CHAPITRE XIV
Dans la loiig:iie salle aux murs sans décor, le crucifix en ayanl été banni, en même temps que dans nos prétoires laïques, entre les lils tous pareils, tous blancs, étroits et dont les rideaux sont sans plis, dans l'atmosphère tiède et sans vivifiantes fraîcheurs, le jour, ensoleillé au dehors, arrivait par de hautes fenêtres fermées, blanc comme les lits, avec quelques bandes d'or rose obliques seulement, rayant le parquet et traversant quelques couches, lanières de l'admirable étoffe de pourpre etde cuivre éclatant dont se tendait l'horizon. Ce n'était pas, en effet, l'heure dont Virgile a dit :
Tempus crat quo prima quies mortalibus aigris...
Mais l'heure, au contraire, où un bien-être vague, une diminution de la souffrance, je ne sais quel espoir vague vient aux malades, par cela seulement que les fenêtres se colorent et que l'aurore est, pour nous comme pour tous, un symbole vivant de la résurrection. (Tétait donc le matin, dans l'hôpital où, mourant, Mikail avait été apporté quelques heures auparavant, la poitrine trouée de deux balles. 11 n'avait pas repris connaissance encore, et sa respiration haletante, inégale, disait, seule, qu'il vivait cependant, tant il était pâle et pareil à ceux qu'attend le cercueil. Autour de son lit c'étaient de petits chuchotements entre hôtes plus anciens de la maison. On s'ennuie beaucoup dans ces grandes salles monotones, au milieu de gens qui souffrent. C'était une nouveauté, une distraction qu'un blessé, victime de quelque drame. Et les hypo-
thèses allaient leur train. Ce n'était pas certainement pour le voler ([u'on avait assassiné ce pauvre comme eux, dont ils avaient jui;é l'étal social à la défro(jue.
Alors c'était un crime passionnel, vraisemblablement. A moins qu'il ne se fût frappé lui-même. Car il avait bien l'apparence d'un désespéré. Ceux qui l'avaient transporté là et couché avaient été muets sur les circonstances où il avait été trouvé. Et les pauvres diables, heureux d'avoir un sujet de conversation, faisaient chacun son petit roman, récit qu'interrompaient des quintes de toux ou que scandaient des cris de douleur. On attendait la visite des médecins. Par ce qu'ils diraient, on saurait certainement quelque chose. Les lanières de clarté changeaientde place, indiquant, seules, l'heure. Enfin, la porte du fond s'ouvrit, et la consultation populaire commença.
Quand les médecins furent arrivés au chevet de Mikaïl. ils relevèrent le linge au-dessus de sa double blessure, sans qu'il parût s'en apercevoir et sans qu'il fît le moindre mouvement. Aucune grimace de douleur ne passa sur son visage; il ne se contracta pas quand on toucha et qu'on sonda les parties blessées. Dans le trajet, il avait perdu beaucoup de sang, et le mince filet rouge qui courait d'abord à son côté, quand on l'avait ramassé à terre, était devenu une mer. Sa faiblesse était donc extrême.
L'impression fut mauvaise. On constata cependant qu'aucun organe essentiel n'avait été profondément lésé. Un des projectiles avait passé un peu au-dessous du cœur et l'autre s'était aplati sur une côte. Les coups de feu ayant été tirés à bout portant, l'une et l'autre blessure était compliquée d'une brûlure qui la rendait horrible. L'homme était jeune et robuste de membres. On attendrait pour se prononcer. Une dissertation eut lieu, écoutée de tous côtés avec un vif intérêt, sur la position dans laquelle il s'était suicidé, d'après l'orientation des balles. Car maintenant tous les voisins du moribond étaient édifiés.
C'était à un acte de désespoir que se bornait le drame beaucoup plus complif|ué que ceux qui avaient de l'imagination avaient d'abord deviné. On posa des appareils de pansement, puis on s'éloigna, attendant le lendemain pour se prononcer. Mikaïl reprit son immobilité et sa poitrine continua de se soulever inégalement, par soubresauts, comme si une mer tumultueuse était dessous, une mer lointaine dont les derniers rellux — ceux peutêtre de la vie — venaient y palpiter.
