CHAPITRE IX
Celte nuit-là, comme elle l'avait décidé en elle-même, la princesse veilla. Elle était auprès de son fils, dans le ii^rand salon où l'on avait définitivement dressé le lit du malade qui s'y trouvait mieux, avec plus d'air et plus de soleil que dans une chambre. La veille, la fin de la journée avait été assez calme et toute la première partie de la nuit venait de s'écouler relativement bonne dans un demi-sommeil sans soufïrance. Un grand feu de bois, ravivé d'heure en heure, brûlait dans la cheminée, et la pièce ne s'éclairait qu'à sa lueur et à celle, tremblante, d'une petite veilleuse achevant de mourir dans le jour qui bientôt allait naître. Dans le large fauteuil occupé par son fils durant la journée, la princesse, pour tenir ses j yeux ouverts, lisait ; mais ses doigts aux bagues lourdes ne tournaient pas les pages indifférentes, et ses yeux suivaient, sans les voir, les ombres dansantes des choses sur le mur.
Ses pensées de mère étaient toutes sur la journée du lendemain qu'elle prévoyait grosse d'événements : la remise des lettres d'abord, auxquelles le graveur avait dû travailler toute la nuit et qui devaient être achevées maintenant, et puis, en vue de ce mariage, l'insistance éternelle de son fils qu'elle sentait hanter toujours ce front pâle endormi près d'elle.
Pourtant, de ce côté, elle était rassurée un peu. Sans doute elle consentirait, et cette union aurait lieu peut-être même dans cette journée qui commençait; mais elle tenait,
à présent, en main tous les (ils de la trame, et, quand l'heure serait venue, elle y prendrait la Kosake comme un oiseau aux rets.
A celte revanche dernière, la princesse pensait en souriant, entre ses lèvres minces, tant elle haïssait cette fille par qui mourait son fils. Et, plus que de cette mort, elle lui gardait rancune de l'affection partagée à l'heure suprême, et qu'elle eût voulue pour elle seule.
La pendule de voyage posée sur la table sonna, de son timbre discret, ciu(i heures. La princesse se leva, alla jusqu'à la fenêtre, dont elle souleva le rideau, et, à travers les persiennes closes, elle regarda le jardin encore obscur. L'homme, pourtant, ne devait pas tarder maintenant. Il fallait, pour n'être pas vu, qu'il fût là avant le jour, et l'aube peindrait avant une heure. A ce moment, le malade fil un mouvement et toussa un peu; la mère aussitôt se précipita vers le lit, craignant une de ces crises terribles qui bien souvent ensanglantaient les réveils de son fils, craignant surtout que celle qui surviendrait ne fût la dernière. Il n'en fut rien, et ses yeux s'ouvrirent sans souffrances. C'était l'accalmie des heures dernières qui descendait sur ce corps condamné, répit accordé aux longues douleurs et calme qui habitue l'àme au calme éternel. La princesse lui prit les mains, elles étaient sans fièvre; d'ailleurs, il put parler sans effort : il dit qu'il avait mieux dormi que les nuits précédentes, et qu'il se sentait moins faible.
— Cependant, ajoula-t-il, je ne m'illusionne pas, mère, et je vous rappelle la promesse (jue vous m'avez faite hier. Hàtez-vous de me donner Lenska, je ne vous pardonnerais pas si par votre faute il était trop tard.
Comme il parlait, les bûches du foyer s'écroulèrent en braise et l'une d'elles roula jusque sur le tapis ; la princesse courut à la cheminée, ce qui lui évita de répondre. Elle voulait gagner du temps si les lettres n'arrivaient pas, si l'homme manquait de parole ou d'adresse, et qu'elle ne
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pût tromper ce Mikaïl dont elle faisait l'instrument qu'elle emploierait à l'heure dite. Les lames des persiennes laissaient maintenant passer un mince (ilet de lumière bleuâtre. C'était le lever du jour. Le graveur avait dû venir déjà ou il ne viendrait plus. Elle sortit pour s'en assurer.
