CHAPITRE XVIII
D'un taillis d'où il sortit tout roilVé de neige, avec une glandée de frimas aux épaules, sur les bottes et sur les gants, un de ceux qui venaient de tirer apparut. C'était le comte Dmitri Tclienko, dont les domaines s'étendaient jusque-là, et qui s'y livrait aux délices cynégétiques où s'était trempée, autrefois, sa virile jeunesse. Le Parisien viveur était redevenu le gentilhomme campagnard, moins hâbleur, plus autoritaire, adouci cependant sensiblement par la fréquentation d'une civilisation plus raffinée, regrettant à peine celte vie de plaisirs à laquelle il s'était violemment donné, dans ce renouveau d'impressions originales qui étaient, au fond, la santé de son corps et de son esprit.
Il n'était revenu, d'ailleurs, que depuis peu de jours, et son premier soin avait été d'organiser une chasse dans les grands bois qui n'avaient pas oublié la voix de son fusil, où ses chiens, qui l'avaient reconnu, le suivaient avec une ardeur nouvelle, où les arbres eux-mêmes, tout empanachés de blanc sous les caprices du vent, semblaient le saluer comme un ami, comme un maître.
il reconnut immédiatement les fugitifs et, pendant que Leiiska revenait à elle, Mikaïl, en quelques mots, le mit au courant de la situation. 11 avait été nommé pope, grâce au comte, et rejoignait Romanowka; il avait rencontré Lenska en route; il lavait enlevée et le chanteur les poursuivait à travers la steppe. Pendant ce court entretien, sur un signe du comte, les gens qui étaient à ralfùl avec lui
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avaient doucement couché dans Itî liainoau de chasse qui l'avait amené, Lenska, brisée d'émotions et de fatigues, la Kosake , qui semblait inconsciente de tout ce (jui se passait autour d'elle, délicieusement belle dans cel abandon de tout son élre, pour la première fois douce ( omme un enfanl qu'on étend dans son berceau.
Ses beaux membres souples semblaient des lianes; sou regard amorti interrogeait tout autour d'elle; sa chevelure épaisse se crépelait, eu un oreiller sombre, sous son cou ambré. C'est Mikail qui voulut la couvrir lui-même de fourrures épaisses et ne la laissa partir (|u'après l'avoir furieusement embrassée, buvant son baleine à sa bouche, sa petite baleine bleue que le froid rendait visible, cependant rjue des fleurs de givre, toutes petites aussi, se |)renaient à ses cheveux dénoués.
Le comte avait donné l'ordre que le traîneau l'emmenàl, au plus vile, chez lui, dans le château le plus proche où il descendait (juaud il chassait dans cette partie de la forêt; et la voiture légère était loin déjà, rien qu'un point sur l'horizon blanc, égratignant seulement la neige, comme les araignées a(|uatiques ((ui strient à peine, de leurs longues pattes, la surface transparente et miroitante des étangs.
Par des sentiers (|u'il connaissait depuis son enfance et •qui abrégeaient le chemin, le comte et Mikail piir-ent la même tlirection, causant amicalement de tout ce qui venait de se passer.
— Elle t'aime donc, maintenant, cette Kosake? demanda le gentilhomme au jeune pope, avec un léger accent d'incrédulité dans la voix.
Et, avec une franchise complète, Mikail lui conta comment, la trouvant seule dans la troïka, sans cocher et sans maître, il avait cédé à une irrésistible et soudaine tentation; comment, après avoir crié à l'aide et s'être ■débattue, quand les murailles de la ville avaient été franchies, (juand la steppe silencieuse les avait enve-
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loppôs lout enliers de sa blancheur, qiiaiici le galop des chevaux s'étail accéléré dans l'élendue el quand ses bras avaienl coniniencé de l'étreindre plus fort, qu'elle s'était sentie abandonnée de tous et sans autre appui que lui, comme vaincue, elle s'était laissée tomber dans ses bras et lui avait tendu sa bouche.
— C'est bien, cela! fil le comte. ïu étais le plus fort et lu avais vaincu ton rival, par la ruse, il est vrai, mais en bravant tout pour elle. La femme va toujours au plus hardi. Tu as triomphé par la surprise, mais il lui suffit (jue tu aies triomphé. Es-tu, au moins, heureux, maintenant?
