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CHAPITRE XI

La saison de Nice se terminait dans la rumeur parfumée des dernières batailles de fleurs. A Paris, le printemps avait remis sa robe verte et c'était le retour de tous les exilés volontaires qui avaient été oublier l'hiver dans ce pays que ne trahit jamais le soleil. Le grand mouvement des villégialeurs hivernaux avait cessé, sur les bords de la Méditerranée, et la promenade des Anglais devenait moins bruyante, entre ses palmiers poudreux si peu comparables aux admirables plantations d'Hyères.

Mikail, qui depuis son départ de la maison de la princesse Ariadne avait vécu de leçons données dans quelques familles riches, voyait partir l'un après l'autre tous ses élèves. Il ne trouverait plus de quoi vivre là où l'enchaînaient de si douloureux et néanmoins de si chers souvenirs. Paris, d'ailleurs, maintenant l'attirait d'une force invincible. Comme il avait, dès longtemps, pressenti le goût de Lenska pour le chanteur, leurdisparilion, le même jour, n'avait rien eu d'obscur ni de douteux pour lui.

Puis il avait appris, par les journaux, le début triomphant de Taddéoni à l'Opéra. C'est donc à Paris qu'ils étaient ensemble, et c'est à Paris seulement qu'il pouvait espérer la revoir. Car, de cette dernière et cruelle entrevue avec elle, où elle l'avait traité avec une impitoyabilité si grande, il avait emporté, non pas la guérison de son amour, non pas l'oubli d'une ingrate, mais une passion plus grande encore de sa beauté, je ne sais quel enfièvrement sensuel qui le livrait à d'impossibles désirs.

ta LA KOSAKK.

Ah ! il s'en sentait vraiment possédé et le souvenir lui revenait de leur première rencontre, de la fatalité qui l'avait jetée sur son chemin et de cet exorcisme paternel qui ne lui semblait plus maintenant si ridicule.

N'était-ce pas vraiment un démon, un esprit méchant, une Roussalka que cette femme qui lui avait pris sa raison, qui occupait sans cesse toute sa pensée, pour qui il eût donné mille fois sa vie et qui, en l'insultant, s'en faisait aimer davantage encore? Et toutes les superstitions enfantines revenaient en lui, avec des terreurs contre lesquelles, en vain, se débattait sa foi.

Il revoyait ce paysage fantastique dont elle avait souvent troublé le mystère avec ses éclats de rire et sa chanson, ce paysage lunaire qu'une neige lumineuse semblait couvrir; il entendait le tressaillement du vent dans les feuilles, le murmure du ruisseau que bordait une double rangée de saules, et il se disait que, si des êtres mystérieux descendent parmi nous, comme la religion ne nous interdit nullement de le croire, ils devaient choisir quelque nuit pareille, une telle atmosphère d'enchantement. Tout n'était-il pas inattendu, heurtant les prévisions, dans celte fille étrange qu'il avait poursuivie si longtemps dans les bois, sans l'atteindre, qui avait paru s'amuser infiniment de ses angoisses, qu'il avait retrouvée ensuite pendue à la selle d'un ravisseur, qu'il avait sauvée et qui ne lui avait pas même dit merci !

Et, sans trêve, sans repos pour son esprit, le visage troublant de Lenska lui apparaissait, avec son rire qui mordait et ses cheveux embroussaillés sous lesquels ses yeux mettaient deux pointes d'incendie. Il sentait maintenant que ni les prières, ni le travail, ne l'en délivreraient jamais et que là, où elle était, se débattait obscurément sa destinée, à lui. Il s'en sentait appelé, pendant les nuits fiévreuses que lui avait laissées sa dernière déception.

Il lui restait fort peu de l'argent qu'il avait touché chez la princesse Ariadne, et il dut vendre quelques beaux livres

à un amateur de Toulouse, resté à Nice, un des derniers, pour pouvoir faire le voyage et s'installer à Paris, si modestement que ce lut. Il y dut chercher le quartier des étudiants les plus pauvres, dans les quelques rues étroites qui demeurent encore dans le voisinaire du Panthéon ; il y découvrit une chambre très liant perchée, très sombre, d'un mobilier plus qu'élémentaire, mais que son prix modicjue désigna à sa misère.

