I.A KOSAKK. ll'J
l'iait ariivé, mais ne pouvait vraimcDt se le reprocher. (]eiU fois, elle eiïl iloniié, en toiile sincérilé (Je sacrilice. sa vie pour celle de son (ils. Kiil-elle cru en Dieu, ({u'elle lui eu eût demandé la j^ràce. Mais toute la noblesse de sou être se révoltait contre un marché inutile, sans doute, d'ailleurs. Car, si Yvan vivait, après une secousse pareille, il aurait, sans doute, oublié.
Enlln, les avis de la Faculté devinrent successivement moins pessimistes. Une lueur d'espoir l'ut donnée à la princesse. On provoqua une consultation entre toutes les sommités médicales de Moscou, et il fut arrêté que la seule chance de salut du malade était dans un cliani;ement de climat, dans un séjour prolongé dans le midi de la France, où les anémiésde tous les pays viennent réchauffer leur sang à notre soleil.
Avec (|nelle joie la jirincesse consentit à cet exil qui la rendrait bien plus maîtresse encore de l'esprit de son iilsl Là-bas, toute seule avec lui, sous un autre ciel, au bord de cette mer, dont le flux repousse nos rêves el dont le reflux emporte nos chimères, tant notre âme devient inobile comme elle, comme elle intérieurement agitée de courants mystérieux, il en viendrai! bien vite à ne plus pensera la Kosake. Elle Fenlourerait de soins si doux ! Elle le distrairait de si ingénieuse fa(;on ! Il y en a de belles, parmi les jeunes filles du monde, qui demeurent à Mce jusqu'aux derniers jours d'hiver. Ils y retrouveraient des compatriotes aux belles chevelures blondes. Un peu plus tard seulement, le prince Dathory viendrait les rejoindre avec sajeune sœur. Tout le bonheur espéré pourrait se renouer encore comme une gerbe dont les brins ont été un moment dispersés par le vent.
Mais, quand elle fit connaître à Yvan le résultat d.' la consultation, l'avis de la science et son projet de départ immédiat, elle trouva son fils absolument rebelle à cette idée II ne quitterait Moscou à aucun prix, à moins qu'elle ne consentit, en échange de concession, à lui laisser
épouser la Kosake. C'est en redoulaiil de provoquer une crise nouvelle que la princesse répondit bien bas. et d'une voix qui, tout on voulant être ferme, tremblait :
— Ça, jamais.
— Alors, ma mère, je reste.
— Malheureux enfant, mais ce serait pour loi la mort!
— Eh bien, tant mieux ! ce sera plus tùl lini.
— Tu es sans pitié, Vanchka !
— Je ne suis que votre exemple, madame. Je vous répète que je ne partirai pas.
La pauvre femme eut un terrible déchirement dans l'àme. Le petit prince assistait au combat qui se passait dans .son âme, avec une singulière acuité dans le regard, l'interrogeant des yeux sans prononcer une parole. Tout cà coup, la princesse, étreignant ses belles tempes blanches entre ses mains crispées :
— Ah ! la misérable fille ! s'écria-t-elle.
— De quel droit la jugez-vous sans la connaître? lui demanda Yvan sur un ton impérieux et faisant un effort visible pour tenter de mettre un terme à l'inflexibilité maternelle.
— Ne sais-je pas ce que sont ces femmes, malheureux enfant ?
— Non ! vous ne savez pas ce qu'est celle-là. Elle est non pareille àtoules lesautres. Elle n'a pas grandi, comme la plupart de ses compagnes, dans une Bohème équivoque, entourée d'exemples pervers. Non! mais en pleine campagne comme une plante, comme un animal superbe, se grisant de la beauté des choses, lisant au grand livre de la nature seulement. Elle a des ingéniosités charmantes et dont vous seriez touchée ! Si vous saviez, ma mère, comme elle ignore tout de la vie ! Le bien peut-être, mais certainement le mal. Toute seule, elle s'est instruite ! Elle a appris à chanter, à danser, à aimer la lecture, toute seule. Une âme de poète dans un corps d'enfant! Non ! vous ne savez pas ce qu'elle est! non plus que je ue le sais moi-même,.
LA KOSAKt:. 121
mais elle vil comme auréolée (l'enchantement. Kt puis, si vous saviez avec quelle tendresse elle me parlait, avec quelle douceur elle inesoii;iiait quand vous n'étiez plqs là! Un horrible sentiment de jalousie mordit la princesse au cœur. Yvan s'en aperçut et, plus câlin, plus persuasif encore de l'espoir désespéré de son âme :
— Oui, J'ai mal fait, ma mère, de la recevoir ici sans vous le dire. Car le jour où vous auriez c(jmpris qu'elle était toute ma vie, vous ne m'auriez pas refusé de la voir. Tout a été innocent entre nous, puisque c'est comme femme que je la veux. Ah! ma mère, ma petite mère, si vous la connaissiez !
Avec effort, la princesse répondit à son fils :
— Si, pour te décider à partir, il suftil (|ue tu la revoies un instant devant moi, j'y consens.
— Et que ferai-je ensuite, ma mère, quand vous m'en aurez de nouveau séparé? Et prétendez-vous la juger rnmme elle le mérite, en quehjues minutes?
— Alors, mon pauvre Vanchka, je ne te comprends plus. Hue veux-tu, enfin ?
— Que vous l'emmeniez avec vous en France.
— Tu es fou ! C'est impossible. A ([uel titre, s'il te plaît?
— Comme une demoiselle de compagnie pour vous.
— Holà! fil la princesse révoltée.
— - C'est cependant, ma mère, le seul moyen de l'étU' ilier comme elle le mérite. Car, lorsque vous la connaîtrez vraiment, je suis sûr que vous ne vous opposerez plus à mon bonheur.
— Une Kosake !... ma demoiselle de compagnie !
— Elle est merveilleuse musicienne et elle lit avec un charme infini. Quelquefois elle me lisait des vers quand elle était auprès de moi. Elle les lisait avec une voix chaude, émue, vibrante, où semblait passer toute son âme.
— Vanchka, ne me demande pas cela.
— Alors, ma nière, j'ai dit et je vous jure, sur mon honneur, que je ne partirai pas.
i-li LA KOSAKD.
Allorrée de relie obstination, la prinresse Ylinne, les deux mains maintenant croisées sur le isenou et rejiardant (levant elle, sans rien voir, roulait, dans son esprit, un monde de pensées. Elle ne s'abaisserait pas à supplier encore son (ils. D'ailleur-s, elle le voyait inllexible et retrouvait ainsi un peu d'elle-même dans lu nature qu'elle avait pétrie à son image. Les médecins avaient déclaré qu'ils ne répondaient plus ilu prince (jue s'il partait immédiatement.
Il fallait donc prentlre un parti sur l'heure. Impassible et silencieux aussi, Yvan attendait sa réponse. Ayant parcouru tout un cycle d'idées contraires et revenue au |)oiut de départ, elle comprit qu'il n'y avait qu'à se soumettre, au moins à l'instant présent, l'ar un élan de tendresse que dominait cependant, au dedans, une sainte rancune de ce qu'il lui faisait faire, elle prit entre ses mains la tète de son fils.
— Non ! mon petit Yanchka, je ne veux pas que tu meures. Je ne veux pas que tu restes. Je l'emmènerai avec nous, puiscjue tu le veux. Il faut bien qu'un de nous deux ait pitié de l'autre. Eh bien, ce sera moi.
Yvan eut un ravissement éperdu dans les yeux. Malaisément, dans l'état de faiblesse où il était, il se laissa tomber aux genoux de sa mère.
— 0 ma mère, que tu es bonne ! s'écria-t-il. Ah ! je guérirai maintenant !
Elle lui souriait, mais avec une amertume mal voilée dans le sourire. Et lui continuait :
— Ah ! tu ne regretteras pas ce que tu fais, ma mère ! Et, quand tu la verras telle qu'elle est, tu l'aimeras aussi !
— Ça, jamais !
— Eh ! peux-tu donc croire que moi, qui suis sorti de ton sang, je puisse aimer une créature qui soit indigne de moi?
— iNon, je ne le crois pas; Yanchka, maintenant que tu n'as plus rien à me demander, je l'espère. C'est toi-même
({lie je cliai'go de lui l'aire savoir ce que je viens de lui accorder pour toi. L'ami dévoué qui savait si bien l'introduire ici, au mépris de toutes les convenances, l'aidera, sans doute, à la prévenir.
— Mais, dans un instant elle sera ici.
— C'est bien, tu lui proposeras ce qui est convenu.
— Mais, toi ?
— Moi ! tu me permettras d'attendre jusqu'à demain, au moment du départ, pour faire sa connaissance. J'ai besoin de me résigner. A tout à l'heure, Vanclika. Au moins, es-tu heureux ?
— Heureux et guéri, guéri par vous, ma mère!
Elle était partie déjà, laissant retomber la lourde portière sur la traîne de sa robe superbe et elle regagnait son appartement, cherchant à se justifier elle-même de sa propre faiblesse, se disant qu'à l'âge d'Yvan on est volontiers mobile en amoui*; que !e prestige dont celle femme l'avait enveloppé et comme grisé, elle le perdrait peu à peu dans la pratique de la vie familière et commune en voyage et qu'elle trouverait bien encore elle-même, s'il persistait dans ses résolutions, une façon de délourner, au dernier moment, de ses lèvres, un calice dont les premières gorgées y avaient mis une telle amerlumt!.
C'était déjà beaucoup de gagner du temps et c'était tout de sauver la vie de son enfant. 11 y avait dans cet état d'affolement de son fils une influence maladive,' quelque chose de malsain qui la désespérait, devant le retour à la santé. Ainsi plaidait-elle sa propre cause devant son orgueil meurtri et préparait-elle des surprises à l'avenir.
Kikine n'avait pas plus tôt reçu le mot (jue le petit prince lui avait écrit à la hâte qu'il avait couru chez Mawrilania et qu'il ramenait Lenska à qui il faisait enti-evoir tout ce (ju'il avait deviné de la vérité.
La princesse avait vu qu'elle tuait son fils, en refusant d'accéder à son désir et elle avait consenti à leur mariage. C'était aller un peu vite en besogne et escompter un
124 LA KOSAKK.
moiiiilro résultai. Il ii'avnil pas d'ailleurs fallu moins que cette exaspération des laits actjuis pour décider la Kosake à revenir au palais.
Elle y rentra avec son éternel sourire de déti aux lèvres, en reine. Y van était déjà sur pieds.
— Vous vous décidez à ni'épouser? lui demanda-t~elle assez froidement.
— Oui, c'est mon vœu le plus cher, Lenska. je vous le jure, et j'ai obtenu de ma mère qu'elle vous connut assez pour y consentir.
Et il expliqua à lu Kosake tout ce qui s'était passé entre sa mère et lui, laissant dans l'oubli tous les mots outrageants que la princesse avait eus sur les lèvres. Lenska l'éeouta silencieusement et en hochant doucement la tète, regardant les moindres riens de l'appartement, comme lors(|u'on veut avoir l'air de se détacher des choses qu'on vous dit. Quand il eut fini seulement, en faisant valoir l'amour et le courage dont il avait témoigné pour se rapprocher d'elle, elle se contenta de lui répondre :
— Et si je ne plais pas à la princesse ?
— C'est impossible, Lenska.
— C'est tout ce qu'il y a de plus possible au monde. Yvan. J'ai déjà remarqué que les femmes m'aimaient fort peu.
— Des sottes et des jalouses. Mais ma mère est une femme supérieure, ouverte à toutes les nobles idées et qui te comprendra bien vite.
— Ce n'est peut-être pas ça qui l'attachera à moi.
— Tu acceptes, n'est-ce pas? fit le jeune hon)me anxieux.
— Je n'en sais rien. Je ne me trouve pas vraiment, mon ami, le tempérament d'une demoiselle de compagnie. 11 y a en moi une Bohémienne qui s'accommode mal d'être commandée...
— Ma mère te traitera avec des égards que lui imposera ma tendresse pour loi.
\iû
— Non ! vrai ! je ne me vois pas Iticii dans et' rùle. Kl puis je crains, pour moi et vis-à-vis de vous, cet état d'abaissement relatif cl de servitude où vous me verrez. Je crois (|ue vous m'avez aimée surtout parce que je suis toute (■aprir(; et toute fantaisie, .le vous ai charmé eu vous contant mon enfance dans \vs bois, mes impressions de nature en Ukraine, toute cette vie en plein air, avec les bèl«s et les plantes pour amis, qui fut celle de mes premières années. Est-ce que je ne vous paraîtrai pas toute autre, obéissant, comme une esclave, aune grande dame, toute i:uindée île convenances comme ces institutrices dont nous lions moquions ensemble en les regardant jjasser à votre rroisée? Ksl-ee ipie vous croyez que volic mère aimera mes chansons de Tzigane ? — les plus chantées ! les [dus dansées! Non, mon cher, le sacrilice est trop grand.
— Ah! m"aimes-tu si peu, Lenska, que tu ne consentes à ce qui seulement peut nous rapprocher à jamais?
— ,Ie vous répète que rien n'est moins certain. Car vous n'avez pas encore dit ce que vous feriez, si la princesse ne me ti'ouvait pas à son goût ?
— En doules-lu, Lenska? Mais je passerais outre. L'âge me serait enfin venu de faire ma seule volonté.
— M'en donnez-vous voti-e parole?
— Je te le jure.
— Alors, je réfléchirai. Quand vous faut-il une réponse?
— Tout de suite, nous partons demain.
— Ah! mais, c'est un piège, mon ami, que vous m'avez tendu là. Tout de suite! Demain!
— Puisque je te jure sur tout ce ((ue j'ai de sacré au monde que. quoi qu'il arrive entre ma mère et loi, tu seras ma femme.
Elle le regardait avec ses grands yeux clairs, aux étincelles froides comme les étoiles des nuits d'hiver, plus mystérieuse, dans son altitude de sphinx, qu'il ne l'avait jamais encore vue.
— Allons! lit-elle tout àcoup on riant. Adieu, ladanse et les chansons! A moi les livres et les promenades de santé ! Au lait, j"ai toujours eu envie de voir la France.
— Ah ! ma Lenska, je t'adore !
Et le petit prince, fou de honheur, la humait éperdument.
— Je vais donc l'aire mes paquets, dit-elle. Ah! ça ne sera pas long. Inutile d'emporter, pour tenir compagnie à la princesse, les costumes avec lesquels je faisais fureur à Mawrilania ; je vais les vendre à mes camarades tout à l'heure, ou bien charger Kikine de m'en trouver un bon prix au marché de Sacrehach. A demain, mon petit Vanchka...
— A toujours, ma petite Roussalka bien-aimée. Va! hàte-toi! Ma mère t'enverra ses oi'dres ce soir...
— Ses ordres !
Et la Kosake disparut en riant comme une folle. Lui demeurait anéanti de bonheur.
Quand sa mère revint, il la remercia encore d'avoir consenti. La princesse était très triste. Ce qu'il lui fallait refouler d'orgueil et de haine pour la rencontre du lendemain ! Elle étouffait son sourire résigné et affectueux.
— Et maintenant, repose-toi, mon Vanchka bien-aimé. Tu es heureux, n'est-ce pas?
— Oui, ma mère, bien heureux.
Pour la première fois, ces mots de son fils qui la ravissaient toujours lui fui'ent cruels.