Et, le lendemain, l'amélioralion constatée ne fut pas grande. Il avait vécu, jusque-là, voilà tout, tandis qu'il aurait pu mourir la veille. Ce ne fut que le troisième jour, un peu de cordial, puis du lait ayant pu lui être entonné entre les lèvres et ayant ramené une légère coloration sur ses Joues, que son rétablissement parut éventuel encore, mais possible et même probable maintenant. Mais il demeurait toujours dan» le même état de prostration, entre les instants où l'on parvenait à grand'peine à l'alimenter un peu. Une faiblesse cervicale infinie était demeurée en lui de la perte de son sang.
Sa pensée était vacillante, obscure, par instants, sous son front, comme une lampe toujours prèle à s'éteindre, comme une flamme qui disj)araitrait au premier souffle. 11 ne souffrait pas, d'ailleurs, ne se rendant compte de rien, pas même de l'endroit où il était et sur lequel ses yeux, vite lassés de la lumière, se refermaient comme ceux d'un oiseau nocturne que blesse le jour. De tout ce qui se passait autour de lui, il n'entendait qu'un bourdonnement vague. Les médecins tentaient inutilement d'en tirer quelques mots. Et cet état dura, sans se modifier sensiblement, toute la semaine.
Dans ce demi-sommeil où il était comme prisonnier, l'entendement lié par de mystérieuses chaînes, végétatif comme une plante de rocher, il avait cependant la perception qu'une femme s'occupait de lui, une femme qui revenait souvent, dont l'approche mettait en lui une im-
iTO LA KOSAKE.
pression mal définie, mais réelle de confiance et de bienêtre, dont l'ombre se penchait sur son lit affectueuse et inquiète, dont le souffle était comme une caresse à son visage, apparition, puis sensation plus intime et plus profonde, amie inconnue dont le cœur, penché sur lui, tendait un mystère à son propre cœur.
Et, comme dans cette chose vide, dans ce lieu dévasté qu'était son esprit, une seule image se reconstituait quelquefois, comme une idole dont se redressent les débris, il lui semblait que c'était Lenska qui venait ainsi lui rendre visite, Lenska repentante, Lenska enfin touchée de sa tendresse, comme il l'avait vue une seule fois quand il l'avait ramenée chez lui. Et, instinctivement, il j^ardait les yeux fermés quand revenait l'inconnue, de peur que ce rêve si doux ne s'envolât.
Et, quand elle était partie, celle dont le vêtement le frôlait si doucement, il fouillait sa propre pensée pour y trouver des raisons de croire qu'il ne s'était pas trompé. Elle avait certainement entendu, venant de fermer sa croisée à peine, le bruit de l'arme qu'il avait, par deux fois, déchargée dans sa poitrine. La pitié qui est au fond du cœur de toute femme — au moins, est-ce une sottise qu'on nous apprend — s'était, sans doute, réveillée en elle. Elle avait suivi la funèbre promenade dont l'hôpital était le but, et elle venait le voir, et elle l'aimait maintenant, et, quand il serait guéri, plus jamais elle ne le quitterait!
En ces consolantes illusions, en ces espérances folles, il retrouvait seulement le courage de la vie. Mais ce beau mensonge qu'il se faisait, à lui-même, sans en oser tenter le néant, ne pouvait durer toujours. Celle qui venait le voir ne lui parlait que tout bas. Une fois, cependant, étant maintenant plus fort et de sens plus éveillés, sans qu'elle lui parlât toutefois, il reconnut bien que ce n'était pas la voix de la Kosake. Ce jour-là, il tint ses yeux plus fermés encore que de coutume et, quand elle fut partie, celle qui venait de le réveiller de son rêve, il les sentit se
remplir de larmes qui, lentes et lièdes, inondèrent son visage amaigri. Non, ce n'était pas Lenska ! Et, deux jours après, renonçant à se jouer une comédie dont il n'élail plus dupe, à vivre dans un bonheur dont il connaissait l'imposture, il leva son regard vers la mystérieuse amie, et reconnut la petite nihiliste, Missia Alexandrowna, celle qui, sans hésitation, sans curiosité féminine, lui avait prêté son revolver.