— Jamais, mon âine, répondit Mikaïl, avec une chaleur où s'exaltait tout son amour, n'avait connu une pareille joie. Quand elle m'a rendu ce baiser, il me semblait que j'allais mourir de bonheur et j'aurais voulu que celle luinule durât une éternité. Tout ce que j'avais souffert pour elle était oublié dans un immense pardon, noyé dans des torrents de mansuélude. Il me semblait qu'une justice lointaine m'était enfin rendue et que j'avais trop gagné celle heure de joie infinie pour que Dieu me la reprît jamais.
— .le souhaite qu'il en soit ainsi, Mikaïl, reprit gravement le comte. Mais j'en suis, malgré moi, pour ce que je t'en ai dit déjà. Ce n'est pas toi, même aujourd'hui, après ce qu'elle t'a donné, après ce qu'elle le promettra sans doute demain, qui possèdes vraiment cette femme : c'est loi qui en es possédé. Quand tu crois être son maître, tu n'es sans doute que son prisonnier. Cette victoire que tu crois avoir remportée, c'est elle qui y est vraiment victorieuse, car lu lui appartiens plus que jamais. Et je tremble que celle femme ne soit Celle que ton père avait reconnue, dès la première rencontre, un esprit malin fait pour dresser des embûches dans la vie, une Roussaika dont lu ne seras délivré que lorsqu'il y aura entre vous du sanc !
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— PliU au ciel que ce lui le inieu! s'écria Mikail, car il me serait doux de le verser pour elle, et j'aimerais mieux mourir que de vivre sans elle mainlenanl !
Un silence se fit, entre les deux marcheurs, après ce < ri d'amour où le jeune pope avait mis vraiment toute son ime. Ils continuaient d'avancer, à coté l'un de l'autre, tant que le permettait la largeur du chemin, Mikail passant derrière le comte, quand la broussaille, tout éclatante de givre, avait mangé un peu plus de la largeur du sentier, parfois assez haut pour leur fouetter légèrement le visage, quelquefois rampante et s'accrochant à leurs jambes alourdies par les talons de neige qui se formaient à leurs chaussures.
Un air très vif leur soufflait au visage, empourprant le visage de Mikail, craquelant plutôt le visage de noceur du comte, dont la peau était plus rude, et comme durcie par les veilles. Le jeune homme portait une flamme éclatante dans les yeux et le chasseur, au fronl, une certaine mélancolie.
Et au loin, bien loin, on entendait les loups, que le silence des fusils recommençait à rendre plus hardis.
— Mais enfin que comptes-tu faire avec elle ? demanda soudain le comte à Mikail.
— L'emmener avec moi au pays et la prendre pour femme, si elle y consent.
Le gentilhomme secoua légèrement la lele, avei une expression d'incrédulité.
— Lenska, femme d'un pope ! La Kosake, femme d'un pope ! répétait-il à demi-voix.
— Et pourquoi ne changerait-elle pas? demanda Mikail. Est-ce sa faute si elle s'est élevée toute seule, dans ces bois, comme une bêle, sans que personne lui apprit ce qu'est le bien et ce qu'est le mal ? Elle est intelligente et, si vraiment elle m'aime aujourd'hui, que ne puis-je lui apprendre! Je l'ai vue à Nice, quand elle était lectrice de la princesse Ylinne ; elle était pleine de tact et
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de tenue, et tout le monde l'admirait [»uur ses bonnes laçons.
— Elle avait uu lieau projet en lèle.
— Elle a peul-èli'e maintenant un bon projet. Je vous dis qu'elle semblait, avec moi, en pleine communion d'àmes, à cet inoubliable instant où l'air de la course commune nous grisait tous les deux, dans cette admiiable solitude de la forêt, dans cette envolée folle à travers l'espace !
- J'admets tout cela, Mikail. tout en n'osant l'espérer autant que loi. et qu'elle se résigne à cette vie tran(|uille où tu lui apporterais un bonheur sans angoisse. Mais ne sais-tu pas qu'on te poursuit?
