CHAPITRE XVII
El cependant qu'ils s'abîmaient ainsi, dans une caresse
éperdne où Mikaïl mettait toute son âme, emportés au galop furieux des trois chevaux aux crinières noires, fils ardents des grandes steppes d'Ukraine, dont les pas sans bruit s'enfonçaient dans la neige dont ils éclaboussaient à peine les brancards, la troïka semblait voler au-dessus du sol, comme une flèche perdue qui rase la terre, fuite éternelle dans l'ombre et dans le silence.
Quand sa pensée lui revenait un peu, dans le désordre de ses sens, Mikaïl se rendait bien compte que sa fuite avait dû donner l'éveil dans l'hôtellerie, et se rappelait avoir entendu crier distinctement derrière lui, alors que tout à coup, et sans pouvoir s'expliquer à quelle force inconnue il obéissait, il avait agi dans un accès d'inconscience désespérée.
Les chevaux, enl.evés par sa main de fer sOus la cinglée puissante de son bras, avaient pris le galop à travers les rues de la ville et il comprenait maintenant que, tandis que les verstes parcourues se succédaient, monotones, entre les plaines blanches, ceux qui devaient le poursuivre avaient peut-être retrouvé sa trace et cherchaient vraisemblablement à le gagner de vitesse.
Et il ne se trompait dans ces appréhensions qui, tout à coup, mettaient comme une douloureuse lourdeur à son bonheur volé.
Quand Taddéoni, parti pour aller chercher le cocher dans les cuisines de l'hôtel, avait retrouvé la troïka partie,
il n'avait pas conçu, un seul instant, l'idée qu'un rival aussi déterminé que Mikaïl put se trouver entre sa maitresse et lui. Le cri de ieinme, celui (ju'avait poussé Lenska, lui indiquait seul le sens où l'attelage avait lui ; en regardant, il avait aperçu, à cent pas au moins, déjà, la troika fuyant par la rue qui s'élari;issait en cet endroit. Sa première pensée fut que les chevaux, d'apparence calme un instant auparavant, venaient de s'emporter, et, malgré son égoïste nature, il trembla à la pensée (ju'ils allaient inévitablement, d'un moment à l'autre, briser la voilure contre le premier obstacle rencontré, et traîner peut-être la malheureuse femme sur la neige sanglante de son propre sang. Aussi se précipila-l-il à la suite en criant au secours.
De l'hôtel d'où il sortait, on accourut et les portes des boutiques voisines s'ouvraient sous la poussée des gens qui venaient de voir passer celle troika, où une femme épertiue tendait ses bras vers eux en poussant des cris. Mais, avant que personne ait pu se jeter à la tète des chevaux qui, emportes dans leur premier élan, eussent d'ailleurs tout culbuté sur leur passage, ceux-ci et la tache noire qui courait après eux, avaient disparu déjà dans l'éblouissement des tourbillons de neige que leurs sabots faisaient voler autour d'eux. En se lançant à leur poursuite, tous comprenaient donc bien ([u'iis ne les rejoindraient qu'à la condition dun acrident où l'attelage serait brisé.
Devant l'hôtel, le cocher entre les mains de Taddéoni qui l'avait pris au collet et le secouait avec une indicible fureur, s'était jeté à genoux, et, au mépris de toute vraisemblance, prenait à témoin tous les saints du paradis qu'il n'avait pas un seul moment (juillé son attelage.
— Tu mens, brute! lui criait le chanteur en le frappant au visage. Tu n'étais pas là quand je suis venu.
Et le vieux suisse de la maison, un gros homme à la poitrine chamarrée, chargée de décorations, au visage
violacé par les petits verres de vodka accumulés, levait les bras au ciol dans des attitudes comiques, jurant que jamais pareil accident n'était arrivé dans l'hôlel, le meilleur et le mieux tenu de tout le gouvernement.
— Courons, mes amis ! Aidez-moi ! sauvez-la !
Et le chanteur, dont l'angoisse étouffait la voix, suppliait l'assistance de ne pas abandonner Lenska dans cet effroyable danger, pendant que le cocher, les bras passés autour de ses jarrets, continuait à supplier, criant :
— Mes chevaux ! mes petits pigeons ! mais jamais ils n'avaient été si tranquilles. Par saint Cyrille, mon patron, il est impossible, je vous le jure, que mes chevaux se soient emportés !
— Cet homme a raison, dit un nouvel arrivant, qui venait du côté où la voiture avait disparu. Ce ne sont pas ses chevaux qui se sont emportés, mais c'est le diable qui a emporté la troïka. Je l'ai vu. Il tenait la femme sur sa poitrine, et il fouettait les chevaux.
