‹ La lâegende d'un peupleChapitre 20 sur 67 · PREMIÈRE MESSE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE MESSE

A nos pieds le bateau bondé de voyageurs, Dont les fanaux, hissant leurs sanglantes rougeurs. Ainsi que des reflets de brûlante oriflamme, Dans la pénombre, au loin, font brasiller la lame. Et puis, par-dessus tout, un beau ciel étoile Faisant, cintre d'azur de points d'or constellé, Gomme un dôme féerique à ce sombre estuaire...

Derrière nous, dans l'ombre, un petit sanctuaire. Temple paroissial de cet obscur canton.

Dressait son humble seuil au lieu même où, dit-on, Quelque cents ans passés, sur un autel rustique, Pendant que le refrain de quelque vieux cantique Etonnait les échos de ces monts inconnus. Devant Cartier et ses hardis marins, venus Pour arracher ces bords aux primitifs servages. Pour la première fois sur ces fauves rivages. Un vieux prêtre breton, humble médiateur, Ofl'rit au Dieu vivant le sang du Rédempteur''.

La lune me surprit là, plongé dans mes rêves,

Seul, et prêtant l'oreille à la chanson des grèves, Qui m'arrivait mêlée aux cent bruits indistincts De la forêt voisine et des grands monts lointains ; Car, après un coup d'œil, devant la nuit croissante, Mes compagnons avaient tous repris la descente. Sans jouir plus longtemps du nocturne concert; Et j'étais resté seul sur le plateau désert.

Alors de souvenirs quelles vagues pressées

Envahirent soudain mon âme et mes pensées!

0 sainte majesté des choses d'autrefois,

Vous qui savez si bien, pour répondre à ma voix,

Peupler de visions ma mémoire rebelle,

Que vous fûtes pour moi, ce soir-là, grande et belle!

Je vous revis, là, tous ensemble agenouillés. Rudes marins bretons, dans vos sarraux souillés Et raidis sous l'embrun des mers tempétueuses. Au milieu de ce cirque aux croupes montueuses, Au fond de ce désert, loin du monde connu, Offrant à l'Éternel, tête basse et front nu,

PIlEMIliRE MESSE. ol

Sur le seuil redouté d'ua inonde ouvrant ses portes L'holocauste divin qui fait les âmes fortes.

Entre l'homme et le ciel sublime effusion! C'était l'enfantement, c'était l'éclosion, Sur ces rives par Dieu lui-même fécondées, D'un nouvel univers aux nouvelles idées: C'était l'éclair d'en haut perçant l'obscurité: C'était l'esprit chrétien, l'esprit de liberté, Ouvrant, sur cette terre entre toutes choisie, L'aile de la prière et de la poésie!

Et quand, le cœur ému, rêvant et méditant. J'évoquais ce passé si loin de nous pourtant. Je croyais voir ce prêtre, en élevant l'hostie, Des haines d'autrefois proclamer l'amnistie. Je croyais voir aussi, du fond des bois épais, Labarum bienfaisant de concorde et de paix, Comme une grande main fraternelle se tendre...

Et, dans l'ombre du soir, il me semblait entendre Une voix qui disait, venant je ne sais d'où :

Devant moi seul ici l'on pliera le genou!

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