CHAPITRE X
Tout éperdue encore et couime assommée sousl'écroulement de son rêve, pleine de colère el défiant le mépris dont toute la maison de la princesse, si odieusement servile avec elle quelques jours, quelques heures auparavant, l'accablait, elle, l'iiilrigante qui avait volé tous ces respects, usurpé tous ces hommages; avec une rage au cœur qu'il lui fallait contenir, i)Our ne pas ajouter le ridicule à riiUMiilialion et ne pas donnera celte Ifiche geiil le spectacle joyeux de son désespoir, Lenska, qui avait rassemblé ses malles à la hâte, s'était jetée dans une voiture et fait conduire à l'hôtel le plus lointain, le dernier sur la promenade qui longe la mer, du côlé où les promeneurs sont le moins nombreux.
Dans la première chambre venue, elle s'était comme terrée, hésitante sur ce qu'elle fei-ait, effroyablement nerveuse et attendant en vain le soulagement des larmes, les coudes sur les genoux, assise en un coin, et mordant son mouchoir, la tète perdue en mille pensées; — non cependant an point d'avoir oublié do donner un faux nom, au bureau de l'hôtel, afin qu'en aucun cas et quelque résolution qu'elle prit, ou ne pût y constater son passage, prudence instinctive de fauve qui ne veut pas se cacher à demi et redoute toute embûche. Ainsi aurait-on immédiatement perdu sa trace chez la princesse Ylinne et échapperait-elle à de nouvelles persécutions, peut-être à la honte nouvelle d'être expulsée de la ville, sur une démarche de la grande dame auprès de la police.
•10-1 I.A KOSAKK.
Lors donc qu'un coup discret l'ut frappé à la porte, elle ne s'en émut pas et y répondit par un : — Entrez! très sec, pensant que ce fût quelque lille de service qui venait se mettre à ses ordres. Sa surprise et son mécontentement furent donc extrêmes quand elle vit apparaître Mikaïl. Elle se leva brusquement de son attitude accroupie, comme mue par un ressort, et alla droit à lui.
— Que venez-vous faire ici? lui demanda-t-elle rudement. Comment savez-vous que j'y suis?
Il ne répondit pas à cette seconde question, ayant presque honte à lui dire — tant l'espionnage est une chose odieuse en soi-même ! et quand même le motif en est sublime, — qu'il avait suivi à pied, haletant, se dissimulant de son mieux, prenant les rues parallèles pour la retrouver ensuite, courant, puis s'arrètant pour ne pas être remarqué, et la rattraper après lui avoir laissé prendre l'avance, la voiture qui l'avait emportée.
Arrivé devant l'hôtel, il était demeuré à quelque distance, avait attendu qu'un mouvement derrière une fenêtre, indiquant l'arrivée d'un voyageur, l'avertît de l'étage et de la chambre où elle était montée. Entré quelques instants après elle et ayant lu rapidement sur le registre de l'hôtel, encore entr'ouvert sur la table, le nom qu'elle avait donné, il avait pu ainsi, sans demander aucun renseignement à personne, aller droit à l'appartement où elle venait de se réfugier. Mais, de tout cela, il ne lui dit rien, et se contenta de répondre à sa brusque apostrophe :
— Je viens vous prier de disposer de moi comme de votre esclave, Lenska, comme de votre bien.
L'extrême douceur de sa voix mit un tressaillement dans l'àine de la Kosake. Sur un Ion moins dur, elle lui dit:
— Et que pouvez-vous pour moi? Ai-je donc encore ni bien, ni esclave?
— Voulez-vous m'entendre un instant, Lenska?
— J'aimerais mieux être seule, uiais je veux vous prouver cependant que je n'ai, de vous, aucune méfiance et ne crois pas que vous soyez venu pour me trahir.
— Vous traliir!
Et Mikail sentit montera ses yeux une larme qu'arrachait à son cœur l'insulte inconsciente d'une telle pensée.
— Ne vous semhle-t-il pas, Lenska, lui dit-il après s'être assis auprès d'elle, que nos deslins sont pareils en hien des points? Comme vous, j'ai été le jouet de cette femme altière; comme vous, je suis tombé, meurtri, d'un rêve où j'avais mis toute ma vie.
— Quel rêve? Vous n'êtes pas encore pope, comme vous l'espériez; mais qui vous dit que vous ne le serez pas un jour? Tandis que moi je suis sûre de n'être jamais princesse, puisque le prince Yvan est bien mort.
Il resta un moment sans répondre.
— Il y avait un autre rêve, en moi, Lenska, reprit-il gravement, et ce rêve, peut-être, si vous le voulez, n'a janjais été si près de se réaliser.
Elle le regarda de ses yeux perçants et profonds tout ensemble. Très lentement et presque tout bas, il continua :
— Celui de ne vous quitter jamais et de me dévouer pour vous.
Elle eut un méchant rire sur le visage :
— Vous n'allez pas me dire, Mikaïl, je l'espère, que vous m'aimez? Comment auriez-vous supporté alors de me voir, tous les jours, auprès d'un homme qui m'adorait, qui devait m'épouserV
— Dieu m'en avait donné le courage et peut-être était-ce parce que je pressentais qu'un jour vous auriez besoin de moi.
— Ah ! oui ! vous saviez que le prince était condamné et que je serais bientôt seule, et vous espériez...
Il ne la laissa pas achever.
— On peut aimer sans rien espérer, Lenska, et je vous jure que je n'espère et que je ne veux rien de vous.
