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CHAPITRE IV

Un mois après, c'était encore le plein hiver à Moscou, alors que, dans la terre bénie d'Ukraine, subitement quittée par Mikail, l'enchantement des fleurs s'éveillait de tous côtés, le long du chemin, et que le Dnieper avait repris sa limpidité triomphante, emportant des barques joyeuses au lieu de glaçons, les forêts y faisant passer des frissons d'un vert tendre, les collines, sans base dans leur reflet, y plongeant leur image ensoleillée. Mais en plein hiver, comme aux plus chauds jours de l'été, Moscou est la ville des éternels enchantements.

C'est comme un paradis merveilleux, élevant, dans l'air, — tels des fruits d'or monstrueux, — les coupoles en grappes sonores, les coupoles à l'infini qui donnent l'impression d'un Pactole élargi, devenu mer, et dont chaque vague est un éblouissement. Aucune ville au monde ne saurait être comparée à cette forêt de cathédrales, où les gemmes s'accumulent le long des piliers en matières précieuses, malachite ou lapis, et qui font, dans l'air, comme la mature d'une innombrable flotte, où la tradition de la pieuse Piussie s'est réfugiée comme dans une oasis religieuse. Moscou, la ville sainte où les chapelles sont ouvertes toute la nuit et se dressent comme un berger au milieu de son troupeau, au milieu des fouilles agenouillées; mais Moscou, ville de plaisir aussi, où la langueur orientale s'allie à un goût effréné de luxe, où l'extrême richesse et l'extrême misère se coudoient, chose inouïe, également souriantes toutes les deux.

Moscou est le cœur même de ce grand pays dont le moindre tressaillement remue aujourd'hui l'Europe entière. C'est aussi le plus poétique des séjours pour qui cherche un au delà dans les voyages. Car, tout autour de ces églises qui semblent, comme des pèlerins, s'acheminer lentement vers ce somptueux calvaire qui est le Kremlin, et où sont réunies les merveilles du monde eniiei', flottent des légendes souvent douces, plus souvent terribles, de la montagne des moineaux d'où la Grande Armée, triomphante pour la dernière fois, salua, d'un grand cri, la plus grande cité du monde, jusqu'à la j)lace Ilouge où toutes les pierres redisent l'histoire des terribles expiations.

Mais ce n'est pas le lieu de se perdre dans ce labyrinthe de splendeurs où s'épuiserait la fantaisie la plus aiguisée. Nous ne sommes pas à Moscou mémo, mais dans un lieu de plaisir avoisinant Moscou, — comme Ermenonville avoisine Paris, — chez Mawritania, un lieu de rendezvous joyeux, analogue à ceux qu'offre ici le Bois de Boulogne, depuis la porte de Neuilly, jusqu'à Madrid où commence la Seine.

La plus grande différence est que ces jolis endroits sont abandonnés ici, à fort peu près, pendant toute la durée de l'hiver, tandis qu'à Moscou jamais ils ne sont plus fréquentés, la route qui y mène étant sans cesse couverte de droskis et de troïkas glissant sur la neige, au galop de leurs chevaux noirs habillés à peine, dont les harnais aux clous de cuivre mettent un scintillement métallique dans l'air, et où disparaissent, dans un amoncellement de fourrures, des jeunes gens en fête, des officiers et aussi de jolies dames qu'on tient par la taille, les voilures étant étroites et forçant le cavalier à assurer, de son bras replié, la sécurité de la dame qu'il accompagne. Et, de ces véhicules qui glissent sur la neige avec un petit sifflement à peine perceptible, montent de beaux éclats de rire, des refrains de chansons, tout un poème de jeunesse et d'amour qui nargue la colère du ciel maussade et se ré-

chauffe au soleil intérieur que portent dans leur poitrine les amoureux de tous les pays ; Mawritania, dont le jardin est hérissé, en été, de tables où l'on mange chèrement le sterlet classique à qui j'ai vu de riches gourmets préférer notre bourgeoise anguille. Il est vrai qu'on commence par vous présenter le sterlet vivant, pour bien prouver sa fraîcheur et son identité, peut-être toujours le même à qui on a appris son rôle et qu'on éloigne religieusement du court-bouillon ; Mawritania, où l'on mange, en juin, les premières fraises, de petites fraises des bois, rouges comme des rubis, mais infiniment parfumées, est réduit, en hiver, à des salles de plaisir dans lesquelles on peut entrer directement, et à une maison assez singulièrement habitée, située au fond du jardin.

C'est là que les artistes du concert, — car on fait de la musique partout en Russie, — femmes tatares, Bohémiennes, Petiles-Russiennes qui chantent et dansent, à certaines heures, devant le public, demeurent en commun, comme dans une façon de gynécée, dont un gardien d'une espèce particulière connaît seul les détours. Bien que toutes aient un talent, il faut convenir que la plupart semblent surtout vouloir intéresser le public par leur beauté, et seraient volontiers ce que le bon poète Stéphane Malarmé a si délicieusement dit, des saintes Céciles de vitraux, les « musiciennes du silence ».

Des jardins qu'elles traversent à l'heure du concert, enveloppées dans de chaudes pelisses où elles disparaissent, elles pénètrent dans la salle et y retrouvent des amis et des admirateurs, auprès desquels elles vont s'asseoir, ne dédaignant généralement pas un verre de Champagne. Mais il paraît que les choses ne vont pas, pour cela, aussi vite qu'elles iraient chez nous. On cite de ces demoiselles que nul ne s'est flatté de posséder, même après de nombreuses familiarités du même ordre. C'est un caprice ou un calcul de ces amoureuses de se faire, avant tout, désirer, et, de fait, il en est dans le nombre de singulièrement

désirables. Des cheveux noirs, des yeux troublants, un teinl d'une matité tentante, un corps souple et de jolies extrémités, — presque toutes sont d'origine méridionale, — sont les charmes communs à la plupart.

Chez quelques-unes seulement, tout cela est enveloppé d'un charme sensuel très particulier, d'une langueur menteuse où se devinent d'admirables artistes en volupté, d'une moquerie vague dans le sourire, qui en font des créatures dont on rêve longtemps après les avoir vues. Le succès de celles-ci est très grand parmi les Russes qui, plus volontiers que nous, se résignent à ces préliminaires d'un amour qui ne viendra jamais. Et puis peut-être sontils plus délicats que nous, avec des façons plus rudes.

