CHAPITRE XVI
C'était à la lin du printemps, dans le paysage où nous avons rencontré Mikail pour la première fois. Le Dnieper ne roule plus des ondes tumultueuses, avec un grand fracas de glaçons se heurtant; mais il reflète les montagnes des rives ilonl les sommets seulement s'y dessinent nettement, un brouillard léger noyant leur base et celle de leur image. Les flamants laissent pendre au-dessus, en volant lourdement, leurs longues et frêles pattes roses. A terre, c'est renchantement des fleurs sauvages, et la forêt où les bûcherons continuent leur tâche, en parlant souvent du crime de Mikail, avec un souvenir plein de tendresse pour lui, respire l'arôme vivifiant des verdures tendres.
A Romanowka, sous le carillon des cloches dominicales, le vieux lérémei officie toujours, mais vieilli et cassé par la douleur que lui a faite l'absence de son fils. La fiancée de Mikail et sa sœur aînée se sont mariées; la plus jeune attend encore son mari. Et la maison est demeurée triste de tous ces départs, et le vieux lérémei se lamente, n'ayant plus grand courage à son ministère et n'y demeurant que dans le vague espoir du retour de Mikail. Mais, comme autrefois, et le cœur joyeux, il ne l'attend plus sur la route, comme en celte soirée où il exorcisa la Roussalka.
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Et cependant, comme autrefois, Mikaïl revient, non plus du séminaire, mais de Paris qu'il a pu enfin quitter, grâce à la générosité du comte Dmitri Tchenko, devenu officiellement son protecteur. Déjà gracié, comme on le sait, il n'attend plus qu'un emploi de pope dans son pays et il est venu l'y attendre, au milieu des siens. Il n'a pas fait seul le voyage. Missia a voulu l'accompagner. Elle ne le croit pas encore suffisamment guéri. C'est au moins la raison qu'elle se donne à elle-même pour avoir traversé l'Europe en sa compagnie. En vérité, c'est qu'elle l'aime et que, par un sentiment tout naturel, elle est heureuse de connaître la terre où il est né, les moindres détails de sa vie d'enfant. Rien nous inléresse-t-il davantage que cette légende du berceau où ceux que nous aimons ont autrefois dormi avant de vivre?
Ce voyage lui a été si doux, à elle, qu'ils n'ont pas pris les pins rapides chemins. Ils se sont arrêtés, pour se reposer quelques jours, à Varsovie où, moins large que le Dnieper, la Vistule les a bercés de sa musique profonde, la Vistule posée comme une épée, brillante au soleil comme de l'acier, entre les deux tronçons de la ville qu'elle semble venir de couper. Et Missia a raillé les juifs à longue barbe qui, tout en vendant à faux poids, attendent toujours que Jéhovah se rappelle son peuple bien-aimé et lui serve encore, à massacrer, quelques milliers d'Amalécites. Que toutes ces croyances religieuses . lui paraissent stupides !
Mikaïl défendait ses propres opinions contre elle et c'étaient, entre eux, des disputes amicales qui leur charmaient la longueur du chemin. Puis ils descendirent vers Kiew dans un printemps plus chaud, dans une terre plus ensoleillée, vers un peuple d'une gaieté plus franche et plus vraie; et Missia, qui était Russe du Nord, était toute troublée par celte poésie méridionale qui s'exhalait en éclats de rire et en chansons.
Mikaïl, lui, était ravi; des larmes lui montèrent aux
yeux quanti il revit ses jolies compatriotes aux ioileltes rouges et bleues, avec des coiffures de fleurs, semblant des slaluctles d'Ionie avec je ne sais quelle irrâce asialiiiue dans leur exubérante gaieté. Et, avec délices, ils mangèrent de ces petites fraises purpurines que des enfants leur vendaient dans de petites cruches, et qui répandaient, autour d'elles, une délicieuse odeur. Toutes les maisonnettes étaient enguirlandées déjà de fleurs grimpantes; on eût dit que la nature s'était remise en fête pour mieux recevoir l'exilé. Kt les idées de Missia se faisaient sensiblement moins sombres. Cette obsession résignée du néant qui était en elle semblait moins irritante. 11 lui apparaissait enfin que quelque chose pût motiver la vie. Kl le aimait!
Comme le cœur battait à Mikaïl, quand il arriva au seuil paternel, après s'être vaguement annoncé, pour ne pas causer au vieillard un saisissement de joie dont il aurait pu mourir!
