chargé de reconnaissance en

monta vers lui qui faillit, h son tour, s'évanouir de bonheur.

— Lenska, lui dil-il, quand il l'ut revenu d'une émotion à la fois si poiirnanle et si douce, ma Lenska, ce que je t'ai dit autrefois, je le le redis encore : je suis prêt à vivre et à mourir pour loi. Traile-inoi comme ton chien, comme un esclave. Je ne le demande rien que te voir, respirer à tes pieds, te donner tout ce qui sera en mon pouvoir.

El, comme elle ne répondait pas, mais ne refusait pas non |dus, il lui dit encore, d'une voix éperdue de leudresse:

— Lenska! Je vois que tu comprends, maiulenanl. Lenska, merci !

|ja main qu'il tenait dans la sienne était toute froide. A grand'peinc, il décida Lenska à prendre, pour se réchauffer, un peu de vin sucré qu'il lui fit boire par petites cuillerées, le bras passé sous son épaule, comme on fait aux malades aimés. Une réaction se fit, sans doute ; car il sentit sa lèle s'alourdir, tandis que se refermaient ses paupières. Il installa de son mieux la Kosake inerle sur l'oreiller, en accumulant au-dessous, pour en augmenter le moelleux, sa belle chevelure épandue. A son souffle plus lent et plus rythmique, plus sonore et moins haletant, il vil qu'elle dormait de ce lourd sommeil que nous apportent les grandes fatigues.

Alors, il s'assit dans le vieux fauteuil au pied du lit, l'âme pleine d'une béatitude débordante, avec des actions (fe grâces plein le cœur.

La nuit était maintenant tout à fait venue. Aucune voilure, dans la rue habitée par d'humbles piétons seulement et trop étroite pour tenter les cochers, ne troublait le silence qu'elle apporte avec elle. Bien qu'on fût au cœur du quartier des étudiants, aucun bruit joyeux, aucune chanson dans l'air. C'est que les étudiants ((ui habilaient ces vieilles maisons n'étaient pas les plus riches. C'était une bohème misérable et sans gaieté qui se traînait là pénible, et prenant la venue du terme moins joyeusement que les héros de Murger.

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La petite éludianle russe qui s'était intéressée à lui vint frapper à sa porte. Il ne répondit pas, et, comme elle savait qu'il était rentré, elle éprouva un désappointement inconscient et, en descendant l'escalier tortueux, des larmes lui coulèrent des yeux. Rien que d'innocent cependant dans leurs relations coutumières. Mais tous ces pauvres êtres, qui veulent vivre en dehors de l'amour, s'y brisent encore quelquefois le cœur, comme à un bloc de marbre rencontré dans l'obscurité.

La lune qui (il trait à peine, un instant auparavant, à travers la basse fenêtre, moins oblique maintenant, dessinait plus largement, dans la chambre, l'image de la croisée quadrillée de noir sur un fond d'argent pâle. En tournant encore, elle s'en vint rayonner sur le lit et éclaira doucement la figure de Lenska endormie. Jamais elle n'était apparue encore si belle à Mikaïl que dans cette lumière d'apothéose tran([uille, dans cette vision qui avait vraiment quelque chose de surnaturel. Un calme infini baignait son visage roulé dans sa chevelure sombre, blanc comme des pétales de lis. Aucun sourire méchant ne mettait une morsure à ses lèvres. Il semblait que la bonté du ciel fût entrée en elle, avec cette flamme mystérieuse.

Et le pauvre garçon se prit à penser que, quand il l'avait rencontrée pour la première fois, il faisait une lueur pareille, dans ce merveilleux paysage d'Ukraine, par cette admirable nuit d'été où elle avait commencé de le hanter, quand son père, le vieux pope iérémeï, l'avait exorcisée, comme une Roussalka. Dans sa mémoire, il entendit sonner les rires clairs qui l'avaient si troublé, puis s'envoler dans l'air la chanson qui l'avait ému plus profondément encore, puis le bruit joyeux de l'eau éclaboussant les grandes herbes quand elle avait pris son bain sous les saules; et, dans son souvenir encore, il la revoyait s'ébattant dans le clair ruisseau, pareille aux naïades antiques, riant à sa propre image dans l'eau claire et peu profonde, n'étant plus ensuite qu'une ombre qu'il poursuivait à travers les

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arbres, une ombre qui l'appelait et ne se laissait plus approcher.

Celte inoubliable nuit on s'était jouée, entre des puissances mystérieuses, sa destinée, il la revivait auprès de la jeune femme endormie, se demandant si. enfin, Dieu avait eu pitié de lui, ou si l'esprit malin avait pris, pour jamais, possession de son âme! Ab ! peu lui importait <|ue ce rêve admirable fût infernal ou divin ! Il était auprès d'elle. Il allait pouvoir se dévouer pour elle. Que ce dévouement allât jusqu'à la damnation de son âme, c'est à quoi il ne pensait guère, c'est à quoi nul ne pense quand il aime.

Et la nuit s'écoulait, très lente et sans le lasser cependant de sa si douce insomnie, la lune ayant (juitlé le cbevet de Lenska, pour ne plus tracer sur la muraille, au-dessus du lit, qu'une figure grimaçante brisée par les reliefs du plafond où Mikaïl eut pu lire, s'il eut été superstitieux, quelque ironie du destin. .Mais il était complètement beureux.