Yvan passa une nuit de rêves délicieux. Toujours près d'elle! Et puis, plus jamais la crainte d'une surprise par sa mère. Que ce voyage allait lui sembler doux, un voyage de fiancés sous la surveillance maternelle ! 11 aimait la France, sans la connaître, de penser qu'elle serait la vraie patrie de son amour. Très douloureuse, au contraire, fut la longue veillée de la princesse, qui ne put fermer l'œil de la nuit. Elle était obsédée d'une seule idée : dé-
LA KOSAKi:. 1-27
taire un jour re (|ii'cllt' allnil faiie à contre-cœur, el, nouvelle i'éiiélope, allant au rehours de sa tâche, séparer un Jour ceux qu'ell.i était forcée d'unir.
Dès le petit malin, un matin de fin d'hiver, avec un ciel presque rose retenu, à l'horizon, par un fermoir d'émcraude pâle, avec des hruils joyeux de cloches qui lui tintaient au cœur comme un glas, — car elle aimait Moscou en Itusso lldéle, en fille des antiques hoyards, Moscou, où sa l'ace avait laissé de tels souvenirs, — mélancoliquement, loul en travaillant elle-même à remplir ses malles pour ce lonij voyage, elle regardait par la croisée la longue théorie des dômes d'or élincelants semhlant de larges gouttes de lumière qu'une pluie mystérieuse faisait jaillir de cet océan d'un vert tendre qu'est la Cité Sainte et d'où émerge, comme la màlure d'un bâtiment, la forêt des croix haubanées.
Tl lui semblait, jiar une association d'idées naturelles, (|u'elle (|uitlàt la noble et antique tradition pour l'aventure, qu'elle délaissât le saint loyer pour la Bohême des grands chemins, qu'elle s'isolât de ce vieux monde où se retrempaient ses convictions et sa force, pour s'exposer aux dangers d'une civilisation nouvelle où elle^se sentirait comme exilée, où la voix muette des aïeux ne rendrait plus à son cœur le courage.
Sous cette impression pénible d'appréhension et de révolte, elle continuait sa besogne difficile de ne rien oublier d'essentiel pour une si longue promenade â travers l'Europe, avec la responsabilité d'un malade comme Yvan. La veille même, elle avait fait envoyer à la Kosake, toujours par l'intermédiaire de son fils, ce qui lui était nécessaire pour faire, de son côté, ses préparatifs do départ. Il allait donc falloir qu'elle la vit, tantôt, qu'elle lui parlât, et avec douceur même. Yoilà où sa faiblesse maternelle l'avait conduite et elle avait pres(iue des regrets. Mais Yvan était si radieux, si impatient de l'heure!
On vint lui annoncera ce moment qu'un jeune homme,
vèluc'oniint' les éliulianls pauvres, deinuiidail à lui parler.
Elle commença par refuser :
— Un éludiant pauvre ! Graine de nihiliste ! Diles-lui (jue je n'ai rien pour lui.
El comme le moujik (jui lui avait annoncé celte visile se relirait pour s'acquitter de la commission, elle eut. tout à coup, celte superstition dans Tàme dont les plus sceplifiucs n'arrivent pas lieureusement à se guérir, (px'un bienfait, au moment du départ et dans cette épreuve, lui rapporterait peut-cire bonheur. Elle rappela donc le moujik et lui donna quelques roubles pour le malheureux. Un instant après, le moujik rentrait, rapportant les roubles. L'inconnu n'élait pas un mendiant, il demandait un peu de travail s'il était possible de lui en trouver. Mais il refusai! obslinémenl raiimône.
La i)rincesse avait, dans son orgueil même, le souci d'un respect sympathique à toutes les fiertés. Ce pauvre lier l'intéressa immédiatement.
— Faites entrer ce jeune homme, dit-elle. On introduisit un grand garçon de pauvre accoutrement.
mais dont l'accoulrement avait quelque chose de vaguement sacerdotal, portant les cheveux longs en arrière, à la manière des popes, el une barbe vierge aux brins lumineux et soyeux, qui mettait comme une ombre, transparente, seulement au bas de son visage. A sa chaussure en lambeaux et à la poussière accumulée dont il avait mal su dégraisser son costume, on pouvait deviner qu'il venait de loin. Il avait l'air très las, en même temps très ré- ' signé.
Après l'avoir regardé avec une attention méfiante, d'abord, puis vaguement sympathique, ayant reconnu en lui, non pas un de ces étudiants du Nord, qui sont imbus de principes révolutionnaires, mais un (ils de la campagne instruit dans une école lointaine, la princesse dit à l'inconnu :
— Toi qui refuses l'aumône, quel travail sais-tu faire?
Eli levant tlouceinent vers elle ses beaux yeux d'apôlre, il lui ré|ioudit :
— Mou éducalion nie iierniet dtMic utile à un lionunc de liltéralurc ou de science {\u\ aurait besoin qu'on lil des rechercbes iioiir lui; mais je connais aussi les travaux des clianijis et |)ounais soii;ner une propriélé. Je pourrais instruire des curants, être recteur ou percepteur.
— Où as-tu l'ail les éludes?
— A kiew, mon père babitani llonianowka.
— Eb bien, Je vais te donner une lettre pour mon cousin, le vénérable Dmitri Godonol". supérieur du couvent de Troïtza, qui est un homuK; bienveillant et doux. Il trouvera à t'employer au monastère.
— Au couvent de Troïtza! fit vivement le voyageur. Non! princesse, il m'est impossible d'aller là.
Elle eut un mouvement d'élonnement, et fixa de nouveau, plus curieux et plus inquiets, ses yeux sur lui. Professait-il donc l'athéisme, ou bien son orgueil lui interdisait-il d'acceptei' quelque situation, infinie au début, dans une maison? Il comprit certainement ce qui se passait en elle et voulut protester contre l'une et l'autre de ces suppositions.
— Je ne puis entrer au couvent, princesse, lui dit-il d'une voix non sans émotion, pour une raison que je vais confier à votre bonneur, vous sacbant religieuse et incapable de me Irabir.
La princesse, d'un signe de tète presque bienveillant, encouragea sa confidence.
Alors l'inconnu lui conta toute son bisloire, son enfance dans la maison d'un père prêtre et que, tout jeune, il avait été destiné au sacerdoce; son séjour au séminaire de \\ie\\\ d'où il n'était sorti que ses études terminées et au moment d'être ordonné; sa rencontre, dans une forêt voisine, d'un noble qui l'avait insulté et cravaché, et le malheur qu'il avait eu de le tuer ou à peu près, ce qui l'avait forcé à. quitter le pays. Quant au motif de l'insulle dont il
Kilt l.V KOSAKi;.
avait élé vicliine, il le lut, cl la priiicosso ne le lui demanda pas.
Il y avait ilécidoinont dans ce jeune homme des qualités réelles; en tout cas, la loyauté et rénerRie. Car elle ne douta pas, un instant, d'un récit qui lui était fait avec un tel accent de sincérité. Certes, il lui déplaisait qu'un homme du peuple se fût révolté contre un homme de naissance. Mais la jeunesse est une excuse et le courage en est une autre. Il avait d'ailleurs suffisamment expié sa faute par un long et misérable voyage de l'Ukraine à Moscou.
— Souhaitais-tu donc vraiment être pope? lui demandât-elle.
— C'était le vœu le plus ardent de mon père, lui répondit-il, et je ne me pardonnerai jamais la douleur que je lui ai faite en m'en rendant indigne.
— Eh bien, peut-être, dans l'avenir, quand tout cela sera un peu oublié. D'ailleurs, personne ne t'a vu, n'est-ce pas ?
— Si! des bûcherons! Mais ils étaient mes amis. Ils ont vu comment j'étais traité et certainement ils ne m'ont pas dénoncé.
— Tu le serais que peut-être, un jour, par mes relations je pourrais surmonter cette difficulté. Mais jusque-là... que te conseiller de faire pour vivre?
Il restait la tête penchée sur sa poitrine, comme un homme qui vient de traverser une grande espérance et qui, tout à coup, retombe dans une effroyable réalité. Vraiment elle eut un mouvement de pitié; car il y avait, sous cette grande (ierté qui était en elle, un fonds de bonté dans la princesse Ariadne.
— C'est une vraie fatalité, lui dit-elle lentement ou plutôt ayant l'air de se parler à elle-même, que je quitte aujourd'hui même Moscou, pour aller en France soigner la santé de mon fils. J'aurais pu, dans des familles amies, te trouver une place de secrétaire. Moi, je n'en ai pas besoin.
LA KOSAKK. 131
Kl iiiélaiicoliqiKMiienl. plus bas. elle ajouta, avic un sourire amer aux lèvres :
— N'ai-je pas d'^jà uue daujc de couipagiiie? (^raitçuaul d'èlre importun, le jeune homme, riiiconiiu.
tout en tournant machinalement entre ses doigts sou bonnel de fourrure (|ue les averses et la poussière avaient pelé par endroits, fil un mouvement eu arrière, celui d'un homme (|ui va prendre congé. Klle l'arrêta d'un geste de la main.
— Un instant encore, lui dit-elle.
Et lui, toujours debout, attendit, cependant (jue la princesse, le front dans les mains, le coude au dossier de son siège, semblait réfléchir. .Nul u'ei'it pu deviner ce qui se passait en elle; mais il était certain que sa préoccupation était vive et qu'elle méditait quelque projet. Tout à coup, elle dit à l'inconnu :
— Eh bien, malgré queje n'aie pas un besoin immédiat de tes services, je te prends comme secrétaire. Nous partous dans quelques heures. Tu attendras mes ordres.
Il s'inclina avec un signe joyeux d'assentiment et en murmurant quelques paroles de reconnaissance.
— Ah! ton nom? fit la princesse.
— Je vous le livre comme mon secret, madame. Je m'appelle Mikaïl lérémeiévitch.
— Mikaïl seulement pour tout le monde, fit-elle. Et, du gestO; elle le congédia, toujours pensive.
|)EUXIi:me pautie
ciiAi'iTi;i-: vil
Quelques jours après le départ de Moscou, avec un court airct à Vienne pour laisser pendant quel(|ues heures reposer son lils, la princesse Ylinne s'était trouvée installée il Mce où Mikail, la devançant en qualité de secrétaire particulier, avait retenu et loué sur ses ordres une des plus belles villas, qui, du milieu d'une superbe planla- \ tion d'orangers et de palmiers toujours frissonnants dans le vent, à ses pieds, rei;ardait la mer.
Et dés l'arrivée, il y eut une consultation des médecins 1( s plus recherchés de toutes les colonies étrangères qui peuplaient la côte, dont on réunit les lumières pour donner, sur le malade, un avis concluant et définitif. Et la |>récision île leur réponse fut ce qu'elle est d'ordinaire, r'ost-à-dire aussi peu précise que possible; ils laissèrenl entendre (lue. sans doute, la situation était grave, l'état de faiblesse générale du blessé faisant craindre l'aggravation presque inévitable d'une alfeclion de poitrine demeurée en lui, de longue date, à l'état latent, et que la blessure rerue, dans le triste duel de Moscou, avait subitement l'ait se déclarer, avec une intensité dont ils ne pouvaient maintenant prévoir les effets.
Dans le secret de leurs délibérations, toutes les questions d'épuisement de races et d'hérédités morbides
IJl LA KUSAKi:.
furent longueineiU disculées, sans qu'il sorlîl de leur entente d'autre indication que l'espoir toujours possible d'une amélioration proitressive due à la jeunesse du malade, à l'air pur du pays où on l'avait heureusement transplanté, comme une plante délicate et i'rèle, et surtout aux soins dont l'entourerait la tendresse des siens. Et c'est pourquoi, dans la villa, ensoleillée au dehors entre la verdure des palmes, le bleu limpide du ciel et le bleu profond de la nier, et surchauffée au dedans à la température d'un intérieur de serre, la vieille princesse Ylinne jtassait auprès du malade les journées après les journées et suivait, sur la face pâle de son fils, les alternatives de souffrance et de mieux sensibles qui se produisaient en lui, de jour en jour, et quelquefois d'heure en heure.
C'est qu'elle eut donné sa vie, à elle, toute sa vie et la vie de bien d'autres, sans doute, si elle eût pu en disposer comme au temps déjà lointain du servage, pour sauver celle de ce fils adoré, dernier de la race, avec qui allait disparaître ce nom d'Ylinne, qu'on lisait à toutes les pages d'histoire, soit dans les tristes jours de lutte contre la Pologne et ses palatins triomphants, soit dans les guerres glorieuses et sauvages contre le ïartare et le Mogol, manieurs d'arcs, et le Turc, ennemi juré de la Croix.
Aussi le gardait-elle, ce fils, avec une jalousie farouche, de jour et de nuit, s'étant faite la compagne entêtée de ses veilles et de son repos, ne le quittant jamais et ne voulant prendre près de lui de sommeil que ce qu'il lui en fallait pour ne pas tomber à son tour. Pourtant, son affection jalouse avait dû céder une place, auprès du malade, à une autre affection qui, pour être plus récente, n'était pas moins volontaire que la sienne. La Lenska — comme elle ne manquait jamais de nommer, en elle-même, la Kosake, chaque fois qu'elle se voyait forcée d'y penser, — la Lenska n'était pas femme à se laisser arracher le cœur sur lequel elle avait une fois mis la main, et, si petite que fût cette main, elle tenait bien ce qu'elle avait pris; étant du
pays OÙ passe sous le ciel le vol des gerfauts, elle aviiit un |)eu de l'oiseau d(; proie et sa main, (lue et nerveuse, gardait la fernielé d'une serre aux ongles tenaces.
Ce n'est pas qu'elle accomplit, avec plaisir, ce devoir de rester auprès de celui (|ui l'aimait : non. L'amour n'était pas entré dans ce cœur sauvage, et la Kosake était restée Kosake, indomptée comme une de ces steppes qui l'avaient vue naître, et dont elle regrettait, au fond d'olle-mème, les arides mais vertigineuses élendues. Comment, dans l'épanouissement de sa santé superbe et de sa jeunesse débordante, elle, la libre fille de l'espace infini, eût-elle \n\ se prendre à l'amour de ce i'réle garçon, qui se mourait entre les quatre murs d'une chambre où l'on étouffait? Et pas une minute celte pensée ne lui venait i|u'il s'y mourait à cause irelie et pour elle, tant, dans la révolte de tout son être contre cette existence dont dépendait sa fortune pourtant, elle sentait le sang lui monter aux tempes et l'aveugler parfois. Être princesse et riche cependant, — princesse surtout, — quels rêves, quelles espérances magiques se développaient, devant elle, à ces mots qu'elle se murmurait dans l'ennui des veilles prolongées près du prince : être princesse !
Quelle liberté ils lui promettaient ! Quelle indépendance ! Non plus celle des champs de là-bas, où elle avait passé tant de fois échevelée et pres(iue nue comme une bêle des bois, non plus le plaisir d'étonner, d'etïrayer même de malheureux paysans superstitieux et grossiers, de tenter de la blancheur de son corps entrevue dans la nuit claire, un tils de pope qui passe, mais la liberté souveraine, absolue, dans la domination de tout ce qu'elle voyait à vaincre autour d'elle, et tontes les jouissances rares, tous les plaisirs inconnus et toutes les ivresses.
Et c'était l'espoir dont se berçait sa pensée, quand, un matin, (juelques jours après l'arrivée à Nice, comme elle entrait dans le cabinet de travail pour y prendre un roman ([ui tromperait un peu son ennui, elle aperçut, debout
l:!6 LA KOSAKK.
contre la fenèlre, en Ir.iiii de iiiellre de l'ordre dans des papiers d'alTaires que la princesse lui avait donnés à classer, un homme qu'elle ne put rencontrer sans stupeur, à ce moment près d'elle. C'était Mikail.
