‹ La KosakeChapitre 12 sur 20 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Sous un ciel d'été sans nuages, la foudre fût tombée à deux pas de lui que Mikail n'eût pas éprouvé une commotion plus forte. Ce fut, dans son cerveau, comme une suspension de la pensée, dans son cœur comme un bouillonnement suivi d'une chaleur sans battements. Il était écrasé, éinéanti. Puis, son désespoir se précisa, pour ainsi parler, dans ce chaos de pensées incohérentes, comme les formes au sortir du crépuscule. Il mesura la hauteur de rabime au fond duquel il avait été précipité et se dit que, cette fois, il ne se relèverait plus de celte chute.

Il portait sa main, machinalement, à son front, puis sur sa poitrine, pour s'assurer qu'il vivait bien encore, qu'il n'était pas mort du coup, comme un homme après un accident mortel. Toujours comme un automate, il retourna au lit tiède et le làta comme pour s'assurer qu'il ne rêvait pas. Le jour ayant achevé de tomber, il alluma une bougie et se laissa retomber sur une chaise. Il ne chercha même pas si Lenska, en partant, n'avait pas laissé un mot pour lui, un adieu, une phrase de pitié. Il savait trop — il avait immédiatement deviné — où elle était retournée. A cette pensée, il se sentit la poitrine gonflée de sanglots qui le soulagèrent et des larmes montèrent, abondantes, à ses yeux.

Mais pas une pensée de colère ou de révolte ne se mêla à cette douleur infinie. II suspectait, dans la Kosake, une fatalité dont lui-même était victime, depuis qu'il l'avait rencontrée, l'immortelle fatalité de l'amour. Elle était

i6i LA KOSAKE.

partie pour retrouver cet homme comme lui-même aurait tout (|uillé, à tout inslaut, en tout lieu, pour la retrouver elle-même. Et quelque chose de sublimement fraternel se levait, en lui. un sentiment plein de noblesse et de pitié, pour un être dont la misère était, au fond, pareille à la sienne.

Tout cela lui apparaissait comme une loi naturelle, implacablement logique et qui mettait les hommes au-dessus du jugement les uns des autres. En quoi il montrait infiniment de sagesse, pour un homme que le désespoir rendait fou. Mais certaines émotions extrêmes ouvrent ainsi, en nous, des abîmes de clarté, et la douleur affine souvent notre perception des choses.

Qu'avait-il à lui reprocher à cette femme, lui qui, comme elle, avait versé le sang ou, du moins, étranglé un homme, avait plongé dans le deuil sa famille, avait subi les humiliations d'une façon de servitude? Était-elle allée dans l'infamie, en le tuant lui-même, en se donnant à un homme méprisable, plus loin et plus bas que lui-même? Certes, il y avait de l'ingratitude dans la façon dont on le traitait! Mais, en amour on ne doit rien à personne, sinon à qui l'on aime.

Et, comme il se disait toutes ces choses, dans une ombre mal éclairée par quelques étoiles — car la bougie était morte — et il était tard déjà, il se dit encore que tout espoir lui était maintenant défendu. Arracherait-il encore Lenska à cet homme, ce ne serait jamais que pour quelques heures. Elle lui reviendrait comme le chien volé brise sa chaîne nouvelle pour aller retrouver son maître. Tous les dévouements, tous les sacrifices ne valent contre ce pouvoir, qui est comme une véritable magie. Ah! la Roussalka avait trouvé son vainqueur.

De petits nuages légers passaient sur le ciel, mettant aux vitres de la croisée des intermittences de nuit et de lumière. Mais, dans son esprit, c'était la nuit toujours, une nuit qui n'aurait plus de matin pour en déchirer les

LA KOSAKE. 2G3

voiles, dans une blessure de soleil. Et, de tout cela, il conclut qu'il n'avait plus rien à faire en ce monde et ([uc le repos des morls était tout ce (ju'il avait à souhaiter. Prêtre exilé du temple, amant châtié de l'amour, que lui reslait-il? Rien. 11 était en face de l'irrémissible et il se sentait vaincu.