— Qui? Taddéoni ! Et quel droit a-l-il donc de plus que moi sur elle? Je pouvais craindre la loi, quand c'était à elle que j'avais affaire. Mais un homme comme moi, un liomme qui est moins que moi !
— Certes. Mais s'il venait à réclamer Lenska à Romanowka. il y ferait un tel scandale, à tort ou à raison, qu'il le deviendrait impossible d'épouser ensuite la Kosake, son ancienne maîtresse.
Mikaïl devint très rouge à cette idée, baissa la tète et se tut un instant.
— Allons donc! c'est impossible! reprit-il avec vivacité. Gomment peut-il soupçonner que la belle Kosake a été enlevée par le pauvre petit pope de Romanowka ! Il ne sait pas ce que je suis devenu.
— Oui! mais il peut l'apprendre. Il sait mieux que personne que tu aimes Lenska et que tu es son compatriote.
— Eh bien, je cacherai Lenska quelque temps, jusqu'à ce que ce misérable se lasse de la chercher et qu'il l'oublie !
— Fais comme lu le veux, Mikail. Quoi que tu fasses, il est quelqu'un que tu ne tromperas jamais : ton destin. Tu connais notre proverbe d'Ukraine : « Si le malheur est
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devant la porte de ta maison, ne sors pas par la porte dérobée. Le mallit-ur serait entré avant toi. » Snis donc ton chemin, attends l'avenir ([ni en sait plus loni; que nous, et compte sur moi.
Et, d'un mouvement soudain, plein de réelle amitié, le comte s'arrêta et embrassa Mikail trèsému. On approchait d'ailleurs de la propriété du comte Tchenko. Kn mettant le pied sur le seuil on des domestiques étaient rangés :
— ïu es ici chez loi, fit le comte à Mikail, et tu y demeureras avec elle, aussi longtemps que l'exigera votre sûreté à tous les deux. Je réponds de vous.
Puis, il demanda des nouvelles de la jeune dame, qui avait dû arriver avant eux. Lenska avait bien supporté le voyage sans secousses, dans la voiture rapide qui glissait sur la neige dure. Elle n'avait pas souffert du froid, tout enveloppée qu'elle avait été de fourrures par Mikail. Maintenant, elle dormait dans une chambre bien chaude, après avoir pris du thé.
Avant d'entrer dans les appartements, le comte donna Tordre encore de mettre en liberté les chevaux de la troïka, qui étaient fourbus par leur course effrénée, et (l'abandonner celle-ci, qui était à demi brisée, au revers d'un fossé. Puis il rejoignit Mikail, qui se chaulfait devant un grand feu de sapin crépitant et embaumant la résine dans un poêle à demi ouvert. Celui-ci lui prit les mains cl les paroles lui manquèrent pour exprimer sa reconnaissance,
— Bah ! fit le comte en riant, et en lui rendant affectueusement son serrement de main, on dirait que ça t'étonne qu'un Kosak, comme moi, un sauvage que tu as voulu tuer autrefois, soit devenu, comme on dit à Paris, un bon enfant ! Ah ! c'est que quelques mois à Paris vous en apprennent davantage qu'une éternité dans notre chère Ukraine. Je suis devenu philosophe là-bas, curieux et bienveillant de tout ce qui touche aux choses du cœur. Peut-être tout cela n'estril qu'à la surface, el ne faudrait-
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il pas Iroji gialter celle enveloppe de civilisalion pour relrouver, en moi, i'homine que j'élais aulrefois! A m'observer moi-même, cepeudaul, il me semble que je suis sincère. Ainsi, j'éprouve une vérilalile pitié de lonl ce qui farrive, el je donnerais beaucoup pour Tarracber aune falalilé que je redoute pour loi.
— Je ne crains plus qu'un malbeur au monde, s'écria Mikail, c'est dèlre à jamais séparé de Lenska.
— Restez donc ici tranquilles tous les deux, aussi loni;temps que cela sera nécessaire à votre sécurité. Celle maison est la tienne, Mikaïl, et celle de la femme que lu ■ aimes. Que j'y sois ou non, tout le monde a ordre de vous i aimer, de vous défendre et de vous servir.
Ils causaient ainsi dans la grande salle basse, très chaude maintenant et dont les fleurs de givre pendaient i aux croisées, quand Lenska descendit les rejoindre.