Cependant le chanteur, qui ne comprenait pas un mot du dialecte pelil-russien dans lequel s'échangeaient toutes ces paroles autour de lui, cherchait quelqu'un qui lui en apprît le sens, qui comprît lui-même ce qu'il dirait à son tour. Un des officiers qui. un instant auparavant, étaient arrêtés devant l'affiche du théàlre apposée dans la salle commune, s'approcha, comprenant sans doute son embarras, et après l'avoir salué militairement en portant la main droite à sa casquette d'ordonnance :
— Vous êtes Français, monsieur?
— Non, Italien, dit Taddéoni. ravi d'être enfin en possession d'un interprète.
Et il ajouta :
— Je vous prie, monsieur l'officier, de dire à ces jeunes gens que je donnerai tout ce qu'il demandera à celui qui se portera au secours de la voiture emportée. Car je crains un elfroyable accident.
L'officier répéta en russe ce que venait de dire le chan-
teur, et, en un instant, ce fui, autour de lui, une expansion de cris et de protestations bruyantes, protestations d'une sympathie lyrique, mais sans résultat, d'ailleurs, parce qu'il était de toute impossibilité de regagner, en les suivant à la course, le chemin fait et l'avance obtenue par les trois chevaux qui avaient emporté Lenska. Aussi, se tournant vers un de ses camarades qui raccomj)agnail, l'of- (icier parut-il le consulter d'un mot, puis jeta un ordre bref à l'un des garçons de l'hôtel, demeuré stupide sur le seuil, l'uis, s'adressaiU à Taddéoni, il lui présenta l'ami qui était auprès de lui.
— Le lieutenant Liwofl' et moi, monsieur, nous allons essayer de rejoindre la voilure. J'ai donné ordre de seller nos chevaux, qui sont fort heureusement ici. Si vous êtes bon cavalier, un de nos camarades se fera un plaisir de vous prêter le sien, et peut-être arriverons-nous à rejoindre la troïka avant le malheur que vous redoutez, malheur improbable d'ailleurs ; car, si j'en crois un homme qui parlait tout à l'heure, les chevaux n'étaient pas abandonnés, mais conduits par un forcené qui les enlevait de toute sa force. Mais c'est peut-être un hâbleur qui s'est moqué de nous.
Le chanteur accepta, en remerciant chaleureusement, l'olfre qui lui était faite. Les chevaux étaient amenés un instant après, et les cavaliers étaient en selle, quand le paysan, qui avait déjà pris tout à l'heure la défense du cocher, se pencha sur l'encolure du cheval de l'olTicier qui avait offert son concours à Taddéoni et parut lui parler, en affirmant avec les gestes les plus expressifs et les plus convaincants la vérité de ce qu'il avançait, si bien que, sur l'interrogation du chanteur à ce sujet, l'ollicier répondit :
— Monsieur, ce garçon jure sur sa vie et sur son salut que les chevaux ne se sont pas emportés, et qu'il a vu, très bien vu, un homme debout sur le siège de la troika, à la place du cocher.
Mais l'Italien, toujours incrédule, murmura :
;i-Jl LA KO>AKb:.
— Un homme! — Un homme avec Lenska! Non ! non ! ce n'est pas possihle! Qui?...
El, en russe, toujours, l'autre répétait en se frappant la poitrine, pour donner plus de force à ce qu'il disait, et tendant l'autre bras dans la direction de la route suivie par la voiture :
— Je l'ai vu ! Sur le saint Évangile, oui, je l'ai vu, mon lieutenant, comme je vous vois. Un grand diable noir avec des gestes fous. Il poussait les chevaux, comme le vent, tenant la femme renversée sur sa poitrine en lui fermant la bouche pour l'empêcher de crier. Kloulchenko qui était près de moi — nous sortions de boire tous les deux — l'a vu comme je l'ai vu. N'est-ce pas, Yefdakine?
Jje témoin invoqué confirma l'exactitude de la scène décrite, sans pouvoir, disait-il, préciser la figure de l'homme, tellement l'apparition avait été rapide. Mais pour avoir vu un homme excitant les chevaux du geste et de la voix et tenant une dame contre lui, il en était sûr et était prêt à mourir plutôt que de le nier.
— Mon manteau de route, messieurs! fit l'officier, et au galop! Un coup d'éperon, Liwoiï, une femme qu'on enlève! Il ne sera pas dit que si c'est contre sa volonté, nous ne l'aurons pas secourue !