— Me croyez-vous donc une maliionnète fille pour accepter un dévouement que je ne payerais pas?
— Yous n'avez rien à donner à qui ne vous demande rien.
— Yous êtes un rêveur, mon pauvre Mikail. Pendant le bout de saison que j'ai passé à Moscou, j'ai appris ce qu'était le désintéressement des hommes et ce qu'il en fallait croire. Je veux vous croire meilleur et plus vrai que le plus grand nombre. Alors c'est que vous vous trompez vous-même. Ce que vous proposez serait bientôt un supplice pour vous et je veux être, à mon tour, généreuse en ne vous y condamnant pas.
— Je pensais, répondit lentement Mikaïl, que nos deux destinées étaient telles qu'elles pussent maintenant se réunir. Pour vous, j'aurais travaillé avec courage. Vousmême, avec les dons que vous avez...
— Ah! je me serais remise à chanter et à danser! Et vous auriez souffert cela?
— Instruite par moi et pleine de dispositions comme vous l'êtes, vous auriez pu aussi donner bientôt des leçons.
— Institutrice après avoir été dame de compagnie! Avec ça que ça m'a joliment réussi! Non! mon pauvre Mikaïl! Je reprends ma vie où je l'ai laissée, quand j'ai rencontré le prince Ylinne, mais avec un peu plus d'expérience. Ce qui a été si près de se faire avec lui se fera peut-être avec un autre. Je le regretterai toujours parce que c'était un garçon bon, loyal et aimant. Je veux toujours me marier, mais je ne veux pas être la femme d'un pope dans quelque coin de mon pays. Je vois, Mikaïl, que tout cela vous afflige. Mais j'aime mieux être franche avec vous. Je ne veux pas surtout que vous me croyiez meilleure que je ne le suis. Mais je ne veux pas non plus que vous me croyiez pire, et je crois faire mon devoir en n'acceptant pas, de votre part, un dévouement et un sacrifice qui perdraient
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votre vie et ne me serviraient à rien, puisque vous ne pouvez pas ce que je veux.
— Pourquoi voulez-vous au-dessus d'une existence tranquille et respectée, celle (jue je vous aurais assurée?
— Je ne vous permets pas de juger ma volonté. Je vous dis ce qui est, je vous remercie et je vous dis adieu.
Elle s'était levée, pour bien lui indiquer (ju'elle le priait de sortir. Lui élait comme anéanti de douleur de tout ce qu'elle venait de lui dire. 11 la regardait avec des yeux pleins d'angoisse, et semblait attendre qu'un sentiment meilleur revînt en elle. Mais elle était impassil)lo, les bras croisés, tapotant le tapis du bout mignon de son pied, avec un mouvement d'impatience.
— Ainsi donc, s'écria-t-il douloureusement, tu ne veux rien de moi, Lenska, pas même ma vie, pas même quand je te jure que je n'exigerai rien de toi en échange!
Elle ne daigna même pas lui répondre. Elle regardait maintenant par la croisée où le soleil mourait sur la mer. Et lui se sentait don)iné par son charme étrange, plus que jamais comme au premier temps où elle lui était apparue, quand le vieux lérémei l'avait prise pour une Houssalka. Il était comme cloué sur place, comme l'insecte dont on a traversé le corselet d'une épingle et dont les ailes inutiles ne soulèvent plus rien tout en battant l'air. Ainsi sa pensée haletait, palpitait, pareille à des ailes prisonnières, cependant qu'une douleur immense lui traversait le cœur.
— Adieu, une bonne lois, Mikaïl, lui dit-elle d'une voix brève. Tu me forces à te dire que je n'ai pas besoin de toi.
Il passa rapidement ses mains devant ses yeux.
— Un autre alors!... un autre!... murmura-t-il.
— Oui, un autre. Moi aussi je savais que le pauvre Yvan n'en avait pas pour longtemps à vivre, et j'avais du penser à l'avenir.
Alors il se leva, comme s'il lui fallait être debout pour supporter le nouveau fardeau qui lui tombait aux épaules.
•JOr. LA KOSAKE.
Il s'are-boula un moment sur le fauteuil, ainsi qu'un homme qui se cale pour ne pas tomber sous le poids qui l'accable. Et. silencieux, sans plus la regarder, il sortit; mais à peine eut-il franchi le seuil que ses sanglots le suffoquèrent, et longtemps, quand il eut fui l'hôtel où venaient de s'écrouler ses dernières espérances, il pleura en chemin.
Lenska, elle, avait pris une résolution subite, une résolution, que son entrelien avec Mikaïl avait semblé faire naître en elle, ou, du moins, confirmer. Avec une flamme très vivace dans les yeux, elle jeta sur les vêtements de deuil qu'elle avait fait faire, quelques jours avant la mort d'Yvan, et qu'elle n'avait pas quittés, une légère fourrure, fit appeler une voiture et jeta au cocher l'adresse du chanteur Taddéoni.
L'heure était à peu près celle où le célèbre artiste rentrait de sa répétition. On ne jouait justement pas ce jour-là, à Monte-Carlo, et il passerait, sans doute, la soirée dans le petit hôtel qu'il avait loué au mois pour la saison.