Dans le jardin, l'air frais la frappa au visage. La ville était encore presque dans l'ombre et les maisons voisines plongées dans la brume grise; et sur les montagnes dont le sommet était blanc de neige des vapeurs s'effrangeaient en loques de nuées. La princesse s'assura, d'un coup d'œil, que, dans la villa, tout dormait encore et, à travers les massifs, elle se glissa jusqu'au mur qui, de ce côté, longeait la route. A peine avait-elle fait quelques pas avec précaution qu'une tache claire sur le sol, entre les feuilles, attira son regard; elle se baissa et prit ce qui était la chose attendue. L'homme avait été exact; il s'agissait de voir maintenant s'il avait su être adroit. Elle remonta dans la maison, referma la porte sans bruit, et, avant de rentrer auprès de son fils, elle s'arrêta dans le cabinet de travail et regarda l'enveloppe qui contenait les papiers.
L'authenticité en paraissait indiscutable; l'écriture de la suscription, les cachets des postes étrangères, le froissement des lettres traînées d'un bureau à l'autre, et de wagon en wagon, l'oblitération même des timbres, tout y était imité avec une inconcevable habileté de main. Assurée maintenant de l'adresse avec laquelle les documents qu'elle contenait avaient dû être falsifiés, la princesse laissa glisser l'enveloppe dans la boite fermée à clef où, à chaque courrier, on jetait la correspondance qui lui était destinée, à elle, ou aux personnes de la maison. Elle tenait à ne recevoir cette lettre que devant Mikaïl. qui ne pourrait ainsi douter qu'elle ne vint directement du pays. Puis, le visage très calme, elle rentra auprès de son fils.
Et sûre d'elle-même, ce fut elle qui reprit l'entretien que sa sortie d'un moment avait interrompu.
— Je comprends, Vania, dit-elle, que tu tiennes à voir
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ton mariage se conclure. J'eusse, pour ma part, préféré altendre une guérison qui n'est (|u'uiic aiïaire (1«^ jours. Tu vois, lu vas mieu.x déjà; maisenlin, puisque tu en décides autrement, nous presserons les choses, et la semaine prochaine si tu veux...
Mais le malade eut dans son lit un mouvement de contrariété et sur les lèvres une moue impatiente d'enfant gâté.
— La semaine prochaine! rour(|uoi pas tout de suite, aujourd'hui ? Je ne veux pas attendre.
— Mais, mon enfant, c'est impossihle. (.éontieff, notre consul à Nice, est ahsent. Il est à Paris et n'en revient que dans huit jours.
— Quel ennui ! A l*aris ? Pourquoi ? Est-ce que c'est sa place à ce consul? Il devrait être ici; je veux qu'on le rappelle à l'instant; envoyez une dépêche. Je veux, entendez-vous, je veux épouser Lenska aujourd'hui.
— Calme-toi, je t'en prie, calme-toi... Tu veux ! comprends donc qu'il n'est pas à nos ordres, ce consul.
— Eh bien ! s'il n'est pas là, qu'on se passe de lui ! Je ne veux pas, je ne peux pas attendre.
Et comme la princesse le regardait, l'ayant amené là où elle le voulait:
— Sans doute, ajouta-t-il, nous avons hcau être en France, nous nous marierons selon la loi russe et chez nous le mariage à l'église est le seul qui compte. Je me marierai donc devant le prêtre.
— C est différent, et, si tu le désires ainsi, rien n'est plus facile. Je ferai prévenir le père Wassilieff qui habite, je crois, dans le quartier Saint-Etienne, près de la chapelle orthodoxe.
— Oui, c'est cela: faites-le prévenir à l'instant et qu'il vienne aujourd'hui, qu'il vienne.
— Il viendra. Seulement je doute qu'il puisse procéder aujourd'hui même à la cérémonie, comme tu le penses. 11 est très formaliste, tu sais, le vieux, et il va exiger des actes de naissance, des papiers, Dieu sait quoi ! A-t-elIe
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seulement un acte do naissance et de baptême, cette Kosake !
— Ma mère, vous me faites de la peine, dit le prince avec l'expression douloureuse que prenaient ses yeux quand la vieille princesse nommait ainsi la femme qu'il aimait.
— ^ous aurions bien une ressource, mais il faudrait, pour cela, que la lettre me parvînt aujourd'bui. Je l'attends; mais Taurai-je?