Une grande richesse et une grande variété de costumes contribuent à l'éclat de ces troupes qui se groupent en chœurs ou en orchestres, et emplissent de musique la soirée, alternant avec l'orgue immense que possède tout restaurant russe qui se respecte et qui est bien ce que je connais de plus monstrueusement anti-artistique au monde. Orgues mécaniques où l'on voit plonger, en d'énormes cylindres hérissés de cuivre, l'ouverture de Fra Diavolo ou le chœur des soldats de Faust, ou quelque valse viennoise que trahit l'absence de l'archet.

Donc, la grande salle de Mawritania était fort animée ce soir-là. Comme il arrive souvent, une société — comme on dit dans nos restaurants de banlieue — s'en était rendue exclusivement maîtresse, mais une société d'une distinction parfaite et où se comptaient des grands noms. On y fêtait, en effet, l'entrée au régiment des hussards de Grodno. comme lieutenant, du petit prince Yvan (Yanchka, comme l'appelaient sa mère et ses amis intimes) Ylinne, fils de la vieille princesse Ariadne Ylinne, de très grande noblesse, arrivé de Pétersbourg depuis quelques jours seulement, après avoir achevé son éducation militaire au corps des pages.

On avait mis tout le luxe désirable au service de ce petit

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événement. Sur les tables, dans les angles de la grande salle où les murailles avaient été décorées de petits étendards aux couleurs des régiments en garnison à Moscou, et de panoplies étincelantes, des plantes rares et des fleurs montaient en gerbes, ou s'étalaient en bouquet débordant de magnifiques vases. Un accordeur avait fourbi les dents de cuivre de l'orgue tout le jour et en avait chassé tout danger de cacophonie.

Au grand empressement des garçons, vêtus à la française, on pouvait juger qu'il s'agissait d'une réjouissance de belle venue. Les noms seuls des convives étaient pour en répondre. Citons, au hasard, comme on dit dans les gazettes, le prince Bathory, qui était compté parmi les familiers les plus intimes de l'empereur; le comte Youriff, qui tenait un rang considérable dans la diplomatie; le comte Belsky, réputé pour un des plus beaux officiers de l'armée et qui en était convaincu plus que personne; Stépane Lenko, un Petit-Russien dont l'esprit mordant était fort goûté dans les meilleurs salons; l'officier de Kosaks Platon Loubeff, qui s'était conduit, dans la guerre contre les Turcs, comme un héros.

Tous ces convives de marque arrivèrent tour à tour, au galop de chevaux magnifiques, ceux-ci dans d'élégants traîneaux qui coupaient la neige la plus dure, ceux-là dans des troïkas précédées d'un triple échevèlement de crinières. A leur entrée, le schwitzar, cette façon de suisse laïque qu'on trouve, en Russie, dans tous les temples du plaisir et dont les accommodements sont une des choses les plus comiques du monde entier, les débarrassait de leurs lourds manteaux au collet de fourrure. A mesure qu'ils entraient dans la salle pleine de lumière, le jeune prince Yvan Ylinne, le héros de la fête, allait audevant d'eux. Puis, tous se débarrassaient de leurs sabres dont le cliquetis guerrier précédait le cliquetis joyeux des verres.

De tous ces soupeurs, celui qui mérite le portrait le plus

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précis et le plus complet est certainement le prince Yvan lui-même. Au physique, grand, mince, d'une élégance un peu maladive, avec des yeux où brillait souvent une sorte de fièvre, — rien de la vigueur réelle de presque tous les autres convives : l'expression d'une fin de race. Et c'était bien cela, puisque sa mère, la princesse Ariadne, l'avait eu, déjà dans sa maturité, d'un ancien amant devenu son mari et dont la noblesse très ancienne avait épuisé son sang par un nombre considérable de mariages entre consanguins. Une distinction suprême, avec je ne sais quoi de douloureusement fier, était dans ce jeune homme que sa mère avait gâté comme on gale de tels enfants.

Capricieux, volontaire dans les moindres choses, il alliait une grâce infinie à ces défauts qui n'empêchaient ni de le trouver aimable, ni de l'aimer. Il représentait, un peu par la tradition, un monde ancien, celui des autocraties farouches, des aristocraties éperdues; mais l'éducation au corps des pages, parmi des camarades de caractères différents, nobles comme lui, mais mieux conscients du monde moderne, avait assoupli sa nature faible au fond et douce. Il avait travaillé juste ce qu'il fallait pour qu'on lui put donner un grade. Il avait toutes les qualités de la race, une extrême franchise et un courage de héros.

D'un tempérament véritablement amoureux, il avait été détourné des plaisirs trop faciles par les côtés dédaigneux de sa nature; non pas qu'il eût, au moins, des préjugés! Tous les scepticismes avaient ouvert leurs ailes chauves autour de son berceau, non pas les blanches ailes de la foi, où, plus tard, se réfugient les âmes. Il était du monde d'hier qui légua, à une certaine classe russe, le penchant de Catherine pour les gens de l'Encyclopédie. C'était, au demeurant, un être charmant, mais le produit de perversions morales infinies.

Avec une grâce parfaite, il faisait les honneurs du repas, le cortège infini des zakouakis ayant passé devant les convives encore debout. Puis on s'était assis, dans la grande

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lumière des candélabres d'argent massif, devant la table magnifiquement servie, et les vins de France avaient commencé à rouler, ces vins patriotes à qui nous devons peutêtre l'alliance russe, pendant que l'orgue, mû par une manivelle furieuse, écrasait, de ses lourdes ondes, une valse de Johan Strauss. Platon Loubeff sentait déjà de très aimables fumées lui monter au visage. Stépane Lenko avait déjà déchiré à pleines dents, en même temps qu'une aile de faisan, la renommée de plusieurs grandes dames. Le diplomate Youriff avait fait entendre à ses voisins qu'il tenait, dans une de ses poches, la clef des Dardanelles, mais que la discrétion professionnelle lui interdisait formellement de leur dire dans laquelle. Le prince Bathory avait conté aux siens toutes les péripéties d'une chasse dans le Caucase, dans laquelle il avait tué, de sa main, un ours blanc. Nicolas Zitsky avait écrasé le nihilisme comme une noisette entre ses doigts chargés de bagues. Quant au comte Belsky, il ne dissimulait pas son ennui, la présence de femmes étant absolument nécessaire à l'épanouissement de ses charmes d'homme à bonnes fortunes.