De son côté, entendant la porte s'ouvrir, celui-ci leva les yeux vers la personne qui entrait et, d'un l'egard, reconnaissant celle qu'il croyait loin de lui, il resta immobile et sans voix. En elTet, ils ne pouvaient qu'i;inorer, l'un et l'autre, leur mutuelle présence dans la maison de la princesse Ylinne, qui, de son côté, était bien éloignée de penser (|ue le drame à la suite duquel était venu chez elle, dénué de tout et désespéré, ce lils de pope hors de rKglise, avait eu pour première cause celle Kosake qui, ■échappée elle-même de la steppe, élait, Dieu sait cominenl, venue échouer à Moscou, dans un restaurant de nuit; cette mémo Ivosakc qu'en dépit de sa volonté elle venait d'élre obligée d'amener jus(iu'en France entre son lils et elle.
Un moment surpris et n'en pouvant croire ses yeux, Mikail se remil vite de son élonncHient, et son fatalisme slave accepta facileniont, ainsi (ju'nn événement prévu dans sa destinée, celte singulière el inallendue rencontre. La Kosake. d'ailleurs, élait restée pour lui l'être mystérieux et surnaturel, la lloussalka, sur laquelle son père, le vieux pope lérémei, avait lancé l'analbème, et ce qui survenait entre eux paraissait, à l'esprit religieux et simple de ce lils de prêtre, une manifestation évidente de l'inéluctable fatalité (jui, trois fois déjà, avait mis celle étrange lille sur sa route, el, par elle, venait de changer toute sa vie.
Mais Lenska garda moins de calme en retrouvant, dans la maison où elle l'altendait le moins, un homme dont la présence allait créer pour elle une menace constante, soit ([u'il racontât à la princesse comment il l'avait rencontrée el connue au pays — cl riiisloire du bain dans la rivièn' n'était |)as pour la servir auprès du prince et de sa mère.
LA KOSAKK. 137
— soil (|ii'il s'avisât (In la poursuivre (rime passion qu'elle savait bien avoir éveillée en lui depuis loiii^tenips etfiu'elle voyait revivre clans ce ju-ctnier rej^^ard (|n'il portail sui'elle en la retrouvant.
Et ce fut là d'abord le inolil'par lequel elle s"e.\pli(|ua • ello rencontre; aussi voulut-elle avoir porté les premiers coups dans la lutte qu'elle prévoyait,
— Vous! dit-elle en essayant dinlimider le jeune liomme de l'éclair de ses yeux sombres. Vous m'avez suivie jusqu'ici? Qui vous l'a permis? C'est d'un misérable ce que vous (ailes là, entendez-vous. Laissez-moi ! laissez-moi !
Mais Mikail devina (|uel motif la faisait parler, et doucement, de l'air résigné que donnaient déjà, à toutes ses paroles, lessoulTranccs et les désillusions de sa vie, il la rassura.
Non, il ne l'avait pas suivie jusqu'en cette maison; il y était entré malheureux, à bout de forces et de ressources, ne l'y sachant pas présente, la veille du départ de la princesse Ylinne pour l'étranger; mais il fallait qu'il y eût, entre eux, comme une chaîne subtile qui les attachait l'uji à l'autre, j)our qu'une main invisible se fût chargée de les rap|)roclier de si loin.
— (lommcnt éles-vous ici? qu'y faites-vous? demandât-elle, non encore rassurée.
— .le suis secrétaire parliculier de la princesse, répondit Mikail.
Mais elle, s'enlètant, leprit, cherchant à surprendre la vérité dans sa réponse :
— Cependant, vous saviez que j'étais également ici, chez la princesse; ne niez pas; en me revoyant, vous avez voulu paraître étonné, mais vous le saviez, vous ne pouviez pas l'ignorer.
— Qui me l'aurait appris? Les serviteurs, les gens de la maison sont, vous le savez, entièrement dévoués à leurs maîtres et muets sur tout ce qui les concerne, étant depuis leur naissance au service de la princesse. D'ailleurs, j'ai
138 LA KOSAKK.
été, avant eux tous, envoyé ici par elle pour retenir cette villa, et depuis mon arrivée je suis resté si isolé dans la chambre où je travaille que vous ne vous êtes pas plus aperçue de ma présence auprès de vous que je n'ai pu de mon côté soupçonner la vôtre.
— Et la princesse ne vous a rien dit de moi? Jamais, insista-t-elle, jamais?
— Non; la princesse m'a dit qu'elle comptait passer la saison en France pour rétablir la santé de son fils, très altérée depuis cet hiver, et surtout depuis un duel où le jeune prince avait été assez dangereusement blessé; voilà tout.
— Elle ne vous a pas parlé également du mariage prochain de son fils?
— Ah! si, en effet, j'oubliais. En quelques mots, avant mon départ de Moscou, la princesse m'a mis au courant d'un mariage projeté et qui se trouvait retardé par la santé du prince.
— Elle vous a nommé sans doute la personne que son fils désirait épouser?
— Je ne m'en souviens pas, et, si elle l'eût fait, le nom de celle personne m'eût sans doute frappé.
— D'autant plus (jue c'est le mien, dit la Kosake qui, sachant maintenant que Mikail n'avait pas parlé, se croyait assurée de pouvoir lui imposer le silence aussi longtemps qu'elle le voudrait.
— Le vôtre? lit Mikail. Comment aurais-je su que c'était le vôtre? Je ne le connais pas.
— Eh bien! apprenez-le donc. Je m'appelle aujourd'hui encore la Kosake Lenska, mais bientôt je m'appellerai la princesse Ylinne.
— Vous? vous?
Et le jeune homme, celte fois. ne.put en dire davantage. — Oui, moi! reprit la Kosake. Et maintenant, écoutemoi, reprit-elle en revenant, tout d'un coup, aux brutalités anciennes de sa vie errante, comme si, une dernière fois.
LA KOSAKE. I3"J
elle eût voulu rapprocher la distance qui allait les séparer pour jaiuais, elle cl lui. Princesse! Oui, pareil rêve va se réaliser pour moi, inattendu, je l'avoue, inespéré même. Sans doute, quand, l'été, je regardais mes yeux au clair miroir dos rivières, là-bas, je j)ensais bien qu'ils ne refléteraient pas éternellement le ciel de la steppe; quand mes pieds nus, en hiver, couraient sur la neige, je prévoyais qu'ils pourraient me mener loin un jour, mais je ne savais pas que ce serait si vile et si loin. Comment les choses se sont faites, je ne me l'explique pas encore autrement (|ue par la raison qu'elles étaient écrites là — et elle montrait sa main ouverte, — mais enlin le prince m'a rencontrée, s'est battu parce qu'un autre me voulait, et m'a voulue après, parce qu'il s'était battu pour moi.
— Et il vous a eue. n'est-ce pas, dit Mikaïl. parce qu'il était prince et parce qu'il était riche?
La Kosake sourit imperceptiblement ; elle sentait qu'elle tenait Mikaïl par la jalousie et qu'elle ferait de lui encore ce ([u'elle en voudrait faire.
— Le prince, reprit-elle, m'a dit qu'il m'aimait et je lui ai répondu que je ne lui donnerais le droit de me le répéter que le jour où lui me donnerait son nom.
— Et vous? dit Mikaïl que la surprise avait cloué sur |>iace; vous, vous l'aimez?
— Il faut le croire, dit-elle, éludant une réponse directe, puiscjue je l'épouse.
Et à son tourelle interrogea, voulant savoir dans quelles circonstances Mikaïl était entré chez la princesse.
Celui-ci ne fil aucune difficulté pour parler. Il dit d'abord sa fuite du pays après le crime commis, par lui, pour la sauver des mains de ce Dmitri Tchenko; puis sa venue à Moscou et sa vie dans celte ville, sans argent, souvent sans ])ain, ses recherches pour trouver une place qui le fit vivre au moins; enfin sa visite à la princesse et comment celle-ci l'avait accepté comme secrétaire et amené à Nice dans cette maison où Lenska et lui venaient
do se reiuoiilror. El il irt'ul, en disant ce qu'il avait soullert, aucune anierlunie pour elle qui pourtant était la cause première de tout. Il était naturel à ce cœur simple, reliijMeux et bon, d'accepter, sans plainte, les injustices et les rigueurs de la vie. Mais elle, gai'dant la fa(;on de parler qu'elle venait de prendre avec lui et dont le tutoiement, au lieu de le rapprocher d'elle, mettait entre eux la dislance d'une princesse à un inférieur, tlemanda encore :
— Alors, lu as renoncé à être prêtre?
Et, railleuse un peu, elle ajouta : — Tu as peut-être laissé ta foi avec ton habit?
— >'on. dit Mikaïl, j'ai gardé en moi ma foi aussi vive qu'au jour de ma consécration à Dieu; mais, éi.ant coupable, je devenais indigne d'être prêtre et j'attendrai que le remords et la pénitence m'aient lavé de ma faute et que mes pairs me jugent assez puni pour me pardonner.
— J'ai peur que lu n'attendes longtemps, dit Lenska avec un sourire de méprisante pitié, et que tu ne t'abuses si tu crois qu'on pense à un malheureux comme toi.
— On y pense, dit Mikaïl en relevant la tête, et déjà quelqu'un s'occupe de demander ma grâce en haut lieu, quelqu'un de Ires puissant à qui j'ai avoué ma faute et qui peut-être pourra m'en obtenir le pardon : la princesse!
— Tu lui as dit?... demanda Lenska, devenue inquiète à la pensée d'avoir été mêlée à ses aveux.
— On peut beaucoup parler en taisant un nom; je n'ai nommé que moi en tout ceci. D'ailleurs, ne craignez rien ; puisqu'il le faut, je vivrai près de vous, Lenska, quoique j'en doive être malheureux, sans me plaindre et sans vous trahir, espérant que le mariage rachètera votre passé, comme l'épreuve que je m'impose à cette heure rachètera ma faute. Et puis, i)rêtre ou non aux yeux du monde, je reste prêtre en mon cœur et ne veux plus connaître d'autre affection que l'amour du ciel et la charité. C'est pourquoi, Lenska, je vous pardonne tout ce que, par vous, j'ai souffert.
LA KOSAKK. Ml
El, sans la regarder davanlaiçe, !e jeune lioiiimo sortit de la pièce et remonta dans sa clianibre. Celle rencontre, qui, dans le preuiier moment, avait forlement inquiété la Kosake, la laissa plus calme quand elle ne revit plus celui qu'elle avait craint d'abord, el surtout quand elle se l'ut rendu compte que c'étail un esprit loyal et gént-reux, qui ne s'abaisserait jamais à l'acte de basse rancune de la desservir auprès de la princesse. Quant au prince, elle savait bien qu'aucune tentative n'eût eu prise sur lui, tant elle le tenait tout entier.
Sans doute, la présence constante de la mère empécbail les causeries, entre elle et celui-ci, d'être aussi intimes et les aveux du prince d'être aussi ardents (ju'il les eut voulus; mais celte retenue même exaspérait son amour contenu; et, par cela encore plus que par la possession absolue, Lenska retenait plus sûrement ce cœur d'enfant volontaire envers tous, et faible devant elle. Et puis, la jalouse surveillance de la princesse était bien forcée de se ralentir parfois, quand quelqu'un de la ville, parmi les nombreux compatriotes qui s'y étaient établis pour i'biver, venait s'informer de la santé du malade, et que la princesse était forcée de quitter son fils pour recevoir quelques instants le visiteur.
Alors, malgré sa faiblesse, le prince niellait à profit ces courts moments où il se sentait libre, comme s'il se fût douté que son mal ne lui permettrait pas beaucoup d'heures pareilles, et que, dans l'avenir, ses jours de joie étaient déjà comptés.
D'ailleurs, sous Tinfluence de l'air pur et tiède, sous la cbaleur bienfaisante du soleil, ses forces semblaient revenir et il se reprenait assez rapidement à la vie. Autour de lui, on se rassurait un peu el sa mère laissait voir des yeux moins inquiets qu'aux jours désespérés de sou arrivée. Et, à mesure qu'il se sentait renaître, le prince ancrait plus avant, en lui, son idée fixe d'épouser Lenska aussitôt qu'il serait revenu à la sanlé et en tourmentait la prin-
cesse. Celle-ci, pour ne pas conlraiiLM' sa fiiiblesse, le laissait parler et évitait de se prononcer d'une manière absolue, i-eniellaiit toujours à une épocjne indéterminée la réalisation déco projet auquel elle espérait intérieurement que surviendrait un empêchement imprévu. Mais il arrivait au malade d'insister; il s'ii'rifa même, voulant une réponse précise, et, devant rimpossibilité de se dérol)er plus longtemps, la princesse avait lini par s'engager à le laisser marier dès que sa santé lui permettrait de quitter le fauteuil où il restait encore étendu.
— Mère, avait-il dit un jour, je me considère comme engagé d'honneur vis-à-vis de Lenska. Souvenez-vous que je ne vous pardonnerais jamais si je mourais sans l'avoir épousée.
Et la mère n'avait rien trouvé à répondre et s'était bornée à chercher le moyen de paraître donner satisfaction à ce désir de son fils, sans engager irrémédiai)lement l'avenir, en faisant une princesse véritable de cette fille qu'elle baissait, moins encore pour la tache qu'elle allait faire au nom de la famille, que pour la part d'affection qu'elle lui volait dans le cœur de son fils. D'ailleurs, ce moyen, elle pensait bien l'avoir trouvé, et si elle avait pris Mîkail comme secrétaire, si elle avait amené, avec elle, ce fils de pope, c'est qu'elle se doutait qu'elle aurait peutêtre à l'employer un jour. Ce jour, pourtant, n'était pas encore venu, mais, peu à peu, elle le préparait dans l'ombre. C'est ainsi qu'un soir, comme elle était auprès du prince qui s'était trouvé assez bien du temps doux de la journée, elle fit demander à Mikail de descendre pour lui donner un ordre de vive voix, et, quand il se fut retiré, après avoirentendu ce qu'elle avait à lui dire, naturellement h; prince s'informa quelle était cette figure nouvelle de serviteur qu'il ne connaissait pas au service de sa mère.
— Un pauvre garçon qui mourait de faim à Moscou et que j'ai i)ris pour secrétaire, dit-elle. 11 est très doux et très intelligent; je n'ai jusqu'ici qu'à me louer de lui.
LA KOSAKt. lia
— 11 jtariiil, en olfet, au-dcssiis de sa cuiulilion, lit le [iiiiice. Commenl s'appelle-t-il?
— Mikail léréiiieiévitch. C'est un (ils de|)o|ie sans fortune <|ni coniplaii éi^alenient être prelre, et (jui avait reru l'ordination déjà, quand un mallieur survenu dans sa vie l'a forcé à quitter temporairement les ordres. Il était sans amis, sans i»roleclioii, sans direction surtout et j'ai pensé, en le prenant à mon service, lui éviter l'entraînement vers les idées libérales, à la mode du jour ciiez les jeunes ijens romme lui dévoyés.
— C'est très bien, ce iiue vous avez fait là, mèi'e. et je reconnais votre habituelle bonté.
— Oh! je compte faire plus encore pour lui. C'est un iiarçon qui a gardé très vive sa foi et je me suis mise en léle de le faire réintégrer dans les ordres. Je m'en suis occupée déjà ; je fais intercédera Pétersbourg auprès du Saint-Synode où se traitent les affaires ecclésiastiques ; nous y avons, tu le sais, des amis puissants, et je ne désespère pas de réussir, sa faute étant de celles que la jeunesse excuse.
U'un autre côté, la princesse entretenait la confiance de Mikaïl en lui assurant, de temps à autre, (jue son affaire ne pouvait être en meilleures mains que dans les siennes, qu'elle employait toute son inlluence à la faire réussir, et qu'aux dernières nouvelles reçues par elle, on lui promettait une solution assez rapide.