Et la princesse paraissait se parler à elle-même. Le malade tourna un peu la tête et demanda :
— Quelle lettre? Qu'est-ce que vous voulez dire, mère? Expliquez- moi.
La princesse se pencba sur le lit, et comme si elle eût parlé d'une alîaire à laciuelle elle ne se serait intéressée que par bonté d'àme, elle remonta à son départ de Moscou.
— Je t'ai dit déjà qu'en partant de là-bas j'avais emmené, en qualité de secrétaire, un malbeureux fils de pope, Mikail, qu'une faute, involontaire et très excusable d'ailleurs, avait, pour un temps, privé de la prêtrise. Eh bien ! j'ai vu ce pauvre diable si accablé, si triste, que j'en ai pris pitié et que j'ai voulu faire quelque chose pour lui. J'ai demandé sa grâce à Pétersbourg. Notre famille, les amis que nous y avons, ce brave Serge Serguiévitch Roudine entre autres, tous se sont entremis pour m'ètre agréables et j'attends — du moins il me l'avait fait espérer pour aujourd'hui — une lettre de Serge qui doit m'envoyer, signée, la rentrée de Mikail d;ins les ordres.
— Vous avez raison, mère. J'ai peu vu ici ce Mikail, mais il m'a plu: il a l'air bon.
— Si j'ai réussi, j'en serai heureuse et doublement si sa grâce ni'arrive aujourd'hui, parce que, tu comprends, elle nous tirerait d'embarras.
— Comment cela?
— Sans doute. Il a été prêtre; une fois gracié, naturellement il le redevient et rien ne s'oppose â ce qu'il te
marie. II n'aura pas les cxii^cnces de paperasses (|u'anrail le pope Wassilioff. el,pour lui, je suis sûre qu'il considérera comme un honneur et un devoir de nous prouver ainsi sa reconnaissance.
— Oui, reprit le prince, sans soupçonner l'intérêt que prenait sa mère à l'entendre accepter si simplement ce qu'elle proposait, oui, ce sera très bien. Il nous marierait ici, dresserait les actes, c'est son aiïaire de pope, cela. Mais celte lettre viendra-t-elle aujourd'hui?
— Elle doil èlre en roule; on me l'a affirmé, du moins.
C'est ainsi que se passa la matinée, dans l'allenle de l'heure où arrivait chaque jour le courrier de l'étranger. Le médecin vinl égalenienl s'informer comment le malade avait passé la nuit, et, apprenant qu'aucune crise n'était survenue, il se montra salisfait et assura qu'il repasserait dans l'après-midi avant d'aller faire un tour au concert de Monte-Carlo, ce qui était son prétexte habituel pour couvrir ses visites aux tables de trente-el-quarante. Le mélomane en lui excusait le joueur.
Vers les dix heures, cédant à l'impatience de son fils, la princesse sonna pour demander si le courrier était arrivé et s'il contenait des lettres de Pétershourg. Le valet de pied répondit qu'il en avait effectivement remarqué et qu'il avait glissé toute la correspondance, selon l'habitude, dans la boite aux lettres du cabinet de travail. La princesse lui en remit la clef en lui ordonnant d'apporter tout ce qui s'y trouverait à son nom ou au nom du prince; et, quelques moments après, le courrier du jour était entre ses mains.
— Deux lettres pour toi, Vanchka; je te les lirai s tu veux, cela te fatiguerait.
Elle les lui tendit, et sans les prendre, il dit, reconnaissant des écritures amies :
— Du comte Yourieff..., de Belsky celle-là: ils ne m'oublient pas.
L.i princesse parcourait du regard les enveloppes, et les jugeait d'un coup d'œil. Elle dit :
— Deux autres de Paris, de Iburnisseurs. Et elle les rejota sans même les ouvrir.
— Ah! enfin, de Serge Serguiévilch. J'étais sûre qu'il ne manquerait pas de parole. Maintenant, contient-elle ce que je voudrais? Voyons !
Et elle venait de prendre, parmi toutes les autres, la large enveloppe blanche dont elle avait, le matin même, soigneusement vérifié l'apparente authenticité que son fils n'eut pas un instant la pensée de contester quand elle lui mil le papier sous les yeux.
— Toujours la même écriture, ce Serge Roudine ! ditelle en riant; il se fait vieux pourtant et ne tremble pas.
