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CHAPITRE V

Le vieux palais qu'habitait la princesse Ariadne, au Kitai-Goi'od, et non loin de Znamensky, le monastère fameux de la manifestation de la Yierge, était un des plus anciens de Moscou et des mieux conservés, comparable à celui des Romanoff pour le caractère.

On y parvenait également par un escalier en partie couvert d'un toit terminé par un clocheton, et tout y parlait des temps très anciens où il avait été construit : la décoration du rez-de-chaussée tout décoré de losanges pareils, éclairé par des fenêtres ogivales 5 les piliers rentrants supportant des auvents en pierre surmontés de pointes qui ornaient les fenêtres du premier étage; l'architecture en bois peint des étages supérieurs. Et, dans l'intérieur aussi, ce caractère de vétusté sainte avait été précieusement gardé au moindre détail des appartements.

Des armoires vitrées y rendaient visibles d'admirables pièces d'argenterie. Aux angles, des icônes, que leur antiquité rendait d'une grande valeur, étaient demeurées à leur place, depuis le temps où la piété d'une autre génération s'agenouillait devant elles, sous la lampe toujours en flamme, éteinte aujourd'hui. Par un anachronisme aimable, même dans cette partie du palais dont l'ameublement même avait été respecté, la princesse avait accumulé les bustes et les portraits de la grande Catherine. C'est que, d'une beauté majestueuse et vraiment royale, elle avait ressemblé à l'illustre impératrice et en avait conservé une grande fierté.

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Elle avait eu, en effet, et avait encore le même port imposant, les mêmes traits arrêtés, le même sourire impérieux et ênigmalique d'une bouche faite également pour les commandements et pour les baisers; cette expression superbe du cou sous la nuque où se révoltait la chevelure; le même regard dominateur ou tentateur à volonté, despotique même dans les choses de l'amour. Cette beauté redoutable était déjà dans un incomparable éclat quand, toute jeune encore, elle avait épousé, de par la volonté de ses parents, le vieux comte Slavsky qui ne s'était pas longtemps obstiné à une tâche au-dessus de ses forces, et qui était bientôt mort, lui laissant une fortune égale à la sienne. Le veuvage ne lui avait pas été cruel.

Dans un épanouissement plus complet encore de sa splendeur, accrue de tous les charmes d'une admirable maturité, elle avait eu tous les amants qui lui avaient plu et avait eu soin de ne les pas garder trop longtemps. En cela, prétendant encore ressembler à Catherine, elle n'apportait, dans ces tendresses rapides, qu'un éblouissement de grâce câline où le cœur n'entrait pour rien. Elle eût pu dire, comme Voltaire, que de l'amour, elle n'aimait que (( le physique ». Elle devait rencontrer cependant son chemin de Damas dans une liaison de plus longue durée et ce fut le prince Ylinne, alors renommé comme un des plus beaux officiers de Russie, qui avait opéré ce miracle.

Absolument éprise de ce dernier venu dans sa vie, elle était devenue sa femme bien qu'il fût infiniment moins riche qu'elle, et c'est de lui qu'elle avait eu, sur le tard pour l'un et pour l'autre, ce petit prince Yvan que le comte Belsky vient de blesser si gravement dans le jardin étoile de Mawritania, non pas tout à fait un enfant de vieux, mais portant cependant, aux veines, un sang appauvri par les plaisirs; rejeton d'une race puissante, mais poussé trop tard au tronc de l'arbre et trop avant dans l'hiver.

Puis, elle était devenue veuve une seconde fois, le prince Ylinne n'ayant pas eu à se plaindre, disaient les méchantes

langues, du genre de mort, lent et délicieux, dont elle avait abrégé sa vie de quelques années peul-élre.

Alors, toute sa tendresse s'était reportée sur son fils en qui elle revoyait, dans une copie un peu féminine, l'image virile du père, fleur de serre i\u\ ne devait vivre qu'à force de soins, objet d'une adoration sublimement stupide, la petite idole ne pouvant formuler un désir, concevoir un caprice que tout ne fût immédiatement bouleversé pour les satisfaire. Quand on lui montrait les inconvénients de cette gâterie trop longtemps prolongée, elle alléguait la santé délicate de Vanclika et la prescription des médecins qui, pour ménager sa nature nerveuse, avaient recommandé qu'on ne le contrariât jamais.

Elle avait dirigé, elle-même, ses premières études avec une patience de maître d'école, et sa grande instruction personnelle, son véritable génie de professeur par tendresse, avaient eu raison de la paresse naturelle de son élève. Il avait appris, malgré lui, beaucoup de choses entre deux caresses. Quand il était entré à l'école des pages, elle avait quitté, pour lui, ce palais moscovite, où elle avait passé le meilleur de sa vie, pour le suivre à Saint-Pétersbourg qu'elle n'aimait pas, pour ne pas le perdre de vue un seul instant. Elle y avait vécu volontairement isolée, malgré son grand nom, pour ne se laisser absorber, par aucune distraction mondaine, de la tâche qu'elle s'était donnée. C'était, au demeurant, une mère admirable et aveugle, comme elles sont beaucoup.

Elle avait inculqué à son fils les principes moraux et sociaux dont elle ne s'était jamais départie. Elle était demeurée du vieux monde russe, dont les traditions remontent à Pierre le Grand, sinon à Yvan le Terrible, implacablement féodale, et rebelle aux tentatives prétendues civilisatrices. A Catherine, son idole, elle reprochait seulement sa condescendance à l'endroit des encyclopédistes, précurseurs de la Révolution universelle, bien qu'aucune piété vraie ne se révoltât, en

elle, contre la partie uniquement antireligieuse de leur œuvre.

Non croyante, parce que les- croyances orthodoxes l'auraient gênée dans sa conduite, elle affectait toutes les dévolions anciennes — nullement par hypocrisie, — de qui avait-elle besoin? — mais parce que cela faisait partie du patrimoine de la noblesse boyarde, à laquelle elle prétendait rester fidèle, pour le monde et aussi pour la satisfaction de son propre orgueil. Elevé par une mère pareille, Yvan ne pouvait être qu'un jeune homme sans foi, en qui aucun idéal philanthropique ne suppléait à la chrétienne charité. Catherine, au moins, avait eu parfois de sublimes soucis de l'humanité pauvre, comme le jour où elle fonda cette maison des enfants abandonnés, laquelle est une des merveilles les plus touchantes de Moscou.

La princesse Ariadne avait, elle aussi, ses heures de générosité ; mais l'aumône était toujours, chez elle, le caractère affirmatif d'une supériorité sociale n'ayant aucun devoir, mais seulement des droits. Elle regardait comme un simple malfaiteur le grand Empereur qui émancipa les serfs et dont la mort tragique lui parut un juste châtiment. Elle eût approuvé le nihilisme comme un moyen intérieur de forcer les tsars à revenir aux anciennes tyrannies. Despotique, autoritaire, voulant même qu'il y eût des revendications impuissantes de la misère dans un monde mourant de faim, elle se trouvait trop tard venue dans un monde trop vieux, suivant l'expression de Musset, celui de nos poètes français qu'elle aimait le mieux parce que, chez aucun autre, l'égoïsme ne s'est traduit aussi lyriquement.

Au physique, au moment de sa vie où nous la rencontrons, on pouvait dire qu'elle était belle encore. Sa taille ne s'était pas courbée et était demeurée royalement droite ; un léger embonpoint ne lui donnait qu'un peu plus de majesté. Les lignes superbes de son visage ne

s'étaient pas épaissies; et les qut'l(jues rides qui s'y élaienl gravées y avaient mis des empreintes nettes et d'un dessin coupant comme à un médaillon de bronze. Le sourire toujours hautain ne s'était pas humanisé avec le temps. Mais quand elle parlait à son fils, il prenait je ne sais quoi de divin et de presque jeune.

Ses yeux avaient gardé une transparence troublante où couraient des parcelles d'or. Coilîée à l'impératrice Catherine, elle était poudrée et la blancheur de sa chevelure apportait, quand même, quelque adoucissement à l'expression de son regard. Elle avait si grand air que tous en étaient frappés et que le peuple même qui la connaissait, qui s'en savait haï, s'ouvrait sur son passage, avec des admirations craintives, et s'inclinait devant le sillon de sa robe traînante quand, sous d'admirables fourrures, elle descendait de traîneau pour entrer dans quelque cathédrale, à l'heure où les cloches sonnent le plus fort sous les croix haubannées, où les moujiks prosternés devant les portes sont les plus nombreux, loques rouges sur le blanc manteau de la neige.

Quand le traîneau qui lui ramenait son fils blessé s'arrêta, sans bruit, ayant glissé dans la nuit à son déclin, comme une ombre, les premières clartés du jour mettant des pointes de lumière aux ornements métalliques de l'attelage, la princesse qui s'était couchée tard, ayant lu fort longtemps avant de quitter le salon où Yvan l'avait laissée seule pour aller trouver ses amis à Mawritania, était profondément endormie. Une petite lampe éclairait sa chambre, les blancheurs de l'aube traçant à peine une raie poudreuse dans l'épaisseur mal rejointe des rideaux, se mêlant à la clarté du dedans, en un frisson d'un rose jaune. Elle savait que son fils rentrerait tard, ou, du moins, tôt, et rien n'était plus loin de son esprit que l'inquiétude. Les images de la Vierge, pendues aux tentures dans leur cadre d'or déchiqueté, toutes anciennes et portant aux angles des pierreries, semblaient la regar-

der dormir, trisles de n'en èlie jamais ni priées ni aimées.

Ce fut le prince Baliiory qui, lui-même, sautant le premier du traîneau où était le blessé, réveilla le gardien roulé dans une vieille fourrure, étendu dans la neige, au pied de l'escalier, pour qu'il ouvrit la porte en faisant le moins de bruit possible. D'un geste impérieux, il réprima, sur les lèvres des serviteurs accourus, le cri qui faillit s'en échapper, quand, apportant des lumières, ils se rangèrent le long des marches pour laisser passer ceux qui portaient le petit prince, inerte maintenant et la tête ballottante, soutenu par Nicolas Zitsky.

Ce n'était pas que la blessure eût beaucoup saigné en route. Mais l'état de prostration du malade était extrême. Il semblait que des visions blanches passassent dans ses yeux et, de temps en temps, sa bouche se crispait comme pour retenir un souffle prêt à s'envoler. Toujours roulé dans les peaux épaisses où sa chevelure blonde mettait, dans les toisons, une note plus claire, comme un rayon de soleil couchant sur une forêt déjà enveloppée des ombres de la nuit; avec des précautions infinies pour qu'aucun mouvement inopportun n'aggravât son état ; le médecin qui marchait à côté, ne cessant de lui tenir la main au poignet, il fut monté jusque dans sa chambre et étendu sur son lit sans que sa mère eût rien entendu.