F.lle lui avait été indiquée par un étudiant russe demeurant dans la même maison, qu'il avait abordé en le reconnaissant h son accent et à qui il avait demandé d'être son guide, un gardon aux longs cheveux, à la barbe blonde inculte, aux yeux bleus et chercheurs, plus pauvrement vêtu encore que lui, qui avait emporté, de Nice, les débris de sa garde-robe de secrétaire d'une grande dame.

Son nouvel ami lui indiqua également, rue des Feuillantines, une pension très bon marché et où il trouverait des compatriotes, une façon de petite colonie dont les parents avaient connu la Sibérie ou y étaient encore, ce coin curieux du monde nihiliste international, lequel, fort heureusement, et à Paris surtout, s'en tient encore aux théories.

Ils étaient là une douzaine de très jeunes gens, épris fiévreusement de philosophie décourageante, admirablement studieux, hantés des plus nobles rêves de bonheur égalitaire, sublimes de sincérité et d'ignorance de la vie, s'aimant d'une souffrance fraternelle, enfants dangereux et âmes candides, pleins d'étincelles d'incendie pour le monde où ils croyaient simplement promener le flambeau de la foi nouvelle. Parmi eux, quelques femmes, de ces filles longues et décharnées, avec des houppelandes comme les hommes, qui font, avec une ardeur admirable, leur droit ou leur médecine, portant les cheveux rasés, sans coquetterie et arborant volontiers des lunettes, femmes qui n'ont rien de la femme, antiplasliques et en pleine insurrection contre ce préjugé divin de la beauté qui âge-

iiouillait les races élues à Alhènes el à Home, devant une innmoiielle idole.

Celle petite colonie studieuse, crasseuse el suant la misère, élaif comme un îlot de mélancolie dans l'océan de gaieté qu'est encore, à Paris, le monde des étudiants. Ces jeunes gens ne fré(iuentaient pas avec la jeunesse. Plusieurs avaient atteint, d'ailleurs, un âge où les études sont ordinairement terminées et où le goût des plaisirs s'est amorti en nous. Quittant peu les taudis où ils se réunissaient autour de samovars, improvisés avec des trouvailles chez les revendeurs, à peine les rencontrait-on quelquefois au Luxembourg, dans le jardin, causant à voix basse comme des conspirateurs. Mikail fut admis, parmi eux, avec une certaine méfiance.

L'ordre d'idées où ils vivaient de haine sociale et de revendications humanitaires lui était inconnu. Leur athéisme violent contrastait avec le fond d'orthodoxie qui était demeuré en lui. Car l'odieuse façon dont l'avait traité la princesse Ariadne avait soulevé, en lui, plus de tristesse que de colère, et son souvenir s'en allait souvent encore vers les rêves d'autrefois, ceux qu'il partageait avec le bon lérémeï; il était resté fils de pope et croyant. Mais il y a un fond de fraternité entre toutes les misères humaines. Ce proscrit de l'amour avait sa place, même parmi les proscrits de la politique, par cela seul qu'il était malheureux. Tout témoignait d'ailleurs, en lui, contre l'hypothèse qu'il put être un agent du gouvernement russe à Paris.

Il prit donc sa part de la vie commune de privations et de révoltes inutiles. Le printemps rendait heureusement la vie moins dure aux malheureux. 11 est délicieux particulièrement dans ce quartier et dans ce jardin dont George Sand — quand elle était à Paris — et Théodore de Banville, toujours, faisaient leurs délices. Mikail finit par trouver quelques eçons, par relations, el continua, à peu près, la vie qu'il avait à Nice, peu aisée mais résignée, n'ayant qu'une pensée, revoir la Kosake.

