‹ La KosakeChapitre 17 sur 20 · I.A KUSAkK. :{2y · texte numérisé non relu

I.A KUSAkK. :{2y

rêve heureux où ne passaient que d'innoceiiles caresses <t Mikail, à la voir, sourit aussi : mais c'était, autant que de honiieur, de sa pensée humiliée à ce souvenir que, par tant de faiblesse, toute sa force d'homme avait si affreusement soulferl.

Il la reiianla lonirnemenl, inleiroi;eant ses yeux fermés et leur demandant le secret de leur songe; puis il se dit que c'était ceitainomenl une loi divine ([ui avait mis cette puissance en des mains si frêles (jue l'Iioinnie, au pouvoir de la femme, est, à ses propres yeux, pour peu qu'il se considère, la i)renve vivante et adorée du néant de ses désirs devant la force implacable des choses. Kt, pour que le froid plus vif du matin ne lui fit pas de morsures, victime adorant son bourreau, il l'entoura de maternelles sollicitudes, il déiirafa son manteau, et retendit sur celle (jui, endormie, avait un si doux sourire î

A ce moment, au clocher à peine lointain du petit village vert et rose, dans la plaine, tinta l'appel religieux des matines, Mikail, comme réveillé de sa méditation par cette musique céleste qui pouvait être un avertissement de Dieu, revint à son poste d'observation, et, de nouveau, regarda devant lui la longue nappe de neige où le jour mettait un scintillement plus vif.

Décitlément on avait dû perdre ses traces; la plaine, à ses pieds, était déserte et morte; et c'était sur le linceul blanc de cette morte (jue semblaient tomber, comme des larmes sonores, les notes d'argent que le clocher jetait, à toutes volées, dans l'air. A un détour ([ne. très loin, faisait la route grise, entre les champs d'un blanc très pur el qu'on aurait pu prendre pour un jardin de lis séraphiques, Mikail aperçut un petit point sombre, (jui devait être un paysan en marche. Puis, un antre d'assez près suivit le premier, puis un autre encore. La \'ie commenrait à s'éveiller avec le jour. Il tourna les yeux sur sa droite : là, deux hommes de ce village dont le clocher venait de

ooO L.V kOSAKK.

saluer l'aube, sans se presser, achevaient d'alteler une télègue, pour aller à la ville, sans doute, el on pouvait dislinij;uer leurs mouvements intéressants, à celle dis- ^ lance, comme ceux de poupées 1res petites el très compli- (|uées, et, un instant, il s'amusa à les suivre du regard.

Quand il reporta les yeux devant lui. il fut surpris de voir (jue les trois points sombres (ju'il avait précédemment aperçus avaient doublé de grandeur. Ces gens devaient marcher bien vite pour s'être rapprochés aussi rapidement de lui. Et, tout à coup, il s'expliqua ce grandissement insolite en reconnaissant qu'ils étaient à cheval et battaient la route, sous eux, d'une course effrénée. Les matines l'avaient bien averti. C'était le danger. On n'avait pas cessé de le poursuivre et ses traces n'étaient pas, comme il l'espérait, perdues. S'il ne reprenait pas immédiatement la fuite, malgré la difficulté de la montée, on l'aurait rejoint.

En un instant, son parti fut arrêté. Il enleva aux chevaux de la troïka les sacs d'avoine qu'il avait mouillée d'un peu d'eau-de-vie pour leur donner plus de force, leur arracha la couverture dont il avait garanti du froid leurs l'eins haletants, sans éveiller Lenska soigneusemeni couverte de sa fourrure, sauta sur la banquette du siège et enleva l'attelage d'un coup de main brutal qui remit les trois bêles hennissantes au galop.

La secousse, néanmoins, tira Lenska du sommeil où elle avait pris un peu de repos; elle sourit des yeux el appela : « Mikaïl! Mikaïl !))sans se rendre compte d'abord de l'endroit où elle se trouvait et de la force inconnue qui l'emportait ainsi malgré elle. Il lui fut doux d'entendre que c'était son nom qu'elle avait prononcé dès le premier éveil, et il la regarda avec un sourire où toute son âme était venue sur sa bouche.

— Nous voilà donc repartis encore? dit-elle, souriante toujours.