Pour moins effrayer celle-ci, on déshabilla le blessé et on le coucha, la tête maintenue haute sur les oreillers, un peu d'ordre mis dans sa chevelure pour qu'il fût moins terrible à regarder. Et, pendant tous ces préparatifs silencieux, le médecin hochait tristement la tête. Il reprit ensuite le pansement et en écarta, avec le plus grand soin, tous les linges ensanglantés, si bien que, toujours les yeux fermés, le petit prince avait l'air de dormir après une grande fatigue, très pâle, avec un souffle haletant.

Désespérément donc le prince Bathory assuma la douloureuse mission de prévenir la princesse. On réveilla

celle-ci, en lui disant que son (ils était un peu souiïrant. Elle sauta du lit, bondissant comme une lionne.

— Qu'a-l-il ? D'où souiïre-t-il ? demandait-elle avec angoisse, tout en jetant autour de ses épaules un élégant peignoir bordé de renard bleu tout ouvert sur un divan.

Et on n'osait lui répondre. Le prince Dalhory l'allendait à la porte de su chambre et la soutint dans ses bras. €ar, à sa vue, elle comprit bien que quelque chose de grave s'était passé et elle faillit s'évanouir. Mais sa nature robuste et volontaire prit vite le dessus.

— Mon fils est mort !

Et ce fut un cri dont toute la maison fut traversée, comme un glas funèbre.

— .le vous jure que non ! princesse !

Et Balhory lui prenait les mains, répétant :

— Sur mon honneur de gentilhomme, je vous jure que lion.

C'est qu'elle s'était arrêtée, comme n'ayant pas la force d'aller plus loin.

— Un accident de voiture. Le prince est tombé.

On était déjà — car maintenant elle courait — à la porte de l'appartement d'Yvan. Elle y pénétra d'un bond, entra dans la chambre, vit son (Ils étendu sur son lit et se précipita sur lui en disant :

— Mon Vachna ! Mon Vachna!

Et elle avait les bras grands ouverts, comme pour l'y étreindre dans un embrassement éperdu.

— Prenez garde, madame, lui dit le médecin en protégeant, de son bras rapidement étendu, la poitrine du blessé.

— Ma mère ! murmura Yvan en ouvrant les yeux.

Elle eut comme un étourdissement de bonheur en entendant sa voix, si faible et si peu rassurante qu'elle fût.

— Où est-il blessé? demanda-t-elle au médecin.

— Au-dessus du sein droit.

Et il ajouta :

— L'épée a pénétré de six centimètres.

— L'épée ! Il s'est battu ! Ah ! misérable celui qui a blessé mon fils ! Le lâche ! presque un enfant!

Et elle était belle vraiment de désespoir et de colère douloureuse, répétant :

— Le misérable ! Le lâche! Le lâche !

— Si vous aviez vu comme il s'est battu bravement ! lui dit le prince Bathory.

Elle eut alors un éclair de fierté dans le regard, tout l'orgueil de la race qui y passait dans un éblouissement.

Elle voulait qu'on transportât immédiatement son fils dans son propre appartement, dans son propre lit, tiède encore du sommeil si calme qu'elle se reprochait maintenant comme un crime. Comment avait-elle pu dormir si paisiblement pendant que son fils se battait? Ah! certes, il n'y avait pas de Dieu, car il préviendrait les mères quand d'aussi horribles choses se passent l«in d'elles! Le médecin insista pour que le malade ne fût pas déplacé à nouveau. Le moindre mouvement malheureux pouvait singulièrement compliquer les choses, assez graves déjà. Elle dut se rendre à cette raison. Eh bien, c'est elle qui s'établirait auprès de son fils; elle coucherait dans un tout petit lit, mais tout près de lui, comme autrefois, quand il était tout petit.

Mais c'est maintenant elle qui aurait l'air d'être dans le berceau. Et ce lui était une vision rapide, comme toutes celles qui traversent notre cerveau aux moments critiques de la vie, de ces premiers soins donnés à l'enfance d'Yvan, des longues inquiétudes qui avaient veillé près de lui, quand il était si faible et semblait plus près de la mort que de la vie. Ce temps-là était presque revenu et elle retrouvait, en elle, les mêmes héroïsmes de rnère défendant, contre le Destin, un fragile nouveau-né. Ah ! mon Dieu ! c'est donc pour en venir là qu'elle l'avait tant de fois sauvé, quand tout le monde, autour d'elle, désespérait de lui; qu'elle en avait fait, à force de courage et de volonté, un .

homme, un officier brave entre les braves, comme le lui avait dit le prince Dalliory!

Mais comment se trouvait-il, maintenant? Alternativement, et avec une double angoisse, elle interrogeait le visage pâle d'Yvan, doul les yeux s'étaient refermés, et celui du médecin, dont le regard s'était également fixé sur le blessé, comme s'il suivait les péripéties de la crise intérieure où se débattait sa vie. Le médecin de la famille avait été mandé en grande hâte. C'était un des plus savants professeurs de Moscou et des plus respectes parmi les praticiens. Quand il fut annoncé, la princesse se précipita vers lui, se mit à genoux, baisa — elle si fière ! — les fourrures île sa longue houppelande qu'il n'avait mêmepas pris le temps de retirer et où brillaient des poussières de neige, en lui disant :

— Sauvez mon fils! sauvez mon fils!

Le savant homme se fit tout raconter par son plus jeune confrère, s'approcha du lit, vit par lui-même; puis tous deux causèrent à voix basse un moment. Quel siècle, que ce m.oment, pour la princesse !

— Eh bien? demanda-l-elle.

— Nous ne pouvons répondre de rien avant quelques jours, répondirent-ils l'un et l'autre, en s'approuvant du regard.

Puis, le plus autorisé formula les soins qui devaient être donnés au blessé et promit de revenir dans quelques heures. Rien n'était moins rassurant que tout cela.

Et, de fait, la journée et la nuit qui suivirent ne furent pas pour tranquilliser ceux qui aimaient le petit prince Yvan Ylinne. Une fièvre intense s'était emparée de lui, et son visage s'était coloré de couleurs mauvaises ; une angoisse était dans tous ses membres, et, sans s'arrêter un instant, sinon quand la voix venait à lui manquer, il répétait des paroles incohérentes auxquelles se mêlait souvent le nom, sans aucun sens pour personne, de Lenska. Le prince Dathory, seul, qui ne le quittait pas et qui

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soutenait, d'une vaillaiilc amitié, le courage de la princesse, eût pu donner, à ce sujet, quelques éclaircissements. Mais qu'importait tout ce que disait Yvan, puisqu'il avait momentanément perdu la raison!

Le lendemain matin, les médecins semblaient encore plus désespérés que la veille. La princesse le comprit et sa douleur devint plus poignante encore. Artificiellement, un peu de calme fut rendu au blessé, un sommeil factice que continuaient à traverser ses rêves. Les vingt-quatre heures qui suivirent n'amenèrent aucun notable changement. La princesse ne s'était plus couchée, même un instant, depuis qu'elle était entrée dans sa chambre, deux jours auparavant. Elle-même vivait aussi dans une sorte de fièvre, toutes ses pensée bouleversées et perdues, sentant graviter toute sa vie autour d'une espérance de plus en plus fragile, autour d'un hasard de plus en plus menaçant. Et ce supplice dura toute la semaine, l'état de faiblesse du malade ayant paru devoir l'emporter plusieurs fois, mais des ressources inconnues se révélant dans son organisme si frêle en apparence. Ce qu'il y avait en lui, de vieille et puissante race, se révoltait et la jeunesse éternelle protestait en lui.

Cette force inattendue de résistance, chez un être en qui les vigueurs originelles des générations successives semblaient amorties comme aune limite extrême, étonnait ceux qui soignaient Yvan et, seule, leur donnait un peu d'espérance. Celle-ci augmenta quand il put commencer à prendre enfin un peu de nourriture, du lait et du vin. Mais la lésion du poumon, lésion profonde et malaisément cicatrisable, demeurait une menace. Etant donnée la constitution du petit prince, elle portait, en soi, sinon immédiatement, du moins dans l'avenir, un principe de phtisie. Les médecins ne disaient pas tout cela à sa mère. Mais la guérison même ne leur apparaissait pas comme susceptible d'être définitive.

L'état moral du malade n'eût pas moins inquiété une

femme plus clairvoyante qu'une mère. Bien qu'il déclarai, sans cesse, qu'il ne soulVrait plus, Yvan semblait préoccupé et inquiet, impaliont de quelque chose, absorbé par une pensée unique; et ce bien-être inefl'able, instinctif en ceux qui, lentement, se sentent revenir à la vie, n'était pas dans ses mouvements tourmentés, ce retour à la sérénité qui est d'un si bon indice à ceux qui nous aiment, quand nous avons couru queiijue danger.

Une convalescence relative lui permettait de recevoir maintenant quelques visites. Le prince Bathory n'avait pas cessé un instant les siennes et avait constamment soutenu la princesse dans celte épreuve, étant presque seul à lui donner des paroles d'espoir. C'était un homme d'un caractère élevé et doux qui, plus jeune que la princesse Ariadne, l'avait aimée — au temps où sa beauté était déjà à son déclin — d'un de ces amours d'adolescent, qui, volontiers aussi, ne tiennent aucun compte des années. N'en ayant rien obtenu, il lui avait, du moins, très noblement gardé une fidèle amité. Nicolas Zitsky, Stépane Lenko qui n'avait jamais pour son client Belsky que des sarcasmes, furent les premiers, ensuite, à tenir compagnie, quelques instants, au malade qui commençait à se lever au milieu de la journée, toujours pendu au bras de sa mère.

Un frisson de printemps courait déjà dans la nature et ce lui était une distraction commune à tous ceux qui relèvent de quehjue mal, de regarder par la croisée le ciel s'éclaircir, s'attendrir les neiges en un étincellement humide, et les oiseaux secouer leurs ailes joyeusement au bord des toits.

A la nouvelle de son rétablissement, un autre visiteur était venu, qui, d'abord, n'avait fait que demander timidement de ses nouvelles; le comédien Kikine, qui était rentré, pour la circonstance, dans un de ses rôles, ayant des larmes dans les yeux et des sanglots dans la voix quand il parlait du cher petit prince. Ces attendrissements avaient fini par émouvoir les domestiques, qui en étaient

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dupes. Il n'était bruit, dans le palais, que de la douleur de ce pauvre homme.

