‹ La KosakeChapitre 14 sur 20 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Une semaine se passa encore sans que Mikaïl fut en état de tenter sa première sortie. Elle lui parut longue et i fut pénible aussi pour sa petite amie. Il avait une trop j lïrande joie à l'idée de partir ! Il parlait aussi avec trop de | jactance de sa guérison, à l'endroit de Lenska, pour qu'elle y eut une conliance absolue. Bien qu'elle fût maintenant bien désintéressée dans la question, elle l'aimait si vraiment qu'elle souhaitait qu'il pût, en effet, l'oublier. Elle allait aux nouvelles pour lui en donner.

Le comte Dmitri Tchenko n'avait pas encore reçu la réponse du tsar, mais il ne doutait pas que sa deman'Se ne fût bien accueillie. Il était certain que les légendaires lenteurs administratives seraient, dans l'espèce, supprimées, et qu'il lui serait répondu directement. Enfin, il fut possible à Mikaïl de se lever, et le médecin l'autorisa à prendre l'air. La visite au comte fut donc résolue pour le lendemain.

Ce n'est pas sans un battement de cœur que Mikaïl, conduit en voiture par Missia, qui devait l'attendre en bas, frappa à la porte du joli hôtel qu'occupait, à Paris, sa vicTj time. Il était trois heures et demie de l'après-midi, et il lui fut répondu que le comte, étant rentré fort lard la nuit dernière, était encore au lit. Il allait se retirer, presque heureux de manquer cette rencontre qu'il redoutait, quand un valet vint dire que le comte, réveillé, recevrait, sans se lever, ceux qui auraient à lui parler. Par un escaliersuperbe, tendu de belles étoffes orientales, Mikaïl fui

amené jusque dans la chambre du comte Tchenko, dont le lit faisait face à la porte d'entrée, un lit très larij;e et liés bas, où le sybarite Pétersbourgeois prenait une revanche des couches étroites et dures de son pays.

Quand on lui dit le nom de Jlikail. il se frotta les yeux, comme pour rassembler ses idées, puis ouvrit ses deux bras, avec un sourire all'ectneux et joyeux sur les lèvres.

— Venez, mon cher, lui dit-il.

Et, comme Mikaïl s'était approché du lit, il l'élrcignit. en l'embrassant à la russe avec une cordialité qui n'était certainement pas une comédie.

— Je suis heureux de vous voir, lui ilit-il encore, et de vous dire que j'ai tout oublié. Tout à l'heure précisément, je recevais l'avis qu'un pli était arrivé pour moi à l'ambassade. C'est certainement votre i;ràce. Avant dîner j'y passerai et vous rassurerai complètement. Mais d'abord, voulez-vous prendre une tasse de thé avec moi?

Mikaïl, très confus, ne savait (pie répondre. Mais il savait qu'entre Russes, ce genre de politesses ne se refuse pas.

Le comte Tchenko sonna, et on apporta un plateau couvert de bors-d'œuvre, où du thé, fait devant le comte luimême et avec son propre samovar, fut en même temps servi. Tchenko fit, lui-même, une tartine de caviar à son convive et y mordit le premier. Puis, malgré toute la réserve que la situation inspirait à Mikaïl, la détente se fit, et ils commencèrent à causer comme de bons amis qui se revoient après une longue absence.

— Tu as tout de même une rude poigne, fit le comte en riant avec bonhomie.

Mikaïl s'excusa. Mais son amphitryon continua à rire en disant :

— C'est qu'on m'a cru mort. Mes cohéritiers étaient déjà dans une joie. Mais ils font un joli nez maintenant. Je viens d'hériter, il y a un an, de la totalité des biens paternels, et j'en ai immédiatement profilé pour venir vivre

à Paris, la seule ville du monde. Ah ! tu as bien tort, Mikaïl, de vouloir retourner dans notre diable de pays. Toutes nos forêts et notre Dnieper ne valent pas les belles filles qu'on trouve ici et les bons vins qu'on y boit. Tiens! tu devrais rester. Je te donnerais de l'argent et nous nous amuserions ensemble.

Mikaïl se croyait dans un rêve. Ce que lui avait dit Missia de la transformation probable du comte était tout à fait dépassé.

— Au fait! Elle est ici, celle pour qui tu as voulu m'envoyer chez les ombres ! Je l'ai revue, mais décidément je n'ai pas de chance avec elle. Autrefois, c'est toi qu'elle aimait...