Ses croyances de chrétien ne pesaient même plus dans la balance. Il ne pouvait plus croire à un Dieu bon. Ces jeunes hommes dont les idées l'avaient surpris et souvent révolté, ces compatriotes au milieu desquels il vivait, ces conspirateurs et ces exilés dont la négation de tout était la loi ne lui apparaissaient plus comme monstrueux, mais comme infiniment saijes sans doute. Ils avaient i-aison dans leur scepticisme douloureux et désespéré, dans leur haine de tout ce qui vit, dans leur révolte contre tout ce qui est.

En de tels abîmes, le doute est lui-même comme un oiseau dont l'aile blessée ne soutien! plus le vol et qu'on refuse pour guide. Oui, ce néant seul était vrai. Il le comprenait maintenant. Alors le droit de l'homme était bien d'y retourner, à l'heure choisie par lui-même, comme à la vérité éternelle.

Tout ce qu'il avait entendu, dans la conversation de ses commensaux ordinaires, quand ils trompaient la faim par de beaux raisonnements, lui revenait à l'esprit. Tout ce qu'on lui avait enseigné dans son enfance en la maison du pieux lérémei était un rêve. Est-ce que nous gardons rien de l'enfant, en vieillissant? Alors nous en devons dépouiller aussi les croyances, pour nous dresser devant la réalité comme devant un ennemi, sans autre arme que notre courage et notre volonté.

La sienne était maintenant de mourir. Mais comment.' Il eût pu se jeter par la fenêtre, sur le pavé où scintillaient de petites lumières, la tète en avant ; et longtemps il demeura derrière la vitre, prêt à soulever l'espagnolette. Elle était là, cependant, dans la grande ville dont le souffle montait autour de lui, avec les premières rumeurs des

-2lil LA KOSAKE.

voitures lointaines qui passent, toutes cahotantes vers le ventre de Paris. Et il se dit qu'il voulait revoir encore, au moins une fois, la place où elle respirait, et qu'il lui serait doux de ne pas tomber si loin d'elle. Uallumant la lumière depuis longtemps éteinte, il sortit de sa chambre et se dirigea vers celle que la petite nihiliste, qui s'était si visiblement intéressée à lui, occupait dans la même maison. Car il savait ([u'elle veillait la nuit tout entière, courbée sur ses livres, et qu'il ne la réveillerait pas. Très doucement, il frappa.

Missia Alexandrowna — ainsi s'appelait-elle — lui ouvrit immédiatement. Enveloppée d'une robe de chambre presque masculine et en fort mauvais état, elle n'avait rien, il faut en convenir, des grâces tentantes qui eussent pu ramener un homme, jeune encore, des plus fatales résolutions. Une vapeur bleue de cigarette flottait dans la petite chambre, et, sous la lampe studieuse qui traçait un cercle d'argent jauni sur la table, un volume de Bakounine était ouvert. Le vrai décor d'une chambre d'étudiant pauvre et laborieux. Elle eut un sourire, vaguement mélancolique, comme un peu de joie cependant, au fond, ({uand elle le reconnut. Avec un empressement qui n'avait rien de joué, elle s'informa s'il n'était pas souffrant. Elle étudiait la médecine à Paris et avait déjà passé les premiers examens. Elle eût été enchantée de mettre à sa disposition le peu de science qu'elle avait acquise en travaillant beaucoup.

Il la rassura et lui dit qu'il avait simplement un petit service à lui demander. Et, en même temps, malgré lui, il la regardait.

Elle était loin d'être jolie, avec sa figure légèrement écrasée, ses yeux trop écartés et ses cheveux coupés, sans culture, pareils à des loufl'es d'herbe jaune. Mais son regard bleu avait quelque chose de pénétrant et de profondément bon. Certes, celle-ci avait dû souffrir aussi beaucoup avant d'en venir aux croyances communes à ses

compajînons. Alors, pourquoi ne s'était-elle pas tuée, comme il voulait lui-même se tuer maintenant? Elle lui apparaissait comme l'image de l'obstination à la vie, et volontiers lui eùl-il tiemandé comment elle avait fait pour se consoler et garder le courage de vivre encore.