— Tu connais ce Kikine? avait demandé la princesse à son fils.

Et Yvan avait tressailli dans son lit comme si une idée subite lui était venue.

— C'est un pauvre diable que j'ai quelquefois secouru, répondit-il d'un air indiflerent, un malheureux très instruit et dont la conversation est la plus intéressante du monde.

— Si ce pouvait être pour toi, une distraction de le voir? demanda la princesse. Malgré la distance des mondes...

— Oh ! Kikine n'appartient à aucun monde, ma mère. Il ne sait quelle est sa naissance; mais j'ai remarqué que, par une certaine élévation de goût, il ne se plaisait qu'avec les gens de qualité. Ceux-ci le traitent en ami et ont grand plaisir dans sa compagnie.

— On le recevra donc quand il te plaira, reprit affectueusement la princesse. Seulement, tu trouveras naturel que je ne prenne pas part à vos entretiens. Telle société est permise à un jeune homme de ton âge qui ne saurait convenir à une femme de mon rang.

Le visage d'Yvan s'éclaira d'une joie subite, mystérieuse et rapidement réprimée. Sa mère allait au-devant de son plus cher et de son plus secret désir.

Le lendemain, quand Kikine fut annoncé, la princesse, après avoir mis un baiser au front de son fils qu'elle quittait quelques instants, pour la première fois, se retira dans son appartement. Le drôle entra et voulut recommencer sa scène d'émotion. Il mit la main sur son cœur en approchant du lit, comme pour y comprimer des sanglots, et prit une mine de désolation, qui faillit faire éclater de rire Yvan, à qui toute manifestation violente était encore interdite.

— Je t'en prie, Kikine, dit à son visiteur le sceptique jeune homme, ne fais pas celte grimace-là : tu es affreux!

El puis, je ne t'ai pas laissé entrer pour me pleurer au nez. Va l'assurer, d'abord, que nous sommes bien seuls et reviens auprès de moi avec la bonne face ordinaire de moine crapuleux et repu.

Un peu vexé d'avoir manqué de talent dans cette circonstance, — car c'est toujours une humiliation pour un comédien de manquer l'efTet prémédité, — Kikine obéit. Il obéit en tout, tant était souple sa nature. Il ne se contenta pas d'aller s'assurer que toutes les portes étaient fermées; il revint auprès du convalescent avec un rictus de satisfaction qu'il éprouva le besoin de justifier par celte exclamation :

— Ah! prince, que je suis heureux de vous trouver si bien!

— Ne va pas maintenant m'agacer, Kikine, avec une débauche intempestive de bonne humeur. J'ai à le parler sérieusement. La petite Bohémienne...

— Lenska, la chanteuse pour qui vous vous êtes battu?... Mais c'est de sa part que je suis venu tous les jours prendre de vos nouvelles.

Une musique paradisiaque eût miraculeusement préludé dans les rideaux de son lit, que le visage du prince ne se fût pas épanoui dans une joie pareille à celle que lui causèrent ces quelques mots.

— Elle! tous les jours! murmura-t-il avec un sourire radieux. Elle pensait donc à moi?

— Certes! cher prince, et vous eussiez été touché de sa reconnaissance pour ce que vous aviez fait en la défendant; de son chagrin en apprenant comment vous en aviez été puni. Le comte Belsky a voulu la revoir. Elle l'a chassé comme un valet.

— 0 Lenska!...

Et le petit prince avait ses mains croisées sur sa poitrine comme si une adoration muette les joignait, pendant que ses lèvres prononçaient ce nom comme une prière. Tout à coup, avec une résolution despotique :

— Kikine, dit-il, je veux la revoir.

— Certes, cher prince, aussitôt que vous serez guéri. La troupe ne quittera Moscou que dans deux mois pour aller donner des représentations à Arcadia, à Pélersl)ourg.

— Je n'attendrai pas jusque-là. Je veux la revoir avant ma guérison, bientôt, tout de suite !

— Hélas! prince, vous n'y pensez pas. Dans ce palais! Ce serait une profanation.

— Ecoute, Kikine, pas de grands mots, d'abord! Je vais assez bien maintenant pour que ma mère ne passe pas la nuit entière à me veiller. Les médecins l'ont engagée à prendre, tous les soirs, un long repos dont elle a grand besoin, en l'assurant que cela n'avait aucun danger pour moi. Je me charge de l'y décider. En alléguant le besoin ■de dormir moi-même, j'aviserai qu'on ne place aucune autre personne auprès de moi. De neuf heures du soir à une heure du matin, je serai donc seul ici. C'est l'heure où les domestiques prennent leur repas du soir. Cherche, dans ce tiroir, une petite clef qui porte un bout de ruban rose. Elle ouvre une porte du palais que je t'indiquerai 1out à l'heure ; je l'avais fait faire, en arrivant ici, pour pouvoir sortir et rentrer à ma guise, sans que personne en soit prévenu. La porte est ménagée sous l'escalier à droite, au dehors, sous l'auvent, à quelques mètres du lion de pierre où s'achève la rampe. Elle servait aussi, sans doute, à mes bons aïeux, à courir de nocturnes guilledous, quand mesdames les boyardes étaient rentrées dans le gynécée. C'est par là que, dès demain, s'il plaît à Dieu, tu m'amè- Tieras Lenska.

— Y pensez-vous, mon cher prince ! s'écria Kikine, en feignant une réelle indignation. Mais ce serait, de ma part, un rôle...

— Tout à fait dans tes moyens, Kikine, ce qui ne t'est pas arrivé souvent dans ta carrière.

— Non! non! prince! Ce serait une indignité de ma -

part, après la façon dont madame voire mère me reçoit chez elle...

— Si lu savais le cas que ma mère fait des gens de ton espèce, Kikine, tu te ferais moins de reproches et tu aurais moins de scrupules. Dans ce même tiroir où lu trouveras la clef, il y a, d'ailleurs, cinq cents roubles pour loi. Si Bathory a oublié de te payer le pari que vous avez fait ensemble...

— C'est vrai, cher prince. Mais, dans le trouble de pareils événements, j'avais oublié aussi de lui en reparler et ne lui en voulais nullement.

— Eh bien, Kikine, je te paye aussi sa délie. Allons, va chercher la clef et les cinq cents roubles!

— Ah! cher prince, comme vous savez me faire faire tout ce que vous voulez !

El, avec une apparente résignation, avec l'air d'un homme trop faible, qui ne sait pas résister à un caprice d'enfant ou de malade, Kikine s'achemina, sur la p*5inte des pieds, jusqu'au meuble que lui avait désigné du doigt Yvan. Il y avait d'abord cherché les cinq cents roubles, puis la clef que, seule, il montra au blessé.

— C'est bien celle-ci, lui dit le petit prince.

— Alors, je mets tout cela dans ma poche? demanda Kikine qui y avait déjà plongé le papier-monnaie, tout au fond, avec un tressaillement joyeux au bout de ses petits doigts gras.

— C'est convenu, reprit Yvan.

— Je suis un honnête homme, cher prince. C'est convenu.

— Reviens tout à l'heure sous quelque prétexte. Même quand ma mère serait là; je te ferai comprendre si j'ai pu m'assurer d'être seul, ce soir, à neuf heures.

— Ce soir! murmura Kikine, un peu troublé. Mais suis-je sûr d'avoir revu M"° Lenska d'ici là ?

— Elle ne quitte pas Mawritania, si je suis bien

informé.

— Et puis c'est l'heure où elle se prépare pour entrer en scène.

— Tu lui diras qu'elle allègue une indisposition subite, et qu'elle n'a rien à craindre des amendes du capelmeister. Au fait, pour la rassurer à ce point de vue, remets-lui les cinq cents roubles que tu viens de prendre ici. Si tu l'amènes ce soir, je te les rendrai.

Kikine eût fait volontiers la grimace, mais il se sentait observé.

— Ah! que mon cher prince a des fantaisies amusantes! s'écria-t-il. Voilà une véritable idée de comédie! Je crois que c'est pour moi... et puis non ! Ah ! cela ferait mourir de rire à la scène. Que ce cher prince a donc de l'esprit!

— Va, maintenant, et reviens quand j'aurai eu le temps de causer avec la princesse.

Kikine se retira avec force saints. Il trouvait qu'il courait un grand danger dans cette affaire. Mais perdre un client comme le jeune prince Yvan Ylinne qui, maintenant, se rétablirait certainement et, une fois cette folie de la Bohémienne passée, aurait certainement d'autres caprices! Sautant dans un drosky, où sa grosse personne s'installait à grand'peine, il se fit conduire à Mawritania pour s'assurer que la Bohémienne serait à sa disposition.

Il y trouva Lenska, dans une de ses heures de nonchalance, étendue à l'orientale, et fumant une cigarette dont elle regardait la fumée bleue s'envoler en spirale dans l'air tiède de la chambre, superbe véritablement avec sa lourde chevelure dénouée pour oreiller, un oreiller crespelé, dont la vivante dentelle lui cachait le visage et lui mettait comme un gui de chêne au front.

Quand il lui dit le désir du jeune prince de la revoir, elle en eut un mouvement d'orgueil qui fit palpiter ses narines comme les ailes d'un papillon rose. Car elle était fière, au fond, qu'on se fût battu pour elle! Et deux grands seigneurs de Moscou, s'il vous plaît!

Mais quand Kikiiie, avec une inquiétude dont il se défendait mal, lui eut décrit la façon mystérieuse et pleine de périls dont ils seraient introduits dans le palais de la princesse Ylinne, elle eut un éclat dei,'rande joie. Gomme ce serait amusant! Et, toute l'intrépidité de son caractère se réveillant, elle se mit à rire de son rire aigu et agaçant, très moqueur, comme toujours, à l'endroit des terreurs mal dissimulées de Kikine qui suait à grosses gouttes à l'idée seule de s'exposer dans cette aventure.

— Rassure-toi, imbécile, lui dit-elle. Quand tu m'auras une fois montré le chemin de la chambre du prince, je n'aurai plus besoin de toi pour m'y conduire. Va, retourne au palais ; assure-toi que c'est pour ce soir et reviens. Tu verras comme je serai belle!

Et, jetant sa cigarette qui commençait à lui brûler les doigts, avec un petit cri d'angoisse, elle se mit à chanter, ayant quitté le divan où elle se reposait et se promenant dans la chambre, les mains plantées dans ses cheveux, des deux côtés, les soulevant et les faisant battre dans l'air comme d'énormes ailes.