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Mallioureusement, le barvioii qui Tavait enlevée avait obtenu précisément, de la direclioii de l'Opéra, un congé pour une tournée, et, tant (juodura celui-ci. Mikaïl n'eut aucun moyen de savoir où il pourrait rencontrer LensKa. D'ailleurs, elle avait vraisemblablement suivi son amant. Celle circonstance retarda la période de folies où le devait jeter la découverte dont il était impatient. Sobre de confidences, il n'avait pu cacher cependant complètement, à ses compagnons de misère, que c'était l'amour qui l'avait jeté dans ces traverses. Les hommes haussaient les épaules avec une certaine pitié en le regardant, mais les femmes, les étudiantes aux cheveux courts, le raillaient impitoyablement.

L'amour! Qu'était l'amour pour ces désespérées qui y eussent trouvé cependant la seule raison d'être de la vie. Quand, dans la conversation, il leur disait, avec un enthousiasme, quelque admirable passage de son compatriote le grand Gogol, plein de passion et de tendresse même pour les choses, elles lui répondaient par (juelque stance désespérée de >«ekrassow, le seul jjoète qu'ils admissent, quelque strophe comme celle-ci : « Il v a trois grands malheurs : — épouser un esclave ; — être mère d'esclaves; — se soumettre à un esclave Jusqu'à la tombe. Et ces trois malheurs pèsent sur la femme de la terre russe... Les siècles ont passé, tout s'efforce vers le bonheur. Tout a changé plus d'une fois dans le monde. Dieu n'a oublié qu'une seule destinée : la triste destinée de la femme de la terre russe. Victime des caprices du sort — tu as souffert sans bruit, en secret — et tu n'as » laissé voir tes larmes — ni entendre tes plaintes. —

■ Mais, à moi, tu diras tout, mon amie. — Tu es l'incarna- » tion de la peur. — tu es l'àme éternellement dolente. — K Celui-là n'a pas de cceur dans la poitrine — qui n'a pas

■ juré de te défendre contre le sort. »

^ Il en était une cependant, parmi ces filles étranges dont HÉ la science occupait seule les loisirs, qui se montrait

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quelque pou portée vers le nouveau venu. Celle-là, peutêtre aussi avait aimé. Mais comme elle en aurait rougi devant les autres !

Un journal tombé sous les yeux de Mikail annonça enfin la rentrée du baryton. Son projet fut immédiatement conguet jamais journée ne lui parut aussi longue que cellelà. Avant l'heure du spectacle, longtemps, n'ayant presque rien pris de la journée, tant il était nourri de sa fièvre, il rôda autour de l'entrée des artistes, dans le carrefour que domine la silhouette funéraire de l'Opéra vu de ce côté. Il vit les choristes et les petites danseuses se hâter, à pied, celles-ci avec de menus paquets sous le bras.

Puis, les voitures, amenant les premiers sujets, pénétrèrent dans la grande cour, ne laissant voir aux vitres fermées par des mains pleines de précautions, que des silhouettes emmitouflées. Tout ce monde élégant s'engouffrait sous la courte véranda, visible un instant seulement. Et Mikaïl interrogeait du regard toutes ces fenêtres roulantes, honteux et craignant d'être pris pour quelque mendiant qui ouvre les portières. Le baryton était en retard, sans doute — une querelle qu'il avait eue, une scène de jalousie avec sa maîtresse vraisemblablement, — mais il arriva le dernier et Mikaïl vit Lcnska descendre la première et tous les deux se précipiter en courant, dans l'escalier.

11 n'avait pas distingué ses traits. Mais elle seule avait celte tournure, cette souplesse des mouvements, cette grâce des moindres gestes qui nous ravit, dans ceux que nous aimons, autant que !a beauté du visage. Ce fut comme un éclair traversant la nuit. Il demeura comme anéanti et résolut d'attendre les longues heures qui le séparaient du moment où les deux amants sortiraient pour rentrer chez eux. Ce fut une soirée qui lui parut plus longue encore que le jour, maintenant qu'il était sûr delà revoir, ne fût-ce qu'un instant, maintenant qu'il pouvait espérer savoir où elle s'était cachée.