Kl elle aussi, pendant celte minute silencieuse, le contemplait, inipénétrahle dans sa pensée, mais dans une pensée où la sympathie, l'affection même se sentaient toutefois. Puis elle lui tendit une cigarette, et, pendant que machinalement il rallumait, elle lui demanda en quoi elle pouvait lui faire plaisir. Auprès d'une pièce anatomique, un tibia qui lui servait à couper et à tenir les in-oclavo ouverts, un revolver rouillé était posé sur la table.

— Pouvez-vous me prêter ceci pour quelques heures, ma chère Missia? lui demanda-t-il en désignant l'arme.

— Cerlainement, (ît-elle, sans qu'aucune émotion apparente passât dans ses Iraits.

— Il est chargé, n'est-ce pas?

— Que voudriez-vons qu'on en fit sans cela? lui demanda-t-elle en souriant le plus naturellement du monde.

Et, avec celte tranquillité slave, tout à fait caractéristique de la race et qui nous étonne toujours, elle lui tendait le revolver dont elle avait doucement secoué la poussière, sans qu'aucune question lui vînt aux lèvres, sans qu'aucune curiosité mil un éclat dans son regard. Elle ne lui demanda pas davantage quand il le lui rapporterait, ou s'il le lui rapporterait jamais.

— Merci! fit-il, avec la même affectation d'indifférence, en serrant l'arme dans sa poche.

— Yiendrez-vous déjeuner ce malin à la pension? lui demanda-l-elle toujours très simplement.

Avec la même tranquillité, il lui répondit :

— Je n'en sais rien.

Et ils se dirent bonsoir. Et Mikaïl remonta dans sa chambre, prit son chapeau et sortit, la nuit étant pleine

2G6 LA KOSAKE.

encore, tenant le revolver dans sa main au fond de sa poche. Un instant après il longeait la grille dn Luxembourg, au moment où Paris est le plus calme, les derniers soupeurs t'iant rentrés et les ouvriers matinaux ne se rendant pas encore à leur tâche. La fraîcheur de l'air lui procura une façon de bien-être tout physique qu'il put prendre, un instant, pour un apaisement de sa pensée.

Par la rue Mazarine où, seule, une maison mal famée laissait filtrer un peu de lumière à travers les jalousies toujours baissées, il descendit jusqu'au quai où les becs de gaz clignotaient dans une sorte de brume très légère montant de la rivière. Les Tuileries, de l'autre côté, formaient une masse d'un bleu sombre strié de gris, les silhouettes s'arrondissant, de polygonales qu'elles étaient en face, en regardant dans le sens du jardin. Et le fleuve coulait très calme, sa robe n'étant plus déchirée par les bateaux de toutes sortes. Car la Seine est une façon de Pénélope qui raccommode chaque nuit le vêlement que déchireront, dès l'aube, les quilles des batelets et les hélices des petits vapeurs.

Sans la traverser, il marcha droit devant lui, à gauche, jusqu'au pont d'Iéna dont les chevaux se cabraient silencieusement et dont la masse de pierre coupait le paysage que rendait plus visible une plus grande sérénité du ciel. Il allait droit devant lui, sans regarder, comme mù par une force stupide, pareil aux chevaux des tramways prisonniers des rails sur un chemin dont ils n'ont pas la conscience, mais dont ils subissent la fatalité, indifférent à ces mille choses de la nuit qui, aux gens d'imagination comme lui, sont une innombrable source d'impressions.

Arrivé au pont, il tourna à droite comme une toupie qui rebondit contre un angle et continue sa course à angle droit de sa première direction. Sans une préoccupation apparente plus grande de se conduire, il reprit le quai, un instant, monta la côte légère qui mène à Passy et, sans s'être arrêté un seul instant, sans avoir eu besoin de

LA K08AKK. 267

regarder le nom des rues, il se retrouva devant l'hôtel de Taddéoni, où l'on ne dormait pas non plus.