Cependant, Lenska, qui, dans les premiers jours de son arrivée à Nice, s'était montrée d'un empressement excessif et tendre auprès du prince, maintenant, malgré tout le désir qu'elle avait d'être princesse, commençait à trouver que le temps s'écoulait bien lent et bien triste, entre ce pâle malade qui ne souriait guère et cette austère et froide princesse qui ne souriait jamais.
Une haine féroce vivait derrière ce calme visage de vieille femme, qui ne s'était pas encore une fois laissé attendrir en la regardant, haine de grande dame dont
niie iiitriiiaiito usurpait les droits, et de mère dont une (ille spoliait ratîeclioii malenielle, haine qu'elle sentait bien ne devoir désarmer jamais.
Aussi, le prince, voyant les veux de celle qu'il aimait se voiler parfois de mélancolie, avait-il obtenu qu'elle ne se cloitràt pas auprès de lui, qu'elle sortît, exigeant qu'elle vît du monde, qu'elle allât au concert et au théâtre, si elle le voulait, et prît sa part des plaisirs et des fêles que les étrangers de la ville organisaient journellement.
Elle s'y refusa d'abord, l'assura qu'elle ne pourrait goûtera aucun plaisir loin de lui, et qu'elle le suppliait de la garder à son chevet de souffrance, comme c'était son devoir et sa joie ; mais il n'y voulut pas consentir et obtint enfin ce qu'il voulait, et ce qu'au fond elle était ravie d'accepter. Elle sortit donc avec toute la liberté ([ue comporte l'indépendante manière de vivre des jeunes tilles russes, et dans celte réjouissance éternelle qui fait si aimable à l'étranger cette belle rive ensoleillée, elle goûta, pour la première fois, le charme de vivre riche, heureuse et fêtée.
Sa beauté, dès qu'elle parut, lit une profonde sensation, et pourtant elles étaient nombreuses celles qui, cet hiverlà, dans la ville pleine de lumière, passaient pour être belles et pour aimer à se l'entendre dire. Mais la beauté de la Kosake était faite de la beauté mystérieuse de la steppe. Sauvage comme elle et ayant gardé dans ses yeux le reflet des horizons infinis, elle avait la même attirance enchanteiesse et le même enivrant parfum ; une secrète magie était toujours en elle, et. dans la femme, revivait la Iloussalka des rives du Dnieper bordées de roseaux. A ce charme fait d'inconnu, les plus forts se prenaient malgré eux, si bien qu'en peu de temps elle eut une véritable cour d'admirateurs passionnés dont l'enthousiasme se tenait pourtant à distance et la respectait ; car, si sa nature fière ne l'eût engagée, d'elle-même, à leur imposer
LA KOSAKK. 115
la réserve, la plus siin|ilo priideiicc lui eu aurait fait un devoir.
Pourtaul, parmi ceux-là, un jour il s'en trouva un dont l'apparence la frappa davantage. C'était un homme d'une trentaine d'années peut-être, dans toute la séduction de sa force et de sa beauté. Il était u:rand et largement découplé, la tète superbe avec des yeux profonds, où passait tout l'or du soleil, des cheveux qui bouclaient naturellement autour d'un front d'une blancheur mate, la bouche sensuelle sous la moustache élégante et fine. Et le jour qu'elle le vit, c'était une après-midi sur la promenade des Anglais, devant la mer qui avait des rehauts d'écume blanche dans le bleu de son émail tremblant. Il parut frappé de la voir si belle, comme elle, de son côté, était surprise et émue de le rencontrer; elle marchait, — il passa, — et il n'y eut rien de plus entre eux ce jour-là qu'un regard.
Pourtant, elle était à ce point troublée qu'elle continua à marcher devant elle, suivie de deux do ses adorateurs les plus empressés, qui l'étourdissaient de leurs paroles sans qu'elle en entendît un mot, restée sous le charme de celui qui venait de passer près d'elle, et elle les quitta pour rentrer à la villa, sans avoir osé leur demander s'ils connaissaient cet homme et savaient son nom.
Et plusieurs jours se passèrent sans qu'elle le revît : le prince venait d'avoir une crise qui avait inquiété au dernier point sa mère et ceux qui l'entouraient, et Lenska n'avait pu faire un pas hors de la maison. Si la blessure reçue dans le duel du restaurant de nuit, à Moscou, était depuis longtemps fermée, une faiblesse générale avait envahi progressivement le malade, et c'était cette faiblesse qui mettait aux lèvres des médecins dont il recevait les soins, les terribles silences sous lesquels on peut tout craindre et tout deviner.
Cette crise était la première par laquelle il passait depuis son arrivée à Nice ; les premiers jours, d'abord,
U6 LA KOSAKE.
avaient été mauvais pour lui ; la fatigue du si long voyage l'avait totalement épuisé et la princesse s'était prise à désespérer; mais, peu à peu, la douceur du climat avait agi, et le prince se trouvait sensiblement mieux quaiul, sans cause apparente, cette après-midi que Lenska était sortie et avait fait la renco^llre qui l'avait tant troublée, à la même lieure, comme s'il y eût eu entre cette rencontre et la santé du prince un mystérieux rapport d'affinités secrètes, celui-ci, tout à coup, s'était dressé sur le fauteuil près duquel se tenait sa mère, et, avec un flot de sang qui lui jaillit des lèvres, p.erdit si longuement connaissance qu'un moment la princesse put croire qu'il venait de mourir entre ses bras.
Et la situation s'était subitement aggravée ; une seconde consultation des médecins, qui s'étaient déjà réunis auprès du malade, n'apprit rien de nouveau, si ce n'est qu'il suffisait d'une crise pareille à celle qui venait de se produire pour emporter le malade. Puis, sans qu'on sût ni comment, ni pourquoi, après des journées d'abattement et de fièvre, le prince, un matin, déclara qu'il se sentait moins faible: il se fit moins pâle; ses yeux, qui s'étaient creusés, eurent à nouveau leur transparence limpide et calme comme d'une eau tranquille, et le malade se reprit à vivre.
Pendant la longue appréhension de cette crise, Lensk.i était restée près de lui. Sans doute, la princesse n'eût pas demandé mieux que de la savoir éloignée; mais la Kosake était trop fine pour donner prise sur elle par son absence dans un pareil moment, et puis, il ne se passait pas une heure sans que le prince étendît la main pour la trouver près de lui; il souriait faiblement à son sourire et laissait passer les minutes sans parler, plus calme à se sentir entre ce qu'il aimait le plus au monde, sa mère et celle qu'il considérait depuis longtemps déjà comme sa femme. Son état ne paraissait, d'ailleurs, pas l'inquiéter. Il avait une grande faiblesse, sans doute; mais les
forces revioiidraieiU vite quand il pourrait sortir sous ce beau soleil, (jui, pour le moment, jelait sur son lit un iar^^e carré de lumière, et, pour (;elle convalescence prochaine, il faisait de longs projets de voyage : toute l'Italie .s'ouvrait ilevaut lui, et Naples, et les îles heureuses de la côte, où il se remettrait tout à fait auprès de celle qu'il aurait faite princesse.
Quand il commenta à se trouver mieux, il fut le premier à insister auprès de Lenska pour qu'elle reprît ses sorties accoutumées, lui affirmant que les nouvelles qu'elle ne manquerait pas de lui apporter de la ville et du monde contribueraient à le rétablir plus vite en le distrayant. Elle résista bien quelque temps encore à cette prière; mais un jour que le ciel se montrait éclatant plus (ju'à l'ordinaire, le prince ayant donné l'ordre d'atteler, elle se décida à céder et sortit enfin. Mais elle eut beau, ce jour-îà, passer et repasser sur la promenade où elle avait rencontré celui qu'elle voulait revoir, elle ne le revit pas devant elle. Cependant elle retrouva ses admirateurs habituels qui s'informèrent comment il se faisait qu'elle eût disparu depuis si longtemps, et reconiinencèrent d'échanger avec elle les idées futiles et banales qui sont toute la conversation des gens inoccupés dont un rien meuble l'esprit étroit. Le lendemain, elle sortit de nouveau, revit les mêmes personnages, entendit les mêmes questions et fit à peu près les mêmes réponses que la veille ; mais celui que cherchaient ses yeux parmi tous les autres ne passa pas ce jour-là, ni les autres jours encore, et elle en fut mécontente et un peu maussade. Puis le temps s'écoula et elle arriva à n'y plus penser que rarement.
D'un autre côté, l'amélioration qui s'était produite dans l'état du prince s'accentua. Il en arriva à pouvoir sortir (jnelques heures chaque jour, étendu au fond du large landau, dans les fourrures qui le couvraient ainsi qu'en un lit très doux. Kégulièrement, la princesse et Lenska
l'accompagnaient, et, tandis que la jeune femme animait les promenades de son caciuetage d'oiseau et de ses rires, le visage de la mère avait toujours sa gravité froide. Elle se sentait, en elle-même, humiliée de montrer, près de son (ils et d'elle, cette fille qu'elle méprisait et pour qui elle gardait une haine sans merci. En quelles paroles farouches eût éclaté sa haine si la princesse eût pu voir dans l'âme de cette Kosake qui souriait devant elle et y lire la pensée qui, parfois, fixait ses yeux sur un passant aperçu de loin et suivi du regard jusqu'à ce qu'elle se fût assurée que ce n'était pas celui qu'elle avait cru reconnaître !
Le prince se levait maintenant presque toute l'aprèsmidi, et, non content d'aller et venir dans la chambre, il sortait dans le jardin magnilique qui entourait la villa. Le temps continuait h être d'une douceur telle qu'on avait pu placer, sur la terrasse qui dominait la mer, une chaise longue sur laquelle, quand il se sentait fatigué de la marche, le malade pouvait s'étendre et se laisser vivre au bienfaisant soleil. Et quelques relations s'étaient établies entre la princesse et des compatriotes venus comme elle hiverner dans le Midi ; un échange de visites s'en était suivi, qui avait amené autour du prince un peu de bruit et de gaieté, ce dont l'esprit du malade se trouvait bien.
Un jour, au cours d'une de ces réceptions restées pourtant toutes intimes et restreintes, quelqu'un parla d'une représentation qui devait être prochainement donnée au théâtre de la ville et à laquelle le baryton italien Taddéoni, dont le nom ne devait pas être inconnu aux personnes présentes, ajouta la personne qui parlait, avait promis son précieux concours.
— Qu'est-ce que c'est que cet Italien? demanda le prince. Une jolie voix ? L'avons-nous eu à Pétersbourg ou à Moscou la saison dernière?
— Je ne crois pas, dit le quelqu'un qui donnait ces in-
LA KOSAKK. 149
forinaliolis; il arrive d'AiiuTique, où il avait un succès prodigieux, et il est engagé, dit-on, à Paris. Mais il vient de donner à Monte-Carlo quelques représentations, qu'on m'a (lit avoir été très rein;ir(iualjles.
— Je l'ai entendu, alïirnia une autre personne. Les éloges qu'on a faits de lui ne sont pas au-dessus de la vérité. Ajoutez à cela que c'est un homme superbe; il va tourner ici toutes les tètes. Irez-vous l'entendre, princesse?
La princesse Ylinne, à (|ui s'adressait cette question, parut prendre assez peu d'intérêt aux débuts de ce chanteur dont le talent, quel qu'il fût, ne lui semblait pas valoir la peine de quitter une soirée le chevet de son fils ; aussi, répondit-elle ({uelle ne comptait pas se rendre à cette soirée.
— Vous ne m'y accompagneriez donc pas si je vous exprimais le désir d'y assister? demanda le prince en souriant, tandis que la princesse, d'abord sur[)rise, objectait :
— Toi, mon enfant; mais y penses-tu? Ce serait une imprudence folle, et je m'y oppose.
— Comprenez bien que je ne la risquerais certainement pas, si je ne devais être approuvé par le médecin qui me soigne; mais, pourtant, s'il y consent, vous ne pourrez plus vous y opposer, mère?
— Je suis bien sûre qu'il ne consentira pas, répondit la princesse.
Et ce fut elle qui se trompa. Consulté, le médecin hésita d'abord, puis observa — et étant passionné dilettante lui-même — que si la musique adoucit les mœurs, elle peut distraire également la souffrance; que, d'ailleurs, l'heure tardive du théâtre, au lieu d'être un obstacle, semblait plutôt favorable, la température du soir, avec la brise de mer tombée se faisant plus douce qu'au milieu du jour, et qu'enfin, avec beaucoup de précautions sans doute, le prince se trouvait en assez bon état de santé
lôO LA KOSAKIi.
pour qu'on lui permil celle petite infraction au régime (ie claustration sévère qui lui était imposé depuis si longtemps.
Il fut donc convenu en principe qu'on se rendrait à cette représentation, dont l'annonce, habilement lancée par la presse locale, faisait déjà grand bruit dans la colonie étrangère, avide de plaisirs nouveaux. L'attraction reiloubla. surtout parmi les Slaves assez nombreux dans la ville cette saison-là, quand on sut que cette représentation, grâce à l'habile entremise d'un imprésario audacieux et intelligent, serait celle d'un opéra représenté souvent à l'étranger et resté populaire en Russie, mais encore inconnu en France : la Vie pour le Tsar, du célèbre compositeur russe Glinka. Il devenait presque du devoir de la princesse d'y assister et, rassurée sur la santé de son fils, elle ne fit plus aucune objection.
Quant à Lenska, elle accepta, avec une joie qu'il serait difficile de dire, l'idée de passer une soirée au milieu de tout ce que la ville comptait de plus riche, de plus noble et de plus en vue parmi ses hôtes, et surtout d'y paraître aux côtés du prince, ce qui, pour elle, était une sorte de présentation officielle et d'affirmation publique de son prochain mariage. D'ailleurs, c'était aussi, sans en avoir parlé même à Lenska, le but que s'était promis le prince; en insistant pour se rendre à ce spectacle où il savait devoir rencontrer beaucoup de ses compatriotes, il pensait une première fois peser sur la volonté de sa mère et l'amener, après cette concession faite à l'idée de cette union acceptée par le monde, à en presser la conclusion définitive.
Le soir de la représentation arriva. Le temps était très doux,^ sans un souffle de vent sous le ciel criblé du grain d'argent des étoiles, et une sortie, par celte soirée merveilleuse, ne pouvait présenter pour le prince aucun danger. Vers les neuf heures, il entra dans l'avant-scène qu'il avait fait retenir et prit place, ayant près de lui Lenska, qui,
LA KOSAKE. loi
senlaiil qu'elle devait plaire à tout prix et mettre à ses pietls cette salle eu étaut infiniment belle, avait su l'être de tout r»>clat de ses yeux profonds, de son sourire clair et du charme étrange qui rayonnait autour d'elle comme de la lumière. Pour tous, ce soir-là, elle voulaitètre la Roussalka preneuse de cœurs et d'àmes. Dès qu'elle parut, tous les yeux se tournèrent vers elle, toutes les lorgnettes furent braquées sur sa beauté, et le long frémissement (jui passa sur la salle lui fit comprendre qu,'une fois de plus, le pliiltre magique que versaient ses regards lui avait conquis cette foule inconnue.
Dans l'orchestre qui s'accordait au-dessous d'elle grin- (.■aient les chanterelles des instruments et se lamentaient le cor et les hautbois, tandis qu'au-dessus du bourdonnement obstiné des contrebasses graves montait, entre les vibrations des cordes de harpes, la voix plus haute des flùles. Et il sembla qu'on eût attendu, pour préluder, l'arrivée du prince et l'éblouissement que devait jeter Lenska en entrant; car, k peine le murmure d'admiration qu'elle avait fait courir sur toutes les lèvres se fut-il un peu apaisé que l'orchestre attaqua l'ouverture dans un grand silence.