Ouand il vit le visage pâle du vieux pope, tout balafré de rides sous des cheveux devenus tout blancs, sa taille cassée, il eut un remords d'avoir causé, sans le vouloir, toute celte peine, et il tint longtemps son père embrassé, ne trouvant dans sa gorge que des sanglots pour répondre à toutes les questions que lui faisait le vieux lérémei. Il fut heureux de retrouver, à la maison encore, sa plus jeune sœur. Ce serait une compagnie pour Missia, et qui, à celle-ci, permettrait de demeurer quebiuo temps, sans blesser les convenances, dans la maison du pope. Et. comme c'était dimanche le lendemain, lérémei se fit accompagner de son lils à l'^^glise, et toute la ville fut informée que Mikail était de retour.
Celui-ci soutenait son père de son bras, et tout le monde, tout en le reconnaissant, constatait que son visage avait pris un caractère sérieux bien au-dessus de celui qui convient à son âge. Il était vraiment très beau, dans le renouveau de santé que lui avaient donné le
voyage et la guérison de son cœur. Car il lui semblait bien qu'il eût oublié la Kosake pour jamais. Moins tranquille sur ce point, Missia évitait avec grand soin de lui en parler. Mais lui, comme pour affirmer la liberté d'esprit à laquelle il était revenu, se promettait de la conduire là où il l'avait vue pour la première fois et de braver ses propres souvenirs.
Bientôt, tous les gens de la campagne ambiante connurent le retour du fils du pope et s'en réjouirent. Les bûcherons, ses vieux amis qui avaient si bien gardé le silence sur le meurtre pour le sauver, vinrent en cortège rustique, lui présenter le pain et le sel. Tous l'embrassèrent en l'appelant leur cher enfant. Et tous lui demandaient ce qu'il élait devenu depuis si longtemps. Mais il ne leur répondait guère. Qu'importait le passé! On eût dit que sa vie, comme un ruisseau qui remonterait son cours, était revenue à sa source même, et allait s'y recommencer au milieu des mêmes tendresses qu'autrefois, avec cette tendresse en j)lus de Missia dont il avait le pressentiment, bien que la jeune fille ne lui eût jamais rien dit que de très amicales paroles.
Et tous les deux ils assistaient le soir aux danses des jeunes gens, Mikaïl s'y mêlant et faisant danser les plus jolies filles, avec la décence, toutefois, qui convient à un homme qui sera prêtre demain. Son beau paysage d'Ukraine, plein de parfums et de chansons, l'avait tout entier repris. Et il en faisait les honneurs à sa jeune compagne avec infiniment de coquetterie. Une influence apaisante se dégageait, pour lui, de tout cela, mais non pas autant encore que pour sa compagne dont le scepticisme faux se fondait avec les dernières glaces, ne roulant plus dans le fleuve qu'un frisson d'azur plus pâle.
Toute cette grande force artificielle qu'elle avait puisée dans les livres, dans cette vie desséchante de Paris où elle avait résolu de défier la destinée, s'évanouissait dans je ne sais quel alanguisscment délicieux de tout son être et
dans un rêve vague de bonheur mal défini encore, mais délicieux cependant.
Son alliéisme menteur se fondait en dos attendrissements pleins de muettes adorations et d'extases inconscientes, devant une rose en Irain de s'ouvrir, devant un jeune oiseau déployant pour la première fois ses ailes, devant tous ces riens qui, tout à coup, nous émeuvent quand nous sommes amoureux suitout, sans que nous sachions vraiment pourquoi.
Mikail s'apercevait bien de tout cela, et lui, doucement, la plaisantait sur la métamorphose qui s'opérait en elle et qu'elle continuait d'ailleurs à nier avec un entêtement tout féminin.
C'est avec elle, non pas au bras, mais lournanl autour de lui, sautant dans les hautes herbes comme une biche échappée, cueillant des crocus dans le gazon, arrachant des aubépines aux haies, trempant ses mains au courant clair des ruisseaux pour s'en baigner le visage, qu'il revit tous ces coins de forêt où l'avait si longtemps poursuivi le souvenir de la Ivosake. Comme il lui avait conté tout cela un soir, il lui montrait le ruisseau où il l'avail aperçue se baignant sous le rideau tremblant des saules, le sentier qu'il s'était frayé, dans les taillis, à la poursuite de cet éclat de rire et de cette chanson qu'il entendait toujours sous le feuillage, le gué et le pont enfin où le vieux lérémei avait tout à coup apparu et exorcisé la Koussalka. La Roussalka ! Quelle singulière idée avait eue aussi ce Dmitri Tchenkode réveiller en lui cette idée, quand il avait quitté Lenska pour la dernière fois. Est-ce que lui aussi croyait à cesbillevesées? Il était bien sur maintenant du contraire, et des charmes absolument dénués d'éléments surnaturels dont il avait été l'objet douloureux. j\'avait-il pas vu cent fois des hommes souffrir autant qu'il avait souflert et même en finir avec la vie pour des femmes qui ne sont certainement pas des Roussalkas! La beauté est une magicienne suffisante pour nous torturer. Il affirmait vive-
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ment, et répétait souvent ces choses, comme pour se défendre de toute appréhension pour l'avenir. Ce Tchenko était certainement un brave et gracieux gar^-on et le lui avait prouvé; mais c'était un garçon futile et dont l'érudition ne tirait pas à conséquence. Quant au vieux lérémeï, il était encore imbu de toutes les superstitions de son enfance. Tout cela était des folies. La Kosake était une femme comme les autres, plus femme peut-être que certaines, mais ce n'était qu'une femme, et cette fois-ci elle était bien oubliée.