C'est que la réconciliation avait eu lieu entre la Kosake el leclianteur, et qu'on l'avait fêlée par un souper prolongé. Au fond, l'amour-propre du drôle avait été flatté de la façon soumise dont sa maîtresse lui était revenue, après avoir été si honteusement chassée quelques heures auparavant. Ah! pour une fois, Lenska s'était départie de son impénétrabilité ordinaire. Elle était revenue devant la porte, comme le chien rampant; elle avait attendu que le maître sortit pour s'humilier devant lui, pour lui demander grâce, pour se mettre à genoux.

Elle avait abjuré toute dignité, toute habileté, toute coquetterie. Elle avait supplié comme une mendiante, elle avait demandé la charité d'un regard. El cela lui avait tout à fait réussi. Gel homme avait été touché de la grande tendresse qu'il était susceptible d'imposer; il s'était admiré et grandi à ses propres yeux, dans ce désespoir de femme. Il s'était dit qu'il faudrait être ingrat pour ne pas savoir gré à un être d'un tel avilissement.

Et, en bon enfant, en haussant les épaules à peine à sa propre pensée, il l'avait laissée entrer, il l'avait fait asseoir sur le divan où elle trônait en maîtresse, deux jours auparavant. Il l'avait regardée, sans en avoir trop l'air, et il avait trouvé que la douleur la rendait plus jolie. Il avait réfléchi enfin que, pour n'être pas princesse Ylinne, comme il l'avait longtemps cru. ce n'en était pas moins une belle et étrange fille dont un amant pouvait être fier dans le monde; encore avail-il pensé qu'elle pourrait bien avoir un grand et fructueux succès avec ses chansons kosakes qu'elle disait à la diable el avec une verve irrésistible.

Ce ne serait plus dans une fête de bienfaisance qu'il la ferait débuter, mais au théâtre, à quelque représentation de gala, comme il s'en donne souvent. Et puis, vis-â-vis de ses amis, c'était mieux qu'il en fût ainsi. Il leur avait

raconté nue la jeune jirincesse Ylinne avait été réclamée et reprise par sa famille.

Il dirait fort bien, pour sa propre renommée, qu'elle s'était éciiappée pour le retrouver à sa maison une seconde fois, et qu'elle avait pris un nom de contrebande pour bien marquer qu'elle le préférait à tout, à sa noblesse et à son honneur. Ce serait toujours la princesse Ylinne, mais sous un pseudonyme dont nul ne serait dupe.

Ainsi avait médité, tout en regardant Lenska couchée à ses pieds sur le tapis, le balayant de ses beaux cheveux dénoués, pareille à une bête domptée, le chanteur Taddéoni; et toutes ces raisons avaient-elles si bien milité, pour la suppliante, qu'il avait résolu d'être profondément magnanime en reprenant sa maîtresse. Il ne lui avait pas donné cette grande joie de l'apprendre d'un seul mot. Il aurait craint de la tuer par une émotion de joie trop grande. Mais il lui avait dit qu'il verrait, qu'il lui pardonnerait peut-être son long mensonge, à la condition qu'elle mentit encore, non plus pour lui, mais pour tout le reste du monde.

Dans tous les cas, elle pourrait rester, ce soir, avec lui. Et, comme l'immense bonheur qu'elle éprouvait, et auquel elle s'abandonnait, la rendait plus belle encore, il avait pris les choses gaiement. On souperait tous les deux comme deux amoureux. Et c'était ce souper, allongé de caresses, qui finissait seulement quand Mikaïl était arrivé, sans savoir comment, sans s'en rendre compte, devant la villa muette au dehors, avec ses glycines qui pendaient à la grille, luisantes des premières gouttes de rosée.