C'est que la jeune illle, étudiante en médecine, était là, récemment admise comme externe libre, quand les médecins étaient venus au lit de Mikaïl pour la première fois, et qu'elle avait demandé et obicnu, alléguant ({u'il s'agissait d'un compatriote et d'un parent. — très bien notée, d'ailleurs, qu'elle était, pour son assiduité et pour son intelligence, — la permission de le voir quand elle le voudrait et de le soigner d'une façon particulière.
Qui sait? C'était peut-être à ses soins admirables, aux précautions vraiment maternelles dont elle l'avait entouré que Mikaïl devait de n'avoir pas succombé à ses blessures.
Elle en fut mal remerciée, au moins la première fois, par les mots que celui-ci prononça avec plus d'amertume dans l'accent que de reconnaissance :
— Ah! c'est vous, Missia, lui dit-il. Je vous remercie; mais si c'est vous qui m'avez sauvé, vous auriez mieux fait de me laisser mourir.
A celte cruauté, elle ne répondit rien, mais elle se détourna légèrement poiir pleurer sans être vue. Son impassibilité ordinaire avait rendu son masque h l'expression de sa physionomie, quand elle lui dit très simplement, en le regardant avec ses yeux scrutateurs et profonds, ses yeux bleus aux étincelles toujours mouillées, où passaient des clartés ineffables et des tendresses révoltées tour à tour :
— Comment vous trouvez-vous ce matin?
Et ce fut tout ce qu'ils se dirent ce jour-là. Sa visite, à
elle, fui moins longue. Mais le lendemain elle revint plus tôt, comme si le temps lui avait duré de ne pas le revoir, et il stMnblait qu'en le revoyant, son regard se fût attendri davantage encore.
Bien qu'ils eussent été voisins, depuis l'arrivée de Mikaïl à Paris, et ((u'ils eussent mangé tous les jours ensemble, dans la même pension, rue des Feuillantines, ils ne connaissaient encore rien l'un de l'autre. Dans ce monde d'étudiants étrangers, on était d'une discrétion extrême, beaucoup étant là pour des motifs secrets. La surveillance avait lieu seulement, des uns aux autres, relativement à la police internationale dont on redoutait toujours la présence dans la petite colonie.
Or, on s'était vite assuré que Mikaïl, le nouveau venu, était, de ce côté, à l'abri de tout soupçon. Alors on avait religieusement respecté le mystère de sa vie passée. Ce qu'on savait seulement, par les discussions auxquelles il avait pris part, c'est qu'il n'appartenait pas à l'ordre d'idées professées par le plus grand nombre, chrétien et croyant qu'il était demeuré, dans un milieu où l'athéisme ^ fleurissait, où le seul culte était celui du néant. C'avait • été une raison de plus pour le tenir, sinon à l'écart, au moins dans certaines conditions de réserve. Il inspirait d'ailleurs la sympathie et tous l'aimaient, tout en regrettant qu'il ne fût pas mieux éclairé des choses de l'esprit.
C'était encore avec Missia peut-être, qui habitait la même maison que lui, qu'il avait causé le plus. Bien que violente, comme une femme, dans son rêve de révolution et de révolte, elle était surtout hantée et dominée par le goût de la science dans laquelle, très hautement et très nettement, elle voyait le salut et la rédemption de l'humanité méprisable. Que de fois elle avait dit à Mikaïl : « Éludiez, vous trouverez, dans l'étude, l'oubli de toutes vos tristesses et cette sérénité qui nous vient de ne plus compter que sur soi-même, dans l'abandon de tous les faux dieux! » Et avec une belle fièvre, où s'exaltait son
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âme de vierge ardente pour rinconnu. elle lui disait les beautôs secrètes des choses, le plaisir d'en pénétrer le fond, la grande joie de découvrir peut-être une vérité nouvelle et d'augmenter l'héritage de l'avenir. Et son visage se transformait alors; une certaine beauté, qui lui venait de sa foi, ennoblissait ses traits irréguliers, et des lumières fauves, des rayons d'or foncé passaient dans sa chevelure courte, comme des frissons d'apothéose.