Ses réflexions, pendant la courte route, tournèrent sur ce simple pivot : elle avait, comme le lui avait dit Mikaïl, besoin d'un homme pour la protéger après cette terrible aventure. C'est celui-là qu'elle avait choisi. Et mille choses sensuelles qu'elle avait éprouvées, pour la première fois, en l'écoutant, en le regardant, en lui parlant, mettaient, dans sa résolution, je ne sais quelle joie voluptueuse. Elle se sentait meilleure, même d'aimer aussi imparfaitement, et l'orgueil de son être se déplaçait des égoïsmes, où il s'était longtemps contenu, pour je ne sais quel rêve de vie heureuse, aimante avec ce dernier venu dans sa vie et qui avait parlé à sa chair, sinon à son cœur, un langage nouveau pour tous les deux.
Il ne lui fallut pas attendre longtemps pour s'assurer qu'elle avait deviné juste en espérant le trouver. Par la fenêtre ouverte, car il faisait une température adorable, elle entendit les vocalises du baryton qui se roucoulait^
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pour lui-même, et un peu pour les passants, (juclques menus motifs de son répertoire favori.
Il essayait, tour à tour, en ses roulades, le registre le pins bas et le plus clair de sa voix, se disant qu'avec trois notes de plus en haut il eût été un ténor admirable et avec trois notes de plus en bas une basse des plus distinguées. Mais il était lui-même et cela lui suffisait! Xec pluribus impar était sa devise pour les femmes et pour les rôles. Il n'avait jamais été de plus belle humeur parce qu'il n'avait jamais mieux monté ni mieux descendu. C'était, dans son métier, une façon de porteur d'eau harmonieux et s'arrêtant à tous les étages.
Quand on lui annonça qu'une jeune dame en deuil demandait à lui parler, il n'en fut pas surpris, tout en faisant, pour le simple usage du domestique qui avait annoncé la visite, le petit geste impatient d'un homme qu'on ose déranger dans une aussi grave occupation, car TaddéoTaddéoni gazouillait en italien, avec son bel accent natal. Quand Lenska, ayant laissé retomber la portière derrière elle, sans qu'il daignât se retourner du piano devant lequel il était assis, se fut nommée elle-même à lui, il ne parut pas, au fond, beaucoup plus surpris. C'était pour elle qu'il travaillait maintenant et pour prouver qu'il avait accoutumé de recevoir de grandes dames.
— Ah! chère princesse ! fit-il en se levant, en lui prenant la main qu'il porta galamment à ses lèvres, combien je suis aise de vous voir et de vous dire combien je compatis à votre peine ! Ce cher prince! J'avais infiniment de sympathie pour lui. Comme tous les Russes, il n'entendait rien à la musique, mais c'était un galant homme, toutefois. Le pauvre ! 11 a beaucoup souffert, n'est-ce pas? Je le plains de toute mon âme. Quand j'ai su le malheur, je n'ai pas osé me présenter pour vous apporter mes condoléances. Madame la princesse, votre belle-mère, est si hautaine et si pleine de ridicules préjugés ! Mais je vous assure que j'en ai eu beaucoup de peine. Le pauvre gar-
çon ! El puis, c'est si trisle, toutes ces ciioses-là, pour une femme ! Mais, mon Dieu ! princesse, que le noir vous va délicieusement ! Vrai, vous auriez dû être veuve, rien que par coijuellerie ! Pourquoi ne ni'a-i-on pas demandé de chanter à l'office mortuaire? Je l'aurais fait avec infiniment de plaisir : — pour vous surtout qui aimez ma voix. J'avais là, justement, sur mon piano, un Parce pie Jesu, de Taponini, un compositeur de mon pays, qui est célèbre dans le monde entier, excepté en France, et qui aurait fait un effet ! Ecoutez ! Je vous passe l'introduction, parce que, vous savez, moi, je ne suis pas un pianiste, je suis un chanteur seulement ! Je vais le prendre en si bémol parce que ce sera plus douloureux. Pie Jesu miserere...
Et le baryton commença à moduler dans les demiteintes, sans avoir laissé à la visiteuse le temps de placer un mot. Lenska l'écouta avec grande complaisance et aussi une certaine admiration. Cette voix chaude, et comme mouillée de soleil, virile et tendre dans les intonations, lui allait positivement à l'àme, la mettait dans un trouble sensuel où ne l'avait conduite encore aucune autre musique.
Elle eut, un moment, en écoutant ce lamento improvisé — et bien que le génie de Taponini n'eût pas précisément exulté dans cette composition — des larmes dans les yeux. Mais ce n'était pas au pauvre Yvan, couché tout froid dans son linceul blanc, qu'elle pensait. Elle ne pensait à personne, pas même à Taddéoni. Elle jouissait douloureusement d'une impression violente, toute physique au fond, celle que lui donnait la voix pénétrante et profonde de cet homme qui avait, d'ailleurs, vraiment dû, à cette qualité simplement organique, un grand nombre de succès dans tons les mondes.
Quand il eut fini, elle s'était déjà assise depuis quelque temps et, la tête un peu renversée en arrière, dans le grand et élégant fauteuil, elle s'oubliait dans une sorte de pâmoison intérieure dont elle sortit comme d'un rêve.
— J'élais viMiui", lui dil-elle, d'une voi.v vraiment émue, pour vous remercier des ^M'andes joies que vous m'avez données souvent à vous entendre, et pour vous dire adieu.
— Quoi! vous quittez immédiatement Nice, princesse?