Un soir, cependant, dans une de ces promenades dans la forêt, où Missia, lasse de courir, s'appuyait doucement sur lui en revenant, elle sentit qu'il avait tout à coup un tressaillement. C'est que cette nuit, nuit d'été déjà, était toute pareille à celle de sa première rencontre avec Lenska, embaumée des mômes arômes, éclairée des mêmes étoiles, et qu'en repassant près du même ruisseau dont le murmure était tout pareil, dans un clapotement d'or qui tombai! du ciel, il avait cru voir passer une image inquiète et mystérieuse de femme. La Roussalka peut-être revenue aussi pour le tourmenter encore! Alors, se dégageant de l'étreinte à peine dessinée de sa compagne, il marcha droit vers l'eau courante, comme pour se bien assurer qu'il se trompait, et la trouvant tranquille dans son scintillement clair, effleurée seulement par les pleurs vivants des saules, il se mit à rire bien fort. Mais l'écho, en lui renvoyant sa propre voix, le troubla, et ce soir-là Missia rentra bien triste de ce voyage à deux, délicieux cependant dans les parfums de l'air du soir, à travers la forêt, où s'égrenaient, presque à ras de terre, les trilles des rossignols, où la course luisante des belettes faisait passer des miroitements de fourrure. Sans doute, Missia, qui était clairvoyante, se doutait-elle que tout danger n'était pas écarté encore.
L'été se passa ainsi, tout à fait tranquille, à ce semblant d'accident près qui n'eut pas de retour. La petite nihiliste
i|ui lie parlait jamais de ses idées qu'avec Mikail et quand tous les deux étaient seuls; qui, par politesse, ne niaiiquail aucun des offices auxquels s'einployail le zèle religieux de lérémeï, était devenue vraiment l'enfant de la maison. La sœur cadette de Mikail s'était vivement allarhée à elle, et rien n'était plus intéressant que le contraste entre ces deux jeunes filles dont l'une, n'ayant jamais quitté le pays natal, était demeurée, dans l'éclat de sa jeunesse innocente, comme un beau fruit sauvage, dont l'autre était [lareille à une fleur maladive de serre (ju'on a replantée l'U pleine terre pour la rajeunir.
Missia n'était pas, d'ailleurs, également sympathique à loutes les jeunes (illes qui faisaient la société de mademoiselle lérémeï. Comme elle ne prenait jamais i)art à leurs jeux et à leurs danses, elles la croyaient fille peu franche et s'en méfiaient. Ouant au pope, qui était convaincu, sans aucune raison d'ailleurs, que c'était un ange (le piété, il l'aimait à l'égal de sa propre fille. Mais Missia ne s'abandonnait qu'à demi à ce bonheur et à cesalîections, sachant bien qu'un jour il faudrait renoncer à tout cela; ([ue Mikail aimait encore Lenska; malgré ses affirmations, l'Ile en était intérieurement convaincue. D'ailleurs, que cette passion lui fût, ou non, demeurée au cœur, il était certain que le fils du pope ne l'aimait pas, elle.
Et, souffrant de cette conviction dans la sincérité de son âme, loyale avec elle-même, elle se demandait à quoi lui avait servi d'apprendre à douter de tout, pour en être venue à souffrir comme les autres femmes, à lier sa destinée à une destinée qui la trahirait sans doute, à se leurrer de fausses joies et à se préparer de grands désespoirs. Car la science ne lui servait qu'à cela, à empoisonner de doute ses germes de croyance qui eussent été déjà autant de pris sur la douleur.
L'automne était venu, grossissant les eaux du Dnieper sans altérer encore leur limpidité, mais en rendant déjà leur aspect plus sombre. La foret avait revêtu son manteau
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d'or fauve. Des milliers de petites pièces d'or s'agitaienl, comme des grelots, aux cimes des bouleaux, et la vie des choses avait pris cette mélancolie d'adieux qui, dans les êtres, s'iiililtre aussi insensiblement. Les dernières roses pendaient aux murailles des maisonnettes fleuries, où les clématites sauvages mcllaient comme une neige grise aux flocons énormes. ElMikail allendail toujours des nouvelles relatives à son entrée dans les ordres, sachant seulement que Dmitri Tchenko. qui lui écrivait souvent de Paris, agissait très activement en sa faveur; car c'était, décidément, une fois hors de la steppe, un homme tout à fait exquis.