Et d'abord il lui avait semblé que tout reposait dans la maison. Aucune lumière aux chambres du premier. C'est que les hôtes n'étaient pas remontés encore de la serre où ils avaient continué la réconciliation parfaite, en face de viandes froides et de bouteilles à demi vides. Aussi Mikaïl en était-il revenu à douter que Lenska fût là? C'était infiniment probable. Mais enfin, rien ne le lui prouvait abso-

LA KOSAKE. 2(Î9

Imnenl. Aurait-elle eu vraiment la lâcheté de retourner à cet homme (jui l'avait si in(lii,Miement traitée, elle qui était la (lerlé et rindépeiidance même? Il se le demandait, sans se dire qu'il était, lui, prêt à toute lâcheté, ne lùt-ce que pour la revoir un instant. El, en reconstituant tout ce qui s'était passé dei)uis la veille, il en arrivait à penser qu'il s'était probablement trompé, que cela était impossible qu'elle IVil là.

Mais alors, (lu'étaii-elle devenue? Pourquoi celte fuite? Serait-elle retournée, par hasard, à son dessein de mourir, comme lorsqu'il l'avait entraînée à lui. arrachée du parapet au-dessous duquel l'eau semblait la tenter avec yeux verts de sirène? Celte pensée lui fil mal et redoubla son angoisse. Mais non! A l'âge de Lenska, on ne persiste pas dans des résolutions pareilles ! 11 ne se disait pas qu'il n'était guère plus âgé qu'elle cl qu'il était cependant tout prêt à quitter volontairement la vie. Non! vraiment, il ne savait plus que penser. Cet instinct,, auquel il avait obéi, en revenant là, n'était pas une preuve. Il lui sembla que si elle avait été là, quelque chose de plus se serait passé en lui, et, à mesure qu'il se perdait en ces hypothèses, il se sentait, au contraire, plus calme.

Pourquoi n'avait-il pas regardé si elle ne l'avait pas averti par un mot de ce qu'elle faisait? C'était peut-être sa faute, à lui. s'il s'était fait toutes ces idées. Et il avait quitté de la main le revolver, et il attendait. Quoi? 11 n'en savait rien lui-même. Tout le brouhaha des événements qui s'étaient écoulés, dans ces vingt-quatre heures, lesquelles avaient suffi pour le faire passer par les joies les plus grandes et les douleurs les plus poignantes de sa vie, lui bourdonnait, pour ainsi parler, aux oreilles.

Il s'assit sur la pierre où, la veille, à une heure presque pareille, il avait trouvé Lenska chassée par son amant et pleurant, quand il s'était dissimulé à ses regards pour la suivre et la protéger sans qu'elle le sût. Mais ce coin de Paris était donc maudit qu'on n'y venait que pour souffrir?

•J7(i LA kOSAKK.

Et toujours! là-bas! là-bas! le même rêve, dans cette Ukraine si lointaine qu'il ne reverrait, sans doute, jamais, la Roussalka riant et chanlanl au bord du ruisseau sous la saulaie.

Un bruit contre la muraille de la villa lui fit subitement lever la tête. Une main poussait une des persiennes, puis l'autre, d'une cbambre éclairée au dedans. Ihiis, une silhouette d'homme apparut à la croisée, penchée sur j l'appui extérieur. C'était le maître de la maison Taddéo Taddéoni, qui éprouvait le besoin de se rafraîchir un peu le front après un souper échauffant. Mikaïl le vil allumer un cigare qui mit une petite pointe de braise rouge dans le fond amorti du paysage. Il pensa qu'il était seul, que la Kosake u'élait pas revenue et qu'il était peut-être triste de son départ, au point de ne pouvoir dormir.

Le gros homme nonchalant donnait, en eflet, de loin et au choix, l'impression d'une certaine mélancolie ou d'un vague ennui. Mikaïl s'était donc trompé dans ses premières et fatales prévisions. Et puis, Lenska avait pu revenir, mue par cette fatalité dont lui-même était le jouet, mais sans qu'il consentît à la reprendre. Que ne pas imaginer d'une brute pareille? Mon Dieu! il se pouvait fort bien qu'après l'avoir quitté, lui, avec une si grande ingratitude, elle n'eût pas osé revenir tout de suite. Mais qui l'assurait que maintenant elle n'était pas chez lui, l'attendant luimême, à la porte, vaincue par l'abandon, et aussi confiante en sa miséricorde infinie ? Oui, maintenant, il lui semblait la sentir là-bas, de l'autre côté, là où tout était encore fleuri de sa présence, là où elle avait trouvé déjà un asile qu'elle savait toujours et éternellement ouvert à ses douleurs.