Puis, le rideau lentement se leva sur le premier acte. D'abord, Lenska qui sentait près d'elle, un peu en arrière, la présence de la princesse Ylinne, et que cette présence gênait, tant elle la sentait sourdement hostile, écouta distraitement et regarda à peine la scène où le drame musical s'engageait, les yeux plus tournés vers la salle, y rencontrant des figures de connaissance, avec lesquelles elle échangeait de légers signes de tète et de jolis sourires qui montraient ses dents. Dans la première partie de la soirée, l'un des artistes, dont l'apparition avait été marquée par une attention particulière du public, fut salué d'un tonnerre d'applaudissements. Lenska, qui ne l'avait que distraitement écoulé, très intéressée à ce moment par les diamants merveilleux qu'étalait non loin d'elle-même
une baronne de la finance juive, se retourna au briiil des bravos el regarda celui qui venait de chanter et mainte- i nant s'inclinait, la main ramenée à hauteur de la poitrine \ et remerciait le public avec un sourire, cependant que ^ trois fois relevé le rideau baissait devant lui. Kl elle eut dans les yeux tout à coup comme un éblouissement: dans ce , chanteur, malgré le maquillage savant du visage et sous ] le coslutne, elle avait cru reconnaître cet inconnu dont le ; passage auprès d'elle, un jour, l'avait laissée si longtemps troublée. Mais, comme l'acte venait de finir et que quelques personnes étaient venues saluer la princesse et complimenter le prince sur sa santé assez rétablie pour lui permettre d'assister à celte belle soirée, Lenska amena facilement la conversation sur la pièce el son interprétation.
— Admirable! divin! disait un comte romain dont la femme faisait profession de lancer les talents inconnus sur la route de la célébrité et vivait au milieu d'un cénacle de jeunes maîtres à qui, disait-on, elle était moins cruelle que la gloire encore rétive. Dites-moi, princesse, puisque vous avez le bonheur d'être son compatriote, est-il jeune, ce Glinka? Il faudraque je le présente à la comtesse; vous m'y aiderez, n'est-ce pas?
— Vous aurez bien de la difficulté à le décider, répondit le prince Ylinne.
— Oh! je vois d'ici. Un ours, n'est-ce pas, c'est un ours polaire? Soyez tranquille, entre les mains de la comtesse, il s'apprivoisera, comptez-y.
Et l'heureux dilettante souriait dans sa barbe blonde, heureux de montrer autant d'esprit.
— Je doute bien qu'il se laisse faire, reprit le prince.
— Oh ! pourquoi ne viendrait-il pas à nos réceptions intimes, pourquoi?
— Parce qu'il est mort, fit simplement le jeune prince avec un sourire.
Devant cette réponse et le rire de Lenska qui partit en
fusée, faisant retourner les gens dans les loges voisines, le comte eut une moue de désappointement; mais en homme du monde qu'il était, il prit agréablement la plaisanterie et changea de terrain, en parlant de l'inlerprétation qu'il déclara très remarquable.
— Très belle, très belle, dit Lenska. et sans avoir l'air d'attacher à sa question plus d'importance qu'elle ne semblait en avoir. Qui donc, demanda-t-elle, est cet artiste que l'on vient de tant applaudir? Il a divinement chanté toute cette (in d'acte.
— Comment, vous ne le connaissez pas? Il est venu, il y a quelque temps, à Nice, je l'y ai rencontré. C'est Taddéoni, le baryton, qui a fait fureur toute cette saison à Monte-Carlo. ïaddéo Tuddéoni, un Italien de Florencç, je crois, à moins qu'il ne soit de Rome; je ne sais plus. Ce que je sais, c'est qu'il a, partout où il passe, un prodigieux succès. Je le connais parfaitement; il a chanté à une soirée que nous avons donnée au commencement de la saison, et je regrette que vous ne l'ayez pas entendu. Il faudra que je vous le présente.
Cependant Lenska doutait encore. Le comte venait bien de dire que ce chanteur avait passé à Nice quelque temps avant, mais rien ne prouvait qu'il fût le même homme qu'elle y avait rencontré. Sans doute elle venait de se tromper en le croyant reconnaître et, d'ailleurs, elle allait pouvoir s'en assurer facilement : le rideau se levait déjà sur un acte nouveau et elle se promettait de regarder de tous ses yeux, et de retrouver, sous le fard, si vraiment c'était celui qu'elle croyait être, les traits dont le souvenir était profondément gravé en elle. L'artiste n'était pas du commencement de cet acte ; indifférente, elle laissa passer tous ceux qui n'étaient pas lui. Mais tout à coup il entra et, cette fois, sans hésiter, elle le reconnut. Elle n'eût pu s'y tromper d'ailleurs; le chanteur, dès l'acte précédent, au moment où on l'avait rappelé si chaleureusement, l'avait reconnue et mettait maintenant une insistance, très
lîvi LA KOSAKli.
évidenle pour elle, h se tourner du côté de l'avant-scèiK^ où elle se trouvait.
Le prince, assez peu connaisseur en fait de musique, et qui préférait de beaucoup les airs faciles de l'opérette aux mélopées généralement mélancoliques de sa musique nationale, ne pouvait se rendre compte de l'effet tout personnel que le chanteur tentait de produire sur Lenska, occupé qu'il était à regarder distraitement du bout de la lorgnette quelques jolies toilettes dont l'éclat et la nouveauté foisaient sensation dans la salle.
De son côté, la princesse Ylinne, renfoncée derrière son fils, semblait se refuser d'apparaître auprès de celle qu'elle avait bien été obligée d'accompagner, à moins de laisser son fils seul avec elle, ce qui eût été plus grave et plus concluant encore aux yeux du monde, et l'ombre dans laquelle elle se renfermait obstinément l'empêchait de rien voir à l'intrigue galante qui se nouait entre la scène et la loge où, les yeux et l'oreille charmés, Lenska retrouvait dans les traits du chanteur l'impression d'attirante beauté qui l'avait séduite.
Bien d'autres cœurs que le sien battaient ce soir-là parmi les femmes, dans cette foule, pour l'homme qu'elles voyaient applaudir et qui se contentait d'accepter regards et bravos comme un hommage tout naturellement dû à son talent et àl irrésistible grâce avec laquelle il portait le costume. Mais il n'avait de regards que pour une seule d'elles, et, avec cette perspicacité des femmes que rien ne peut tromper dans leur orgueil jaloux, il y en eut qui tournèrent vers celle-là des regards où la bonté ne mettait pas de sourire et qui se penchèrent sur l'épaule de leur mari ou de leur amant, pour faire remarquer que, vraiment, le chanteur compromettait absolument cette fille et que le prince était un sot de n'en pas prendre d'ombrage.
Dans l'entr'acte qui suivit, la loge de la princesse à nouveau se remplit de monde, et les bavardages courants sur les personnes présentes dans la salle et sur l'événement
LA KOSAKt. 15.'!
<le la journée reprirent leur cours. Ce jour-i;i, une affaire intéressait particulièrement la ville. Celait le jugonienl rendu au cours de la soirée même par le tribunal de ^'ice, et qui mettait fin à un gros procès financier où un moment on avait craint de voir compromis quelques peison nages intluents. El une personne présente, qui avait assisté à l'audience prolongée fort tard, raconta que l'arrêt mettait hors de cause, faute de preuves suffisantes, le principal [)révenu, un banquier israélite dont la femme précisément se trouvait dans une loge voisine où ses diamants superbes avaient attiré l'attention de Lenska.
— Elle proteste par sa présence. Vous verrez que nous allons voir paraître le mari avant la fin de la soirée. Au sortir de la cour d'assises, il n'y a que ces gens-là pour avoir autant d'imj)udence.
— C'est l'alTaire des Chemins portugais ? demanda quelqu'un.
— Oui, dit la personne qui paraissait bien informée, et le baron eût certainement été condamné, si l'homme à qui il s'était adressé pour falsifier les titres qu'il avait en main n'avait pas été un artiste, un véritable artiste, dans son genre, assez adroit pour que la preuve du faux n'ait pu, malgré l'enquête et les experts, être suffisamment établie. C'est un graveur de la ville, un nommé... attendez donc... Saint-Ange, mais dont le nom véritable, dévoilé à l'audience, n'est pas celui-là et m'échappe.
— Est-il possible qu'à Nice même, il y ait de ces coquins-là! interrompit la princesse, qui s'était penchée pour écouter cette conversation, à laquelle elle semblait prendre quelque intérêt.
— Oui, certainement, il y en a, princesse. Mais peutêtre faut-il accorder à ce malheureux le bénéfice de quelque indulgence. C'est un pauvre diable avec femme et enfant, et la misère...
— Est de mauvais conseil, je sais. Enfin, il vaut mieux l pour les siens qu'on l'ait acquitté.
15G LA KOSAKE.
— Il n'en sera pas plus riche pour ça, reprit l'inlerlocuteur, et voilà un homme qui, faute de travail dans son métier de graveur, où sans doute il doit être hahile, recommencera peut-èlre un jour et finira au hagne.
— Et ce jour-là, la femme et les enfants?...
— Aussi pourquoi ces gens- là ont-ils des enfants? ajouta avec ennui le grave personnage qui avait donné ces détails.
A ce moment, le dernier acte commença et les visiteurs prirent congé, non sans toutefois que la princesse, qui s'était levée, arrêtât celui qui venait de parler au moment où il sortait de la loge, et dans l'entre-hâillement de la porte lui ait demandé :
— Dites-moi, savez-vous l'adresse de ce malheureux? Je désirerais, s'il se peut, lui venir en aide.
— Quel malheureux, princesse? Ah! l'homme aux faux papiers? Le graveur?
— Oui, parlez has. Il est inutile de crier les charités que je fais par-dessus les toits. Seulement, je pensais qu'ayant assisté à l'audience, vous auriez peut-être retenu...
— L'adresse de ce pauvre diable? Rien de plus facile. C'est dans la vieille ville.
Et, baissant la voix, il donna le nom de la rue.
— Je m'en suis souvenu, ajouta-t-il, parce que c'est près de l'église des Pénitents gris où j'ai vu, l'an dernier, une cérémonie de vendredi saint, avec une procession aux flambeaux fort intéressante. Voyez donc cela cette année, c'est très amusant.
Ces quelques mots s'étaient échangés très rapidement et n'avaient pu être saisis ni du prince, ni de Lenska, l'un et l'autre penchés, à ce moment, sur le devant de la loge, et d'ailleurs bien éloignés de se douter de l'importance que la princesse Ylinne attachait au renseignement qu'elle venait de demander. Et cette importance devait être grande pour que, de nouveau, assise derrière son fils, elle fermât les yeux pour se mieux graver en tête l'adresse
LA KOSAKK. 157
(ju'elle s'élait fait donner, et quand, sûre de ne plus l'oublier, elle les rouvrit, ce fut pour les porter sur Lenska et la regarder à la dérobée avec un singulier sourire.
Ayant en elle l'hérédité d'une race qui comptait de grands hommes d'Ktat, entre autres un ministre et un favori de cette impératrice Catherine dont elle se vantait de descendre, la vieille princesse savait longuement préparer ses desseins dans l'ombre et attendre tout de sa patience, de sa politique savante et du temps. Elle venait ce soir-là, sous le couvert de la charité, au milieu de cette fêle, à deux pas de celle qu'en son âme et conscience elle avait condamnée, de préparer sa chute, et cette chute serait d'autant plus terrible, le jour venu, que la Kosake aurait voulu monter plus haut; c'est pourquoi la princesse s'était longuement répété cette adresse de l'homme aux faux papiers et ne l'oublierait plus maintenant.
Cependant, avant la fin de la soirée, le prince semblant un peu fatigué, la mère fit observer qu'il serait plus sage de rentrer, et Lenska, à qui, en la voyant se lever pour partir, le chanteur avait lancé un dernier regard, dut rejeter sur ses épaules la lourde pelisse de fourrure qui l'enveloppait tout entière et remonter en voiture. Et tandis qu'elle rentrait, elle se laissait aller à ce rêve ébaurlié d'amour qui venait de la bercer pendant quelques heures.
C'était sans traîtrise d'ailleurs que la Kosake oubliait ainsi et trompait dans l'âme le prince qui était là, près d'elle, ce douloureux enfant qu'elle avait failli faire tuer et qui mourrait peut-être de sa blessure et l'adorait assez pour lui donner sa fortune et son nom. Elle avait l'inconscience farouche d'une bête et aimait qui son instinct lui commandait d'aimer; et, pour cet amour, elle aurait marché sur un monde sans se soucier du sang que ses pas auraient laissé derrière elle. La nature, à ses sens, parlait plus haut que la raison, et elle n'écoutait que la nature, et, par elle, se laissait prendre aux regards de cet homme
robuste et dans toute la force élégante de sa beauté, auprès de qui le prince, souffrant et faible, apparaissait dans la déplorable dégénérescence d'une race qui Unit.
Quelques jours après, elle le revit encore. C'était à Monte-Carlo, où elle avait été passer quelques heures entre amis. On était entré dans les salles de jeu un moment, et, dans celle du fond, près d'une des tables de trente-et-quarante, elle venait de l'apercevoir qui était assis avec des louis et des billets devant lui et qui jouait.
Quelques minutes, elle suivit son jeu, s'intéressant à ce qu'il gagnait ou perdait tour à tour. Près d'elle, et venu avec elle, de Nice en mail, en même temps que quelques amis, était ce comte qui avait si agréablement parlé musique dans la loge de la princesse à la soirée du théâtre et dont la femme protégeait amoureusement les talents encore inconnus. Il crut que Lenska n'avait pas remarqué le chanteur et, se penchant vers elle, il le lui désigna du doigt discrètement.
— Voyez donc; c'est Taddéoni, le baryton... Savez bien, au Grand Théâtre, la Vie pour le Tsar... En face, là, tenez, près de cette dame anglaise.
— Ah! oui, fit-elle négligemment. Je le reconnais, vous avez raison.
— Voulez-vous que nous attendions? reprit-il; c'est un homme charmant ; je vous le présenterai.
Le chanteur qui, distraitement, regardait devant lui, aperçut tout à coup Lenska et, auprès d'elle, le comte à qui il fit un léger salut de la main ; puis ses yeux se reportèrent sur la Kosake et, tandis que sa main poussait les louis sur la table, ne la quittèrent plus. Cependant il eut quelques coups malheureux; brusquement il jeta sur le tapis ce qu'il restait d'argent devant lui et attendit. Les cartes tombèrent; il se leva; il avait perdu. Alors, avec une aimable insouciance de beau joueur, il vint au comte, lui serra la main, s'enquit des nouvelles de la comtesse et s'inclina devant Lenska à qui il demanda l'honneur
LA KOSAKK. 159
d'être présenté. La conversation entre eux s'engagea; on parla de la belle soirée du théâtre, et surtout d:i grand succès qu'il y avait eu.
— Oui, dit-il, j'ai été assez content. Sans doute, ce n'est rien, auprès de mes succès d'Italie; à Milan, c'était de l'adoration. Mais enfin, j'ai été content.
— Et vous partez bientôt pour Paris? demanda le lomte.
— Oh! pas encore, répondit-il. Je ne suis engagé à l'Opéra de Paris que pour le printemps.
La causerie continuait entre eux. Ils étaient maintenant dans un autre salon, entre les tables de roulette où le jeu semblait très animé. Une claire sonnerie d'or tintait autour d'eux, avec le bruit des billes qui roulaient et la voix des croupiers, et le ronronnement des mots toujours les mêmes, dits des mêmes voix indifférentes qui passaient :
— Faites votre jeu!... llien ne va plus !