La vérité est que celui-ci avait conçu pour Mikail, son assassin, une alTection faite d'une grande pitié et d'un réel dévouement. Peut-être ne souhailail-il tant le voir bientôt nommé pope que parce qu'il lui semblait que les Pioussalkas ne doivent pas oser s'attaquer aux hommes de Dieu. Car, pour lui. Lenska n'était pas autre chose. Et après l'avoir souvent attirée à ses fêles de célibataire, sans lui avoir rien demandé jamais que de la gaieté et des chansons, il n'avait pas été fâché d'apprendre que le baryton ïaddéoni avait emmené sa femme en une tournée dont il s'était improvisé, lui-même, l'imprésario. Tout bon gentilhomme russe est superstitieux, et Dmitri Tclienko était de souche authentique.
Les bois achevèrent de se rouiller, le Dnieper de se troubler, les bûcherons de se vêtir plus chaudement pour les nuits plus rudes; les bouleaux dispersèrent au veut toute leur fortune, la steppe se dépouilla de son manteau de Heurs, avant que Mikail apprît f|ue les démarches de de son protecteur avaient enfin eu un résultat.
On commença de vivre moins au dehors dans la famille du pope. Les amies de sa fille eurent moins souvent l'occasion de se moquer de Missia, parce quelle ne voulait pas d'amies. Les jours se faisaient courts; le fleuve jetait plus haut ses écumes et les neiges avaient apparu, d'abord sur les monts, puis étaient descendues dans la large plaine,
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fouettant, de ses flocons obliques, les chevaux en liberté, aux crinières noires, qui faisaient passer de rapides >illioueltes d'ombre sur toute cette blancheur.
L'hiver était venu et les veillées s'allongeaient autour du iarge poêle, pendant que les doubles fenêtres bien fermées happaient, an [)assage. pour les amortir, tous les bruits du dehors, Missia et Mikaïl étaient tout autant ensemble, mais plus rarement seuls, et leurs entretiens avaient pris quelque chose de plus banal à avoir toujours des témoins.
La tendresse de la jeune lillo pour celui qu'elle avait soiî,Mié avec tant de dévouement à I*aris, se faisait, chacjue jour, plus profonde, [dus inquiète aussi, parce (|u'aucune espérance n'y affirmait sa foi dans l'avenir. Elle s'y abandonnait d'ailleurs, résolue à ne plus analyser ses pensées, et. cette connaissance du moi qu'elle avait tant recherchée, en ses pitoyables études de philosophie, elle la fuyait maintenant avec une espèce de terreur.
Elle aurait voulu que cela durât toujours ainsi, sans en demander davantage. Toute son innocence de vierge, savante toutefois, était témoignée parla modestie même de ses vœux. Tout doucement, li maison aurait disparu sous la neige, sans que rien fut changé dans son intérieur, sans que Mikaïl se fut éloigné seulement un instant d'elle, qu'elle eut accepté celte destinée poiupéiennc d'être engloutie avec lui, et de s'endormir à jamais sous des laves de blancheur.
Elle eut donc une angoisse inconsciente, illogique absolument, (juand une lettre aux cachets impériaux fut remise un matin à Mikaïl, par un facteur qui le salua jusqu'à terre ; — celui-là même qui l'avait vu élever tout enfant, lui avait donné d'amicales calottes et qui le tutoyait encore la veille.. Avec une émotion réelle aussi — car ce pouvait être l'ordre d'un nouvel exil pour quelque poste lointain — Mikaïl brisa les cachets et relira l'enveloppe. C'était simplement une convocation à se rendre,
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dans le plus brefdéhii,ùElvalérinoslo\v, chef-lieu, au point de vue sacerdotal, de la petite ville de Romanowka.
— Tu ne repartiras pas au moins sans revenir ici? lui demanda le vieux lérémeï, tout attristé déjà à l'idée de le voir s'éloigner encore.
El Missia, qui attendait sa léponse avec une anxiété plus grande encore, se sentit comme soulagée d'une oppression douloureuse quand il répondit :
— Je serai de retour certainement demain, père, quelque poste que l'on me destine; si c'est enfin ma nomination que je vais obtenir, je demanderai quelques jours de répit pour vous les consacrer encore.
Quelques jours! Quels mots horribles pour Missia! (^uand on aime on ne compte plus par jours, mais par éternités!