La Kosake était encore très pâle et marchait avec une fatigue visible. Mais un sourire très doux, un sourire que le comte ne lui avait jamais connu, était sur ses lèvres, un sourire où ne passait vraiment aucune moquerie. Les yeux, dont l'expression n'avait plus la raillerie accoutumée, s'arrêtèrent très doux sur le comte, puis sur Mikail. Elle adressa au premier quelques remerciements embarrassés et vint s'asseoir auprès du second, comme pour y chercher une protection invisible. Et Mikail avait vraiment sur le visage quelque chose de triomphant. Et le comte Dmitri commençait à douter que celle créature séduisante, d'un charme si tranquille, fût vraiment une Roussalka.
— ■ Vous devez mourir de faim et de soif l'un el l'autre, leur dit-il, avec son bon rire franc et hospitalier. Holà!
11 donna des ordres immédiats pour qu'un déjeuner fût; servi, à l'instant, dans celle salle même dont la température tiède et l'air embaumé de verveine leur était agréable à tous maintenant. Les zakowski faits de conserves eurent bientôt couvert la table, apportés sur un large plateau^
(l'argent, poissons fumés, viande fie porc, caviar aux perles noires et humides, le tout destiné à être uiouillt'î d'une eau-de-vie de jrrains à l'arôme puissant.
Le comte, qui avait un appétit de chasseur, fit successivement fêle à ces hors-d'œuvre nourrissants, puis fi l'avenanle pièce de venaison fraîche ([ui suivit, il était d'une extraordinaire et bruyante gaieté, arrosant son repas de vins blancs de Bessarabie d'abord, au i;oùt violent de terroir, puis de vins de France qui lui humectèrent, non seulement le ujosier, mais encore les yeux, quand le souvenir de Paris s'attendrit en lui. Mikail et Lenska ne mangèrent, eux, que du bout des lèvres, bien que le jeune pope se mît à genoux devant sa compagne, délicieux sacrilège, pour la décider à prendre quelque nourriture. La vérité est que tous les deux étaient encore brisés de cette course à travers la steppe, où les chevaux s'étaient fourbus, où la troïka s'était usée et faussée à tous les ressorts.
— Je bois à vos amours! fit gaiement Dmiiri Tchenko — un peu lourdement toutefois, en élevant son verre plein d'un bourgogne authentique.
Et il les regardait avec des yeux très bons, avec des yeux presque paternels, si bien (jue c'eût été un étonnement pour quiconque eût appris seulement, et tout à coup, que, quelques années auparavant, pour cette même femme et dans ce même pays, un de ces deux hommes avait tenté de tuer l'autre. 11 paraît que ce souvenir revint cependant, un peu vague et dans les fumées du vin, au comte Dmitri, car, voyant Mikaïl envelopper de ses bras les épaules de Lenska, il lui dit avec une bonhomie sans rancune :
— Ne serre pas trop, Mikaïl ! Je connais la force de tes poignets et comment ils serrent.
Les deux fugitifs étaient maintenant rassurés. Mika^il s'était confirmé dans son projet. II ferait prévenir à Romanowka, d'où l'on n'était plus loin maintenant, ses
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parenls et Missia qu'on ne s'inquiélàt pas de son absence. A la faveur de la bonne nouvelle qui accompagnerait cel envoi, celle de sa nomination comme pope dans sa ville natale elle-même, on ne s'attristerait que peu de ce retard apporté à son arrivée. 11 donnerait d'ailleurs n'importe quelle raison rassurante pour tout le monde, cl dans l'asile sur que lui oiïrait l'ami lié tidèle du comte, i! resterait, avec Lenska, tant que le chanteur continuerait ses recherches dans le pays, ce (jui ne pouvait d'ailleuis durer bien longtemps, des engagements pour lui et sa troupe l'attendant à Moscou d'abord, puis à Pétersbouru.