Un moment après, les trois chevaux partaient, ventre à terre, dans la direction où, quelques instants auparavant — car tout cela s'était passé avec une extrême vitesse — la troïka avait disparu. Quant à l'homme qui pouvait, au dire de plusieurs déj;i, être l'auteur du rapt, personne n'avait pu le voir d'assez près pour le reconnaître et nul ne se serait douté d'.iilleurs que ce fût ce personnage silencieux qui, une heure avant, dans la salle commune de l'hôtel, buvait, de l'air le plus calme et le plus pacifique du monde, une tasse de Ihé, portant un costume de prêtre qui le mettait au-dessus de tout soupçon, et dont l'apparence était celle d'un homme absolument détaché des choses du monde.
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Le cocher de la troika disp.iruc, toujours désolé de la responsabilité que celte perle faisait peser sur lui, jurait jiiaintenaiit qu'on lui avait aussi volé sa bourse; qu'il avait aussi, lui, bien vu le voleur, mais trop lard pour l'arrêter. Il prenait à témoin le garçon qui avait affirmé le premier (juo les chevaux n'étaient pas partis tout seuls, ainsi que le camarade Kloutchenko; et, en leur pronietlant à tous les deux de leur offrir encore un verre, il les entraîna au bureau de police, on il fit une déclaration tout à fait toucliaiile et dans lacjuelle, conseillé par ses deux acolytes, il se mettait sous la protection de la loi.
Cependant, sur la route toujours blanche, le vertige d'une fuite qui leur semblait éternelle et les entraînait vers (luelfjue abîme inconnu où ils auraient élé heureux de mourir ensemble, emportait toujours Lenska avec Mikaïl. Des marais gelés, où de hautes herbes sèches semaient, çà et là, la neige de plaiiues noires, bordaient cette roule sans fin, et, de place en place, au hasard de la course, sur de petites rivières de glace, aussi blanches que le sol, avec des déchirures brillantes, des ponts aux rampes pourries par l'hiver, aux poutres branlantes, semblaient près de s'enfoncer sous les pas rapides des chevaux.
De grands oiseaux aux pattes pendantes, aux ailes circonllexes s'envolaient à l'approche de la troika, sinistres et avec des cris rauques. El des villages aussi se montraient quelquefois, misérables avec leurs maisons basses, blotties les unes contre les autres, comme les moutons d'un même troupeau, pendant l'orage, semblant s'écarter pour se soutenir contre le vent, avec leurs clôtures en planches, leurs volets et leurs portes peints en vert, et le cabaret aux rideaux rouges, derrière les doubles fenêtres que le givre historiait de fantastiques dessins, où des clochers étincelants montaient d'un paysage de diamants.
Mais comme ces passages dans des endroits habités étaient dangereux pour les fugitifs, parce qu'ils permel-
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laieiil de les voir el laissaient des traces sur lesquelles ou pouvait iuleiTofïer ceux qui les auraient vus, MiKaïl prit tout à coup le parti de quitter la route el de lancer les chevaux à corps perdu dans la plaine. Le sol, couvert de neige glacée, était dur comme un marbre, et à une telle profondeur gelé, que la troïka y glissait sans enfoncer, ne laissant même pas, à ce miroir, une égratignure.
Pourtant, en avant d'une grande masse sombre (ju'on apercevait, couronnant une hauteur, et que Mikail, qui connaissait le pays depuis son enfance, savait être un bois assez étendu où il serait moins à découvert que dans la plaine rase, une grande pente (|u'il fallut gravir exténua les chevaux à tel point qu'il fallut absolument leur laisser un moment pour souffler.
En ce point élevé dominant les blancheurs immobiles de la steppe, le vent était très froid; âpre, venant du Nord, comme un archer chargé de flèches, il entraînait avec lui et semait dans l'air des aiguilles de givre qui piquaient le visage et les mains, pareilles à des traits de feu, brûlant les yeux et fermant les paupières sous des cils de glace, et Mikail sentait bien que, sous cet aveuglement, il lui serait impossible de mener sûrement ses trois chevaux, dont les jambes fumantes tremblaient encore de cette course d'enfer. Heureusement que, de cette hauteur, on pouvait surveiller la plaine et voir, de tous côtés, venir le danger s'il se présentait.
La troïka fut donc, un moment, garée derrière un bouquet de sapins qui la masquait complètement et, tandis que Lenskay demeurait blottie sous un amoncellement de peaux d'ours, présent que le chîinteur avait reçu d'un souverain moldave, Mikaïl s'avança sur la lisière du bois, fouillant l'horizon de son regard blessé par les innombrables flèches que balayait le vent.