— Oui, ne crains rien, on nous suit. Mais nous leur

LA KOSAKK. 331

échapperons; ([uc nous gagnions seulement les i)ois de Romaiiùwka el nous serons sauvés : il y a là des bùclierons que je connais, des paysans ijui m'aimenl, el qui nous caclieronl. Ne crains rien, je réponds d'eux comme do moi, cl de loi, comme de moi-même.

— El (jui nous ponrsuir? Sais-ln? dcmanda-l-elic.

- Trois cavaliers, bien monlés et bien renseignés, j'en ai peur, pour nous avoir si lot rejoints. C'est noire halte ici qui nous a l'ait per.lre une parlie de l'avance (juc nous avions sur eu.\.

— Trois cavaliers? Et i^ainii eux, tu ne l'as pas reconnu?

El Mikail savait bien de (|ui elle voulait parler, sans qu'elle l'eût nommé.

— Ils étaient trop loin, mais il doit être parmi eux. J'en suis sûr.

Le bois qui couronnait de ses palmes de sapins toujours vertes, el de ses bouleaux aux l'euillages d'argent déchi- (juelés, la hauteur où ils avaient lait halle, les cachait heureusement encore : ils le traversèrent dans toute sa largeur, sans que ceux qui les poursuivaient pussent y deviner leur présence. La sortie de celle retraite momentanée s'elîectua sans danger, également, et Rlikaïl se rassura, pensant que pour les avoir presque rattrapés si vile, les chevaux qui couraient derrière eux devaient être harassés el qu'il faudrait bien, à un moment donné, leur accorder un peu du repos qu'il avait été forcé de donner aux siens. Et c'est sur cette halte inévitable de leurs persécuteurs qu'il comptait pour rendre délinilive l'avance prise au dépari .

Mais Mikail ignorait que parmi les cavaliers lancés sur ses traces, se trouvaient les deux ofticiers qui, à l'hôtel d'Ekatérinoslovv, lui avaient, sans le sa\oir, dévoilé la présence de Lenska dans la ville; que ces oITiciers montaient les ardents petits chevaux de leurs régiments, entraînés à de longues étapes el, surtout, que, en cas

332 LA KOSAKt;.

urgent, ils avaient le droit de réquisilionner. snr le passage, les chevaux des relais de poste établis sur les routes de l'empire éloignées des grandes voies de communication, ce qui leur avait permis de pousser déjà cette longue course sans avoir eu à laisser souffler leurs montures.

Aussi le temps d'arrêt et le repos forcé sur lequel comptait Mikail n'était de sa part qu'une hypothèse, non seulement gratuite, mais absolument fausse. Elle seule, cependant, pouvait donner aux fugitifs une espérance de salut. Maintenant, de l'autre côté de la pente que la troïka avait franchie pour entrer dans le bois, l'attelage glissait à toute vitesse, et, réveillée tout à fait, un peu grisée par le vertige de la descente dans cet éblouissement de neige, Lenska se mit à rire :

— Sais-tu pourquoi je ris? dit-elle. Non! tu ne le sais pas?

— Dis! fit Mikaïl, sans détourner les yeux fixés sur ses chevaux.

— Je ris, parce que je pense que nous devions chanter hier soir à Ekatérinoslow, au théâtre; que toute la salle était louée d'avance et que, si c'est lui qui nous poursuit, on a dû faire un beau tapage dans la salle, puis, dans la ville. Surtout si on t'a reconnu!

— Non ! notre fuite a été si rapide que personne n'a pu m'apercevoir. D'ailleurs, c'est la première fois que je revenais à Ekatérinoslow depuis dix ans, et j'y suis absolument inconnu.

Les chevaux, bien qu'arrivés maintenant au bas de la descente, n'avaient pas ralenti leur course. Les routes étaient bonnes pour le traînage, la neige ayant encore durci pendant la nuit, et la voiture filait ta toute vitesse dans l'échevclement des crinières qui secouaient de la neige autour d'elles.

En avant on apercevait une ligne basse et sombre qui barrait l'horizon, une masse violette avec des taches blaiirhcs.

i,A KOSAKE. :):{:!

Regarde, dit Mikaïl, ce sont h's premiers bois de lîomanowka. Si nous les Iraversoiis sans encoinbre, de l'autre côl»' nous Irouveroiis les gens donl je l ai parlé el qui sont, pour nous, des amis sûrs. Sois donc sans ciainle, ma chère petite âme! Pourvu seulement que les autres, derrière nous, se soient arrêtés.