Il Y avait tant de probité dans cette nature intelligente et bonne, en dépil des plus pessimistes doctrines, une continuelle antithèse entre ce que Dieu avait mis en elle et ce que les hommes lui avaient appris.
Mais Mikail, tout à la passion de Lenska, ne l'écoutait guère dans ces instants de causerie qu'ils avaient, en demeurant plus longtemps le soir, avant de se quitter, devant la porte de leurs chambres, ou encore quand ils faisaient quelques pas, dans la rue morne, étroite et silencieuse, comme les péripatéticiens antiques, avant de rentrer, ombres mêlées et agitées sur les murs où tombait un rayon de lune. Que lui importait tout cela, à lui qui aimait? il trouvait, d'ailleurs, et il avait raison, que la foi est une atmosphère meilleure que la science pour ceux qui veulent faire aimer l'unicjue chose de leur vie, chose folle et sage tout ensemble, que blâment seuls les sots et que plaignent seulement les désabusés.
Ils n'avaient jamais parlé de la vie l'un de l'autre. C'était pour Missia une façon de mystère voulu et qui lui semblait sans aucun intérêt pour qui que ce fût. L'absolu était plus haut et le reste une quantité négligeable. Qu'importe, pour les doctrines humaines dont elle avait l'implacable souci, une minute dans réternité! Il y a, dans ces doctrines farouches, un peu de la théorie de Berkley, qui doutait absolument que la vie fût une réalité, et qui entendait prouver fort bien que tout ce que nous croyons réel n'était qu'une illusion de notre esprit.
Sur le chemin très lent de sa convalescence qui le lais-
sait ainsi dans celte extrême faiblesse, Mikail finit par éprouver ce besoin de confidence qui est au fond du cœur de tous les malheureux. Maintenant, d'ailleurs, qu'il se reprenait physiquement à l'idée de vivre, que l'inslincl conservateur dont nous ne nous défaisons jamais parlait pres(|ue aussi haut que son désespoir, il sentait qu'il devait, à cette jeune femme si dévouée, d'une si touchante tendresse pour lui, une reconnaissance dont la confiance absolue serait la forme la plus courtoise et la plus délicate. Un jour donc qu'elle lui demandait :
— Je serais bien curieuse, vraiment, pour une élude psychologique que je fais sur le suicide, de savoir pourquoi vous étiez si bien décidé à mourir?
11 lui répondit avec un sourire très doux où revivait s;i physionomie bienveillante d'autrefois :
— Ma chère Missia, je serais le plus grand ingrat du monde si je ne satisfaisais pas une curiosité qui vous intéresse dans vos travaux.
Et, comme elle s'était très rapprochée de lui, assise à côté de son lit, où il passait maintenant, sur son séant, une partie des journées, bien enveloppé par elle de choses chaudes, sans être lourdes et opa(|ues à l'air toutefois, il lui raconta son histoire, depuis sa première renconln: avec la Kosake au bord du ruisseau, où son père lérémei l'avait si plaisamment, mais avec raison peut-être, exorcisée, jusqu'au njeurtre du noble comte qu'il avait étranglé sur la lisière du bois, meurtre qui avait nécessité sa fuite et avait commencé la série de ses infortunes.
Avec une sorte de plaisir, il lui décrivit, se perdant dans ses souvenirs, les belles nuits d'Ukraine, où il avait traîné ses premières tendresses éperdues comme autant de flèches qu'emporte, avec elle, sous les bois, une bête que les chasseurs ont blessée. Et il avait des attendrissements infinis, qu'elle réprimait de son mieux, — de peur qu'ils ne compromissent encore sa santé chancelante et ne lui fussent une fatigue, — en parlant de la maison pater-
iielle el de ses sœurs, et du Dnieper, dont la musique, douce el farouche loui* à lour. avait bercé son enfance, comme un enfant qu'on caresse et qu'on gronde en même temps.