Kikine n'avait pas trouvé le prétexte pour entrer une seconde fois, et à une heure d'intervalle de la première, dans le palais, inaccessible aux gens de sa sorte, de la princesse Ylinne. Il se promenait donc comme une âme en peine devant la maison. Le petit prince, impatient de sa réponse, s'était mis à une des fenêtres en ogive de sa chambre, comme pour se distraire en regardant dans la rue, pendant que sa mère lisait au coin du feu, lui tournant le dos. Aidé du médecin, venu fort à propos, il avait obtenu d'elle ce qu'il voulait, c'est-à-dire que, h partir de ce soir même, sa mère s'allât reposer, pendant la première moitié de la nuit, bientôt pendant la nuit tout entière.

Quand il vit que les yeux de Kikine, vaguement effarés, étaient fixés sur lui et qu'il était reconnu, par un signe de tête aflirmatif plusieurs fois répété, il lui fit com-

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prendre qu'il avait réussi, en même lemps que les allées ■et venues horizontales de son doigt dessus la vitre lui tipprenaienl qu'il était inutile maintenant qu'il montât, puisque tout était arrangé. Alors Kikine se retira, un instant, attendant que le jour fût tombé davantage pour ^Uer découvrir, sous l'escalier, la porte que lui avait indiquée le petit prince et faire jouer dans la serrure la petite -clef qui lui avait été confiée.

Celle-ci ayant été récemment remise à neuf par les soins d'Yvan, il y fit entrer la clef sans bruit et mit facilement en mouvement la gâchette. Il ne lui restait donc plus maintenant qu'à avoir i'audace nécessaire pour aller jusqu'au bout. En lui donnant ses dernières instructions, le petit prince était convenu avec lui que quand les fenêtres de sa chambre, lesquelles donnaient sur la rue, ne seraient plus éclairées, c'est que sa mère serait rentrée ■dans ses appartements.

Kikine était allé donner à Lenska les dernières nouvelles. Elle les avait accueillies avec une joie exubérante d'enfant. Ce que ça l'amuserait, elle, une Bohémienne, une Kosake, d'entrer dans ce palais de boyards ! Elle s'était habillée par avance, et de son plus beau costume, lequel elle avait, d'ailleurs, accommodé à sa fantaisie, une fantaisie endiablée, le transformant en quelque chose de tout à fait sauvage et délicieux. Elle avait déchiré les étoffes pour les accrocher autrement, relevé les jupes en plis festonnés qui leur donnaient l'air d'une tulipe renversée; pour toute coiffure une fleur pareille à celle que le petit prince lui avait donnée dans leur première rencontre et qu'elle avait piquée très avant dans ses cheveux.

Elle était ainsi dans tout l'éclat farouche et charmant de sa beauté, et Kikine lui fit un compliment qu'elle accueillit par une bruyante moquerie. Mais, quand il voulut lui remettre les cinq cents roubles du prince, elle se fâcha. Pour qui la prenait-il? Elle aurait mieux que cela!

El, dans un élan de générosité dédaigneuse, elle dit à Kildne :

— Tiens ! garde-les! C'est bon pour loi !

Avec une joie non équivoque, Kikine remit le paquet dans sa poche.

— Mais, au moins, lui dit-il, tu lui diras que j'ai voulu te les remettre et que tu m'as forcé à les reprendre.

— Allons donc! si tu crois que nous parlerons de pareilles vilenies!

Kikine devenait sérieux quand on traitait, devant lui, l'argent de vilenie. C'était un propos qui le choquait considérablement. C'était comme si on eût blasphémé son Dieu devant lui.

— Je viendrai te reprendre un peu avant neuf heures, dit-il à la Bohémienne. Merci!

Quand il partit, il entendit la voix de Lenska qui reprenait sa chanson avec des trilles éperdus d'espérance, comme la chanson du rossignol quand reviennent les premiers beaux jours.

Et, pendant ce temps, le petit prince, qui s'était remis au lit, las de sa longue faction à la fenêtre, mais affirmant qu'il ne s'était jamais mieux porté pour décider sa mère à rentrer chez elle, était dans une angoisse délicieuse et mortelle tout ensemble, tout à l'idée de revoir celle qui lui avait déjà coûté le meilleur de son sang. Car c'est une des beautés du sacrifice qu'il rend plus grand l'amour, et que nous aimons surtout ceux pour qui nous avons souffert. Il avait la poitrine gondée d'hymnes de joie, les lèvres brûlées d'un flot de baisers, des mots impatients d'amour à la bouche, toutes les fièvres que donnent l'attente et le désir; et il lui fallait enfermer tout cela, paraître plus calme que jamais, la moindre excitation apparente pouvant inquiéter la princesse et la décider à ne le pas quitter.

Il joua son rôle avec une dissimulation parfaite, feignant, quand l'heure approcha, de ne pouvoir lui-même

yi LA KOSAKE.

résister au sommeil dont il se sentait envahi. Sa ruseréussit à merveille. La princesse, en qui s'opérait aussi, mais vraiment, une de ces délentes auxquelles nous amènent les longues émotions, cédant, pour la première fois, à un sincère et profond désir de repos, lui mit au front de longs baisers, mais qu'elle appuyait à peine pour ne pas le réveiller par avance.

— Au moins, fais-moi appeler si tu as besoin de moi!

Il lui répondit affectueusement par un sourire bienveillant et un tout petit signe de tête. Elle avait pris si bien, l'habitude de ne plus le quitter, qu'elle hésita sur le seuil, craignant de se trouver bien seule. Mais les médecins avaient insisté. Et puis quelle complication ce serait si, à force de fatigues, elle-même tombait malade! Elle jeta donc encore sur Yvan, dont les yeux étaient fermés, dont la poitrine calme avait le rythme du sommeil, un dernier regard chargé de tendresses infinies; puis elle sortit, ne laissant aucune lumière allumée dans la chambre de son fils.

La voiture qui avait amené Kikine et Lenska, emmitouflée dans une lourde fourrure, s'était arrêtée à quelque dislance du palais, et Kikine en était descendu seul, rôdant sous les croisées du prince, en attendant le signal. Il en vit donc disparaître la lumière quand la princesse quitta la chambre de son fils. Aucune autre clarté ne s'étant rallumée, quelques minutes après, à d'autres croisées, il en induisit que l'appartement de la princesse ne donnait pas du même côté.

Ce lui fut une découverte agréable. Il était sûr, ainsi,, qu'elle ne verrait pas descendre, par quelque malheureux, hasard, la Bohémienne de son traîneau. Celui-ci put donc glisser lentement jusqu'au pied même de l'escalier et Lenska en sauta légèrement.

Quand le cocher seulement fut parti, un cocher que Kikine employait, depuis longtemps, à des expéditions demême nature, mais dont il se méfiait cependant, pour une-

chose aussi grave, — les cochers russes étant volontiers de la police, — prenant la main de sa compagne de route, il l'amena jusque sous l'escalier et ouvrit la porte mystérieuse. Dans leur entretien du jour, le prince lui avait dit comment elle menait directement à son appartement. Sans grande hésitation, donc, hien que tremblant de tous ses membres, il y conduisit la Kosake et lui montra l'huis de la chambre du blessé.

— C'est bien! lui dit celle-ci; va-t'en. Je saurai bien m'en aller seule quand il me dira de sortir. Donne-moi seulement la clef.

Kikine obéit sans se faire prier. Ce qu'il redescendit l'escalier à pas de loup, tout en prenant bien garde de causer quelque vacarme en tombant ! En une seconde il était dans la rue, la porte repoussée tout simplement derrière lui. Mais qui aurait l'idée de l'aller chercher! Il avait la conscience légère d'un homme qui vient de remplir son devoir et s'en fut gaiement au restaurant Yardt où ses clients se rendaient volontiers quand le concert était fini à Mawritania, Yardt restant ouvert toutes les nuits jusqu'au matin.

Si doucement elle ouvrit la porte que lui avait indiquée Kikine, que la Kosake pénétra dans la chambre du jeune prince sans qu'il eût entendu le moindre bruit, lui qui cependant épiait, impatient, l'oreille aux aguets. Silencieusement encore, et sur le seuil même, elle laissa tomber à ses pieds sa lourde fourrure qui s'écrasa, silencieuse, dans l'épaisseur du tapis.

Puis, d'un pas si léger que celui d'un oiseau, sur la branche, fait moins trembler les feuilles, elle s'avança près du lit, et apparut tout à coup, dans la pénombre des rideaux. Un rayon de lune éclairait la chambre, et, tombant en plein sur elle, lui donna l'aspect fantastique d'une apparition. Tout ajoutait à l'illusion : l'étrangeté de son costume, la grâce mystérieuse de sa physionomie, ce silence complet dans lequel elle était venue.

Le prince l'aperçut et poussa uu cri vile réprimé. Son émotion était si grande qu'il fut près de s'évanouir. Très simplement, elle s'approcha de son lit et lui dit : — Cher prince, je viens prendre de vos nouvelles. Il ne trouva rien à lui répondre pour la remercier. Son émoi était si fort qu'il se demandait s'il n'était pas le jouet d'un rêve. Et cependant c'était bien elle, avec ce charme non pareil à aucun autre, celle beauté despotique qui rayonnait autour d'elle, et ce sourire énigmatique qui l'avait mordu en plein cœur.

Elle détacha de ses cheveux la fleur qu'elle y avait mise et, très doucement, d'un geste câlin, la lui tendit. Il reconnut une fleur semblable à celle qu'il lui avait donnée au souper chez Mawritania et une joie immense déborda en lui. Elle s'était vraiment souvenue! Et, le mouvement qu'elle avait fait ayant dénoué son admirable chevelure qui s'était épandue, comme un fleuve sombre^ sur ses épaules, il la contemplait dans ce renouvellement de sa splendeur vivante, tout ce qui existait en elle étant, pour lui, un ravissement.

D'un abandon charmant, elle s'assit au bord de sa couche, sans même qu'il sentît que son poids l'inclinât et se mit, silencieuse aussi, à le regarder avec ses grands yeux pleins d'étoiles qui étincelaient dans la nuit. Elle se dessinait ainsi en silhouette d'ombre, tout près de lui, infléchissant délicieusement les lignes capricieuses de son corps, admirablement simple et recueillie, auréolée d'argent, aux contours, par la lune qui allumait comme un incendie de blancheur dans sa crinière. Et il respirait le parfum de cet être merveilleux, parfum de jeunesse et de santé, savoureux comme celui des églantiers sauvages.