Le comte, entraîné, risqua quelques louis, et comme il ^agna, il s'assit à une table et laissa Lenska avec le chanteur. D'abord ils suivirent son jeu, puis, insensiblement, l'Italien écarta la Kosake et ils se trouvèrent bientôt isolés au milieu de cette foule, qui, toute au jeu, ne s'occupait plus d'eux et ne les remarquait pas.
En homme habitué à de pareilles aventures, le chanteur conduisit adroitement les choses. II savait maintenant où retrouver Lenska, et menait son intrigue avec les précautions subtiles d'un raffiné qui veut en savourer longuement les tendres promesses d'amour, sûr qu'il est d'arriver au but quand il le voudra.
Il dit d'abord tout le ravissement qu'il avait eu à chanter devant elle, et pour elle; pour elle seule, ajouta-t-il, h la soirée du Grand Théâtre. Il assura l'avoir remarquée, du premier coup d'œil, tant sa beauté l'avait frappé lors d'une rencontre dont peut-être elle ne se souvenait pas, mais que lui n'avait pas oubliée. C'était sur la promenade
des Anglais; depuis il avait quitté Nice et ne l'avait l'evue qu'au théâtre. Elle ne répondit pas et, à ce silence, il put juger combien il l'avait troublée.
Quel(|ues moments se passèrent où ils furent bien l'un à l'autre, ainsi perdus dans la foule; mais le comte se vit reprendre rapidement, par le jeu, ce qu'il venait d'y gagner et les rejoignit plus tôt peul-ètre qu'ils ne l'eussent voulu. L'heure, du reste, s'avançait et il fallait que Lenska rentrât à Nice. On se sépara donc et le chanteur, à qui elle avait tendu la main, garda celte main dans la sienne assez pour lui faire comprendre ce que ses yeux pourtant auraient suffi à dire clairement.
Rentrée à la villa, Lenska y retrouva le prince, toujours assez faible, mais néanmoins dans un état de santé qui se conservait meilleur depuis quelque temps, et la vie reprit ce qu'elle étail, passée le plus souvent au chevet du malade, sous les regards durs de la vieille princesse dont les projets cachés mûrissaient lentement dans l'entêtement sourd de sa haine.
Il y eut, à quelque temps de là, toute une série de fêtes organisées, par la municipalité, pour jeter dans la ville un peu de joie et d'argent et y attirer l'affluence des étrangers en quête de plaisirs. Régates, courses et batailles de fleurs se succédèrent chaque jour. Le temps était très beau et il y eut grande foule à toutes les réjouissances annoncées.
Le prince, toujours étendu au fond du large landau, prenait, de ces plaisirs, la part que lui permettait sa santé. Cette après-midi-là, sur l'avenue plantée de hauts platanes enguirlandés de drapeaux et de flammes, la voiture avançait lentement. Des banderoles de papier multicolore frisonnaient, claires, entre les branches et dans l'air très doux. C'était un jour de balaille de fleurs et la fête était dans toute son animation souriante. Les équipages se croisaient avec l'éclair des jantes de roues luisant entre les roses pâles et les mimosas, et il y avait des échanges
de bou(iuets jetés et rejetés au passage, et, sur toute celte foule, comme une pluie de couleurs et de parfums.
Sur Lenska, assise près du prince, heureux de la voir belle, elle tombait incessante, cette pluie faite de violettes paies, (!e lilas blancs et d'oeillets roses. Et la Kosake, le teint vif, les yeux luisants et clairs, en riant, renvoyait les œillets roses, les lilas blancs et les violettes pâles.
A un moment elle crut, dans une voiture élégante qui passait, reconnaître quelqu'un qu'elle espérait bien apercevoir ce jour-là, (juebiu'nn dont le souvenir ne la quittait plus; mais il y eut, au même instant, sur elle, une telle avalanche de fleurs lancées, qu'elle fut obligée de s'en garantir derrière son ombrelle et que la voiture passa sans qu'elle eût pu se rendre compte si ses yeux ne s'étaient pas trompés.
Elle avait bien cru le voir pourtant se lever et lui jeter un l)ou(iuet de camélias blancs. Elle chercha dans la voiture. En eflet, entre le prince et elle, parmi ceux dont les coussins étaient couverts, elle aperçut les camélias aux pétales charnus et clairs entre les feuillesd'un vert sombre, et comme elle se baissait pour le ramasser, un papier plié en tomba, qu'elle glissa dans l'ouverture de son gant; et, se relevant, elle reprit la bataille parfumée des roses. Or, le soir, quand, rentrée à la villa, elle put lire le billet que le bouquet lui avait porté, elle vit qu'il ne contenait que ces mots : « Je vous aime. » Et sachant bien de qui il lui pouvait venir, elle enfouit sa bouche dans la fraîcheur des Heurs pâles à qui elle sembla rendre un long et silencieux baiser.
CHAPITUE VIII
Cependant, le mal qui luait le prince et qui, dans les premiers temps de son séjour sous le soleil, avait paru céder à l'influence bienfaisante d'un climat plus doux, avait lentement, sourdement continué sa marche sûre. Chaque heure faisait son œuvre en lui, insidieuse et dévastatrice, sans que le repos troublé des nuits vint réparer le mal des jours et donner un peu d'espoir à la princesse Ylinnc. Elle ne quittait pas d'un moment le malade. Toujours auprès de lui assise, ayant, dans ses mains, ses mains pâles, transparentes comme de la cire, elle tenait sur lui ses regards fixés, semblant parler à quelqu'un qui était derrière son fils, qu'elle était seule à voir et dont elle épiait, des yeux, l'immobilité sinistre, quelqu'un qui à une heure inconnue, à une heure pareille à celle qui s'écoulait maintenant peut-être, lèverait le doigt et dirait : « C'est l'heure ! » et qui fermerait les yeux du fils bienaimé ; et les lentes minutes, comme des gouttes d'eau rythmiquement éternelles, tombaient sur son cœur.
Chaque jour, dans l'après-midi, la porte du salon s'ouvrait sans bruit, et sans bruit aussi, paraissant ne pas marcher de peur d'éveiller le malade et glissant comme une ombre très douce et très tendre, la petite princesse Balhory entrait, baisait la main chargée de bagues lourdes que lui tendait la princesse Ariadne et l'interrogeait d'un mol à peine prononcé, quelquefois seulement d'un regard : « Comment se trouvait-il? Comment s'était passée la nuit? » Puis, par derrière le large et profond fauteuil dans lequel,
au milit'u des coussins et des oreillers culasses, le corps éinacio paraissait se fondre, elle venait prendre, auprès du malade, sa place accoutumée. Et il se faisait, entre eux, des heures de silence, comme s'ils eussent eu, tous les trois, la peur de parler et d'être entendus de ce quelqu'un (jui était entre eux et qu'on ne voyait pas.
Une autre personne encore paraissait dans la grande pièce, baignée d'un air tiède et lourd, où se mourait Yvan. Lenslùi descendait tous les jours auprès de lui, et baisait également en entrant la uiain de la vieille princesse. Mais celte main, pour elle, n'avait pas d'étreinte et se faisait de glace ; et en observant le visage de la vieille femme, on eût pu voir se plisser imperceptiblement le coin de ses lèvres : la Slave des temps disparus et des sanglantes tueries féodales, (jui était en elle, n'y dormait pas si bien qu'eUe ne parût se réveiller parfois, et c'était le plus souvent sous le baiser de celle qui lui prenait le cœur de son lils.
Le prince, au contraire, souriait dès qu'entrait Lenska. Un peu de sang remontait aux joues, et aux yeux un peu de flamme ; il la regardait longuement, et semblait se griser, comme d'un violent parfum, de toute la beauté qui émanait d'elle.
— Vous êtes belle, ce malin, ma chérie.
— Plus qu'hier ? demandait-elle en se penchant coquellemcnl vers lui.
— Tous les jours plus belle. Je ne sais le temps qu'il fait au dehors, mais que le ciel soit bleu ou gris, quand vous entrez ici, il y entre avec vous du soleil.
El ces mots étaient dits lenlemenl, avec des arrêts et des reprises de souffle qui arrêtaient la pensée. Toute la vie, d'ailleurs, semblait s'être réfugiée dans les yeux et c'était par eux le plus souvent qu'il parlait.
Et surtout il faisait parler Lenska. A l'entendre, il ne se serait jamais lassé, et elle ne demandait qu'à laisser couler ses fugitives idées sur ses lèvres, idées d'enfant futile,
ItU LA KOSAKK.
écloses (l'un rien, gazouillement de mois susurrés par celle voix chaulante el qui élaient aussi vides de sens qu'élait vide d'âme celte cervelle d'oiseau. Toujours mûmes sujets, d'ailleurs : les éternels racontars des villes d'eaux d'été et des stations d'hiver, les histoires nées sans cause, dun mol, d'un rien qui couraient la ville, ridiculisant les uns, déchirant les autres, tachant d'un soupçon les gens qui passaient, connus ou inconnus, étrangers et compatriotes, n'épargnant personne, mordant les amis dont on venait de serrer la main, et préférant blesser même à mort que soufTrir l'ennui de se taire et de désarmer. Et Lenska répétait tout cela, dont naissaient des drames quelquefois, sans méchanceté d'âme, parce qu'il fallait bien dire quelque chose pourtant, distraire le malade et se distraire soi-même.
Et le malade, en effet, s'en amusait une heure; il souriait aux paroles de Lenska, aux idées folles, aux traits drôles qu'elle trouvait pour dépeindre les gens d'un mot, au beau rire qui découvrait ses dents blanches (juand elle parlait ; puis la fatigue : — il écoutait toujours, mais le sourire, resté sur sa bouche, se changeait en une crispation douloureuse de tout le visage. Alors, la mère intervenait.
— Tu te fatigues à écouter; repose-toi, Vania.
Alors commen(;aient de longs silences et Lenska bientôt laissait se voiler ses yeux qui, quelquefois, se fermaient malgré elle.
— Mère, disait le prince, Lenska s'ennuie.
Elle protestait, mais Irop faiblement pour pouvoir être crue, tant l'ennui pour elle était un insupportable supplice.
— Si, si, Lenska s'ennuie, reprenait le prince. Mère, dites qu'on attelle. Faites une promenade, ma chère. Je ne peux pas vous forcer à partager ma réclusion éternelle. J'aime à vous voir aller, rire el vivre ; c'est un peu de moi qui vit avec vous et cela me fait du bien, beaucoup de bien ; allez.
Et à quelques mois près qui changeaient, c'était là l'existence de tous les jours.
Pourlant, ce jour-là, quand, sous les fenêtres du salon, les roues du landau qui s'éloignait emmenant Lenska, eurent fait craquer le gravier des allées, le prince demanda :
— Vera Anlonowna viendra-t-elle aujourd'hui, mère?
— Non, mon enfant ; elle est prise toute la journée par cette vente de charité dont elle nous a parlé. Pourlant, si tu désires la voir près de toi, rien n'est plus simple que de la faire prévenir.
Et déjà la princesse tendait la main vers la sonnette et allait appeler; son fils l'arréla.
— Non ; tant mieux qu'elle ne vienne pas aujourd'hui; tant mieux.
— Pouniuoi?
— Parce que je préfère que nous soyons seuls, vous et moi, pour les choses que j'ai à vous dire, mère.
La princesse qui craignait toujours une explication entre son fils et elle, au sujet d'événements qu'elle ne voulait plus se rappeler et de projets qu'elle aurait voulu à tout jamais éloigner, prit les mains de son fils et très tendrement :
— Je t'en prie, Vanchka, ne parle pas de choses sérieuses, cela te fatigue et t'épuise et le médecin le défend.
— Il le faut, pourlant.
— Non, pas aujourd'hui. Mon Dieu ! nous avons bien le temps de parler de choses ennuyeuses : la vie n'est faite que de cela.
— Je la quitterais donc avec moins de regrets.
— Yania, Yania, voilà des idées, à présent! Yoyons, pourquoi t'inquiéter ainsi? Tu vas mieux, je t'assure. D'abord je le vois bien, nous le voyons tous ici; Yera me le faisait remarquer hier, lu es beaucoup plus fort qu'à notre arrivée. Sois tranquille, ce ciel bleu t'aura bien vite rétabli tout à fait. C'est un si beau pays, cette France !
m\ LA KOSAKK.
OuoI malheur (ju'il soit gâté par ses abominables idées jacoI)ines !
Et la princesse allait, parlait, pressait les mots pour dérouler la pensée de son fils. Mais lui, les yeux fixés devant lui, écoutait sans l'interrompre et laissait couler le déluge des paroles qui ne pouvaient noyer et tuer en lui ridée unique, obsédante de la mort; et quand sa mère se tut enfin, il reprit :
— Je veux vous parler de choses graves. Ecoutez-moi, maintenant; à une autre heure Vera sera entre nous, ou Leiiska. et, pour ce que j'ai a vous dire, j'aime mieux qu'il n'y ait là que vous et moi.
Un accès de toux l'interrompit quelques instants, le secouant tout entier, si violent qu'une syncope suivit où sa mère pensa qu'il allait rester. Elle sonna, un domestique accourut, et, en un moment, la maison, habituée à ces alertes, fut sur pied. On envoya à la recherche du médecin hal)ituel; mais, avant ([u'il fût arrivé, la crise était calmée, le malade rouvrit les yeux et fit signe qu'il ne désirait personne que sa mère auprès de lui.
— Tu vois, mon enfant, que tu feras mieux de remettre à un autre jour ce que tu avais à me dire, reprit la princesse.
— Vous voyez, ma mère, que je dois parler aujourd'hui; demain, peut-être, il serait trop tard.
Résignée à subir le coup qu'elle ne pouvait plus éviter, elle reprit sa place près de lui et attendit.
— Du reste, ce ne sera pas long, dit-il. Ma mère, je désire épouser Lenska : c'est tout ce que je voulais vous dire.
La princesse, sans parler, serra ses mains crispées. Elle s'attendait à la demande et la sachant dernière, suprême et sans réplique, elle l'écoutait et n'y trouvait pas de réponse. Enfin, elle dit :
— Tu sais que tu me fais beaucoup de peine en me demandant cela ?
LA KÛSAKE. 1C.7
— Vous savez (jiie vous me faites beaucoup de mal en me le refusant?
— Si tu l'épouses, lu m'auras brisé le cœur.
— Si je ne l'épouse pas, vous m'aurez tué.
■ Alors, devant cet entêtement, elle consentit à discuter, à implorer presque.
— Mais enfin, Vancbka, mon cnrant, comprends donc; peux-tu te marier, faible comme tu es ? Tu n'aurais pas la force même de te faire transporter à la chapelle, qui ost à l'autre bout de la ville, je crois. Attends un peu que la santé le soit revenue.
— Elle ne reviendra pas; c'est pourquoi je ne veux plus attendre. Le mariage peut avoir lieu, ici, dans ma chambre ou dans ce salon; notre loi et notre religion le permettent.
— Mais, reprit la princesse, comment peu.\-lu croire que lu en sois là de ne pouvoir remettre à plus tard?
— Mère, c'est une crise comme celle que je viens d'avoir qui m'emportera; je sens mon mal mieux (jue personne et avant de mourir je veux épouser Lenska.
Le malade avait fermé les yeux et parlait ainsi, comme s'il tenait à garder impénétrable, derrière les paupières closes, l'entêtement farouche de sa volonté. La princesse lenta un dernier effort, et se pencha sur lui :
— Vania, mon chéri, laisse-moi te dire encore que tu ne devrais pas nous imposer à moi, ta mère, à notre famille, Vania, la honte d'une pareille alliance. Une fille de rien, sortie de Dieu sait où, une Kosake !