Sans quitter les rênes, sans ralentir la marche de la troïka, il se retourna pour voir s'ils étaient suivis, assez sûr, d'ailleurs, d'avoir une avance sullisante pour envisager les choses sans réelle inquiétude. Mais à peine avait-il vu qu'il poussa un cri qui (il se retourner également Lenska, toute tremblante et se penchant sur lui.

Sur les hauteurs boisées qu'ils avaient quittées tout à l'heure, on pouvait apercevoir les trois points sombres que Mikaïl avait pris, au petit matin, pour d'inofl'ensifs paysans. Ils venaient de reparaître, se tenant toujours à peu de distance les uns des autres, et. maintenant, à n'en pas douter, ils allaient se jeter, brides abattues, sur la pente qui descendait rapidement vers la plaine. Une heure de course pareille séparait encore, il est vrai, les poursuivants des fugitifs, mais ce n'était qu'une heure, et pour si rapprochés qu'ils fussent des premiers liois de Romanowka, encore fallait-il les atteindre, les traverser el y trouver l'asile assuré.

Mikaïl était certain maintenant que, eux aussi, étaient aperçus des gens qui s'acharnaient après eux. La plaine était assez unie pour que, des hauteurs, rien ne pût échapper à la vue, el il ne restait plus qu'à lutter de vitesse. Mikaïl excita les chevaux de la main et de la voix, el, sous les coups furieux des sabots ferrés, la neige du sol vola en éclats.

La course était pressée, haletante, sans trêve.

Les chevaux, à nouveau, s'enveloppaient du brouillard tiède de leur haleine, et Mikaïl continuait de les exciter, cependant que Lenska, couchée sur l'arrière, observait la marche des autres et encourageait son compagnon.

a.!i LA KOSAKi;.

— Ils voiil loujours, disail-elle. Mais ils ne nous gagnenl pas. 11 y en a môme un qui perd du terrain. C<' doil ôlre lui.

— Dans dix iniiiules niainlenant, nous serons à l'entrée du bois. Il y a là un bnclicron que je connais, dit Mikaïl.

— C'est cela. Il nous cachera bien vile.

— Impossible. Nous sommes suivis de Irop près pour disparaître tout d'un coup, sans qu'on se demande où nous sommes passés. Ils fouilleront la première maison et nous serions pris comme au trébuchet. J'ai une autre idée qui nous sauvera.

Et à cetlc idée qui venait de lui traverser l'esprit, Mikaïl eut un éclair de joie dans les yeux.

Sur un coup de fouet lancé obliquement à la croupe du cheval de droite, les trois bêles se cabrèrent et parurent s'envoler de terre.

Un instant après, ils avaient franchi, des branches au visage, la lisière du bois.

L'attelage n'avait pas fait une demi-versle vers la droite, qu'entre les sapins et bouleaux grêles, une petite isba de paysan apparut posée sur le bord même de la roule.

Miknïl, d'un poignet de fer, arrêta net les chevaux et cria :

— Mitrophane! Hé! Mitropliane! à moi!

El, comme on ne répondait pas, il s'élança de la voiture, et alla tomber devant la porte qu'il enfonça d'un coup de poing.

Aussitôt, derrière, une femme parut; misérable fantôme de femme, sans âge, avec des cheveux d'un gris sale qui descendaient, épars, sur des yeux sans flamme, de petits yeux clignotants et rouges, tout apeurés (fune eiili'ée si subite. Mais Mikaïl n'y sembla prêter aucune al te n lion.

renime, le père csl-il là? dcmanda-l-il.

Non! Milropliaiie est à la ville aiijounriiiii \\n\fi- les impôts...

— Sang du Christ, dit .Mikail. tout est perdu !

La femme, sans s'iiileiioniprc, continuait sa (ilirase dolente :

— A l.i ville, oui, pour les impôts, à la ville; et puis chez le miravoi (juge de pai.\), à cause de celle somme qu'il doit depuis l'an dernier au juif Zacharie el qu'il ne peut pas lui payer. Ah ! misère sur nous ! Saints du Paradis! nous n'avons pas un griicnik pour payer l'impôt.