Ce misérable éloigné et la Kosake oubliée de tout le monde, enfouie dans un coin du monde où elle u'avail même pas de parents connus, bien qu'elle y fût née, rien n'empêcherait plus le mariage et le bonheur tranquille qu'il rêvait. 11 n'avait pas eu le temps de faire part de tous ses projets à Lenska; mais il lui semblait (]ue, sincèrement revenue à lui, semblant, comme lui, aspirer à un immense repos, ses rêves devaient être à peu près les siens. Celte dernière aventure avait assuré son bonheuj , et ce n'était plus qu'une question de temj)S, celui que donnerait l'obstination de Taddéoni à retrouver la Kosake.
Dans l'atmosplière douce qui les baignait, dans la lumière blanche qui leur venait de la croisée, en ce bienêtre iiitérieur qui nous vient d'une lassitude à demi réparée déjà, ils sentaient l'un et l'autre leurs pensées doucement s'assoupir, celle de leur hôte étant caressée, en plus, par les vapeurs généreuses du vin, quand on vint avertir le comte que quelqu'un demandait à lui parler.
— Connaissez-vous l'homme qui vient faire visite?
Sur un signe négatif du domestique qui l'avait annoncé, le comte s'avança vers la fenèlre et regarda. A peine putil retenir un sursaut de surprise et d'inquiétude. C'était le chanteur Taddéoni qui attendait la faveur d'être introduit. Et il n'était pas seul. Deux officiers l'accompagnaient,
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semblant, comiiR' lui, lialetaiils d'une lonirue course à cheval, leurs montures apparaissant au dehors comme dans une triple buée.
— Vile! \itel fit-il à ^likaii et à Lenska. Keyai;nez l'appartement seciet (|ue vims iudiciueroul mes gens, à qui j'ai donné des ordres.
Mikail. li'ès inquiet, voulait s'élancer aussi vers la fenêtre. Mais le comte l'arrêta au passage.
Emmène-la au plus vite, ferme derrière toi les portes, attends et ne crains rien.
Lenska aussi était tout épouvantée. Mikail obéit et l'entraîna vivement sans qu'elle eut pu savoir que c'était son amant, l'amant abandonné, qui maintenant était encore à quehiues pas d'elle.
Puis, avec une tranquillité parfaite, s'étanl assis de nouveau devant la table, une main sur le verre commencé, le comte Dmitri Tehenko donna l'ordre qu'on inti'oduisit les visiteurs.
Le chanteur, suivi de ses deux acolytes, vint droit à lui, la figure bouleversée.
— Ah 1 mon cher comte, fit-il, quel bonheur pour moi de vous revoir! Mais jamais je n'aurais cru qu'il me fût donné dans d'aussi tristes circonstances.
— Asseyez-vous, mon cher Taddéo, et priez fes messieurs de s'asseoir. Vous arrivez encore à temps, messieurs, pour me faire raison avec un délicieux verre de vin de France. Vous êtes les bienvenus.
Et Dmitri Tehenko disait tout cela avec une tran(|uillilé parfaite, bien qu'une inquiétude profonde fût au fond de lui.
— Merci, mon cher comte, répondit le chanteur, tandis que les deux officiers acceptaient, avec un plaisir visible, le verre qui leur était offeit ; mais si vous saviez quel tragique événement m'amène ici !
— Vous me faites peur, Taddéo. Contez-moi vite.
Et. avec un intérêt aussi soutenu que simulé, le comte
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se fit fàïvc le récit (révénements qu'il connaissait aussi bien que le baryton lui-même.
— Ces messieurs, dit-il en acbevanl et en montrant ses deux compagnons, m'avaient vu, un instant auparavant, avec madame, montant dans notre troïka. Ils ont aperçu la voilure filant comme une Hèche, pendant que j'étais descendu pour chercher le cocher. Très distinctement, ils se rappellent qu'un homme avait sauté dans la troïka, an moment même où je l'avais quittée, et avait violemment fouetté les chevaux. Je les ai pris à témoin de ce qui s'était passé et ils m'ont donné la grande preuve d'estime devouloir bien m'accompagner dans la poursuite de ce misérable.
Les deux officiers s'inclinèrent, pendant que le baryton leur serrait avec ostentation les mains. Et ïaddéoni poursuivit :
— Ce sont eux d'ailleurs qui, en prononçant votre nom, m'ont appris que vous aviez une propriété dans le voisinage. Alors je me suis rappelé la bienveillance dont monsieur le comte m'avait toujours honoré, et, vous sachant tout-puissant dans le pays, je suis venu vous prier de me venir en aide, de me prêter au besoin main-forte pour arracher à ce drôle sa proie.