Mikail revêtit ses meilleurs habits et retint sa place dans la voiture qui partait dans une heure. Il arriverait encore à temps pour savoir, le jour même, le but de sa convocation. Et il partit couvert de baisers et de quelques larmes, comme s'il s'agissait d'un long voyage.
Mais tout le monde avait été si heureux pendant qu'il était là!
Comme il l'avait souhaité, il put se renseigner avant le soir d'une façon positive. Il put apprécier combien avait été efficace et puissante la protection du comte Tchenko. Non seulement il était nommé pope, mais il était nommé surplace, en remplacement de son père qui, depuis longtemps, avait exprimé le vœu de se reposer. C'était vraiment | l'accomplissement du vœu qu'il avait caressé toute sa vie. Ces braves gens qui avaient été si heureux de le revoir, il ne les quitterait plus jamais. Bien plus facilement maintenant il pourvoirait au mariage de sa seconde sœur.
Quelle vieillesse rêvée pour le bon lérémeï qui allait retrouver ses jambes pour sauter de joie, comme un enfant, en apprenant cette bonne nouvelle! Un télégramme rapidement jeté apprenait, le soir même aussi, au comte'
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Dmitri Tclieiiko (lu'il avait fail un heureux. Mais celle !iouvelle ne devait plus y trouver son fantaisiste protecteur. Les séjours du comle, dans la ville du inonde où il s'amusait le plus, élaiont limités non par son }roùl, mais par les dépenses (jue lui permettait une fortune néanmoins considérable.
En une soirée, dans son somptueux hôtel, où le Champagne avait coulé en véritables cascades sur une avalanche de (leurs, il avait dit adieu à tout ce qu'il connaissait de parasites et de belles filles faciles, société de son choix, à tout prendre, indigne d'un homme qui eût mérité d'être apprécié et aimé avec plus de désintéressement. L'adjectif glorieux de « bon bougre » était tout ce qu'il avait laissé derrière lui, dans une ville où il s'était révélé grand philosophe.
Mikaïl était impatient de retourner chez lui le soir même, pour annoncer la bonne nouvelle. Mais la voiture publique était partie et il dut négocier avec des paysans qui ne devaient aller que le lendemain à Romanowka et qui consentirent pour lui à hàler leur voyage. Ah! celui-ci serait rude, par cette nuit froide, dans le chariot mal défendu du vent et de la gelée, à travers le paysage morne de la steppe étincelante de givre partout où de grandes ombres y indiquaient, seules, les vallonnements du terrain.
Le jeune homme n'hésita pas, et pendant qu'on attelait les chevaux iiirsules, aux crinières embroussaillées, au collier plein de fleurs et arc-boutant, au-dessous de leur cou velu, un perpétuel printemps, il descendit dans la salle commune de l'hôtel où il avait déposé sa valise, pour prendre une tasse de thé bien chaud, auprès du samovar toujours fumant sur la grande table. Des marchands de Kiew, des officiers de la garnison étaient là, quelques paysans aussi causant du dernier marché, tout cela dans une fumée bleue de pipes et de cigarettes, dans une lumière terne et enfumée que traversaient les vestes rouges des moujiks, se hâtant de servir les consommateurs.
M"! I.A kOSAKE.
ou pliilùl reigiiaiil de se hàler; caria paresse slave est particulièrement empressée et polie.
Un gar(,on de l'hôlel coilTé d'un bonnet noir d'asliakan ap|iarul. une larse feuille de papier d'un vert criaid à la main (lu'avcc quatre épingles il fixa au mur et autour de laquelle (luelques désœuvrés firent cercle.
Mais la pensée de Mikaïl était bien loin de ces menus événements. Près du poêle, la houppelande ouverte, pour que la fourrure s'en imprégnât intérieurement de chaleur, il rêvait au bonheur (ju'allail lui apporter le jour qui se lèverait le lendemain, au milieu des siens qui, eux aussi, devaient l'attendre avec tant d'impatience! Que lui importait donc tout ce qui se faisait autour de lui! Il y avait longtemps que sa pensée avait quitté ses compagnons indifférents qui continuaient à s'agiter autour de lui dans la fumée du tabac, comme des ombres! Elle était déjà au seuil de la maison paternelle, entre les bras de son père et de ses sœurs, près de Missia aussi qui aurait dû quitter la maison, s'il eût été nommé ailleurs — car elle ne pouvait convenablement le suivre seule, dans sa nouvelle résidence, — et qui allait pouvoir demeurer maintenant avec eux.