Mikail la regarda dans les yeux, el brusquement :

— L'impôt, la dette chez le iniraioï^ combien?

- Combien? angt? du bon Dieu! quinze roubles! (|uinze roubles! On me prendrait plutôt une livre de chair, je la donnerais plus facilement : où veulent-ils que je prenne un seul rouble, Seigneur? Je ne l'ai eu en main de ma vie! Mikail avait regardé autour de lui. La pièce unique était pauvre et nue el l'étoupe qui calfeutrait les murs de bois passait lamentablement entre les poutres noircies par la graisse et par la fumée.

— Et combien la maison? dil-il.

— La maison? demanda la femme hébétée. Puis, pensant qu'il lui conseillait de vendre la maison pour payer ce qu'elle devait, elle haussa les épaules avec un rire de pitié. — Mais la maison, mon bon Dieu, personne n'en voudrait, de la maison! Allons donc! au milieu dos bois, el si pauvre, miséricorde ! Les quatre murs.

— Je l'achète, moi, dil Mikail.

— Toi ! lit-elle avec effai'ement.

— - Oui! moi, à l'instant! Combien?

— Mais je ne sais pas... Le maître Mitropliane n'est pas là... Je ne sais pas, moi...

— Je n'ai pas le temps d'attendre. Voilà cent roubles. Veux-tu?

Et il avait tiré, de la doublure de sa ceinture, un billet bleu, rose et vert, qui mettait dans les yeux de la femme

;!;JG LA kOSAKE.

les couleurs do l'arc-en-ciel.Et comme elle hésitait, sans répondre :

— Esl-cedit? lit-il.

Éblouie, vaincue par l'énormité d'une somme à laquelle elle n'avait jamais pensé, même en rêve, la femme serra entre ses doigts convulsifs et crasseux le hillet que Mikaïl avait glissé dans sa main et murmura :

— C'est dit. Fais comme tu veux.

Mikaïl n'en écouta pas davantage. Il courut au poêle de faïence où flambaient de larges bûches, seule richesse (jue, sans compter, la forêt compatissante donnait à ces pauvres gens, en ouvrit la porte, et, du bout du pied, fit tomber, en une avalanche de feu et de fumée, les bûches en flammes, (|ui roulèrent sur le plancher avec un bruit sourd.

— Mon Dieu! Qu'est-ce que tu fais? s'écria la femme épouvantée.

— Tu vois, je mets le feu.

— A la maison, bonté du ciel !

— Puisqu'elle est à moi! D'ailleurs, sauve ce que lu voudras, mais hàle-toi; dans un instant, l'incendie aura tout atteint.

Et, pour aider la vieille femme (|ui criait comme un oiseau de nuit, il jeta par la porte les quelques misérables meubles qui allèrent rouler dans la neige ; les quelques vêtements sordides, le peu de linge qui appartenaient à ces pauvres diables, furent, en un instant, hors de danger; et Mikaïl, resté dans l'isba, à coups de bottes, attisait le feu d'où montaient des bouquets d'étincelles, gagnant successivement les quatre murs et y faisant des creux noirs, semblant des bouches d'ombre avec des minces lèvres de pourpre éclatante. Le bois des solives très vieux, très sec et très vermoulu s'enflammait de tous les côtés, et déjà des points d'or piquaient les poutrelles du toit.

— Il y a du foin plein le grenier, du foin de l'été dernier, dit la femme.

LA kOSAKi:. :)37

Hioii, (lit siiii|"lement Mikail.

-Mais le Icir.' l'oui-(|iioi le feu à la maison? Quel (letiiuii os-lu ? l'ouii|iioi (loue le feu? Ks-lu donc le diable avec des liabils de [trèlii> ?

Mikaïl la laissa se lamenter et ne répondit pas. Mais rejoignant Lcnska. restée sur la route, près des chevaux arrêtés, et lui nionlranl l'isba dont le toit se crevait sous la montée des flammes (|ue le vent du Nord activait, en s'enroulaiit en volutes obliques qui montaient de plus en plus haut, couraient de plus en plus loin :

— Comme cela, lil-il, je coupe la route. Ils ne nous rejoindront pas.

— La maison brûle, mais la route est libre ! Comment les empècberas-tu de jiasser?