C'était au petit jour, maintenant ; une aube grise comme la cendre d'un feu qui a couvé toute la nuit et dont la dernière étincelle, encore vivante, insensible point de braise,
se devine, au malin, dans l'âlre refroidi. Kl ce jour élait lent à naiiro, l'rilenx, avec un muet eiïorl de sortir de ses draps de ijrume et la divination que, dans ce ciel attristé, il n'aurait pas le divin pouvoir d'amener le soleil. Audessous de Mikail. derrière un rempart de buissons où pendaient quelques baies ronges pareilles à des i|:oultes de sant!. la plaine s'étendait longue et blancbe infiniment. Un ruban de roule devenue jaune sous les |)as des chevaux el les patins des traîneaux, jaune dans celle blancheur comme, aux alentours de la bouche, la barbe d'un vieux fumeur, la bordait au loin, puis contournait la hauteur à (juelque cent pas de la place qui semblait faite tout exprés pour le répit d'une halte, après une rude montée.
Et celte plaine élait déserle, immense, solitaire comme les lointaines Thébaides où les ascètes marchaient tout le jour sans rencontrer un être humain. Le seul village, lâche rose et verte dans le brouillard matinal, el qu'on avait évité de traverser, s'y dessinait, estompé dans ses lignes, amorti dans ses couleurs; un malheureux village dont on percevait à peine, dont on devinait plutôt les maisons terrées el l'église avec la bulbe de son clocher perçant, d'une émeraude polie, la couronne de neige du dôme, l'uis, sur ce panorama des choses, une véritable chape de silence.
Un peu rassuré par ce grand calme el persuadé ou qu'on avait pei'du sa trace, ou qu'on avait abandonné sa poursuite, Mikail revint vers rattelage, enveloppé de buée et sembliint des l)éles de songe, de tremblantes fumées, le repos fantastique d'une apocalyptique course. Il chercha Lenska dans la voilure. On ne la voyait plus, en effet; une forme grêle disparaissait, au fond, enfouie sous les fourrures, et il eut un moment la terreur (|u'elle lui eût échappé encore, l'irraisonnable (ille qu'il avait déjà cru tenir tant de fois cl qui lui avait toujours glissé, comme une ombre subtile, entre les doigts.
Il appela bien doucement d'abord : « Lenska! » puis
plus fort : « Leiisku! » cl sa voix Ireniblail. Kl il se disait que, si elle ne lui répondait pas, c'est qu'elle avait lui sans doute, et il l'en savait capable, hélas! se rappehuit une tuile pareille quand il l'avail rencontrée à Paris, qu'elle l'avait quitté pour retrouver l'autre, et qu'il avait failli mourir de sa trahison. Uoussalka! Son père d'abord, puis Dniitri Tchenko, l'avaient mis en garde contre cette mystérieuse et décevante créature. Les Roussalkas apparaissent et disparaissent à leur gré, sans que personne les ail vues venir ou partir, sans que rien ait indiqué leur chemin! Si c'était vraiment une Koussalka!
La terreur du décor enveloppant et les anciennes superstitions de son enfance étaient bien pour lui donner cette instinctive peur, dans le moment où ses sens étaient violemment surexcités et sa raison comme perdue. Et sa crainte de ne la pas retrouver était si réelle, qu'il n'osait pas loucher la fourrure, redoutant de n'y plus trouver la forme tiède et adorée, sachant bien que, si elle lui avait échappé encore celte fois-ci, il ne la retrouverait jamais et il en mourrait.
Mais le raisonnement se lit en lui, comme une lueur qui se réveille. Pourquoi aurait-elle fui, maintenant? Ne s'était-elle pas donnée dans cette nuit de fuite, donnée tout entière dans l'inviolable promesse du baiser sur la bouche? Car celle-là est parjure qui ment à ce serment silencieux, à ce gage sacré des possessions exquises.
Et puis, tout valait mieux que celte affreuse incertitude. Il souleva donc la lourde peau d'ours et regarda sous cette neige chaude. Une joie infinie mouilla ses yeux de larmes. Elle était là!
Glissée dans le fond de la voiture, Lenska dormait calme comme un enfant. Cette nuit de fuite l'avait brisée, et, peut-être aussi, ce puissant courant d'amour qui avait passé sur elle l'avait-il terrassée, écrasement de la créature sous le souffle tout-puissant d'un dieu. Elle dormait paisible, un sourire très doux aux lèvres, comme dans un