Il lui prit doucement la main et la posa sur sa poitrine, là où il avait reçu la blessure. Elle comprit et une grande pitié mil un frisson en elle. Cette main qu'elle lui avait abandonnée, elle la sentait trembler dans la sienne que

LA KOSAKE. OF

secouait une douce fièvre d'amour. Jamais ils n'avaient été si près l'un de l'autre, même à Mawritania, et le petit prince se sentait plus profondément enlacé dans l'enchantement que tramait autour de lui cette créature étrani;e, comme l'araignée printanière enveloppe de ses fils virgi* naux les pousses tendres entre lesquelles passe le soleil, diamantant, sur la toile, d'innombrables gouttes de rosée.

— Merci! lui dit-il enfin d'une voix où passait toute son âme.

Et sa main serrait plus fort la petite niain, qu'il gardait posée sur sa blessure.

— Comment ne serais-je pas venue ? lui demanda-t-elle, sur le même ton toujours simple. N'est-ce pas pour moi que vous vous êtes ballu?

Aussi simplement, il lui répondit, avec un accent de sincérité admirable :

— J'aurais été lieureux de mourir pour vous.

— Mourir! lui dit-elle. Eli bien! en voilà une bonne folie. La vie n'est donc pas douce pour vous?

— Si ! fit-il, depuis que je vous ai revue.

■ — Mourir! mourir! répétait-elle, avec son damné rire à qui rien ne semblait sacré. Je ne sais pas trop ce que cela veut dire, mais j'ai quelquefois enterré, sous des fleurs, de petits oiseaux morts, parce qu'ils étaient devenus affreux à voir. Non ! non ! vous êtes trop jeune et trop beau pour penser à cette vilaine chose.

— Ne parlons plus, dit-il, voyant bien que rien de sérieux ne se pouvait dire avec elle, mais demeurons l'un près de l'autre aussi longtemps que vous le pourrez:-

Malgré sa faiblesse de convalescent, le petit prince sentait brûler en lui des désirs mortels et il essaya d'attirer la bouche de la Dohémienne vers la sienne. Mais, avec une façon très douce, presque caressante, de ré-sisler, elle lui déroba ses lèvres.

— Soyez sage, lui dit-elle, ou vous mourriez !

El une heure, deux peut-être, s'écoulèrent sans que la conversation reprît entre eux, Yvan perdu dans une béatitude infinie, elle, complice ou simplement complaisante, mais se prêtant avec des nonchalances exquises à cette extase sensuelle dont le platonisme était infiniment nnenteur; car il se sentait renaître aux ardeurs de la jeunesse, et c'était comme un printemps mystérieux qui chantait et s'épanouissait en lui.

Tout à coup, très doucement, elle se leva, profitant d'un moment où sa main se détendait pour en retirer la sienne, déjà debout sans qu'un pli du visage eût tressailli.

— Adieu ! lui dit-elle. Je n'ose demeurer plus longtemps.

Il voulut la retenir, mais elle lui déclara qu'elle avait besoin de repos. Et puis, on l'attendait à Mawritania. Ce nom fit mal au prince.

— Jure-moi que tu ne chanteras et que tu ne danseras pour personne! lui dit-il d'une voix suppliante.

Elle lui répondit :

— C'est pourtant bien bon de chanter et de danser. Mais, si cela vous déplaît, je vous promets de ne pas le faire ce soir.

Il lui demanda encore :

— Vous reviendrez demain, n'est-ce pas ?

Comme elle semblait hésitante, il eut dans la poitrine un tel sanglot qu'elle en parut vraiment émue et lui répondit :

— Oui, je viendrai demain, au même signal, à la même heure.

Et l'ayant enveloppé d'un dernier regard, frôlé des ondes de sa chevelure qu'elle renouait au-dessus de sa nuque et d'où descendait comme un vol de parfums, passant comme une ombre sur le mur blanc de lumière, derrière les rideaux, elle disparut, comme elle était venue, s'étant glissée comme une couleuvre, dans sa

fourrure et ayant refermé la porte sans faire aucun bruit.

Après celle visite, le petit prince demeura dans un véritable état d'anéantissement. Quand sa mère entra dans sa chambre, avant le petit jour, une lumière à la main, inquiète, mais à demi reposée, elle lui trouva le teint plus rosé que de coutume, et, comme il faisait semblant de dormir, elle le baisa tout doucement sur le front. Lui eut, sous ce baiser, l'impression d'une chose sacrée profanée. Tout son cœur était si loin ! Mais l'amour est volontiers rebelle au remords.

Toute la journée qui suivit il fut d'une humeur charmante et le prince Bathory qui ne manquait jamais de lui tenir compagnie en fut frappé. Il en tira les meilleurs augures pour la santé de son jeune ami. Le prince avait une sœur cadette qu'il avait toujours formé le projet de marier à Yvan. Les fortunes étant égales et les noms se valant comme noblesse, il semblait que cela dût aller tout naturellement, d'autant que la princesse était favorable à cette union. Yvan s'était d'ailleurs toujours montré empressé auprès de la jeune fille, d'un empressement un peu banal et ne dépassant pas la plus simple courtoisie.

Mais, comme on croit voir volontiers ce qu'on désire, le prince Bathory croyait sincèrement à un commencement de passion timide, comme convenable à l'âge d'Yvan. Quant à l'aventure avec la Bohémienne, aventure dont il avait été témoin, il n'y attachait aucune importance passionnelle. Il arrive tous les jours que deux officiers se battent pour une fille, sans qu'aucun des deux en soit vraiment amoureux. Bien que confiant avec le prince Bathory, Yvan ne lui avait fait à ce sujet aucune confidence, craignant qu'elle ne fût rapportée à sa mère.

Or, ce jour-là, Yvan qui éprouvait (le bonheur nous rend bon) le besoin d'être aimable avec tout le monde, demanda avec plus d'empressement à Bathory des nouvelles de sa jeune sœur, en ajoutant un compliment

^r-""^ U ni ve rs ii fîîj" BÎSUOTHECA

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aimable à sa question. Il savait la tendre affection que lui portait son ami, qui avait été presque son tuteur et qu'il lui était toujours agréable qu'on lui en parlât, étant loin de se douter d'ailleurs du complot qui se tramait autour de lui.

Sous celte feinte gaieté, il cachait beaucoup d'impatience et jamais journée ne lui parut plus longue. Il en .trompa, comme il put, la lenteur par d'aimables propos, mais sa joie intérieure devint réelle quand le soleil couchant mit aux vitres ses flammes rouges et froides, plus réelle encore quand, dans la clarté fausse des flambeaux, il vit scintiller, derrière la fenêtre, dans l'ombre presque bleue, une première étoile pareille à son espérance.

A la même heure que la veille, la princesse, rassurée par le bon résultat de la nuit précédente, se retira après avoir couvert son fils de maternelles caresses. L'obscurité se fit, derrière elle, dans la chambre du blessé qui se senitit plein d'angoisse. Si la Kosake allait manquer à sa parole? Peut-on sagement se fier à ces filles-Là? Mais non! quand il l'avait fait demander, elle était immédiatement venue, sans s'inquiéter s'il n'y avait pas quelque danger à courir. Maintenant elle connaissait le chemin et elle -avait su deviner combien il l'aimait. Aussi se perdait-il en des craintes subites et des sérénités rapides, se demandant -s'il aurait la force de vivre encore, si elle ne revenait pas.

L'apparition eut lieu comme la veille, avec le même mystère charmant. Maintenant que la princesse était couchée et ne rentrerait certainement pas, il la pria d'allumer une bougie pour qu'il pût mieux la voir et contempler son cher visage. Avec un entrain d'enfant que tout amuse, elle illumina la chambre, allumant partout des étoiles. Ainsi la revit-il dans une réalité plus grande et la trouva-t-il plus belle encore que dans la façon de rêve où il l'avait vue la veille. Elle aussi semblait contente de toute cette clarté et était frémissante de joie comme un oiseau dans un rayon de soleil.

Ce soir-là, ils causèrent, el beaucoup, cl do bien des choses; et elle abandonnait sa main aux lèvres du jeune homme autant qu'il I'î lui demandait, mais toujours sans lui accorder davantage. Il prenait, lui, un plaisir fou à l'entendre parler. li l'inlorrogeait, buvant ses moindres paroles. Qui était-elle enfin '! D'où venait-elle? Comment était-elle venue? Tout cela lui semblait infiniment plus intéressant que les origines des mondes dans l'immensité.

Et elle lui conta son histoire d'autant plus aisément qu'elle n'en avait pas. Aucun événement bien net dans cette vie, pas |)lus que dans celle des oiseaux et des (leurs. Elle avait chanté avec le rossignol et elle avait grandi avec les beaux rosiers d'Ukraine, sous les caresses du ciel, au murmure du grand fleuve, avec les choses qui aiment et qui gazouillent sans en demander davantage à Dieu. Mais quel sentiment profond de poésie ce beau paysage natal avait laissé dans son âme! Avec des attendrissements contrastant étrangement avec ses folies de gaieté, elle dit à Yvan, en un langage ému et imagé, la splendeur du Dnieper bleu où descend l'image des grands monts et des collines, la majesté de la steppe nocturne quand la nuit y promenait la course des chevaux indomptés sous le rayonnement pâle des étoiles, l'ombre fraîche des grandes forêts qui entourent Kiew dont on voit la coupole lointaine, le charme de cette vie errante et libre dont rien ne dérangeait les caprices.

Une famille? Elle ne s'en était jamais connu. Une vieille femme l'avait soignée quand elle était tout enfant. Cette vieille femme était-elle sa mère? Elle n'en savait rien. Mais c'était le seul être au monde dont elle eût gardé un afl"ectueux souvenir. Toute petite, on la laissait aller à sa fantaisie. Et elle disait encore les fleurs qu'elle aimait le mieux sur la montagne et dans le grand bois, lesquels ne portent pas de fleurs pareilles; elle nommait les sources auprès desquelles elle aimait dormir,

à l'ombre, pendant les méridiennes estivales qui brûlent les cimes des arbres ; elle décrivait les coins de paysage où quelque aventure lui était arrivée ; tout cela avec une volubilité d'enfant qu'on écoule pour la première fois, revivant cette vie si vide en apparence, si remplie, pour elle, de tous les riens qui l'avaient entraînée, çà et là, comme un papillon suivant des fleurs qui auraient, ellesmêmes, des ailes.