Et le chanteur avait des larmes tout à fait comiques ' dans la voix.
— Vous savez ce que je pense de vous, mon cher Taddéo ? répondit le comte avec une nuance d'ironie, laquelle échappa tout à fait au chanteur qui s'inclina avec reconnaissance. Il est donc inutile de vous dire combien je vous suis dévoué dans cette affaire. Mais, selon vous, qui a pu enlever la belle Kosake ?
— Un voleur, certainement ! s'écria Taddéo. Elle était couverte de bijoux.
— Moi, répondit flegmatiquemenl Dmitri Tchenko, j'imagine que c'est plutôt un amoureux.
Le chanteur eut une mimique indignée, tout à fait amusante, pour répondre :
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— Monsieur le comte veut cerlaiiieineiif plaisanter.
- Mais non ! Tadfli'o, je ne plaisante pas. On voit tous les jours des maîtresses (|u'on croyait i)arl'aitemeiit (idèles s'en aller avec des inconnus.
— Pas les miennes, monsieur le comte. Si c'est un amoureux (|ui a enlevé Lenska, c'est certainement un fou et, je le répète, c'est aussi un voleur.
— Je vous répète, moi, cher, que rien n'est moins sûr. 11 arrive couramment (|ue de très aimables personnes se font enlever au moment où leurs amants, aussi confiants que vous l'êtes, s'y attendent le moins. Vous conviendrez que la belle Lenska était légèrement fantasque et sujette à des caprices. Elle s'est jetée au-devant de celui-là, voilà tout, et je vous assure que je ne me trompe pas.
— Non ! non ! ce n'est pas possible. N'esl-ce pas, messieurs les officiers? Vous avex vu combien elle m'aimait. Ça se voit aux moindres choses.
Les officiers, fort embarrassés pour répondre, trouvèrent l'occasion excellente pour humer silencieusement un second verre. Mais ils ne devaient pas jouir d'une longue tranquillité ; car c'est à eux que le comte Dmitri Tchenko s'adressa directement ensuite.
— Voyons, messieurs, dites donc à ce pauvre et brave gardon que ces petits malheurs-là sont ce qu'il y a de plus commun au monde, et empêchez-le surtout de jouer un rôle ridicule en poursuivant cette femme qui veut changer d'amant. C'est leur droit, à ces aimables filles, de nous préférer quelquefois des gens que nous trouvons toujours moins bien que nous. Je vous demantle un peu la belle figure que vous ferez, tous les trois, Taddéoni surtout, quand vous vous trouverez face à face avec un petit ménage qui vous recevra fort mal et vous demandera de quel droit vous vous mêlez de ses aflaires. Car, enfin, vous n'êtes pas marié avec elle, mon cher Taddéo ; vous n'avez même pas l'autorité que donne la loi en pareille circonstance aux légitimes époux. Parbleu! vous êtes bien
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embarrassé (le fairo de nouvelles coiuiuèles! Groyez-iuoi, renoncez à la Kosake et reiulez à ces messieurs leur liberté.
- On ne se moque pas de moi, répondit Iragiquenienl le chanteur. D'ailleurs, j'ai aussi mon idée.
Quelle idée, mon cher Taddéo?
Et le comte Dmitri Tchenko s'était rapproché de lui, l'interrogeant du regard sans y mettre toutefois la moindre aiïeclation.
— Ce meurl-de-raiin qui la poursuivait partout à Paris, ce fils de pope, cet assassin qui avait été obligé de s'exiler, (jui sait s'il ne l'avait pas suivie jusqu'ici, s'il ne la guettait pas sans que je l'aie jamais revu, si ce n'est pas lui qui l'a prise de force? Car elle ne pouvait pas le sentir!
Avec une indifférence jouée, le comte répondit :
— Et avec quel argent auriez-vous voulu que le pauvre diable fit de pareils voyages? Mon pauvre Taddéo, vous devenez fou,
— Avec quel argent vivait-il à Paris? Vous le savez mieux que moi, d'ailleurs, monsieur le comte.