Toute la poésie de sa jeunesse semblait revenir en lui, et la petite nihiliste l'écoutait. les yeux grands ouverts, couime toute surprise qu'il y eiit autre chose au monde que les livres où elle avait enfoui, où elle enfouissait encore ses pins belles années, follement prodigue de ce (|u'il y a de plus précieux au monde, le temps où l'on peut aimer! 11 semblait qu'en l'écoutant, un monde nouveau s'ouvrit devant elle et qu'elle trouvât, dans son propre cœur, l'absolution d'un sentiment dont elle s'était jusquelà vainement défendue. Je ne sais rien de plus contagieux que les choses de l'amour. Quand Mikail lui parlait de tout ce qu'il éprouvait alors, on eût dit que l'écho en résonnait en elle, comme se réveille la musique sur une corde (ju'on effleure, comme dans ce reflet sonore qui fait de l'horizon un miroir harmonieux.
Et elle le regardait avec des yeux très doux, étonnés encore, mais sans aucune expression de jalousie et de rancune, bien que ce fût d'une autre femme qu'il lui parlât. Beaucoup plus rapidement, il lui dit ses tortures à Paris, les cruautés et les trahisons de la Kosake, toutes choses d'ailleurs qu'elle avait ilevinées, par une intuition féminine, que n'exclut pas l'ignorance et dont elle avait souffert silencieusement. Elle n'osait lui demander si vraiment il en était guéri, de celle femme. Mais, à mesure que la santé revenait au blessé, il semblait qu'un peu de haine fût dans son souvenir de Lenska, et elle en éprouvait une joie secrète.
— Soyez sincère avec moi, Mikail, lui dit-elle seulement. De tout cela, que regrettez-vous le plus maintenant? Cette femme-là, ou la tranquillité de votre premier rêve avant de l'avoir rencontrée?
Elle éprouva un bonheur indicible à lui entendre ré-
-lS-1 l.A KOSAKK.
pondre, sur un ton qui semblait celui d'une parfaite sincérité :
— C'est ce rcve-là seulement. Tout ce que je me reproche, c'est la peine infinie que j'ai faite à mon vieux père et à mes sœurs que je ne reverrai plus jamais. Si vous saviez que le pauvre homme n'avait eu que cette pensée dans la vie : me voir pope, un jour, et combien mes succès dans mes études au séminaire l'avaient rendu heureux! C'était une vie si douce, si tranquille et si honorée, assurée à tous! Mes sœurs se seraient bien mariées, ayant pour chet' de famille un pope comme je l'aurais été après mon père, dans notre chère petite ville de Romanowka! Tout cela est bien perdu pour moi, et, ce qui est pis encore, pour eux.
— Alors, maintenant encore, être prêtre serait pour vous l'accomplissement de votre plus cher désir?
— Certes, Missia. J'ai toujours été élevé, dès ma première jeunesse, dans cette idée d'être prêtre.
— El vos idées actuelles vous permettraient encore d'enseigner la foi évangélique?
— A travers toutes mes misères et toutes mes erreurs, elle est demeurée la mienne.
— Tout cela ne vous paraît pas un enfantillage abominable? Ayant souffert et vu souffrir autour de vous, vous pouvez -croire encore à un Dieu bon ? La misère humaine, imméritée, incessante, contraire à toute idée de justice, n'a mis, dans votre âme, aucune révolte? Vous pouvez voir des gens crever la faim, à côté d'autres qui regorgent d'or, sans avoir envie de tout brûler, de tout détruire, dans un monde aussi monstrueux? Mais, cependant, vous, vous êtes bon, vous êtes juste, et vous devez bien reconnaître que la destinée est infâme!
— Qui sait le secret de Dieu? Il l'a dit d'ailleurs luimême : son royaume n'est pas de ce monde.
— Je pourrais vous prouver, le flambeau de la science à la main, comme on dit dans les cours, qu'il n'en existe-
pas d'autre, au moins tel que vous le concevez. Mais j'aime mieux vous laisser, Mikail, votre belle tran(|uillité d'àme devant la misère universelle. Vous êtes plus heureux (]i\c moi, voilà tout, bien que savoir soit aussi un bien cl que connaître soit un c;rand bonheur!
— Alors, vous me regardez comme un sot, Missia, comme un être absolument crédule?
— Je vous dis que je respecte infiniment vos croyances. Ce sont d'ailleurs celles dans lesquelles j'ai été moi-même élevée.