— Ah! Kikine! cria tout à coup le jeune prince Yvan, en battant des mains.

— Vive Kikine ! répondirent les convives en chœur.

— Amène-t-il au moins des femmes? demanda le comte Belsky.

Toutes ces acclamations, et bien d'autres propos qui saluèrent le nouveau venu, s'adressaient à un homme d'une cinquantaine d'années, un peu gros, d'aspect commun, qui entrait l'échiné courbée, écrasé dans des saints d'une humilité choquante, chauve, imberbe, aux yeux glauques et au sourire équivoque, dont le schwitzar ne daigna pas prendre lui-même le manteau saupoudré de neige qu'avait enfin ramassé, sur les épaules courbées de l'invité, un petit valet sans importance.

— Merci! mes bons seigneurs! Me voilà! fit ce Kikine

en se confondant, tournant obséquieusement autour de la table pour venir baiser la main du prince Yvan Ylinne (|ui, sans même se retourner, le laissa l'aire. Puis un domestique lui montra sa place au bout de la table, là où s'ouvraient les portes pour le service. Mais Kikine, au milieu de cet accueil ironique des grands et de ce mépris souligné des petits, ne semblait pas gêné le moins du monde. Il s'excusait du relard de son arrivée. Oh! il avait travaillé pour ces bons seigneurs ! C'est de leurs plaisirs qu'il s'était occupé seulement, en bon majordome de toutes les joies.

Que venait faire dans ce milieu essentiellement sélect cette épave d'un monde infiniment moins considéré, ce mauvais comédien qui, après avoir été sifflé pendant trente ans, s'était résigné à demeurer à toutes les cantonades où se font les besognes louches, agent des amours interlopes, procureur de félicités à tous les prix? Parbleu ! parce que ses vices étaient nécessaires aux vices d'autrui. On eût difficilement demandé à un gentilhomme les services que Kikine rendait couramment à ses amphitryons.

Ce drôle était Pâme misérable des restaurants nocturnes, où se donnaient rendez-vous l'argent et la jeunesse. Il vivait des reliefs de toutes ces tables servies au plaisir. Une absence complète de susceptibilité était comme l'armure sous laquelle sa honte vivait à l'abri. Il se tordait de rire aux insultants propos dont il était l'objet, et les trouvait les plus spirituels du monde. Il citait, avec une certaine fierté, les mots innombrables que Stépane Lenko avait faits à son endroit, celui-là surtout dont il était particulièrement orgueilleux.

— Ce Kikine, avait dit Lenko, on ne peut rien lui cacher, tant il est habitué à lire entre les lignes.

11 avait trouvé le propos charmant et du meilleur goût. Un jour que le prince Balhory, mécontent de son rabat, lui avait lancé sa botte au derrière, devant cinquante personnes, Kikine, au lieu de se fâcher, avait fait toutes

les contorsions comiques des gens à qui Pierrot fait la même caresse dans les pantomimes classicjues. Il avait frotté la partie malade avec des grimaces qui avaient infiniment amusé l'assistance.

Cela avait encouragé celle-ci à la brutalité, et bientôt Kikine ne put plus passer sans qu'on lui renouvelât cette marque d'estime pour en obtenir les mêmes contorsions fructueuses. C'était un souffre-douleur, au milieu de tous ces jeunes hommes, mais aussi parfaitement indigne de pitié qu'il soit possible. On s'amusait aussi à le griser pour connaître le fond de son âme d'ilote. Mais comme Mithridate, Kiidne était fait aux poisons, et, même dans l'ébriété la plus apparente, il savait cacher son mépris et sa haine pour ses bourreaux. Car il rendait dégoût pour dégoût à ses persécuteurs. Mais de quelle hypocrite obsession il savait cacher le sien !

• — Eh bien, Kikine, la chasse a-t-elle été heureuse ? lui demanda Nicolas Zitski.

— Ah! monseigneur, un vrai nid de tourterelles blanches ! Mais ce sera pour plus tard seulement, n'est-ce pas? Il faut bien que les innocentes laissent s'endormir mesdames leurs mères?

— Tu ne m'as pas oublié? lui demanda presque à l'oreille le comte Youriff.

— La dame sera à vous immédiatement après le spectacle. Mais cela vous remet un peu tard, parce qu'elle est du dernier tableau, répondit Kikine sur le même ton.

— Eh bien! Et ma duchesse? hurla le Kosak Platon Loubeff, qui était déjà considérablement gris.

— Chut! chut! mon officier, riposta Kikine avec une feinte terreur. J'ai de bonnes nouvelles pour vous. Mais soyez discret. Il s'agit d'une personne du monde.

Stépane Lenko, se penchant à l'oreille du prince Bathory :

— Les personnes du monde pour Kosaks, nous les connaissons ! fit-il en riant.

— Si, en attendant, nous faisions venir des Bohémiennes? demanda le comte Belsky, qui voulait, à toute force, être admiré.

— Monsieur le comte, répondit Kikine à celte proposition qui ne lui était nullement adressée — mais on est si prévenant dans son élal! — la nouvelle troupe qui est arrivée, hier, chez Mawritania, est justement excellente. Des chanteuses et dos violonistes d'infiniment de talent, et surtout de belles filles.

— C'est l'essentiel ! reprit le comte Belsky. Si notre cher hôte veut bien y consentir, nous allons les inviter à passer une heure avec nous.

Le petit prince Yvan Ylinne s'inclina gracieusement et donna des ordres.

Un instant après, la troupe était introduiteau milieu des applaudissements et des remarques hardies. Les plus belles, comme toujours, étaient de Hongrie et de Petite- Russie, avec des yeux superbes, attirants et diaboliques tout ensemble, une langueur voulue dans les poses et une indifférence étudiée où le désir de raviver les hommages était chez toutes, chez quelques-unes le souci de leur étrange vertu. Car il en est de ces filles de Bohème, qui surpassent encore les Américaines dans l'art du flirt qui ne donne que ce qu'il veut, facilement caressantes, tentatrices passionnellement, mais qui défendent encore, en elles, une seule chose, avec l'avarice exaspérée de ceux qui ont perdu tout le reste.