Yvan écoutait tout ce délicieux bavardage avec un intérêt que la révolution sublime des astres ne lui avait jamais inspiré. Et elle l'interrogeait, et elle lui répondait, en recommençant de nouvelles histoires, toutes les mêmes, avec, pour gros incident, un orage qui l'avait surprise, une méchante bête qui lui avait fait peur, un écureuil qu'elle avait poursuivi jusque dans les branches. Et quand il lui demandait comment elle avait fait pour manger ainsi abandonnée, elle lui vantait la saveur des beaux fruits de l'Ukraine et la charité des bûcherons qui laissent toujours, pour les pauvres, un peu de leur repas.

Et cependant les bûcherons avaient peur d'elle. Tout le monde avait peur d'elle dans le pays. Ne la prenait-on pas pour une sorcière, pour un esprit malin, pour une Roussalka ! Est-ce qu'elle avait l'air si féroce que cela et de jeter autour d'elle des mauvais sorts? Ah! une fois surtout, elle avait bien ri. Un grand benêt étant venu à passer dans les environs d'un ruisseau où elle se baignait, bien tranquille, au clair de lune; elle l'avait poursuivi, derrière les arbres, et cachée par les feuillages, en riant aux éclats et en chantant une chanson.

Le pauvre garçon en était comme affolé et cherchait par tous les moyens à la découvrir. Elle-même le voyait si mal qu'elle ne le reconnaîtrait de sa vie, et qu'elle devinait seulement [le chemin qu'il suivait au bruit de ses pas dans les hautes herbes que ses bottes faisaient crier. Il allait peut-être enfin l'atteindre quand, entre eux, se dressa une espèce de grand diable de pope, haut, maigre

et vieux qui, la prenant lui aussi pour une Roussalka, se mit à l'exorciser avec des gestes ridicules. Le petit prince trouva aussi l'aventure bien amusante :

— Ah! ma petite Roussalka, lui dit-il, commcje t'aime! Il lui demanda encore comment elle avait quitté ce

pays qu'elle lui semblait tant aimer. Alors elle lui conta toute l'aventure des poursuites du comte Dmitri Tchcnko, un méchant homme qui l'avait fait forcer par ses chiens comme une béte et qui avait voulu l'attacher à sa selle comme un butin. Heureusement qu'un inconnu avait pris sa défense et étranglé ce misérable. Mais comment rester dans le pays après un tel malheur?

Les parents de Dmilri Tchcnko étaient des gens puissants qui auraient pu l'en rendre responsable. A travers bois, elle avait pris une route au hasard. Une troupe de chanteurs et de danseurs, se rendant à Moscou, par petites étapes, y passait. Elle leur avait dit son embarras et ils l'avaient prise en pitié. Ils l'avaient emmenée avec eux, utilisant ses talents inconnus de ville en ville, jusqu'à cette étape de Mawritania à laquelle elle était parvenue dans des conditions meilleures, le capelmeister Akarus l'ayant entendue et engagée immédiatement dans sa troupe.

— Et si personne ne t'avait secourue, ma petite Roussalka, quand ce méchant homme a voulu te prendre de force, qu'aurais-tu fait ?

— Je me serais brisé la tête d'un coup contre le pommeau de sa selle, répondit-elle très fermement et en poussant après un éclat de rire.

— Tu ne veux donc pas avoir un amant? ■ — Un amant, jamais!

Et en disant cela, elle ne riait plus.

Yvan demeura un instant silencieux devant celte déclaration si nette. Alors, qu'espérait-il?... Mais, bah! les idées de la petite Roussalka avaient dû déjà changer à Moscou et se modifieraient encore. Elle ne voulait pas d'un amant qui la traitât en pays conquis. Voilà tout! Mais un

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ornant bien tendre qui saurait s'en faire aimer par de plus •doux moyens! Un amant qui lui aurait déjà donné une pari de sa vie, un gage sincère de tendresse! Une lille élevée de cette façon ne saurait être une vertu.

Les oiseaux, tout petits, lui avaient appris l'amour, en se poursuivant, en avril, à travers les branches. Et tout en se rassurant ainsi soi-même, il se remémorait néanmoins •que quelques-unes de ces femmes qui chantent et qui •dansent dans les jardins publics, qui même s'asseyent -auprès des consommateurs et tolèrent une grande intimité d'allures, refusent, en effet, obstinément de se donner tout à fait. C'est vrai. Mais on arrive toujours à découvrir qu'elles se gardent fidèles à quelque obscur adorateur de leur monde, un gaillard solide et sans scrupule qui est déjà ou sera demain leur mari en justes noces. Mais dans tout ce qu'elle lui avait raconté de sa vie passée, rien ne faisait supposer qu'il pût en être ainsi pour elle.

Elle n'avait pas eu d'ami d'enfance, de Kosak, épris dès le berceau, qui l'eût suivie. C'était une innocence réelle qu'elle avait gardée dans ses grands bois, sous le regard bleu du ciel et sous l'aile blanche des étoiles, ces anges gardiens des gueux. Et il reprenait courage. Tout cela se passait rapide et tumultueux dans son esprit, comme un torrent d'idées, se heurtant, se choquant, s'escaladant comme des vagues, en un de ces moments tourmentés de l'âme où des siècles tiennent en une minute.

Elle le regardait, pendant ce temps-là, avec ses grands yeux étranges, l'arc rouge de ses lèvres tendu par un demi-sourire indéfinissable et mystérieux, en roulant, du bout de ses doigts fuselés, une tige verte de fleur d'hiver autour d'une longue mèche de ses cheveux qui, tombés du peigne, descendaient jusque sur son genou, assise qu'elle était, au pied du lit du blessé, comme la veille.

Ce mot avait glacé décidément quelque chose dans l'entretien si cordial, si expansif, si affectueux qu'ils avaient un instant auparavant. Celui-ci ne se ranima pas. Le

prince redoubla de mélancolique tendresse et Lenska reprit ses éiiii;maliques discours jusqu'à l'heure où elle dut partir, par prudence.

— 0 méchante petite Roussalka! lui dit Yvan d'une voix suppliante.

Elle av;iit déjà disparu par son silencieux chemin.

Cette impression de vague malaise semblait effacée le lendemain; car jamais elle ne fut plus câline et plus charmante. L'appartement de la princesse était assez loin pour qu'on n'y entendît rien de ce qui se passait dans celui d'Yvan. A demi-voix, et d'un timbre contenu plein d'un charme mystérieux, elle chanta, pour lui tout seul, ses plus jolis airs kosaks. Elle dansa même, d'un pas si léger qu'on eût dit le vol d'une bergeronnette eftleurant le fleuve, pour le distraire. Elle fut séduisante de gaieté et d'enjouement, à damner un saint. Il se perdait en extase à la contempler ainsi, inquiet presque de la voir si joyeuse et redoutant que quelque bonheur auquel il était étranger ne lui fût venu du dehors.

Car tel est l'égoïsme des amoureux qu'ils veulent seuls avoir le droit de rendre heureux qui ils aiment.

Et les jours, ou plutôt les soirs se succédèrent, s'allongeant, de plus en plus, dans la nuit, à mesure qu'on avait moins à craindre une visite indiscrète de la princesse. Tour à tour et suivant le caprice de sa nature fantaisiste, la Kosake était maussade ou caressante, faisant passer Yvan par ces alternatives de bonheur et de souffrance qui sont, pour les tendresses, comme la trempe pour l'acier. Et la sienne croissait encore pour cette étrange folie qui, grâce peut-être aussi à l'isolement où le mettait son état, était devenue toute savie. Les journées lui semblaient mortelles jusqu'à rheure où elle apparaissait derrière les rideaux, comme le premier soir, â moins qu'elle ne le surprit, en lui mettant brusquement les mains sur ses yeux, entrant sans qu'il l'eût vue, quand il put commencer à la recevoir encore levé.

Et la santé lui revenait peu à peu, la jeunesse reprenant en lui le dessus; son désir toujours aiguisé de Lenska prit une acuité physique qui lui fut d'abord délicieuse, puis douloureuse vraiment, car il s'y sentait à la fois renaître et mourir. Tout l'induisait en cette sensation purement sensuelle, jusqu'à l'impression de renouveau et de printemps qui pénétrait, même à travers les doubles fenêtres, dans sa chambre d'une température toujours égale, qui lui venait du soleil tiède déjà vers le midi, dont les vitres étaient réjouies ; des oiseaux se poursuivaient, sous ses yeux, sur les toits, pendant ses heures rêveuses de flânerie ; des amoureux qui passaient dans la rue en se serrant plus fort l'un contre l'autre, semblant plus frileux à mesure qu'il faisait moins froid.

Et la Kosake, sans encourager le moins du monde l'audace plus grande de ses caresses, en les évitant, au contraire, avec une savante coquetterie, mais en ne tardant pas à les provoquer de nouveau, semblait s'amuser de son désir tour à tour et le plaindre, riant à ses paroles brûlantes d'amour ou, tout à coup, devenant pensive comme si elles avaient éveillé un écho dans son propre cœur. Elle devenait sensiblement plus familière, comme un oiseau qui s'apprivoise ; puis, soudain, au moment où il se sentait plein d'espérances, elle semblait revenir à elle, regretter son abandon et redevenait farouche. A ce jeu cruel s'épuisait le regain de santé qu'avait reconquis le petit prince, mais s'aiguisait sa passion comme un couteau à la meule qui tourne toujours.

Se rappelant les propos qu'il avait entendus entre jeunes libertins plus âgés que lui, imbu surtout profondément des principes de scepticisme que l'éducation maternelle avait mis en lui, cette éducation qui est pour nous co;nme le lait dont on n'est pas impunément nourri, il se prenait souvent, dans ses réflexions du jour, à se trouver profondément ridicule. Après tout, qu'était cette fille pour lui refuser ce qu'il lui demandait? On lui avait appris

que les femmes finissent toujours par céder et il trouvait impertinent que celle-ci lui fit une aussi longue résistance.

Il prenait alors de viriles résolutions pour le soir môme et se promettait d'avoir raison de ce (jui ne devait être, au fond, qu'une comédie. Mais que la Kosake apparût, toujours mystérieuse et charmante, souriante d'un sourire plein de grâce et de défi, avec ses cheveux de hète fauve et sa bouche dont les dents étaient comme un éclair coupant de givre, il sentait fondre, en lui, tout ce faux courage et redevenait l'enfant qu'elle torturait à merci, en le rendant en même temps infiniment heureux.

Car, dans la vie passionnelle, le désir vaut mieux que ce qui suit, et peut-être avons-nous tort de plaindre Tantale qui avait ce privilège, vite aboli chez l'homme — en amour, du moins — d'avoir toujours soif et faim.