— Je ne vous comprends pas, mon cher.
Tout le monde savait cependant, dan.>- la colonie russe, que vous le protégiez et que vous lui veniez en aide.
— Je ne permets à personne, monsieur, de me demander compte de mes bonnes aclioiv».
- Je vous demande pardon, monsieur le comte. iMais vous avouerez que cela est étrange cependant. Nous avons tout à coup, ces messieurs et moi, perdu la trace des fugitifs. Cet endroit est le seul où ils aient pu trouver un asile. Or, l'homme que je soupçonne est précisément un homme que vous avez toujours honoré de votre protection.
— Dites tout de suite que Lenska et son nouvel amant sont ici. Je vous répète que vous êtes fou.
Le chanteur se tut. Cette absence de protestation était ^lus significative que tout le reste. Elle acheva d'exaspé-
rer le comte Dmilri Tchenko, (jue les libalions répétées n'avaient pas laissé dans un saiiiï-froiil absolu et en qui reparaissait le farouche canipa^LMiard, l'irascible gentilhomme (jui ne soulfrait pas longtemps qu'on s'opposât à ce qu'il souhaitait. Croisant ses bras, très rouge, et s'avançant vers Taildéoni, (]ui reculait avec des signes visibles d'effarement :
— Kl quand ça serait, nionsicnrl (Juand il m'aurait plu de donner asile à celle que vous poursuivez et à celui qui vous l'enlève, croyez-vous que votre mauvaise humeur m'empêcherait de continuer à le faire et me feriez-vous vous-même le singulier honneur de croire que je vous les livrerais? Apprenez que vous seriez fat de le croire un seul instant.
— Dans ce cas, c'est vous, monsieur le comte, ([ui auriez tort, dit, en entrant soudain, un nouveau venu, lequel avait vraisemblablement entendu toute la conversation précédente et en qui le comte Dmitri Tchenko reconnut le chef de la police du district.
Le comte le regarda, sans s'incliner, sans ajouter un mot.
— Requis par monsieur, continua le magistrat en montrant Taddéoni, je suis ici pour lui prêter main-forte.
Le comte jeta sur le chanteur un indicible regard de mépris.
— Ah! vraiment, monsieur Taddéoni, lui dit-il, vous laites rechercher votre maîtresse par les gendarmes! Tous mes compliments ! C'est tout à fait d'un gentilhomme.
Les deux officiers s'avancèrent aussi vers Taddéoni, et le saluant ironiquement :
— Nous n'avons plus rien à faire ici, monsieur, lui dirent-ils. Puis, s'avançant vers le comte :
— Monsieur le comte, nous vous prions d'excuser notre visite. Nous nous étions trompés. Nous avions entendu être, au besoin, les témoins de cet homme, et nous étions convaincus que c'était de sa femme, non pas de sa maîtresse, qu'il s'agissait..
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— Au fait, monsieur, dit le comle au chef de police aprt'S avoir serré les mains des deux officiers, vous étiez aussi, sans doute, convaincu que c'était après sa véritable femme que monsieur courait. Maintenant que vous êtes édifié sur la nature superficielle des liens qui l'unissaient à la fugilive, vous jugerez peul-élre, comme moi, que la police n'a pas été précisément instituée pour permettre aux amants trompés de retrouver leurs maîtresses quand ils les ont perdues.
Et le comte croyait vraiment son argument péremptoire. Mais, très froidement, sans relever l'ironie de ce petit discours, le magistrat continua :
— Aussi, n'est-ce pas pour cela seulement, monsieur le comte, que je me suis présenté ici, muni de l'autorité de la loi. Il s'agit d'une affaire beaucoup plus grave que de l'enlèvement d'une simple comédienne. Mais l'auteur du rapt et sa compagne ne se sont pas contentés de voler la troïka et ses chevaux, ce qui serait déjà répréhensible.
— Les chevaux et la troïka seront rendus à leur maître, s'il ne s"'agit que de cela, riposta un peu imprudemment le comte Tchenko, très impatienté. Et se reprenant aussitôt : J'entends que pour abréger celle visite qui commence à me lasser, je suis prêt à en remettre immédiatement, à monsieur, le prix.