— Oui, la route est libre, reprit Mikaïl, mais rei;"arde : la maison s'appuie contre les hauts sapins dont les brandies pétillent déjà sous les premières flammes que le vent pousse vers elles. Quand elles auront envahi le toit tout entier, elles gagueront les premiers arbres qui, avec ce vent diaboli(|ue. seront rapidement consumés et s'abattront en travers de la route. Dans des bois aussi épais que celui-ci, le passage est impossible à cheval, excepté par le grand chemin. Force leur sera donc de tourner la forêt pour nous rejoindre et c'est deux heures d'avance de gagnées sur eux, plus qu'il ne nous en faut pour être sauvés!

— Seigneur! il va incendier la forêt! dit la femme en se jetant à genoux. Tu sais que c'est un crime sévèrement puni, Mikaïl ! ne fais pas brûler la forêt !

— Laisse-moi faire! Maintenant emporte tes hardes et gagne le plus prochain village; et surtout, tiens ta langue, femme! ou tu auras affaire à Mitrophane qui est un ami sûr, et qui saura bien l'empêcher de parler. D'ailleurs, voici pour toi encore. Prends et tais-toi.

Et il ajouta aux cent roubles déjà donnés le dernier argent qui lui restait de ce qui lui avait été versé par l'administration ecclésiastique à Ekatérinoslow pour sa pre-

;538 LA kOSAlvK.

niière année de liailemonl, en qnalilé de pope de Romanowka.

A ce moment le loit de l'isba, sourdement miné sur tons les points, s'écroula, tandis que des quatre murs de bois s'élevait une fumante gerbe de llammes qui retomba, en pluie de feu, sur les premiers arbres. Tout de suite, les ' plus rapprochés des hauts sapins s'allumèrent, par leurs branches inférieures, et ce furent comme des torches énormes qui, sous les coups de vent, secouaient autour d'elles des embrasements d'étincelles dans des tourbillons de fumée, et une chaude odeur de résine dans l'air rouge qui les enveloppait.

Amusée, comme un enfant, par la chaleur et par la lumière, les yeux brillants, Lenska regardait ce spectacle en battant des mains, et vers les flammes elle tendait de loin ses beaux doigts fuselés, dont les transparences s'irradiaient en rose. Elle contemplait donc joyeusement cette merveilleuse flambée d'hiver éclatante et chaude, quand ; un cri d'effroi sortit de sa poitrine et la secoua tout entière.

Au milieu des flammes, Mikaïl, avec la hache du bûcheron Milrophane, ramassée dans les cendres rouges de la maison, et au manche noirci par un commencement de combustion, entaillait les troncs des arbres pour faciliter leur chute du côté où elle barrait le chemin, et la barbe et les cheveux rougis par les flammèches, les mains brûlées et crépitantes sous les braises, il allait, et, tour à tour, son bras désespéré el puissant se levait et s'abattait, et les grands sapins, avec un bruit sourd, s'écrasaient sur la neige du chemin qu'ils barraient de leurs vieux et longs corps noircis et léchés par la langue jaune et rouge des flammes.

On entendait les coups de hache tomber, sourds, entre les crépitements de l'incendie, et Lenska ouvrit plus grands ses yeux, où entraient, avec la flamme, de l'admiration et de l'amour pour cet homme simple qui, comme un géant protecteur, faisait tranquillement son œuvre et, debout

dans la gloire de la destruclion, semblait le génie du feu.

Enfin, le passage irrémédiablement fermé sur une large étendue que l'incendie, en gagnant, élargirait encore, Mikail revint vers Lenska et. prenant les rênes des chevaux qu'il avait dû solidement attacher de l'autre côté de la route et ([ue la lueur qui montait près d'eux aiïolait :

— En route maintenant! Kt (juc Dieu nous garde! En route !

El de nouveau il lan(,a l'attelage vers le salut, sûr de l'atteindre celte fois-là,

— Tu ne l'es pas l'ait de mal, au moins, sous ce feu? demanda Lenska, atTeclueusement penchée sur lui.

— Non, répondit-il, aucun mal.

Mais elle regarda les mains de Mikail, où de larges traces rouges et sanguinolentes montraient les morsures de la llamme, et, pour la première fois, elle, la Kosake farouche el rebelle, elle baisa tendrement ces mains humbles qui l'avaient domptée.