— Que je la quitte ou non. — je ne sais pas encore les intentions de la mère de mon pauvre Yvan, devenue la mienne, — il est certain que je ne pourrai aller au théâtre, ni dans les concerls de lonij:lemps. C'est la retraite absolue, une faconde Tliébaide dont nul ne violera le mystère. Et puis, je crois vraiment que nous (initierons bientôt ce pays où nous avons eu, l'une et l'autre, un si grand chagrin.
Le baryton poussa un énorme soupir, en levant les yeux au ciel.
— Savez-vous, princesse, lui dit-il avec les notes les plus vibrantes de sa voix, que ce me sera un vrai chagrin de ne plus vous voir? Bien que nous ne nous connaissions pas autant que je l'aurais souhaité, il me semble qu'il y avait entre nous, de ma part au moins, beaucoup d'admiration et de respect, de la vôtre peut-être un peu de sympathie. Et j'en étais bien fier, princesse. Nous sommes si rarement jugés, dans le momie, nous, les artistes, comme nous méritons de l'être !
— J'ai peut-être de vous quitter plus de chagrin que vous-même, lui répondit-elle sur le même ton grave. Vous avez été le seul être qui m'ait charmée et consolée pendant mon triste séjour ici. Je ne suis pas ingrate ; ma visite elle-même vous le prouve. Beaucoup de gens la blâmeraient s'ils la savaient. Moi, je trouve si simple d'être franche avec les gens que j'aime.
— Yoilâ un mot, princesse, qui me rend bien heureux, fit Taddéoni. Et cependant : les gens! Y a-l-il donc beaucoup de gens que vous aimez ?
— Autant que je vous aime, non. Yous voyez que je continue à être loyale. J'en ai le droit, puisque nous nous voyons probablement pour la dernière fois. Je voudrais,
voyez-vous, ciiiportor un peu de votre pitié. Avez-vous songé combien je vais être seule, — avec une femme du grand monde, je le sais, la princesse Ariadne, et qui est parfaite pour moi ! Mais enfin, une belle-mère garde toujours à sa bru une certaine rancune pour ce qu'elle lui a volé de la tendresse de son fils, surtout quand cette tendresse a été si vite brisée par les événements! Et puis, ce grand monde russe, je ne l'aime pas, voyez-vous. Moi, je suis une fille d'Ukraine, où ma famille avait d'immenses propriétés, presque tout le pays, un pays comme votre Italie, plein de chanson et de soleil. Ah ! je vais m'ennuyer mortellement, mon pauvre Taddéo.
— Pensez-vous donc, madame, que ces preuves de sympathie dont vous voulez bien m'honorer, en cette grave circonstance, ne me rendent pas aussi la séparation très douloureuse ?
— Oh ! vous, mon ami, ce n'est pas la même chose ! Vous avez les succès que votre talent vous mérite et ceux qui s'adressent à votre personne et qui ne sont pas les moins flatteurs ! Vous m'aurez bien vite oubliée.
— Jamais, princesse, jamais ! fit-il en mettant la main sur son cœur.
Et elle le regardait, et elle le trouvait vraiment plus beau encore que par le passé, de cette beauté robuste où elle devinait des forces cachées, des énergies d'allures menteuses dans l'espèce, des brutalités même qui lui eussent semblé déjà plus douces que des caresses. Ils étaient tout près l'un de l'autre, assis sur le même divan où elle était venue s'asseoir pour s'en rapprocher, instinctivement, comme mue par une puissance extérieure. Elle était heureuse d'un bonheur qu'elle n'avait jamais connu, d'un bonheur où elle s'oubliait soi-même, anéantissant tous ses orgueils natifs, se sentant délicieusement captive. Habitué à ce genre de manège, le chanteur avait certainement la conscience obscure de ce qui se passait en elle et du pouvoir qui la lui soumettait.
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Elle l'amant de la jeune princesse Ylinne, el cela quelques jours à peine après la mort do son mari, ce qui faisait supposer que, du vivant même de celui-ci, avait commencé leur tendresse ! Le rcve dont le drôle avait toujours vécu, celui de compromettre une grande dame, d'enlever au meilleur monde une femme du plus grand nom, lui revenait plus intense avec des chances plus prochaines de réalisation.
Cette jeune femme avait, tout au moins pour lui, — il le sentait depuis longtemps, et maintenant il en était sûr, — au moins, un caprice.
Elle redoutait la vie de retraite qu'a lait lui faire son nouvel état de veuve. Et puis, tout disait, en elle, le beau sang bohème qui ne supporte pas de prison.
Jamais, sans doute, il n'avait été aussi près de toucher au but. Et, par cela même, il était plus timide que de coutume, moins pressant, moins entreprenant. C'était une occasion dont il ne fallait pas arracher, en la saisissant, la belle chevelure fine et parfumée, aux brins déliés comme des fils de la Vierge dans un rayon de soleil. Tout cela semblait se présenter si bien qu'il craignait d'y déranger la moindre chose, par trop d'empressement ou par quelque autre maladresse.
Il était comme ces pécheurs qui n'osent remuer parce qu'ils sentent que le poisson qui touche leur hameçon se pourrait effaroucher. Et ainsi subissait-il la logique éternelle des choses, sans s'en rendre d'ailleurs le moindre compte dans son cerveau étroit. Il fallut que ce fût celle qui venait visiblement à lui qui lui indiquât le chemin qu'il devait prendre. Il avait tout à attendre et le pressentait, sans l'analyser, de l'état particulier d'esprit de la Kosake.
Ce fut donc celle-ci qui reprit le combat d'où elle était décidée à sortir victorieuse.