En parlant, elle s'était levée, et. commepour voir plus au jour ce qui l'intéressait si vivement, elle passa près de la fenêtre où les yeux de son fils ne pouvaient la suivre. Puis, l'enveloppe ouverte, elle en retira les papiers et les lettres confiés au graveur pour faciliter son travail et lui donner un indiscutable caractère de vérité, et les glissa dans son corsage, .\lors seulement elle déplia ce qu'elle supposait bien être l'acte officiel concernant .Alikail et, d'un regard, derrière son lorgnon d'écaillé et d'or, elle s'assura qu'aucune trace ne subsistait, sur le papier, de l'écriture ancienne. Le travail du faussaire était fait de main de maître, et le texte nouveau s'étalait en larges caractères sur la page officielle timbrée des graves cachets de l'Empire et du Saint-Synode.
— J'avais raison d'espérer, Vania, dit la princesse. Voici la grâce de Mikaïl. Cet acte du Synode l'autorise à reprendre le costume religieux et lui confère de nouveau tous les droits qu'il avait perdus. Il va être bien heureux, le pauvre garçon !
— Mère, faites-le moi venir, demanda le prince; je veux être le premier à lui annoncer celte bonne nouvelle.
i.A kosakl;. l'ji
Lu princesse sonna el donna l'ordre de faire venir iMikaïl.
— Voici également, ajouta-t-elle, quelques mots de Serge Serguiévitcli m'annonrant l'admission de sa requête et l'envoi de l'acle.
Et elle lut la lettre qui, adroitement, ilonnait sur les démarches faites des détails précis, ajoutait des nouvelles sur quelques amis communs, et s'informait de la santé du malade avec l'espoir d'une guérison prochaine, si bien que le prince, eùl-il eu quelques soupçons — ce qui était loin de sa pensée, — les eût vus s'évanouir devant la vraisemblance des faits.
A ce moment, Mikaïl entra, et, comme respectueusement il restait arrêté près de la porte :
— Avance. Mikaïl lérémeïévitch. dit faiblement le prince en lui tendant le papier, et prends. Ceci est pour toi.
Le fils du pope jeta les yeux sur l'acte synodial, y vit son nom tracé, les mots officiels qui l'absolvaient de sa faule et alla tomber à genoux près du lit du prince dont il couvrit la main de baisers. Et. comme il remerciait également la princesse, elle le regarda bien en face :
— Maintenant, que je te dise une chose, Mikaïl : mon fils désire se marier. Yeux-tu procéder à ce mariage ici?
— Oui, dit le jeune homme en baissant les yeux sous les regards qui lui imposaient leur volonté.
— Le prince veut épouser mademoiselle Lenska. Yeuxtu les marier tous deux ?
Imperceptiblement les mains de Mikaïl tremblaient et il les cacha derrière lui ; cependant il répondit plus bas :
— Oui, Yotre Noblesse.
— C'est bien, dit la princesse.Je suis heureuse de te donner celle occasion de prouver au prince ta reconnaissance. Le mariage aura lieu aujourd'hui, ici même, comme l'exige la santé de mon fils. Les ornements religieux seront prêtés par la chapelle orthodoxe. Je les ferai demander au pope
Wassilieff. Nos gens suivront la cérémonie à laquelle n'assistera personne qu'eux et moi pour ne pas fatiguer le malade; n'est-ce pas, Vania? demanda-l-elle à son lilsqui de la tète lit signe que tout lui paraissait bien ainsi.
— Pourtant, princesse, objecta Mikaïl, des témoins sont nécessaires.
— Sans doute. Nous prierons le docteur qui soigne le prince de vouloir bien nous rendre ce service. Puis, nous avons ici quelques amis de Russie parmi lesquels nous trouverons les témoins qu'il nous faut. Le mariage sera célébré dans ce salon, ce qui l'évitera de quitter ton lit, Vania. Je donnerai des ordres en conséquence. Tu as entendu, Mikaïl ? A trois heures, aujourd'hui. Va.
Sans répondre, car sa voix s'étouffait dans sa gorge, le jeune homme inclina la tête. La princesse lui tendit encore sa main à baiser, puis il salua le prince et sortit.