— • Mais alors. Missia, à mon tour, laissez-moi vous demander... Oh ! pas pour en faire une étude psychologique, mais par simple afTeclion pour vous, comment vous en êtes venue là où vous en êtes maintenant.
— C'est-à-dire volontairement pauvre bien qu'appartenant à une famille riche, vivant sans nom quoique d'une noble souche, misérable étudiante à Paris (|uand mes parents possèdent encore d'admirables propriétés et commandent à un véritable monde de serfs? C'est bien simple, mon cher Mikail. Mon père rendait ma mère fort malheureuse et ce fut ma première révolte dans la vie. Quand j'ai été plus grande, je me suis enfuie pour ne pas voir cela plus longtem])s. J'ai de très belles relations à Paris, dans le monde russe, mais je n'ai jamais accepté les invitations qu'on m'y fait. Je les retrouve seulement quand j'ai quelqu'un de notre pays à secourir. Tous ces inutiles sont volontiers généreux. Ils savent fort bien les Oj)inions que nous professons à leur endroit. Mais ils se disent, je crois, qu'en se montrant bons, ils nous désarmeront dans une certaine mesure et nous empêcheront de passer de cet état d'esprit qui est encore la théorie, à l'oi'dre infiniment plus dangereux des faits. On trouve, dans ce mondelà même, des gentilshommes incapables de trahir un secret surpris en faisant du bien. Mais, je vous le répète, je vis comme je vis parce que cela me plaît, parce que j'adore l'étude, parce qu'on n'apprend jamais bien quoique
ce soil qu'à Paris, parce que j'aime cette ville laborieuse et artiste, liospitalière à tous les proscrits. Vous, vous êtes tout prêt à la quitter pour devenir pope dans votre beau paysage de là-bas"?
— Je sais bien que cela est impossible, maintenant. Elle eut un éclair de joie dans les yeux; mais bien vite
une expression nouvelle passa dans leur mobilité bleue, quelque chose de généreux et de sacrifié tout ensemble.
— Avez-vous essayé seulement d'avoir votre grâce?
— Certes, et même jai cru un moment que tout était oublié en Russie et que tout était pardonné.
Et il lui raconta de quelle abominable ruse il avait été l'objet de la part de la princesse Ariadne, comment il avait joué inconsciemment un rôle sacrilège dans une méprisable comédie, prononçant des prières qu'il croyait agréée? de Dieu, bénissant un faux mariage de ses mains non consacrées, trompant la femme qu'il aimait le plus au monde, après avoir renoncé à elle par le plus sublime des dévouements.
— Et vous n'avez pas eu envie de tuer cette exécrable princesse? fit Missia, indignée.
— Elle était mère, et il fallait rendre heureux les derniers moments d'un fils qu'elle adorait.
— Allons! vous êtes décidément chrétien, Mikaïl, et vous avez raison de vouloir être pope. Et si je vous y aidais ?
— Vous, Missia ?
— Je vous ai déjà dit que je connaissais des gens très puissants et qui m'aiment beaucoup, bien qu'ils sachent à merveille que je ne pense pas comme eux. Je vous prouve. d'ailleurs, à vous-même que cela est très possible, en continuant à m'intéresser à votre désir qui me semble une pure chose déraisonnable. Eux aussi me croient folle, mais ils savent que je suis sincère, bonne et dévouée. Voulezvous que je m'adresse à eux? Mais d'abord, êtes-vous sûr
(ju'on sait que c'est vous qui avez étranglé le ravisseur de votre Kosake?
— Très sûr. Ce meurtre n'avait eu pour témoins que dos bûcherons de la forêt, de braves gens qui m'étaient très dévoués, cl qui certainement ne m'ont pas trahi. Mais ma fuite a diï donner les premiers soupçons. C'a été plus fort que moi de fuir, et peut-être eussé-je mieux fait de rester. Ce gentilhomme brutal avait malmené assez de pauvres gens pour (ju'on ne lût pas étonné de ce (jui lui était arrivé. Mais enfin, ma fuite m'avait déjà dénoncé. D'autres indices sont venus sans doute. J'avais peut-être perdu, sur place, quebiue objet m'appartenant noloirement, et qu'on a retrouvé. Qui sait, d'ailleurs, si la Roussalka... non ! la Kosake n'a pas parlé? Elle aura peutêtre ri et chanté à propos de celle histoire. Enfin, j'étais encore à Moscou quand un journal m'a été envoyé par un ami inconnu. J'y étais dénoncé comme l'assassin, et les poursuites de la justice contre moi étaient annoncées,
- Mais vous êtes sûr que la victime soit morte?