— Comme la vie est bête ! lui dit-elle tout à coup, rompant ce silence qui était un bonheur muet pour elle et, pour
lui, une véritable jrèiie de la pensée. Il me semble qu'ensemble nous aurions pu être très heureux! Je regrette presque d'être princesse!
El vraiment dans l'élan do sincérité que lui donnait sa tendresse pour cet homme, elle fut bien près de lui tout avouer et qu'elle avait été Bohémienne. Mais Taddéoni eut un geste d'une imbécillité si choquante, pour témoigner l'estime où il tenait le rang et la fortune, qu'elle comprit — désillusion rapide et dont elle ne soulfril pas d'ailleurs longtemps — que ce n'était pas seulement elle qu'il souhaitait en elle.
— C'eût été bon, cependant, continuait-elle, reprenant l'idée qui la captivait, d'être tous les deux de braves Bohémiens, de mener la vie d'artistes ensemble, de courir les villes en chantant. Il y en a, comme cela, dans mon pays d'Ukraine et qui remplissent de gaieté les chemins, toujours joyeux, buvant le grand air des forêts de sapins et de bouleaux...
Et elle continuait ainsi, prise d'un réel enthousiasme, d'un rêve où se reprenait toute sa nature ; où toute sa jeunesse vagabonde lui apparaissait auprès d'un ami comme celui-là. Mais elle s'aperçut qu'il ne l'écoutait plus, à ce qu'il recommença à roucouler uniquement pour lui, à barytonner in petto, comme lorsque quelqu'un dit, devant vous, des folies.
— Je ne veux décidément pas que nous nous quittions, lui dit-elle, en se levant et en frappant du pied, et en le regardant bien en face.
Pour cette fois, il bondit et tomba à ses genoux.
— Est-il possible que vous m'aimiez, princesse! Ai-je vraiment tant de bonheur! Non! non ! vous avez raison. J'ose vous dire maintenant tout ce que je pense. Moi non plus, je ne veux pas que nous nous quittions.
Et il sentait bien maintenant qu'elle était à lui. Il continua avec une volubilité passionnée.
— Vous êtes libre enfin d'aller et venir chez la prin-
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cesse Ariadne. Nous chercherons ici une villa où nous pourrons nous voir, sans danger, une villa un peu lointaine...
— Je ne veux pas rester un jour de plus à Nice, lui ditelle résolument. Si nous devons ne plus nous quitter, nous partirons tout à l'heure.
Il était abasourdi, lui, le baryton. Non seulement être l'amant d'une princesse, d'une jeune princesse dont la beauté avait fait sensation, ce qui (inirait toujours par se savoir, mais l'enlever, faire un scandale immédiat et énorme, emplir les journaux du bruit de cette fuite et du nom de l'heureux homme qui avait fait une telle conquête, quelle admirable réclame pour un homme de théâtre !
Ah ! il fallait être désintéressé pour accepter ce sacrifice. Il est probable que la princesse Ariadne demanderait de terribles comptes à sa bellc-lille. Mais la jeune princesse n'avait-elle pas d'immenses propriétés en Ukraine, presque tout le pays? Elle était veuve. Eh! parbleu! il l'épouserait, s'il le fallait, un jour. En attendant, et pendant ses premiers embarras de fortune, il l'avait belle à s'assurer sa reconnaissance par d'apparents sacrifices ! Tout cela, en moins d'une seconde, lui passa dans l'esprit comme un éljlouissement.
— Princesse, s'écria-l-il, en tombant à ses genoux, je vous adore !
Et, tout imprégné de celte sensibilité d'épiderme que donne le théâtre et qui finit par être, l'habitude aidant, la plus naturelle et la plus inconsciente des comédies, il avait de vraies larmes dans les yeux, de vrais sanglots de bonheur dans la voix. Dans cet état, elle le regardait avec des yeux subitement adoucis et dont la flamme était devenue une caresse, comme celle des rayons du soleil, toute au bonheur entrevu longtemps dans le rêve obscur de son esprit, d'être vraiment aimée. Penchée vers lui, elle effleurait sa joue de son admirable chevelure; leurs mains
se mêlaient en des convulsions très douces el très passionnées, et leurs lèvres bientôt se mêlèrent aussi. De cette superbe brute elle aspirait l'haleine virile et vibrante avec une griserie délicieuse, exhalant sur sa bouche son propre souffle, comme une fleur se donne dans son parfum, en un baiser silencieux el immobile. Et quelques instanis se passèrent ainsi, muets, qui eurent, pour elle, en bonheur, la durée d'une étincelle.
— Vrai, tu veux bien que nous parlions ensemble? lui demanda-t-elle d'une voix où tremblait une reconnaissance infinie. Tu veux biiMi que nous partions tout de suite?
— Déjà! fit-il.
Et son regard semblait lui demander quelque chose, son regard brillant aussi. Elle n'avait pas d'innocences factices ni vraies, savait ce que c'était la vie et comprit. Cet homme lui demandait un gage. Au fait, ce qu'il allait faire, pour elle, en valait bien la peine.
— Je travaillerai avec toi et comme toi quand nous serons à Paris, lui dit-elle, répondant tout d'abord à cette idée, non exprimée, de la situation que le baryton allait compromettre pour elle.
— INe parlons pas de cela, Lenska, lui dit Taddéoni. Je suis trop heureux de vous prouver combien je vous aime.