Un peu avant trois heures, ce jour-là, dans le grand salon où le prince restait couché sur ce lit où il avait tant souffert, les gens de la maison, tous dès longtemps au service de la princesse et choisis, par elle, parmi les serfs et les fils de serfs nés sur ses terres depuis et avant l'abolition du servage, étaient réunis, muets et graves. Toujours réfractaire aux idées et aux modes nouvelles, le cœur resté vieux russe, comme elle s'en vantait, au milieu d'une société qui perdait la foi dans les traditions des ancêtres, la princesse mettait à conserver ces traditions un entêtement obstiné, jusqu'à garder aux gens de sa maison l'ancien costume national, avec le caftan de velours, la barbe et les cheveux portés longs et coupés carrément sur la nuque. Au fond de la pièce, ils se tenaient debout, attendant avec un calme religieux la cérémonie, très croyants dans leurs âmes simples de paysans, et très beaux dans la simplicité de leur foi.
Bientôt entrèrent les quelques personnes à tjui on avait cru devoir faire part du mariage, dont la célébration restait pourtant intime; tous compatriotes, d'ailleurs.- La
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petite princesse Balhory, j)ourtanl, ne paraissait pas. Elle portait en elle une si profonde alîeclion à ce faible et doux enfant qui, peut-être, allait mourir à cause d'une autre, que sa force se lut brisée à le voir donner à cette autre un nom qu'elle eût plus dignement porté. Un général, parent éloigné et, cet biver-là, en résidence dans le Midi également, avait accepté d'être un des témoins; avec ses fortes mouslaclies grises rejoignant les favoris comme on les portait sous le dernier règne, il entra chamarré de croix et d'ordres qui linlinnabulaienl, pendus par leurs rubans à son cou et au revers de son habit noir.
En face de la porte, près du lit placé, pour la circonstance, entre les deux fenêtres, la princesse Ylinne se tenait aux côtés de son fils, que des oreillers entassés relevaient, presque assis, ses mains pâles allongées sur la blancheur des draps. A un moment, le docteur entra, aimable et souriant comme il le restait au milieu îles événements les plus graves. Il salua la princesse et alla au malade, qu'il regarda en lui prenant doucement ses mains si faibles qu'il paraissait souffrir à les soulever, comme il paraissait souffrir à parler, remerciant seulement d'un signe de lête les assistants à mesure qu'ils entraient. Le docteur s'éloigna du lit, et, comme il passait près d'elle, la mère lui demanda :
— Comment le trouvez-vous en ce moment? Il est bien pâle, n'est-ce pas ?
— - L'émotion, princesse. Puis il doit se raidir contre la souffrance, et tant qu'il en aura la force ce sera bien ; c'est la réaction que je crains. Abrégez s'il se peut la cérémonie.
La princesse donna l'ordre d'avertir le prêtre que l'autel, dressé près du lit, l'attendait. Elle fit allumer les cierges, s'informa si tous les objets nécessaires au culte avaient été apportés et s'approcha une dernière fois de son fils, semblant encore l'interroger du regard. Peut-être espérait-elle vaguement lire un regret dans ses yeux;
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mais, tandis qu'elle se penchait sur lui, il eut un sourire doux et reconnaissant et murmura :
— Merci, mère, de me donner celte joie. Comme cela, je vous bénirai.
Triste de son dernier espoir ravi, la princesse reprenait sa place, quand la porte s'ouvrit; un mouvement se fit parmi les personnes présentes, les tètes se tendirent pour mieux voir et il y eut, quels que fussent les sentiments divers qui étaient dans les cceurs, un susurrement d'admiration. C'était la fiancée qui entrait.
Très blanche, dans sa robe blanche, Lenska semait de la clarté autour d'elle, el, (juand elle eut fait un pas dans la pièce, la mer, dont le flot se brisait sur le rivage de l'autre côté de la route qui bordait le jardin, sembla avoir jeté jusque dans la maison l'écume blanche d'une de ses vagues. Des yeux de mer aussi étaient en ce moment ses yeux, charmeurs, mystérieux, changeants, avec l'ensorcelante attirance de leurs insondables profondeurs. Et lorsqu'ils rencontrèrent les yeux de la princesse, fixés sur elle et froids, il y eut entre ces deux regards un choc de lumière ; pourtant Lenska s'inclina vers la princesse et lui baisa la main.