Le prince ne rouvrit pas les yeux et dit à travers ses pâles lèvres à peine disjointes:
— Je veux épouser Lenska.
— A-t-elle une religion seulement ? Est-elle baptisée? Enfin, pourtant, tu ne veux pas damner ton âme! Pense à cela, penses-y.
— Je veux épouser Lenska.
L'accent avec lequel étaient répétés ces mots devenait
impérieux et dur. La princesse sentit que tout se briserait contre le roc de cette volonté. Ce fils qu'elle avait là, mourant devant elle, c'était bien le dernier de cette race de boyards autoritaires et tout-puissants qui, pendant des siècles, avaient pi'essuré les provinces et fouaillé les serfs, et, dans les intrigues, les conspirations de palais ou les révoltes ouvertes, avaient tenu tète aux ordres et souvent aux armées des tsars. Elle se vantait, elle, l'altière princesse, d'avoir un peu de sang impérial dans les veines; le souvenir de la grande Catherine revivait dans ses traits, et c'était là toute une hérédité de volonté qu'elle avait transmise à son fils.
Aussi, déjà, ne résistait-elle plus quand la porte du salon s'ouvrit, et le médecin ordinaire du malade entra.
C'était un étonnant petit homme, actif, nerveux, infatigable, qu'un séjour prolongé sous ce climat et une habitude remontant à plus d'un demi-siècle de soigner les malades qu'on y envoyait achever de mourir, avait doué d'une incroyable précision de diagnostic. A voir passer, dans la rue, les pâles phtisiques venus de tous les points du monde redemander la santé au soleil et à l'air pur de ce beau pays, il eût pu dire, sur un regard, qui s'en retournerait guéri ou qui irait dormir pour toujours sous la terre crayeuse de ces blancs cimetières semés sur la hauteur et qui, avec leurs tombes chargées de noms aux sonorités étrangères, aux titres exotiques, commandeurs d'ordres baroques et ministres d'invraisemblables contrées semblent, en ce pays d'hôtels, les pitoyables tables d'hôte de la mort, marquées de places éternelles.
Sa clientèle opulente et incessamment renouvelée aurait pu le faire riche vingt fois en sa vie, si vingt fois aussi il n'eût laissé sa fortune, jusqu'au dernier louis, sur le tapis qui dans la principauté voisine, à Monte-Carlo, tend aux joueurs impénitents le vert trompeur de son espérance. Et de cette double existence du médecin et de l'habitué de casino, de la passion invétérée du jeu et de
l'intention professionnelle de distraire ses malades, était née l'originale manie de mêlera ses consultations quotidiennes des souvenirs de roulette et de trenle-et-quarante.
— Eh bien, princesse, dit-il, en entrant, que se passet-il chez vous, pour qu'on m'ait envoyé chercher?
— Une crise terrible, il y a quelques instants. Nous avons eu bien peur, ajouta-t-ellc plus bas.
— Ah ! voyons cela, voyons.
Et il s'approcha du malade dont il prit doucement la main.
— Comment vous sentez-vous, prince?... Un i)eu de fièvre ce soir, hé? Bon, cela va tomber et nous vous ferons passer une bonne nuit.
— Je suis plus faible que ces jours derniers, docteur. Je crois que je n'irai pas loin.
— Quelle folie, mon cher enfant! Ah! j'en ai fait revenir de plus loin que vous, allez. Voyez-vous, on croit qu'on va s'arrêter. « Rien ne va plus! » Et puis la vie reprend el la bille roule toujours. Ne craignez rien, nous tenons la bonne série et nous vous tirerons de là.
Il resta encore quelques moments, ausculta la poitrine longuement, avec le soin minutieux et l'oreille exercée d'un vieux praticien, tandis que le prince, un peu redressé et soutenu par sa mère, laissait passer entre ses lèvres sa respiration haletante et brève.
— Bon, dit-il, en se relevant. C'est encore solide là dedans, — et il mettait le. doigt sur la poitrine étroite du malade, — rassurez-vous, un peu de soins, et tout rentrera dans l'ordre. Voulez-vous avoir la bonté, princesse, de me faire donner ce qu'il faut pour écrire ?
— Passez dans le petit salon, docteur, vous y trouverez le nécessaire, et l'on fera immédiatement ce que vous aurez ordonné. Ne te tourmente pas, je reviens, Vania.
Elle laissa le prince un moment seul et referma sur le médecin et sur elle la porte qui séparait le salon où se
ITU LA KOb.VKL:.
Irouvail le malade de la pièce où ils enlraieiit tous les deux. Et, la porte fermée :
— Eh bien ? demauda-l-elle anxieuse, eu regardant le médecin dans les yeux.
— Du courage, princesse, dit-il simplement; préparezvous là avoir du courage.
— Ah! il est...
— Mal, très mal; cette crise de la journée l'a totalement épuisé, et, s'il en survient une seconde, je ne réponds plus de la vie du prince.
— Vraiment! Mais cette autre crise, craignez-vous qu'elle survienne ?
Et, comme à cette question, faite la mort dans l'àme, avec un peu d'espoir restant quand même, il n'y eut pas de réponse autre qu'un silence qui parlait plus haut que les mots, la mère, en sanglotant, laissa tomber sa tête entre ses mains. Et, avec ces sanglots, on n'entendit plus dans le petit salon, faiblement éclairé, que le bruit sec de la plume qui écrasait sur le papier les vaines formules de l'ordonnance dernière.
La princesse releva la tète et, d'une voix qui implorait presque :
• — Dites, docteur, au moins croyez-vous qu'il puisse aller quelque temps encore, quelques jours ?
Le médecin eut un geste vague et une moue des lèvres qui affirmaient ses doutes.
— Quelques jours, pas même ! Alors, il peut mourir d'un moment à l'autre. Mon Dieu ! est-ce possible?
— Princesse, attendez-vous à tout et prenez courage. L'heure est grave. Inutile de vous dire que, s'il survient quoi que ce soit, je suis toujours à vos ordres.
Le vieux médecin se levait et prenait congé, quand un geste de la princesse le retint encore.
— Alors, rien, selon vous, docteur, rien ne peut sauver mon fils? rien au monde ?
— Ni rien, ni personne.
— Une Jurande joie ('prouvée, un grand désir longtemps combaltn. el que cet enfant verrait s'accomplir, ne pourrait pas le ramener à la santé ? Tenez, je suis franche avec vous comme avec nu ami ; écoutez : mon (ils aime depuis longtemps et désire épouser une personne (jue, moi, je n'ai pas voulu lui donner; eh bien, si je consentais à cette union, pourrais-je le faire vivre ?
- Si vous voulez donner à votre fils cette dernière joie, hàtez-vous, princesse. Vous n'ajouterez sans doute pas une heure à sa vie, mais vous le verrez certainement mourir heureux, et peut-être esl-ce là votre seul devoir, maintenant; votre conscience vous le dira mieux que moi.
Le médecin se retira et la princesse Ylinne resta seule un momeiil dans le petit salon, grave et les yeux fixés sur la pièce où était son (ils, se demandant, en effet, où était à l'heure présente son devoir de mère et se rap|)chint les paroles de ce fils à leur arrivée dans cette ville (jui devait lui donner la guérison :
— Manière, je ne vous pardonnerais jamais si je mourais sans avoir épousé Lenska.
Mais son parti sembla pris bientôt, car elle poussa doucement la porte du salon, alla jusqu'au malade, et voyant qu'il dormait ayant près de lui la petite princesse Bathory, survenue pendant la visite du médecin, elle tendit à celleci, ainsi qu'elle le faisait toujours, sa main à baiser, et la laissant veiller le sommeil léger d'Yvan, elle passa dans le cabinet de travail el sonna un domestique qui parut presque aussitôt.
— Mikaïl lérémeiévitch est-il là? demanda-t-elle.
Et sur l'assurance qu'il avait passé toute l'après-midi à travailler dans sa chambre.
— C'est bien, dit-elle. Montez lui dire que je l'attends ici. J'ai à lui parler.
Quelques instants après, introduit dans le cabinet de travail. Mikaïl s'y trouvait en présence de la princesse Ylinne. qui lui montrait un siège en face d'elle:
— Mikail, noire conversation sera sans doute assez longue : assieds-toi donc, el écoule-moi.
Le jeune honnne obéit. Il était ainsi, dans la pleine lumière de la lampe, bien en vue, tandis que le visage de la princesse restait noyé d'ombre. Elle demeura un moment sans parler, l'observant sans doute; puis sa voix sortit de ce coin sombre où on la devinait plus qu'on ne la pouvait voir.
— Depuis que tu es chez moi, Mikail lérémeïévitcb, ditelle, je n'ai eu qu'à me louer de toi. Tu as gardé dans tes relations avec notre famille la discrétion que je t'avais recommandée et je pense que, de ton côté, lu n'auras pas à te plaindre de moi.
— J'ai fait simplement mon devoir, murmura Mikail, sans lever les yeux sur la princesse.
— Mikail, reprit-elle, es-tu toujours dans les mêmes idées? Yeux-tu toujours être prêtre?
— Mes idées, princesse, sont restées ce qu'elles étaient, des convictions qui ont leurs racines au plus profond de mon âme. J'ai vu les vanités de ce monde, je les vois mieux encore depuis que je vis au milieu de lui, et plus que jamais mon désir serait de rentrer au sein de l'Église, si je le pouvais.
— Et si quelqu'un faisait que ce désir s'accomplît, que tout ton passé fût pardonné, tu aurais, sans doute, cà cette personne une reconnaissance sans bornes? Tu lui serais dévoué corps et âme ?
— Corps et âme, princesse Ariadne. Mais ces choses-là ne sont pas possibles. Qui pense à moi?
— Mais moi, à qui tu as dit tes souffrances el qui t'avais promis aide et protection. Depuis que nous sommes ici, je n'ai pas perdu de temps et j'ai fait faire de nombreuses démarches en ta faveur auprès du Saint-Synode, où j'ai des amis influents. Je puis te le dire aujourd'hui, sans être fixée absolument encore, je ne désespère pas de te voir admis à rentrer dans les ordres.
jiX l\\^i.^rtl
Dans sa surprise ot sa joie, Mii<aïl semblait ne p;is entendre et ne bougeait pas.
- — Eh l)ieii, tu m'as comprise? demanda la princesse. Tu dois èlre iieurenx de ce que j'ai fait?
Mikaïl n'aurait pas eu besoin de répondre. Son trouble en disait pins (jue ses paroles. Il était tombé à genoux devant la princesse Ylinne, et, à distance respecincuse pourtant, comme il convient à un intérieur devant une bienfaitrice de si haut rang, il baisait ses mains sans trouver en lui de mots assez forts poun dire le bonheur dont toute son àme était envahie soudain.
— Vous avez fait cela, dit-il enfin, princesse Ariadne ! Vous avez été assez bonne, assez généreuse pour penser à un malheureux ! Ah ! que je vous remercie de m'avoir pris en pitié quand je soufl'rais tant.
— Attends. Je t'ai dit que je ne désespérais pas de te sauver, reprit la princesse, mais ce n'est pas encore chose faite et je n'aurai la réponse définitive que demain ; on me l'a promise. Toutefois, je puis presque l'assurer dès aujourd'hui qu'elle sera bonne.
— Merci! merci encore! Comment vous exprimer ma reconnaissance? Est-ce que je pourrai jamais !
La princesse fit signe au fils du pope de se relever, lui montra du doigt le siège qu'il avait cjuilté et de sa voix où passaient les inflexions toujours un peu sèches de son caractère impérieux :
— Tu viens de parler de reconnaissance, Mikaïl. Oui, c'est une chose dont on parle beaucoup, mais je voudrais savoir si vraiment elle existe. Veux-tu m'y aider en me montrant que je n'ai pas obligé un ingrat?
— Princesse, prenez ma vie; ce ne sera pas trop pour la joie que vous m'avez donnée aujourd'hui.
— Je n'en dem.ande pas tant, et suis la première très heureuse de te voir heureux. Je voudrais seulement, puisque tu vas redevenir prêtre, que le premier acte de ta prêtrise fût consacré au service de ma maison.
— Dites, fit Mikail. pensjiil qu'il s'agissait de quelque bénédiction ordinaire d"iniui;o sainte ou de reliques.
— Voici. Le prince, mon fils, lu le sais, depuis longtemps bien mal, est à toute extrémité. Sa vie, maintenant, n'est plus qu'une question d'heures, je ne dois plus garder sur lui d'illusions.
— Est-il possible que le prince en soit là! Vous vous exagérez le mal, princesse, assurément.
— Le médecin qui l'a soigné et qui sort d'ici m'en a donné la triste certitude. Tout sera fini bientôt et mon enfant ne souffrira plus. Aussi, pour le voir mourir heureux, j'ai résolu de lui donner une dernière joie, et je compte sur loi, Mikail, pour m'aider en cette occasion douloureuse.
— Quoi que ce soit, je le ferai, content si je peux vous être utile dans un si pénible moment. Dites, princesse!
— En deux mots, voici, reprit la princesse qui se leva. Mon fils aime et veut épouser cette fille que j'ai amenée ici, la Lenska. Eh bien, avant de mourir, je veux qu'il ait ce bonheur: il l'épousera in extremis, et c'est loi, Mikail, qui les marieras.
— Moi! moi! dit le jeune homme, se dressant tout à coup, effrayé comme devant un sacrilège.
— Sans doute. Je l'ai dit (jue j'aurais demain la réponse du Saint-Synode et l'acte qui l'autorise à reprendre la prêtrise. Donc, demain, tu seras prêtre et tu marieras mon fils.
— Avec... Lenska?
— Avec cette fille, puisqu'il le veut. Oui.
— Mais je ne peux pas, princesse, je ne peux pas !
Et Mikail, éperdu, ne trouvait pas d'autre raison que ces mots qu'il répétait en tenant sur la princesse Ylinne ses yeux fixes et fous.
— Comment ! dit-elle, tu ne peux pas marier mon fils avec la Kosake? Et pourquoi, quand je veux, ne pourraistu pas ?
LA KOSAKK. 175
Miluiil laissa lomhcrses bras et, baissant les yciix comme un criminel qui avoue son crime, il dit :
— .l'aime Lenska, princesse.
La mère resta un moment edarée, rei;arda Mikail, puis frappée d'uiuî idée subite :
— Tu l'aimes! Mais, alors, vous êtes d'accord tous deux, et vous me tiompoz! Vous trompez mon fils! Ali! les misérables, un mourant !
— Ne croyez pas cela, princesse. Depuis que nous nous sommes rencontrés ici, Lenska et moi, nous ne nous sommes parlé qu'une fois. Je l'avais connue dans mon pays, là-bas, en Ukraine, mais elle n'avait été rien pour moi; elle m'a imposé le silence sur ce passé, et j'ai i;ardé ce silence, voilà ma seule faute envers vous. Je vous demamle liumblement do la pardonner.
— Cela, nous verrons. En attendant, je n'ai qu'une chose à te dire : je ne veux pas obliger un ingrat. Ou tu marieras mon /ils ou tu ne seras jamais prêtre. La grâce (jue j'avais demandée et obtenue pour toi, je suis assez puissante pour empêcher qu'elle ne le soit accordée jamais, si je veux.
Mikaïl regarda la princesse Ariadne comme si elle eût refermé devant lui les portes d'un paradis entr'ouvert.
— Vous ne ferez pas cela, princesse, .le vous suis soumis comme un chien; demandez-moi ce que je peux vous donner, ma vie, tenez, si elle peut sauver celle de votre fils; mais vouloir (|ue je marie moi-même celle que j'adore, non, cela je ne peux pas, vraiment, je ne peux pas!