— Elle ne m'a jamais aimé, fit vivement Mikaïl.

— Ah ! tant pis. Car, vraiment, c'est une adorable créature et je serais enchanté pour toi que tu aies été plus heureux que moi. Mais ce ne sera pas tout de suite maintenant. A l'heure qu'il est, nous pouvons nous donner la main, Mikaïl. Nous sommes trompés tous les deux. Elle est avec un chanteur italien dont elle est folle. Une brute et un sot. Ah ! je n'en suis pas jaloux. Je les revois même souvent volontiers. Il a une belle voix et il fait granJ plaisir à mes convives. Et puis, c'est un plaisir pour moi de voir qu'une telle femme puisse aimer un homme aussi bète. Ça nous venge d'elle tous les deux, Mikaïl. C'est encore le mépris, vois-tu, qui nous guérit le mieux de l'amour. Quand on se voit préférer de pareils êtres, on éprouve d'abord une grande modestie pour soi-même, puis on se dit qu'on fait vraiment pour les femmes bien des folies qu'elles ne méritent pas. Mais qu'est-ce que ça fait? On s'amuse pendant ce temps-là, on est heureux de vivre. Les femmes s'en vont, mais les folies restent. C'est très amusant d'être amoureux. Tu l'as aimée aussi, toi, cette Kosake !

— Pas de la même façon, répondit gravement Mikaïl qui se sentait comme insulté, dans son tragique amour.-

J'ai voulu me tuer pour elle ; j'ai subi toutes les humiliations. J'ai saigne tout le sang de mon cœur et pleuré toutes les larmes de mes yeux.

— Ah! le pauvre être! fit affectueusement le comte dont le thé s'était grailiiellemcnt mouillé de généreux alcools. Et, à plusieurs leprises, il pre>sa Mikaïl dans ses bras en l'embrassant, avec une conviction touchante et risible à la fois.

— Cette femme a été pour moi, continua Mikaïl qui éprouvait je ne sais quelle joie sauvage à s'éparicher sans réserves, comme une obsession, comme une incarnation de l'esprit malin. La première fois que mon père, le vénérable pope lérémeï, me vit auprès d'elle, il en eut une telle frayeur qu'il l'exorcisa comme un démon, comme une Uoussalka. Le fait est que depuis que j'avais entendu son rire et sa chanson j'étais comme possédé d'elle. Elle était devenue, pour moi, tout l'univers, présente dans tout ce qui m'entourait, dans tout ce que je rencontrais sur mon chemin, ambiante avec l'air, avec la musique, avec les parfums où je promenais ma blessure et ma mélancolie. Je n'avais plus ({u'iine pensée, elle! qu'un rêve, elle! Tout, autour de moi, prenait l'expre'^sion mystérieuse de son regard et le timbre de sa voix. Elle me contemplait, malicieuse, dans les yeux grands ouverts des fleurs, et me raillait dans la chanson des oiseaux. Je ne m'ap[iarlenais plus à moi-même. Jélais sa chose, son bien, une chose dont elle ne voulait pas, un bien pour lequel elle n'avait que du mépris. Mais ses dédains, ses affronts, ses cruautés, m'étaient encore plus doux que son absence, plus supportables que l'idée de ne plus la revoir. Ah ! vous ne savez pas ce que j'ai souffert.

Le comte Tchenko l'écoulait maintenant, très sérieux, comme presque incjuiet.

— C'est très curieux, cher, lui dit-il, très curieux. Et je crois bien que votre père, le vénérable pope lérémeï, que je me rappelle fort bien — car c'est lui qui m'a

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donne les premiers sacrements, — avait raison. Je suis fort aise de ne plus cire amoureux du tout de celte femme ; parce que, bien qu'elle ne m'ait personnellement rien fait de semblable, tout me porte à croire que c'est vraiment une Iloussalka. El maintenant, Mikaïl, êtes-vous sûr, au moins, de ne plus l'aimer?

— J'en suis sûr, monsieur le comte.

— Vous m'étonnez, cher, vous ni'étonnez beaucoup.

— Pourquoi? Ne m'a-t-elle pas traité assez cruellement pour que j'aie le droit de la haïr?

— Ce serait trop. Je vous souhaite, simplement, de ne plus l'aimer. Mais je ne le crois pas. Si c'est vraiment une Roussalka, comme tout me porte à le croire, vous n'en êtes pas encore délivré.

— Qui vous fait penser cela, puisque je ne demande qu'à la fuir?