— Le journal n'en disait rien. C'était un entrefilet très court où il était parlé de l'attentat contre le comte Dmitri Tclienko.
— Le comte Dmitri Tchenko? demanda vivement Missia. Celui dont la famille possède les plus beaux domaines de l'Ukraine?
— Celui-là même.
Eh bien! mon cher Mikail, si le comte Dmitri Tchenko est bien l'homme que vous avez étranglé pour défendre la Kosake, je vous assure (juil n'est pas mort. Je suis même certaine qu'il est à Paris !
- Paris! Le comte Tchenko Dmitri, à Paris !
- J'en ai entendu parler, il y a quelques jours à peine^ dans une famille de ses amis où j'étais venue solliciter pour un malheureux. On y riait même beaucoup de ses dernières folies.
— Des folies! Oh ! ce nest pas le même. Celui-là était
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une brille féroce incapable d'autre cbose que de violences et de cruautés.
— Peut-être, dans le pays là-bas ! Mais on voit bien que vous n'avez jamais revu, à Paris, ces grands seigneurs si rudes aux paysans et si dédaigneux de la vie humaine, dans leurs terres de Russie. Ici, de bons enfants, d'aimables viveurs, polis avec tout le monde; nos ours d'Ukraine font ici, comme des cbats monstrueux, patte de velours. Le soleil de France les emplit de bonté et de bienveillance pour tous. Ils deviennent aussi bons que les vins qu'ils boivent. C'est sans doute ainsi que s'est métamorphosé le comte Dmitri Tchenko ; car, autant que je m'en souviens, c'est de lui qu'on parlait comme l'un des Russes les plus joyeux de ce temps.
— Eh bien ! quand je n'aurais fait que le blesser, le laisser pour mort sans qu'il le fût, ce n'en est pas moins un crime, et je n'en demeure pas moins sous le coup des poursuites dont j'ai acquis la certitude à Moscou.
— Oui ! Mais comme elles se sont faites certainement sur la plainte du comte, celui-ci peut, en vous pardonnant et en retirant cette plainte, arrêter l'action de la justice.
— Il ne le fera pas. Un homme qui veut avoir une femme malgré elle ne saurait être généreux.
— Qui sait, Mikaïl ! J'ai, au contraire, dans l'idée que le comte Dmitri ne pense plus à tout cela, qu'il a parfaitement oublié la Kosake et qu'il est homme à s'employer pour vous tirer de peine, si ses amis le lui demandent.
— Je ne veux pourtant pas m'humilier devant cet homme.
— Ah ! Mikaïl ! comme vous êtes moins chrétien que vous vous en flattez ! Songez qu'il s'agit pour vous d'être pope, c'est-à-dire la seule chose que, m'avez-vous dit, vous souhaitiez maintenant. Songez-vous encore que votre religion vous ordonne de demander pardon à ceux que vous avez offensés?
— Enfin, que voulez-vous faire, Missia ?
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— Aller, ce soir même, chez les amis du comlt; Dmilii Tcheiiko, les intéresser à vous ; voir, s'il le faut, le coinle même et obtenir de lui (ju'il arraiii;e toutes choses à Saint- Pétershourg, comme cela lui est aisé, étant donnée sa grande situation. Je vous promets, Mikaïl, que je vous apporterai demain des nouvelles et, probablement, de bonnes nouvelles.