Et son bonheurne s'était pas amolli parla fatigue, quand, tout doucement, dans un crépuscule blanc d'abord, puis rose, le jour mit comme une poussière lumineuse dans la chambre où les objets n'avaient encore repris que leur place, mais non pas leur forme. La raie d'or qui tendait l'Orient s'élargit bientôt assez pour qu'on en vît la partie supérieure, de la fenêtre, pareille à une broderie superbe au bas d'un manteau crasseux et déchiré. 11 faisait grand jour tout à fait, quand Lenska rouvrit les yeux, des yeux un peu creusés, qu'elle frotta comme pour être sûre qu'elle ne rêvait pas. Mais sa figure demeura impassible. L'expression ordinaire y était revenue, tant ses impressions s'émoussaient, rapides, à son être dur comme la pierre des sépulcres. Ce repos avait suffi à guérir les grands ébranlements de la veille. Elle regarda Mikaïl avec douceur.

Alors, il se mit tout près d'elle, ayant approché le fauteuil où il avait rêvé, de façon qu'il lui tenait une main qu'elle

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ne retirait pas, tout en lui parlant tout bas avec des tendresses infinies.

Il lui disait ses projets. Elle ne manquerait de rien auprès de lui, et il mettrait bientôt autour d'elle tant de bien-être qu'elle ne voudrait plus le quitter.

Il avait vécu très pauvrement jusque-là de ses leçons. Mais il travaillait sans courajie, sans goût à son travail. Il ne pensait qu'à elle, toujours, à tout instant et pour se désespérer de la revoir jamais.

Mais maintenant c'était bien différent. Il se sentait plein de force et de vaillance à l'ouvrage. Il trouverait de nouveaux élèves plus riches que les précédents. Le russe devenait très à la mode à Paris. Tout le monde voudrait le parler couramment, dans la bonne société française, d'ici à peu d'années. L'occasion était bonne pour faire presque fortune en l'enseignant. Oh! ils ne resteraient pas longtemps dans cette vilaine petite chambre, sans air et sans soleil. Il lui voulait, comme à une plante rare, une serre pleine de lumière où elle verrait pousser les autres fleurs. Qu'elle eut un peu de patience jusque-là! Ce n'était que quelques jours de misère à traverser. Et il l'aimerait tant, il l'accablerait de telles tendresses qu'elle ne regretterait rien.

11 bénissait maintenant Dieu d'avoir attendu, pour la ramener près de lui, qu'elle eût besoin d'un être absolument dévoué, prêt à donner sa vie pour elle. Cet être, il serait celui-là. Il n'aurait qu'une pensée au monde : Elle! Et tout ce qu'il avait revu, la nuit, quand sa pensée était retournée en Ukraine, il l'évoqua de nouveau devant elle; il lui rappela leur première rencontre, et il la vit rire (combien en fut- il heureux!) au souvenir du pope l'exorcisant à moitié nue. Ce souvenir du pays fit passer comme une joie très douce dans les yeux de la Kosake et même un certain attendrissement.

Tous les deux ils parlèrent de ce beau paysage où s'était passée leur jeunesse, du Dnieper aux eaux tour à

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tour caressantes et fougueuses, des grands chevaux sauvages qui balayaient la steppe de leurs queues échevelées. Sa chanson, à elle, lui revint aux lèvres et elle la fredonna pendant que Mikail l'écoulait avec ravissement. Ce fut comme une oasis dans cet ensemble d'impressions sombres où tous les deux avaient été longtemps plongés, la Kosake ayant été déçue deux fois dans ses espérances de fortune, puis de gloire, et Mikail ayant souffert toutes les tortures d'un amour désespéré.

Puis il repril, avec une volubililé folle, ses projets de travail, de bien-être à deux, de vie douce et laborieuse en commun. Alors elle l'écoulait, mais ne lui répondait pas.

Après un déjeuner très frugal, composé de ce qu'il avait apporté la veille et qu'elle fil, sans quitter son lit, il lui prit les deux mains et lui dit :

— Ma Lenska bien-aimée, il faut que je le quitte quelques heures. Je veux, aujourd'hui même, trouver de nouvelles leçons, et encore faut-il que je donne celles que j'ai déjà. Mais je reviendrai bien vile!

Et il lui couvrit de baisers les mains, et, adorablement nonchalante, elle se laissait faire, abaissant sur lui ses regards toujours mystérieux et profonds, toujours aux lèvres ce sourire énigmatique qui l'avait autrefois désespéré, mais où maintenant il s'obslinait à ne lire que des espérances.

L'heureux fou! Avant de se décider à partir, il revint et ne semblait pouvoir s'arracher de ce taudis devenu pour lui plus resplendissant qu'une église, à l'heure solennelle du salut, quand le rayonnement de l'ostensoir met des fumées d'or dans la vapeur bleue de l'encens.

Et, plein d'un courage fou, il se rua dans Paris, muni d'adresses qu'il avait été chercher parmi ses commensaux ordinaires de la rue des Feuillantines. La journée fut rude à ses pauvres jambes, car il la fallut continuer par la recherche d'un peu d'argent pour vivre en attendant des ressources nouvelles. Il trouva l'un et l'autre, des pères

voulant faire apprendre à leurs enfants la langue russe, et un ami. un compatriote, qui lui avança de quoi aller quelques jours. Aussi reprit-il, impatient, le chemin de la fhanilire où Tattendail Lenska, avec des hosannas dans ràmc, et se disant que tout lui réussissait maintenant.

Avec une lièvre joyeuse dans les doigts, il ouvrit la porte en disant :

— Lenska, c'est moi !

Mais la chambre était vide. Le lit défait était tiède encore. liien ne restait là des menus objets que la Kosake avait apportés la veille.

Lenska avait disparu.

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