— Précisément. C'est que vous vous en sentez possédé encore. Moi, je ne prends pas cette peine, au contraire. J'aime à me dire que je suis moins bêle aujourd'hui qu'autrefois. Voyons, vous qui savez mieux que moi la légende de noire pays, vous savez bien qu'un homme n'échappe à une Roussalka que lorsqu'il y a du sang versé, je veux dife une mort, entre elle cl lui. Jusque-là ne vous croyez pas guéri.

— Comment ne le croirais-je pas, puisque ma pensée est maintenant ailleurs, toute au pays que je vais revoir, à mes parents que je vais embrasser, aux devoirs sacrés dont je vais enfin être trouvé digne !

— Non, vraiment, vous croyez que si elle se dressait tout à coup devant vous, vous n'en auriez aucune émotion?

— En tout cas, celte émolion, j'en serais immédiatement maître. A défaut d'une mort et de sang, mon passé de torture se dresse entre elle et moi.

— Et si vous la voyiez avec cet homme qu'elle aime, qui possède tout ce que vous avez souhaité?

LA KOSAKE. S'.'â

— Le dégoût achèverait de luor ce que je puis encore avoir p:ardé pour elle. Ce serait une autre mort entre elle et moi, celle de mon dernier désir, de tout ce que fut ma jeunesse virile et désespérée.

— C'est une chose (|ue je serais hien curieux de voir, cher, continua all'ectueusement le comte. Tout à fait curieux. C'est qu'alors ce ne serait vraiment pas une Roussalka. Vous êtes sûr. au moins, que celte rencontre ne vous causerait pas une grande peine/

— Je réponds de moi, maintenant.

— Partez hien vite, cependant. Ce serait curieux, très lurieux; mais je ne suis pas aulrement rassuré pour vous. Maintenant que nous avons l'ail la paix, mon cher meurtrier, je vais vous prier de me laisser reposer un instant encore. Mais revenez ce soir. J'aurai certainement ce qui m'attend à l'ambassade entre les mains, et peut-être pourrez-vous, dès demain, reprendre le chemin de la Russie. Vous savez que ma bourse est à vous.

Et les deux hommes s'embrassèrent encore, suivant la mode du pays. Et Mikail sortit, se disant qu'un monde s'était vraiment écroulé entre son passé et l'avenir heureux qui allait se rouvrir devant lui.

Missia l'attendait toujours. Elle lui demanda mille détails sur l'accueil que lui avait fait Dmitri Tchenko. Il passa, dans son récit, tout ce qui était relatif à la Kosake. Ce fut donc avec une vraie joie, joie intérieuremenl attristée du départ prochain et de la séparation éternelle, qu'elle vit que son œuvre de dévouement avait pleinement réussi.

Le comte Tchenko, en invitant Mikail à le venir revoir le soir même, avait eu soin de le prévenir de ne venir que fort tard, après minuit. Retenu jusqu'à cette heure dans le monde officiel, il ne rentrerait qu'à cette heure au plus tût, et en admellant qu'il n'eut rencontré aucun ami joyeux en route. La soirée, jusque-là, fut lente à Mikail, impatient de savoir si sa grâce était enfin obtenue, et très

douce à Missia qui i;oùlait le bonheur problématique d'èlre auprès de lui encore, sans rien perdre du temps qu'il pouvait lui donner. Bien qu'il se fût conformé à la prescription du comte, il arriva à l'hôtel de celui-ci Tort en avance encore.

On le fit entrer dap.s le cabinet du i^rand seigneur, en lui donnant l'avis que celui-ci n'était pas encore rentré.

La haute pièce où recevait le maître de céans, pour les aflairos sérieuses, était meublée avec un grand luxe et pleine de bibelots orientaux, contrastant, par leur gaieté lumineuse, avec l'aspect volontairement sévère des grands meubles. D'admirables panoplies pendaient aux murailles. La Vierge de Kazan, une icône admirable dont le cadre ancien était bossue de cabochons, dormait, dans un angle, au-dessus d'une lampe allumée, dans des déchiquetures d'or. De superbes peaux d'ours blancs et de renards bleus, que le comte avait tués à la chasse, faisaient du sol un damier fantaisiste et moelleux. De larges lauteuils et des divans circulaires disaienll'amour, pour ses aises, du maître de la maison. Peu de livres. Le comte Tchenko n'était pas un liseur. Quelques volumes de romanciers contemporains cependant sur la table : Naaa, de Zola ; la Fille Élisa, de Concourt; la Maison Teliier, de Maupassant.