Et avec une aisance infinie et une force persuasive, il lui conta que, depuis longtemps déjà, elle était la seule femme qu'il eût souhaitée. Jl lui fit accroire que, sans qu'elle s'en aperçût, il l'avait suivie bien des fois, et, bien des fois aussi, il avail chanté pour elle seule, quand il avait le bonheur d'en être entendu. C'était donc une profonde et déjà ancienne tendresse dont il était, déjà, récompensé à demi. Elle ne lui fit pas attendre plus longtemps le reste. Elle paya sa dette tout entière et, quelques instants après, le baryton Taddéo Taddéoni, souvent applaudi, mais aussi sifflé quelquefois, pouvait se dire qu'il était l'amant
(l'une jeune femme porlanl un nom des plus illusires de la Russie.
Le temps de trlégraphier à Monte-Carlo, pour assurer qu'il payerait le dédit convenu. Puis, le rasscml)lemenl hâtif, éperdu, de ce qui constituait son baj^age de comédien et pour lequel Lenska l'aida avec sa force d'enfant qui joue à la petite femme. Ce départ fut rapide et charmant de sa part, à elle, solennel de celle de l'artiste, (jui prenait déjà les allures d'un homme subitement ennobli par un caprice du destin. Le soir même, ils quittaient Nice, et la princesse Ariadne, assez préoccupée de ce qu'était devenue Lenska, dont elle redoutait quelque scandale, mettait la police sur ses traces.
Elle eut un soulagement quand elle sut que celle-ci avait pris le chemin de Paris où se perdent, comme dans une mer et sans grand bruit, tant d'existences pareilles. Il ne lui restait plus qu'à empêcher la presse locale de parler de tout cela. Elle fit ce qui était nécessaire à cet égard, et ce fut une surprise, presque une déception pour Taddéoni qui se faisait suivre par les journaux niçois, de n'y trouver aucune mention du rapt dont il était intérieurement si glorieux. La résiliation de son traité y était attribuée à des causes insignifiantes et toutes professionnelles, n'ayant nullement, pour ses admiratrices, la saveur d'un roman d'amour.
A peine arrivé à Paris, il n'eut pas à courir les agences. Ayant été entendu, au commencement de l'hiver, à Monte- Carlo, par un des directeurs de l'Opéra, il obtint une audition qui, il faut en convenir, fut sensationnelle et suivie d'un engagement immédiat, à des conditions modestes pour la première année, mais pleines d'espérances pour les années à venir. 11 débuterait dans Rigoletto, un de ses meilleurs rôles. Très simplement et avec une fausse modestie, il annonça la nouvelle à Lenska qu'il continuait à appeler : princesse, par respect pour sa propre bonne fortune.
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Au fait, pourquoi elle aussi n'entrerait-elle pas au théâtre ?
Elle avait une jolie voix, pas très étendue, mais d'un timbre mordant et (jui avait toujours vivement impressionné ceux qui l'avaient entendue. Il lui donnerait des leçons. Il semble que le sang bohème de la Kosake se fût calmé, et elle se complaisait d'une façon inattendue à ce rêve presque bourgeois. C'est que l'amour nous change, pour un temps, et nous anéantit dans des impressions étrangères à notre propre nature. Et elle aimait follement ce bellâtre qui lui donnait des joies inconnues dont elle était inconsciemment l'ouvrière bien plus que lui-même, ccmme il arrive souvent dans ces tendresses insuffisamment partagées où nous sommes, l'illusion aidant, les artisans de nos propres joies.
En la chassant, la princesse Ariadne ne l'avait pas laissée sans ressources, obéissant, en cela, non pas à un sentiment de pitié, mais à un senlim.ent de prudence. Il ne fallait pas que la faim fût mauvaise conseillère à cette femme si cruellement outragée. Lenska, quiavaitdes fiertés originelles dans l'âme, n'eut les preuves de cette libéralité qu'après sa visite au baryton, en défaisant ses malles. Certes, toute seule, elle eût renvoyé celte insolente charité à son auteur. Mais, mainicn.at, elle était prête à toutes les abdications et à toutes les achetés.
C'était bien le moins qu'elle app lât sa dot dans le singulier ménage qu'ils allaient faire. Elle avait, de plus, conservé les magnifiques diamants que lui avait donnés le petit prince Ylinne, en se cachant de sa mère, des diamants de famille que la princesse eût rachetés à n'importe quel prix. Taddéoni avait, de son côté, fait quelques économies, mais elles représentaient à peine le montant du dédit qu'il aurait à payer à la direction de Monte- Carlo et dont l'Opéra avait refusé de répondre.
Avec le dernier et insultant présent de la princesse Ariadne, les amoureux s'assurèrent la vie rêvée, par tous
les deux, aux premières joies de cette lune de miel. On loua, à Passy, un petit hôtel que Lenska para avec une coquetterie infinie. Le salon, donnant sur une véranda, dont les vitrages se refermaient en serre, pendant l'hiver, eût été une merveille de i^oùt si le baryton n'avait exigé qu'on y accrochât, aux tentures, les couronnes provinciales de lauriers en papier d'or qui lui avaient été décernées après ses triomphes méridionaux et aussi ses photographies dans les rôles où il avait été particulièrement heureux.
C'était bien un peu loin du tiiéàtre, Passy; mais on y avait un bout de jardin et cette solitude relative que Lenska souhaitait beaucoup plus sincèrement que Taddéoni. Et puis, l'année qui viendrait, avec les appointements accrus, on aurait une voiture, le rêve du baryton.