Et il était tombé en sanglotant aux pieds de la princesse VI inné qui le regardait de sa hauteur, avec la souveraine et dédaigneuse pitié qu'une femme de son caractère devait avoir pour un homme sans force devant ses passions.
— Kelève-toi, dit-elle froidement. Es-tu devenu fou ou assez sot pour ne pas comprendre que je ne donnerais
17t) LA KOSAKE.
jamais celle fille h mon fils s'il devait vivre? Mais il est pi'os (le mourir. J'en ai l'alTreuse certitude, et je sais, en lui accordant cette suprême joie, adoucir ses derniers moments; pourrais-je faire autrement que d'y consentir? Et si je consens à une telle chose, moi, la princesse Ylinne, fille de boyards, femme et mère de princes, comment refuses-lu, toi,filsde pope sans noblesseetsans nom? Mikail restait sans répondre et les idées se heurlaient dans son cerveau sans pouvoir se joindre, tant le coup qui venait de l'atteindre l'avait brutalement frappé.
— Voyons, lu n'es pas un enfant, raisonne donc un peu, reprit la princesse. Ecoute : ou tu consens, le mariage a lieu ici même demain, et mon fils peut-être n'y survivra pas une heure ; alors, cette fille que tu aimes sera libre, elle pourra aller où elle voudra et toi lu j)ourras la suivre. Ce n'est pas moi qui vous retiendrai! Ou tu refuses, et je la fais marier par un autre que toi; mais alors, entends-moi bien, quand je recevrai de Pélersbourg ta grâce, ta grâce entière, voilà ce que j'en ferai, liens, regarde.
Et la princesse déchira en morceaux une lettre qui traînait entre eux sur le bureau, tandis que Mikail entendait ses lèvres serrées le cingler des mois répétés :
— Jamais prêtre, entends-tu, et tu ne seras jamais prêtre !
Alors, devant ce qu'il craignait le plus au monde, il sentit qu'il ne pouvait plus lutter et céda.
— Disposez de moi, princesse; je ferai ce que vous voudrez, commandez.
— C'est bien, dit-elle. Te voilà devenu raisonnable. Dès que les lettres que j'attends m'auront apporté les papiers nécessaires, tu reprendras le costume religieux, nous préparerons tout pour la cérémonie, et tu procéderas au mariage. Cela, peut-être dans la journée de demain; l'état de mon fils ne nous permet pas de différer plus longtemps. A demain.
Et ello tendit sa main sur la(juelle Mikaïl appuya ses lèvres; mais, s'il l'eût regardée à ce moment, le jeune homme eût pu voir un sourire plisser faiblement la bouche pâle de la princesse. D'ailleurs, à peine avait-elle refermé sur lui la |)orle du cabinet, que d'un coup de sonnette elle appela l'un des gens de service. Puis, prenant dans le bureau quelques papiers qu'elle serra dans un portefeuille :
— Dites à la femme de chambre de me donner un chapeau et un manteau vivement.
L'oidre fut aussitôt exécuté, et, comme la femme de chambre s'informait si la princesse sortait, ajoutant qu'en ce cas on allait immédiatement atteler :
— Inutile, dit-elle, j'ai un peu de migraine qu'un moment de promenade dissipera sans doute. Je vais sortira pied, laissez-moi.
En effet, la princesse traversa le jardin de la villa, franchit la grille et se trouva dans la rue d'où longtemps elle put voir derrière elle la fenêtre éclairée de la chambre où se mourait son fils. A peine au dehors, elle avait rejeté •sur son visage le tissu épais d'un de ces voiles que les paysannes d'Orenbourg, en Russie, tissent si souples et si légers et qui dissimulait ses traits sous des mailles serrées. Elle tourna bientôt sur la droite, du côté des boulevards nouveaux qui vont à la mer, s'arrêlant de temps à autre pour lire les noms écrits au coin des rues et s'assurer qu'elle ne se trompait pas de chemin.
La soirée était douce ; comme à peu près chaque jour, le vent tombait avec la nuit venue, et il devait être environ six heures. La princesse prit les grandes avenues où l'air plus frais de la mer, de temps à autre, venait sur elle; les passants s'y faisaient plus rares, et elle allait entre eux, occupée seulement de la route à suivre et des regards à éviter. A certain angle où se croisaient plusieurs rues, elle n'eut que le temps de se rejeter en arrière; une voiture passait au trot de deux grands alezans qu'elle reconnut d'un coup d'œil. C'était sa voiture à elle, où Lenska,
nonchalamment étendue sur les coussins, rentrait à la villa. Sûre de n'avoir pas été aperçue, elle se retourna et jeta sur sa future belle-fille, qui élail déjà loin, le regard de deux yeux qui eussent fait réfléchir longuement la Kosake, si elle avait pu les voir.
Cependant, la princesse commençait à aller d'un pas plus lent. Une fois, elle s'arrêta au seuil d'une petite boutique de mercerie dont la i)orle était ouverte, donna le nom de la rue qu'elle cherchait et demanda si elle ne se trompait pas de chemin. En effet, elle dut revenir un peu sur ses pas et, après un moment d'hésitalion. s'engagea dans le quartier obscur et tortueux de la vieille ville. Là, elle fit quelque cent pas encore et, tout à coup, levant les yeux, reconnut à une plaque indicatrice qu'elle était enfin arrivée. Elle chercha un moment la maison qu'elle voulait, puis, l'ayant trouvée, pénétra dans une allée sombre qu'elle suivit jusqu'au bout. Mais il n'y avait là qu'une petite cour étroite et sans lumière; elle fut obligée de revenir dans la rue, et comme un groupe de gens causait devant une porte voisine et qu'il lui fallait bien s'infor- • mer, elle alla vers une femme qui lui parut de mine accueillante et lui demanda :
— Monsieur de Saint-Ange, je vous prie? On m'a dit qu'il habitait cette maison.
La femme parut chercher un moment, se répéta le nom avec un fort accent méridional et répondit qu'elle ne connaissait pas ça dans le quartier; puis elle interrogea un homme près d'elle :
— Monsieur de Saint-Ange, tu ne connais pas?
Un peu embarrassée, gênée par ces gens qui la dévisageaient sous son voile, la princesse, après un temps, reprit :
— Il écrit; c'est un homme d'alTaires.
■ — Un homme dans les écritures; non, je ne connais pas, reprit la femme, je ne vois pas ça.
Mais une autre intervint, plus au fait sans doute des commérages de la rue.
— Alleiulez donc, ça doil être un nommé Malliiou. Dans ma maison, tenez, madame, là, en l'ace.
Il y eut une discussion entre les deux femmes, dont Tune tenait pour Saint-Ange et l'autre pour Mathieu. Entin, sur l'assurance qu'elle aurait au moins un renseiiînement en s'adressanl à ce Mathieu, (|ui était éiçalement dans les écritures et connaîtrait un confrère, la princesse se décida à entrer dans la maison et à monter à l'étage qu'on lui indi(|uait. Dans ces quartiers de la vieille ville, toutes les maisons se ressemblent, et celle-ci était d'aspect aussi misérable que toutes les autres. C'était au troisième, avait-on dit ; la princesse s'y arrêta, chercha une sonnette absente et se décida à frapper.
Un certain temps s'écoula avant qu'on ouvrit. Il y avait (]uelqu'un pourtant, on remuait derrière cette porte, et des voix d'enfants s'entendaient, à qui on imposait silence. Enfin, avec un traînement de pieds dans de mauvaises chaussures dont les semelles claquaient, une femme vint ouvrir. Elle était jeune encore, mais d'aspect timide et souffrant, avec des mains toujours tendues, comme prêtes à repousser de nouvelles misères.
— Monsieur Mathieu? demanda la princesse dès que la porte s'entre-bàilla.
— Qu'est-ce que c'est que vous lui voulez? interrogea la femme qu'on sentait méfiante.
— Je voudrais savoir s'il ne peut pas me dire où habite un monsieur de Saint-Ange que je cherche.
Sur ce nom à peine prononcé, la femme, comme effrayée, referma la porte et ne répondit pas, cependant que la princesse demeurait interdite et n'eût certainement pas frappé une seconde fois si derrière la porte un bruit de voix, où l'on distinguait celle d'un homme, ne l'eût tenue arrêtée, attendant. En effet, au bout d'un moment, la porte se rouvrit plus large et l'homme qu'elle avait entendu parler demanda :
18U I-A KOSAKE.
— Pardon! mais qu'est-ce que vous désirez dire à monsieur de Saint-Ange ? je pourrais peut-être...
Sentant qu'elle avait devant elle l'homme qu'elle cherchait, et bien décidée à ne pas rentrer chez elle sans avoir accompli ce qu'elle s'était imposé de faire, la princesse regarda Ihomme bien en face dans les yeux et dit de la voix qu'elle prenait quand elle voulait être obéie :
— .Je veux lui parler.
En même temps, elle entrait, et l'homme n'eut plus qu'à refermer la porte derrière elle. Il prit sur la table une lampe, fumeuse sous son verre garni d'un abat-jour graisseux, repoussa dans les bras de ia femme qui se trouvait là deux enfants étonnés de voir chez eux une aussi belle dame, et introduisit la princesse dans une seconde pièce plus étroite où, dans un coin, le lit, avec ses draps pendants, disait toute une vie de misère, de désordre et de vice.
L'homme mit la lampe sur une table, avança l'unique chaise qui se trouvait là et attendit.
— J'ai besoin de vos services, dit la princesse. Soyez tranquille, ajouta-t-elle, je saurai les payer ce qu'ils valent. Vous êtes le Saint-Ange de l'affaire des Chemins portugais, n'est-ce pas?
L'homme protesta. Jamais il ne s'était trouvé mêlé à cette affaire de faux et de vol, jamais il ne s'était appelé Saint-Ange; il se nommait tout uniment Mathieu et était graveur en lettres de son métier; cependant, il croyait connaître l'autre et pourrait, à la rigueur, le mettre en rapport avec la princesse.
— Inutile de jouer au plus fin avec moi, reprit celle-ci en haussant les épaules. Je sais ce que je sais. D'ailleurs, il y va pour vous de quatre mille francs; oui ou non, voulez-vous les gagner?
— De quoi s'agit-il? dit riiomm.e sans se défendre plus.
— Voici : il me faut pour demain, pour demain, vous
m'enlendez bien, deux papiers importants ayant tous les caractères d'authenticité voulue et pour lesquels je vous apporte les renseignements nécessaires. L'un sera un arrêté synodial daté de I*étersbourg et réintégrant, après enquête faite, dans sa qualité, ses litres et prérogatives de prêtre, le pope, lils de pope, Mikaïl lérémoiévitcli Donskoï, né à Homanowka, gouvernement d'Ekalérinoslow, ainsi (|u'ii est dit dans les documenls que je vais vous remettre.
Et la princesse tira d'un portefeuille qu'elle portait sur elle des papiers qu'elle posa sur la table.
— Bien entendu, reprit-elle, cet acte doit être fait sur papier timbré aux armes de l'Empire, avec les cachets de l'assemblée du Saint-Synode, la signature de son président et de deux de ses membres. Pour ceux-là, je vous donnerai exactement les noms.
— l*ermeltez une observation, madame. Le papier que je puis me procurer ici, ne pouvant en graver les empreintes en si peu de temps, n'aura jamais l'aspect authenli(jue (jue vous exigez, et, dans ces sortes de travaux, on ne saurait s'entourer de trop de précautions.
— Sans doute, mais ne pouvez-vous pas, sur des papiers d'une provenance indiscutable, effacer une écriture ancienne déjà et la remplacer par une autre?
— Cela, c'est l'enfance de l'art, dit l'homme en souriant. Et vous avez en main ce qu'il faut?
— Tout ce qu'il faut ; j'ai eu autrefois un frère qui reçut la prêtrise, et je possède encore son acte d'entrée dans les ordres. Le voici, voyez.
Le graveur lira une loupe de sa poche, prit le papier et l'examina longuement et dans tous les sens à la clarté de la lampe. La princesse suivait des yeux chaque geste.
— Parfait, dit-il; l'acide détruira l'écriture sans altérer le (iligrane; le papier est bon. Mais une difficulté reste encore. Il faut naturellement que cet acte soit rédigé
182 LA KOSAKt;.
en russe et je n'ai pas écrit de ma vie un mot en cette langue. Or, à moins d'avoir sous les yeux un modèle...
— J'ai pensé à cola aussi, interrompit la princesse, et comme, depuis quelque temps déjà, je prévoyais avoir besoin de ce papier, j'ai préparé tout au long de ma main l'acte que je vous demande. Tenez, dit-elle en lui mettant sous les yeux une page couverte de son écriture, il est lisiblement tracé; vous n'aurez qu'à copier.
— S'il en est ainsi, rien ne sera plus facile et vous serez satisfaite...
— Bien. Maintenant je vous ai dit que j'avais à vous demander deux papiers ; voici ce qu'il me faut pour le second, lequel d'ailleurs est le moins important et ne doit servir qu'à confirmer l'envoi du premier. C'est une simple lettre que je dois avoir reçue, comprenez-moi bien, d'un vieil ami qui babite Pétersbourg. Cet ami se sera depuis quelques mois déjà chargé de mener à bien l'affaire de ce fils de pope, mis hors l'Eglise l'an dernier pour meurtre sur la personne d'un seigneur, le comte Dmitri Tchenko ; ses démarches auront enfin abouti et sa lettre m'informera qu'il a obtenu de l'empereur grâce entière et du Saint-Synode réintégration dans les ordres; à cette lettre sera joint naturellement l'acte dont nous avons parlé. Ah ! cette lettre, la lettre dont je viens de vous parler, elle peut, elle doit même, être écrite en français. Nous ne nous écrivons jamais autrement avec ce vieil ami de ma famille. D'ailleurs, voici toute une correspondance de lui qui vous servira de modèle. Je tiens à avoir ce que je vous demande demain avant le jour. Vous avez toute la nuit pour exécuter votre travail, cela doit vous suffire.
— Je passerai la nuit, mais ce sera fait, dit le graveur, tandis que la princesse quittait la chaise où elle s'était assise et du portefeuille où elle avait déjà pris divers papiers tirait quatre billets bleus qu'elle posa sur la table.
— J'ai confiance en vous et vous paye d'avance. Vous
mellrez tout ce que je vous laisse de documents, joint à ce que vous m'aurez |)n''paré cetle nuit, sous une enveloppe qui doit porter les timbres et les cachets des lettres venant de Russie : je compte sur votre liabilelé pour (|u'il n'y ait pas de doute sur sa provenance, n'est-ce pas? Puis avant le jour, mettons entre quatre et cinq heures, demain, vous jelterez l'enveloppe fermée dans le jardin de ma villa. Je guetterai voire venue et descendrai moimême chercher ce que je devrai attendre de vous.
La princesse donna encore quelques indications complémentaires sur le quartier où elle demeurait, l'emplacement de la maison, le côté du jardin où on courait le moins de risque d'être vu, à une heure si matinale d'ailleurs qu'elle seule serait éveillée; car elle se promettait de rester, cette nuit, auprès de son fils.
Puis elle laissa l'homme rouvrir la porte devant elle, jeta, en passant, un regard sur la première pièce où les deux enfants se cachaient sous les jupes de leur mère, timides et gauches, se dit que le faux, commis par le père, allait mettre au moins un peu de bonheur dans les yeux de ces deux petits, et, ayant préparé savamment l'habile machination qu'elle voulait, elle sortit satisfaite et sans remords de celte maison où elle venait d'apporter la pensée d'un crime.