Cependant la course avait repris maintenant et les sapins blancs couverts de glace et les bouleaux grêles que le givre constellait d'étincelles d'argent semblaient courir, des deux côlés du traîneau, en sens inverse de sa course, tandis qu'en arrière, la foret en feu emplissait ce côté du ciel d'une large coulée de lumière.

Ceux qui les suivaient, s'ils avaient déjà atteint la lisière du bois, devaient s'être arrêtés et heurtés à l'inulilité de leur poursuite.

Et Lenska, pleinement rassurée et inconsciemment heureuse, dans sa perfidie de femme qui sentait un amant trompé souffrir pour elle, en pensant au chanteur, Lenska se mit à rire el son rire de démon monta en fusée dans le silence. Alors, Mikail se souvint-il qu'il l'avait entendu déjà, ce rire qui lui semblait si terrible alors, ce rire de HoussalKa mangeuse d'âmes, dont son esprit de néophyte sortant du couvent avait eu peur? Il souriait, maintenant,

Mo LA kOSAkL.

en la tenant dans ses bras Ireniblanls crainuiir, cette Roussalka, et, comme Lenska lui demandait la raison de ce sourire, il le lui dit,

— Vrai! fit-elle, enchantée de colle idée qu'elle avait pu l'elfrayer et le troubler dans sa loi. Vrai! alors lu croyais que j'allais, la nuit, l'attirer par mes chansons, comme dans les contes que disent les babas dans les veillées, et te noyer ensuite dans quehjue marais?

Et ce fut une suite de souvenirs de leur vie dans la steppe, au temps où ils se cherchaient encore, elle pour le tourmenter de nouveau, lui pour la revoir, avant le départ pour l'étranger, qui passèrent entre eux, tandis que la troïka glissait sous eux, sans secousse et sans bruit, comme un flot que poussent d'autres flots suivant le même courant.

Cependant un bruit confus, derrière eux, passait dans le silence, bruit si vague encore, qu'ils ne le remarquaient même pas, le prenant pour un écho lointain des écroulements de l'incendie. Et ils ne remarquaient pas, non plus, que les chevaux, tout à coup, avaient dressé l'oreille el allongé le pas sans que la main de Mikaïl eût à les pousser, comme si leur course se fût liàlée sous l'invisible fouol d'une force inconnue.

Mais comme ils traversaient, depuis quelque temps déjà, un endroit découvert, où de larges coupes de bois avaient fait une trouée, ce bruit vague et confus qui semblait les suivre, accompagnement sourd que faisait l'inconnu à la chanson du vent, ce bruit se rapprocha, sembla sortir du bois et subitement éclata en hurlements qui emplirent toute celle partie de la forêt. Et Lenska, tournée en arrière du traîneau, eut un cri d'angoisse el se cramponna, très pâle, au bras de Mikaïl, en lui montrant du doigt, sans trouver de paroles, ce qui mettait, diins ses yeux agrandis, tant de terreur.

C'était, à une demi-verstc environ derrière eux, comme une large tache fauve, tache mouvante, qui tantôt gagnait en largeur, tantôt se resserrait, mais vivait, suivant le sil-

LA KOSAKE. :!4I

lage du traiiK'iiii dans la neige, toute souil)i'('. éuiergeaul •<le ses Ilots hlaiics.

— Les loups! rejjarde les loups! dit LeiisLi. avi-c des mots qui s'éloulfaient dans sa gorge.

— Courage! courage! lit Mikaïl, n'aie pas peur; c'est l'incendie de la forêt (jui ies chasse sur nous. Les chevaux ont dû les sentir avant que nous les vissions. Vois, ils ont repris le galop d'eux-mêmes et ne les laissent pas nous gagner. Ils sauveront leur vie avec la nôtre.

En efl'el, les trois chevaux avaient, depuis longtemps déjà, deviné le danger. La terrihie odeur du fauve leur •était veime du vent qui souillait en arrière. iJien avant Mikail et Lenska, ils avaient entendu le roulement de voix lointain et confus, l'aboiement caractéristique de l'ennemi que connaissait bien leur oreille faite aux moindres bruits de la steppe et de la forêt. Et c'était là celte force invisible qui, depuis quelques instants, les avait lancés à corps perdu dans une course désespérée.