Mikail eut la lièvre et ne dormit pas de la nuit. Sa vie entrait dans une phase nouvelle. L'événement qui avait le plus pesé sur son existence allait en être distrait. Était-ce enfin la fatalité qui se lassait de le poursuivre? Ah! cette grâce, s'il l'obtenait ! comme il quitterait Paris le jour même, Paris où la Kosake insultait à sa douleur et à son amour! Comme il irait revoir ses belles forêts d'Ukraine et le Dnieper qui le bercerait, comme autrefois, de sa musique puis^^ante et douce ! Toute la poésie du foyer se rouvraii devant ses yeux comme un paradis au seuil duquel l'ange vaincu laissait tomber le glaive de flamme. Les heures passèrent ainsi, tumultueuses et douces tout ensemble, pour lui, dans les dernières incertitudes qu'un mot de Missia dissiperait le lendemain, dans ce rêve de retour cl de vie tranquille, au milieu des siens consolés, dans celte espérance d'une vie sainte et calme, vers laquelle s'était tendues, commedes ailes qui s'écartent, toutes les aspirations de sa jeunesse.
Il trouva long le temps qui précédait le retour de Missia. Quand celle-ci apparut enfin, au bout de la longue salle où des ombres s'agitaient, douloureuses sous la candeur des rideaux, dans les lits tous pareils, il comprit tout de suite, au rayonnement qui était sur son visage, qu'elle était une messagère de bonheur. Elle lui prit, en elTel, avec une affection plus grande encore, les deux mains, en arrivant près de lui, et lui dit :
— Je vous l'avais dit : vous êtes sauvé.
— Vos amis et ceux du comte ont promis de s'intéresser à ma détresse ?
— J'ai VU le comte lui-même. Il élait chez eux, encore à table, tout seul, et j'ai été le trouver pour causer avec lui. Il élait un peu gris et tout à fait charmant. Il a poussé la galanterie jusqu'à me dire qu'il me trouvait jolie. Mais j'en ai ri de si bon cœur, en remettant mes lunettes, qu'il en a ri avec moi... Je lui ai rappelé ce qui. s'était passé entre vous et lui. C'est tout au plus s'il se le rappelait. Il sait cependant que la femme qui avait failli lui coûter la vie est maintenant à Paris et comment elle y vit. Mais il ne paraît pas avoir gardé le moindre caprice pour elle.
Il m'a tout de suite dit qu'il vous pardonnait de grand cœur, et en bon chrétien qu'il est. Je lui ai demandé de faire plus encore et de vous aider à rentrer dans votre pays, avec l'assurance de n'y être plus inquiété. Il paraît que vous avez été condamné par contumace. Mais une grâce de l'empereur vous rend blanc comme neige. Il m'a promis d'en faire porter la demande, par l'ambassade, aujourd'hui même, et d'agir de toutes ses forces. Maintenant, je vous préviens qu'il demande à vous voir et à vous assurer lui-même qu'il ne vous en veut plus.
— Que lui avez-vous répondu à cela, 31issia?
— Que vous lui feriez cette visite, aussitôt que vous seriez moins faible et qu'on vous permettrait de sortir d'ici.
— Me retrouver en face de cet homme !
— Ah ! Mikaïl, votre hésitation et votre angoisse, à cette pensée, me prouvent que vous êtes moins bien^'guéri de la lioussalka que lui !
Et la petite nihiliste avait une grande mélancolie dans la voi.\ en lui disant cela. Mais il la rassura et lui répéta que, puisqu'il était si désireux de retourner en Ukraine, c'est qu'il élait bien décidé à ne plus tenter jamais de la revoir.
— Mais, vous, Missia, lui demanda-l-il, avec une douceur un peu affectée dans la voi.x, comme une chose qu'il ne pouvait pas ne pas lui demander, ne reviendriez-vous pas avec moi en Russie?
Elle devint rouge, comme si un bonheur inattendu eût fait épanouir une (leur soudaine dans son cerveau. Mais ce ne fut qu'un instant. IJien vile, elle reprit son expression ordinaire de fermeté mélancolique.
— Que feriez-vous de moi, Mikail ? Avec les idées que j'ai et auxquelles je ne renoncerai jamais, je ne peux pas être la femme d'un pope.
Alors, rassuré, Mikail l'assura, avec une chaleur vraiment sincère, de sa profonde reconnaissance et lui jura qu'il n'oublierait jamais ce qu'elle avait fait pour lui.
— Oubliez tout de ce temps-là, Mikail, lui dit-elle en retirant doucement ses mains des siennes. Mais surtout oubliez la Kosake !