Alors on s'écarta. C'était la venue du prêtre.
Revêtu de la lourde chape de brocart et des ornements sacerdotaux, Mikail parut. Ptàle, avec ses cheveux longs sous la tiare d'or, portant l'image du Sauveur dans son cadre de vermeil, il semblait lui-même une image en marche.
Et la cérémonie commença. La voix de Mikail disait les prières sacrées et les voix des gens de la maison reprenaient en chœur, graves et lentes. Le prêtre demanda aux époux leurs âges et leurs noms, qu'il écrivit sur le livre destiné à perpétuer l'acte qui s'accomplissait. Puis il s'inclina devant la princesse et l'invita à donner son libre consentement à l'union qui allait s'accomplir. Celle-ci regarda le livre où elle devait signer et que lui présentait
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Mikail; puis, teiiaiil la plume, de sa voix impérieuse elle dit :
— Moi, princesse Ariadiie Alexandrowna Ylinne, veuve du prince Alexis Alexievitcli Ylinne, grand maréchal du palais, ni;iréclial do la noblesse, colonel au .33' régiment des hussards de Grodno, gouverneur de Riazan et de l'ullava, je daigne consentir au mariage de mon (ils le prince Yvan Alexievilch Ylinne avec niademoiselle Lenska ici présente.
l*uis sa main ferme signa sur le livre, et, le rendant à Mikail dont elle sentit la main trembler en le prenant :
— Prêlre. dit-elle, fais ton devoir.
Mikail retourna vers la table dressée près du lit et en fil approcher Lenska. Celle-ci, à qui la princesse, dès le mariage décidé, avait annoncé sa résolution de le faire consacrer par Mikail rentré dans la prêtrise, s'était inquiétée d'abord de cet étrange rapprochement des choses qui la faisait marier à un homme qu'elle n'aimait pas par un autre homme dont elle était aimée. Mais, croyant le secret bien gardé entre elle et lui, et craignant surtout de voir mourir d'un moment à l'autre le prince dont elle s'était juré de porter le nom, elle s'était contentée de sourire et avait accepté, pour le jour même, avec joie, une union que la mort pouvait rendre à jamais impossible si elle l'eût différée seulement d'un jour. Aussi, quand Mikail lui prit la main et la mit dans celle du prince en prononçant \m paroles qui les rendaient époux et la faisaient princesse, une flamme passa dans ses yeux élargis par l'orgueil de son rêve qui s'accomplissait.
Autour d'elle, la flamme des cierges baissait dans la chaleur lourde.
Le prince, lui, s'était soulevé, maintenu assis sur son lit par deux de ses gens. Epuisé par l'effort qu'il s'imposait, voulant lutter pourtant, il se raidissait contre la souffrance et son front se mouillait de gouttes de sueur qui lui collaient les cheveux aux tempes et trahissaient la
tension suraiguë de sa volonté. Il pui parler, enfin, la main de Lenska serrée par sa main on, entre les os saillants, on voyait trembler les veines d'nn bien pâle.
— Moi, prince Yvan Alexievitch Ylinnc,avce le consentement de la princesse, ma mère, je vous prends à témoin ici qne je donne mon nom, mes litres et mon rang à mademoiselle Lenska, que je prends pour femme.
Et se tournant vers les gens de la maison, rangés devant lui au fond, il ajouta, en nommant par leurs noms les plus vieux et les plus aimés :
— Grégory, Yégor, Yakime, les anciens, qui avez été des serfs à qui mon père a donné la liberté, qui avez fidèlement servi ma mère, et moi votre maître, voici la princesse Ylinne, ma femme; après moi vous la servirez et vous l'aimerez comme moi-même, n'est-ce pas ?
— Barine ! Barine ! disaient les vieux en lui prenant les mains, et il y avait des larmes qui coulaient sur leurs grandes barbes grises et rousses, qui, avec leurs cheveux longs, les faisaient pareils à de bons chiens fidèles.