Que l'un d'eux buttât contre un obstacle ou mit le pied dans une fondrière, il entraînait les deux autres, et la bande féroce était déjà sur eux ; aussi, les naseaux frémissants, les crins éclievelés, tout le poil dressé de frayeur sur leurs échines fumantes, avec l'œil ouvert où passait la vision de la mort qui galopait derrière eux et qui leur soufllait aux lianes, ils emportaient le traîneau et les feux fugitifs dans une envolée de betes folles.

Et la voiture craquait dans cet emportement furieux comme un vaisseau que bat la tempête, cependant (joe, sans pâlir, Mikaïl, debout, menait cette course à la mort, plus vibrant encore d'intrépidité et de résolution (jue quand il secouait à terre les arbres de la forêt.

Maintenant, les arbres, de chaque côté de la route, passaient, comme si, eux aussi, eussent voulu fuir, et les bouleaux aux troncs clairs agitaient leurs branches couvertes de neige comme pour s'arracher au sol qui les retenait captifs, morts ensevelis vivants qui agitent leur

linceul. El Lenska, éperdue, voyait toute la forêt, prise de vertige, tourner autour d'elle.

En arrière, la tache sombre toujours courait sur la ,neige et l'on pouvait voir distinctement la bande qui, ' chassée par le feu, de tout un côté de la forêt avait fui, et dans sa fuite, ayant aperçu l'attelage, lui donnait à son tour la chasse, poursuite que la rencontre d'une plaine ou d'un village pouvait arrêter seule, les loups craignant le découvert de la plaine et les défensives armes de l'homme. Et, tout autour d'eux, c'était comme une vapeur qui sortait de leurs naseaux et de leurs flancs baignés de sueur, et leurs yeux affamés, visibles déjà, semblaient piquer des braises dans celte masse d'ombre.

Lenska, serrée contre Mikail, écoutait avec terreur les aboiements grossir derrière eux et s'attendait, à chaque inslanl, à sentir sur sa nuque l'horrible morsure du loup qui, le premier, sauterait à l'arrière de la voiture, faisant craquer ses os sous sa dent et lui ouvrant la gorge.

— .Nous sommes perdus! dit-elle.

— Confions-nous à Dieu! répondit Mikaïl gravement, et héroïque toujours.

El, tandis que les chevaux fous l'enlevaient avec elle, un tourbillon de neige leur montant au visage, l'amant, en lui, ressuscita le prêtre, et Lenska put voir Mikail, dont les lèvres murmuraient des paroles, joindre les mains qui laissaient maintenant les rênes flottantes.

Cependant les fauves ne se lassaient pas dans leur poursuite afl'amée; on entendait leur souffle rauque d'où montaient des brouillards, et l'élan de leur course dont le bruit, fendant l'air de plus près, se rapprochait toujours, cependant que leur troupe se fendait par le milieu pour gagner chaque côté de la route et enfermer le traîneau comm.e entre des ciseaux ouverts.

Un instant encore, gagnant soudain de vitesse, leur ardeur s'accroissant de la proximité de la proie, ils allaient ;

LA KOSAKK. 313

tourner l'altelaiîe, el bondir, en clmpclel s'égrenanl, au cou fumant des chevaux.

En effet, quelques instants encore et la bande déborda en partie sur la gauche et, faisant demi-tour, comme pour l'ejoindre l'aile droite moins avancée, revint de front, lançant en avant les plus enragés, gueules rouges et yeux llamlianls, sur le cheval de droite (jui, mordu en plein poitrail, inondant de sanjr la neige, exhala un heiniissement de douleur.

Lenska s'évanouit en poussant un cii.

Au même instant, huit coups de feu, presque simultanément tirés, éclatèrent des deux côtés du chemin, et la bande de fauves surprise, arrêtée tout à coup dans son élan, s'arrêta, puis recula vivement, tandis que, sortant des fossés où sans doute ils se trouvaient à l'affût, quatre hommes se jetaient sur la route.

ElTrayés par les coups de feu et laissant des morts sur la neige, les loups, en hésitant, rentrèrent dans l'épaisseur du bois qui se referma sur eux comme pour les embûches à venir.

En même temps les chevaux, que Mikail avait vigoureusement ressaisis, se tendaient sur leurs jarrets de derrière el la troika s'arrêtait avec un craquement de bois à la carcasse et un sifflement de neige sous les patins.

Page 1