Ce n'était pas, au moins, qu'il répondît par le moindre amour à l'amour si grand, si discret de la petite et mensongère nihiliste que la première embûche passionnelle avait fait choir de son rêve orgueilleux et dont l'esprit seul protestait encore contre l'innocente faiblesse du cœur. Pour s'excuser du manque de tendresse qu'il se reprocliait quelquefois, à l'endroit d'un être si dévoué et qui lui avait rendu de si grands services, à qui vraiment il devait la vie, Mikaïl se disait que les idées professées par Missia ne pouvaient être celles de la femme d'un pope, et que ne pouvant l'épouser pour faire, comme son père lérémeï, souche de prêtres, il valait mieux qu'il n'éprouvât pour elle qu'un sentiment tout fraternel. Mais ce sentiment était vivement reconnaissant et dévoué. Il y avait, d'ailleurs,
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quelque chose de si parliculièremcnt désintéressé dans la façon dont Missia l'aimait, qu'il se prenait à penser (pie rester auprès de lui, entouré de sa tendresse de sœur, suffirait probablement à la rendre heureuse.
Et puis toutes les féeries du rêve se dessinaient devant lui, du plus pur et du plus légitime de tous les rêves. Il enjoliverait mieux la maison paternelle et en ferait un vrai paradis où les pauvres trouveraient toujours, près du seuil, l'archange endormi et la porte entre-hàillée. Et le grand amour de son Ukraine, qu'il ne quitterait plus jamais, éclatait dans son âme et lui mettait des larmes aux yeux.
Comment ce délicieux état d'esprit, ce voyage avant la lettre vers le bonheur tranquille qui l'attendait, furent-ils subitement interrompus? Par un mot tombé de la conversation de quelques officiers qui causaient devant l'affiche que le garçon venait de poser au mur, et qui était celle du spectacle donné le lendemain par une troupe de chanteurs de passage.
— Ce ïaddéoni n'a pas seulement été applaudi à Vienne, mais à Paris, disait l'un d'eux, et je l'y ai entendu à mon dernier voyage, au Théâtre-Lyrique en cours d'ouverture, — car il y a toujours à Paris un théâtre lyrique qui vient de s'ouvrir. Belle voix, sans grande émotion -réelle.
Mikaïl, malgré lui, avait tendu l'oreille et tout son beau rêve s'était évanoui.
; L'entretien continua, écouté par lui, avec une attention qu'il se reprochait déjà. Que lui importaient ces hommes? Successivement il entendit parler ainsi les interlocuteurs :
— Comment une troupe d'une certaine importance peutelle s'arrêter ici?
— Nous devons cette bonne fortune au chemin qu'ils suivent. Ils viennent de Vienne, où ils ont eu un grand succès, et s'en vont à Moscou, puis à Pétersbourg.
— Comment savez-vous tout cela?
— J'ai causé à Paris avec ce Taddéoni, qui m'avait dit
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ses projets. Vous savez ([ii'il a, dans sa troupe, une admirable artiste.
— Une femme?
— Oui, sa maîtresse. Tenez, c'est elle qui chante le rôle de Carmen sur l'affiche. Elle y doit être merveilleuse el le joue au naturel. Lenska! c'est bien cela.
L'attention de Mikaïl avait redoublé, et il se demandait quel hasard cruel ramenait encore celte femme sur sa route! Mais il se sentait ferme et le cœur plein de malédictions seulement pour elle. Il ne redoutait plus rien. Et c'était cependant étrange, les Roussalkas ainsi se trouvant toujours, au moment le plus inattendu, sur le chemin de leurs victimes. Bah ! quelle folie ! N'appartenait-il pas toujours à Dieu, maintenant? Et cependant il n'avait pas le courage de se lever pour n'en pas entendre davantage, de ces parolos-là, par exemple, qui ne pouvaient effleurer, indifférentes, son cœur.
— C'est Carmen, elle-même, que celte femme, avec ses caprices, ses colères, ses enjouements. Une fille de ce pays d'ailleurs, d'après ce qu'elle m'a dit elle-même, élevée, au hasard des étoiles, en pleine forêt d'Ukraine, sauvage el caressante à la fois comme les bêtes rusées qui vivent dans nos bois, ayant déjà fait souflrir bien des gens, tout près, un instant, d'avoir été funeste. Ce qu'elle en rit maintenant !
— Et le baryton, le bel Escamillo?
— Toujours comme dans Carmen, mon cher. Elle n'adore que ce bellâtre et est prête à le suivre au bout du monde. Souvent il l'a mise à la porte. Elle est toujours revenue comme le chien battu et rampant.
— Et vengc-t-il, au moins, les amants qu'elle a martyrisés ?
— Des amants? On prétend qu'elle n'a jamais eu d'amants avant lui. Elle le jure elle-même. Elle se contentait de faire souffrir tous ceux qui le souhaitaient jusqu'à ce qu'elle eût rencontré cet imbécile, qui était le seul homme qui lui convint.