Et la vie commença, pour eux, assez occupée pour que Lenska ne regrettât rien de sa vagabonde joie d'autrefois. Le matin, Taddéoni lui donnait sa leçon, et elle l'enchantait de ses progrès rapides, de ses merveilleuses dispositions pour le théâtre. Il ne se doutait guère de ses débuts à Mawritania. et de l'aplomb précoce qu'elle y avait pris en chantant et dansant devant le public spécial qui s'y donnait rendez-vous. C'était donc un émerveillement pour lui que la jeune princesse Ylinne eût, en elle, de si professionnelles dispositions.
Elle l'accompagnait à la répétition et l'attendait dans la loge des artistes quand il était en scène. Une promenade au Bois ensuite. Elle y eut un tressaillement vite réprimé, en y entendant, une fois, dans le renouveau du feuillage, les accords véhéments et doux d'une musique de Tziganes, comme elle en avait tant entendus là-bas. Puis quand il chantait, elle le suivait encore au Ihéàlre et le ramenait souper à la maison, pour qu'il n'attrapât pas froid dans les restaurants de nuit.
Il se laissait faire avec une solennité comique de relique vivante, tout à fait bon enfant vis-à-vis de la grande dame, qui, étant veuve, mêlait sa destinée à la sienne. Elle était
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parfailenienl Iieurouse ainsi, et le lenips passait, rapide pour elle, le soir, dans la loge de l'artiste, qu'elle aidait à habiller, avec des coquetteries dont elle eût été incapable pour elle-même.
Taddéoni prenait décidément sa place dans la troupe et avait réussi, dans Rigoletlo d'abord (ù quelle émotion pour Lenska), puis dans les autres rôles de son emploi où il avait été essayé. C'est alors que les femmes commencèrent à faire attention à lui plus qu'il n'aurait convenu à la jalouse Kosake. Ce fut d'abord le petit monde des danseuses et des daines des chœurs qui parla de lui avec admiration. De ces conquêtes faciles, Taddéoni se cachait, moins pour éviter un chagrin à sa maîtresse, que parce qu'il en était, au fond, presque humilié intérieurement.
Puis les lettres commencèrent à devenir plus pressantes, les lettres qu'on lui remettait par derrière, dans la main ouverte pour cela, pendant qu'il faisait monter à Lenska, devant lui, l'escalier des artistes. Mais, un jour, en se retournant un peu brusquement, elle vit le mouvement. Quand ils entrèrent ensemble dans la loge, elle voulut sauter sur la lettre que le chanteur avait glissée dans sa poche. Celui-ci la défendit avec une énergie qui redoubla ses soupçons.
Si cette lettre ne prouvait rien contre lui, pourquoi la lui cachait-il? Si ce n'était qu'une déclaration à laquelle il n'avait pas répondu ou qu'il n'avait pas préparée, elle n'avait pas à se fâcher. Il était tout naturel qu'on le trouvât beau et elle ne songeait pas à le lui reprocher. Elle en serait même fière ! Il refusa nettement d'accéder à son désir, le prenant de haut et parlant de la discrétion, par laquelle on doit répondre à la confiance. Ce fut leur première querelle. Mais elle se renouvela souvent pour des' motifs pareils. La correspondance de Taddéoni devenait! de plus en plus abondante et instante.
Alors elle chercha à intercepter les lettres, à les lire la première, fille n'y trouvait rien qui témoignât sûrement
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des infidélités du cliantour. l'hisiours cepeiidaiil lui oausèrcnl une peur réelle, parce qu'elles impliquaient des réponses faites par Taddéoni et un flirtage suivi. Elle ne put réprimer quelques scènes (jui eui'ent surtout pour résultat de rendre le baryton plus prudent en se faisant adresser ailleurs (jifan lliéàlrc tout ce (ju'il tenait à lui cacher vraiment.
Un jour, elle s'applaudit d'avoir ainsi surveillé de près ces allées et venues de lettres. Ainsi arrèta-t-elle au passage une lettre portant le timbre de Nice, et qui contenait un entrefilet découpé dans un journal local, où l'aventure de son mariage manqué avec le jeune prince était, tout au long, racontée. Voyez-vous que Taddéoni eût appris ainsi, à brùle-pourpoint, la vérité! Car elle était trop fine, au fond, et d'inlelli,:;ence trop subtile pour ne pas sentir tout ce qu'il entrait de vanité dans la tendresse que lui témoignait son amant.
Sur ce point, c'est en vain qu'elle tentait de se tromper soi-même. C'est la princesse Ylinne et non Lenska la Bohémienne, qui était adorée en elle. Elle en était si bien convaincue, qu'elle cachait le passé avec un soin jaloux, quelquefois embarrassée par les questions que lui posait le chanteur sur son enfance dans ces grandes propriétés d'Ukraine sur lesquelles il lui demandait d'insidieux détails. Alors elle ne pouvait pas s'empêcher de rire et lui répétait :
— Je vous ai déjà dit que tout le pays était à moi !
Et elle lui décrivait, comme un domaine de ses glorieux ancêtres, les ponts, le fleuve, tout le beau paysage qu'elle avait tant aimé, où elle avait couru les pieds nus et les cheveux au vent, quand les jeunes gens s'arrêtaient pour l'entendre chanter et rire, quand les vieux popes l'exorcisaient en la prenant pour une Roussalka. Et seule, aussi quelquefois, il lui arrivait maintenant d'évoquer ses souvenirs et de s'y perdre dans une délicieuse mélancolie, dans un vague et obscur regret. Car elle n'était pas heu-
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reuse assurément dans cette existence dont toutes les joies étaient à la surface, où elle se sentait moins aimée qu'elle n'aimait.