Le prêtre, à ce moment, prononça très bas les dernières paroles. L'union était définitivement consacrée. Alors le prince attira vers lui Lenska, et, comme il se penchait pour lui donner le baiser de l'époux, ses yeux s'agrandirent démesurément, ses lèvres s'ouvrirent. On crut qu'il allait parler; mais ce fut un flot de sang qui emplit la bouche, en jaillit et fit en un instant, des draps, une nappe de pourpre sombre.
Il n'y eut dans la pièce qu'un cri. Tout le monde se précipita vers le lit, où la mère était avant tous. Le médecin avait pris le corps entre ses bras et palpait le cœur sans parler. Il y eut un silence qui sembla éternel, puis replaçant la tête sur les oreillers :
— Tout est fini, dit-il.
Alors, la mère mit la main sur la poitrine du mort, comme s'il eût été à elle seule désormais, et tournée vers tous et semblant les prendre à témoin :
— Le prince Yvaii Alexicvilch est mort. Priez pour lui.
Mais au monieul où dans le hruit des genoux (]ui toucliaient terre, Lenska tombait au pied du lit, la voix de la princesse éclata sur elle, non jtlus impérieuse, mais farouche.
— El maintiMiant toi. hors d'ici!
Et le doigt tendu où hriliaionf. les bagues, montrait la porte ouverte. Les assistants déjà s'étaient relevés dans la surprise de cet inconnu (jui se révélait devant eux. Lenska seule était restée à genoux et regardait sans comprendre, et, comme elle ne bougeait pas, la princesse la montra du geste aux gens de la maison.
— Jetez celle fille hors d'ici, dit-elle froidement.
Un murmure passa parmi tous; ils sentaient la lutte s'engager terrible entre les deux femmes, car Leuska, comprenant enfin, s'était redressée et regardait la princesse en face.
— C'est de moi que vous parlez, madame?
— Oui.
— Vous oubliez que je suis princesse, reprit Lenska en avançant vers le lit. comme si elle eût voulu se mettre sous la protection de celui (|ui venait de lui donner son nom.
Mais, avant qu'elle eût fait un pas, la princesse l'avait devinée, et se plaçant entre son fils et elle, de sa voix brève et tranchante :
— Tu n'es rien ici, va-l'en !
Lenska, maintenant, était debout contre elle et les poings fermés. Il sembla que ces deux femmes allaient se prendre à la gorge, mais la Kosake, enfin, détourna les yeux avec un sourire de triomphant mépris, et s'adressant à tous ceux qui, restés là, venaient de voir consacrer son union par la main du prêtre :
— Je vous prends à témoin, dit-elle en montrant le livre où elle avait signé son nom près de celui du prince,
que j'ai été, devant Dieu, l'épouse du prince Yvan Alexievitch Ylinne, el que je suis à présent sa veuve.
A son tour, la vieille princesse éleva la voix et de son regard gris et clair dominant toutes les tètes :
— Et moi je vous prends à témoin que celte fille ment : elle n'est ni épouse, ni veuve. Car le mariage que vous avez vu célébrer est nul !
— Le prêtre l'a béni ! fit Lenska.
Et se tournant vers Mikaïl :
— Parle donc, prêtre, parle donc !
Mais, avant que Mikaïl eût pu répondre, la princesse lançait sur lui ces mots qui éclatèrent comme la Coudre :
— Cet homme n'est pas prêtre..., le mariage est nul. Mikaïl, en qui venait d'entrer le soupçon de la terrifiante
vérité, s'avança vers elle.
— Princesse, vous m'avez montré l'acte du Saint-Synode qui me rend la prêtrise. Le voici, tenez, le voici, et il tendait désespérément le papier.
— Je t'ai trompé, dit froidement la princesse; l'acte est faux et lu n'es pas prêtre.
Le jeune homme chancela, voulut parler, mais les mots ne passèrent pas sur ses lèvres et il tomba éperdu contre la table où avait eu lieu le service divin et sur laquelle étaient les Saintes Images dans leurs chapes de vermeil ; et ses mains qui s'y accrochaient semblaient vouloir retenir avec elles l'espoir sacré qui venait de l'abandonner.