LA KOSAKE. 3IS
— Où sont-ils descendus?
— Mais dans cet hôtel même. Tenez, regardez par la fenêtre. Cette troika qui est attelée devant la porte est la leur.
— Les admirables chevaux !
— Oh! ils ne se refusent aucun luxe. Souvent elle les conduit elle-même et merveilleusement, avec une audace ! Ils vont sortir dans un instant.
Cette lois-ci, Mikail était pantelant, anéanti. C'était donc la fatalité qui se dressait encore une fois, devant lui, sous les traits de cette femme! Jamais elle ne l'avait approché qu'il n'eût senti, en lui, le trouble dont il était encore prêt à défaillir. En Ukraine, au bord du ruisseau; à Pétersbourg. chez la princesse Ylinne; à Nice, à Paris, partout où elle lui était apparue, ç.'avaient toujours été les mêmes aniioisses, toujours les mêmes irrésolutions, les mêmes anéantissements de tous les anciens rêves, le même désir désespéré de l'impossible. Il reconnaissait ainsi, une à une. chacune de ses tortures passées. El, une lois encore, elle était tout près de lui, tout près ! Un plancher les séparait seul; cet escalier qu'il avait descendu tout à l'heure, ses p.ts, à elle, l'avaient caressé un instant auparavant! Il lui semblait déjà sentir l'odeur perverse de ses cheveux et le parfum troublant de son haleine. Tout disait sa voix dans les bruits confus qu'il entendait autour de lui. Il était comme l'insecte qui, dans un rayon de soleil, a rencontré la toile de l'araignée automnale, dont les ailes se serrent, désormais inutiles, sous un filet invisible et mystérieux. Pareil au taureau dont le cou sfr hérisse de banderilles, dans le jeu cruel des toréadors, il secouait la tête comme pour en faire tomber un poids, une douleur. Il se sentait perdu s'il demeurait un instant de plus dans cette atmosphère vénéneuse où se croisaient tous les poisons jadis respires et dont il reconnaissait l'ivresse.
Il se leva donc brusquement, résolu à partir, à aller
alleiidre plus loin, aux portes de la ville, s'il le fallait, le chariot des paysans qui allaient l'emmener et dont il maudissait la lenteur. Mais les braves gens, qui avaient bu l'bydromel et la vodka, chantaient gaiement, tout en attelant leurs bêles, et ils buvaient dans la cuisine, avec les cochers, pareils à d'énormes coléoptères sous leur vesle de fourrure dont le poil est en dedans, et où toute forme humaine disparaît en une sorte de chose innomée d'où il sort des cris joyeux et de bons éclats de rire. Certes, il ne demeurerait pas plus longtemps à portée de l'obsession dont il se sentait vaincu. 11 jeta donc, sur la table, le montant de la dépense qu'il avait faite et, comme un fou, ou comme un voleur, il sortit de la grande salle enfumée où les officiers continuaient à discuter devant l'affiche où flambait, pour lui, comme un Mané, Tliécel, Phares, le redoutable nom de Lenska.
Devant la porte, il se croisa avec un homme et une femme enveloppés de somptueuses fourrures d'où montaient de mondaines odeurs. Il ne pouvait voir leurs traits. Mais il avait reconnu Lenska à la musique mystérieuse de son rire, de ce rire qui l'avait affolé autrefois, quand, . pour la première fois, il l'avait rencontrée.
Il tremblait sur ses jambes; il sentait sa vue se voiler,' et les mots venus à sa gorge, sans en pouvoir sortir, l'étouffant au passage, contre la porte du dehors qu'ils venaient de franchir, il était demeuré, n'ayant plus la force de se soutenir.
L'homme et la femme montèrent gaiement dans la troïka dont les trois chevaux de front secouaient impatiemment leurs belles chevelures noires où pendaient des diamants de givre. Mais le cocher n'était pas là. 11 était dans l'office, à rire avec les filles, ou dans l'écurie, à boire avec les paysans. Le baryton le héla, à deux ou trois reprises, de sa voix inutilement formidable, tout en prenant les rênes. Puis, furieux, exhalant sa colère en jurons malséants, il les passa aux fines mains gantées de Lenska
et descendit pour aller chercher le drôle qui le faisait atteudre, pai- les deux oreilles. Il avait disparu déjà, par la porte des domestiques donnaut sur les communs de l'hôtel.