A vrai dire, une partie des charmes de ces femmes est dans cette résistance inattendue, dans ce combat qui se dresse à la dernière page d'une idylle, dans ce curieux point d'honneur de se vendre sans rien livrer, dans cette malhonnêteté ingénieuse qui ne promet que pour refuser. Et ce qui est tout à fait insultant pour le désir de leurs amoureux de passage, c'est qu'elles ne sont pas vierges et ne le prétendent pas. Leurs amours obscures ne sortent pas du monde abject où elles vivent. On en montre, sous

les ombrages harmonieux du Jardin de l'Ermitage, qui sont aulhentiquement mariées et fidèles, dans le sens strict du mot.

Donc un épanouissement de tous les regards et de tous les sourires salua l'entrée des nouvelles venues. Quand une troupe pareille débute chez Yardt ou chez Mawritania, succédant à une troupe qui a cessé de plaire, c'est un peu comme quand un régiment change de garnison. Les habitués ne retrouvent plus leurs fugitives maîtresses et c'est une froideur relative dans les relations avec le public, le temps de faire connaissance et son choix. Ce fut le cas. Avec une réserve toute mondaine, les Bohémiennes ne s'assirent que timidement autour de la table où le Champagne coulait déjà pour elles. Simple question de décorum. Elles avaient d'abord à s'affirmer comme artistes ; le reste viendrait ensuite.

Leur capelmeister était un petit Juif hongrois, nommé Akarus, qui avait abjuré son Dieu et renié Moïse pour ne pas être inquiété en Russie, un fantôme tant il était maigre, et un fantoche, tant il était difficile de le prendre pour un compositeur et pour un chef d'orchestre sérieux. Il n'en avait pas moins un air qui intimide et surprend, et des mélancolies navrantes d'incompris sous ses lunettes d'or. C'était un Kikine maigre, un autre Kikine, mais plus scrupuleux que l'autre cependant. Car il ne s'occupait pas des affaires de cœur de ses pensionnaires. Il leur prêtait à la petite semaine, en souvenir d'Abraham, et c'était tout.

Le premier verre de Champagne vidé, et, à peine choqué contre le verre écumant des officiers, elles gagnèrent donc l'estrade qui garnissait un des côtés de la salle, et où elles exerçaient leur musicale industrie. Elles s'assirent en rond, formant un parterre de toilettes brillantes, d'une hai-monie sauvage mais d'un puissant ragoût de couleurs, les tons francs se heurtant dans leurs parures, l'étincellement des fausses perles scintillant à leurs cous ambrés,

leurs chevelures rapprochées, fauves cl noires, donnant l'impression de forcis automnales aux tons roux avec des trous qu'habile la nuit.

Leurs yeux brillants faisaient aussi, comme les perles, un long collier. De leurs jupes rouges ou bleues se dégageaient des chevilles fines, alignées, des chevilles où se sentait la race, faites pour la danse. C'est vraiment un grand plaisir aux yeux que ces préliminaires des concerts bohémiens. Celui-là fut commencé par un chœur que les exécutantes chantèrent debout, après s'être rapprochées jusqu'au premier plan de la scène.

Tous pareils ces chœurs, avec des mélancolies soudaines, puis des gaietés folles, ressemblant aux sczardas dont les violons, tour à tour, douloureux et endiablés des Tziganes secouent les détresses et les éclats de rire, où les rythmes s'escaladent comme des vagues ou comme des chevaux emportés, où chante une âme étrangement mobile, vibrante comme la mer, frémissante comme le vent.

Dans ces chœurs, comme les instruments dans les fantaisies populaires hongroises, les voix se poursuivent, semblent courir, affolées, les unes après les autres comme des feuilles mortes, se rencontrent dans quelque élan de joie eu de tendresse, puis se désunissent encore comme les grains d'un chapelet, dont le fil est cassé. C'est, pour l'esprit, comme un rêve avec des sursauts continuels, un bercement que traversent des frémissements et des angoisses. Tout ce que chantent ces femmes a beau être monotone et pareil, on ne se lasse pas de les entendre.

Une superbe fille à la robe brochée, blonde celle-là, se détacha ensuite du groupe qui s'était rassis et dit une façon de mélopée finlandaise d'un caractère pénétrant et doux, qui ne fut pas écoutée avec un vif intérêt par les convives dont les conversations avaient repris, le comte Yourilî étant bien près d'ouvrir la poche où il cachait la clef des Dardanelles.

Mais un frémissement curieux parcourut la théorie des

soupeurs, quand s'avança, à son tour, une des plus étranges figures de Bohémiennes qu'on eût vues sur les tréteaux. Un camélia seulement dans la chevelure d'un noir presque bleu, et dont elle avait malaisément discipliné les houcles innombrables et rebelles, celles-ci se reformant en volutes éclatantes à la nuque et sur le front bas et brillant. Plus voyant que tous les autres était son costume, qui donnait l'impression des clinquants où se complaisent les danseuses espagnoles.

Gitane ou Petite-Russienne de la frontière, elle avait certainement du sang maure dans les veines. Ses yeux étaient brillants et sombres à la fois, et son sourire était plutôt pareil à un défi qu'à une promesse. Merveilleusement cambrée, elle avait une ondulation des épaules où la moquerie se mêlait à la grâce. Rien de plus impertinent que sa physionomie, et de plus sauvage que son allure. Elle promenait sur la vie un regard plein d'inconscience et de dédain. Bien qu'elle fût trop jeune pour être une chanteuse aguerrie, elle ne sembla éprouver aucun sentiment de timidité devant ce public bruyant et hâbleur.

Par quel pouvoir mystérieux lui avait-il suffi d'apparaître pour qu'un grand silence se fît? Toujours est-il que tous étaient suspendus à ses lèvres, avant même qu'elle les eût entr'ouvertes. Elle avait certainement celte attraction indéfinissable d'être quelqu'un au milieu des compagnes, charmantes, mais banales, que le hasard, sans doute, lui avait données. Elle commença par égrener, en l'air, en manière d'introduction, les trilles naturels d'un formidable éclat de rire, une façon de prélude à sa chanson.