Il n'y avait pas moins de trois semaines que cela durait et le petit prince était bien près d'être rétabli, si près qu'il faisait un peu volontairement maintenant le malade pour que rien ne fût changé à ce rêve exquis de la femme aimée venant s'asseoir, tous les soirs, à son chevet, quand une conversation distraitement entendue entre le prince Bathory et sa mère, à propos de l'aventure d'un jeune niais qui s'était tué pour une jeune fille sans en avoir rien obtenu et que la princesse Ariadne raillait avec une absence complète de pitié, le poussa dans sa résolution d'en finir. 11 attendit ce soir-là Lenska avec l'intention bien arrêtée d'être enfin, dans sa vie, celui qu'il pouvait et voulait être.

Comme il dissimulait mal tout ce qui se passait en lui, 'par un ferment de loyauté naturelle qui avait résisté à la culture perverse de son esprit, la Kosake devina immédiatement, en entrant, qu'il y avait quelque chose de mena- [çant entre eux. Mais elle ne fit pas semblant de s'en apercevoir. Elle reprit son éternel sourire et voulut recom- .mencer ses chansons. Mais il demeurait insensible à tous

108 LA KOSAKIi.

ces menus frais qu'elle faisait pour lui et des mouvements d'impatience traversaient même l'entretien dégagé et enjoué qu'elle tentait d'avoir, comme tous les soirs, avec lui.

Les yeux d'Yvan demeuraient fixés au sol avec une expression indéfinissable d'ennui, avec une angoisse réelle au fond. Tout à coup, il se leva'du siège où il était resté depuis son arrivée, il lui prit les deux mains dans les siennes, l'amena au bord du lit et l'y fit asseoir auprès de lui, et, la regardant bien, les yeux dans les yeux, d'une voix qu'il aurait voulu presque menaçante et qui n'était qu'étranglée par la peur :

— Lenska, lui dit-il, quand seras-tu ma maîtresse? Elle bondit, et, écartant ses cheveux de ses deux mains,

elle le regarda de même et lui répondit hardiment :

— Jamais votre maîtresse.

— Et pourquoi, s'il le plaît? continua-t-il.

— Parce que je vous l'ai dit déjà : je ne veux être la maîtresse de personne.

— Que prétends-tu donc?

— Piien que de bien simple. Devenir la femme d'un homme que j'aimerai.

— Dis-moi tout de suite que tu ne m'aimes pas, parce que tu sais bien que tu ne peux pas être ma femme.

— Je mentirais et c'est vous qui mentez en disant cela. Une fille qui est belle et qui est sage est digne d'être la femme de qui que ce soit.

— Mais tu ne sais donc pas ce qu'est le monde où je vis?

— Je ne désire pas le savoir. Une Bohémienne qui m'a vue tout enfant m'a dit que j'épouserais un homme très puissant et très riche. Vous êtes l'un et l'autre. J'attends que la prédiction de la Bohémienne s'accomplisse.

Et elle lui disait cela d'une voix très calme, comme un être sur de sa destinée, maître de la situation, '^pouvant exiger et non demander.

LA KOSAKi:. 10.)

— Allons, tu l'S folle, ma polile lioussilka! lui ilil-il (Il essayaul de rire.

— Alors, vous avez raison de ne pas vouloir pour femme iitie folle.

— Si je me fâchais cependaiil de lou refus d'être à moi? Je suis redevenu fort, mainlenant. Si je le prenais?...

— Est-oe (jue le comte Dmilri Tcheiiko, avec son cheval, sa meute et son fusil, m'a prise? Je sens (]u'il vieuilrail là queliju'un pour me sauver de vous.

— Kt (|ui donc?

— Je ne sais pas. [M'ohablement la princesse votre mère.

— Tu aurais l'audace de crier, à cette heure, dans ce palais d'où tu serais chassée comme une chienne?

— Dans mon monde à moi, le scandale n'est rien. Il est tout dans le vôtre. On saurait que je n'ai pas voulu être la maîtresse du prince Yvaii Ylinne. Vous seriez ridicule et voilà tout.

Il était éperdu du sang-froid qu'elle apportait à lui répondre. A peine avait-elle daigné s'éloigner un peu de lui. [)our rendre une agression immédiate plus malaisée. Il voulut lui prendre la main pour la rapprocher de lui.

— A quoi bon? lui dit-elle doucement.

Alors il lui demanda pardon d'avoir été brutal peut-être dans ses propos. Il était confus, il fallait qu'ellfe lui pardonnât. Il laimait tant! Il avait déjà donné sa vie pour Ile! Pouvait-elle douter de sa tendresse? En riant, elle lui répondit :

— De tendresses pareilles, jamais je n'ai chômé. Ce que vous désirez de moi, beaucoup me l'ont demandé. Ce que je vous ai demandé, je ne l'avais demandé qu'à vous.

— Eli bien, nous fuirons ensemble, Lenska! Nous irons vivre, nous cacher loin de Moscou, dans quelque solitude charmante où jamais époux n'auront été plus respectés que nous.

— Pour courir les grands chemins, mon cher, j'aime

autant ma lîolièine de jadis et même celle de maintenant (|ui est joyeuse et douce. Ce n'est pas dans rintenlioii d'aller dans une lie déserte (jue je vous ai proposé d'être votre femme, mais votre vraie femme, entendez-vous?

— Jamais ma mère ne consentira...

— Ça. c'estun mallieur pour vous, si vous avez vraiment envie de moi.

— Lensl<a, ne brise pas toutes mes espérances!

— .le n'eu avais qu'une el vous n'avez pas hésité à la briser.

— Tu me demandes de sacrifier tout ce (|ui...

— N'achevez pas! oui, voire honneur. Eh bien, moi, mon cher, j'estime que la liberté, pour une femme, vaut bien l'honneur pour un homme. J'étais prête avons sacrifier la mienne, et très loyalement, avec la résolution de vous être éternellement fidèle. Je vous le répète, vous êtes le premier homme pour qui j'aurais l'ait cela. Vous n'en avez pas voulu. Adieu!

Elle avait renoué ses cheveux sur sa nuque comme pour partir et jetait déjà, sur ses épaules parfumées, sa lourde fourrure. Il se précipita devant elle.

— Lenska ! lui dit-il d'une voix suppliante, Lenska! ne t'en va pas. Je ne te demanderai plus rien.

— Alors, mon cher, qu'avons-nous à nous dire? Il est tard, d'ailleurs, il faut que je rentre.

— Pas sans m'avoir juré de revenir demain !

— Savoir votre réponse? Oui. Vous avez vingt-quatre heures [)Our y penser. Au fait, je pense, comme vous, que vous feriez peut-être une bêtise en m'épousant. Dites-moi : non! demain, allez! Cela vaudra mieux pour vous certainement, et aussi peut-être pour moi. Ah ! le drôle d'amoureux que vous êtes! Mais non ! Vous n'êtes pas drôle ; vous n'êtes même pas original. Tous les autres sont comme vous, et où diable m'étais-je mis dans la tête que vous ne leur ressembliez pas !

Et elle riait d'un méchant rire, en lui disant tout cela,

debout et les bras croisés devant lui, dans une altitude pres(jue de défi, plus belle (lu'olle n'avait jamais été, dans cette insolence gaie (|ui était au fond du cbanne malsain de sa beauté. Lui, l'écoutail atterré, se disant que jamais il ne posséderait une créature aussi tenlanio, fine tout valait mieux que de la perdre à jamais. Il était l'on d'angoisse et de supplications.

— Ecoute, LensLi, tu m'as juré de revenir demain : nous ne parlerons plus de rien!

— Alors, fit-elle en éclatant Cranchemenl de rire, pourquoi voulez vous que je revienne? Simplifions les choses. Vous avez reçu un coup d'épée pour moi. Je suis venue prendre de vos nouvelles. Vous allez bien, maintenant, lîonjour!

El elle s'était enveloppée complètement de son manteau moelleux au collet de loutre lui caressant le visage, il elle s'approchait de la porte.

— Lensl<a! Lenska! lil-il d'une voix on s'exlialail toute son âme désespérée. Ne pars pas ainsi. Tu m'as juré que je te reverrais demain.

— Soit. Mais si, demain, ce que je vous ai demandé n'est pas convenu, je vous jure aussi que nous ne nous reverrons jamais !

Elle avait déjà passé la porte cl la lourde portière était retombée sur ce dernier mol, sans l'étouffer, avec une so- ''■iiuité de tombe qui se ferme sur un secret ou sur un

iment.

Une sueur froide baignait le fiont et le corps tout entier d'Yvau et jamais il ne s'était senti si près de défaillir, même quand l'épée du comte Belsky lui avait troué la poitrine. Ce qui se dressait devant lui était un insurmontable obstacle. Il était comme le Sisyphe antique quand son rocher, retombé devant lui, l'avertissait de son éternel destin et ([ne jamais le chemin libérateur ne s'ouvrirait devant lui. Lenska ne serait à lui qu'étant sa femme, iM jamais sa mère ne consentirait à ce qu'il devint l'époux

112 LA KOSAKK.

do l.i'iiska. Ce ii'i'lait nuMiie pas un dilemme, mais un cercle vicieux.

Il se coucha machinalonienl, souliailaiit qu'un lourd sommeil, après une pareille crise, hii donnât, quehiues heures du moins, l'oubli de tout au monde et, en particulier, de ces deux femmes dont les oui^les allaieni s'arracher son cœur : la princesse et LensUa. Mais cet anéantissement parfait ne lui vint pas.

L'inassoupissement vague, troublé de mauvais rêves, le hanta seul, et les premières clartés blanches du jour, en filtrant à travers la double f'enèlre en ogive qui faisait face au pied de son lit, le trouvèrent les yeux ouverts et lassés.

Mais qui échappe à cette atmosphère d'espérance, dont l'aube est comme enveloppée, et qui fait les malades moins souffrants, pour quelques heures, sous la caresse blanche, et pleine de chansons d'oiseaux, de son aile? Tout, dans la nature, éprouve ce sentiment de résurrection à la lumière, au sortir de ce toml)eau qu'est la nuit. Nous sommes les Lazares quotidiens d'un continuel miracle. C'est dans notre cerveau que descend cetio fraîcheur d'impressions renouvelées, y mettant comme des perles de rosée aux feuillages morts de nos joies et de nos vœux.

Yvan, par son long séjour dans sa chambre, par son isolement dans le palais, par celte sensibilité nerveuse que de telles circonstances développent, était plus accessible que personne à ces impressions extérieures qui nous font pareils aux végétaux et aux bètes, aux fleurs qui s'ouvrent ou se referment quand souffle ou s'arrête le vent, aux oiseaux qui volent joyeusement ou se cachent sous les feuillées, suivant (|ue le soleil luit ou que l'averse tombe.