Et il montrait Taddéoni, qui eut un geste admirable d'Hippocrate refusant les présents d'Arlaxerxès.
— Ce n'est pas tout, continua le policier. Pour arrêter ceux qui les poursuivaient à travers la steppe, les fugitifs ont mis le feu à une isba de paysans et incendié tout un coin de forêt appartenant à l'empereur. La flamme n'est pas éteinte encore, et de nouvelles isbas peuvent être atteintes. Vous voyez, monsieur le comte, qu'il y a là un véritable crime, crime contre l'État. A mon grand regret, Dmilri Tchenko, je vous somme donc de me dire si les auteurs du crime sont ici.
— Ils y sont! s'écria un homme qui, tout essoufflé,
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sous un lourd vêtement de cocher, rouge comme une |tivoiiie, haletant comme un soulllet de forge, s'en vint tomber au milieu de la salle où Dmitri Tchenko, si vivement interpellé, gardait obstinément le silence.
C'était le cocher qui devait conduire Taddéoni et Lenska, le soir même où la troïka avait été enlevée, le joyeux compère qui était à rire avec les belles lilles et à jouer avec les moujiks jtendant que son tnailre l'attendait et que le chanteur avait été si malenconlreusemenl chercher jusque dans les cuisines.
— lis y sont, répéta-t-il, monsieur le magistrat! Ils y sont, ne les laisse/ pas échapper.
— Ah! c'est toi, misérable! auteur de tout cela ! lit Tadiléoni en le rcroiinaissant et on vuul.mt bondir, turieux, sur lui.
Mais l'homme de la police l'arrêta.
— Parle, puisque tu sais quelque chose, dit-il au nouveau venu, et qu'est-ce qui le fait croire que les auteurs du vol de la troïka et de l'incendie de la forêt se sont réfugiés ici?
— Ce qui me le fait croire, monsieur le magistrat, ce qui me le fait croire! Mais j'en suis sûr! malheureusement sur! Vous allez en juger. Ah! Michka! mon pauvre Michka! l'avoir mis dans un pareil état!
Et le gros homme versait de lourdes larmes en répétant : « Michka! mon pauvre Michka! »
— Il faut vous dire que j'avais l'habitude d'appeler comme cela mon meilleur cheval, une bête comme on n'en a jamais vu, monsieur le magistrat, un cheval comme jamais n'en fut attelé à la troïka d'un pauvre homme comme moi, avec des naseaux de velours au dehors, de feu en dedans! et une crinière, et une (lueue! suivant comme un chien, et qui hennissait dès qu'il m'entendait venir! Ah! mon pauvre Michka! dans (jnel état ces brigands me l'ont mis! Imaginez que je passais près des écuries de ce seigneur, (juand un hennissement me lait
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arrèler iiel. détail la voix de Michka! J'en élais si sûr, que je l'ai tout de suite appelé par son nom. Ah! mes bons seigneurs L mon saint patron !
— Si vous saviez, continua le cocher, ce que j'ai vu sortir de la porte de l'écurie, traînant les jambes, la tète entre les genoux, la queue et la crinière toutes souillées : mon Michka, mon petit Michka du bon Dieu, fourbu, mourant de faim, entré là certainement parce qu'il était abandonné sur la route, sans avoine, sans eau. Et la pauvre bête me regardait avec des yeux qui eussent fait pleurer un receveur d'impôts ou un mort. J'ai pris son cou dans mes bras, son pauvre cou tout suant et dont les veines battaient la fièvre. Et nous sommes restés longtemps comme ça... Oh! mais maintenant, nous tenons la trace des fugitifs. Dieu merci! mes deux autres chevaux n'ont pas été aussi malmenés que mon pauvre Michka!
L'officier de police, malgré les protestations violentes de Dmitri Tchenko, donna l'ordre de fouiller la maison, ce qui fut fait immédiatement. Mais les recherches furent inutiles. Personne ne fut découvert, et l'officier commençait à craindre d'avoir fait une maladresse, quand une épingle de diamants appartenant à Lenska, puisque son nom y était gravé en pierreries, fut retrouvée sous un meuble.
Maintenant, le fait était indéniable.
Si les fugitifs étaient parvenus à s'échapper encore, certainement ils avaient passé par là.