Puis, d'une voix bien claire, bien mordante, suraiguë, où vibrait une exubérance de jeunesse, elle commença un court poème chanté, moitié railleur, moitié mélancolique, interrompu de points d'orgue qu'emplissaient de nouveaux éclats de rire, d'une musique si étrange, si fantasque qu'on analysait malaisément ce qu'elle comportait de trouble et de vrai plaisir. Et le dernier couplet disait :

LA KOSAKE. Cl

Tu me demandais tout à l'heure De te haïr ou de t'aimer.

Sache me fuir ou me charmer.

Rie» ne pénètre et tout eflleure.

Regarde, sons le ciel pâli :

La rive chante et le flot pleure.

Aï ! youli !

Vous l'avez maintenant reconnue. De frénétiques applaudissements accueillirent moins cette poésie bizarre, dont la tristesse moqueuse était pour de plus délicats et dont l'air sauvage était, au milieu des valses viennoises, comme une rafale soudaine dans une tranquille foule, que la façon dont elle est chantée, avec une intensité d'expression et une fantaisie extraordinaire, que les éclats de rire dont la rythmait la chanteuse de tout l'éclat de ses dents blanches et cruelles.

On lui demanda de nouvelles chansons. Alors, avec un instinct dramatique inattendu, elle leur dit celle du roi Givre, une des plus populaires de l'Ukraine et que voici :

Ce n'est pas le vent qui rage dans le taillis,

Ce ne sont pas les torrents qui descendent des montagnes :

C'est le roi Givre qui vient

Inspecter son domaine.

Il regarde si les tourmentes de neige Ont bien couvert les sentiers de la forêt, S'il ne se trouve pas de fentes, de brèches. Et si partout la terre est unie.

Il regarde si les branches sont garnies de duvet. Et les troncs de jolis dessins.

Les glaces sont-elles bien soudées Sur les grands et petits ruisseaux?

Il marche, il passe entre les arbres; Son pas craque sur l'eau glacée.

Et le clair soleil se joue Dans les flocons de sa barbe.

Champ libre au roi Givre !

Hein! Il approche, le vieux roi, Et le voilà qui se penche sur elle, Juste au-dessus de sa têle !

Juché dans un grand pin, Il fi-ajipe de son sceptre les branches Et il en fait neiger des fleurs Sur les tètes des amoureuses.

Et, quand la glaco se brise

Au cœur même des fiancés,

Le roi Givre s'enfuit en ricanant

Dans la foret pleine de chansons.

Puis, ce fut, après des applaudissements nouveaux, la berceuse de Nékranow, qui semble accompagnée par les murmures du Dnieper :

Mon ami, notre belle Mâcha, De nouveau dans les rondes au printemps Ses amies la prendront Et la feront sauter dans leurs bras.

On la bercera, on la j luttera dans l'air. On l'appellera Makovka, Elle deviendra toute rouge Comme un coquelicot, notre Mâcha!

Elle agitera ses petits pieds, elle rira, Et tous les deux, toi et moi, Nous la contemplerons.

Mon bien-aimé!

On lui demanda de danser, et son succès ne fut pas moins grand. Elle avait, à traverser la scène, des bonds de cavale dans lesquels elle dénouait sa chevelure comme une crinière et semblait piaffer de sa jambe fine en retombant sur le plancher. Ou bien, elle exécutait sur place, avec un trépignement fou et les bras croisés sur la poitrine, un pas comme ceux des matelots anglais : comme dans la gigue, elle rythmait du talon une musique infernale de mouvement et qui semblait faite pour elle.

Un caprice éperdu était dans les poses tour à tour insolentes et voluptueuses où se tordait, puis s'apaisait, comme une mer qui se réveille sous les étoiles, la grâce robuste déjà de ses hanches, le relief juvénile encore de sa poitrine. C'était exquis, troublant, inattendu, instinctif et

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certainement non appris. Ce fut, autour d'elle, un redoublement de bravos. Le concert ne put continuer, tant était grand et exclusif renthonsiasme.

Sur l'ordre du prince Yvan Ylinne, chants et danses cessèrent et les « musiciennes du silence» descendues de l'estrade, en un joli effarement de jupons le lonc; du mince escalier de bois qui y conduisait, commencèrent à se mêler aux seigneurs. Mais une seule avait l'attention de tous, la petite Bohémienne qui avait chanté et dansé d'une si nouvelle façon.

Et cependant que les officiers faisaient servir à boire à ses compagnes, tout en n'ayant d'yeux que pour elle, approchant distraitement leur verre de celui de leurs invitées d'un instant, c'était autour de Kikine un véritable rassemblement, un chaos de questions impatientes. Lui, qui connaissait toutes les femmes de Moscou, que savait-il de celle-là?

— Pas grand' chose, répondait-il avec une importance comique.

Bah! c'était pour se faire prier.

— Son nom?

— Lenska. Mais encore était-ce bien le sien? Elle le disait, quand on le lui demandait, en ayant l'air de se moquer des gens.

— Son pays?

— Elle répondait, mais toujours en riant, qu'elle n'avait ni pays, ni famille. Ce qui était certain, c'est qu'elle venait d'Ukraine, et était vraisemblablement Kosake.

• — Mais comment avait-elle vécu jusque-là?

— C'était son secret. Elle répondait quand on le lui demandait : Comme les oiseaux et comme les chèvres. Et puis, elle riait encore.

— Depuis quand arrivée à Moscou ?

— Trois semaines environ, avec la nouvelle troupe de chanteuses qui débutait ce soir-là et n'avait pas trouvé immédiatement à employer fructueusement son talent.

6i LA KOSAKE.

Mais, dans un établissement de moindre importance que Mawritania, elle était apparue déjà et avait immédiatement affolé ceux qui l'avaient vue et entendue. En quinze jours elle avait déjà ruiné six ou sept jeunes imbéciles et deux ou trois hommes d'âge qu'un hasard fâcheux, pour eux, avait mis sur sa route, et ruiné sans compensation.

— Comment ! Elle ne leur avait rien accordé?

— Rien, et, quand ils n'avaient plus eu d'argent, elle s'était moquée d'eux.

— Lui connaissait-on un amant, dans son monde de Bohême?

— Non ! Elle passait pour vraiment sage et vierge vraisemblablement.

Et Kikine, heureux de se voir l'objet d'un tel empressement, prenait de faux airs discrets en ajoutant — ce qui était vrai cependant :

— Je vous jure que je n'en sais pas davantage.