Il promena son angoisse dans le bruit indifférent du

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boulevard. La soirée était belle et déjà tiède, les promeneurs nombreux et marchant à petits pas, le oijïare aux lèvres, dans un bien-être dii^estif ; (juelques filles seulement, toujours inquiètes des mouchards, traçant, dans ce remous pacifique, un rapide sillage, avec leurs robes voyantes et leurs regards oblicjues, à peine regardées par quelque lycéen en sortie ou par quelque vieux. Il aurait pu se coniparer à ces misérables qui, comme lui, couraient après un rêve, celui d'un problématique repas dans les restaurants encore ouverts. Sans s'éloigner de l'OpiMa, il s'en allait à l'aventure, n'ayant la perception de tout ce mouvement que comme un homme qui, en plongeant, entend le bruit sourd de l'eau dans ses oreilles, oppressé et impatient de revenir à la surface.

Ces heures mortelles eurent cependant une fin. Il vit les premiers sortants de l'Opéra descendre rapidement l'escalier pour regagner leur voiture, les gardes municipaux se rangeant sur la place ; il dut attendre encore, étant immédiatement retourné de l'autre côté, que les artistes sortissent, à leur tour, une bonne demi-heure après le public, leurs loges retombant une à une dans la nuit, et les mille fenêtres tout à l'heure éclairées n'étant plus qu'une constellation plus loin, dont les étoiles allaient s'éteignant.

Enfin, un couple sortit très joyeux. La réconciliation avait eu lieu entre Taddéoni et Lenska, la scène de jalousie oubliée et le baryton exultant en un vrai triomphe. Taddéoni s'était consciencieusement enveloppé le cou d'un foulard élégant. Mais Lenska avait le visage bien découvert, et Mikaïl put voir, d;tns un éblouissement, son regard et son sourire endiablés, tout ce qui l'avait séduit dans cette femme fatale à son repos. A pied, bras dessus, bras dessous, ils s'en allèrent joyeux au glacier napolitain. Il la vit alors, bien mieux encore, à travers la vitre illumiminée, et jamais elle ne lui parut plus séduisante; jamais il ne sentit son amour plus despotique et plus désespéré.

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Faisant face à Taddéoni qui prenait une hoisson fumante, les deux coudes sur la table, en une pose gamine, elle lui souriait, ses deux mains charmantes ramenées sous son menton, une jambe croisée sur l'autre, laissant émerger des jupes son pied d'enfant toujours en mouvement, comme la queue des bergeronnettes bleues.

Lui, Mikaïl, s'était appuyé contre un arbr^? du boulevard, ne se sentant plus la force de demeurer debout. Ainsi ne la perdit-il pas un seul instant des yeu.x, jusqu'au moment où elle donna, elle-même, visiblement, le signal (lu départ, comme une amoureuse bien impatiente des joies qui l'attendent à la maison et des caresses qui la guettent dans son il.

De sa voix formidable et roucoulante, le baryton héla une voiture dans laquelle Lenska monta avant lui et jeta au cocher une adresse que Mikaïl n'entendit pas. Fiévreux il fouilla dans sa poche et n'y trouva pas l'argent nécessaire pour prendre un fiacre. La force de la quitter déjà lui manquait cependant, et, comme un fou, comme un chien, il se mit à courir après la voiture qui emportait son àme à côté d'un goujat.

Dans l'embarras de voitures qui suit toujours la sortie des spectacles, celle du baryton s'empêtra un certain temps, souvent arrêtée, ne pouvant prendre que le pas, et Mikaïl, se faufilant dans ce dédale roulant, au risque d'être écrasé cent fois, put la devancer et la laisser passer ensuite, regardant un instant à la portière la silhouette de Lenska nonchalamment penchée sur l'épaule de son amant, contemplant les étoiles avec un sourire aux lèvres. Ce plaisir malsain et ironique lui fut retiré quand, ayant dépassé la rue Royale, la route fut plus libre. Le cocher, alors, fouetta son cheval au grand trot. Mais Mikaïl était emporté par une énergie inconsciente, et toujours, toujours, dans l'espoir de la voir encore descendre de voiture, il courut derrière comme ces malheureux qui, des gares lointaines,

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