Cette première caresse du malin lui rendit toutes les illusions du courage. Après tout, sa mère n'avait-elle pas toujours cédé à tous ses caprices? Lui ferait-elle un pareil chagrin dans l'élat de convalescence où il était? Elle avait

LA KOSAKE. W.i

cru le perdre 1 Elle serait encore liien heureuse (jiiil véeùl, même élaiil l'époux d'une lioussalka! Les choses n'élaienl donc pas si absolument déses|)érées fju'il l'avait cru d'abord. Certes, ce serait une lenilile aventure pour sa mère. Mais quand elle connailrail Lcnska. elle excuserait -Ml (ils et linirail par ainuM* sa belle-fille.

Ainsi, comme dans l'obscurité de la chambre, le premier rayon du malin, dans les ténèbres où son esprit était demeure plonjié loule la nuil, quebpie chose de doux et de l'onsolant, de lumineux et d'encourageant qui ressemblai! presque à de l'espérance était descendu. En tout cas, il ne renoncerait pas à Lenska. Ne pùl-il lui dire le soir méuie le oui qu'elle attendait, il saurait bien la découvrir où elle serait et l'avenir élait à lui. le jour où il serait libre de la tutelle naturelle. L'avenir!... mais il ne se sentait plus vraiment la patience de l'attendre. Sa mère consentirait. Il le fallait. Il l'enjôler.iit si bien...

Il en était là de ses pensées, quanil la princesse Ariadne entra, rayonnante du bonheur que lui causait le rétablissement maintenant r.ipide de son fils. Elle s'en fut, comme tous les jours, à son lit et le pressa dans ses bras, ceux d'Yvan se refermant, sur elle, avec plus de tendresse l't une étreinte plus ardente (|ue jamais. Et sa voix disait :

— Ma [)etitc mère chérie !

Puis, elle s'assit à la place profanée où la Kosake s'était assise si souvent. Mais que les choses sont indinérenles à nos sacrilèges! Elles ont peul-étre des larmes, mais des révoltes jamais. Et la conversation s'eni;ai;ea, entre la mère et le fils, sur un ton plus alfectueux encore qu'à l'accoutumée. Yvan était tout càlinerie et faisait l'enfant comme autrefois. Ce n'était plus Yvan, le lieutenant de hussards de Grodno, mais le petit Yanchka. qui avait de si jolis cheveux blonds et de si beaux yeux bleus qui semblaient des morceaux de ciel.

— Voyons! lève-toi, cher paresseux, lui dit-elle. Tu

114 LA KOSAKK.

sais que le mt-dociii a permis la première sorlie en voilure aujourd'hui.

— C'est vrai! quel bonheur! Tu viendras avec moi, petite mère?

-- Tu peux le croire. Je serai aussi fière de loi que ([uand je le promenais autrefois, à Pélersbourg-, dans le square d'Isaac. où les plus jolis bébés jouent dans le sable.

Et elle l'aidait à s'habiller, comme un petit garçon encore maladroit. El il se laissait faire avec une nonchalance comique. Ah! comme les enfants restent toujours petits pour leurs mères!

Puis ils s'assirent, l'un près de l'autre, dans le coin le plus chaud de la chambre où le soleil pénétrait, ayant pris comme des flèches d'argent aux lumières rouges étincelantes sur les toits d'un verl tendre, qui font, en été, Moscou pareil à une printanière forêt. Tout à coup, prenant à deux mains son faux courage :

— Petite mère, lui dit-il, devine un peu à quoi j'ai pensé toute celle nuit?

— J'ai deviné, mon petit Vanchka : au plaisir de reprendre ta belle vie de soldai riche et fêté de tous.

— Comme tu te trompes! J'ai pensé à tout le contraire...

— A quoi donc? A quitter l'uniforme qui te va si bien ! qui le fait si beau!

— Non! maman, à quelque chose de plus grave encore.

— A quoi donc, enfin?

— A me marier. C'est très ridicule, n'est-ce pas?

— Je ne trouve pas, répondit la princesse. Ta santé a reçu un coup si rude et je ne serai pas toujours là.

Sur ce mot, il la prit dans ses bras et l'y étreignil avec tendresse en lui répétant :

— Ne dis pas cela! ne dis pas cela!

— Tu m'approuves, alors? reprit-il après un moment de silence.

LA KOSAKE. HT,

— Cerlaiiicmciit. D'aiilaiit (jnt' lu peux faire un superbe maria f^o.

— Mou clioix est lail, petite uiéie.

Et la piiucesse se souvint que le |)rince Dalliorv. (|U(>1- (jues jours auparavant, lui avait ronflé qu'Yvan avait parlé (le sa so'ur cadette, à lui. avec une certaine cjialeur et pres(|U(' dans des termes d'anioiii'eux. Il n'en l'aiiut pas |tlus à la princesst' Ariadne dont ce mariage eut comblé les vo'ux pour qu'elle se mit immédiatement sur la piste.

— IMus j'y pense, dit-elle à son fils, plus je pense (juc tu as raison.

— Mais tu ne sais [)as encore l'objet di; mon cboix.

— Il n'importe. Tu sais bien que tout ce que tu souhaites est une loi pour moi.

— N'est-ce pas? et les médecins t'ont toujours dit (ju'il ne fallait pas me faire de peine?

— T'en ai-jc jamais fait, méchant fils?

— Alors, quelle que soit la personne que je veux pour femme, tu jures de me la donner?

— Je te le jure.

— C'est sincèrement, tu sais, petite mère, que je veux que lu me le jures. Par ma léte, par exemple.

— Oh! ça, jamais.

— Alors je ne crois pas à ton serment et tu commences déjà à me faire du chagrin.

— Eh bien , je jure sur ta tète. Ne sois pas triste et malheureux. Tiens! c'est juré!

Et elle avait posé sa main sur la tèle d'Yvan, puis, la laissant descendre le long de sa nuiiue, elle l'attira éperdu ment sur son cœur.

— Dis maintenant celle que tu aimes, dit-elle joyeusement. Ah! combien je suis heureuse, même jalouse, ([ue tu aimes pour l'aider à être heureux!

— C'est que vous allez me blâmer, peut-èlie?

— Quest-ce que ça le fait, enjôleur, puisque j'ai juré.

Yvaii rassoinbla toiil son courage, el, d'une voix tiomlilanle (rémolioii :

— Ma mère, celle que j'aime cl que je veux poui- lemme est une pelile Roussalka, une lîoliémienne (jui chaule à Mawrilania. Vous rapprendriez un jour; j'aime mieux loul vous dire tout de suite.

La princesse élait debout, sa belle chevelure i)lanche comme hérissée vaguement, ses épaules, belles encore, secouées par une émolion indicible :

— Yvan! dit-elle, à son (ils. d'une voix Icirible. Je t'ai tout permis, au monde, excepté de le moquer de ta mère.

H était confus, halelanl et murmura :

— Ma mère, je ne me moque pas. Je l'aime et je la veux.

— El qui l'empêche de la prendre pour maîtresse, malheureux fou !

— Elle refuse d'être ma maîtresse et veut être ma femme, el, si je ne l'ai pas, j'en mourrai.

— El moi, je te dis que tu es dupe d'une comédie! Envoie-moi chercher cette iille el j'en ferai la maîtresse, moi.

— • Vous ne la connaissez pas, ma mère. Elle vous tiendrait tète, et trop grand est mon respect pour vous que je souffre une pareille chose. J'ai l'âme déchirée de la douleur (|ue je vous cause. Mais je suis à bout de forces. D'ailleurs, vous avez juré.

— ïu as surpris mon serment : on ne jure pas de faire une folle!

— Vous avez juré sur ma tôle, et c'est vraiment, je vous le répèle, ma vie qui est en jeu. Mieux eût valu me laisser mourir alors du coup d'épée de Belsky.

— Misérable ingrat, lu me reproches les soins que je l'ai donnés! Elail-elle là, auprès de toi, cette femme, pour l'assister à toute heure el tout faire pour te guérir?

— Ma mère, elle est venue tous les jours, et c'est sa

vue ([ui m'a i,Hicri on me doiinanl un désir éperdu de vivre.

— Tous les jours! ici! Ah! lu ne respectes rien! Dans celte maison liloi'ieusc, dans le palais des plus illustres boyards de .Moscou. In as fait entrer celte sallimhaiiqiie, cette coureuse des rues...

— Ma mère, par pitié!

— Tu as profané tout ce qu'il y a de sacré pour la dernière des créatures.

— Je vous en prie, ma mère, taisez-vous, vous me tuez.

— Et lu la voudrais pour femme ensuite! La princesse Miune, devant la fierté de qui tout Moscou s'incline, aurait pour bru une goui-gandine. Non! non! non! non! (piand tu devrais en mourir comme lu m'en menaces...

Elle n'acheva pas. Un cri terrible s'échappa de sa poitrine. Yvan était renversé dans son fauteuil, la tète inerte, et de sa bouche et de ses narines descendait une écume de sanir.

GIIAPITIIK Yi

Pendant trois jours, après celle secousse, le petit prince Yvan Ylinne fut entre la vie et la mort. A l'hémorragie avait succédé une faiblesse telle qu'on se demandait si une réaction salutaire serait encore possible. Dans son cerveau anémié, des nuages confus passaient, toujours les mêmes, et qu'il traduisait par des mots incohérents. Mais le nom de Lenska, le nom de la Kosake, revenait, sans cesse, sur ses lèvres. La princesse fut sublime de dévouement comme le savent seulement être les mères. Ce nefut plus sans repos, comme après sa blessure, au chevet du malade qu'elle demeura, mais elle ne cessa guère, un instant, de le tenir dans ses bras passés, tour à tour, sous l'oreiller, soutenant sa tête avec sa propre poitrine, épiant un souffle sur ses lèvres pâles, murmurant de douces paroles à son oreille.

Elle ne tentait pas de répondre aux choses qui traversaient son esprit. Elle lui disail tout, sauf ce qui l'aurait ranimé peul-êlre : qu'elle consentait à son mariage avec l'inconnue. Ah! cela était au-dessus de ses forces! Elle ne voulait pas y penser. Elle eût tué cette femme, pour qui son fils était dans un si misérable état. Pendant ces trois jours, les médecins ne lui laissèrent que peu d'espoir et la malheureuse femme vécut dans une angoisse où n'entrait cependant pas le remords. Elle était mère, soit; mais n'élait-elle pas aussi la gardienne de l'honneur de ses enfants? Elle avait défendu celui-ci i)ar les seules armes que lui laissât sa douleur. Elle était désespérée de ce qui

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