Malgré qu'ils fussent incomplets, vagues et peu encourageants, — peut-être même pour cela, — tous ces détails surexcitaient le trouble et le désir qui faisaient comme une atmosphère vivante autour de cette étrange créature. Le petit prince Yvan et le comte Belsky étaient parmi les plus acharnés à interroger Kikine, puis les plus empressés autour de la jeune fille à qui ils offraient, avec des poses volontaires et comiques d'esclaves, du vin de Champagne et des fleurs. C'est Belsky qui versait et le petit prince qui dépouillait les vases et les corbeilles pour lui donner des branches de lilas et des tiges couvertes de roses. Belsky la pressait avec une apparente certitude de vaincre qui n'était pas sans impatienter ses voisins. Toute la fatuité du bellâtre faisait la roue en lui.

Plus timide était l'hommage du petit prince, dont les yeux expressifs et doux devenaient comme phosphorescents d'extase, en la contemplant, avec des rêves fous dans le regard et un frémissement des lèvres où passait comme un tremblement imperceptible de baisers contenus. Au-

tour d'eux, et cherchant à obtenir une miette de ce banquet voluptueux, pivotaient d'autres convives très somptueusement vêtus.

Le prince Bathory parlait très haut de son immense fortune et du plaisir qu'il aurait à la partager avec une maîtresse de son goût. Le comte Yourid" pensait qu'une telle femme pourrait rendre de grands services à un diplomate peu scrupuleux.

Le Kosak Platon Loubeff, miraculeusement ivre déjà, proclamait que, comme compatriote, seul il avait droit à celte conquête. « Les enfants de la steppe ne se mésallient jamais, » disait-il. Le propos ne fut pas trouvé d'une politesse raffinée. Mais l'état de Platon Loubeff était, à lui seul, une immunité. La belle Lenska ne semblait rien entendre de tout cela. Elle reposait sur la table les coupes que lui versait Belsky après y avoir à peine trempé ses lèvres. Elle arrangeait dans ses cheveux et plantait dans son corsage les roses que lui tendait Yvan Ylinne. Aux hommages de tous les deux, elle répondait par son rire éclatant, ce rire moqueur qui, dans la steppe, par cette belle nuit d'été où fut pour jamais damnée sOn âme, avait affolé le malheureux Mikail, le fils du vieux pope Jérémeï.

Tout à coup, lui offrant galamment le bras, le petit prince la fit asseoir à table auprès de lui, avec l'intention visible et résolue de la garder pour compagne pendant la fin du souper. Les convives durent donc se résigner à d'autres camarades de table, et, comme les belles filles ne manquaient pas dans la nouvelle troupe, ce fut bientôt, mêlé au bruit des verres, un caquetage galant qu'interrompaient des libertés certainement méconnues aux réceptions de M°" Campan. Les officiers ne se faisaient pas faute d'enlever dans leurs bras leurs voisines et de les baiser sur la nuque en les accablant des noms les plus doux. Celles-ci se défendaient pour rire seulement.

On n'en était encore qu'au jeu de la petite oie. comme disaient nos pères, aux « menus sulîraiges », comme disait Rabelais, et celles même qui avaient décidé de n'aller pas plus loin se retenaient de toute bégueulerie. Mais le petit prince Yvan n'avait pas de ces façons-là avec la belle Lenska, qui n'avait pourtant pas l'air plus sévère que les autres.

En contemplation véhémente devant elle, il la buvait du regard dans ses moindres mouvements. Lui riait-elle au nez? il en avait dans le regard comme un passage de mélancolie. Ah! faisait-il bien ce qu'il pouvait pour ne pas être ridicule ! Il était officier, après tout, officier du régiment des hussards de Grodno, qui passaient pour des lurons auprès des belles. Mais, des audaces qu'il méditait, il lui demandait pardon, même avant de s'y être abandonné, seul ayant vraiment une impression d'amour dans celte débauche d'appétits purement sensuels, seul vraiment heureux dans ce vacarme de joie.

Et il avait pour elle de petites attentions charmantes, la remerciant de tout ce qu'elle daignait accepter, la regardant manger comme s'il eût été jaloux de tout ce qui passait sur ses lèvres, plein de frissons quand l'épaule brune de la chanteuse effleurait son bras, humant délicieusement l'air qui avait passé dans sa brune chevelure, jeune ivresse, faite de toute sa jeunesse réelle et de Tiibsence de tendresses aussi vraiment spontanées et vivantes aans ses précédents caprices.

Tout le scepticisme qu'il avait, pour ainsi parler, bu avec le lait maternel, fondait en lui dans je ne sais quoi de merveilleusement croyant et confiant dans la vie dont il sentait son cœur comme rafraîchi. Tout cela plus vivace par le contraste des impressions grossières d'où émergeait cette fleur de rêve comme un lis des fanges, comme un diamant des gangues méprisées.

Une idylle intérieure chantait en lui, pendant ce rude chœur de buveurs et de paillards dont les oreilles étaien

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blessées et tout ensemble assourdies. Ah ! la fêle battait son plein. On en était aux inventions qui font rire. C'était le moment guetté par l'immonde Kikine, chez qui le cabotin n'était encore qu'à la surface et qui n'avait pas renoncé aux applaudissements, pour avoir été si longtemps sifflé par des spectateurs qui n'étaient pas gris. Titubant, gonflé comme une barrique, sa bouche rasée luisante de sauces savoureuses, tendant devant lui les bras trop courts pour se frayer un passage, il s'en alla décrocher, à une des panoplies improvisées qui garnissaient la salle, un sabre, un grand sabre d'officier de Kosaks, celui qui pendait, quelques heures auparavant, le long des bottes de Platon LoubefT, trop ivre pour prolester contre cette profanation, et, s'adressant directement au prince Bathory, décidé à s'encanailler jusqu'au bout, cette nuit-là :

— Cinq cents roubles, mon prince, s'écria-t-il, que, d'un seul coup de ce sabre, je cou[)e successivement toutes les bougies qui brûlent à ces candélabres.

— Je tiens le pari, Kikine, répondit très simplement le grand seigneur, poussant la gentil hommerie jusqu'à ne pas avoir l'air de douter que le comédien eût cinq cents roubles dans sa poche, au cas où il perdrait sa gageure.

— Hourra! hourra ! crièrent de tous côtés les officiers et les filles, ravis de ce divertissement improvisé. Hourra! pour ce chien de Kikine !