Il allait quitter cette place maudite, il allait repartir, il allait gagner son pauvre gîte où une façon de douleur l'attendait peut-être encore, quand, auprès de la silhouette de l'homme légèrement reculée, un autre silhouette vint s'accouder, plus près de lui, de son côté, caressante, et

dont la tête était embroussaillée comme un buisson automnal. Mikail crut qu'il allait étouiïer et retint à irrand'peine un cri dans sa poitrine. (Télait Lcnska.

Ah! cette fois, c'était bien la (in. Elle était redevenue la chose de cet homme. Elle l'aimait toujours et il l'avait reprise.

Il était comme pétrifié. 11 tenait le revolver de sa main crispée, mais il ne le tirait pas encore de sa poche. Il semblait hésiter; pourquoi? Il avait vu ce qu'il voulait voir, et il était parti, résolu d'en finir. Mais non! il restait là rloué.

Et les deux ombres, d'une inflexion pareille, étaient celles de deux êtres se parlant bas et afTeclueusenuMil. Les lèvres devaient se rapprocher quand les tètes se tournaient l'une vers l'autre. Une jalousie éperdue était au fond du cœur de Mikail. Il eut envie de tirer sur ce coui)le de fantômes, au hasard de celui des deux qu'il toucherait. Mais à quoi bon? Ses yeux s'ouvrirent démesurément quand il vit l'une des silhouettes se détacher de l'autre. C'était le baryton (jui, craignant de s'enrhumer, le gardien afîertueux de sa propre voix qu'il était, rentrait pour se coucher.

Lenska demeura seule, alors, un instant encore, accoudée à la fenêtre, se détachant bien plus nettement, toute baignée d'un rayon d'aube qui montait déjà à l'horizon. Et Mikail la voyait comme il ne l'avait jamais vue, meurtrie par le plaisir, avec cette rêverie sur le visage que donne la volupté repue et qui. chez certaines femmes, comporte une surhumaine beauté. Elle était comme vaguement phosphorescente, nimbée de cette première lueur blanche vacillante encore à l'Orient. Elle ne tournait pas les yeux de son côté, mais regardait devant elle, dans l'infini, avec un sourire aux lèvres, un sourire d'innocence et de béatitude.

Elle n'avait assurément aucun remords de tout ce qu'il souffrait pour elle et pensait à tout au monde, mais certai-

272 I,A KOSAKE.

nement pas à lui. Il demeura dans une contemplation muette et suprême de sa beauté; il s'agenouilla et pria. Quoi? 11 n'en savait rien. Et cela dura quelques instants. Puis, lentement, Lenska se retira, et il ne vit plus que sa petite nuiin, qui tirait à elle les persiennes pour les fermer. Alors il lira vivement le revolver de sa poche, et, toujours à genoux, s'en déchargea deux coups à bout portant dans la poitrine.

Il ne sentit rien, sinon qu'il ne mourait pas tout de suite, comme il l'avait souhaité. En se renversant en arrière, les deux coups reçus, sa tête avait été buter contre la pierre sur laquelle il s'était assis d'abord, de sorte que celle-ci était soutenue comme d'un très dur oreiller. Ainsi put-il garder ses regards tendus sur la fenêtre où Lenska venait de disparaître jusqu'au moment où il les sentit se figer dans ses yeux. Alors il murmura tout bas :

— Elle dort! Je vais dormir aussi.

Et il demeura évanoui, avec un filet de sang seulement mettant comme un ruban rouge à terre du côté où il était penché, jusqu'à ce que des passants l'apercevant allassent prévenir au commissariat voisin. Une voiture fut amenée qui l'emporta, toujours sans connaissance. Aucune adresse n'avait été trouvée sur lui. Aucun bruit n'avait été entendu.

Lenska- et son amant passèrent une excellente nuit.

Page 1