Alors ce fut une véritai)le folie qui s'empara de Mikail. Un redoublement de ses forces i)liysiques, comme la détente d'un ressort jusque-là captif, succéda à son anéantissement de tout à l'heure. Sans savoir ce qu'il faisait, d'un bond, il fut auprès de Lenska, que surprit ce mouvement au point de ne pas lui laisser la présence d'esprit de se défendre. Il lui avait déjà arrache les guides des mains cl, enveloppant l'altelagc d'une énorme cinglée de fouet, il l'avait emportée, dans un galop vertigineux des trois bctes, maintenant se débattant en vain et poussant d'inutiles cris. Car, à présent, il la tenait serrée contre lui; à présent d'une seule main il maintenait, avec une énergie qu'il ne s'était jamais connue, les chevaux emballés et secouant des étincelles de glace à leurs sabots.
Et, ainsi, Lenska appelant vainement à l'aide, tandis qu'il lui disait à l'oreille des paroles folles d'amour, le visage délicieusement fouetté parla chevelure dénouée de la Kosake, se grisant des formes divines du corps qu'il enlaçait maintenant jusque sous la fourrure, ils allaient, ils passaient les portes de la ville, ils couraient un chemin inconnu dans l'espace, les rênes libres maintenant et battant les croupes des bêles dont elles redoublaient l'affolement.
Les tierniéres maisons du faubourg étaient franchies. Les derniers arbres des jardins n'étaient plus que des paraphes incohérents sur le ciel d'un gris lumineux malaisément percé par d'innombrables étoiles. La steppe s'ouvrait devant eux avec ses immensités blanches, sa monotonie redoutable et son silence qui fait passer aux épaules des frissons de mort. Et cet infini qui était devant eux, ce mystère des solitudes immenses où ils s'enfon-
çaient sans y cherclier même un chemin, mellail un vide dans leur cerveau à tous les deux et les grisait d'une griserie étrange, affolement amoureux chez Mikaïl, inconsciente et faite d'un ahandon sensuel dans Lenska. Ils allaient, ils allaient, flèche sans but dont le bruit cingle l'air. El Mikaïl était si parfaitement fou d'un bonheur aussi désespéré que la dernière joie d'un damné, qu'il chantait à ses bêles, dans le silence nocturne, la chanson dont les cochers dUkraine excitent leurs chevaux.
— Holà! mes petits pigeons gris! volez par la steppe rude ! C'est le roi givre qui sème le grain devant vous, le grain fin et blanc comme des diamants.
— On nous attend à la maison, mes petits pigeons gris Si nous arrivons après Noël, on nous renverra dans la campagne. Pascaré ! Pascaré!
— Il fait meilleur là-bas où nous allons ! Pascaré ! Pascaré! Les belles filles vous caresseront et sécheront de leurs cheveux vos ailes mouillées ! Holà! mes petits pigeons gris !
— Le roi givre, très vieux et très blanc, nous regarde à travers les branches. N'ayez pas peur de son lourd bonnet de neige. Le soleil le fondra demain. Pascaré ! Pascaré !
— Celle que j'aime est près de moi, mes petits pigeons gris ,,
Et il interrompait sa chanson pour coller ses lèvres au cou de Lenska. de son cou caché dans les hautes fourrures et que ses lèvres savaient trouver cependant, de son cou qu'elle ne défendait plus, comme si celte chanson, cette course éperdue, ce vertige de In vitesse lui eût ôté toute conscience d'elle-même.
La steppe les regardait passer indifférente. Au loin, le grand fleuve grondait, les glaces se heurtant avec des bruits sourds, tantôt canonnade lointaine d'une armée qui se relire, tantôt emportement d'une attaque soudaine, quand lèvent changeait de direction et portait plus nettement aux oreilles son bruit. Et la neige dure avait des
ondulations de mer immobile et soudain fii,'ée par (juelque caprice des dieux. Elle se tassait à peine en ligne mince, sous le traîneau qui y laissait une double coupure en zigzag frangée, en dehors et en dedans, par les rides aux places où s'étaient cramponnés les sabols des chevaux. Une double immensité était au-dessus et au-dessous des deux Cugilifs, en haut constellée d'étoiles de feu, en bas d'étoiles dégivre.
Entre les deux, l'horizon était vague, obscur, noir, s'ouvrantcomme un goulTre où passait une poussière argentée. Et ils auraient retrouvé le même en se détournant de leur implacable chemin. Partout ils étaient enveloppés d'une uniforme et immense obscurité. Un triple nuage courait à la croupe des chevaux, que semblait affoler aussi celte solitude, et que l'horreur d'y rester entraînait plus loin, inconscients de leur course.
Oui, c'était bien le vertige de la vitesse pour tous les deux. Pour Mikaïl, le vertige de l'amour et, pour la première fois, pendant cette course endiablée, à travers la campagne blanche, il sentit Lenska, Lenska sans défense, grisée de la même griserie, s'abandonner dans ses bras, sfr serrer contre lui et tendre vers lui ses lèvres qu'il mordit d'un furieux baiser.