Et tous reculèrent leurs chaises pour ne pas attraper de horions pendant cette mémorable expérience que Kikine commença par un bout de la table, méthodiquement et avec une sûreté de main qui témoignait que cet exercice n'était pas, de sa part, une improvisation. Au-dessus des viandes fumantes encore à peine, au-dessus des fruitsdont l'harmonieux arrangement avait été dérangé déjà, sans couper une seule des fleurs qui montaient des vases et des corbeilles, avec un sifflement dans l'air de l'acier qu'il retenait à temps, il décapita les candélabres de leurs tètes

lumineuses, si bien que ce fut comme le jour baissant en hiver, dans la salle qui se remplissait d'ombre à mesure qu'on en faisait choir les étoiles dans la nuit. Et, à mesure que l'obscurité montait ainsi, lente mais graduelle, la liberté des ofliciers vis-à-vis de leurs voisines, levées comme eux, devenait plus grande et plus familière.

Des bravos enthousiastes saluèrent chacun des exploits de ce nouveau Tarquin, à qui ne suffisaient pas les pavots des champs. Quand il ne resta plus qu'une seule bougie allumée, ce fut un recueillement, comme dans les cirques, où la musique se tait au moment des exercices particulièrement périlleux. Un coup de vent encore, celui-là plus fort que tous les autres, parce que rien ne restait plus à ménager à l'entour. La tête flambante de la bougie tomba dans une coupe de Champagne et s'y éteignit en crépitant. Alors ce fut, dans la nuit complète, un grand enthousiasme suivi d'un véritable afl"olement.

— J'ai gagné les cinq cents roubles! hurla le cuistre de Kikine en sautant de joie comme un gamin qui a volé à ses amis leurs billes.

— Hourra! hourra! A nous les Bohémiennes! criaient les officiers en poussant au hasard les Bohémiennes à travers les sièges renversés. Et c'était, non plus un cliquetis joyeux de verres, mais un véritable crépitement de baisers, quelque chose comme le réveil des moineaux en hiver, sur les marronniers de nos Tuileries. Et les femmes criaient en feignant de se défendre ou en se défendant vraiment. D'autres, moins sévères, rendaient à pleine bouche les baisers.

Dans ce tumulte, le petit prince Yvan Ylinne avait toujours retenu Lenska auprès de lui, seul à ne pas abuser de cette ombre pour en obtenir quelque caresse en apparence volée, mais respirant, de plus près, ses cheveux avec une dévotion plus grande, y posant presque ses lèvres sans les oser, cependant, toucher. Tout à coup, il la sentit qui

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était comme arrachée de lui, et qui se défendait contre un agresseur inconnu.

— Holà! des lumières! cria-t-il d'une voix soudain redevenue virile, non plus chuchotante de paroles d'amour comme tout à l'heure.

Des flambeaux furent immédiatement apportés et le petit prince aperçut le comte Belsky qui tenait Lenska dans ses bras et tentait de l'embrasser de force.

— Misérable! hurla-t-il.

Et bondissant sur le groupe où se déballait la Kosake, sans que l'officier lâchât prise, Yvan Ylinne, celui que sa mère appelait encore Vanclika, comme lorsqu'il clait tout petit, souffleta la brute.

Une rumeur d'étonnement et d'effroi passa, comme un souffle, parmi les convives. Les officiers approuvaient ou s'indignaient bruyamment. Les Bohémiennes poussaient des cris comme si le feu eût pris tlans un des coins de la salle. Kikine s'était immédiatement élancé vers Lenska pour la mettre en sûreté comme l'objet le plus précieux de la maison. Mais Lenska, seule, sans aucune émotion apparente, riant encore à pleines lèvres, Dieu me damne! demeurait â côté d'Yvan, avec une grande curiosité, dans ses yeux perçants, de ce qui allait se passer. Le comte Belsky avait immédiatement sauté sur son sabre, mais ses amis lui avaient aussitôt arrêté le bras, essayant de le calmer, jusqu'à une réparation plus correcte.

Comme un général qui bat prudemment en retraite, avec pour lieutenant le capelmeisler de ces dames, le petit juif polonais Akarus, Kikine rassembla les Bohémiennes et les fit sortir, puis les guida à travers le jardin enneigé, jusqu'au corps de bâtiment qu'elles occupaient ensemble, au fond du restaurant en plein vent qui n'est ouvert que l'été. Lenska sortit la dernière, et comme à regret. Derrière la porte qui se referma sur elle et où demeurèrent un instant attachés les yeux d'Yvan Ylinne,

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un petit éclat de rire retentit encore, et, en même temps qu'elle, une chanson passa dans le jardin, indifférente comme celle d'un oiseau.

— Et maintenant à nous deux! fil le comte Bclsky, quand tons les étrangers et les domestiques furent sortis sur les ordres du petit prince, en s'avançant menaçant.

— Je suis à vos ordres, monsieur, répondit le prince.

— Je l'entends bien ainsi. A quand la rencontre?

— Tout de suite, s'il vous plaît, répondit d'une voix intrépide Yvan.

— C'est cela! tout de suite! répétèrent les officiers qui n'aimaient pas que les choses de l'honneur traînassent en longueur.

Seul, le prince Bathory, grand ami de la princesse Ariadne Ylinne et qui avait vu élever Yvan, tenta d'intervenir un moment, alléguant la différence d'âge et d'expérience entre les deux officiers et la futilité de la première cause du conflit. Ce fut le petit prince lui-même qui lui imposa sévèrement silence. La diplomatie du comte Youriff, qui avait pour devise qu'on gagne toujours quelque chose en gagnant du temps, ne fut pas plus heureuse. Les deux adversaires étaient impatients de se mesurer. Le prince Balhory, espérant le protéger une dernière fois, proposa d'être son témoin à Yvan, qui accepta en lui serrant la main. Il détacha même une petite croix grecque de sa poitrine, et la glissant dans la main du prince :

— Vous donnerez cela à ma mère en cas de malheur, lui dit-il tout bas.

L'autre témoin fut Nicolas Zitsky qui lui portait aussi une grande amitié. Le comte Belsky choisit, pour l'assister, Stépane Lenko qui passait pour avoir une grande expérience de ces sortes d'affaires et le comte Youriff qui, prévoyant que le combat lui serait avantageux, n'était pas fâché de se faire un ami de plus. Tous les six, les adversaires et les quatre témoins, descendirent les premiers.