Quand le baryton demandait à roucouler seul, au salon, pour essayer des effets nouveaux et pour lesquels il fallait s'abandonner à son inspiration, elle s'en allait dans la véranda qui dominait le Bois, s'accoudait longtemps à la fenêtre et fermait les yeux. La grande rumeur de Paris lointain lui rappelait alors le bruissement du vent dans les grandes forêts d'Ukraine et aussi le murmure lointain du grand Dnieper roulant ses ondes bleues. La vague et immuable odeur de verdure qui passait dans l'air augmentait encore l'illusion pour elle. Elle revoyait les bois protonds où les bûcherons sonnaient le rythme monotone de leur cognée, où les belettes luisantes couraient dans l'herbe au clair de lune, où les étoiles descendaient, dans les ruisseaux, entre les saulaies mêlant leur chevelure d'ombre à leur chevelure d'or. La nature où elle avait grandi, dont elle avait, pour ainsi parler, bu la sève, la reprenaitainsi, et, sans que les paupières se fussent relevées, elle sentait une larme couler entre ses cils. Pourquoi pleurait-elle? Elle n'en savait rien elle-même.
Il n'y avait, d'ailleurs, guère que cela qui vibrât en elle, dans ces heures de solitude et de rêverie. De tous ceux dont elle avait traversé l'existence comme une flèche, en en faisant souvent couler le sang, elle n'avait rien gardé dans la mémoire, ni dans le cœur, aucune tendresse, aucune pitié. Elle ne donnait pas le moindre souvenir attendri à ce malheureux jeune homme qui, au demeurant, était mort des suites d'un coup d'épée reçu pour elle, qui l'avait si tendrement aimée, qui avait crucifié sa propre mère pour se rapprocher d'elle, qui avait cru lui léguer sa fortune et son nom en mourant. Le pauvre Yvan, le petit Vanchka ne la hantait pas, de son ombre touchante et douloureuse.
L'admirable résignation de Mikaïl.dece fou de sacrifice
eldedévouemenl (m'elli^ avait fait, sans en avoir conscience davantage, ne laissait, non plus, aucune émotion dans son esprit. Tout avait été impitoyable, voulu, méchant, dans ce qu'elle avait fait aux hommes qui l'avaient approchée jusqu'à ce (jue Taddconi se lui trouvé sur son chemin, incapable d'aucun héroïsme et des dévouements dont les autres avaient fait preuve, le seul qu'elle aimAt, cependant, et pourquoi? Maison en serions-nous, si l'on nous demandait le secret de nos tendresses !
Dans cette souffrance mal définie qu'elle endurait, cependant que le clianteur essayait en bas ses roulades, en faisant des ronds de jambe, de sa jambe bien musclée et serrée de près par un maillot qu'il portait toujours, devant la glace où ses couronnes étaient pendues, ne passait aucun remords de son ingratitude, l'instinct ou le pressentiment d'un châtiment justement mérité. Ah ! Lenska était bien vraiment petite-fille de cette Hélène qui regardait flamber Troie, souriante dans le contentement de sa beauté, fidèle au seul amour de celui qui avait déchaîné tous les maux, pour elle, sur sa propre patrie.
Ces heures devenaient de plus en plus fréquentes, où le baryton s'isolait pour se complaire en soi-même, et où Lenska reprenait sa méditation entre les rideaux ouverts, dans ce souffle vague de roses mourantes et de lilas flétris qui monte, dans tous les quartiers de Paris, des jardins ambulants promenés et poussés en avant par des jardiniers de banlieue, en cette saison. Ayant fait assez de progrès, quelques mois après, pour débuter elle-même, riche de dons de nature qui auraient fait passer sur l'insuffisance de son éducation musicale, elle était entrée en pourparlers, elle-même, avec la direction de l'Opéra-Comique. Mais la réflexion lui fit retarder un début auquel Taddéoni la poussait' avec ardeur.
Elle eut le soupçon qu'il voulait simplement avoir, pour lui-même, une liberté plus grande, quand tous les deux seraient occupés dans des théâtres différents. Cette pensée
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lui ôta toute ardeur au travail, toute confiance. C'était un commencement de séparation entre eux, c'était le chanteur livré à toutes ces correspondances féminines dont elle avait à craindre quelque caprice de sa part. Cette situation amena un malaise réel dans leur situation vis-à-vis l'un de l'autre. On avait dépensé beaucoup d'argent pour s'installer dans ce nid de Passy. Il avait été convenu que, dès qu'elle le pourrait, elle contribuerait aux frais de celle vie coûteuse.
Sans lui faire absolument sentir qu'elle manquait à un engagement de probité bourgeoise, Taddéoni lui témoignait une mauvaise humeur de son peu d'empressement à entrer au théâtre, dont le double motif était pénible pour elle. L'admirable santé du chanteur lui permettait néanmoins de la rassurer, au moins physiquement et dans une certaine mesure, dans ses soupçons d'infidélité. C'était la seule preuve de tendresse ({u'elle en eût, mais peut-être élait-elle indigne d'en mériter d'autres. Tout au moins, le peu de bonheur qui lui restait était-il demeuré en cela, où la bête sauvage, qui était en elle, trouvait son compte, en dépit du désarroi de son esprit.