— Et maintenant, reprit la princesse en s'adressant à ceux qui étaient restés devant elle, s'il faut expliquer pourquoi j'ai fait ce que j'ai fait, l'explication nette et claire la voici :
J'ai voulu que mon fils mourût heureux et qu'il mourût en me bénissant ; pour cela il fallait lui donner cette fille, et je la lui ai donnée; pour cela, il me fallait un prêtre; mais, comme je voulais que le mariage fût nul, sachant bien que mon fils allait mourir, j'ai pris cet
LA KOSAKi:. 19'J
homme à mon service, qui est enlré dans la prêtrise, mais qu'un crime en a fait chasser. Est-ce vrai, Mikaïl?
El, comme il ne répondait pas, toujours sanglotant à genoux, elle le secoua rudement.
— Héponds, dit-elle, est-ce vrai que tu es un mauvais prêtre, un prêtre indigne, est-ce vrai? mais réponds donc, réponds!
— Oui, fil le malheureux d'une voix (|ue les larmes étouffaient.
La princesse, grandie, semhlait-il, par ce qu'elle considérait comme le plus sacré de ses devoirs accompli, reprit :
— Vous l'avez tous entendu, vous qui êtes ici, et vous savez tous clairement (jue le mariage de mon fils est nul de plein droit. Maintenant, dit-elle en se tournant vers Lenska, qui était restée pâle et les dents serrées, prête à la bataille pour ressaisir celte fortune et ce nom qui lui échappaient, maintenant, loi, je te chasse; va-t'en.
La Kosake bondit sous Toulrage, mais ne bougea pas, et, la tête haute, elle dit :
— Je suis princesse Ylinne et je reste!
— Tu n'es que la Kosake Lenska. Sors d'ici ou je te fais jeter à la rue comme une lille ({ue tu es. Va-t'en !
Et comme la princesse faisait signe à ses gens d'exécuter ses ordres, dussent-ils lever la main sur une femme :
— C'est bien, dit Lenska, puisque vous n'avez pas honte de m'y contraindre par la force, je quitte cette maison.
El, s' adressant au mort, qui restait témoin silencieux de cette scène terrible :
— Prince Yvan Alexievilch Ylinne. tu m'as donné ton nom, je le garde.
Et elle sortit, sans baisser la tête, de la rage plein le cœur et plein les yeux, tandis qu'après elle, la foule des assistants s'écoulait lentement et n'osant parler.
A peinela princesse fut-elleseule prèsducorpsdeson (Ils,
200 LA KOSAKIi.
qu'elle vit Mikail (jiii n'avait pas bougé, toujours à genoux, et elle en eut subitement pitié. Ce garçon, en somme, l'avait lldèlement servie; il avait cru à sa parole quand elle lui avait annoncé sa grâce, il l'en avait remerciée avec des larmes, et elle l'avait indignement trompé. Quoiqu'elle n'eût aucun remords d'avoir agi ainsi pour que son fils mourût heureux et sans plainte contre elle, il lui sembla qu'elle devait à ce malheureux quelque parole de consolation et de regret.
— Mikail, dit-elle en s'approchanl de lui, Mikail, je t'ai fait de la peine, et je le reconnais. Mais il fallait qu'il en fût ainsi pour le but qu'en mon âme je voulais atteindre. Maintenant, relève-toi, tu restes à mon service. Je double tes gages.
Le jeune homme redressa la tète et se mit debout, et la regardant bien en face :
— Non, dit-il. Vous m'avez demandé, en me faisant marier votre fils, le plus grand sacrifice que je pusse faire à ma foi ; vous m'avez rendu coupable d'un sacrilège et vous avez chassé la femme que j'aimais : je ne veux rien de vous. Mais cette femme n'aura pas franchi le seuil de votre maison, que je la rejoindrai; vous ne l'aurez pas chassée seule. Elle souffre; ma place est près d'elle, et j'y vais. Adieu !
— Comme tu voudras, dit la princesse brusquement. Et déjà elle tournait le dos, quand Mikail revint vers
le corps étendu du jeune prince, et le montrant du geste à la princesse :
— Seulement, dit-il, votre ruse est peut-être inutile. Votre fils a tout vu. Vous avez oublié de lui fermer les yeux.
Et il sortit sans regarder derrière lui, tandis que la mère tombait à genoux au pied du lit, n'osant pas interroger les yeux grands ouverts de ce mort, dont la face pâle semblait garder un reproche éternel.
Dans le silence, l'un après l'autre, les cierges aussi moururent.