Leurs commensaux de toul à l'heure les suivirent, ayant rebouclé leurs ceintures et repris leurs lourds m;mlcaux au collet chargé de fourrure, tous in([uiets pour Yvan Ylinne dont c'était la première alTaire et qui commençait par un ennemi réputé difficile comme escrimeur.

Il faisait à peine un tout petit jour, et très froid, dans le jardin de Mawritania dont les allées étaient tapissées de neige durcie. On choisit la plus large et on la saupoudra de cendre, pour empècherles combattants de glisser, dans toute la longueur attribuée par les témoins, comme champ., au combat. Puis des sabres furent mesurésjusqu'à ce qu'on en eût trouvé deux de longueur identique et de même poids dans la main.

Ce fut le sabre d'ordonnance des hussards de Grotlno, les nouveaux camarades du petit prince, qui réalisa les conditions cherchées. Yvan pensa que c'était de bon augure, et reçut joyeusement le sien des mains du comte YourilT, pendant que le prince Bathorji armait Belsky, Stépane Lenko ayant été choisi d'un commun accord pour diriger le combat. Les deux sabres furent croisés par lui à une très petite distance de la pointe, et les combattants invités à tomber en garde, en arrière, pour éviter toute surprise, toute attaque trop rapide.

Le silence était solennel en attendant le commandement que Lenko retenait sur ses lèvres comme un mot fatal qu'on craint de prononcer. Et, dans ce silence glacial, c'était la rumeur lointaine de Moscou se réveillant, le murmure confus des cloches croisant leurs volées dans l'espace comme de sonores oiseaux, le bourdonnement de ruche des travailleurs se rendant aux rudes besognes, 4e sifflement argentin des traîneaux emportant, sous leurs lourdes fourrures, des gens repus de vivre, la plainte du pauvre et le grognement de plaisir du repu. Et sous le ciel plein d'étoiles froides qui semblaient des pleurs de givre, dans un crépuscule vague où flottaient les formes, tous les dômes des cathédrales de la cité sainte apparais-

saient un ii un comme une chaîne de montagnes dans les brouillards pyrénéens, accrochant des nuances roses à leurs armatures d'or, dès que l'Orient la tendait d'un voile à peine ensanglanté.

L'issue du combat ne fut douteuse pour personne. Avec une impétuosité juvénile, le petit prince fondait sur son adversaire qui, froidement, l'attendait. Inutilement il battait le fer sans le faire sortir de la ligne, menaçant la tète, esquissant la banderole, tournant autour du poignet pour le coup de manchette.

Le comte Belsky ne répondait h aucune feinte, parait sans s'écarter, revenait obstinément en ligne, en homme d'expérience qui sait que le meilleur coup de sabre est encore le coup de pointe, un vrai coup d'épée. Tout à coup, à son tour il menaça Yvan dans la ligne basse et, comme celui-ci rabattait une vigoureuse parade de seconde, il déroba le fer, rentra dans la ligne haute et le toucha en pleine poitrine. Conscient ou non de sa blessure, Yvan allait se précipiter encore sur le fer toujours prudemment tendu du comte qui rompait lentement, quand Lenko s'élança sur lui.

— Vous êtes louché! lui dit-il.

Le jeune homme était déjà très pâle. Un voile passa sur ses yeux, en même temps qu'une écume rose montait à ses lèvres. Le prince Bathory qui avait grand'peine à retenir ses larmes et Nicolas Zitsky, son second témoin, le reçurent tout doucement dans leurs bras, quand vint la défaillance, et, sur un long manteau jeté dans la neige, ils le couchèrent à terre, les yeux fermés, la gorge secouée par un hoquet. Un médecin était parmi les convives du souper de tout à l'heure. Vivement il se précipita, posa sa main sur le cœur du blessé, fit apporter des lumières pour constater exactement la place où la pointe du sabre était entrée. Il ne lui fallut pas un long examen pour dire :

— Le poumon est gravement touché.

— Eh bien? demanda tout bas Balliory avec une angoisse indicible dans l'accent.

— 11 pourra ptMil-èlre en revenir, fit Tbomme de science, mais il s'en ressentira toujours. Sans être désespéré, son état est on ne peut plus inquiétant.

Le jeune liomme avait rouvert les yeux, il regardait autour de lui, dans l'espace où, comme une buée de brique rose, apparaissait la naissance du jour, mêlée à la clarté fausse du bougeoir dont la brise matinale, très aiguë, faisait vaciller la flamme, et comme s'il se réveillait d'un rêve. Les premiers mois qu'il dit furent :

— Ma mère!

Et il les prononça avec un ell'ort visible.

Sur le conseil de Stépane Lenko, le comte Belsky était parti avec ses témoins, après avoir salué le corps inanimé de son adversaire, plus ému qu'il n'en voulait avoir l'air d'avoir tué peut-être presque un enfant — et cela pour une drôlesse de Bohême. Ce duel inégal lui ferait moins d'honneur que les précédents, mais, au moins, prouverait-il, une fois de plus, à tous, qu'il ne faisait pas bon lui disputer les femmes dont il avait le goût.

Pendant ce temps, on avait amené le traîneau du prince Bathory. Malaisément et avec des gémissements sourds où s'exhalait sa souffrance, le blessé y fut installé, comme enfoui dans les fourrures, sa tète en émergeant seule, sa tête plus pâle encore que de coutume. Les chevaux partirent déployant au vent leur belle crinière luisante de l'humidité nocturne qui s'y figeait en petites paillettes de givre. Rapidement fut traversé le coin du bois — alors autant de squelettes noirs d'arbres grelottants — qui sépare les jardins de Mawritania de l'enceinte de Moscou. Quelques regards curieux interrogèrent, dans la ville, cet amoncellement de peaux d'ours et de renards qui filait à un galop inusité. Le traîneau s'arrêta devant le palais de la princesse Ariadne.

Au moment où le traîneau avait quitté Mawritania,

dans le fond du jardin, une voix, cette fois-ci plus douce,

avait chanté, pleine de mélancolie et sans rire :

La rive chante et le flot pleure.

Ai ! youli !

Et le petit prince Yvan Ylinne avait enlr'ouvert un instant les yeux !

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