Le bon gentilhomme ne s'intéressait qu'au monde qu'il connaissait le mieux. Ses curiosités sur la civilisation parisienne et les mœurs françaises étaient spécialisées. Des cigarettes au tabac blond s'entassaient dans une sébille de bois rouge et noire. Mikail regardait tout cela machinalement, sans prendre aucun intérêt ù cet intérieur d'ailleurs peu intéressant de désœuvré. 11 ne regretterait pas Paris, lui ; oh ! non ! Il y avait vécu dans un enfer, misérable comme ces chevaux efflanqués qui sont la pitié des passants sentimentaux. Il comprenait à merveille que les nihilistes y vinssent retremper leur haine dans le spectacle d'une civilisation pourrie, d'un monde de plaisirs qui lui faisait,

au fond, la même liorreur qu'à ses compagnons de misère ot qu'à riiéi'oujuc petite .Missia.

Un peu plus d'iiiu.' seniainc, et il scr.iil eu Russie, et gagnerait Kiew et de là la chère petite ville où il était si impatiemment attendu. Eli bien ! s'il lui arrivait, là-bas, de penser encore quelqucl'ois à la Kosake, c'est dans le décor poétique de la première entrevue qu'il la reverrait, sous la saulaie où son rire clair cl ses chansons étranges semblaient rame harmonieuse des perles d'eau (|ui s'égrenaient sur son joli corps de vierge ; au bord du ruisseau et sous les rayons de la lune qui y dispersait des diamants; dans le parlum sauvage des fleurs tendant de tous côtés leurs lèvres délicates à d'invisibles baisers ; — non pas dans l'avilissement de sa vie à Paris, près d'un homme indigne d'elle, dans ce mensonge continuel de la vie de théâtre dont il avait l'instinctive horreur. Et, de son souvenir, il ne garderait qu'une très poétique colère dominant l'image dont il avait eu le tort de vouloir faire un bonheur vivant et une réalité.

Pendant qu'il se rassurait ainsi soi-même contre ces retours terribles d'une passion si malaisément domptée, il lui semblait entendre, dans une pièce voisine, dont de hautes draperies gardaient l'entrée, des éclats de rire, un murmure de chansons et mille bruits joyeux. D'autres invités, pour de plus futiles entrevues, attendaient aussi le comte Dmitri Tchenko qui, certainement, avait, au sortir des salons de l'ambassade, rencontré quelques amis de belle humeur.

Tous ces bruits étaient d'ailleurs confus, à peine tamisés par des tentures épaisses et sourdes, et Mikaïl se demandait si cela n'était pas peut-être tout simplement une illusion : le grand bruit de la forêt ou le murmure puissant du Dnieper dont il venait d'évoquer l'harmonieuse mémoire; d'autant, qu'ayant fini par s'asseoir, après avoir parcouru longtemps, dans tous les sens, le cabinet du comte, il s'était laissé aller à une demi-somnolence, bien

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justifiée par son étal de faiblesse et les émotions très vives de la journée.

L'entrée du comte le réveilla de ce léger sommeil, de cette rêverie où il s'était abandonné. Celui-ci était plus expansif encore que dans la journée, relativement haut en couleur avec son beau teint de blond que l'animation rosait, les yeux très brillants et une belle humeur endiablée.

— Que je suis heureux, cher! .l'ai votre grâce, votre grâce entière.

Et, comme il ne le tutoyait plus comme dans l'aprèsmidi :

— Tu vois, maintenant, que je te parle avec respect, comme à un pope que tu seras bientôt.

En même temps, il lui tendait la grâce du tsar directement adressée à son protecteur.

Mikaïl était dans une joie débordante, infinie. A son tour il étreignait le comte qui lui dit en riant :

— Holà! Mikaïl, tu ne vas pas m'élrangler une seconde fois. Cette fois-là je ne te sauverais plus.

Et, avec une vraie tendresse que le vin avait surchauffée:

— Pars demain, lui dit-il. Tu trouveras, dans le portefeuille que je joins à ta grâce, un passeport que j'ai demandé pour toi et tout ce qui te sera nécessaire pour faire ta route jusqu'à Kiew. Oh ! quand tu seras pope, par exemple, lu prieras pour moi. Car j'en aurai terriblement besoin. Mais que veux-tu ! à Paris ! Et puis nous n'avons pas tout à fait le même Dieu à Pétersbourg et ici. J'espère que le mien, le vrai, ignorera un peu toutes mes fredaines, i'ars, Mikaïl, pars.

Et comme Mikaïl, après de nouveaux remerciements, allait obéir et prendre congé :

— Alors lu es bien sûr, lui dit le comte en le retenant, que tu n'aimes plus la Ivosake?

— Oui, bien sûr.

— Eh bien ! tant mieux. Car j'avais une peur terrible

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que VOUS ne vous rencontriez ce soir ici. Elle est dans le salon à côté, avec quel(|ues amis qui boivent du Champagne on m'atlendant. elle et son iinbi'cile de baryton.

Tout à coup, Mikail était devenu très pâle. Il demeurait comme cloué à terre.

— Bah ! qu'est-ce que ça te lait, puisque tu es sûr de ne plus l'aimer! C'eût été cependant curieux, très curieux. Pars maintenant.

— Je veux la revoir une dernière fois ! dit Mikail d'une voix sombre.

— Allons donc ! je l'aurais parié. Mais ne fais pas cette folie. Si c'est vraiment une Roussalka, tu serais perdu.

— Je vous en supplie. Je vous dis (ju'il n'y a plus aucun danger pour moi. Mais je veux la revoir une dernière fois.

— Oui, ce sera curieux, très curieux, répondit flegmatiquement le comte. Eh bien ! regarde.

Il avait soulevé la très lourde tapisserie derrière laquelle Mikail avait cru entendre, tout à l'heure, des éclats de rire et des chants. Derrière était une porte vitrée, aux boiseries fines et dorées, donnant sur une façon de jardin d'hiver, avec des palmiers, des camélias et des roses de Nice d'un jaune pâle frangé de carmin clair. (]elle façon de serre était pleine de lumière. Des femmes décolletées et des hommes en habit y flirtaient avec une grande animation. Des coupes de Champagne étaient inégalement pleines sur les jolies tables de bois laqué. Le baryton était au piano, en manches de chemise, — on jie se gênait pas, quand le maître de la maison n'était pas là. — Il chantait, en s'accompagnant soi-même, un air très applaudi.

On entendait distinctement, maintenant que la portière était soulevée. C'était l'air kosak que Lenska chantait autrefois et qu'il avait fait transposer pour sa voix. Quand il eut fini, les applaudissements et les bis éclatèrent. Il recommença et Lenska le buvait du regard, plus délicieuse que jamais dans une toilette d'un rose fané qui lui allait à merveille, avec un camélia rouge dans les cheveux, les

épaules nues où couraient de jolis reflets de lumière. Et, (juaiul il eut aciievéïine seconde fois, elle s'élança vers son amani, lui passa furieusement les bras autour du cou et le baisa sur la bouche, au milieu de Teuthousiasme général. Au même moment, avec un iirand bruit de glaces brisées, la porte vitrée s'écrasait dans la serre. Un puissant coup d'épaule de Mikail l'avait arrachée de ses gonds et jetée en avant. Un cri de terreur était dans toutes les poitrines. Ayant traversé, comme une flèche, le groupe éperdu de ces gens aflblés, il était déjà devant Lenska et devant Taddéoni, pareil à un justicier et à un suppliant tout ensemble. D'une voix où tout son être haletait de colère et de douleur, il dit à la femme :

— Lenska! Lenska! pour toi, j'ai failli tuer. Pour toi, j'ai failli mourir. Une dernière fois, je puis te sauver encore. Je vais être prêtre au pays. Veux-tu être ma femme?

La Kosake, très pâle, éperdue, la gorge soulevée de sanglots de terreur, ne répondit pas. Alors Mikail lui montra son amant, qui se cachait derrière le piano.

— Lui ou moi! choisis! tlil-il encore.

Par-dessus le piano, Taddéoni passa sa tête. Un regard de cet homme jeté sur la Kosake suffit. Elle se réfugia vers lui.

— Alors! adieu pour jamais!

Et Mikail, comme un fou, sortit les bras jetés en avant, rugissant comme une bête blessée.

Le comte Dmitri Tchenko avait regardé tout cela de l'air d'un homme qui veut que ses invités fassent chez lui comme chez eux-mêmes, sans prolester, sans rien empêcher.

— C'est curieux ! Très curieux, répétait-il.

Puis il courut à la fenêtre, l'ouvrit brusquement et, pendant que Mikail, toujours affolé, passait dehors, il lui cria :

— Prends garde! C'est bien une Roussalka, et il faudra du sang entre vous!

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